D'UN MANOIR AU SEIZIÈME SIÈCLE
Nous sortons de la période du moyen âge pour entrer dans la période moderne.
Les campagnes normandes présentent, pendant les deux premiers tiers du seizième siècle, tout le degré de prospérité que <;es temps comportaient et qui ne sera pas de longue durée. On les voit empressées à réparer les désastres de la guerre de Cent-Ans.
Il semble qu'elles aient à cœur de justifier les paroles qu'avait prononcées, dans une assemblée solennelle, le juge de Forez, au sortir de cette longue période de calamités : « Tout pauvre qu'est le peuple, il a encore des ressources. Assurez au laboureur le fruit de ses travaux,
bientôt il se relèvera de son abaissement, se remplira d'une nouvelle ardeur, et la terre se couvrira de moissons. Les vraies richesses d'un état ne consistent pas dans une grande quantité de métaux précieux, mais dans une culture abondante. »
Les métaux précieux eux-mêmes devaient contribuer à ce développement de la culture et du commerce, qui l'ait affluer alors dans la Normandie toutes les monnaies de l'Europe. L'abondance du numéraire favorisa le mouvement des propriétés. Les baux en argent se multiplièrent, tendirent à se substituer déplus en plus au régime ancien de la fieffe.
Comment nous faire une idée un peu exacte de la situation de la classe rurale en Normandie dans cette période du seizième siècle?
Nous pourrions encore compulser un certain nombre de pièces qui indiquent les prix des terres, des rentes, des salaires. Mais nous avons sous la main un travail à bien des égards plus complet.
Ces documents difficiles à réunir, à contrôler de manière à en tirer des résultats d'une précision suffisante, on les rencontre en grand nombre dans un manuscrit important, récemment mis en lumière par un chercheur érudit, qui en a publié de nombreux extraits, accompagnés d'un savant et intéressant commentaire \ C'est à M. l'abbé Tollemer, connu déjà par de fort savants travaux, qu'est dû ce curieux travail. Le manuscrit qu'il
» Ce manuscrit était en la possession d'un propriétaire du pays, M. Raoul de la Gounivière, qui voulut bien le cuuficr à M. ToUcuier.
analyse m'a paru avoir pour l'étendue et la valeur des renseignements sur la vie morale en Normandie, je dirai même en France, une importance de premier ordre.
C'est la vie d'un gentilhomme du Cotentin, retracée par lui-même jour par jour en grande partie, sous la forme d'observations qui accompagnent l'énoncé de ses dépenses. On reconnaît là ces livres de comptes ou de raison, comme on en possède quelques-uns de fort précieux pour le Midi, et qu'a publiés M. Charles de Ribbes.
Aucun n'égale, pour la masse des indications précises, le joiirnal du sire de Gouberville. Ce gentilhomme habitait, non loin de Yalognes, le manoir de Mesnil-au-Yar ou au Val. Les notes dont le journal est rempli continuent de 1552 jusqu'en 1565. Il nous ouvre l'intérieur d'un manoir ; la famille, la domesticité, tout passe sous nos yeux ; il nous fait connaître le prix des objets de consommation : blé, viande, bétail, objets fabriqués, le taux des salaires, et, d'une manière plus générale, l'état des campagnes. Je ne puis que signaler quelques-unes de ces indications qui, réunies pour chaque point, d'une manière plus complète, excéderaient de beaucoup les limites de ce travail \
On est autorisé à affirmer que la situation des campagnes paraît alors assez satisfaisante quant aux moyens de vivre et aux salaires, fort imparfaite en revanche sous le rapport de la sécurité et de la justice.
* Nous avons nous-même publié une élude beaucoup plus complète sui" le journal du sire de Gouberville dans la Revue des Deux-Mondes du 1" mai 1878.
On voit que les domestiques du manoir, au nombre de quatorze, sont bien vêtus; ils portent des chaussures solides, des souliers, dont les prix sont marqués aussi haut que ceux dont le maître se sert pour l'usage quotidien, quoique lui-même soit un homme aux habitudes élégantes, qui paye fort cher tout ce qui est de luxe, et ses vêtements pour les jours de représentation. Ces gens de service ont des chausses qui protègent les jambes contre l'intempérie, de solides et chauds vêtements de laine et de drap. Rien n'indique que ce soit là une situation privilégiée ; loin de là, les journaliers employés au manoir ne sont pas moins bien partagés ; ils montrent ce que peut être alors la moyenne de bien-être d'un paysan.
