‹ La NormandieChapitre 73 sur 118 · A NO II M A N I) I K · texte numérisé non relu

A NO II M A N I) I K

« monseiyiiciir Pliilippc, monseigneur Jacques deBouilxiii, luonseigueur a Je;in (lAilois, le ronile île Tancarville, le comle d'Eslanipcs, le comle << (le Dampmarlin, le seigneur de Joinville el le seigneur de Partenay, « à une table moult haute et bien couverte, et tous les autres barons el <. chevaliers aux autres tables. Et servit toujours le prince, au-devant « de la table du roi, et par toutes les autres tables, si humldemenl « comme il le pouvoit. Ni oncques ne se voult seoir à la table du roi, « pour prière que le roi sçut faire; ains disoit toujours qu'il n'étoit mie .. encore si suflîsant qu'il appartenisl de lui seoir à la table d'un si haut •c prince et de si vaillant homme que le corps de lui étoit, et que montré u avoit la journée. Et toujours s'agenouilloit par-devant le roi, et disoit t. bien : « Cher sire , ne veuillez mie faire simple chère , si Dieu n'a < voulu consentir huy votre vouloir, car certainement monseigneur « mon père vous fera tout honneur et amitié qu'il pourra, et s'accordera « à vous si raisonnablement, que vous demeurerez bons amis ensemble « à toujours. Et m'est avis que vous avez grand'raisondevousesliescer, « combien que la besogne ne soit tournée à votre gré; car vous avez " aujourd'hui conquis le haut nom de prouesse, et avez passé tous les » mieux-faisans de votre côté. Je ne le dis mie, cher sire, sachez, pour « vous lober; car tous ceux de notre partie et qui ont vu les uns et « les autres se sont par pleine science à ce accordés, et vous en don- « nent le prix et le chapelet, si vous le voulez porter. »

Certes, voilà de grandes douleurs, de grandes misères; et vraiment, dans ces beaux et fertiles paysages de la Normandie, sur le bord de cette rivière doucement animée, à la lueur de ces limpides rayons qui passeni comme fait léclair, au milieu de cette calme, riche et splendide contrée, dans ces pâturages tout remplis de glorieux souvenirs, je ne sais pas pourquoi nous nous plaisons à évoquer ces souvenirs d'humiliations, de défaite et de deuil. Où en sommes-nous venus, juste ciel? Le roi de France prisonnier des Anglais, \e prince Noir maiire |)arloul ! H n'y a plus dans ce royaume féodal, ni roi , ni ducs, ni barons, ni chevaliers bannerets. Paris, sans gouvernement el sans maître , voit arriver à chaque instant les paysans des campagnes , les moines , les religieuses , tous ruinés , vagabonds sans asile , sans pain , et racontant l'incendie des hameaux , le pillage des couvents. Il était temps que le bourgeois se montrât enfin à la place du chevalier, le bon sens à la place de l'héroïsme ; car, en fin de compte , le poids de ces guerres , c'était le peuple qui le portait ; l'argent de ces guerres, c'élait le peuple qui le payait; les rançons des chevaliers, qui les comblait? le paysan alTamé, à qui son maître ne lais-

LA NOUMANDIK. -i"?!

sait pas iiii lambeau pour se couvrir, pas uu morceau de pain pour sa leuime, pas une brebis pour allailer son enfant. Du baul de son cbàleau, de son (buijou, de sa tourelle, le noble descendait, (lui enlevait au \ilain même le iirain des seuuiilles; des partisans anglais parcouraieni cliaque province qu'ils traitaient en pays conquis, l.a Normandie était échue à un Anglais nommé KnoUes, un de ces cbefs de bandes dont la mission était d'opprimer le faible , de voler le pauvre , d'emporter à la pointe de l'épée les maisons mal gardées. Règne allVcux de la licence, crimes de gentilshommes maîtres jadis, aujourd'hui vaincus et n'obéissant plus qu'aux passions mauvaises. La France tout entière était au pillage. Où est la France? Le trône est vide, un prince du sang, traître et félon, tente d'empoisonner l'héritier de la couronne captive: des traîtres dans l'Église, dans le tiers état des factieux , des lâches dans la noblesse, et pour tout espoir le duc de Normandie, ce prince Charles qui, à la bataille de Poitiers, avait laissé à son frère Philippe l'honneur de défendre juscju'au bout le roi Jean leur père : voilà où en était la France! Paris tremblait, caché derrière ses murailles. Sur les fleuves, des familles entières voguaient, passant d'une rive à l'autre pour éviter l'ennemi; ces malheureux s'étaient creusé des souterrains où ils vivaient à la façon du lapin dans son terrier. A la lin, les petites gem, comme dit Froissard, poussés par la nécessité, se hrent voleurs sur les grands chemins à leur tour. Oui, certes, qui le croirait! ces manants relevaient la tète, ils osaient regarder les nobles, face à face, et porter des mains violentes sur ces êtres à part qu'ils avaient adorés à genoux din-ant tant de siècles. Bien plus, après avoir tué le père et arrêté la mère, ils égorgeaient les enfants comme autant de louveteaux; puis, tout sanglants, on les voyait se draper dans les manteaux de leurs victimes, courtiser en véritables seigneurs leurs femmes, qu'ils habillaient en châtelaines. Celte révolte s'appelait la révolte de Jac(\ues Bonhomme. Les nobles en lirent des gorges chaudes; puis, ([uand ils virent (juc ces Jacques n y allaient pas de main morte, ils se défendirent à outrance. Eh bien: cette Jacquerie, qui avait commencé comme un brigandage, devint une guerre nationale. Jacipies Bonhomme, après s'être battu contre les seigneurs, se battit contre les Anglais. A la lin, cela leur parut iusuppor table d'être sans cesse à la merci de ces mercenaires d'oulre-Manche , et ils se réunirent plusieurs pour se défendre les uns les autres, poui cultiver le même chanq>, pour lécolter ce (ju'ils avaieiil semé; ce fui ime guerre à mort, sang pour sang. Celle f(»is il n'était pas (lucsliou de racheter sa vie avec une raun»n : lu es pris, lu es mort! Jacques Hou-

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Imhiiiiic s'rleva |ieii à peu jiiscju'à riiêcoïsmc hoiii'iicois. Dans ces prciiiici's coiDiiicucenienls (riinc résislaïux' uiuiiiinic, vous pouvez eoiupreutlre (pie la nation IVançaise, poussée à bout, va U'ouvcr son mol d'ordre el de ralliemenl. Le peuple devine enfin qu'il n'y a plus de seigneurs pour le protéger et pour le défendre ; il faut (piil se défende lui-même, cpi'il se protège à son tour. Les hommes de Normandie furent les premiers à donner l'exemple de ces vengeances salutaires ; même on les vit tout d'un coup passer la Manche et brûler une ville anglaise ; invasion hardie. Mais l'Angleterre ne s'en émut pas ; en ce moment même, elle calculait ce que devait lui rapporter sa dernière expédition au milieu du royaume de France. Elle voulait que la France lui donnât tout ce (jui faisait face à l'Angleterre : Calais, Montreuil, Boulogne, le comté de Ponthieu , l'Aquitaine, la Touraine , l'Anjou, la Normandie; elle occupait le détroit, elle nous fermait la Garonne, elle nous laissait au milieu de la Loire et de la Seine, sans que nous eussions le droit de voir et d'entendre l'Océan... Et le roi Jean pour être libre, le roi chevalier signe ces conditions honteuses! La France et le dauphin, mieux conseillés, répondirent ijne ledit traité n'était point possible ni faisable, et que tonte la natio)i était résolue de faire une bonne guerre au roi anglais. Aussitôt le roi d'Angleterre se mit en campagne; il avait avec lui tous les gentilshommes de son royaume. A peine débarqué à Calais, il voit venir à sa rencontre toutes sortes de soldats, de commerçants et de politiques des Pays-Bas, ([ui venaient tout simplement pour assister au partage et au démembrement de la France. Edouard III, fort étonné de la requête de ces gens-là, n'accepta pas leur aide et alliance. 11 avait avec lui cinq mille hommes d'armes et tout l'attirail de la guerre. L'entrée de la France était facile, — pauvre royaume ouvert à qui veut entrer. Les villes, réduites à leurs propres forces, se défendaient du haut de leurs remparts. Beims refusa d'ouvrir ses portes;

