‹ La Normandie (passé et présent)Chapitre 15 sur 84 · ÉTAT MORAL. — L'INTEMPÉRANCE · texte numérisé non relu

ÉTAT MORAL. — L'INTEMPÉRANCE

seulement de l'eau-de-vie faite avec le cidre, mais fabriquée avec le grain, la betterave, la pomme de terre, etc. Ces dernières eaux-de-vie sont encore plus dangereuses. On abuse de l'alcool connu sous le nom de trois-six pins ou moins mêlé à d'autres substances. Le cultivateur aisia chez lui du cidre très fort dont l'effet sur le cerveau ne tarde pas à se faire sentir. Celui que l'on consomme ordinairement est, en général, trop faible pour causer l'ivresse ; pourtant le cidre reste une des boissons enivrantes dont on abuse, mais daiis une proportion aujourd'hui beaucoup moindre. U alcoolisme a pris le dessus.

Il y a sans doute des raisons qui expliquent cette augmentation considérable de l'ivrognerie. Le climat on reste une des causes; mais elle a toujours existé; l'absence de vie morale supérieure, de distractions peut-être suffisantes et de relations sociales, de tout ce qui tire l'homme du cercle un peu monotone et borné des occupations matérielles, ne peut être exonérée d'une part notable de responsabilité. On ne peut cependant ne pas attacher une importance extrême au bas prix de l'alcool, et à son action toxique, comme à sa puissance enivrante. Il suffît ici d'un petit volume de liquide pour exercer de cruels ravages. L'ivresse arrive vite, elle vient dans des conditions désastreuses et qui tendent à en faire prendre l'habitude. Qu'on prononce ici les mots de corruption, de dépravation, soit; mais les qualités funestes de l'alcool créent un genre de tentations et de dangers que n'ont pas connu nos pères.

Ne serait-il pas urgent d'avertir les populations par des instructions spéciales?

il8 LES POPULATIONS AGRICOLES.

La science ne permet plus qu'on se fasse illusion sur les lésions de toute sorte qui résultent pour l'organisation de l'abus de l'alcool. L'appareil digestif s'en ressent de la manière la plus grave. Tout est atteint, l'estomac, les intestins, le foie ; le sang est profondément altéré; les poumons sont souvent lésés. Les lésions du système nerveux sont effrayantes, et, portant, disent les spécialistes, sur l'axe cérébro-spinal, elles y causent de vrais ravages. Les reins sont eux-mêmes parfois atteints. En Normandie, un savant, M. Isidore Pierre, professeur à Caen, a montré que les eaux-de-vie du commerce contiennent en proportions variables un certain nombre d'alcools d'origines diverses et qui équivalent à un empoisonnement*.

Le grand nombre des cafés et cabarets dépasse toute mesure. On en trouve jusqu'à dix et quinze dans des communes de trois cents âmes. Sans doute des établissements plus considérables et moins nombreux réuniraient souvent une clientèle aujourd'hui dispersée. Mais ils se prêteraient mieux à la surveillance et n'obligeraient pas en quelque sorte de misérables débitants, pressés par la concurrence et chargés chacun de frais spéciaux, à frauder sur la qualité des boissons. Les liquides seraient moins altérés, la police mieux faite; les établissements dirigés par des chefs plus honorables prendraient moins facilement le caractère de mauvais lieux.

Aujourd'hui les autorisations sont accordées très faci-

' Voir aussi la brochure : Recherches expérimentales sur la puissance toxique des alcools, par MM. Desjardin-Beaumetz et Audigé, communicatiou faite au congrès international pour l'étude des questions relatives à l'alcoolisme.

ETAT M OPAL. — L'INTEMPERANCE. 119

lement. C'est un avantage pour le fisc. C'est un dommage pour la morale. La question se pose ici entre la réglementation qui, si elle est maintenue, devrait être plus efficace, et la liberté pleine et entière. Je ne discute pas la question. J'affirme seulement que la presque lotalité des propriétaires et des fermiers, avec qui j'ai eu l'occasion d'en parler, sont pour la limitation du nombre, au nom de la morale et de la santé publique qui viennent misérablement écbouer à ce triste écueil.

De quelque façon que la question soit résolue, je fais (les vœux pour que le nombre de ces lieux de consommation et de réunion soit sensiblement restreint. Le serat-il par des mesures directes? Le sera-t-il par la concentration qui s'est produite dans certaines industries ou commerces naturellement? Rien n'annonce un tel mouvement. La multitude des débits a pris les proportions les plus excessives, et ne présente que des inconvénients, parce qu'ici la concurrence même augmente les frais généraux par la quantité des établissements et pousse à sophistiquer les boissons. J'ai trouvé les propriétaires et les fermiers d'humeur très irritable sur ce chapitre. Ils souffrent de ces vices et comme honnêtes gens et comme intéressés, puisqu'ils sont obligés à leur grand préjudice d'employer des ouvriers livrés à l'ivrognerie.

