CHAPITRE XIV
Louis XI et lu ligue du fî(f«/J«i^'C. — Bataille de Montlhtry.— Le roi entre à Rouen —Supplice du due de Nemours. — États généraux convoqués à Tours en 1 18t. ~ Départ de Charles VIII pour l'Italie.
(,, Allons vite, allons vile '. à clianiie page l'intérêt hisl(>ri(|iie nous aiTète; mais (jue (le elieinin nous reste eneoi'e à pareonrir! Allons, vile! saluez en loiile liàtc, mais sans trop (leiithoiisiasme, ce roi nouveau , le roi Louis XI , vous, les bourgeois , les petits gentilshommes, les paysans, les linanciers , vous tous (pii avez besoin dètre protégés et défendus contre les liants barons; car, à coup sur, ce n'est pas celui-là (pii soiillrira, autour de son Irone, les lyrannies du second ordre. Dt'jà il s'est battu ave«- courage contre les Anglais: il a prolé-gi- les ell'orls de
KA NOKMANDIE. V?<)
rini|irimeric iiaissaïUc , celk' n'-voliilioii de géants (]iii (levait cliaii};!'!' encore une l'ois la lace du inonde: il a jnèlé les mains à la réhabilitation delà Pucclle, sans smiucr, ou |dulôt il y pensait au fond de rànie, que celle rélialtililatitui de la pucelle d'Orléans ne frajtpait pas moins sur le duc de Houri^niiiie, qui l'avait vendue, que sur les Anglais, qui l'avaient brûlée. Aussi, à peine fut-il sur le troue ^le roi Charles VII, chose horrible! s'était laissé mourir de faim, tant il avait peur d'être empoisonné par son lils , (pie cette foule de irentilslnuimies vaincus, comprenant à quel ennemi implacable ils avaient all'aire, formèrent entre eux cette fameuse ligue qui s'appela la ligue du bien public. Ces révoltés voidaient prouver au roi lui-même (pien elfet, eu bonne féodalité (ils croyaient encore à la féodalité!), le roi n'est ([ue le premier gentilhomme de son royaume. Les plus grands noms de la monarchie étaient enuaixés dans
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cette ligue : le duc de Berry, frère uni(pie du roi; le comte de Cbarolais, (pii allait être le duc de Bourgogne, le duc de Bretagne, le duc de Bourbon, le comte de Dunois. Les uns et les autres, ils avaient quelque réclamati(ui à adresser au roi Louis XL Le premier de tous, le duc de Berry, comme l'héritier du trône, réclauui (ainsi faisaient jadis les fils aîn(''s du roi d'Angleterre, ainsi le roi Lcuiis XI avait fait lui-même la Xcu'mandie coiunie son aj)anage. D'abord la Normandie, (jui avait vu Louis XI à r(euvre quand il n'(''lait (pie le dauphin de France, lui resta fidèle: elle prit fait et cause pour celui qui avait été au secours de Dieppe et qui en avait chassé les Anglais; elle lui donna des hommes et de l'argent pour l'aider à se débarrasser de cette ligue, oii le bien public servait d'enseigne aux passiiuis égoïstes et aux intérêts privés de quel([ues seigneurs. La Normandie obéissait en ceci à rimpulsi<ui toute-puissante du grand sénéchal de Brézé , mort à la bataille de Montlhéry, le 1(5 juillet 1465'. Le roi Louis XI, qui savait quehpiefois reconnailre les Ixuis services, conserva aux enfants du sénéchal le gouvernement du château de Bouen, sous la tutelle de leur mère. La confiance du roi ne fut pas reconnue comme elle devait l'être: la femme de ce Brézé (ce bon seigneur n'était pas heureux dans le choix de ses femmes; trahi par celle-ci, déshonoré par celle-là), mort dans la bataille à l'instant (Ui la bataille était gagnée, n'eut pas de honte d'abandonner la cause pour bupielle sou mari était iiKU't. Maiire du château de Bouen, le duc de Berry se proclama duc de Normandie, non pas sans la résistance (bi bailli de Bouen et du dernier fils du sénéchal de Brézé lui-
' Voir lo vvcW de rctfe bataille de MoiitllM-iy an tiiaiiilic \ni de la l!irf(ir/ne, \^:^i^o 'MiO.
