LES DISETTES — LES IMPOTS — LES RAPPORTS DES INTENDANTS
Au dix-septième et au dix-huitième siècle, la Normandie est entraînée dans le mouvement de la centralisation monarchique. De plus en plus s'effacent les particularités locales. Pourtant la condition des classes agricoles, dans chaque province, offre encore certains traits distincts. Ces classes n'eurent point sans doute en Normandie à traverser des crises aussi redoutables que celles qui marquent la seconde moitié du quatorzième siècle et la plus grande partie du quinzième siècle; on pourra mettre au nombre des années heureuses les périodes que remplissent le règne partout réparateur de Henri IV, le commencement du règne de Louis XIV, une partie enfin des règnes de Louis XV et de Louis XVI. Pourtant il y a alors une incontestable décadence, on est souvent en présence de crises aiguës. Même quand le mal n'atteint pas à ce degré, la Normandie souffre de ces causes générales, politiques , administratives , financières, qui éprouvent si fortement cette période finale de l'ancienne monarchie.
Ces causes, qui pèsent sur toute la France, se font sentir d'une manière plus pénible encore dans les pays d'élection comme l'était devenue cette province, autrefois si riche en liberté.
En bien, en mal, nous trouvons désormais l'action du
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pouvoir central, à laquelle la Normandie s'efforça vainement pour son compte de mettre des bornes.
En vain les Etats essayèrent-ils de reprendre une existence qui avait survécu, bien que fort réduite dès lors, même à Richelieu, et qui disparaissait sous Mazarin. Ils osent bien encore demander à Louis XIV d'être convoqués tous les ans comme autrefois, suivant la charte normande; on ne leur répond qu'en ne les convoquant plus du tout. De la charte elle-même il n'est plus question que pour déclarer qu'on n'en tient nul compte « nonobstant charte normande et clameur de haro », Il fallut accepter tout ce qui venait de l'autorité supérieure, le bien avec reconnaissance, le mal avec une sombre résignation, ou avec un murmure qui finit souventpar éclater «n sédition.
Rendons justice à ce que fit Colbert pour le relèvement des campagnes. 11 était loin de vouloir sacrifier, comme on l'a tant répété, à l'industrie l'agriculture , à laquelle plusieurs de ses mesures furent directement favorables. La classe rurale ressentit en. Normandie les heureux effets de l'allégement des tailles et des gabelles. Elle profita de mesures telles que l'interdiction de saisir les bestiaux du fermier, d'ordonnances, comme celle de 1669 qui constituait pour les eaux et forêts un régime meilleur, de ces créations de communications nouvelles par terre et par mer qui aidaient à l'écoulement des produits de l'agriculture favorisée par l'activité générale de l'industrie et du commerce. La Normandie agricole trouvait un avantage particulier dans le développement de la marine marchande et dans des travaux
comme ceux qui amélioraient la rade et le port du Havre.
A cette époque se place aussi sous la même influence un fait nouveau, l'introduction, due à des encouragements spéciaux, de fabriques qui devaient attirer à elles une partie de la population agricole. Les mérites de celle innovation restent plus discutables. On peut louer en elle-même la pensée qui inspirait à Golbert la création du point d'Alençon, comme d'autres industries deslilinées à élendre le champ du travail et des arts. Mais la concentration de cette industrie dans une grande manufacture avait de sérieux inconvénients. Elle eut pour conséquence d'amener une émeute d'un millier d'ouvriers pour la plupart domiciliés à la campagne, et soulevés contre une organisation qui enrôlait les femmes soumises à une discipline commune. Cette organisation semblait briser d'un seul coup la vie libre et la famille, c'était un prix bien cher pour une augmentation de salaires qui était la suite de la nouvelle industrie.
D'un autre côté, il faut le reconnaître, une source nouvelle s'ouvrit de plus en plus au travail. Vingt ans plus tard l'intendant de la Normandie constatait que le nombre des dentelières du Havre et des localités environnantes n'était pas évalué à moins de vingt-deux mille.
Nous n'hésiterons pas à le dire pourtant : la plus grande ressource, la vocation la plus vraie de la vieille province restait dans une industrie plus naturelle. Elle était surtout vouée à cette industrie agricole, moins exposée aux soubresauts de la fortune publique et aux fantaisies de la mode. L'agriculture put coexister avec la
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fabrique en Normandie, mais à la condition de la primer de beaucoup. Mallieureusement l'excès des guerres et les erreurs de la politique devaient aussi peser lourdement sur le travail et le capital appliqués à la culture. Nulle part ne se firent plus sentir les injustices de la fiscalité. Nulle part ne devait résulter plus de mal de tout uu ensemble d'abus.
