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(le l;i l'iilie : K)ico))iitiiii Moricr. M. lIoïKird, avocal au [(aricmciil de Norinaiulie, cl coiiseiller cclu'viii de la ville de l)ie|>|»e, a laissé de savaiils Irailés sur riiishtire, les lois cl les eouUiiues de Nonnaiulie. — Jorre est le savant imprimeur de Rouen qui si souveiil a lenu Icle à M. de Voltaire. — Jouvenel , un vrai peiiilre, [)lein de vigueur, d'énergie, de passion, eoloiisle lialtile, inveuleiir puissanl, l auleur de la Pèche miraculeuse. — Lamai'linière , Dictiounaire (jéoijraphhinc, hhtorUiue cl crïtùjuc , en dix lomes in-l'olio. — Le musée de IJoiien possède un lableau de Pierre Léger : le Rachat des captifs. — Louis Legendre s'csl beaucoup occupé de noli-e hisloire nalionale. — Lemire est un de nos bons graveurs; lalenl cliarmaut, ingénieux, facile, digne d'orner même les contes de La Fontaine. — Le Morne, luorl trop jeune , était un vrai peintre; c'est lui ipii a représenté, sur la voûte du théâtre des Arts, P Apothéose du (jraiid Corneille. — Madame Leprince de Beaumont; le Magasin des Enfants est un livre (|u'on ne fera pas oubliei'. — Trois Lesueur ont été d'habiles graveurs sur bois; un autre Lesueur et Elisabelb Lesueur sont restés lidèles à la profession de cette famille. — Letellier, élève du Poussin : on le prendrait pour un élève de Philippe de Champagne. — Leveau , très-bon graveur, digne compatriote de Lemire. — Le grand voyageur Paul Lucas, né à Rouen en lOOi. — Pierre Mageline, habile sculpteur. — Nicolas Ménager, que Louis XIV employa heureusement dans plusieurs négociations importantes. — Nicolas Midy, critique d'un esprit (in et mordant. — Madame de Motteville, le charmant historien des grâces, de la beauté et des espérances de la mère de Louis XIV, Anne d'Autriche. Madame de Motteville était la femme du premier président de la chambre des comptes de Normandie ; elle était la nièce du poëte Bertaut. — Lecoulteux , ce Normand qui traduisit eu anglais Cervantes et Rabelais, et les Anglais applaudirent à cette entreprise presque impossible. — Dumoustier, l'écrivain de \i\Neustriapia. — Néel : il a laissé cette plaisanterie d'une grâce charmante : Voijaije de Paris à Saiut-Cloud par mer et par terre. — Notant , sieur de Fatouville, conseiller un peu profane au parlement de Normandie, et l'un des improvisateurs les plus féconds de l'ancien théâtre italien. — Jean Pectpu't, le savant anatomiste; il a donné son n(uu au réservoir de Pecqnet. — Louis Petit, l'ami du grand Corneille, et l'éditeur de ses chel's-d'(euvre. — Le P. Pommeraye, de la Congrégation de Saint-Maur : on lui doit Y Histoire de Pabbaije de Sai]tt-Ouen. — Nicolas Pradon , qui eut un jour le malheur d'être plus a|»|)laudi que Racine. — L'abbé Raguenet , (pii pouvait dire, grâce à une charte signée au Capilolc le 10 IV'vrier 1701 :
bliU LA NOUMANDIli.
Civis sum roinanus! Je suis ciloyen romain! — \m P. Rapliacl , liraml licllénisle. — L"al)l)é Diiresncl, connu pour une fidèle cl cléi,fanlc Ira- «liu^lion en vers de V Essai sur la critique et de l'Essai sur tliominc , par Pope. — Reslout, membre de l'Académie de peinture : on lui doil le plafond de la Bil)liothè(pie royale; sa mère ëlail la propre so*ur de Jouvenet. — L'abbé Sàas , savant crilirpie cl grand bibliographe. Gardien des livres, il était un livre vivant : — Librormn cusios, liber ipse animatus. — Sascpiépée : plusieurs tableaux de ce peintre ornent le musée de sa ville natale. — Pierre Sagon. poète contemporain de Clément Marot.