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même. Mais la miiltiliide esl, incoiislaiilcer rollc; elle croit, siirloiil aux l»roni('SSCS iin|»()ssililes: elle s'enivre, des espéiaiiees iin^'iiie les [iliis absurdes. Ce nom du due de Berry ([uou venait de leur jeter, les Normands raddpteut avee transi)ort. Les villes les plus eonsid('ral)les de la province suivirent l'exemple de leur capitale. Comme le roi Louis XI n'était pas homme à ravager les plus belles parties de son royaume pour la satisfaction de ses vengeances personnelles, (piaud il pcnnait châtier, sans rien détruire, les trahisons et les traîtres, il accorda, en homme qui prend son parti loyalement, la Normandie au duc de Berry, son frère, et signa dune main calme à Conflans, le 5 octobre 1465, ce trait*de paix dans lequel il rendait aux seigneurs du bien public, leurs charges, leurs pensions, leurs privilèges; le roi accordait même au désintéressement de ces gentilshommes plus qu'on ne lui demandait: rien ne lui coûtait, ni l'argent, ni les honneurs; il traitait les révoltés comme s'ils eussent été ses cousins et ses frères; en un mot, il s'avouait vaincu.
— Et, les imprudents! ils ne comprirent ni les uns ni les autres les vengeances et les menaces contenues dans le traité de Conflans. Ah! vous avez voulu vous mettre à l'abri <lu bien public! Ah! vous avez voulu montrer au roi de France que vous étiez les maîtres! Vous avez remué d'un pied maladroit les vieux restes de la féodalité du roi Jean ; vous apprendrez tout à l'heure, messeigneurs , quel est le roi Louis XL
— Les vengeances du roi furent terribles et dio;nes de cette froide et mesquine tyrannie. Il aimait à s'entourer de l'attirail des châtiments les plus cruels : prisons, gibets, cachots, cages de fer, chausse-trapes, chaînes et carcans, les plus horribles entraves, qu'il appelait ses fillettes . Aussitôt donc qu'il fut redevenu le maître de la position, le roi fit jeter à l'eau, sans distinction de caste, les seigneurs et les bourgeois qui s'étaient mêlés de la révolte. Il voulut (pie le duc de Nemours fût interrogé dans une cage de fer, (ju'il y sid)ît la torture et qu'il y fût égorgé. . . Placés sous l'échafaud de leur père, ses jeunes enfants reçurent, goutte à goutte, le sang de ce malheureux prince; puis, tout couverts de sang, ils furent jetés dans les fosses obscures de la Bastille, et chaque matin le fouet du bourreau arrachait un lambeau de leur corps. Cependant le duc de Berry, duc de Normandie, s'en vint rendre hommage au roi dans le château de Yincennes: il était accompagné du duc de Bretagne , du duc de Calabre , du comte de Dunois. Le roi leur accorde un gracieux congé; ils partent. Le duc de Normandie arrive à Rouen , et la ville se prépare à lui faire une entrée, comme à l'entrée d'un prince vaintpieur; autre imj)rudcnce, que ne devait pas pardonner le roi Louis. Bientôt, en ell'et, Louis XI réunit
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ses trouiR's sous les murs dOiléaiis; il les divise eu trois coips, i'I de trois cotés ditréreuls il péiu'lre dans la Norniandie. Fùi moins d'un mois il reprend Inul \r duclié. Son enln'-e dans la ville de llouen l'ut lentréc dun mailre iiiilt- el sévère; il venail \un\v eliàlier (juicoïKine avait méconnu son au((uil('' royale. Le cliàliment l'ut égal au crime; la mort pour les uns, et la ukuI pour les aulres. Ceux-ci étaient pemlus , ceux-là étaient jetés dans la rivière, cousus dans un sac. En même temps le roi fait dire par les états du