ainsi firent Chàlons , Troyes, Bar-le-Duc Les vdlages qui avaient

échappé à la première destruction furent brûlés... Les églises pleines de chrétiens qui priaient, l'Anglais les livra aux flammes. Sous les murs de Paris, le roi Edouard lll s'arrêta , ne se sentant pas assez fort pour prendre la ville... A la lin , de guerre lasse ', il accorda la paix à la France. La France gardait le Maine, l'Anjou, la Touraine, la Normandie, les liefs des Planlagenets; elle cédait aux Anglais... des fiefs que le roi de France n'avait pas le droit de céder, les liefs de la Marche, de Commingcs, de Périgord , de Chàlillon , d'Armagnac, et trois millions

1 Traite- <lr P.icligny, signô à nirlign>-lès C'harfrcs, h- 8 mai l.iC.O.

L A iN O 11 M A i\ l) I E.

tréciisiloi-. Liipaix sii;iu'e, ce lui une joie universelle dans cel inforlunil'oyamne. Le Te l>tmn fui cliaiilé en l'église de Noire-Danie. Oui, mais les |irovinces altandonnées à l'Antilelerre élaienl loin de partager celle allégresse. — La llocludle résislail el disait tout haut que jamais elle iraceepterail ces nouveaux maîtres... Vains eflbrts! vaiiies prières! le roi Jean voulait sortir à l(uil prix de sa j)rison. Ce n'est pas que sa eaj)tivité IVil l»ien rude , el senddalde en lien à celle qui pèsera sur le roi François L' dans les donjons de l'Espagne. Au contraire, le roi Jean, prisonnier de l'Angleterre, avait été reçu plutôt comme un roi que comme un captif. Il avait fait son entrée dans la ville de Londres, acconqiagné du prince Noir. Le roi Edouard était venu au-devant du roi de France , suivi des princes de son sang, de ses grands barons, de ses chevaliers, de ses veneurs, de ses pairs, des ofliciers de sa couronne. « Cher cousin, disait-il, soyez le bienvenu chez nous. « Mais en liji de compte, ces honneurs ne valent pas la liberté. — Le roi Jean fut libre, après quatre ans, un mois el six jours de captivité, le 25 octobre 13G0.

Il lit son entrée à Paris le KJ décembie. Phili|»pe-Augusle lui-même, loul-[»uissant el vainqueur, n'eût pas été reçu avec des acclamations plus trionqthales. Le roi Jean maichait sous un dais de drap d'or, le vin coulait à longs Ilots dans les rues. Bon peuple! A ces fêtes de la bienvenue, le roi rachelé répondit en frappant d'im nouvel impôt ce peuple misérable. Plus rien n<^ mainpiai! à lanl de malheurs que la |»este :

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la pesle revint, plus lerrible cjiie la pesle iioiic, à la clarlé lugubre (lime iiiiiiiense comète. La famine était venue depuis longtem|is. A proprement dire, c'est la (in du monde tant attendue, et, disons-le, tant désirée, depuis la bataille de Crécy.

Sur l'entrefaite , le roi Jean, poussé par le scrupule d'une loyauté exagérée, ret(uirne de lui-même dans sa prison de Londres. Un des otages de sa rançon, le duc d'Anjou, s'était écliappé d'Angleterre, et le roi de France avait pensé qu'il était de son devoir de reprendre sa cbaîne. Écoutez ces belles paroles : — < Si l'bonneur, disait-il, était •' banni de l'nnivers, il devrait se retrouver dans le cœur des rois! » A peine arrivé à Londres, le roi Jean meurt de fatigue et de douleur. L'Angleterre rend les derniers honneurs à ce roi malheureux autant que brave, et elle fait transporter son corps en France, dans le caveau des rois à Saint-Denis. La France pleura ce roi qui lui avait coûté si cher; elle s'était attachée au roi Jean pour ses défaites, comme elle s'était attachée à François V, surtout pour sa défaite de Pavie. C'est que, dans ce noble pays, peu importe que vous tombiez , pourvu que vous tombiez avec gloire et courage. Par la mort de son père, le duc de Normandie, Charles, devenait roi de France, prince maladif, silencieux, prudent, bien éloigné. Dieu merci ! de l'héroïsme paternel. C'est le Fabius Cunctator des guerres pacifiques, Charles le Sage, pour tout dire. Celui-là fut un roi et non pas un soldat, un habile conseiller et non un chercheur d'aventures, un homme sage et non pas un fou. Il eut poui" tenir son épée le bras le plus fort de la chrétienté, Duguesclin ; Duguesclin, « âme " forte, nourrie dans le 1er, pétrie sous des palmes, dans laquelle Mars " fit école longtenqis. La Bretagne en fut l'essai, l'Anglais son boute- « hors, la Castille son chef-d'(euvre , dont les actions n'étaient que " hérauts de sa gloire: les défaites, théâtre élevé à sa constance: le •< cercueil, la base d'un immortel trophée. » Duguesclin rendit au roi de France ce qu'avait pris le roi de Navarre, Mantes et Meulan, c'està-dire tout le cours de la Seine ; il délivra la Normandie et la Bretagni; des com[iagnies qui les ravageaient : « Tous ceulx qui ces présentes let- « très verront, Bertran Duguesclin, chevalier, comte de Longueville, '< chambellan du roi de France , mon très-redoubté et souverain sei- « gneur, salut. Savoir faisons que parmi certaines sommes de de- ■' niers que ledit roi mon souverain seigneur, nous a pieça fait bailler « en prest, tant imir mellre hors de son royaume les compaujnes qui « csloient es parties de lirelaijne, de Normandie cl de Cliartain cl ailleurs es « basses marches, comme pour nous aider à paier partie de iiosl.re raenroii

LA X) II. M A M) II'. .'i?')

