LA NO KM AN DU
joiiniéos mémorables du 12 cl du l) mai , pour ce l*aris incrédule tjui veul tout voir de ses yeux , rélablissement des chemins de fer élail
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plutôt un merveilleux jouet à Tusage des oisifs et des riches, (pi'une institution sérieuse destinée à servir les intérêts les plus graves des travailleurs. Les deux chemins, de la rive droite et de la rive gauche, qui venaient aboutir au milieu des ruines splendides et des enchantements de Versailles, ce sémillant sentier de la fêle de chaque jour qui jetait le voyageur au pied de la montagne de Saint-Germain et de ses admirables hauteurs, ne pouvaient guère contenter les vastes projets et les légitimes impatiences d'un si grand peuple. Admirables promenades sans aucun doute , nobles distractions , riches loisirs ; mais pour le plus utile bénéfice de la vie ordinaire, pour la rapidité d'une route par laquelle doit passer la fortune de la France , pour servir de but au travail, à la spéculation, à l'industrie, au commerce, à la prospérité publique, comme un moyen plus rapide d'arriver à ces heures d'un repos honoi-able auxquelles aspirent les âmes bien faites après les rudes labeurs de la vie , ces deux routes du luxe parisien étaient comptées pour bien peu dans les prospérités de l'avenir. Ainsi placé entre ces deux futiles chemins de fer, qui ne menaient qu'à Saint-Germain ou à Versailles, Paris n'avait pas encore pris au sérieux une institution commencée sous des auspices si frivoles ; il ne comprenait pas qu'on pût dc'penser tant d'argent et tant de persévérance , uniquement pour se promener plus
à l'aise à certains dimanches de l'année, et pour voir jouer les eaux du jardin du roi Louis XIV. Mais celle fois, grâce aux plus nobles efforls, grâce à l'alliance la plus durable el la plus ulile que l'Angleterre et la France aient jamais pu conclure, car cette alliance est fondée sui- la paix, sur la confiance , sur l'estime réciproque des deux plus grands peuples du monde , la France entière n'aura plus aucun doute sur l'avenir et sur la toute-puissance de cette révolution nouvelle. L'œuvre est admirablement commencée ; le royaume entier a compris que désormais il allait avoir sa part dans ce vaste progrès. Aussi l'annonce seule de ces entreprises menées à si bonne fin , el en si peu de temps , a-t-elle produit dans le public celle sorte d'émotion admirable qui ressemble beaucoup à l'émotion d'une bataille gagnée, mais d'une bataille qui n'a coûté que des sueurs et pas de larmes, du travail et pas de sang. Après la victoire, chaque combattant, resté debout, interroge du regard le champ qu'il a conquis; aujourd'hui, dans ces conquêtes de l'industrie, après ces terribles combats qu'il faut livrer contre tant d'obstacles infinis, vous éprouvez une émotion sans remords, lanl vous êtes sûr que la cause était juste, que le triomphe est mérité, que la victoire sera durable, éternelle; lanl vous êtes charmé d'entendre les cris de joie , non pas d'un seul peuple, mais de tous les peuples de l'Furope, ceux dont vous avez suivi l'exemple et ceux qui suivront votre exemple à leur tour. Aussi, quand ces deux grands événements des deux chemins de fer , d'Orléans et de rjouen , accomplis à travers deux provinces importantes, eurent été proclamés à la même heure et le même jour , ce fut parmi les hommes les plus éminenls de Paris et de la France, à qui serait admis à l'honneur de cette double inauguration , à ce premier passage à travers ces nobles contrées, à celte halte dune heure dans la ville de Jeanne d'Arc, après avoir quitté, le matin, la ville dont Geneviève est la patronne; dans la patrie de Corneille , après avoir quitté le matin même la patrie de Molière. Quelle joie, en elfet, dans ce premier voyage, d'entendre retentir à son oreille les acclamations de ces populations empressées , de voir accourir, au-devant du glorieux cortège, les prêtres, les magistrats, les laboureurs, les citoyens, les enfants qui veulent apprendre, les vieillards qui veulent tout voir, confondus el mêlés dans le triomphe universel! Aussi, d'un bout à l'autre, cette vaste contrée, ou plutôt celle immense avenue de riches villages , de cités opulentes , de palais et de chaumières , qui conduit de Paris à Orléans , de Paris à Rouen , devait être remplie de la plus noble foule, curieuse, attentive, triomphante. Songez donc à cela, trentre-quatre lieues qui seront franchies
LA NOKiMANDli:. 503
en moins de (jualre heures! Qiuilre heures! (h' quoi r;ilif;uer un nigle ([ui volerait à toute volée! Quatre heiu'es j)our réunir Nairc-Dame de Paris à l'église (\eSaiut-Oueu! Quatre heures pour se trouver, porté tout d'un coup dans hi province au\ destinées guerrières et pacifiques; pour se relrouver, chi milieu de Paris, dans cet amas somptueux de cathédrales, dahhayes , de maisons gothiques, de ruines féodales, au milieu de tous ces paysages chaiinants que tant de grands peintres ont prélerés, même aux plus vivants aspects de l'Ilalie! Quatre heures pour entendre tout là-has la mer qui gronde et l'Angleterre qui appelle! Quatre heures pour assister à laccomplissement d'un miracle que l'empereur Napoléon lui-même, au plus fort de sa gloire et de sa toutepuissance, n'a pas osé rêver! Essayons cependant de décrire ce heau voyage, qui ressemhle à quelque conte de fée hienfaisante. Demandez à la chamhre des députés, à la chamhre des pairs, à l'administration, aux belles-lettres, aux heaux-arls leurs noms les plus populaires, et vous saurez les noms des hommes cpii assistaient à l'inauguration du chemin de Rouen. Ces noms-là vous les retrouverez toujours aux occasions glorieuses, qu'il s'agisse des princes du sang ou des plus humbles artistes, des plus illustres orateurs ou des écrivains les plus modestes. Dans ce cortège, chacun se connait; on s'est déjà vu tant de fois partout où il s'agissait de donner un utile signal ! Donc le 3 mai , à huit heures du matin, par un heau soleil, est parti le premier convoi, comme pour faire le service d'éclaireur. A huit heures et demie, les deux jeunes princes , monseigneur le duc de Nemours et son jeune frère, le prince de Montpensier , les dignes ornements de cette fête , sont montés dans une belle voiture, ou, pour mieux dire, dans un riche et vaste salon décoré avec la simplicité la plus élégante. A Colombes, le nouveau sentier abandonne la route qui conduit à Saint-Germain , pour entrer dans son véritable domaine. La Seine est franchie lestement : Colombes, Bezons, disparaissent en un cHn d'o'il. L'instant d'après, voici le château de Maisons, riche demeure qui se souvient de Voltaire , du roi Louis XV, de Marie Antoinette, la dernière reine de France, de Napoléon Bonaparte, royale demeure que la finance a revendue en détail, forêt démantelée, frais gazon où le bourgeois est venu planter sa lente. Ce siècle est le triomphe de la bourgeoisie ; le bourgeois est devenu le seigneur des plus belles seigneuries. Voyez ce qu'il a fait du château de Maisons, une demeure royale! Il a coupé en mille parcelles le parc admirable que protégeaient ces longues allées toutes remplies d'ombres et de silence ; et le long de ses avenues solitaires , aux endroits les plus
LA NORMANDIK.