royaume, assend)lés à Tours, (pie la Normandie ne pourra désormais être détachée de lapanaiie de la couronne , même [H)ur èlre d(Uinée soit au Irère, soit au lils du roi de France; cpie le duc de Bretagne rendra à linstanl même les places qu'il occupe dans la Basse-jSormandie. Chacun se soumit et reconnut le maître à ses menaces, à ses coups, à sa parole, à son silence. Le duc de Bourgogne lui-même comprit que le temps était passé où l'on disait : Bourgogne et France, et ([u'il fallait dire désormais : France et Bourgogne! juscjuau jour heureux et triomphal où il n'y aura plus, dans la France, que la Fiance même. Le duc de Bourgogne envoya demander la paix au roi Louis XI par Philip|)e de Comines, un de ces sujets trop rares (jui font plus d'honneur à leurs princes, que vingt ca])itaines. Phili[qie de Comines apprit à connaitre le roi Louis XI dans cette première entrevue, et plus tard il quitta la Bourgogne pour la France, le Téméraire pour s'attacher au prudent. Le jour où le roi Louis XI s'était vu prisonnier du duc de Bourgogne, Philippe de Comines était venu en aide au vaincu contre le vainqueur, tant il comprenait que certains hommes ne sont jamais ahattus tout à fait. Louis XI, qui savait qu'un roi comme lui a besoin de l'histoire , attira Philippe de Comines à sa cour ; il l'envoya, pour les aftaires de sa couronne, en Angleterre, à Florence, à Venise, en Savoie, et l'historien , peu scrupuleux sur les moyens de réussir, pourvu qu'il y eût succès, remplit avec honheur les commissions les plus hasardées. Le roi et le duc de Bourgogne signèrent la paix à Péronne; quant au <luc de Berry, il s'en vint demander pardon à son frère (1469); il remit entre les mains du roi, l'anneau d'orque l'archevêque de Bouen avait passé à son doigt le jour où le prince avait épousé la Normandie. Le roi Louis prit l'anneau des mains de son frère , et, non content de cette expiation, il ordonna au connétahle de Saint-Pol, son lieutenant-général en Normandie , de faire briser puhliijuement cet anneau d'alliance dans rassemblée générale de la province. « Alin que notre peuple de Bouen sache que notre frère a renoncé au duché de Normandie, nous vous renvoyons l'anneau ; faites-le rompre en l'échi-
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quicr, pour que la chose soit uoloii'c. > Ceci l'ail, Louis XI, jtour mieux tenter l'essai (!<• la niouareliie absolue, voulut mettre la (ieniièie main à l'agonie de la jtuissauee féodale. 11 sal laqua avec lu même astuce inq>lacal»le aux grands seigneurs d'autrefois , parce ([u'ils étaient les maîtres depuis trop long-temps, et aux bourgeois, parce (pi'ils songeaient à devenir maitres à leur tour. Cet liomme est un roi sans doute, mais il n'est pas un roi de France. 11 a avili la chevalerie nationale; il a remplacé le dévouement parla peur, la lidélité par l'ambition. Il a donné, et, en ellet, il devait donner à la France l'aspect d'un royaume tout nouveau. Mais dans cette transformation des hommes féodaux et des choses féodales, la Normandie devait grandir encore, grandir cette fois , non plus par la force , |)ar la guerres , par les châteaux forts , mais plus que januiis par l'agriculture , par l'industrie , par le commerce et la justice. Pour qui pourrait suivre à la trace les destinées nouvelles de notre province, il serait facile de reconnaître avec quelle intelligence elle obéit aux progrès qui se mam'festent de toutes parts. La découverte du Nouveau-Monde devait surtout agrandir outre mesure l'esprit