— Saint- Arnaud : Boileau en parle et le maltraite, et pourtant, dans le 31oïse sauvé, se rencontre plus d'un beau passage. — Le P. Sanadon , très-savant, très-ingénieux écrivain latin et de la bonne école, a traduit, expliqué et commenté les œuvres d'Horace , comme un galant homme (pii est plein de son sujet. — Le P. Séraphin, né à Rouen, est lauteur d'une gramman-e hébraïque. — M. Servin a écrit Vllistoire de la ville de Rouen et un livre important : De la législation criminelle. — Les lettres du R. P. Simon sont restées une lecture pleine de charme et d'intérêt.
— Jacques Varin , directeur du jai'din botanique de Rouen , est plus heureux que s'il eût fait un livre, il a trouvé une variété nouvelle de lilas; chaque printemps la fleur de sa création reparaît plus brillante et |)lus belle ; quel est le livre à qui se puisse accorder une pareille louange?
— Parmi les navigateurs célèbres de la Normandie, il faut placer le capitaine Vauquelin et le pilote Véron , le compagnon de Bougainville.
— L'abbé de Vertot , un des maîtres de l'histoire, habile, ingénieux, éloquent, grand écrivain , d'un espiit vif et juste; il avait un petit presbytère dans le pays de Caux. — M. Guéroult , l'auteur de l'admirable traduction des Morceaux choisis de Pline le naturaliste , est un enfant de la Normandie. — M. Houël, artiste distingué, dessinateur exact et vrai ; son Voyage en Sicile est un beau livre.
Ainsi, vous le voyez, en réunissant aux hommes célèbres du département de la Seine-Inférieure les philosophes , les poètes et les artistes du reste de la Normandie, on composerait déjà une bibliothèque importante. — La bibliothè(pie de Rouen a fait récenniienl l'acquisition trèsimportante de la collection de M. Lebcr, un de ces savants du premier ordre, qui ont le génie des découvertes savantes. Celte Collection Leber se compose des plus curieux et des plus beaux monuments de la bibliographie , de l'imprimerie, de l'ancienne xylographie : chartes, manuscrits, dessins, costumes, détails nécessaires qui aident si fort à l'intelligence d'un livre; ornements, images, riches et curieux détails plus
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anciens que riniprimerie. Là vous relroiiveroz une grando quanlilé de détails dont riiisloire écrite ne s'est pas occupée : les fêtes, les tournois, les batailles, les portraits et les caricatures, les événements el les héros du jour mis en action. El l'histoire solennelle des lois de celle noble province, ces hommes, riionneur de la magistrature, les maîtres de l'échiquier, les membres du parlement, les barons, les évèqiies, les archevêques, les légistes : Eude Rigaud, Geoffroy Hébert, Antoine Bohier, Jean de Selves, Robert de Bapeaume, Jean de Gormeilles, Jean Feu, Jean de Brion, Francis de Marcillac, Pierre Démon, Jean Viallard, Robert de Villy, Montfaull de Fontenelle, Baptiste le Chandelier, Claude Groulart, et, avant tous, le cardinal Georges d'Amboise, à qui la ville de Rouen est redevable, entre autres merveilles, du palais de justice, ce
monument rendu naguère à son étal primitif. Telle sera toujours l'illustre partie de cette bibliothèque de Rouen. — Tout ce qui est la science des lois, l'autorité du magistrat y doit tenir sa place dans l'étude et dans la reconnaissance des générations à venir. — Après l'histoire des lois et des batailles, la grande histoire enfin, arrive bientôt le journal, cette histoire de la vie de chaque jour. C'est le moment solennel où l'Europe se remplit de toutes sortes de passions politiques et religieuses. Alors l'imprimerie s'avance dans le domaine des faits, tout aussi bien que la boussole et le canon. Celte fois, en effet, l'ordre des batailles est changé; la force n'est plus la loi commune, tout se débat en Europe,
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même l'autorilé du roi, même l'anlorilé du prêlre; les plus puissants delà terre sont forcés de venir expliquer leur conduite; étrange humiliation, que les uns et les autres, les sujets et les princes, ils étaient bien loin de prévoir.