|iilt(>ros(|ii('s, le Ixturj^eois a conslriiil son clialeaii de caries, un cliAlcau de caries qui vei'ra loinbcr le chàleau de M. Laflille! Là il venail encore, de temps à aulre, ce noble vaincu des révolnlions, el son regard cherchail vainenienl, sur le sable oublieux, la Irace disparue de ces flalleurs empressés aulour de sa puissance el de sa fortune. Pendanl loute la Reslauralion , celle vivanle intelligence avait dominé la politique de la France; on écoulait ses moindres paroles, son moindre désir était un ordre. A lui voir parcourir, durant les fêtes de l'été, les immenses allées de ce grand parc, entouré des plus jeunes esprits cl des plus habiles courages, on eût dit un roi qui savait occuper ses loisirs... Ses dernières heures se sont passées dans ce parc démantelé ; et cet homme, qui avait fait une révolution , est mort en silence , à peine entouré de quelques amis restés lidèles à la ruine de ces éphémères grandeurs.
Après le château de Maisons, arrive tout de suite un gros bourg dont
le chemin de fer doublera la fortune : Poissy. Les îles, le fleuve bruyant, les beaux arbres, le pont tout chargé de saints el de vivats! font oublier la prison dans laquelle ont été traînés, attachés à des forçats, tant de malheureux écrivains accusés d'avoir allacpié le trône et l'autel. Regardez bien celte prison de Poissy, vous (pii passez : de là soni sorties plusieurs des colères qui ont arrêté la Picslauration dans son triomphe. A Meulan commence
l..\ N()H.M\M)li:. 50.")
l liislttiii' (le l;i .NniiiKuidic. iMciiliiii se soiiviciil de Pliili|i[(('-Aiii;iisl(',
(|iii (Ml il l'jiil mic ville IVaiiriiise; Alaiiles la Jolie, cl la Iticii iioniiiit'c, n'a pas (Uililiô ([iie, dans ses imirs en llaniines, vint Idiiilier cl iiiomir Giiillaiinic le Bâtard, ce Giiillaunic le Comiuérunt que trois l'oyaiiiiics iravaienl pas pu arrêter dans sa conquête! Dans ces heureux et paisibles paysaiïcs si remplis de chansons, de travaux , de repos chanipctrc, ont passé, les armes à la main, les plus grands capilaiiu^s : Diigucsdin, pour la reprendre aux Anglais: Philippe-Augusle, pour y uKuirir. Jeanne de France y fonda une église. — Saluons cependant la vieille tour de Saint-Maclou. Qu'arrive-t-il^.. on diiail que la vapeur salfaisse sur elle-même! c'est qu'en elïet, voyagein's, vous arrivez }U'ès d'une l'uine bien triste. Tristes, tristes ruines, en effet, car celles-là, ce n'est pas le temps qui les entraîne, c'est la main des lumimes ipii les pousse. S'il vous plait, regardez ce château encore; debout, conlemplez ces fortes murailles; à travers ces glaces brillanics, essayez, si vous pouvez, de ressaisir, par la pensée, l'éclat et le bruit d(! ces fêles évanouies. Rappelez-vous ipudles étaient naguère la l<Mile-piiissance el la grâce de cette maison royale, à (pielle aimable princesse s'ouvraieni d'elles-mêmes ces |)orles éblouissantes, ([ludle brillante c<iMr arrivail en ces lieux, cl dans cpud pompeux a|»pareil! Réellenuuit. vous avez
r.iisoii <l(; vous allrislei'; car co cliàlcaii (IrvasU; el (•(tndaimu', (• csl le cliàleau de Rosny; car le silence el l'exil de ces solitudes, c'est l'exil et
le sili'iicc (le iiiadame la duchesse de Berry en [)ersunne; car elle a lui jxnir toujours, la gracieuse majesté de ces rives attristées; car déjà l'affreuse bande noire, qui brise, qui renverse et ([ui détruit les plus belles (euvres de l'arcbitecturc, a dressé contre ces nobles murailles ses balisles et ses embûches. L'autre jour, en eflet, le château de Rosny s'est vendu à <(Uidilion écoutez la condition!) qu'mi ferait place nette; à condition (pie pas un mur ne resterait debout , et cpie tout cela serait jeté au môme vent qui emporta la couronne, le scei)lre et la famille du roi Charles X. La condititui a été acceptée; le château a trouvé nn acquéreur (pii u"a pas mancpié d'envoyer les maçons, n(ui i)as avec la truelle et l'équerre, mais avec la hache et la pioche. Ainsi a été renversée, à peine achevée, cette maison l'oyale (pii était à la fois une cour, un tombeau, un hospice; même pou s'en est fallu que l'entrepreneur u'allàt arracher «lans les enti"iilles de la terre les fondations jetées là par le jjremier des l><''thune. C'en est fait à tout jamais de ce noble seuil foulé par Henri IV, de cette forêt C(uq)ée p(uir la première fois par M. de Sully, un jour ([ue le Béarnais n'avait pas d'argent pour ses soldats ; c'en est fait de ces vieux murs, témoins de tant de grandeurs et de tant de misères. Et voilà pourquoi ce rivage a perdu sa gaieté. In peu ]dus loin, et quand le vieux château de Rosny s'est enfui, pleurant
I, A NOllM \ M)l i;.