aventureux et positif de ces liers Normands pour qui s'agiter, c'était vivre, (ktmme ils ne savaient plus de quelle façon employer l'activité de leur àme et la force de leurs corps, ils prêtèrent une oreille attentive et passionnée aux récils de ces lointaines conquêtes dont ils devaient bientôt demander leur part dans le partage universel. N'avaient-ils pas d'ailleurs tous les droits possibles à s'aventurer sur les traces glorieuses de Christophe Colond) et de Pizarre, ces marins normands qui étaient les descendants de ces enfants de la Norwège arrivés sur leurs barques jusque sous les murs de Paris , ces petits-lils de Guillaume le Conquérant, maître de l'Angleterre? Et, après la Bretagne, quelle contrée française fut jamais mieux disposée que la Normandie aux hasards, aux travaux, aux entreprises, aux batailles de la mer? A (juoi donc leur eussent servi ces ports, ces havres, cet océan si voisin, ces Ilots obéissants? Nous racontons dans un autre chapitre les découvertes et les conquêtes maritimes des navigateurs de ces côtes : la Guinée , l'île de Madagascar , Fernambouc , et tant de voyages heureux entrepris par les seules forces du commerce national. L'infatigable activité, la rare prudence, le sang-froid dans le courage, à l'aide desquels les premiers Normands avaient accompli tant de grandes choses , qualités précieuses par lesquelles on conserve ce (jue l'on a conquis , les Normands de I)iej)pe, de ilonllcur, du Havre, marins, soldats, commerçants, chercheurs de nouveaux mondes, les portèrent dans leurs
KA NOUAI \\l) TE. li^i
entreprises an delà des mers, (ferles, l;i Providence divine nr s"esl jniuiiis nionlrcM* pins pi(''V(ty;inle cpie lorsipTelU' a donné, (onl dnn eôn|», re nonvean inonde à linnliilion el à lardeiir de ees grainls penples, habitués depuis tant de siècles à accomplir de si illustres aventures.
Di(>ppe. la ville normande, est la pairie des [ireniiers navigateurs de IMiirope. « La principale f-loire des l)ie|ipois, dil M. de Thon, ce fui la « gloire des dé'coiiverles : Vrar'tpunrci nniuiar (jloriasempcr fail. >' — » Us '< ont fait les premières di-couverles des pays les plus éloignés. » C'est un honimaiïe que leur donne le roi Louis XIV, dans un de ses édits. Du port de Dieppe sont partis, bicMi avant les An<jïlais et les Portugais, les navigateurs delà France. Jean Parmenlier, de Diejtpe, a suivi de Ideu i)rès , dans les Indes orientales, s'il lU' l'a pas ]tr('cé'dée, la voile de Vasco de (iama. A ravénement de Charles V, ipiand la France épuisée se remettait à peine de ses perles et de ses douleurs sous le règne du roi Jean, les marins de Dieppe, poussés parle génie des découvertes et des aventures, se rencontrent aux Canaries. Au Cap veri , ainsi nommé en souvenir de la verle Normandie, ils fondent le Peilt-Bieppeix l'image de la patrie absente: chaque jour ce sont de nouveaux navires qui partent, pleins d'espérance, ou qui reviennent chargés des plus précieuses marchandises: l'ivoire, l'or, les épiées. Bientôt aux voyageurs dieppois se rc'imissent les marchamis de Rouen , et le commerce de Rouen s'agrandit de toute la fortune de ces expéditions lointaines au Cap vert et à la Càic-d''Or. — ■ Tels sont les travaux mai'ilimes du treizième et du (piatorzième siècle. « Assu- "■ rément, dit M. Vilet, le savant et élégant chroniqueur de la ville de '< Dieppe , la Guinée n'est pas au bout du monde: elle n'est séparée de •' nos contrées ([ue par dix-huit cents lieues environ, et p(uir l'aborder il '> n'y a pas à franchir l'éfpiateur. Néanmoins, de tontes les belles navi- '< gâtions dont les Dieppois revendiquent la gloire, j'avoue que je donne « la palme à celle-ci. Elle me semble, à cause de sa date, plus merveil- « leuse que l'entreprise de Colomb elle-même. Qu'on s'imagine ce qu'il « fallait de témérité, de constance, d'exaltation, d'amour des hasards, « de curiosité subliuîe, pour tenter à celte époque un senddable trajet! »