.1 à iiohie lionn)ie mcssiri' Jehan de ClKoti/xIos, vicoiule de Saiiil-Saiiveiir cl « conneslahle (l'A((nilaine , diKiuel nous sommes inisonnier; ikuis avons " promis et promeclons audit roy, mon souverain seigneur, par nos lov " et serment, mellre et cnunencr fiors de son royaume, lesdites coiupaignes « à noslre pouvoii-, le [)lus liaslivement (jue nous poui'rons, sans fraude « et mal engin, et aussi sans les sofl'rir ne demourer ne faire arresl « en aucunes parties dudit royaume, se n'est en faisant leur chemin et ' sans que nous ou lesdictes compaignes demandions ou puissions de- '< mander audit ni(»n souverain seigneur, ne a ses subgiels ou bonnes " villes, linance ou autre aide (pielconque, etc. » Et le capitaine breton tint sa promesse, lorsqu'il conduisit en Espagne tous ces bandits par un chemin que le pape n'eût certes pas choisi, par le Comtat d'Avignon. Encore un peu de patience, laissez faire Charles le Sage et son illustre connétable; laissez venir à nous les gens des Pays-Bas et ceux du comté de Pontbieu : que le roi de France envoie au roi d'Angleterre un défi par un des marmitons de son hôtel; laissez \ieillir sous les atteintes delhydropisie ces Anglais que la guerre et les excès de tout genre ont rendus mortels avant l'âge; laissez-les mourir de la dyssenterie, en Espagne; de l'ivrognerie, en France; de la débauche, à Milan; de l'indigestion, partout, et tout à l'heure vous verrez la France secouant ce joug honteux. Déjà l'Aquitaine rend à Charles le Sage soixante villes, boui'gs ou châteaux. Cahors et Limoges chassent les Anglais; arrivent à leur tour Rodez, Figeac, Montauban (1390). En vain les ennemis s'avancent sous les murs de Calais, offrant la bataille à l'armée française, cinq fois plus forte... le temps n'était plus où l'habile capitaine JeanChandos comptait sur la folle vaillance du roi Jean poui* tailler en }»ièces l'armée et faire son roi captif, d'ailleurs Charles le Sage savait attendre. Les Anglais perdirent courage. Le moment était difficile : la Castille, la Navarre, la Flandre, l'Ecosse, étaient devenues des alliées du roi de France. Le prince de Galles se trouvait assiégé dans Bordeaux; Duguesclin et Clisson , prudents autant que le roi lui-môme, tenaient l'armée anglaise en arrêt. Cette fois toute l'ardeur chevaleresque passa dans l'armée anglaise , toute la prudence passa du côté de la France. L'Anglais voulait à toul prix la bataille; il disait les plus grosses injures contre notre couaidise , il accablait d'injures nos meilleurs capitaines ; mais la haine soulevée par tant de ravages, par tant de n)eiu'lres, avait fini jtar donner aux gens d'armes français la prudence qui leur avait uumqué à tant de reprises différentes. — A force de malheurs et de défaites, nos gens avaient appris à ne pas se précipiler sur renucnii à son premier défi. Les sires

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(le laïK'iirville. de (îoiicy, de Clissoii, avaienl su s'imposer à eiix-inèiiies celle releiiue, qui l'ail iiié[)riser les provocalions les plus violeiiles. « Sire, « disaienl-ils au roi de France, allendez que ces bandils se soienl dévorés » eux-mêmes ;. il ne faut pas hasarder noire hérilagc à chàlier de pa- « relis drôles. >> L'Anglais cependanl s'approchait jusque sous les murs de Paris : on le laissait approcher. Dans ces inquiéliules et dans celle allenle dune halaiile qui n'arrivait jamais, le prince iVo/r élait lomhé malade; il était plein d'ennuis; on eût dit qu'il prévoyait l'avenir, et (pi'un jour son propre fils, trahi par les nobles qui étaient à Poitiers , serait oldigé d'implorer la protection du fils même du roi Jean, puis enlin déposé dans un parlement ingrat, et mourant de faim dans la tour où il est enfermé ! A force d'avoir vu des morts et des batailles, le prince Noir n'aimait plus que le sang, la dévastation et le pillage. Il a égorgé, sans pitié, la ville de Limoges, pillée cl réduite en cendres. En vain les femmes, à genoux cl tenant leurs enfants dans leurs bras, sécriaientelles sur son passage : Pardon et pitié! il n'avait ni pitié ni pardon. Dans l'intervalle, Dugucsclin était devenu connétable de France; il fut le premier qui fit faire volte-face contre les Anglais ; il fut le premier qui osa les attendre en bataille rangée. 11 fit si bien, qu'en moins de cinq ans il ne resta aux Anglais, dans toute la France, que Calais, Bayonne et Bordeaux, au grand désappointement de l'Angleterre, lassée de ces grands sacrifices d'hommes et d'argent. L'Anglais trouvait déjà que cela lui coûtait gros; il calculait les pertes et les prolits de la guerre, et cette fois il se trouvait en perte. Bref, il se demandait ce que la bataille de Crécy lui avait rapporté, ce qu'il avait gagné à la victoire de Poitiers, et (juelle diminution d'inipots avait suivi la rançon du roi de France? En même temps il voulut savoir ce qu'on était aller chercher en Espagne, en Portugal; — et comme ils virent qu'en effet ils n'avaient gagné à ces violences de la victoire qu'un peu de bruit, de pillage et de renommée, ils s'imaginèrent qu'ils étaient les dupes de leur roi, du prince de Galles, du duc de Lancastre, de tous les gens portant une cuirasse et portant une épée. Dans cette lutte, le marchand reparait toujours ; le parlement de 137G, appelé par le peuple anglais le bon parlement, voulut savoir ce qu'étaient devenues les rançons de la France et de l'Ecosse, et il le demanda au roi Edouard III , ne lui laissant ni trêve ni merci. Ce vieil Edouard III s'étcicnit entre les bras d'une vile servante, (pii lui volait son anneau d'or; il mourut délaissé par son peuple, après avoir suivi au tombeau son fils, le prince de Galles; le vainqueur de Crécy mort un an avant le roi Edouard. Triste fin pour les deux

LA NOIUIAMMU. '^il

plus illuslrt's soldais de rAiitilclenv ; Irisle luoil [(oiir d(!ii\ liommcs ddiil la vio a élé si remplie de liavaiix et de coinlials de loiil genre. Le l'di de France fui plus jusle (jue lAuglelerre, pour la mémoire d'Edouard lll el de sou lils : « V(tilà ihnx grands hommes de moins dans le momie! s"éeria-t-il. » Il voulut ([uon fil pour eux un service funèbre, aucpiel il assista lui-même avec toute sa cour. A cet inslanl même, Londres venait d'apprendre que des tronpes de France, portées sur des vaisseaux espagnols, [tarcouraient la côte en brûlant des villes entières : Yarmouth, Plymoulli et Winclielsea. C'est cpie l'habileté du roi Charles V, sa prudence et sa sagesse avaient peu a peu rendu à la France la confiance et le courage. Le pape, l'Espagne et l'Empire le regardaient comme leur protecteur; il se voyait allié au comte de Flandre, aux Visconti, aux rois d'Aragon et de Hongrie; il avait jeté la haine el le mépris de l'Europe sur cet exécrable roi de Navarre, Charles le Mauvais, le plus cruel ennemi de la couronne de France. Par quel miracle de la patience et de la sagesse ce royaume de France s'était-il relevé de si bas? Commenl donc la chevalerie, (jui avait causé tant de malheurs à ce peuide de soldats, en était-elle venue à s'avouer elle-même sa défaite, vaincue par le bon sens de la bourgeoisie? Les finances même se ressentaient de ces premières lueurs de paix et de libei'lé. Dans ce trésor épuisé, Charles V trouva encore assez d'argent pour élever des palais, des nmrailles , des châteaux forts. 11 aimait à s'occuper de [ihilosophie, de poésie et de beaux-arts; il pansait une à une les blessures de celte malheureuse France ; il prenait en pitié ce peuple écrasé sous l'impôt; en un mot, il enseignait à chacun et à tous, par s(ui exemple, la patience, la persévérance, l'art tout royal de savoir attendre et es[iérer, et comment il ne faut jamais accuser la Providence cpii mène les peuples , car un seul homme suffit pour les sauver. La Normandie n'avait pas été la dernière à mettre à profil le règne de Charles le Sage ; ruinée sous le roi Jean , notre chère province s'était reiiiise , aussitôt qu'elle l'avait pu, à reconstruire l'édifice écroulé de sa fortuiu^. Le commerce et l'agriculture, ces deux infatigaldes créateurs des véritables prospérités humaines, étaient revenus à leur point de départ. Mais le roi Charles V était mort troj) vite; Duguesclin, son capitaine et son ami, avait précédé de quelques mois le roi son maître dans les tombeaux de Saint-Denis; le trésor, (pie Charles le Sage avail amassé avec lanl de persévérance et d'abnégation, fut bientôt gas|»ill('' par les courtisans, empressés à dévorer le nouveau règne. Le monuMil élail difiicile ; un roi de douze ans; un peuple qui ne V(»uiail plus enteiulre parler ib;