L'intempérance trouve un autre excitant dans l'accroissement du nombre des marchés. Je dis des marchés plutôt que des foires. Celles-ci ont perdu en importance; mais toute localité veut avoir ses marchés. Ce sont des motifs perpétuels de déplacements, des causes de mauvaises habitudes pour les petits propriétaires, les petits

i20 LES POPULATIONS AGRICOLES,

cultivateurs, les moyens propriétaires aussi. C'est au café que tous traitent leurs affaires. Bientôt ils s'accoutument à y aller sans motifs. Les ouvriers agricoles s'y rendent eux-mêmes ces jours-là ou vont dans les cabarets. Ils y trouvent une occasion d'excitations funestes et de dépenses. L'eau-de-vie n'était autrefois que l'accessoire du café que l'on consomme à propos de tout marché et que l'on joue; elle est devenue de beaucoup le principal, soit qu'on la mêle au café, soit qu'on la boive pure.

Encore une fois la race souffre : j'en ai recueilli l'assurance sur les lieux mêmes. Un instituteur nous disait, dans l'Eure: « Je distingue très^ souvent, par les difficultés que j'éprouve dans l'instruction d'un enfant, les familles dont les membres s'adonnent à la boisson. Il est rare que les enfants d'ivrognes n'aient pas une hébétude précoce. » — On nous cité, près de Concbes, des ménages brouillés, mis dans la gêne par l'ivrognerie : « Non seulement cet abus est ici une cause d'affaiblissement pour l'intelligence de ceux qui s'y abandonnent et pour leur progéniture, nous dit-on, majs il est la ruine des ménages par la discorde qu'il fait naître entre les époux et par les dépenses qu'il entraîne. Il constitue dans l'intérieur des familles le plus grave obstacle à l'aisance, que devrait assurer, non seulement dans le présent, mais pour l'avenir, l'amélioration des salaires et celle des profils. » — Enfin les rapports mêmes des maîtres et des serviteurs ou employés en sont aigris : « La mésintelligence, nous assurent les mêmes témoins, entre certains cultivateurs et leurs ouvriers s'en est fort accrue ; leurs querelles s'échauffent sous l'empire des

ÉTAT MORAL. — L'IKTEMPERANCE. 121

excitations alcooliques. » — Un fermier moins scrupuleux et, nous le croyons aussi, moins bon calculateur que ceux de ses confrères qui déplorent ce vice chez les travailleurs ruraux, faisait cette autre observation : « Ne criez donc pas contre les cabarets; si les ouvriers ne s'y ruinaient pas, la main-d'œuvre serait à tel prix qu'il nous faudrait cesser la culture. » Propos peu moral assurément, car on ne doit pas se réjouir du mal, même quand on croit en profiter, mais expression brutalement exacte de l'action profonde que l'ivrogneri»^ exerce sur le sort des ouvriers ruraux.

La partie ouvrière dès populations agricoles est la plus atteinte en effet par ce fïéau. Son ignorance et sa grossièreté laissent toute latitude aux influences de climat, de tempérament, comme aux conséquences abrutissantes de la lourde ivresse puisée dans ces boissons : ivresse sans gaité, sans expansion, tantôt bruyante, tantôt taciturne, toujours bestiale.

Le café et le cabaret n'en sont pas les seuls théâtres. Le foyer même n'en pnéserve pas toujours. Les propriétaires ont dans les caves leurs réserves d'eau-de-vie. C'est une tentation pour la femme qui reste à la maison, pour les journaliers, pour les domestiques; le cultivateur a fort à faire de mettre ses tonneaux à l'abri des larcins.

En somme, le mal est grand, et on en voit l'influence dans les attentats aux mœurs, dans les actes de brutalité et de violence qui se manifestent par les coups et blessures. Dans la Seine-inférieure ce sont surtout les grandes villes qui en souffrent. Rouen possède en ce genre une

triste notoriélé. Pour les populations rurales, l'Eure et le Calvados sont surtout infectés de ce mal. Il s'y traduit trop souvent par ces maladies que connaissaient peu autrefois les campagnes. Les affections nerveuses, le delirwm tremens^ la folie qui naît de l'alcoolisme sont des fléaux contemporains et ils vont croissant.

Dans une maison hospitalière près d'Evreux, qui reçoit des aliénés, le nombre de ceux qui le sont devenus par suite d'excès d'intempérance, est la preuve convaincante du développement de ce fléau dans les campagnes de l'Eure.

Il est attesté de la même manière, et sur une plus grande échelle encore, dans le Calvados, par une statistique, due à M.Lunier, inspecteur-général duservicedes aliénés, qui contient sur ce sujet les renseignements les plus instructifs. Dans le Calvados seul, les cas de folie provoqués par des causes alcooliques atteignent l'énorme proportion de près de 30 pour iOO sur le nombre total des fous renfermés dans les maisons spéciales. Combien un tel chiffre suppose de gens dont la raison est plus ou moins troublée, les facultés altérées, sans que la folie soit positivement déclarée! Les suicidessont aussi la conséquence trop fréquente de ces excès.

Difficile à prévenir et à réprimer dans les villes un tel lléau l'cstplus encore dans les campagnes. Jusqu'oùpeut s'exercer ici utilement l'action de la loi? Quels moyens moraux peuvent l'y combattre avec efficacité? Ces queslions occupent aujourd'hui tous les esprits prévoyants, L'Académie des sciences morales n'a pas oublié ce grave ol difficile problème de morale pratique; elle en a fait

Page 1