La ville de llouen a été divinemeul inspirée, on peut le dire, en achetant sa bibliothèque à M. Lebcr ; elle a l'ait un acte de sagesse et de bonne politique; elle a complété, d'une façon admirable, cette œuvre si importante d'une bibliothèque publique. Désormais celte bibliothèque va contenir, non-seulement toute l'histoire, mais encore l'histoire dans ses moindres détails. Viennent ensuite après la coutume de Normandie, le droit français, le droit des Francs et des peuples barbares, les constitutions mérovingiennes, les Capitulaires, anciennes coutumes, droits féodaux, codes, causes célèbres, malfaiteurs, tout ce qui tient de près ou de loin à la justice divine ou à la justice des hommes. Et si vous saviez combien l'humeur plaisante de nos pères se répandait même dans la jurisprudence! que de facéties même dans le sanctuaire des lois! Dans le droit ecclésiastique, vous rencontrez les pièces les plus curieuses, Factum pour les religieuses de Sainte-Catherine contre les pères Cordeliers ; la Sainte Agamomachie. Mais nous ne voulons rien citer, car il nous serait impossible de linir. La philosophie, la logique, la métaphysique, la morale, la politique, l'économie politique, la magie, l'histoire naturelle; les curiosités de l'histoire naturelle, de la médecine; l'astronomie et toutes ses divisions, la calligraphie et ses merveilles, le dessin, la gravure, les cartes à jouer; le recueil des danses Macabres, où vous retrouverez le nom glorieux de Hanlz-Holbein, les costumes et les caricatures, et entre autres la collection des costumes d'Amman Josl, recueil admirable; la musique, la gymnastique, l'escrime, la lutte, l'équitation, la natation, la chasse, la pêche, les jeux de société, de calcul, d'adresse, de hasard : tel est le fonds principal de celte admirable collection. Vous pensez bien que les belleslettres n'ont pas été oubliées; lart oratoire de l'antiquité, les poêles latins, les vieux poètes français, depuis Villon et les deux Marot, des Normands! jusqu'à la Fontaine, le disciple de 3Ialherbe , cet autre Normand; \t théâtre dans son infinie variété, les poésies facétieuses et gaillardes; les poêles italiens, les poêles espagnols, les poètes anglais; la mythologie et l'apologue, le poëme épique et le poëme en prose. Voyez-vous accourir en même temps, la lance au poing, et parés des couleurs de leur dame , les romans de chevalerie et les romans de moyen âpe? Ils y sont tous, ces preux chevaliers que Cer-
vailles lui-inème, aulé de Sancho Pança, n'a pas pu nieltre à mort. Tristan de Léonais, iMauiiis d'AigremonI, et Vivian son confrère; Irèspreux, nohle et vaillant lliion de Bordeaux, pair de France, Aniadis des (îaules, et leurs maîtresses aux uns et aux autres; en un mot, tous les héros de la Table ronde, si féconde en histoires de guerre et d'amour. Les petits romans plus modernes ne manquent pas. L'histoire galante de France est des jtlus complètes ; car, vous le savez, la plupart de nos rois ont été de hardis amoureux, à commencer par la cour de Chilpéric, à liuir par le roi Louis XV. Seulement on reste épouvanté à l'aspect de tant de royales et élégantes faiblesses. Là, tout se trouve, même les pamphlets contre la reine Marie-Antoinette, la duchesse de Polignac et la princesse d'Hénin. Soyez tranquilles, les cours étrangères ne seront pas oubliées : Elisabeth, Marie Stuart, la duchesse de Portsmoulh, Christine de Suède, Marguerite, duchesse de 3Iantoue; ils y sont tous, elles y sont toutes. Vous avez aussi les romans étrangers et les facéties dans toutes les langues, et les joyeux propos de tous ceux qui se sont rués en bons mots depuis l'invention de la gaieté française. Vous avez aussi les facéties eu tableaux et en actions, tous les fragments épars de la comédie avant Molière; les facéties gaillardes ; et les dissertations singulières, en latin, en français, et tous les éloges du monde, depuis Véloge de l'âne jusqu'à Y éloge de la peur ; et la bibliothèque immense des plaidoyers pour et contre les femmes; et la grande armée des critiques, des satiriques; et le recueil infini des gens d'esprit qui ont fait eux-mêmes la récolte de leurs bons mots : Poggiana, Scaligeriana, Thuana, Perroniana, Menagiana, Naudœana, Valeliana, Longueruana, Huetiana (Huet le Normand), Ducatiana, Arlequiniana ; et le recueil des lettres imprimées, les dialogues, les entretiens ; et enfin cet abime, l'abîme des autographes ; c'est là que vous rencontrez l'histoire ad vivum. Merveilleuse et étonnante bibliothèque, en effet, le plus utile, le plus vrai, le plus légitime orgueil d'une grande cité.
