CRIMINALITÉ — L'INTEMPÉRANCE ET SES PROGRÈS — L'ALCOOLISME
Les instincts et les traits essentiels du caractère sont restés les mêmes, tout en subissant des modifications appréciables. Le Normand aventureux d'autrefois a disparu. Mais , si les Normands ne courent plus le monde pour chercher fortune , ils quittent volontiers leur village pour améliorer leur position. On en trouve beau-
coup dans les industries et dans le commerce des villes. La librairie en compte un assez grand nombre à Paris, Ce qui peut rester d'humeur aventureuse se dépense dans la pêche côtière ou dans la marine du commerce. A défaut des colonies lointaines, quelques ares de terre fécondés à force de travail ; au lieu de l'humeur conquérante d'autrefois, l'ardent désir d'arrondir le petit domaine. L'intérêt calculateur et l'humeur processive demeurent, bien quQ celle-ci ait diminué. Il n'est pas rare de voir les paysans, à table par exemple, au cabaret même, comme sujet de conversation et par passe-temps, poser des cas litigieux. On s'anime, on s'échauffe sur ces cas imaginaires. Ajoutons qu'en fait, Rouen et Caen restent au nombre des cours où il se plaide le plus d'affaires civiles : ce qui peut s'expliquer d'ailleurs pour la plupart des cas par la variété comme par l'importance des intérêts engagés. La petite propriété se montre aussi d'une susceptibilité que n'égalent pas toujours ses propres scrupules dans les questions de limites. Néanmoins le paysan hésite davantage à s'abandonner à sa vieille passion : il obéit moins aux conseils de l'esprit de chicane; il sait ce qu'il en coûte, et, plus qu'autrefois, il accepte un arbitrage avant de recourir aux tribunaux.
Nul doute aussi que les mœurs ne se soient adoucies dans les campagnes normandes. Les rixes sanglantes, jadis si multipliées, y sont beaucoup moins fréquentes et moins dangereuses. Sans les excitations de l'intempérance, elles auraient presque cessé d'exister. Les habitudes sont moins grossières. La classe rurale enfin, et ce trait mérite d'être noté, ne manque ni de tenue , ni de
dignité. Le paysan, animé d'un certain sentiment d'indépendance, sent sa valeur. Il compte plus qu'en beaucoup d'autres provinces avec l'opinion. Sa fierté endurerait mal une offense. Elle se montrerait plutôt susceptible à l'excès.
Le progrès moral est pourtant dans les campagnes normandes loin d'être en rapport avec le progrès matériel.
Non qu'il faille habituellement accuser en lui-même le développement du bien-être, qui suppose et entretient certaines qualités, comme les habitudes laborieuses et l'épargne. iMais l'aisance peut venir aussi trop facilement. C'est plus d'une fois les cas des populations herbagères. Dans ce genre de culture il semble que l'homme n'ait souvent qu'à attendre le produit. Il en résulte des tentations inhérentes aux longs loisirs, et celle qu'amène la richesse acquise sans efforts suffisants. La classe des laboureurs a aussi ses vices; mais elle est mieux préservée par le travail incessant. Au resle il faut distinguer chez les herbagers la partie la plus riche , c[ui forme une élite, et qui échappe aux défauts dont la classe des laboureurs est fréquemment atteinte.
Nous signalerons encore un cas où le bien-être peut devenir corrupteur et l'est devenu en effet plus d'une fois : c'est , pour les ouvriers agricoles , l'élévation trop soudaine des salaires dans une proportion notable. Ces hausses subites profitent en général plus aux jouissances de mauvais aloi qu'au solide bien-être et à l'épargne, ce qui n'est pas vrai en général des salaires élevés qui naissent d'une amélioration graduelle. Enfin le bien-
être accroît les responsabilités. Si on ne fait entrer en ligne le sentiment du devoir et de la famille, n'est-il pas inévitable qu'on se livre aux jouissances matérielles? Ni le travail, ni la propriété ne sont des préservatifs suffisants, Conciliables avec l'égoïsme, ils ne produisent pas cette idée du devoir, cet esprit de secours et de sacrifice qui demandent d'autres leçons.
Sauf dans certaines régions, le sentiment religieux a baissé, et la moralité s'en est ressentie. Le scepticisme à l'égard du surnaturela gagné les campagnes, et bien entendu ce n'est pas le spiritualisme philosophique qui remplace la religion. Peut-être l'enseignement religieux n'est-il pas toujours bien approprié aux besoins des populations rurales. Le mélange de la polilique a dans ces derniers temps fait tort à la religion. Le paysan normand ressent un éloignement marqué pour tout ce qui lui paraît de nature à menacer les principes et les résultats de la Révolution à laquelle il doit l'égalité civile et la possession du sol. Ce sentiment est ombrageux à l'excès, mais il est imprudent de le heurter de front, dans l'intérêt même des croyances. Le prêtre n'inspire au reste dans ces campagnes aucune de ces antipathies qui tiennent à sa robe, et qu'on rencontre dans le peuple des villes. On lui fait bon accueil. On l'admet au foyer, on l'invite aux fêtes de famille, mais on fréquente peu l'église.
Signalons d'abord les atteintes positives que la moralité reçoit dans les classes agricoles, c'est-à-dire les vices, les crimes et les délits qui tombent sous l'observation et sont du ressort de la statistique. Nous n'ou-