sa royale maîtresse et les deux eiiraiils qui aiiiniaieiil le vi(ul éehd <le leurs cris de joie, voiei, au-dessus de la iiioiilaiiiie, les resles de la IiMir de lîollchtiise. A l.i li(iiiiie lieui'e, vnih'i (•(uiiiiieiil il laiil deveitii' une ruine! il l'aiil tomber sons les enii|(s des hardis soldats eoiidiiils par les jirands eapilaiiies, et non [tas sons labiuiiiiiable liavail des démolisseurs. Il faut se reiulre e(umne une brave iorleresse à bout de déleiise et ([ui entend l)ui;iu'seliu crier à ses }»(>i'tes : Ileitilcz-ruiia! Des ruines ainsi laites élèvent lame au lieu de l'attrister; elles attestent le eouraiie et la persévérance de nos pères. Hélas! nous autres, en fait de ruines, nous ne connaissons cpie des démolitions. Ce n'est pas avec le fer tpie nous mai'ciions aujourd'hui, c'est avec l'ai'gent nioimayé; ce n'est pas pour planter noti'e drapeau sur d'inaccessibles hauteurs (pie nous brisons les citadelles, c'est pour les revendre en détail, c'est jiour atteindre, non [»as à la gloire, à liiulépendance, à la liberti-, mais tout simplement pour vendre à l'encan des gravois, des bois de charpente et des pierres toutes taillées. Grande honte (pie l'huissier ]iriseur i'ass(; de nos jours le travail des Duguesclin et des liayard ! La voûte de. \\(Aleboise, (euvre immense, n'a pas moins de deux mille six cents mèlres. Dans cet abîme, le convoi jdonge et se |»i(''(iplte tout d'une baleine jus-
(pi'à Donnières : en moins de (piatre minutes, ces ténèbres sont Iraiichies. Alors c'est une grande joie de retrouver l'air Irais et pur, la campagne doucement éclairée, le calme soleil normand et cette vaste et
l'irlu; r;iiii[»;i<;iie dont les v;islcs horizons se coiifondeiil avec le ciel ! Ai>i'ès Hoiiiiièi-es, la Roclie-Guyoïi : c'esl un cliAleaii Itàli sons Louis le
Gros, le libéraleui' des coiinniines, un de ces heureux |)riaces donl 1 histoire se rattache à l'histoire des naissantes libertés. La Roche-Guyon a résisté à l'assaut même du (îomle de Warvick , lieutenant pour le duc de B(un"g0i;ne: contre Warvick se présenta nue lémnie (pii conserva la citadelle à ce roi de Fi'ance, déjà })rotéi;é }iar Jeanne d"Arc. Là aussi a passé Henri IV: son nom est partout sur ces bords. — Un peu plus loin, à PonivUlez-, se jette dans la Seine nn petit ruisseau murmurant, (pii ne se doute iinère ([u'aul refois il servait de limite à deux royaumes : i( i la France; plus loin la rSoi'mandie! — Après Pontvillez, aujourd luii la limile lleurie du département de Seine-cl-Oise, se présente Yernon , la ville parée et curieuse. Vernon a ses annales : elle a ses souvenirs de i-loire. Llle a été long-temps nn <hamp de balaille. Interrogez le passé de cette ville aujourd'hui si calme, elle vous parlera de Louis VIII, de llicliard Cd'ur-doLion , de (ieoIîVoy Planlageiiet. La vasle foret qui couronne ces riches hanleurs, c'est la forèl de liizv, l>izy au modesie
cliàlenu. La loivt est imc loivl royale. A «'clU' itlacc (•hari;ê(Ml(' viu'diire si> soiil Itallns bicMi des hommes; mais, IJieii mciri ! ausslol ijuc la
mierre a passé, rcvieiiL le iHiiilemits, leviemieiil les moissons, pour effacer le sang répamlu. Dieu merci', les armées passent [tlus vile ([ue les moissons: il faul [tlus de lemps à un épi pour mûrir, ipi'à un homme pour loudier : et voilà pour([Uoi vous pouvez vous hallre tout à l'aise, héros et soldats ; le corbeau et le laboureur auront bien vite débarrassé les campagnes de votre gloire et de vos cadavres. La Mudeicine, c'est la maison blanche que vous voyez à votre gauche; elle a abrité un graml itoèle, l'illuslre auteur des Vêpres siciliennes, des Messéniennes et du Paria. Quel travail de la pensée vous rappellent ces murailles et ces arbres! ipie de soins, que de peines, que d'eUbrts, que de rimes difficiles après lesquelles il a fallu courir! (pie de drames sanglants ont été rencontrés dans ces allées nonchalantes! Là se sont accomplies les Vêpres siciliennes, sanglante réaction d'un peuple opprimé, contre d"ins(dents vain(pieurs; là ont été égoi-gés indignement les Enfanis d'Edouard, ces deux petits enfants empruntés à Sliaks[>eare : mais le poète français était dans son droit, et il l'a bien prouvé, tant il a conservé à ces deux enfants leur chaste r(dte de puret('' et diimoccnce. Ne passez |»as dans cette allée fimeste où croissent (h'jà les é|unes et les lonces; car, à cette place, l'auteur mal conseilh' s'est mis à l'efaire le
