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ÉTAT MORAL. — LA FAMILLE

certains ouvriers. Nous en avons vu des exemples dans l'Orne, el le même fait seproduitplusou moins partout. Les enfants d'ouvriers restent souvent jusqu'à leur majorité, et même au delà, dans la dépendance du père de famille, et font bourse commune de leurs salaires. lien est ainsi plus fréquemment encore pour les fils de fermiers, qui ne s'éloignent de leur famille que pour se marier et créer un nouvel établissement.

L'opinion publique se préoccupe à juste titre de la dépopulation qui se fait sentir dans la Normandie. Cette dépopulation tient souvent à des causes particulières qui ne dépendent pas tout à fait des individus. Mais il faut faire ici une grande part à la volonté.

On est résolu à ne pas avoir d'enfants, ou du moins à en limiter le nombre autant que possible,

Tantôt l'égoïsme est le motif déterminant; on craint de diminuer ses revenus et ses jouissances en augmentant ses charges. Tantôt on agit en vue de ses héritiers; on redoute de priver l'unique enfant, ou le petit nombre de ceux qu'on a, d'une partie de la succession. On ne veut mettre au monde en un mot que des hommes aisés, heureux, on le croit du moins, et qui ne soient pas exposés à déchoir de la situation où ils sont nés.

Tel est le calcul qu'on ne craint guère d'avouer, et qui ne saurait ici s'appuyer sur l'indigence. Ce sont les moins pauvres en effet qui se livrent à ce calcul, ce sont ceux-là mêmes dont l'intérêt général ferait désirer qu'ils fissent souche de familles nombreuses, propres à représenter cette bonne moyenne de capacités et de qualités qui fait la valeur d'un peuple. Combien il est

désirable qu'ils lèguent un tel héritage à leurs enfants avec un bien-être, modeste sans doute, un peu diminué peut être, mais avec cette instruction et ces exemples de travail et d'économie qu'il ne dépend que d'eux de leur donner! Les occupations ne manquent pas. Dans la plupart de ces campagnes on réclame des bras et des intelligences au service de la culture. Je suis obligé de reconnaître ici un des signes de l'importance vraiment exagérée, et trop matérialiste, attachée par le cultivateur normand à la possession de la terre. L'homme, avec ses facultés, avec tout ce qu'il porte en lui de forces productives naturelles et acquises, a fini par s'effacer devant l'idée prépondérante de la propriété matérielle. Il semble abdiquer devant cette prévoyance à courtes vues qui veut à tout prix tenir son gage à l'avance non seulement pour le propriétaire actuel, mais pour les générations futures. Une telle manière d'envisager la vie humaine supprime la confiance dans l'avenir ; elle finirait par tuer dans son germe toute énergie créatrice. A force de mesurer la quantité des naissances à celle des tâches actuelles et des places que le sol offre sur un territoire restreint, on anéantit l'esprit inventif, on arrête le mouvement hardi et fécond qui pousse à s'ingénier et à se frayer des routes nouvelles, tantôt au loin, comme pour les anciens Normande, par la colonisation qui féconde le globe, tantôt par les accroissements de l'industrie humaine qui tient en réserve les ressources de découvertes et d'acquisitions inespérées, mais infaillibles. C'est ce que le bon sens naïf de l'humanité, confiant dans la sagesse des lois du inonde économique et moral, a toujours désigné par cette

simple et touchante expression : la foi en la Providence. Il serait funeste que les défiances d'un calcul préoccupé d'empêcher les hommes de naître aient ce résultat étrange et imprévu de faire sortir la stérilité de l'aisance elle-même!

Les faits n'attestent que trop en Normandie la portée effective de ces calculs. Il ne s'agit pas seulement d'un ralentissement dans l'augmentation normale de la population, mais d'une diminution très appréciable par l'amoindrissement du nombre des naissances, auquel se joint dans plusieurs régions l'accroissement sensible du chiffre dans la mortalité.

Il n'y a qu'une exception à faire : la Seine-Inférieure, où quelques villes ont profité du courant de l'émigration. Le département de l'Eure comptait, en 1872, trois cent soixante-dix-sept mille huit cent soixante-quatorze habitants; il n'en comptait plus, en 1876, que trois cent soixante-treize mille six cejit vingt-neuf. Cela équivaut, dans l'espace de quatre a^nnées, à une diminution de quatre mille deux cent quarante-cinq.