Aucun spectacle n'est plus attristant que celui qu'offre la Normandie agricole dans les années qui terminent le règne de Louis XIV et dans celles qui les suivent.
Assurément le spectacle est triste partout; mais ill'est particulièrement dans cette province. Le contraste est plus sensible qu'ailleurs. Quelle province avait été plus prospère, quel pays plus sensé, que celui qu'on appelait par excellence le « pays de sapience »?I1 était dur pour un tel pays d'être condamné à expier les excès d'une politique et les désordres financiers dont l'éloignait le plus son génie régulier, circonspect et calculateur.
Nous avons, sur cette longue période de souffrances, comme principal moyen de renseignement, Icsmémoiroe des intendants, dressés par ordre du duc de Bourgogne (1697).
On peut reprocher à ceux qui concernent la Normandie d'atténuer la réalité des faits; quelquefois ils les passent sous silence ; et pourtant ce qui en subsiste est accablant.
Dans l'extrait qu'il a publié sous le nom d'Etat de la France, le comte deBoulainvilliers rétablit pour celte province quelques-unes de ces réalités supprimées ou trop
adoucies ; là même pourtant le tableau reste incomplet. On manque de détails suffisants sur les fermages, sur les salaires, sur les prix, sur la valeur des propriétés.
Essayons de tirer de ces rapports ce qu'ils présentent de plus instructif.
Le mémoire del'intendant Labourdonnayeapour objet la Haute-Normandie. Il est incomplet sur trop de points. En vain demanderait-on ce qui lui manque à un travail, né d'une libre inspiration, je veux dire celui de Boisguillebert.Et pourtant le titre que ce lieutenant général au bailliage de Rouen, devenu illustre par la part qu'il a prise à la fondation de l'économie politique, donne à son ouvrage, est significatif. Il l'appelle : Détail de la France.
Ce sont justement les détails qui manquent. En revanche les idées générales abondent, à l'honneur de celui qui a composé ce mémoire vraiment plein de vues supérieures. La partie qui regarde l'impôt y est seule « détaillée ». La réforme financière préoccupe exclusivement ce contemporain et cet auxiliaire de Vauban; c'est à elle qu'il rapporte, ainsi qu'à ses vœux pour la plus grande liberté du commerce, tout ce qu'il dit de l'agriculture.
-On ne saurait demander ni cette hauteur de pensée ni cette passion réformatrice à l'intendant de la généralité de Rouen, Labourdonnaye. On serait en droit d'exiger de lui du moins un exposé franc et complet de la situation. Esl-ce par négligence qu'il ne l'a pas fait, ou avaitil reçu l'ordre secret, comme l'insinue Boulainvilliers, de ménager la « sensibilité » du duc de Bourgogne?
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En complétant les indications du rapport avec celles qu'y ajoute Boulainvilliers^ on arrive à des conclusions affligeantes sur l'état de la Haute-Normandie jusqu'au delà du premier tiers du dix-huitième siècle.
Ainsi la généralité de Rouen, avec cinq régions principales qui la formaient, le Caux, le Bray, le Vexin, le Romois, le pays d'Auge, renfermait 1850 paroisses et environ 700 000 âmes. Mais ce nombre allait diminuant tous les jours. Les années de cherté avaient emporté beaucoup de monde; la guerre, les milices, la misère en faisaient sortir incessamment de la généralité. Les hommes manquaient pour le travail ordinaire, et plusieurs terres demeuraient incultes pour cette raison.
Les chemins étaient impraticables surtoutdans le Bray et le pays d'Auge. La taille accablait ces populations rurales par son poids, sa répartition vicieuse ; les droits d'aide sur les boissons étaient si considérables qu'un muid de vin payait au moins 24 1. d'entrée, plus le grand droit de 7 1. pour le passage de la rivière d'Andelle ; le cidre payait au moins 7 1. d'entrée; de plus, quand le vin et le cidre étaient vendus en détail, ils devaient en outre le huitième et le quatrième du prix de la vente. Si ces droits fiscaux atteignaient surtoutles villes, on voit qu'ils n'épargnaient pas les campagnes, et beaucoup de denrées nécessaires à la vie n'échappaient pas à certaines charges.