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l'impôl; la révolte partout : en Languedoc, les paysans armés; en Flandre , les bourgeois soulevés ; à Florence , un cardeur de laine , Lando, pour duc souverain ; en Angleterre, un couvreur, mnrdiant à la tête du peuple; à Rouen enfin, un drapier couronné roi, et promené dans la ville comme le souverain légitime, pendant rpie le peuple enthousiaste lui prêtait foi et hommage; en un mot, c'était la dernière fin de la noblesse, c'étaient les comtes et les barons attacpiés dans leurs derniers retranchements, c'était la bourgeoisie qui se taisait jour dans ses nouvelles franchises et libertés.

La minorité de Charles YI fut en proie aux rivalités et aux déprédations des trois oncles paternels, tuteurs de ce prince , les ducs d'Anjou, de Berry et de Bourgogne. Sous le gouvernement de ces trois hommes également avides et corrompus, Paris se soulève, Rouen se révolte; les trois ducs n'osent pas châtier les coupables en plein jour, ils les font tuer pendant la nuit, et on les jette à l'eau. — Laissez passer la justice du roi! Ces princes de la première maison de Valois sont des esprits entêtés et de mauvais cœurs, ils portent avec eux le trouble et la honte. Le duc de Berry, à lui seul, fait échouer la descente en Angleterre (1380) ; tout était prêt, la flotte, l'armée, cinquante mille chevaux, une ville tout en bois, munie de ses retranchements et de ses tours; le duc de Berry dévora l'argent de l'expédition. La jeunesse du roi Charles VI, quand le roi eut vingt et un ans , ne fit qu'augmenter ces hontes et ces désordres. Dans l'austère palais de Charles le Sage, ce ne furent plus que fêtes , tournois , faciles amours , prodigalités insensées , des bals toutes les nuits, des chasses tout le jour. Bientôt, à ces plaisirs si coûteux , le jeune roi voulut ajouter les plaisirs du voyage ; il entreprit cette fatale chevauchée qui devait être suivie de si grands malheurs. Que de fêtes à Lyon, la ville presque italienne! Que de fêtes dans Avignon, la ville du pape! Mais arrivés dans le Languedoc, cessèrent les cris de joie; la plus profonde misère s'était étendue sur la province. Il fallut que le roi revînt à Paris, chassé par tant de tristesses ; il y revint fatigué, vieux à vingt-deux ans, la tête vide, le cœur mort. Déjà commençait, dans cette tête affaiblie, la cruelle folie qui devait bouleverser tant de choses; déjà se préparaient les dernières fêtes et le dernier voyage. Le roi était parti pour le Mans, parles grandes chaleurs de l'été; il marchait seul , à travers les forêts du Maine, rêvant à toutes les misères dont il était entouré, aux révoltes des princes, du clergé, de l'université, à son connétable Clisson attaqué, sous ses yeux, sans qu'il eut pu le venger; il pensait aussi à son frère, cet ambitieux duc

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d'Orléans, qui se Icnait isolément assis sur les premières marches du Irone de Franee. Le roi allait rèvanl ainsi, quand tout à eoiqi se présente un honnne de mauvaise mine, à peine velu, en land)eaux , (pii s'écrie : « ArrtMe ! lu es trahi. > l'^t il poursuit le roi de ce ci'i de mauvais augure. C'en était lait, le roi de Frauce n'avait plus sa raison. Lhorrihie accident du hal masipu'i et lincendie auipiel Charles VI échappa à grand'jieine ne lircut (pi'augmenter cette mélanc(die incurahle... Et d(''jà dans le lointain (Richard II renversé de son trône par son cousin lîoliuiihroke , (ils du duc de Lancastre , le neveu du prim-e de Galles) se pré|)araient rusurj)ation des Lancastre et la halaille d'Azincourt. Encore une fois c'est à recommencer : c'est la même plainte ta reproduire, c'est la même France qu'on égorge de nouveau.

D'un côté se tient le duc d'Orléans , de l'autre côté Jean sans Peur, duc de Bcnn-ooune. Louis d'Orléans fut le moins fort; on l'assassina dans la Vieille Rue du Temple. Les femmes le pleurèrent, parce qu'il les avait heauconp aimées. Il laissait après lui un poêle, Charles d'Orléans; un héros, Dunois le Bâtard; un hon roi, le roi Louis XII. Son assassin, le duc de Bourgogne , était aussi plein de haine et d'envie que le duc d'Orléans était plein de gaieté et de honne humeur. Le duc d'Orléans agissait pour la France contre l'Angieterre; le duc de Bourgogne, au contraire, était l'ami et l'allié des Lancastre. Le duc d'Orléans s'était fait donner par son frère le gouvernement de la Normandie; il avait même tenté de désarmer la ville de Rouen ; mais les hourgeois avaient répondu : « Nous porterons nous-mêmes nos armes au château. » Ce qui voulait dire : « Nous ii'iuis armés, armés nous reviendrons. » Il avait tenté de reprendre la ville de Calais , mais il avait comiuenct' trop lard, comme toujours; l'hiver était venu, et il avait fallu lever le siège. De l<à des haines et des murmures. L'université de Paris ne pardmmait pas au duc d'Orléans ses préférences pour les universités d'Orléans, d'Angers, de Montpellier et de Toulouse; elle ne lui pardonnait pas d'avoir soutenu que l'université de Paris n'était pas française ; celte puissante université, tpii, dans cette époque si voisine de l'imprimerie, avait conservé seule le privilège de parler aux jeunes esprits , mit à l'index le jeune prince dans toutes ses chaires. En même temps il était suspect au peuple pour ses liaisons avec la reine; il était malade, il avait trente-six ans, mais des amiées passées dans les délires de l'ambition et de l'amour. On sait comment il fut tué, le soir du mercredi 23 novembre 1407. Il avait diné chez la reine Isabeau, la reine de la galanterie, des cours damour, des trouvères et des romanciers, qui.