Et puisqu'aussi bien nous sommes arrivés à tout ce qui est la gloire de cette ville opulente, parlons tout de suite du grand Corneille, le héros véritahle de ce royaume de Normandie. Nous n'avons pas, à propos d'un si grand homme, à écrire sa biographie ; sa vie est partout comme sa gloire, dans les murs, hors des murs. « Le neuvième jour de juin « 1606, Pierre, fils de M. Pierre Corneille, a été baptisé; le parrain, « M. Pierre Lepesant, secrétaire du roi, et Barbe Hoiiel '. »> Cet
' RArpoRTLi! A l'Académie des sciences, belles -ietires et arts de Roi en, \nv M. Hoiiel, président du Iribiinal dp l.oiiviprs
enlaiit, qui devait jeter tant de gloire sur sa ville natale, était né, selon le grand Dictionnaire liistoriijue de Thomas Corneille, son frère, le G juin lGOG;il mourut le dimanche premier jour d'oclohre 1G84. Demandez la hiographie du poêle au premier enfant qui passe devant la statue de Corneille ! — Son père était avocat du roi à la tahie de marhre de Normandie; la famille était austère, le père lahorieux, la mère chrétienne, les enfants pleins d'ardeur, l'église était proche, le collège des jésuites n'était pas loin. La Normandie était encore la vieille province aux nohles sentiments, province courageuse et fièrc, que Ilichelieu devait dompter plus tard. Le jeuue homme fut sérienx tout de suite; il s'éleva à cette forte discipline qui donne la liherté à l'esprit, sa force à l'âge, son courage an cœur. Sorti tout armé du collège, la famille décida que Pierre serait un avocat, mais la famille comptait sans le génie de l'enfant. L'avocat devint un poëte. Cette ardente et lière nature, tout empreinte de timidité, fut hatlue par le premier venu dans les joutes monotones de l'éloquence judiciaire. Huant à savoir comment il se trouva un poëte, rien de plus simple, il devint amoureux. In jour, en passant dans une de ces rues somhres, rêvant à je ne sais quoi, nescio quid meditans nugarum, il rencontra cette helle jeune lîlle aux grands yeux hleus, limpides comme son âme, cette enfant rêvée que le jeune homme rencontre lot ou tard, et qu'on aime aussitôt qu'elle est trouvée. — On sait encore le nom de la jeune (ille qui réveilla Corneille, disons-le à sa gloire, car c'en est une d'avoir faithatlre un cœur tout romain, elle s'appelait mademoiselle Millet. Corneille fut présenté par mi jeune homme qui aimait la dame. D'ahoi'd Corneille voulut parler pour son ami ; il Huit, tant il fut encouragé, par jtarler pour lui-même. — Belle amour ! si helle, que mademoiselle Millet, qui aurait pu porter le grand nom de Corneille, épousa M. Dupont. De ces premiers chagrins d'amour Corneille con)posa sa première comédie : Mélite. C'était son premier essai, l'essai l'ut heureux. On n'en savait pas tant, on n'en faisait pas tant dans tonte l'Europe. Le théâtre avant Corneille, c'est le chaos avant la création! Cependant Corneille hésitait, il cherchait son art, il comprenait confusément qu'il était hien près d'une gloire immense; mais comment hriser l'ohstacle? Un homme de Uouen, un hel esprit calme et sérieux, qui avait été longtemps à la cour de la reine Catherine de Médicis, M. de Châlon, voyant ce jeune homme en peine, et qu'il était un peu de la famille de Lucain, un peu de la famille de Sénèque l'Espagnol, le jeta au heau milieu de cette ardente, galante et passionnée littérature de l'Espagne, tonte renqdie d'amours, d'enchantements, de passions et de