510 LA NOUMAMMU.
Cid du ^raiid Corneille. Sur ce banc de pierre plus iavurisé, oui élé écrites, en souriant doucement, les tribulations des vieillards qui épousent de jeunes femmes, et les diaboliques inventions des vieux comédiens édentés qui s'opposent à tout ce qui est la jeunesse et le génie. Il me semble, à suivre dans ses contours ce parc modeste, aclieté avec un si lionnête argent, que je pourrais retrouver la trace de toutes les passions qui l'ont })arcouru. Je pourrais dire à coup sur : Voilà le berceau loufl'u de Do)i Juan d'Aulriche; voilà le sentier escarpé qui a conduit le poëte dans sa famille lulbérienne ; voilà le gazon émaillé sur lequel il a murmuré ces beaux vers à son jeune fils. Noble et sainte fortune! noble et poétique Madeleine! Et pourtant, ô destinée des poêles, d'être toitjours pauvres! Casimir Delavigne, qui avait tant besoin d'un abri pour mourir si jeune! avant sa mort, il a été obligé de vendre ces beaux arbres qu'il aimait, cette maison où s'abritait son génie ; il a dit adieu à ce rivage embelli par ses vers ! Un grand malbeur, une gramle tristesse ! Eli quoi! dans ce rude métier des belles-lettres, il est donc vrai que bien peu se rencontrent assez ricbes pour acbeter un cbâteau, et pas un ne reste assez riche pour le garder! Remarquez, sur cette route escarpée, ce sombre et menaçant édifice, sans forme, sans grâce, immense, écrasé, hideux ! Hélas ! c'est tout ce qui reste de la plus ravissante création du cardinal d'Amboise, son œuvre italienne, le château de Gaillon, pour tout dire. Hélas! cet admirable point de vue, un des plus beaux de la Normandie, cette maison aimée de François I", le roi du seizième siècle, ces beaux arbres sous lesquels tant de savants et tant de saints évèques promenaient leurs studieux loisirs, Gaillon n'est plus qu'une prison formidable. N'ous pouvez admii'er la riche façade de ce château déshonoré, dans la cour de l'Ecole des Beaux-Arts, dont cette façade est le plus bel ornenuinl. Tristes contrastes ! dites-vous, une prison au milieu d'un si beau domaine, ces murailles nues au milieu de tant de maisons opulentes que la Seine salue en passant. Mais quoi ! le paysage, comme la poésie, vil de contrastes.
Cependant n'allez pas si vite ; tout en face de la montagne désenchantée de Gaillon , la ville d'Andely se recommande à votre reconnaissance et à vos regi'ets. Dans ces campagnes, a reçu le jour un lie ces artistes illustres et excellents enli'e tous, qui sufiiraient à la gloire d"un(; nation. Si l'homme dont nous parlons ainsi n'est pas le grand Corneille, c'est le Poussin à couj) sur. Son père était un gentilhomme Irès-dévoué à la cause royale, catholique fervent , royaliste jusqu'au fanatisme, également prêt à servir le roi de son épée et de sa fortune. —
I, \ NOii M \ M)l I'
l.a uiUMic, .|iii cnricliissiiil l;ml de soldais de lorliiiic, niiiiii ccliii-lii
huit à l'ail: <'t , <l"'""' "" ^'•'■''' '''' ''' '""''- '' ^^'^'''"=' '"'"' •"''"•"''"'^ *'' lorl aise d'Opoiiscr la veuve (riiii |ir(»cineiir de Venioii. !.a veuve poss»'dail une maison au lianieau de Villiers, près des Audelys; celle iiiais(ui
pouvait passer pour un cliàleau. Mieux ([u'uii château, juste ciel! car cette maison a vu naître, le seizième jour du mois de juin lo8i, l'enfant qui devait être Nicolas Poussin. — A peine eut-il atteint la septième année, rannéc douloureuse, le petit Nicolas comprit <léjà conl'usémcnt la gène, la pauvreté, la solitude de la maison. S(ui i>ère en eût fait volontiers un soldat, la mère prudente en voulait faire un prêtre; l'enfant, plus sage, crayonnait déjà quelques-unes des inuiges qu'il entrevoyait dans son jeune cerveau. Certes, ce n'était de quoi crier au miracle; mais enfin c'en fut assez pour (pi'uu peintre nonuné Quentin Varin, qui décorail un château à Yernou , indiipiàt à ce iii'ilie qiiel([uesunes des règles de l'art : il lui apprit à tenir \v fusain et le ciayon , il
515! LA iNOli.M ANDIK.