Jean de Béthencourt, chambellan du roi Charles VI, dans les premières années du ([uinzième siècle, (piitte Dieppe, et se fait m»mmer roi des îles Canaries à la i)lace d'un antre Normand, Robert de Bracpiemont, qui reçut, en échange de son royaume, de belles terres en Normamlie. Jean de Béthencourt j)arlit de son château de Grainville la tehituncre , et il oll'rit, moyennani un peu d'aide, àlleuricpie Tn,roi de Castille(sur le refusdu roi de France (îharles VI), niu' jtarlic! d(! ses possessions futures dans les îles
Canaries. 11 menait avec lui, conipa<rnons de sa fortune, plusieurs de ses amis et bon nombre de ses vassaux, et trois de leurs femmes: vingtcinq ans plus lard, Jean de Bélbencourt, vice-roi des Canaries, revint dans son cbàteau de Bélbencourt. 11 avait visité Rome, Florence, Paris; il était plein de force et de joie, mais cpiand il vit les Anglais maîtres de la France , il mourut de douknir au pied du maitre-aulel de l'église de Crainville. Grand voyageur, bon citoyen, l'bistoire même de ses aventures, écrite ]iar un religieux de Saint -François, qui s'appelle domcstvjue du sire de Bélbencourt , existe à la Bibliotbèque de Rouen , admirable manuscrit tout remjdi du style naïf et de la grâce élégante de cette bonne époque des beaux-arts.
Jusqu'à la bataille de Formigny, cette beureuse victoire qui chassa à tout jamais TAnglais delà jXcu'mandie (1450), les navigateurs dieppois renoncèrent aux aventures et aux chances maritimes; mais quand enfin Louis XI se fit sentir à ce peuple sur lequel il s'appuyait pour venir à bout de la puissance féodale, soudain tout recommença dans ce port silencieux. On construit des vaisseaux, on prépare des expéditions lointaines; on se met en défense contre les Portugais, et ceux-ci, maîtres depuis cinquante ans du littoral africain jusqu'à l'équateur, se montrent décidés à ne pas céder ce monopole (jui ferait du Portugal un des plus riches royaumes de l'Enrope: toutefois, comme ces batailles sur les Ilots de l'Afrique coûtaient plus d'hommes et plus d'argent que la Guinée ne rapportait de poivre , d'ivoire et d'or, les gens de Dieppe se mirent à songer que d'autres chemins moins dangereux devaient conduire à la même fortune. A Dieppe donc commença la science hydrographique, la science des cartes d'abord, des instruments astronomiques, et ensuite de la boussole, ce guide infaillible. Ont-ils, les premiers, pressenti la puissance de l'aimant':' C'est une des prétentions de notre province; car, disent les gens de Dieppe, les Vénitiens , qui se sont attribué l'invention de la boussole, l'ont peut-être rapportée de notre ville de Dieppe. Il est vrai qu'au retour de leurs grands voyages en Hollande ou dans la Baltique, les matelots de Venise faisaient une relâche au jtort de Dieppe. Ce qu'il faut dire, c'est que, à l'heure propice où elle fut découverte, la boussole était dans l'air, comme l'idée du Nouveau-Monde, comme l'imprimerie, comme toutes les révolutions nécessaires aux progrès de lesprit humain , révolutions (pii arrivent à l'heure marquée par la Providence, ni trop tôt, ni trop tard!