L'émigration de la campagne vers la ville dans la généralité de Rouen, précipitée par la misère, trouva
« État de la France, t. V (édil. 1752).
dès lors un encouragement dans quelques industries qui disputaient les bras aux campagnes. Les toiles faisaient travailler 6000 personnes dans la généralité. La manufacture de draps occupait plus de 8000 individus tous les jours à Elbeuf ; la tapisserie de Bergame, avec ses 70 métiers, en occupait 500, et il fallait encore ajouter pour la draperie 8 métiers près d'Elbeuf, à Orival. Rouen, avec ses industries diverses, offrait aussi un refuge à ces déserteurs du travail agricole. La draperie seule y employait 5500 ouvriers, sans compter de nombreux métiers de Bouracan et de Bergame ; Darnétal en employait 5000 ; Louviers en occupait 1900. Cette ressource de l'industrie n'était pas indéfinie, elle ne pouvait convenir à tous ces hommes accoutumés à d'autres travaux, elle était en outre limitée par les barrières des corporations; l'apprentissage obligatoire et forcé repoussait le flot des envahisseurs.
Du moins le travail industriel pourra-t-il aller trouver le campagnard à domicile, lui donner par le tissage ou telle autre opération le supplément de salaire qui le sauvera de la dernière misère?... Pourra-t-il, s'il s'est chargé de quelque tâche de ce genre, la quitter pour revenir au labeur rural au moment où il le jugera nécessaire ? Non, assurément, et l'esprit réglementaire viendra le gêner ici encore, lui dicter des conditions contraires à son intérêt. Il est dans la nature des choses que la fabrication des tissus disséminée dans les campagnes se ralentisse dans la saison où la terre réclame tous les bras disponibles. L'ouvrier rural quitte alors son métier pour vaquer aux labeurs agricoles. Mais en
ceci il ne saurait y avoir d'autre règle qu'une entière liberté de mouvement. C'est ainsi que les choses se passent de nos jours sans qu'aucun service reste en souffrance. En Normandie, avant 1789, il en était autrement; la succession des travaux était fixée d'une manière impérative. Du 1" juillet au 15 septembre, la main-d'œuvre industrielle était mise en interdit, et défense était faite aux maîtres fabricants de Rouen de distribuer de l'ouvrage dans les campagnes, le tout sous peine d'amende et de saisie. Un arrêt du conseil de 1725 consacre ces dispositions et fournit des instructions détaillées sur la forme des poursuites.
Le résultat de toutes ces mesures qui pesaient sur le travail fut dans les campagnes un effroyable développement de mendicité. Sous l'empire de toutes ces causes, la misère prend à certains moments des proportions dont ni les intendants dans leurs Mémoires ni Boulainvilliers dans son Etat de la France ne donnent une suffisante idée. Saint-Simon écrit qu'en 1725, au milieu des profusions de Strasbourg et de Chantilly, on se nourrit en Normandie de l'herbe des champs. En 1759, d'Argenson signale des disettes accompagnées de mouvements séditieux : « La disette vient d'occasionner trois soulèvements dans les provinces, à Ruffec, à Caenet à Chinon. » II écrit douze ans plus tard : a Un homme instruit dans les finances m'a dit qu'il était sorti cette année plus de deux cents familles de Normandie, craignant la collecte dans leurs villages. » Il y a plus de douze mille ouvriers mendiants à Rouen. Plus tard encore, en avril 1752, on lit dans une adresse du [parlement de Normandie que
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« à Rouen et en Normandie, les plus aisés ont de la peine à avoir du pain pour leur subsistance, le commun du peuple en manque totalement, et il est réduit, pour ne pas mourir de faim, à se former des nourritures qui font horreur à l'humanité. »
Même quand la situation se sera améliorée, ces difficultés de se procurer le pain reparaîtront par intervalles, et on trouvera des séditions occasionnées par cette cause jusqu'en 1763 et 1768 et dans les années qui précèdent immédiatement. Or, il s'agit ici d'un moment où la prospérité avait repris son cours. Comment ne pas voir par là à quel point elle dépendait de la moindre crise, du moindre déficit dans les récoltes?
Telle était la situation que toutes les réticences des intendants n'avaient pu dissimuler pour la Haute-Normandie dans les premières années du siècle. Les populations rurales souffraient encore de l'émigration des capitaux, qui avait été la conséquence de la révocation de l'édit de Nantes. Ce coup avait amené l'ébranlement, suivi de la ruine plus ou moins lente, de diverses fabrications, établies dans des villes de second ordre en relation quotidienne avec la campagne, qui en recevait et qui leur donnait tour à tour des moyens d'existence. Telles étaient, par exemple, des villes comme Caudebec, comme Neufchâtel, où il s'était établi une fabrication de chapeaux, et qui faisait de grandes exportations pour la Hollande, l'Angleicrre et tout le Nord. La ruine de ces petits centres d'activité et d'affaires ajoutait aux souffrances. Boulainvilliersies résume dans une phrase : « La campagne s'est efforcée de satisfaire avec empressement
aux charges pressantes qui lui onf, été imposées : la capitation, les milices, les eaux et fontaines, les eaux-devie; ces diverses charges, créées dans les paroisses et une infinité d'autres, ont réduit le peuple à un état de misère qui fait compassion ; puisque de 700 000 âmes, dont la généralité était composée, s'il en reste ce nomhre, on peut assurer qu'il n\j en a pas 50000 gui mangent du pain à leur aise et qui couchent autrement que sur la paille*. »
La Basse-Normandie, représentée par les généralités de Caen et d'Alençon , ajoute d'autres traits au même tableau.