lui cxiiHiiiiii II pi'ii |»i"<^'s ce (|iic (■"('•liiil i\\\v drlic un iiciiilrc. L Ciiriiiil le (•oiii|iril si liicii, t\\\'cn peu de leiiips il dit îidicu i'i l;i maison de Villiers, (M il s'en lut lonl droit à Paiis, h'iici" dariiciit , iiiids aussi lé!j,(;r d"aniiëes, et iiiarcliaiil <rim pas déjà l'ei'ine dans ce hvmi sciitici' rii^ilif qm; Iracent rcspérance et la jounessc. A Paiis, où le jciiiic Niccdas pensai! trouver des maîtres, il ne trouva que des [tédants, des Florentins d(î pacotille, des Flamands de contrenande, des Italiens manques, rien de grand, rien de vrai, et, avec ces barbouilleurs, la misère, mais la joyeuse misère des premiers cliapilres de la vie. Avec cela, quand on est fort, on peut aller bien loin : Nicolas s'en fut jusque dans le Poitou , en compagnie dun jeune seigneur qui l'avait pris en grande estime. — Je vais te donner, disait-il , la maison de ma mère à décorer ! Je veux (pie lu me fasses tout à l'aise du Jules Romain ou du P»apbaël ! — Vain espoir! A peine ari'ivés dans ce célèbre cbàteau du Poitou, nos deux compagnons se voient forcés de renoncer à leur rêve. La dame cbâtelaine accueillit fort mal le jeune artiste ; cette dame-bà ne savait guère ce que c'est qu'un peintre, et elle ne comprenait pas à quoi bon gâter ainsi les murailles de son cbàteau. Si bien que du peintre elle fit une façon de domestique. Poussin, bientôt lassé de cette bospitalité douteuse, aima mieux devenir un peintre ambulant. — Ainsi lit-il. 11 était sans argent, il frappa à la porte des cbàteaux et des églises qui se trouvaient sur son cbemin. A le voir bu.iible et lier tout à la fois, sollicitant un peu de travail du ton d'un maître qui commande, qui leur eut dit, à CCS cbàtelains : Lbomme que voilà sera un maître parmi les maîtres, dans cet art des grands peintres, le plus difficile de tous les arts! — La plupart du temps on le renvoyait sans lui rép(Mulre. De la peinture, juste ciel! et i>oiir (pH)i l'aire'^ — Lui alors, il repi'enait sa palette et sa boite à couleurs, et il s'en allait coucber à la grande auberge de tous les pauvres diables, cette aid)erge, un peu froide, qui a pour enseigne : A la (jrùce de f)?eu! Même un jour qu'il n'avait pas de quoi payer son souper, voyant deux recruteiu's (jui causaient entre eux de leur petit commerce, il voulut se vendre à ces cbréliens. Il se dépouilla des pieds à la tète, montrant son corps pour en avoir dix écus; on le regarda du baut en bas, puis on lui répondit avec dédain qu'il était le maître de se rliabiller, qu'il était en ti'oj) mauvais jtoint pour |ioiter l'imilornu^ dn roi. — A ce degré-là, la misère ne mérite pas (pi'fui en rie. On IVémit en songeant à condjien peu cela a tenu (pie l'école française se puisse glorifier d'un maître égal à tous les maîtres de l'Italie! Peut-être que, s'il eût dt'jeuné ce jour-là, on seidemcnt s'il eût dîné la veille, Nicolas
l.A NOUMANDIB. 515
Poussin élail ikmïIii pour lui el pour nous! — Toiijojirs csl-il qu'il ne se lit pas soldai, quriiiuc houue fcuiuie en eul pillé, ou (lueliiue bon moine; il vécut de pain, d'eau el d'espérance, (loinnic il n'avait vu les œuvres de Uapliaël qu'à travers la sécheresse décolorée d'une gravure, il s'élait dit (ju'il ne mourrait pas sans avoir visilé Florence el Konie ; Uonie et Florence, les deux noms poétiques, ladoulde fièvre de ces jeunes àmcsiiui n'ont januiis assez de ccuilcur, assez de passion, assez de soleil; el lanl il y rêva, et tant il se complut dans sou rêve, qu'il finit p.ir amasser presque l'argent nécessaire pour aller jusqu'à Florence. Mais voyez la misère! déjà Florence se faisait sentir! un marchand de tableaux vola tout l'argent destiné au pèlerinage de l'artiste, tout l'argent moins un écu ; de ce dernier écu. Poussin fit une orgie. Le lendemain, il fallut se remettre en route, à pied, non pas pour Florence, mais pour Paris. — Au moins à Paris, Poussin trouva-t-il celte fois un véritable Italien d'Italie, le poêle bel esprit i\m était à la mode sous le règne des ( oncetli, le chevalier Marini, un bon diable, déjà vieux, mais enthousiaste; il faisait profession d'écrire des vers et d'aimer la peinture; or, à force d'aimer un art, on s'y connaît toujours un peu. Le seigneur Marini fut frappé des belles esquisses de Poussin; entre autres tableaux on lui montra, dans l'église des pères jésuites, six grands tableaux que l'artiste avait exécutés en six jours! — La main d'un vrai peintre se révélait déjà dans ces vives esquisses d'une grâce pleine d'ampleur. Devant cette création, le 3Iarini resta confondu. Il avait vu à l'œuvre les plus célèbres peintres de l'Italie, depuis les trois Carrache jusqu'au Caravage, il n'avait rien vu de plus ét<nmant (jue ces six tableaux faits en six jours, à la louange de François Xavier el de Loyola ! Alors le poêle italien prit l'artiste en grande estime; il l'aima pour son talent et aussi pour ces douze ou quinze années d'abandon et de souffrances. Même il le voulait enunener à Home, avec lui, à ses fi'ciis... Poussin, quoique à regret, ne pouvait partir encore, il avait promis un tal)leau pour l'église de Notre-Dame, à la confrérie des orfèvres. Honnête lionnue, des artisans furent ses premiers protecteurs. Enfin, avec l'argenlque lui rap[torta la j\Iêre de la Vierye, un tableau (|ui s'est perdu. Poussin partit pour Uome ; mais à Rome même, au milieu de ces chefs-d'œuvre qui lui révélaient sa vocation tout entière. Poussin retrouva la misère. Le temps n'était plus où l'Italie tout entière, rendue à la vie par l'admiration des beaux-ai'ts, se passionnait jusqu'au délire pour une œuvre de llaphaël ou de Michel-Ange. 3Iaiiitenanl l'ilalie inallentive couvre d'oubli son plus grand |)eintre, le Dominiquiiî! Dans l'estime des grands
