CHAPITRE XV
De Rouen à Paris. — Lf chemin de 1er. — Nicolas Pous.sin. — Kouen. — Les ruines. — Pierre Corneille. — De Rouen au Havre. — Le bateau à vapeur. — Le Ilavri'. — L'Océan.
Voulez-vous donc qu'ciprès l'avoir étudiée en historiens nous la parcourions en voyageurs, cette province qui pourrait suffire k défrayer les poètes, les romanciers et les ^^^iV artistes les plus féconds de tant de siècles divers? La chose nous sera facile maintenant, grâce à Ihisloire ([ui marche devant nous, pour nous guider à travers ces villes , ces hameaux , ces ruines .
ces campagnes, sur le hord de ces rivages aimés du ciel: la partie la plus difficile de notre tâche, l'histoire, la voilà accomplie. Tout le reste n'est plus qu'une simple promenade. Désormais un mol nous suffira pour vous faire reconnaître la patrie de ces hommes illustres, pour vous dire (piels li'iomphalciirs oui pass('' par ces sentiers halliis |»ai' lanl de pas-
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sions, ri (jiK; l'Iicrlte giaiidissîmlc ;i (lepiiis lonylenips recouverts. !)"ailleiirs nous savons déjà, et pour les avoir reconnues à chaque inslant , dans la balaille, dans le triomphe, dans la défaite, quelles étaient les fliverses parties de ce vaste territoire de la Normandie qui a suffi à composer cinq de nos départements si laborieux, si fertiles et si riches, que l'on peut estimer à cent soixante -dix millions le revenu de ce magnifique territoire. Ainsi le département de la Seine- Inférieure paye plus d'impôts que le département du Nord; le département de l'Eure paye la moitié plus que toute l'ancienne province de Champagne, le Calvados plus que le Dauphiné, la Manche plus que la Touraine et le Bourbonnais, l'Orne enfin plus que les cinq départements réunis de la Corse, de l'Ariége, de la Lozère, des Pyrénées et des Hautes- Alpes. La superficie des opulents domaines que nous allons parcourir compose la dix-septième partie de la France, sa population en forme le douzième, son revenu territorial en est la neuvième partie. La Normandie conqile 8,507 habitants par myriamèlre carré; le reste de la France ne compte que 6,100 habitants dans le même espace. Si elle n'est que la quatrième de nos anciennes provinces par l'éteiulue de son territoire, en revanche la Normandie est la première par le nomlire de travailleurs qu'elle engendre, par ses productions, par ses richesses. Tout l'impôt direct et indirect de la Normandie se peut évaluer à cent trois millions, un revenu que n'ont pas bien des royaumes '. En vain le temps et les habitudes ont consacré cette division par départements, pour peu que la Normandie soit étudiée avec amour, le lecteur revient et persiste aux anciennes divisions de la province. Pendant que les géographes disent à l'antiquaire : Voilà le département de la Seine-Inférieure! l'antitjuaire salue avec joie le pays de Caux, le pays de Brai et le Vexin normand; dans le département du Calvados, il retrouve un morceau du Lieuvain, la plus grande partie du pays d'Auge, la plaine de Caen, le Bessin, une partie du Bocage et du Houlme. Parlez-lui du département de l'Orne, il vous répondra par : le Passais! le Bocage! les Marches! Enfin, dans le département de la Manche, c'est toujours la vieille province que nous allons chercher : la pres- (pi'ile de la Hogue, le Cotenlin , l'Avranchin , une partie du Bessin et du Bocage. En un mot, ces cin(| départements de la France sont toujours la Normandie. C'est toujours la terre fertile devant laquelle les historiens d'autrefois s'extasient! Ils comptent les rivières, les bois, taillis , les prairies , les terres labourables , les lins , les blés , les laines , la viande, les bons poissons que l'on pêche sur toutes les côtes qui
' Sfa(isti(/ii(> de la Norwnudir , iii-V.