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iii'ands coups dï'pée. — De là est né tout siinplemcnl?é?C/(/; mais parler du Ckl,l\ quoi ])on? Beau cumme le C'l(//c'esl un des vieux proverltes de la France. — Ne parlons pas des œuvres, parlons de riioninie. — Il a mené, dans le monde l)iùlaiit de la poésie, la vie d'un ]diilos(»pl)e de IMulartjue. Tout entier à sa famille, aux alTeclions saintes, àTamonr fralernel. — Héros bourgeois, son ànie lorlemeut trempée a sulll à représenter tous les liéroïsmes. — IMvdbiul polili(|ue, passé maître dans la connaissance du cœur de l'iiomme, ijénie romain, seulement les Romains de riiisloire ne pai'laient ])as aussi bien que les lUunains de Corneille. La passion même et ses délires, le poêle les soumet au devoir, il a enseii,Mié à la Irai^édie cette grande façon d'intéresser les hommes, l'admiration ! — D'une fécondité égale à son génie. Quand on songe que CuDia, Horace, Pdlijeiicte, ces trois chefs-d'œuvre impérissables, ont été écrits à peu près dans la même année : i<)40, on se sent saisi d'une admiration qui lient del'épouvante. Aussitôt son (LMivre accomplie, le grand poëte quittait saville nalaie et turbulente, et il porlait à Paris sa tragédie nouvelle, comnu' les paysans de la fertile Normandie apportent à la grande ville le produit de leurs campagnes. A bï voir pensif et calme, ces gros souliers à ses pieds, ce long bâton à la main, s'acheminervei's Paris, onreiit pris pour quel([ue pauvre fermier cpii s'en va payer tous les six mois à son noble maître les revenus de ses herbages. Il avait trente-quatre ans alors, le bel âge des poètes; il était le maître de sou art, et tout ce qui venait de là-bas, des alentours du cardinal de Puchelieu ou de Port- /ioj/fl/ naissant, toutes les émotions de cette épofjue féconde en grands termes de tout erenre, tout cela était du domaine de Corneille. Voilà dans quelle histoire il faisait sa moisson, voilà quels herbages il cultivait; le premier et le dernier à la charrue, supportant toute la chaleur du jour. Dans le sillon qu'il a tracé, il a trouvé là tragédie, il a trouvé la langue poétique, tout comme Pascal devait rencontrer la plus belle prose française. Il faut que cet homme ait eu en lui-même le pressentiment de toutes les grandes choses; il a deviné tout ce qui s'agitait dans son siècle, et tout aussi bien ([ue s'il eût passé sa vie au milieu des guerres, des passions et des affaires. Avec la bonhomie qui convenait à ce rare génie. Corneille a toujours été un peu eu avant des passions contemporaines; ils'estfaitle sublime llalleurdela nation française. Sous 1 ouisXIll, un instant, la France était devenue espagnole, elle en copiait ce qu'elle pouvait, les mœurs, l'héroïsme, l'élégance et la galanterie; Corneille écrit le Cid. Le cardinal de P»ichelieu fait de la polititjue un grand art qui a ses lois, S(m but. ses p(''iip(''ti('s iiidicpK'cs à lavauce. Corneilh!