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coiiuaisscurs de Home, un jeune nouveau venu, uoinuié (luido Ucni, àvail remplacé le Dominiquin lui-même. Abandonnées de ce peuple volage, les toiles de cet homme illustre n'avaient plus qu'un seul admirateur dans Rome, cl cet admirateur, c'était Nicolas Poussin. Que de journées il a passées à regarder le Martyre de saint André dans l'église de Saint- Grégoire ! Un jour cependant il n'était pas seul : un vieillard en cheveux Mancs était là qui, d'un regard charmé, regardait, non pas le tahlcau, mais l'artiste. — Voyez, seigneur! voyez, disait Poussin, est-ce là un chef-d'œuvre? Alors le vieillard lui tendant la main : — Viens, lui dit-il, que le Dominiquin t'embrasse! C'était le Dominiquin lui-même : on en parlait si peu dans Rome, que Poussin le croyait mort! — - Il mourut en effet bientôt après, l'austère vieillard, emportant avec lui la dernière espérance de notre peintre. Chaque jour le pain devenait plus difficile à gagner. — Et pourtant ce n'était pas le zèle qui manquail, ni l'ardeur de bien faire; le malheureux entreprenait tout ce qu'on lui demandait. — Sculpteur aujourd'liui, architecte demain, peintre d'histoire, peintre de portrait, peintre de paysage, il gagnait à peine sa vie ; mais sa vie gagnée, il allait de Raphaël à l'antiquité, du Titien au Dominiquin; il oubliait sa misère dans la contemplation de ces belles œuvres; elles lui enseignaient tout ce qu'il ignorait encore, toutes les beautés qu'il avait devinées et pressenties; même elles lui enseignaient la patience! — A la fin, le neveu du pape, le cardinal Barberini, revient de ses ambassades; quand il ne parlait pas de politique, le cardinal parlait de ses tableaux et de ses jardins; on lui montra quelques petits tableaux de cet étranger venu de France dont Rome commençait à s'occuper, le cardinal voulut avoir quelques tableaux de Poussin. Poussin fit à celte intention la Mort de Germanicus et la Prise de Jérusalem, deux merveilles ; dans l'église de Saint-Pierre, au Vatican, le pape Urbain VID demanda au Poussin le Martyre de saint Erasme. — Le malheureux artiste comptait sur ce tableau pour fonder sa gloire et son humble fortune ; mais ce tableau, achevé avec soin, n'excita qu'un grand étonnement pour îa furie de cet étrange peintre qui n'obéissait pas au Guide, le maître tout-puissant. — Il fit plus tard Notre-Dame del Pilar, la Vierge qui apparaît à saint Jacques. — Quelque temps après, il mit au jour Flore et Zéphire, deux héros du chevalier Marini. — V Enlèvement des Sahines et la Peste d'Athod appartiennent à cette même et brillante époque. Mais, hélas! ce rare chef-d'œuvre fut payé cent quatre-vingt-dix francs, on eut \vs Sahines pour quarante-deux écus ; certaines Bacchanales, qui sont en Espagne, ont été payées soixante-huit francs la pièce ! Rien (|n'à
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pensera ces luisèies, les larmes vous vieiiiieiil aux yt-iix. — Kl cepeiKl.ml il avait Ireule-huil ans ; depuis luiij^lenips (il avait élé si malheureux ! ) Poussin n'était plus un jeune homme. Cette lutte ardente, ingrate, du génie conirc riguoraiiee et la làehelé des hommes, a brisé les plus rares courages, elle a hrisé l'oussiii, (|ue disons-nous hrisé ! la misère avait fait (léehir ce rude esprit; cette noide main faite pour les chefs-d'œuvre, notre artiste la tendait en sup[)liant. — « Monseigneui', disait-il au com- « mandautdel Pezzo, je suis malheureux, je ne puis aller vous saluer, « (ihU'z-moi, (le (ir(icL\ en quelque chose ! » Mais Dieu ne voulut pas que ce gi'and liomuïe fût poussé plus loiti dans l'abîme. A l'heure où Poussin se mourait, il vit venir à lui un ange sauveur, une jeune lîlle du plus honnête regard, noble cœur plein de pitié, vive intelligeuce qui comprenait loulcequi est beau, tout ce qui est bon. Elle était la tille d'un peintre français nommé Dughet, plus célèbre en ce temps-là que l'oussin lui-même : ce lut cette enfant qui la première se mit à aimer Poussin. — Elle le sauve, ellePépouse, elle porte avec orgueil ce nom qui devait être si granilplus lard ; à cette jeune lîlle, la France doit le Poussin, son plus grand peintre. Lui alors, se sentant aimé enlin, il reprit courage, il fit de nouveaux tableaux qu'on lui paya un peu plus cher. Bien plus, il acheta une petite maison, calme, séi"ieuse, heureuse; l'abondance, tant alleuduc, vint s'élablir enfin à ce foyer domestique; peu à peu on apprit le chemin de celte glorieuse maison ; les Français y furent les bienvenus, et vous savez que partout où vont les Français, les Italiens accourent. Enfin on ne parla plus dans Home que de Poussin. Notre ambassadeur, M. de Créquy, pensa qu'il serait de bonne compagnie de parler à sa cour de ce peintre dont les Barberini faisaient le plus grand cas. Déjà M. le cardinal de Uichelieu avait demandé à Poussin quatre Bacchanales et le Triomphe de Neptune, pour orner le Palais-Cardinal; c'en était assez pour mettre un homme à la mode. Ajoutez ces rares merveilles : — Mo'ise frappant le roclier, saint Jean-Baptiste dans le désert, et la série des Sacrements! Avec toutes ces belles choses on pouvaitprédirela gloire de l'artiste ; mais il avait été forcéde renoncer à tant d'espérances, que mainlenant il croyait encore plus au bonheur qu'il ne croyait à la gloire. — Ce fut alors que le cardinal de Piichelieu, pour apporterquelquesdistractions aux ennuis de ce roi dont il était le maître absolu, résolut d'achever le Louvre, de décorer la grande galerie, d'achever le château de Fontainebleau. Pour commencer dignement celle lâche illustre, M. le cardinal voulut avoir le Poussin. Il lui fit écrire de revenir à Paris, il lui envoya le brevet de premier peintre du roi, çt
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LA .NOit.MANDIE.