De cette étude de l'hydrographie, publi(piement enseignée à Dieppe, plusieurs opiui<uis considérables devaient surj^nr. Quelles terres se ca-
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cliaiciil au (k^là dos luors'^ (iiu'llc aiiln; (iiiiiitu' lums rcslail à (lêcoiivrirï Lt's vieux pilotes élaicul iulernit;és puliliciueiiu'ul sui' leurs souvenirs, sur leurs esjK'rauees. Eu nu'Mue leuips lassoeialion , celte toute-puissance qui, connue la loi, [)eul soulevcîi* des uionla^ues, armait un navire pour ex[)loiter la cote d'AlVique au delà de léipuiteur, et ce navire était conlié au courai^e intelliiicnt dini jeune marin de Dieppe nommé Cousin. Ce jeune homme était le disciple duu savant prêtre nouuné Pierre Descaliers, professeur d'liydroi;ra[diie. Descaliers avait trac('', d'une nudu hardie, le chemin que devait suivre son élève. « Lance-toi, disait-il, au travers de l'Océan! Une fois dans rAllantit[ue, ahandonne ton navire au courant équatorial qui porte à l'ouest; tout là-has , tu rencontreras un continent immense! Et entiu, arrivé là, i,farde-toi de revenir par le même chemin; marche sur le [mMc du Midi, en courant vers lest! » - Bref, c'était l'Amérique, c'était le cap de Bonue-Es[térain'e que le prèlre de Dieppe indiquait à son disciple ; s'il eût suivi la route tracée par l'imagination prophétique de Pierre Descaliers, Cousin eût été à la fois Christophe Colondj et Vasco de (jama, quatre années avant la découverte du Nouveau-Monde, neuf années avant la découverte du grand passage de l'Afrique dans les Indes. —Grand rêve! rêve suhlime ! Certes nul ne peut oter à Colomh, — et qui donc y songe "^ — l'honneur insigne de cette découverte qui illustre sa mémoire depuis trois siècles, mais sans injustice on peut reconnaître que le germe de cette Améri([ue pressentie se retrouverait au hesoin sur le rivage de Dieppe la mu'inande. Quoi d'éloniiant';! Les Normands dei>uis [dus de cent ans étaient hahitués à voyager jusque sous l'équateur ; la houssole était entre les mains des plus humhles patrons de navire; et qui sait de comhien })eu il s'en est fallu qu'un de ces navires normands n'ait rencontré, jtar hasard, si le hasard }»ouvait être invoqué à propos de ces immenses cou([uêtes du génie de l'homme, ce courant rapide qui porte à la côte de rAméri([ue du Sud?
Toujours est-il que le contre-maître de ce Cousin, l'envoyé de Pierre Escalier, s'appelait Vincent Pinçon. Ce fut ce Pin«;on qui, par son opposition violente, contraria l'itinéraire indiqué au jeune nuu'in. Chassé de Dieppe, ce Vincent passa en Espagne, où l'attendaient ses <lenx frères, gens entreprenants et hardis, et tous les trois ils entrèrent au service de Christophe Colond). Houmie privilégié, ce Pinçon avait mau([ué la découverte du Nouveau-Monde sous la loi du cajdtaine normand, il devait être un des jiremiers à marcher sur les traces de l'amiral génois ! — Au seizième siècle, et ([uand décidc'iuent la route est ouverte, se jtrésente un autre enfant de la cité normande, Jcim Parmeutier, « génie rare.
« bon astronome, excellonl hydrogiaplui (3l bon marin. » Le journal de Jean l*armentier a été retrouvé naiçuère, et il était impossible de faire une }dus belle découverte, pour l'orgueil léj;itime de toute une cité. Le hardi marin quitta le bavre de Dieppe le vingt-buitième jour du mois de mars 13129; il commandait deux navires, la P&mée et le Sacre; après de longues journées dune navigation pénible ils doublent le cap de Bonne-Espérance; depuis leur premier passage sous l'équateur, ils mirent quatre mois à doubler le continent africain. De cette expédition bien commencée, Jean Parmentier ne devait pas revenir; il mourut le 3 décembre de cette même année i5!29. A le suivre dans sa route, on reconnaît à cbaque pas Ibonnne de sang-froid et d'expérience. Il doubla le cap de Bonne -Espérance avec l'habileté d'un homme qui aurait franchi plus dune fois cette pointe terrible; une fois entré dans la mer des Indes, il suit la direction la plus sûre et la plus propice. Ainsi, tant qu'il y eut des découvertes et des entreprises impossibles à accomplir, les marins de Dieppe se rencontrèrent dans ces mers lointaines; mais un siècle plus tard, lorsque chaque nation se fut fait sa part sur ces rivages inconnus , quand il y eut un nouveau monde espagnol , anglais , portugais, Dieppe resta bien étonnée en s'apercevant (jue la France avait été