LA NOIUIANDIE.

dans celle rude liisloire de sîiiig el de meurlres, savaient composer tant de conles galants et damerels ; le duc revenait presque seul par la Vieille rue du Temple, lorsfpi'il fut attaqué par sept ou huit hommes iiins((ués cpii le frappèrent d'estoc el de taille. Un seul page se présenta pour défendre son prince; le page mourut à côté de son maître. Le corps fui porté le lendemain dans l'église voisine des Blancs-Manteaux.

La main du prince el sa cervelle fui'enl l'amassées dans le ruisseau. Le prince mort, arrivèrent sur sa tombe les louanges, ces déesses ((ue l'on pourrait représenter boiteuses. Il n'y eut plus qu'une voix pour glorifier ce grand prince; on découvrit que cet homme prodigue était un grand faiseur dauiiiônes, que cet amoureux de toutes les femmes était un chrétien convaincu. Son testament révéla riionnète homme; sa femme, Valentine de Milan, (pii l'avait toujours aimé, qui lui avait pardonné toujours, lidèle à la mémoire de son mari, accepta, comme son lils, Dunois, son bâtard, et elle l'aima autant que ses autres enfants. Valentine de Milan imMiiiil de doideur sans avoir [»u obtenir justice. On a gardé la devise toiicbantc ib' celle honnête |»iincesse : Kini ne ui'cst plus, plus

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ne m'est rien. Gràco à relie inoil cruelle, le duc d'Orléans fui pleuri' |»ar la France enlière; il n'y eut pas un homme du royaume qui ne déleslàl le crime du duc de Hourgogne; une guerre de trenle ans, qui coula la vie à plusieurs millions d'hommes , lut la conséquence funeste de cette horrihle tragédie. Un seul homme, dans ce royaume aflligé, se rencontra assez hardi i)our se poser comme l'aptdogiste du duc de Bourgogne le nieurlrier : ce fut un cordelier normand, nommé Jean Pelit. Il composa une longue harangue pour justifier l'assassinat du duc d'Orléans; il prouvait que le duc de Bourgogne avait tué pour Dieu, tué pour le roi, tué piuir la chose puhlique. Ainsi, par l'argent, par l'éloquence, parla guerre (vingt-cinq mille comhattants égorgés pour écraser la ville de Liège), par les alliances avec cette maison d'Orléans elle-même dont il avait lue le chef, par mille crimes pleins de cruauté et d'audace, le duc de Bourgogne, surnommé Jean sans Peur, avait reconquis la popularité perdue. Pour se faire tout pardonner, il entreprit de reprendre Calais: il fit hàtir une ville de hois autour de la ville, et cette ville les Anglais la hrùlèrent. Mais ne nous perdons pas dans ces tristes querelles, le temps nous mani[ue ; ahandcumons à eux-mêmes les Armagnacs. Que le duc de Bourgogne appelle lui-même les Anglais, et leur ouvre les portes de Paris; laissons là, sans entrer dans ces funestes détails, ces émeutes, ces massacres, ces tempêtes, cette anarchie sociale, cette anarchie religieuse (concile de Constance, 1414), ce pauvre roi hallotté entre ces partis divers, et (jui pleure dans ses moments de raison, en demandant ce que devient son peuple, et si son peuple l'aime toujours? Encore une fois, dans cette longue histoire, nous ne cherchons, nous ne devons chercher que la Normandie; mais comment faire cependant pour la séparer de l'histoire de France? Nous sommes en effet arrivés à 1 an funeste 1413 : il s'agit de la captivité de la France entière. Celte F'rance, perdue en ces mille dissensions, va retrouver sur les champs de hataille cette Angleterre unie et forte. La maison de Lancastre jette au loin ses premières lueurs. Henri V, roi d'Angleterre, plus heureux qu'Edouard IH, va devenir tout à l'heure roi de France; car il est soutemi par l'Église anglaise , le plus riche propriétaire du royaume d'Angleterre. L'Angleterre plus (pie jamais se souvenait de Crécy et de Poitiers; elle rêvait la domination, et surtout les richesses de la France. Ce roi Henri V, le second roi de la Rose rouge, avait été reconnu et adopté pour le roi anglais. Il était heau et leste; il était insolent, railleur, grand coureur de tavernes, hel es[»rit ; il était l'ami des nomhreux mécontents qui faisaient de l'iqiposition au roi son père. A

peine roi, Henri avait changé de parti, chaniié de vie; il était devenn grave et simple ; il s'était donné corps et Ame à l'Eglise; il avait même brisé avec son vieil ami Oldcastle , le joyeux houlîon de bachique cl égrillarde mémoire, que Shakspeare appelle sir J(dm Falslafî. — Le 16 février 1 -ils , Henri V annonçait au parlenient anglais (ju'il ;dlait partir pour la France. Il savait (ju'en Angleterre une guerre avec la France serait toujours populaire et bien venue; il comptait sur les querelles des Bourguignons et des Armagnacs j)our revenir sur les conquêtes du ]"oi Edouard 111; il savait que, pour une pareille affaire , il trouverait toujours, dans son royaume, de l'argent et des hommes. En même temps il envoyait en France des ambassadeurs, se proclamant lui-même roi de France; mais cependant, avant de poser cette lourde couronne sur sa tête , il voulait bien attendre cpie le roi de France fût mort, à condition toutefois que lui, roi d'Angleterre, il épouserait à l'instant même, la fille du roi de France, Catherine, et qu'on lui donnerait pour dot la Normandie, le Maine et rAnj(tu. Cette offre du roi Henri V ne sembla pas trop exagérée ; seulement, pour garder la Normandie, le roi de France lui offrait le Limousin , et huit cent cinquante mille écus d'or, plus la main de Catherine. Mais il ne s'agissait ni du Limousin ni de la dot; le roi Henri Y voulait avoir, lui aussi, sa victoire de Crécy et de Poitiers, et il allait la chercher à la pointe de l'épée. Cette fois l'Anglais débarque, avec vingt mille archers et six mille hommes d'armes, non pas à Calais , mais à Harfleur, à l'entrée de la Seine, de façon à pénétrer de Rouen à Paris, au cœur de la France et plus loin que n'avaient fait Edouard 111 et le ju'ince Noir; ce ne fut pas une descente, mais un voyage. La France n'avait pas un vaisseau à opposer à cette armée. Le dauphin s'était vainement adressé aux deux partis qui divisaient la France ; le duc de Bourgogne s'était retiré de la mêlée : ce royaume, malheureusement pressé de toutes parts, ne savait plus à qui entendre. En mettant le pied sur la Normandie, Henri V s'était écrié : « Je tiens mon duché! « Son duché le reçut mal : les villes étaient fermées ; les châteaux étaient remplis de Normands pi'êts à se bien défendre; le maréchal de Boucicaut arrivait à Rouen avec le roi de France; autour de ce malheureux prince s'était réunie la noblesse de l'Ile-de-France et de la Normandie. Harfleur, attaqué avec rage, fut défendu avec énergie. Le roi Henri V, qui croyait prendre la ville sans coup férir, admira lui-même le courage de ces Normands; le siège fut long, difficile; les assiégeants manquèrent de vivres d'abord, et ensuite de patience; enfin, au bout d'un mois, la ville n'étant secourue par per-