pnnrlaiil, telle élail la falii^nic du l'oiissin, — il falliil deux ans pour dérider ce i^rand peinireà finitlcr sa maison romaine. — Il arriva à Paris à
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la lin de raiince KiiO, il lui reçu comme en triomphe; le roi lui envoya un de ses carrosses ; un pavillon lui avait été préparé dans le jardin même des Tuileries. Le voilà enlin entouré de louanges et d'honneurs. Aussitôt il se uiet à l'œuvre; \u Cent', el le Miracle de saint iTançois IXaviei ne l'occupent pas tellement, (ju'il ne dispose les carions des TravauÀd'Hercule destinés aux j^aleries du Louvre. Comme il était avant tout simple cl hon, il dessinait des tai)isseries, des reliures, des frontispices, toutes les fantaisies, si hien qu'il finit par se trouver aussi uial à l'aise dans le pavillon des Tuileries qu'il l'avait été dans cet inhospitalier château du Poitou quand la châtelaine l'envoyailde la cave au grenier. Que faire alors? Que devenir? Comment répondre aux injures, aux envieux, aux calomnies? D'ailleurs celte galerie du Louvre n'en finit pas. — Ti'avail monotone. — Ornements, — caprices, — rien de grand, rien de vrai n'était possihie siu' ces longues murailles. Ajoutez qu'il élail seul ; on faisait de son génie un jouet, cl il ne se sentait plus Iv
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countuo lie i:ai:n('r à ce prix la popiihiiitr ol la i^loiic. — (Télail les payer trop cher, el puis il ajonlail, en soupirant : J'aime mieux un sourire de ma leuinie (jui m'atlend là-has dans noire maison! — Un l)eau malin, l'alii^ué de loul ce hruil el de celle fumée, il parlil pour revenir à Home cl pour ne plus quiller la ville éternelle. H laissait à la Krance, en souvenir de son liospilalilé menteuse, un véritable cheld'ieuvre : le Temjis qui délivre la Vérité du joiuj de la Hante et de l'Envie. Ful-il assez lieureux de se Irouver lihre! Sur renlrclaile, mourut le cardinal de Richelieu ; son esclave couronné, LouisXIII, le suivit dans la tombe. Poussin fui oublié dans les arrangemenls de la cour nouvelle: alors il put se dire que nul ne le viendrait troubler dans sa retraite de la Trinité du Mont ? I.à, en elïel, il avaitle bonbenr rêvé ; le calme, la gloire, une bonne femme, et ce loisir, ce doux loisir (pii grandit leiravail, quiest laliberlédeTarlisle. Aussi jamais, même dans ses belles années, le Poussin n'avait été un plus grand peintre. Maintenant qu'il a le pain, l'abri et l'ainour domestique, il peut tout à l'aise s'abandonner à ses nobles instincts; le Déluge, qui fut son dernier tableau (il avait soixante et onze ans), est regardé comme son chef-d'œuvre. Par la misère de sescommencemenis, par sa modestie dans la fortune, par son zèle laborieux quand la vie est devenue facile, Poussin mérite d'être présenté comme le modèle des plus rares, des plus honnêtes, des plus persévérants artistes. Ses dernières années ont été remplies de la calme félicité des esprits sages, des âmes honnêtes, des vieillesses honorées. Des beaux ouvrages de ce grand homme, la liste est longue : la 3Iort de Saphire, les Plaies d'Égupte, Moise exposé sur les eau.r.hs Benjers d'Arcadie. \c Buisson ardent, Mo'ise sauvé, el.... sujets profanes : le Triomphe de Flore. Jupiter et les Nymphes, Phaéton . j\Iars et Vénus. Léda . Daphné . Vénus et Adonis, loule la grâce délicate d'Ovide, toute la chaleur de Properce. Que disons-nous? l' Empire de Flore, la Nijmphe Salmacis, des nymphes, des bacchantes, des satyres, des fées, des rêves, une abondance, une verve, nu coloris, un abandon irrésistibles! — Et le Havissement de santt PauL et (poiu' la seconde fois) les Sejit sacrements. car il avait mieux aimé composer de nouveaux tableaux que de copier les premiers. — Réhecca. le Crucifiement, pour le président de Thon, le Massacre des Luiocents. la Suite de la Passion, la Vierge aux degrés, le grand paysage de Diogéne. les deux paysages de Phocion. — Le petit Moise, la Verge changée en serpent, le Jugement de Salomo)i. le Pagsage de Polgphème. I*our Scarrou, son camarade d'alelier, Scarron, peintre à Uonn*, avant de venir à Paris pour faire des vers burlesqneïi
ois LA NOU.MANDIK.