s'en vu cliei'cher l'empereur Awjuste au milieu de sa cour, il remet en lumière ces vieux Romains étonnés de s'entendre appeler par leurs noms ; voilà pourquoi nous avons eu les Horaces et Cinna. Pulyeucte est comme le Cid, comme les Horaces, comme Cinna, un produit direct de cette admirable époque qui n'est plus le seizième siècle, qui n'est pas le dix-septième encore, transition solennelle de l'émeute à l'autorité souveraine, de la langue rude et sauvage à la langue élégante et polie, du cardinal sanglant au Louis XIV dans les premiers enivrements des jeunes amours et de la majesté royale, du prêtre au roi, de Montaigne à Pascal, du doute à la croyance, de l'aurore au grand jour. Dans celte période d'enfantement, s'agitent à la fois les regrets du passé, les inquiétudes du présent, les pressentiments de l'avenir. On dirait, à les voir ainsi émus, les uns et les autres, qu'ils s'arrangent en toute hâlç pour laisser la place à ce grand dix-septième siècle qui va venir. Toutes les ({ueslions de liberté, d'ordre, de pouvoir, de poésie, de politique, s'agitent et se débattent à la fois. Cependant, au fond de ce bruit, frivole même dans ce qu'il a de sérieux, se préparent les plus importantes questions religieuses. Dans cette hésitation singulière de toutes les forces morales de la France, quelques graves esprits se rencontrent qui se demandent tout bas : Que deviendra la croyance chrétienne, au milieu de cette transformation générale? Question importante, question terrible dont s'inquiétait le cardinal de Richelieu dans sa puissance, dont le jeune roi Louis XIV s'occupait au milieu de sa gloire et de ses amours; et ils avaient raison l'un et l'autre de s'en occuper avec crainte, car, au fond de ces inquiétudes religieuses, il y avait une immense question de liberté. Ceci fut deviné par Corneille à l'instant même où il venait de faire Cinna. Il entreprit de répondre à toutes ces questions qui nous reportaient au commencement du christianisme; il devina cette nouvelle ferveur qui s'emparait tout bas des plus nobles esprits de ce temps-hà ; il se dit à lui-même que dans ce silence religieux, dans celle austérité chrétienne, il y avait des mystères dont se devait inquiéter un poêle, que la question n'était plus aux amours héroïques du Cid, aux méditations politiques de l'empereur Auguste, au duel lerrible des Curiaces avec les Horaces, à l'héroïsme maternel de Bodofjune ; il comprit aussi vile et aussi bien que le cardinal lui-même celte nouvelle tendance des âmes catholiques, ce retour et celle inspiration aux temps primitifs; il entendit murmurer à son oreille le nom de saint Augustin et les disputes sur la grâce qui commençaient à gronder en ce temps-là : c'en fut assez pour qu'il méditât
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Pohjeticte. Non, certes, il ne sera pas dit (|uc le grand poêle ail ainsi passé sous silence un seul hallement du cœur de celle nalion française qu'il inlerrogc d'une main si puissante el si ferme. La grâce, saint Augustin, les docteurs de T^i^lise primitive, les austérités chrétiennes qui reviennent en honneur connue au temps des solitaires d'Orient el d'Occidenl; les plus grands orateurs profanes des premiers jours de Louis XIV, qui s'arrèlenl au milieu de letu-s discours commencés, des capitaines qui brisent leur épéc, des poêles qui pleurent el qui font pénitence ; les plus jeunes el les plus helles personnes de celle cour hrillaiile (jui ([liiltcnt le monde, 3L le prince de Loiulé (|ui passe sa thèse en Sorhonne... Qu'y a-l-il? qu'esl-ce que cela veut dire? Où Irouver un sens à ces changements inattendus, à toutes ces conversions suhiles? Voilà ce qu'il y a sur la terre de France; il y a une réforme qui va venir non pas cette fois du côté de Calvin el de Luther, mais du côté de sainl Augusiin el de saint Ambroise; il y a, en un mol, tout ce (juc le cardinal de Ilichelieu voit du haut de son trône, tout ce que devint; Corneille du sommet de sa poésie, comme deux grands politiques qu'ils sont tous les deux. El quand je dis qu'ils élaienl tout seuls h compi'endre celte révolution religieuse (jui s'avançait, le cardinal el lui, je n'en veux pour preuve que la lecture de Pohjeucte à l'hôtel de Hamhouillel. 