soiuie, il t'alliil so rendre. Les assi(^i;és envoyèrent an roi Henri V nue (lëpntation de lenis plus braves gens ; on les lit passer dans une lenle , où ils se mirent à genoux, aUendanl le roi, qui ne vint [>as; dans une seeonde tente , ils se mirent eneore à genoux , et ainsi dans une troisième, jus(pi"à ee (pienlin leur lût d(»unée la permission de tomber aux pieds du roi, eu lui présentant les elels de la ville. Pas im mot ne fut éeliangé de part et d'autre ; à peine si l'Anglais daigna jeter sur les vaincus un regard d'indignation et de colère; seulement il fit signe au comte Dorset de prendre les clefs qu'on lui présentait , et il se retira , laissant ces braves gens dans cette bumble posture, et sans daigner les relever. Son entrée dans la ville conquise ne fut guère moins renq^lie d'humiliation et d'épouvante; les habitants furent chassés sans qu'il leur fût permis d'emporter le pain de leur maison; les femmes suivirent leurs maris, les enfants suivirent leurs mères. On ne laissait à ces malheureuses que la jupe qui les couvrait. Oui; mais en même temps le vainqueur s'en allait les pieds nus à l'église paroissiale remercier Dieu de sa fortune. — Cette prise de Harlleur, dont le résultat était important, avait coûté trop cher à l'armée anglaise pour que l'Angleterre en tînt compte comme d'une bonne alfaire. Henri V, au départ, n'avait pas dit qu'il mettrait des mois entiers à })rendre une ville; il avait pi'omis au contraire de frapper un coup hardi et décisif. Dans cette occasion, le roi se rappelle son premier métier de chevalier; et pour se tirer d'embarras plus vite , d'abord il défia le dauphin de France corps à corps : ensuite il déclara que de Harlleur il irait à Calais par la Normandie et par la Picardie. De quoi s'agissait-il, en effet? de marcher huit jours tout droit devant soi. 11 y avait plus d'un mois que la noblesse française était attendue sous les murs de Harlleur, mais elle n'était pas venue, et la ville était prise , même avant d'avoir eu des nouvelles de ses défenseurs. Comme il l'avait dit, le roi Henri V se mit en route pour Calais par le long chemin ([u'il avait désigné; il menait avec lui deux mille hommes d'armes, et treize mille archers (jui poitaient des vivres pour huit jours. En partant, le roi anglais avait l'assurance que les capitaines du duc de Bourgogne lui viendraient en aide dans la Picardie et dans l'Artois; il comptait sur la force de sa discipline: il avait défendu à tout soldat, sous peine de mort, le viol, le pillage des églises, le vol chez les marchands. On était au 8 oct(d»re. L'armée anglaise traversa le pays de Caux au milieu de l'indignation des Normands; le château d'Arqués, voyant passer les Anglais, tira sur cette armée: le château d'Eu en lil autant: mais le roi Henri V avait hâte d'arriver : il passa, remettant la

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vengeance à un aulri; jour. Le 13, les Anglais, sortis de la Nuriiiaiidit', arrivèrent à Ahlieville. Là, le roi eoinpiait passer la Somme au même gué qu'avait forcé le roi Edouard avant la bataille de Crécy; mais cette fois encore la France se présentait au combat avec ses dernières ressources. L'armée française s'était d'abord formée à Rouen , où se trouvaient \i' prince d'Orléans, les ducs d'Anjou, d'Alencon, de Bourbon, toute la noblesse, moins la noblesse du duclié de Bourgogne , bien que les deux frères du duc de Bourgogne eussent tenu à bonneur de ne pas abandonner le drapeau de la France, dans ce péril. Quand elle avait vu que le roi anglais s'avançait le long de la mer, l'armée française s'était portée sur Abbeville. Arrivé à ce gué funeste, il n'osa pas se basarder dans les terres; il remonta la Somme, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un autre passage. A cet instant, l'armée anglaise eût été perdue, sans la protection du duc de Bourgogne, qui était le maître dans la Picardie. Cette ville de Calais, que l'armée anglaise menaçait, au départ, d'atteindre en buit jours, s'éloignait de plus en plus. Môme l'armée anglaise eût été arrêtée au passage dePont-Audemer, si un bomme du pays (un Français) n'eût pas indiqué à cette armée en peine un passage praticable dans la rivière : le passage futfrancbi sans peine, sans obstacle. L'armée française était à Abbeville, appelant la bataille, et déjà bien éloignée de la prudence de Cbarles le Sage. A tout prix (comme à Crécy, comme à Poitiers), à tout prix, disaient ces barons et ces nobles cbevaliers, il fallait combattre ; il était impossible de laisser l'Anglais se promener dans le royaume sans coup férir; en conséquence ils envoyèrent au roi Henri V demander quel jour et quel lieu il avait cboisis pour la bataille? Les bérauts de l'armée française trouvèrent le roi anglais sur l'autre rive de la Somme ; il répondit simplement qu'il allait tout droit son cbemin justpi'à Calais, et le rencontrerait qui voudrait dans la première plaine dont il ferait un cbamp de bataille. Ceci dit, il suivit en effet son cbemin dans ce pays ennemi , par des routes rompues, à travers cette campagne dévastée, et sans savoir comment son armée serait nourrie le lendemain? A ce moment, l'armée française eût pu attaquer avec grand avantage le roi d'Angleterre et son armée; mais les gentilsliommes de France tenaient surtout à avoir une belle bataille ; ils voulaient écraser en masse l'armée anglaise et non pas la battre en détail. Armés de leurs plus belles armes, montés sur leurs plus beaux coursiers, parés comme pour un tournoi, ils se réunirent jirès du cbàteau d'Azincourt, sur la roule de Calais, dans un lieu (|ue le roi d'Angleterre devait nécessairement traverser. C'est déjà quelque cbose, moins la victoiie,

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qui ressemble à la bataille de Fonlenoy, (juaiul la maison militaire de Louis XV disait aux Anglais : Mess'u'uis, à vous le premier feu! Pour l'armée anglaise, le moment élait solennel; être ballue à celte place, c'était tout perdre. Aussi, arrivée à Blangy, où elle devait élre attendue, — si les Français avaient été moins entêtés de leur chevalerie ! — l'armée anglaise se mit à genoux, et, les mains levées au ciel, elle implorait l'assistance du Dieu des armées. Ue son côté, le roi Henri V était prêt, seulement il renvoya les prisonniers qu'il avait faits, en leur oidonnant de lui revenir à Calais. Sa prière achevée, l'armée anglaise se releva, et elle marcha en bon ordre, jusqu'à ce qu'elle aperçût les Français, qui attendaient, bannières déployées, dans tout l'orgueil d'une victoire certaine. Ils étaient là cinquante mille hommes contre douze mille tout au plus ; mais le roi Henri V jura, par le nom de Dieu, que cette armée lui suffisait, et que le lendemain, de bonne heure, il serait le maître de la victoire. La nuit se passa, dans l'armée anglaise, en toutes sortes de préparatifs. On plia les bannières ; on mit (toujours économes! ) les belles cottes d'armes à l'abri; on envoya chercher de la paille dans les villages voisins ; l'archer tendait une corde neuve à son arc, l'homme d'armes renouvelait les aiguillettes de son armure. En même temps, les plus dévots se confessaient, mais à voix basse, car le roi avait défendu toute espècedebruil.Vousreirouvezici l'histoire de labatailled'Haslings, les Normands qui prient, les Saxons qui blasphèment; celle fois les blasphémateurs, c'étaient les Français! — Dans le camp français, on attend le jour en buvant ; on armait des chevaliers, on se racontait à l'avance la victoire du lendemain. Plus d'un gentilhomme, tout armé, restait sur son cheval pour ne pas salir son armure d'acier et d'or. Le jour se montra enfin. Le roi d'Angleterre, qui avait dormi toute la nuit du sommeil d'Alexandre et du grand Condé, se leva avec le jour; il entendit trois messes, la tête nue, et, sa prière accomplie, il plaça sur sa tête un casque d'or, ou plutôt une couronne, la couronne de trois ou quatre royaumes qui allaient peser sur sa tête. Son allocution à son armée fut pleine de dignité sans emphase : «Enfants, disait-il, rappelez-vous la vieille Angleterre, vos femmes vous attendent là-bas, préparez-vous un bon retour; nos pères ont toujours fait de la bon ne besogne en France, faisons comme eux. » Ceci dit, il se tourna face à face contre l'armée française, et il put voir ators, sans en être ébloui, cette forêt de lances, ces escadrons sans lin, cette armée toute resplendissante sous l'éclat des armures, sous la richesse des écharpes, et ces coursiers (|ui semblaient partager cet orgueil de chevalerie, et dans cette comi»aguie de seigneurs pas