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avoisiiieiil la mor! Kl (|iic de blé! El iiiie de toiles, el <iiie de lil ! VA (|iie de cidre ! Que de villes ! t|iie de rêveries ! Dans le [tays de (-aux, Caudebee, llaiileiir, Fécamp, le Havre, Dieppe, Saint- Valéry, le ehàteau d'Eu ; dans le Dray, (îournay, la Eerté, Lions; l'Andeille, la Seine el rE|)le; au pays dEvrenx, la Seine, l'Eure el l'Iton , les pâturages sont eliargés de inoiit(tns, la elièvre grimpe sur le liane des montagnes, le pourceau repu dtirl au [lied des chênes : on porte incessamment à la forge le fer sorti des entrailles fécondes de cette terre qui jtroduil toutes choses. Parlez-nous des bocages du lîouniois, de ses vergers o[)ulenls: parleznous des iH'oduits du Lieuvaiii, pays agriculteur el marchand, et de son <'idre, « qui pendant six mois de l'année se peut préférer à beaucoup de - vins français! » Ee territoire d'Auge est humide el bas; c'est un des plus fertiles de la province ; « depuis le pays d'Hyesmes jusiprà Ponl- « l'Évèque, les herbages sont si fertiles cpie, trois fois par an, on les « peuple de bœufs qui s'y engraissent... Les vaches y rendent tant de « lait ' ! » La campagne de Caen est célèbre pour ses orges et ses avoines, et (\ue\(\ucUns pour ses petits seigles! Le peu|de de Caen et de Lisieux travaille à la draperie ; « les filles el les garçons même y filent de la laine. « Les fenmies sont belles, de riche taille, grandement soigneuses de " l'entretien de leurs ménages; mais superbes el hautes h la main ! » — Le Bessin est enclos dans les eaux de Vire et d'Orne; le territoire de Bayenx fournit le meilleur pain du monde; le gibier, le poisson, les huîtres, rien ne manque dans le Bessin. — LAvrauchin, arrosé par la Vire, est plein de montagnes el de forêts; le plus riche bétail se nourrit dans ces forêts, sur ces montagnes. Sur celle rive heureuse, la mer attire le commerce el protège l'industrie. — Le Colentin foisonne en blés et autres grains, » et tellement gras qu'il est impossible d'en sortir '< lorsque la pluie a été grande. Bonne boisson, bonne laine, bons draps : « un air si pur, que la Normandie a élevé el nourril encore de présent « plus de peuple que six des meilleurs royaumes d'Espagne. » Elle produit toutes sortes d'arbres, voire des sapins et des cèdres; « les aman- « diers y viennent assez; les cerises, abricots, pêches, prunes, noix. « noisilles, châlaignes, nèfles, alises, abondenl piesque partout; parlons « surlout des grandes richesses de ses campagnes, les pommes et les « poires, desquelles on fait des breuvages si excellents, que mainlenanl « dans les grands festins des seigneurs français, el des Parisiens mêmes, « on laisse le vin pour boire le cidre (t le poiré! » Ce n'est pas, certes, que la Normandie ne puisse produire, quand elle le veut bien, des vins de
> niimonlin , Discoiir.'i sur hi Normandie.