Il y a une grande abondance de gibier et de poisson, de viande de porc, une assez riche variété de cultures; les salaisons, le pain d'orge et de froment, la viande de boucherie même, existent en quantité notable. La part que prélève sur ces moyens d'alimentation le travailleur agricole dénote un régime où ne manque aucun clément essentiel.
On peut aussi se former une idée assez exacte des salaires. Le sou tournois employé dans ces comptes atteint au moins un de nos francs. Nous voyons les maîtres maçons recevoir pour 9 journées, 18 sous, soit 2 sous. (ou environ 2 francs) par jour ; de simples ouvriers maçons reçoivent 20 deniers par jour. Il faut presque certainement ajouter à ces derniers chiffres tout ou partie de la nourriture; car il est fait mention à chaque instant de comestibles distribués aux ouvriers.
Sans doute il est impossible à cette époque marquée par des révolutions monétaires, qui modifient profondément en quelques années, le pouvoir d'achat d'une même quantité d'argent, d'attribuer à la réduction de ces monnaies en monnaie actuelle une valeur absolument rigoureuse. Mais on peut, à défaut, prendre le prix du blé comme une base d'appréciation, qu'on doit regarder comme d'autant plus sûre, ainsi que j'en ai fait la remarque déjà, que pour les travailleurs le pain représente l'élément le plus essentiel de la nourriture.
Le prix de journée des ouvriers que le châtelain du Mesnil-au-Val occupe à divers travaux varie à peu près entre 8 deniers minimum, 20 deniers, taux assez fréquent, et 2 francs pour les ouvriers d'élite. Ainsi l'ouvrier qui touchait le maximum recevait par semaine ] 2 sous, ou à peu près 12 francs, c'est-à-dire justement la moyenne la plus élevée qu'on trouve pour le boisseau de blé, dont le prix nous est donné année par année dans le même journal.
La journée d'un ouvrier nourri étant dans ces campagnes aujourd'hui de 1 franc, nous dit le savant éditeur des fragments du manuscrit de Gouberville, on doit en conclure que l'ouvrier agricole de ce temps était payé double, et que sa condition était du double plus avan-
tageuse.
Nous ne saurions souscrire à cette conclusion.
Pour qu'une telle appréciation fût exacte, il faudrait d'abord examiner le prix actuel du blé, voir s'il n'y a pas une diminution réelle de ce prix, dont les chiffres de vente ne donnent pas l'idée : en effet, la mouture utilise ,
plus du quart en sus du grain, c'est-à-dire qu'on en tire une quantité de farine bien supérieure. Ainsi, à prix éfîral, un boisseau de blé coûte moins en réalité. Fixer la moyenne du salaire actuel de l'ouvrier agricole nourri à 1 franc, c'est prendre un chiffre un peu faible; de même qu'adopter 2 sols, soit au moins 2 francs pour base de comparaison du salaire, à l'époque dont nous parlons, c'est prendre un chiffre trop fort; on trouve là aussi des salaires au taux minimum de 8 deniers, qui n'équivalent qu'aux deux tiers de la valeur représentée par un sol.
Enfin cette supériorité de condition est bien loin d'être démontrée. De combien de risques de famine, de peste, de guerre, une civilisation plus avancée n'a-t-cllepas garanti le paysan ! Elle le met en possession d'une foule de biens devenus communs, routes dont il use gratuitement, police mieux faite, sans parler même ici de l'abolition de ces charges de toute sorte qui pesaient sur lui à cette époque.
Si l'on prend le gentilhomme qui a écrit ce curieux journal comme type du châtelain campagnard, on se formera aussi une idée en somme avantageuse des rapports des propriétaires nobles avec la masse rurale : il faut pourtant tenir un certain compte du caractère de l'homme. Celui-ci, aisé plutôt qu'opulent, donne peu au luxe; il soulage les indigents, visite les malades, leur prodigue des secours et même des soins attentifs. C'est en définitive une figure pleine de relief que celle de ce châtelain normand, qui a plus d'un trait d'un gentleman f armer; il est fort entendu en affaires, très actif, économe, libé-
rai pourtant, chrétien comme on l'est alors, mais bon vivant, lettré plus qu'on ne pourrait le croire et, selon l'usage, grand chasseur; il prenait part à tous les divertissements de la campagne, à des jeux violents, alors à la mode dans le pays. Maître excellent, mais chef obéi et d'humeur irascible, il a la main prompte comme beaucoup de gens dont il est question dans le même manuscrit, et, lorsqu'il lui est échappé quelque vivacité de ce genre, il note le soir sur son journal les coups qu'il a donnés le matin, avec la même conscience qu'il inscrit les plus petites dépenses.