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un archer, rien qui senlil une année venue du peuple ! Tuul au rebours, l'arniée anglaise , car celle fois c'élail vraiment le peuple anglais qui élail sous les armes ; l'armée d'Edouard se composait d'archers, de vanu-pieds, mal velus, la lêle couverte d'une coiffe d'osier, une hache à leur côté ponr s'en servir (juand les arcs ont fait leur office. Le lerrain élail n)auvais, la terre clail humide et glissanle; mais ces archers aux pieds nusétaienlsûrsde ne pas glisser.Or, les chevaux des gentilshommes français, quand fut donné le signal de la bataille, restèrent inunobiles dans celle boue liquide : on eût dit une arméede fanlômesqui refusaient d'avancer. Ces genlilshommes manquaient d'espace pour se bien battre, ils étaient gênés et mal à l'aise dans leurs riches armures; on les avait placés sur trente-deux hommes de front, si bien que les derniers de l'armée ne comptaient que comme une foule inutile. Dans ces cinquante mille hommes, deux ou trois mille purent combattre. Mais combattre quelsennemis? cl de quel côlé combattre? Les archers anglais, avec une fureur calme autant qu'habile, lançaient leurs tlèches droit à la visière. Dix mille Iraits parlaient à loule minule, et venaient frapper dans celle masse compacte. En vain deux escadrons del'armée française s'avancent pour battre en brèche celle armée, les deux escadrons sont criblés de llèches par un corps d'archers cachés dans les broussailles. En même lemps les chevaux des hommes d'armes français, criblés de blessures, se ruaient les uns sur les autres, jetant le désordre et la peur dans toute celle foule qui allendait l'ennemi, qui sentait tomber ces flèches dru comme grêle, et qui ne voyait rien venir. Aussitôt que les Anglais eurentconiprisla confusion de celle avant-garde, que pas un cheval n'était sans blessuro,que pas un cavalier n'avait sauvé son cheval ; alors saisissant à deux mains leurs haches d'armes, leurs cognées, leurs lourdes épées, leurs masses de plomb, ils tombent, et se précipitent sur celle foule éperdue, et ils l'écrasent à coups redoublés. A ce moment même, le roi d'Angleterre se voyait entouré de dix-huit gentilshommes français cpii avaient juré de lui enlever sa couronne d'or, à la pointe de l'épée. Le roi se défendit comme un des héros d'Homère. En même temps arrivait en loule hàle le duc de Brabant. Jaloux de se laver des crimes et des hontes du duc de Bourgogne, son frère, au premier bruit de la balaillele duc était accouru. Il n'avait pas même pris le temps de revêtir son armure; il donna, tète baissée, dans celle ardente mêlée, et il tomba, enveloppé dans son drapeau.

En un mol, nous vous racontons là la bataille d'Azincourl : tout tombait, tout élail mort, tout fnyail. tout était pris: il y cul un moment ou

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le nonihrc des pi'isonniers surpassait cl i\c heiiucoup le iinnibie des vainqueurs. Alors, pressé par une de ces uéeessilés fatales, dont on ne voit que trop d'exemples dans les histoires, le roi d'Ani,'leleri'e, jtour se débarrasser de celle victoire importune, ordonne aux soldais de son armée d'égorger les prisomiiers ([u'ils avaient faits. 11 fallnt obéir, et renoncer à toutes ces rançons. Les captifs égoi'gés, on se jela sur les morts tout chauds encore, on les dépouillait de leurs vêtements. 0 douleur! dix mille gentilshommes, le sang le plus chaud de la France, cent vingt seigneurs hannerets,sepl princes souverains, et des seigneurssans nombre, Dampierre, Vaudemont, Roussy, Dampmartin et lîailly, et mènu' un archevêque, restèrenl morts dans cette boue sanghuite. On ne lit ([ne quinze cents prisonniers, elpar grâce encore. C'étaient le duc d'Orléans et le duc de Bourbon, le comte d'Eu et le comte de Vendôme, le comte deRichemonl, le maréchal de Boucicaut, messirc Jean de Craon, et quelques aulresdela même noblesse. On les envoya en Angleterre tout courbés sous la honte d'une défaite sans explication et sans excuse. Le roi d'Angleterre les avait rachetés, les uns elles autres, aux soldats qui les avaient pris; il les avait achetés à bon compte pour les revendre trèscher; du reste, il ne s'était guère souvenu de la galanterie chevaleresque du prince Noir, et ses prisonniers avaient été gardés sans trop de souci des honneurs à rendre à leurs personnes; pourvu que les gardiens répondissent du corps de leurs captifs, le roi n'en demandait pas davantage. Quant aux cadavres dépouillés qui étaient restés sur le champ de bataille, on les précipita dans une fosse immense; ils étaient six mille, et, pour toute louange funèbre, cette immense fosse fut entouréed'imc haie vive, car les loups menaçaient de dévorer tout ce qui était précipité dans celte tombe. Celte fois, la roule de Calais était ouverte ; l'armée anglaise n'avait plus qu'à poursuivre son chemin. De toute la France armée il ne restait plus que le duc de Bourgogne et le comte d'Armagnac, absents d'Azincourl. Les Anglais disaient tout haut qu'ils seraient à Paris au commencement du printemps. Henri V, en attendant qu'il s'emparât delà ville de Paris, mil le siège devant la ville de (]aen. La ville, sans défense, fut bientôt |)rise; vingt-cinq mille hommes s'y trouvaient que le roi chassa comme il avait chassé les habitants d'Harflcnr. La capitale delà basseNormiMidie devint nne ville anglaise coiumeC;ilais, comme Harfleur, La Normandie elle-même et tout entière ne fut j)lns que le grenier d'abondance des Anglais. Aussi bien, Henri V eut-il grand soin de maintenir l'ordre et le travail dans la fertile province. Qui voulait labourer la terre. Inhournit : (pii voulnil fnire le commerce élnil