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|»n'iiiièr(' (|n;ilil('', s'il faiil en «Toire nolie eiilliniisinsic Diiiiiniilin, (jiiniid il célcbrc les vins de Vernoii el de Pacy. Qiuint au vin d'Avranclics, noire homme en fait bon marché , il l'appelle le vin tranche-boyau sans hésiter, et nous sommes fort disposés à l'en croire sur parole. — Les grands arbres viennent bien : le chêne, l'orme pour les artilleurs , l'if pour faire des arcs, le buis pour les tourneurs, le frêne pour les piques et les flèches. La Basse-Normandie est féconde en herbes salutaires que le dieu de la médecine lui-même a semées d'une main intelligente et libérale ; le jardin potager produit à miracle • artichauts, citrouilles, asperges, et, (jucUjuefois , de bons melons. Point de bêtes venimeuses; les vipères même, quand on en trouve (dans un petit bois près de Bernay), servent de jouet aux charlatans. Mais en revanche les bœufs, les vaches, les moulons, de belles haquenées! — Le mulet vient mal en Normandie. — La garance, le pastel, les chardons à drapier y sont communs. — Les salines de Touque sont célèbres. — Nous avons même des mines d'or, d'argent, et de cuivre, et de vif-argent, et des mines de fer si communes, « qu'il y a fort peu de rivières sans fourneaux à le fondre et à le « battre. » Même les barons fossiers, qui sont les moines de Saint- Vandrille, les barons de Guacé, de Chambrois et la Ferté-Fresnay, « ont « droit d'user leurs bois à forger le fer à pleines battues, sans être obli- « gés d'en payer le tiers au roi. « Parlons aussi des carrières d'Alençon, qui produisent en trop d'abondance, hélas ! le diamant d'Alençon, « que « les orfèvres et les lapidaires passent pour vrai aux yeux des dupes! » On vante aussi le jaspe de Vieux , le marbre rouge et noir de Saint-Lo el de Fontaine-l'Abbaye , l'ardoise de Tury, la pierre noire de Séez , la pierre blanche de Vernon , les verreries de Lions , les poteries de Manerbe près Lisieux , les eaux minérales de Forges en Braye, de Saint-Pol près de Rouen, d'Herbetot près de Pont-l'Évêque, salutaires fontaines, sans compter \es fontaiyies scélérates, « qui ne fluent jamais que pour an- « noncer aux hommes quelque malheur! » (Par exemple, la fontaine de (vanlelou et le Vitouard.) Enfin, « la noblesse normande, qui ne veut ' laisser émousser son courage et languir ses forces dans le calme de la « paix, s'abandonne à la chasse des bêtes fauves dans les bois d'Eu, « d'Arqués, de Bray, de Lions, de Moulineaux, de Rouare, d'Évreux , « de Breteuil , de Beaumont-le Roger, de Chambrois, de Harcourt, de « Neubourg , de Brolonne , de Touque , d'Argentan , d'Hyesme , de la « Lande-Pourie , de Cerisi, d'Aillés, de Briquebec, sans compter les « faucons, tiercelets, éperviers, émerillons, et même des aigles, » qui leur peuvent appoiler plus de plaisir que de profit.
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Qui ne sail au moins le nom de oes belles rivières , les douze principales : la Seine, l'iMire, la lîisle, Touque, Dive, Orne, Vire, etc., el les |>lus petites « qui se rendent dans celles-ci pour perdre leur nom et « aller voir de compai^nie le ijrand-père l'Océan':' » La Seine, ce fleuve royal » qui n'est d'abord qu'un mince filet d'eau de la fontaine Sine, au « diocèse de Langres, » — elle arrive à Paris, qui n'est pas une ville, mais un monde. — /Vo» urbou sed orbem video, disait à Henri III l'ambassadeur de Pologne. Quand la Seine ai'rive à Rouen, « l'Océan, ad- « verti de sa venue, envoie, deux fois par jour, ses courriers jusqu'au delà «. du pont que la duchesse Matliilde a fait bâtir, [tour l'advertir qu'elle « sera la bienvenue. » Et toutes ces rivières vivantes sont remplies « de « saumons , truites saumonées , aloses , éperlans , carpes frétillantes , « brochets, et autres. » Quant aux habitants de celte leri-e heureuse el fertile, l'histoire de leurs combats parle assez haut : ils ont possédé la Pouille, subjugué la Sicile, une partie de la Grèce, assiégé Conslanlinople, fait trembler le Soudan et Babylone, arboré leurs léopards dans Antioche et Jérusalem , sans compter qu'ils ont pris l'Angleterre. — « Ils sont vaillants et courageux, soit par terre, soit par eau. — A la bataille, la noblesse normande a toujours montré « autant de feu que de >' prudence. » Vous dirai-je aussi « la vaillance, la gentillesse et la « courtoisie si naturelle aux gentilshommes normands, que c'est connue « un prodige d'en voir un de mal gracieux et peu civil ! > — Département ou province, le voyage en Normandie est un beau voyage à faire, et des plus charmants. Tout vous sourit et vous pousse; les plus beaux chemins y conduisent, les plus frais sentiers. — Vous pouvez choisir le chemin qui domine les hauteurs, le chemin qui côtoie les rivages: — vous avez le bateau à vapeur qui glisse doucement sur le fleuve limpide, laissant au voyageur la liberté de son admiration, au voyage sa magnificence et sa poésie, au paysage sa grandeur. Vous êtes le maître, s'il vous plaît , de choisir le chemin de fer, de vous livrer à celte tempête enflammée qui, en trois heures, vous aura fait parcourir le môme espace que M. le chancelier Séguier franchissait à peine en huit jours. — Des fables! des rêves! des merveilles dont le récit aurait fait bondir Guillaume le Conquérant sur son lit de mort , el Phili})pe-/l«</;(s/(' dans ses nuits d'insomnie! Au milieu même des Champs-Elysées, en plein Paris, déjà commence le voyage de Normandie. Vous sortez de Paris par celte montagne de pierres taillées , l' Arc-de-triomphe, chargé de la gloire et des grands noms de la France impériale. La fête est complète! La fête des yeux , de l'esprit, des souvenirs. Au château de Neuilly, vous pouvez
saluer le roi qui passe. Là-liaul le Mont-Valérieii dont les morts se sont eiilïiis, les tombeaux faisant place aux citadelles; plus bas, Nanterre, le village de sainte Geneviève, la patronne de Paris; Saint-Germain, berceau d'un roi; Ruel, tombeau de rimpératrice José|)liine; la Malmaison, où commença la puissance de celui qui allait être l'empereur ! — Tout se mêle et se confond sous vos yeux éblouis , et toujours le fleuve reparaît entouré de ces blanches maisons , de ces vieux châteaux , de ces ruines célèbres. — Le déparlement de la Seine-Inférieure est à lui seul un vaste royaume! Qui voudrait dire les richesses inépuisables de l'agriculture, du commerce, de l'industrie, répandues par la main divine sur celle terre intelligente et féconde, celui-là entreprendrait une œuvre presque impossible. Où est la statistique qui suffirait à compter ce que produisent ces 700,000 habilanls dispersés dans ces 773 communes? les draps, les colons, les tissus, les toiles peintes, la rouennerie, les coutils, les dentelles, les cordages, tout ce qui va, tout ce qui vient entre Rouen et le Havre , pour être porté du Havre dans l'Amérique , dans les Indes, dans le Levant, dans l'Italie, dans le Portugal, partout : — Que de villes florissantes, occupées, sérieuses, seulement entre Paris et Rouen ! A peine si le chemin de fer vous permet de les saluer en passant. Mais, puisqu'aussi bien nous voilà lancé dans cette voie, dans cette flamme qui nous emporte, essayons d'écrire, en courant, l'histoire du chemin de fer de Paris à Rouen, cette œuvre admirable pour laquelle l'Angleterre et la France ont réuni leurs capitaux, leur patience, leur génie. Le deux journées des 2 et 3 mai 18i3 seront à jamais célèbres dans l'histoire de l'industrie et de la prospérité de la France. En deux fois vingt-quatre heures, cette ville de Paris, que l'on disait si fort en retard sur les nations voisines, devait inaugurer deux grandes lignes de chemin de fer, l'une qui s'arrête à la cathédrale d'Orléans , l'autre qui déjà traverse la capitale de la Normandie , jusqu'au jour très-rapproché où cette ligne formidable ne s'arrêtera plus que sur les bords de la mer, pour ajouter un étonnement nouveau à tous les étonnements de l'Océan. Double et illustre conquête de la France sur deux points opposés de son territoire , immense progrès , promesses accomplies de cette révolution pacifique qui , dans un avenir prochain , doit s'emparer en entier de ce royaume! Durant les deux journées de ce grand triomphe, les populations empressées ont applaudi avec les transports d'une joie complète. Elles se disaient que cette fois le grand rêve de l'industrie, du travail , d'un mimense capital ajouté à la vie de chacun et de tous , se réalisait enfin au gré des plus vastes espérances. En effet, jusqu'à ces
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