oubliée dans le partage du nouveau monde. C'est ([u au seizième siècle il n'y avait pas encore un royaume de France, il y avait une agglomération puissante de grandes provinces. Chaque province obéissait à ses lois, parlait sa langue, ne s'inquiétait que de ses intérêts particuliers. Le roi de tous ces royaumes était fort empêché de faire reconnaître, par ses soldats, une autorité long-tem})s débattue; et d'ailleurs le roi de France n'avait pas de navires à lui, il n'avait pas de matelots; sur toute la côte de l'Océan, le roi de France n'avait pas un seul port dont il fût le maître : le port appartenait à la ville, à la province, non pas au royaume. Dans la Méditerranée, à peine si la couronne possédait quelques galères mal armées; toute ville s'appartenait à elle-même quand elle n'appartenait pas à ([uelque feudataire. Il est vrai que les marins <le Di(q)pe, de Ilonfleur, de La Rochelle tentaient hardiment la fortune de la mer; mais ces Normands , mais ces Bretons travaillaient pour leur compte personnel, à leurs risques et périls; leurs découvertes étaient à eux, le roi de France n'avait rien à y pi'élendre : les marins de Bretagne ou de Normandie prenaient-ils une ile, ils en doniuuenl avis à leurs armateurs, et nullement au roi de France, roi de nom, mais pas de fait, tout au rebours des autres rois de l'Europe. Le roi de Portugal et le nd d'Espagne , mieux avisés et plus maîtres chez eux, furent au contraire des premiers à s'in-
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,|iii(Ht«r (le cos <l(.iuiùiu's au <lclà .les mers dont ils n'clamaicnl h'iir lioimc j.arl ; aussi hii-u les voyez-vous, dès qu'il lui (luesliou des Nouvelles- Indes, armer d<'s vaisseaux, envoyer des iloltes, eu leur nom, et s'emparer des terres déeouvertes, par droit de eiuKpuMc, eu nu'uie temps (pu- i>ar le drtdt divin. Aux navii:alem-s normands et bretons a mampié eetle eoopéraliou aelive et puissante d(! la royauté et du peui)le lVan»;ais; leurs elforls ont été des eilorts isolés ; leurs complètes, des contiuètes partielles privées de la Ibree et de l'ensemble cpie l'on ne peut |;uère demamler qu'aux ellbrts réunis d'une grande nation. Par malheur em-ore , les rois de l'"ianee, troi) ('loiynés de la mer, et habitués à se battre sur la terre ferme, n'ont compris que [dus lard la -loire des armées navales et des Hottes triomphantes, llabitut's à payer de leur personne en toute rencontre, ils n'avaient pas le pied marin, et ils laissaient aux aventuriers ce qui est devenu plus tard une œuvre de gentilhonnne. Les rois du seizième siècle ont perdu de l)elles armées en Italie, par exemple, et des l'orees puissantes qui eussent été bien mieux employées aux conquêtes de la mer. Ce ne fut guère que cpuirante ans après .[ue cha(pie nation maritime; de l'Europe se fut établie dans les conquêtes auxipudles les Normands avaient tant contribué, que François l" songea à réckuner sa part de ce monde échappé à son coup d'ieil. Ce fut alors ([ue partirent le Breton Jacques Cartier ' et le Florentin Jean Verazzano, dont la relation est pleine de curiosité et d'intérêt. De ces expéditions bien inditpiées, auquelles l'amiral de France messire Philiiqte de Chabot eut grande part, la France a retiré moins d'autorité que de science. Le temi»s était passé où les négociants de Rouen, de Dieppe et de Honlleur associaient leurs capitaux pour fonder des conqttoirs sur les cotes de Guinée; maintenant, en elTct, il fallait se battre, mui pas contre des corsaires, mais contre des rois et contre des Hottes. Désormais les rois seuls p(.uvaieut aspirer à riuunuinr et au prolit de fonder des colonies; le marchand ne devait s'in([uiéter que du négoce; le trafic et le gain, voilà à (pioi devaient se réduire ces mêmes honnnes qui avaient rêvé quelque chose de pareil à ce que devint plus tard la C(uni»agnie des Indes. Tel fut le plan .l'Ango le marchaml. Fils d'un père ([ui lui avait indiqué cette route purement commerciale, Ango de Diepi)e fut le premier à se dire que la mer appartenait à quiconque la savait dompter, que c'était le droit naturel d'acheter et de vendre. A ces causes il armait force navires; il coniiait ces navires aux Normands les [tins intelligents et les plus habiles; il pro-
» La Bre/arjiw, diapitr.; XVr, et irciproqucment, les le. leurs de la iirclaijne liront avec fruit cette rapide liistoire des navitîatenrs iiorniauds.