Comment ne pas dire aussi quelques mots des mœurs dont témoigne ce précieux document? Elles offrent un mélange de bien et de mal. Nulle preuve d'une ivrognerie habituelle. Le libertinage semble peu fréquent dans la classe rurale.
Pourtant la bâtardise n'a rien qui paraisse très déshonorant pour le père des enfants naturels et pour les enfants eux-mêmes; le châtelain a sous son toit un frère et une sœur illégitimes, qu'il traite avec une grande amitié, et qui tiennent dans le château un rang fort honorable.
Il y a dans ces mœurs, on le voit, un fond de bonhomie mêlé de rudesse. Si la majorité des paysans paraît probe, cela ne va pas pourtant sans de nombreux faits qui accusent l'improbité; la passion pour la propriété, passion déjà répandue en Normandie, souvent se traduit par l'appropriation illégitime. Le châtelain a fort à faire de garantir son bétail contre les vols; on dérobe les chevaux comme les poules ; on ne se fait scrupule des délits forestiers. Ce qui est plus grave, le petit propriétaire em-
piète tant qu'il peut sur le domaine commun, sur les chemins, sur telle terre communale dont il enclôt sournoisement une partie, sur les rivières, où d'autorité il établit un moulin. Les moyens qu'emploie, pour réprimer ces délits, le sire de Gouberville, n'attestent pas non plus un respect fort scrupuleux des formes légales.
Accompagné d'une troupe de fidèles serviteurs, il se rend, presque toujours à l'heure de minuit, sur le lieu du délit, comble les fossés, renverse les clôtures indûment élevées, démolit le moulin, et rentre au manoir. Les gens se plaignent; l'auteur de ces exécutions parle de porter l'affaire devant la justice régulière, mais il n'en a garde; tout finit par un appointement, c'est-àdire par un arrangement entre les deux parties. A ces traits qu'on joigne le peu de sûreté que présentent les voyages à cause des vols à main armée, les batailles perpétuelles où figurent l'épée, la dague et le bâton, et où on s'entre-déchire, sans excepter les femmes qui se battent avec les hommes, on verra, à travers bicR- des détails satisfaisants et honorables, que ce qui manquait le plus même dans les temps les moins éprouvés, c'était, avec une bonne police, le respect scrupuleux des droits, c'était la sécurité, c'était la justice.
Quelle preuve de ce manque de sécurité dans la manière brusque dont se termine ce journal ! Comme on y voit bien les désastres auxquels les campagnes étaient exposées! Le châtelain, suspect de protestantisme, est obligé de fuir; le meurtre et le pillage sont partout; les modestes demeures rurales sont ravagées comme le château ; les ventes cessent; les paysans comme les gentilshommes
LES POrULATIONS AGP.ICOLES DE LA NORMANDIE AVANT 1789. 75
redoutent pour eux el pour leurs champs les bandes du chef huguenot Montgommery et du chef catholique Matignon. C'était en quelque sorte ici le commencement de ces guerres; ce n'est qu'en 1562 et 1565 que le pays normand subit ces ravages qui devaient s'exercer jusqu'au règne de Henri IV. Il y a Là comme ailleurs des actes de farouche fanatisme et de vandalisme, mais la grande masse voudrait se tenir le phis possible en dehors des partis.
On voit même les paysans, dans les derniers temps des troubles, prendre une détermination qui peint à la fois leur énergie et leurs instincts paisibles. Fatiguées de ces désordres, plus politiques encore que religieux, qui ne cessaient de les inquiéter dans leurs travaux, et de les atteindre dans leurs intérêts, les populations rurales formèrent des associations dont le but était de chasser les premiers, quels qu'ils fussent, catholiques ou protestants, qui commettraient des dégâts ou préluderaient à quelque agitation.
De telles associations en vue de contraindre au repos des partis agitateurs ne se voient alors que dans cette province et aussi dans le Limousin ; on en a noté l'existence sous les noms de Caristes, de Razets, de Gauthiers *.
• V. sur cette époque, et d'une manière générale, les savants ouvrages de M. Dareste et de M. Doniol sur V Histoire des classes rvralcs en France.