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libre. Toute ville qui ouvrait ses portes en était quitte pour une ou deux têtes que le roi faisait couper. Pauvre France, abandonnée à ces tristes destinées! le duc de Bourgogne, qui aurait dû la défendre, appartenait aux Anglais; le connétable d'Armagnac, qui eût voulu la défendre, et qui avait tenté de reprendre Harfleur, était vaincu et sans forces. Dans une émeute, il fut livré et emprisonné, puis égorgé au fond de son cachot; pendant trois jours soncorpsresta exposé aux insultes de la foule... c'étaient là les bons jours de Paris; le reste du temps, Paris avait faim. L'Anglais occupait le bas de la rivière ; les Armagnacs étaient les maîtres (à Melun ; rien n'arrivait dans la ville affamée , et plus était grande la famine, plus la ville s'abandonnait aux massacres. Le roi de Paris, à cette hem-e funeste, c'est le bourreau, c'est Capeluche, ce n'est plus le duc de Bourgogne. Le duc de Bourgogne n'est plus bon qu'à ouvrir les portes de Paris aux Anglais. En vain le peuple de Rouen, pressé de toutes paris, avait-il appelé le duc de Bourgogne à son aide, comme autrefois il avait appelé Jean .s«)t.s Terre; à ce loyal appel le duc de Bourgogne n'avait pas répondu. A peine s'il envoya quatre mille cavaliers dans cette ville qui allait être investie. En effet, la capitale de la Normandie manquait seule au roi Henri V. Harfleur et Caen étaient à lui; il s'était emparé de Falaise, de Vire, de Saint-Lô, de Coulances, d'Evreux ; il tenait la Seine par Harfleur et par le Ponl-de-l'Arcbe ; il avait pacifié, autant qu'il était en lui, toute la province, lui rendant ses tribunaux, réduisant les impôts, administrant toutes choses avec justice, comme s'il eût été le vrai duc de Normandie ; courageux soldat, pacificateur habile, exerçant son influence autour de lui et tout au loin. Comme il tenait dans ses mains tous les débris d'Azincourt, il disposait à son gré des gentilshommes captifs, et par eux, il tenait jusqu'au roi de France. Au demeurant, c'était un conquérant plein d'habileté, de prudence, et marchant pas à pas, même à la victoire; ce qu'une fois il avait entrepris, il l'achevait avant de tenter une entreprise nouvelle.

Le siège de Bouen devait être long, difficile, périlleux, Henri V ne l'ignorait pas. Avant que d'arriver à un siège régulier de celte fière et forte capitale de la Normandie, le roi avait fait appel à ses auxiliaires accoutumés : l'incendie des moissons, la dévastation, la peur; les moissons avaient été brûlées, les campagnes ravagées, les bestiaux dévorés. Une armée de huit mille hommes hollandais, espèce de sauvages à demi nus qui ne savaient que monter à cheval, avaient été lâchés sur ces malheureuses campagnes; ils volaient, au paysan, jusqu'à ses enfants pour que le malheureux père les rachetai. La ville de Rouen, entourée de ces

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fureurs, de celte ruine, saviiil l»ien (ju'elle ne j)()uvail pas tenir loni;lenips contre tant de forces réunies, et cependant elle fil bonne contenance. L'armée ani^laise, sûrt; de ses niouvenienls, el assurée de son allié secrel, le duc de Bourgog^ne, assiégea de tous côlés les remparts de la ville; les plus grands noms de l'Angleterre étaient venus cliercher leur part de gloire dans ce siège mémoral)le, sous ces murailles si souvent attaquées. Chacune des portes de la cité avait pour chef d'alla(|ueles plus illustres personnages : le duc de Glocester et le duc de Clarence, frères du roi, le connétahle de Cornouailles, l'amiral Dorsel, Warwick, l'habile politique. Siège glorieux des deux parts; car si la noblesse anglaise élail à son poste, de son côté le peuple de Rouen faisait bonne et loyale contenance. Cependant la vieille capitale de la Normandie allait montrer, une fois encore, de quelles vives résolutions elle était capable; mais celle fois elle allait se montrer en même temps normande et française. Ne demandez pas quels sont les gentilshommes qui la défendent. Ceux qui la défendent, ce sont des hommes du peuple, ce sont des gens d'Eglise, c'est le chef des arbalétriers, Alain Blanchard, c'est le chanoine de Livet; le peuple se bal, les prêtres prient. Les plus nobles elles plus viles passions animent cette généreuse mullilude. Grâce aux gens de Rouen, la France apprendra comment on résiste à l'Anglais, comment on défend sa liberté et ses murailles, comment on supporte toutes les misères, plutôt que de se rendre. El ne croyez pas que ces généreux citoyens se tinssent enfermés dans leurs murailles; chaque jour, c'était une nouvelle sortie contre l'ennemi. On se ruait par toutes les portes, el l'on se battait corps à corps. La défense dura sept mois, et l'armée anglaise eût levé le siège, si le peuple de Rouen ne fiit entré en défiance contre les nobles qui étaient dans la ville. L'un d'eux, en effet, disonsle à sa honte éternelle, cet homme s'appelait le sire Guy le Bouleiller, trahissait ces bourgeois héroïques dont il élail le capitaine. Un jour même il fit scier le pont sur lequel sa compagnie devait passer. Comment donc résister, tout à la fois, aux embûches du dedans, aux embûches du dehors? — Ella famine qui arrive, traînant avec elle son long cortège de rébellions et de désespoirs. En vain la ville fidèle appelle Paris à son aide, rien ne vient de Paris que des bruits de famine et de morl. A la fin, cependant, un prêtre de la cathédrale, généreux et dévoué, s'échappanl de ces murs, s'en vient jusqu'au pied du trône du roi de France où il prononce, au nom de la cité : « Le grand haro normand contre " vous, sire, et aussi contre vous, monseigneur de Bourgogne. Haro sur " vous, qui allez forcer les gens de Rouen d'appartenir au roi d'Ani-le-

LA NOH.M ANDIK

" Icrre ; mais une fois sujets dudil roi, souvenez-vous que vous n'aurez -I pas d'ennemis pires que les gens de Uouen ; et s'il se peut, ils détrui- <( ront vous et les vôtres ! » Ainsi les gens de Uouen avaient parlé, lorsque assiégés par leroi Pliilippe-Augusle,ils avaient envoyéquérir des secours au roi Jean qui jouait aux échecs !Le roi et le duc de Bourgogne répondirent à peu près comme avait répondu le roi Jean. Bien plus, le roi lit dresser de hautes potences pour que les gens de Rouen pussent voir, tout à l'aise, les prisonniers attachés au gihel ; il houcha la Seine avec des hateaux et des chaînes; pas un secours ne put venir, pas un boisseau de froment, rien. Cependant la ville tenait toujours, elle avait mangé ses chevaux, ses chiens, ses chats, et dévoré ce qu'il y a de plus horrible et de plus grouillant dans les immondices d'une pareille cité, et pourtant pas une voix ne parlait tle se rendre. Les malheureux ! ils en vinrent à celteextrémilé, qu'il leur fallut chasser, de cette ville qui ne pouvait plus nourrir personne, les femmes, les enfants, les vieillards, tout ce qui ne pouvait pas combattre. Ces infortunés quittèrent leur ville bien-aimée

au nombre de douze mille, et les Anglais les reçurent a coups d'épée; ceux qui purent se traîner jusque dans les champsslériles passèrent tout

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