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clamait à sa raçoii, la lihertc! de rtschauge, la lihcrtû des mers : voilà comment, sans rien posséder dans le Nouveau-Monde, les armateurs de Dieppe }tuicnt atteindre à celle grande fortune. Pendant cinquante ans ce petit havre fut l'égal des ports de l'Espagne et du Portugal. Ce fut le beau temps de (;etle ville ruinée plus tard parles dissensions religieuses, pai' les discordes civiles, par le bondtardement des Anglais, qui la brillent et s'enfuient; et enlin, quand les navires mai'cliands eurent été remplacés par des corsaires, ([uand le conmierce régulier fut renq)lacé par le pillage , quand les nations n'échangèrent plus entre elles ([ue des coups de canon, d'où partent ces terribles corsaires, l'ellroi des marins anglais îf Ils parlent du })ort de Dieppe, la ville d'Ango et de Jean de Béthencourt. Grâce au commerce d'abord, })uis grâce aux courses armées, ce port de Dieppe, aujourd'hui silencieux et désert, put luller pendant cinquante ans de richesse et de gloire avec les ports des Portugais et des Espagnols, reconnus i)ar le pape lui-même iu-o[uiélaires légitimes de l'Amérique. — Presque tous nos établissements, au delà des mers, c'est la ville de Dieppe qui les a tentés la première. Quaiul l'amiral de Coligny voulut fonder, dans le Nouveau-Monde, un asile pour les hommes de sa croyance, il confia le sort de celte ex}»édition au meilleur capitaine du port de Dieppe, Jean Piibaul, qui, parti de Dieppe le lo février I06O avec cinq navires, doublait, après deux mois de navigation, le co/j Français, construisait le fort Caroline , et mourait attaqué traîtreusement par les Espagnols, inquiets et jaloux de cette expédition hardie. La mort de Rdiaul le Dieppois fut vengée par un capitaine de (îascogne, Dominique de Gourgucs; mais l'Espagne resta souveraine dans la Floride, et désormais la France dut tourner vers le Canada tous ses elforls. Au Canada, lorsqu'enfin le roi Henri IV eut conquis son royaume , les navigateurs dieppois n'ont pas manqué. Aymar de Chastes, gouverneur de Dieppe, fut nommé vice-roi du Canada; mort trop vite, M. de Chastes fut remplacé par M. Champlain, qui est véritablement le fondateur de la Nouvelle- France. A l'aide de MM. de Ponlgracée, de Démons, de Poutraincourl, de Lescabol, xM. Cbamplain jeta les (ondalions de Québec. Au même instant la mer des Antilles voyait un Dieppois, au mépris des navires et de la volonté de l'Espagne, fonder une colonie non moins célèbre, la colonie de l'ile Saint-Christophe et de la Martinique. Cet enfant de Dieppe s'appelait d'Énambuc. Quand il mourut , le cardinal de Richelieu dit au roi Louis XIII : « Votre Majesté a perdu un bon serviteur. » — Bien plus, ces mômes enfants de la France, oubliés au delà des mers par une ingrate patrie, et forcés de vivre de la chasse des Ixeufs sauvages, donné-