11 y avait lu, comme il lisait toujours, ses admirables vers, avec force, mais sans grâce; il était arrivé dans cette élégante assemblée, chez cette belle Arténise, tel que vous l'avez rencontié en son chemin de Uouen à Paris, la tête haute et fière, el l'habit néglig*'-. D'abord la noble assemblée avait écoulé avec respect la nouvelle œuvre de celui qui avait fait jouer, il y avait à peine un an, Cinna el Horace. Sa lecture achevée, on applaudit le poêle, mais non pas sans restrictions el sans quelques murmures. Corneille rentra chez lui, sou manuscrit dans sa poche; il se mil au lit el dormit tout d'un somme. Cependant l'hôtel de Piambouillet s'agitait. On dissertait, ou analysait, on se demandait : Pourquoi donc cette trouée chrétienne dans la tragédie? A la hn l'assemblée députa au grand Corneille un ambassadeur pour le prévenir de sa faute. Or, savez-vous qui était cet ambassadeur? C'était Voiture lui-même. Voiture le bel esprit, qui va de pair avec du Perron, du Vair el Coffeteau, el tous les grands prosateurs de celle période que Pascal devait anéantir et couvrir de sa lumière. L'ambassadeur de l'hôtel de Rambouillet, au nom de la docte assemblée ({u'il leprésentait , se plaignait surtout à Corneille luimême, du sentiment chrétien inlroduil par le poêle dans la tragédie; l'hôtel de Hambouillet prétendait aussi que Pauline aimait lr(q) peu son
amant, et beaucoup trop son mari; en un mot, on conseillait à Corneille un petit voyage sur le fleuve du tendre, et si le voyage lui convenait, on lui proposait M. Voilure pour un de ses rameurs. 3Iais lui, le •^rand Corneille! il était trop bonhomme pour s'inquiéter des décisions de cet aréopage redoutable. La conscience de son œuvre le soutenait contre toutes ces petites disgrâces; et de même qu'il avait l'allure d'un Romain, il en avait le cœur et l'orgueil. Il avait tenu tête à M. le cardinal de Richelieu en personne, et il aurait défendu le Cul contre l'Académie tout entière, si le Cid ne s'était pas défendu lui-même. Que lui importaient donc les galants seigneurs et les belles dames parisiennes? Le bruit des ruelles n'arrivait pas jusqu'à cette àme ; une fois qu'il savait où il devait frapper pour frapper fort et pour frapper juste, pas une puissance humaine ne l'eût arrêté. Celte vie de fermier normand qu'il a menée a été pour lui pleine d'innocents délires. Il partait de chez lui avec un nouveau chef-d'œuvre dans la poche de son habit; il revenait à sa maison avec un nouveau chef-d'œuvre dans sa tête et dans son cœur. Quand il arrivait de si loin, c'était une grande fête dans celte famille. Réunis sous le même toit par la pauvreté, par l'admiration, par les plus vives sympathies, Thomas, son frère, et les deux sœurs qui avaient épousé les deux frères, et les enfants des deux familles qui ne faisaient qu'une seule et même famille, accouraient au-devant de Pierre : « Ronjour, mon frère Pierre! — Ronjour, Thomas! — Et que rapportezvous de Paris? s'écriaient les enfants affriandés. — Et comment allezvous? » disaient les deux femmes un peu curieuses. Hélas ! l'honnête fermier ne rapportait qu'un chef-d'œuvre. Pourtant il s'était si bien promis en partant de rapporter et ce meuble qui leur manquait, et des livres pour son frère, et des jouets pour les enfanls, et