On ne saurait accuser l'intendant de la généralité de Caen d'un manque de lumières. S'il est sobre de détails fâcheux, c'est sans doute que cette conduite lui paraît plus prudente. C'était l'habile, on peut presque dire le célèbre intendant Foucault, dont les Mémoires, publiés par M. Baudry% forment une si instructive lecture. Administrateur éminent, caractère auquel il est difficile d'accorder sa sympathie, Foucault avait été distingué dans sa jeunesse et poussé par Colbert. Pau et Poitiers l'avaient eu successivement pour intendant; à Pau il s'était fait le persécuteur des protestants, qu'il destituait de leurs emplois, en môme temps qu'il suggérait l'idée des dragonnades dans le Béarn. Et pourtant, quand à ces mesures de rigueur, qu'il n'admettait qu'à titre excep-
* V. Taine, les Origines de la France contemporaine, t. I, liv. V.
* Les mémoires de Foucault et le savant travail de M. Baudry ont été l'objet d'une appréciation exacte et intéressante de la part d'un critique célèbre, M. Sainte-Beuve [Causeries du lundi).
tionnel, il s'agit de faire succéder comme mesure plus générale la révocation de l'édit de Nantes, Foucault s'y opposa : preuve de plus que c'était un esprit éclairé, connaissant bien l'état du pays. Pour lui la révocation de l'édit de Nantes ne se présentait pas comme un acte moralement et religieusement odieux ; mais il y dénonçait « la perte en France du commerce et des arts industriels » . Partout il s'était montré administrateur capable, exact, instruit. Caen ne l'avait connu que d'humeur fort apaisée. Un tel homme aurait pu donner un travail achevé. L'imperfection de celui qu'il fit faire me frappe. Il n'aura pas osé! On peut en tirer pourtant quelques vérités auxquelles Boulainvilliers ajoute d'utiles observations.
Ainsi la généralité de Caen avait gardé un avantage qui manquait en France à beaucoup de pays : la noblesse y résidait encore sur ses terres ; mais Boulainvilliers, peu suspect pourtant d'hostilité envers la noblesse , en fait l'aveu : les campagnes n'en tiraient qu'un profit fort imparfait. Il accuse cette noblesse d'exiger des habitants de la campagne plus qu'il n'était dû, en obtenant pour elle-même certains avantages; de favoriser les uns, dans l'imposition des tailles, et de surcharger les autres avec un égal arbitraire. Le manque de commerce faisait qu'un grand nombre de gens se jetaient dans les offices de nouvelle création, onéreuse au public. Les campagnes se ressentaient de la rareté des capitaux , causée par la chute du commerce maritime. Le port de Granville, sur quarante bâtiments de 200 tonneaux, n'en possédait pi us que huit. La même décadence se faisait sentir dans la manufacture. A Coulances, les fabricants de drap, presque
tous protestants, s'étaient transportés à Guernesey. Dans l'élection de Vire il y avait 15 moulins à papier faisant une grande fabrication pour Caen et pour l'Angleterre ; tous avaient cessé d'exister. La population s'était pourtant accrue dans cette élection. Les habitants sont représentés comme doux, sauf le point de la chicane; ils sont actifs et laborieux. Dans l'élection de Mortain la cause générale de la pauvreté était dans le défaut d'ouvrage. Les chemins y étaient tous difficiles, et les ponts, bien qu'ils ne fussent plus que de bois, étaient en décadence presque générale.
L'état des classes rurales de la Normandie, pour cette première partie du dix-huitième siècle, s'achève par le rapport sur la généralité d'Alençon de l'intendant Pommereuil.
Dans cette généralité, qui offre bien des ressources, beaucoup de forêts, des mines de fer, des terres à bon blé, une élève de chevaux considérable et des prairies abondantes, on rencontre les mêmes causes de souffrances. Les tailles arbitraires, dans leur assiette, sont rarement payées sans contrainte ; les gabelles pèsent beaucoup. Pourtant on trouve dans quelques villes en contact perpétuel avec la campagne des industries spéciales, la draperie, le point d'Alençon, la quincaillerie, surtout les manufactures d'épingles qui occupent 6 à 7000 personnes à Rugles, à Couches, à Laigle. Dans la campagne, c'est le beurre, la volaille.