cUl(!|»L'iiS(;r son rspi'il en incmii; nioniiaie, le Poussin avait l'ail va\ Rdvisscmciil (lesd'nil Paul doiil on ne penl trop parler. — Puis un second Moïse. — En 1G57, il Taisait |)oiir M. de Créqny : Achille reconnu jitir Ulysse, \n Naissance de Bacchnii, h Vierge et saint Jean, sai)tt Joseph, saillie Elisabeth et l'enfant Jésus, Xa Repos en JJfiijpte. (/est une époque solennelle dans riiistoire de cet infali^alde f;énie; (|iiel taldean, par exemple : Mercure apportant aux nijUipJws le jeune liacchus ! — La , Femme adultère et la Prédication de saint Paul appartiennent aux dernières années; vini'enl enlin la Conversion de saint Paul, la Présentatio)i, la Nativité, la Fuite en Egypte, \i\ Sainaritaine. — Sa dernière année fut remplie de cliai^rins et de douleurs; sa femme, sa bonne femme, comme il dit, mourut avant lui, liien en peine de savoir ce (|u'il allait devenir ? La paralysie le prit à son tour, étranger et sans amis! Ah! s'il avait pu revoir la petite maison d'Andcly ! S'il avait pu retrouver quelques-uns de ses parents! — 11 s'éteii;nit lentement, il mourut comme un homme qui s'endort. — Il mourut seul. — En allendant le tombeau que devait lui élever M. de Chateauiiriand à deux siècles de dislance, le corps du Poussin fut porté dans l'église de Sainl- Loingin-Lucina, sa paroisse. — A la prière de son ami, M. de Chanteloup, qui lui demanilait son portrait, avait été faite, en IC-iO, cette belle lêle pensive et Hère (\m a suffi à tant d'idées, à tant de douleurs !
Des Andelys à Louviers le trajet n'est pas long. Mais pendant que nous parlons de Poussin, Louviers est bien loin. C'est une des anciennes cités de la Normandie. Une suite de collines riantes entourent Louviers d'un abri favorable. L'Eure prête à la ville ses ondes propices. Comme toutes les villes importantes de l'antique province, Louviers a été une place forte, elle avait ses remparts et sa forteresse, elle a soutenu un siège de vingl-lrois semaines contre le roi d'Angleterre Henri IV; déjà, au seizième siècle, les fabriciues de Louviers étaient célèbres, ses draps ont toujours été recherchés comme les plus beaux qui se soient fabri(jués en Eui'ope. Depuis longtemps la ville s'est dispersée çà et là surlesdeux rives de l'Eure qu'elle franchit sur trois ponts; le travail, l'industrie, l'intelligence, maîtresses des grandes fortunes, remplissent la ville de bruit et de mouvenienl. — Deux beaux édifices attirent l'attention de l'oisif, du poète, du voyageur curieux qui ne s'inquiète guère des miracles que peut produire l'industrie : Véylise et la maison des Templiers. L'église est un édifice d'une rare élégance: figurez-vous, appuyés sur le lourd pilier lombard, les plus légers caprices du gothique fleuri. Les élégantes colonnes du porche, le pcuiail, la porte extérieure du
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.n.liou onloui-ée de nulles, (raeanlhes, de viyi.e sauvage, euiiseivenl à celle ruine ( car c'esl une ruine) loules les exquises apparences d'une aM.vre des meilleures années de l'art. - La maison des Templiers esl aussi Ton jolie et plus ancienne d'un grand siècle. C'est un moninnent du .louzième siècle, d'une conservation parfaite et d'une rare élégance Après l'industrie qui fait la fortune et la force de cette ville, la maison des Templiers est la merveille de Louvicrs. ■ ■
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L'instant d'après, en moins de trois lieues, qu'est-ce trois lieues pour le chemin de fer? Quand toutes les hauteurs de Gaillon et celte heureuse montagne des Rotoirs ont disparu, se présente à vous, au confluent de la Seine et de l'Andelle, un des plus célèbres points de vue de la Normandie : lu côte (les Deux-Amants. C'est une histoire bien connue, mais touchante. Un beau jeune homme est mort là-haut de fatigue, une belle jeune lîUe est morte de douleur. Elle s'appelait Calixte, il avait nom Edouard; il était serf, elle était noble! ils s'aimaient, ils moururent ensemble. Honnête amour! De pareils souvenirs sont rares dans ces campagnes, même quand ils sont dans toutes les mémoires; il ne faut pas les dédaigner : la poésie, c'esl la consolation , c'esl le charme du voyage, c'esl le repos après tous ces récits de batailles et de châteaux forts. Sur ces hauteurs on a pu voir bien longtemps Vennituue des Denx-Amunts. — Bientôt vous rencontrez la ville du moven â'-e :
Pont-cIc-lWirfw, I;i ville aimée de Charles le (Jhunvc. Telle ((ue \oiis la voyez, lihrenieiU ouverte à quicoiniue la veut saluer, lièreuieul parée (1(! ce poul liartli qui IVaiieliil trois bras de la Seine sur ses vin-l-deux arcades, Pont-de-l' Arche était jadis une ville imprenable; si calme aujourd'hui, PunUle-l' Arche a pu entendre tous les débals poliliijues, toutes les disputes Ihéologiqucs des conciles de Sti^, de ,S(i'.l, des asscml)lécs de 8G'<. La première, entre toutes les villes de France, l\>nl-(h'-r Arche reconnut jtour son i-oi le roi Henri IV, non pas quand
il lut le maître de Paris et du royaume, nuiis le Henri IV abandonné a ses propres forces, par les soldats du roi Henii lll assassiné. L'église de Pout-de-l' Arche appartient aux meilleurs temps de l'ogive.
Déjà, à celte hauteur, l'Océan se fait sentir, l'Eure se perd dans la Seine, le fleuve devient immense : Rouen n'est pas loin. Cependant la ville d'Elbeuf réclame la visite du voyageur. Cette ville d'Elbeuf, c'est la capitale d'une grande industrie; la haute Normandie n'a pas de ville ([tii produise mieux et davantage. — « Elbeuf, disait l'empereur c( Napoléon, c'est une ruche, tout le monde y travaille. » Et celte parole du maître, Elbeuf l'a mise récemment dans ses armes : une ruche, en effet, bourdonnante, occupée, remplie, active, h\ digne création de l'olbert. Déjà, au quatorzième! siècle, l'industrie d'Elbeuf était célèbre ; à peine commencée , l'ieuvre de Colberl fui ruinée |>ar