même quelques parures pour ces deux bonnes femmes qui n'y pensaient guère! Après le dîner, les deux frères allaient se promener dans la campagne, ou bien sur les bords de ce fleuve où devait s'élever, à deux cents ans de là, la statue du grand Corneille. Ou bien encore ils s'asseyaient discrètement à l'ombre bienveillante et chantante de la vieille cathédrale, et Pierre disait à Thomas : « Ecoute, il se passe là-bas des choses incroyables. On n'y parle plus ni de guerre, ni d'amour, sinon les jeunes garçons et les jeunes filles. Entre les hommes sérieux qui sont nos maîtres, il s'est établi de grands débals sur la grâce, sur l'Eglise primitive, sur les miracles, sur la croyance spontanée, sur le libre arbitre; frère, il faut nous mettre au niveau de ces grandes questions, etj si tu le veux bien, luius lirons saint Augustin ce soir. Moi cependant, qui veux marcbei- de
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niveau avec les passions de ee jieii|>le doiil j'aUeiiils ma i;l(tire,j'ai pensé, elieiniii Taisant, à l'Iiisloire de l'olyeucle martyr. Tu sais bien eel Arménien, ami de Néaniue Uî chrétien eli^endie de Félix, le i-ouverneiir d'Arménie? Te rapi»elles-lu, frère, celle Pauline, la Mlle de Félix? Si lu savais ce (pie j'ai l'ail de l*auline, el connue elle m'est apparue belle et sainte remnu\ d'une heaulé louchanle el sérieuse, placée entre le devoir et l'amour! IMsanl ces mots, Pierre Corneille élevait ses i;rands yeux noirs vers le ciel. Thomas prenait la parole à smi tour : il ('lail plus calme ([ue sou l'rère, sou fioùl était plus exercé, il conservait son sanii- IVoid en toutes choses; il ainiail tendrement ce i;raud poète (|ui n'avait pas de secrets pour lui, il l'aiinail au point de lui d(muer souvent ses meilleures rimes. Thomas, avec ce bon sens ipii lui servait de j.;énie, lui tout d'abord épouvanté de rentre[irise nouvelle de son frère Pierre. il commença par lui faire observer ([u'il était bien diflicile et bien dangereux de raruener le public aux anciens miptcirs : que de loules les sof//i'.s' ou moralités des anciens clercs de la basoche, il n'élail rien resté; il lui dit encore que c'étail faire grande violence à ce leuips de galanterie el d'auu)ur, ipie de vouloir l'intéresser à une hisloire de martyrs, et qu'enliu, maiiîlenanl (jue les Grecs el les Uomains s'élaienl emparés de la scène en vainqueurs, il croyait que c'étail peut-èlre une tentative téméraire que de faire remonter le Ihéàlre au delà d'un grand siècle. Mais déjà Pierre Corneille n'écoulait plus son frère Thomas. Lui aussi il s'écriail comme lail Pauline : — Je vois, je sais, je trois! A Dieu ne plaise que nous soyons assez hardis pour raconter ce grand drame à la pairie même de Corneille! l'enlhousiasme de Polyeucle, le dévouement de Sévère, l'austère vertu de Pauline, el loules ces péripéties louchantes, jusqu'à l'heure où la (jràce pénètre dans loules ces âmes. Alors, enfin, celle heureuse Pauline s'enveloppe dans celle auréole naissante ([ui va si bien à ce beau front ius|»iré; nous sommes prêts à tomber à genoux devant le Dieu (|ui produit de pareils miracles, el qui que nous soyons, nous ne douions plus d'une religion qui, même au lhéàlre,a produil ce chaste chef-d'œuvre du génie chrétien. Nous retrouverons tout à l'heure le mouvemenl littéraire el philosophique qui du fond de la Normandie s'esl révélé à la France, à l'Europe, au monde enlier; nous verrons bienlôl deux poètes normands créer la poésie française ; mais cependant reprenons notre œuvre à Iravers les campagnes elles ruines. Quand on a dit Corneille, on s'esl ac- (juillé d'une grande lâche, ell'on peut suivre la route entreprise, lanl ou est sûr de relrouver toujours, el (piand il en sera besoin, les illustres