Quant aux habitants de cette généralité d'Alençon, l'intendant les estime honnêtes , un peu lourds pourtant, attachés de père en fils au même travail, trop dé-
nues d'invention. Ceux dos environs de Séez et d'Argentan sont plus mutins, ceux de Verneuil sont plus paresseux, ceux d'Alençon sont plus intelligents et plus propres à l'action. Tel est du moins le jugement qu'on porte l'intendant Pommereuil.
Dans cette généralité aussi, la retraite des protestants, la mortalité, les milices, ont diminué la population et l'ont tellement appauvrie que la moitié des maisons a péri faute d'entretien; il règne partout une morne tristesse. Pourtant les chemins et les ponts sont généralement en meilleur état, et les foires assez fréquentées.
Arrivons au dix-huitième siècle.
Ici les jugements paraissent se contredire.
Tantôt on parle de ces populations comme étant réduites au dernier degré de la misère, tantôt on peint leur condition sous des couleurs plus favorables.
Nul doute qu'il ne se soit produit une amélioration sous Louis XV pendant certaines périodes. On ne peut méconnaître le progrès qui se manifeste sous le ministère du cardinal de Fleury. Ce ministre favorisa l'agriculture. « Il laissa au temps le soin de cicatriser les plaies du royaume, en traitant, a dit Voltaire, l'Etat comme un corps puissant et robuste qui se rétablit de lui-même. » En 1759, lady Montagu écrit qu'elle trouve un air d'abandon et de contentement répandu dans les campagnes. Plus tard, en 1765, Horace Walpole, avec un peu plus d'optimisme qu'il ne lui est habituel, écrivait : « Je trouve ce pays-ci prodigieusement enrichi depuis vingtquatre ans que je ne l'avais vu. Les moindres villages ont un air de prospérité et les sabots ont disparu. » Ju-
gement difficile à concilier avec d'autres documents qui attestent une situation beaucoup moins satisfaisante, et dont il y a lieu de tenir compte.
La situation des classes agricoles en Normandie aussi bien que dans d'autres provinces n'était plus celle en effet qu'accusaient les rapports des intendants au lendemain du règne de Louis XIV. Le bien put se produire de nouveau, mais d'une façon transitoire. Les mêmes causes permanentes font sans cesse reparaître le mal. Des causes plus spéciales s'y joignirent pour l'aggraver. La Normandie eut beaucoup à souffrir du régime désastreux établi sur le commerce des grains, auquel l'opinion publique infligea le nom flétrissant de pacte de famine. Dans aucune province au dix-huitième siècle n'éclatent plus fréquemment les émeutes causées par la disette réelle ou factice des céréales. Rouen, d'autres villes, les campagnes même et le littoral de la Seine, furent souvent témoins de mouvements séditieux.
On voit sous quelles réserves il est permis alors de parler de l'amélioration. Je répète qu'on la trouve sur certains points du pays, non sur d'autres; en certains moments, mais jamais durable. Il suffit d'une crise pour replonger les populations dans une profonde misère. Le mal imputable au mauvais régime se fait sentir d'une manière continue. Ces populations qui, dans des temps de civilisation bien moins développée, avaient trouvé tant de ressources, ne peuvent user de celles qu'elles possèdent. Et pourtant les circonstances sont bien plus favorables. On jouit de la paix, de la tranquillité publique. Les lumières se sont accrues. D'importan-
les Sociétés d'agriculture ont été créées en Normandie. On remarque un mouvement déjà sensible des capitaux vers la terre. Enfin la puissance même de la mode pousse à l'agriculture. Témoin ce vers connu :
« Choiseul est agricole et Voltaire est fermier. »
C'est au milieu de telles circonstances publiques, sans qu'on puisse expliquer le mal par de grandes guerres, ou par de graves troubles, qu'on voit le Parlement de Rouen s'écrier : « Des hameaux entiers, manquant des choses les plus nécessaires à la vie, sont obligés de se réduire aux aliments des bêtes. » Excès de souffrance momentanés, mais qui sont trop fréquents pour ne pas accuser l'état profondément défectueux des classes agricoles. Vers la fin du règne, ils se manifestent jusque dans les villes par des désordres très graves. A Rouen, la populace, maîtresse de la ville pendant trois jours, pille tous les greniers publics, tous les magasins des communautés, La Révolution gronde déjà.