C'est au reste un fait qui continue, et dont l'Académie des sciences morales a été entretenue dès 1862, dans un savant mémoire par M. Louis Passy. Dès lors on pouvait en mesurer la croissance et l'étendue. — « A partir de 1850, vous disait l'auteur de ce mémoire, et même jusqu'en 1846, la population (qui n'avait pas ctssé de s'accroître depuis 1800) reste stationnaire. Elle varie à chaque recensement de mille habitants tantôt en plus, tantôten moins. A cette époque le département de l'Eure était dans la situation la plus prospère, et, s'il était vrai

que la population s'élève toujours avec la richesse, le département de l'Eure aurait, dès cette époque, dépassé le chiffre de quatre cent trente mille habitants, qu'il n'a jamais atteint. A partir de 1846, le spectacle change. Tout à coup la population décroît, et, avec une rapidité extraordinaire, retombe au-dessous du chiffre qu'après les guerres, les troubles, les ravages delà Révolution, lui accordait le recensement de 1801. En vingt ans, le département de l'Eure perd vingt-sept mille habitants; en quinze ans, vingt-cinq mille. »

Yoilà le fait dans toute sa force. Il n'a pas cessé depuis 1862 d'accuser une gravité croissante et de mettre au jour la cause véritable, sur laquelle on avait paru hésiter d'abord. On attribuait l'affaiblissement numérique de la population ta l'émigration dans les villes de Rouen, du Havre, de Paris, où la domesticité, divers métiers, le commerce, surtout l'industrie du bâtiment, faisaient affluer un assez grand nombre d'habitants des campagnes. Mais pour l'Eure un contre-courant d'immigration compensait au moins ces pertes. L'augmentation des décès ne pouvait non plus expliquer cette décroissance numérique. De 1852 à 1856, la moyenne des décès avait été pour la France de un sur quarante-cinq; ce chiffre s'appliquait exactement à l'Eure, où l'on observait en outre que la vie moyenne est au nombre des plus longues que l'on constate en France. On se trouvait donc en présence d'une seule explication possible, l'affaiblissement numérique de la population par la décroissance dans le nombre des naissances.

Elles donnaient en effet une naissance en France par

55,70 habitants, et seulement une naissance par 44,65 pour le département de l'Eure.

La comparaison du chiffre des naissances avec les mariages pour la moyenne de la France et l'Eure, l'abaissement considérable du nombre des jeunes gens sur la liste du recrutement, aboutissaient à la même conclusion. Ce résultat, de clairvoyants observateurs l'avaient annoncé à partir environ de 1850', et il avait été précédé au dixhuitième siècle, non par une diminution, mais par un ralentissement d'augmentation, que des esprits éclairés n'hésitaient pas non plus à rapporter à la continence volontaire.

Ce n'est pas le seul département qui justifiait cette prédiction. La dépopulation de plus en plus allait s'étendre au Calvados, à l'Orne, à la Manche. Dans la Seine- Inférieure elle-même, les campagnrs voient aujourd'hui les décès dépasser les naissances. Ainsi, pour la population rurale en Normandie, le fait est général.

Nous ajouterons des renseignements plus précis encore pour le Calvados. Ils résultent d'une note intéressante publiée par M. Girault, professeur à la Faculté des sciences de Caen, membre de la commission de météorologie et de statistique, sur le mouvement de la population,

' M. Louis Passy cile on preuve de cette assertion une lettre écrite en 1851 par un homme de grand sens, cultivateur dans le Vexin, lettre aujourd'hui déposée aux archives de l'Eure : <> L'économie, y éUiit-il dit, est portée à un point que les familles s'observent afin de n'avoir que peu d'enfants. De 1780 à 1810 et antérieurement, il y avait beaucoup plus d'enfants dans les familles ; il n'était pas rare d'en compter depuis quatre jusqu'à dix. Ainsi je crois que la population des pays ruraux tend plutôt à diminuer qu'à s'accroître. » — Cette lettre était adressée par M. Legrand père à M. Antoine Passy, alois préfet de l'Eure,

132 LES POPILATIONS AGRICOLES.

d'abord del855àl873. L'inspection des tableaux, dressés d'une façon ingénieuse, met en évidence des résultats qui, on va le voir, justifient de tels détails.

De 1855 à 1863 et de 1865 à 1875, le nombre des décès dépasse celui des naissances dans tous les arrondissements; il en est de même pour les cantons, en exceptant ceux de Douvres, Isigny, Pont-l'Évêque et Trévières, de 1853 à 1863, et seulement celui de Pontl'Évêque de 1863 à 1873 ; il en est de même encore pour les villes, en exceptant Condé, Isigny et Trouville, de 1855 à 1865, et seulement Trouville dans la période suivante.

Si on jette les yeux sur les trente-quatre cantons du Calvados, en passant de la première période (1855-1865) à la seconde (1865-1875), on constate que, dans un seul canton, celui de Saint-Sever, le nombre des naissances augmente et celui des décès diminue.

Dans quatre cantons (Bény-Bocage, Caumont, Douvres et Yassy), le nombre des naissances et celui des décès diminuent simultanément ; dans huit autres, ceux de Cambremer, Dozulé, Isigny, Lisieux, Livarot, Mézidon, Pont-l'Évêque et Thury-Harcourt, le nombre des naissances et celui des décès augmentent simultanément ; enfin, dans les vingt et un autres cantons, le nombre des naissances diminue, en même temps que celui des décès augmente.

Quand ce résultat cessera-t-il de se produire? 11 persiste de 1872 à 1876 ^ En 1872, la population du

1 Les chiffres de 1878 donnent la même diminution.

Calvados, du chiffre de 454 012 est, dans le dernier recensement en 1876, tombée à celui de 450 220; c'est, en quatre ans, une nouvelle perte de 5795 habitants : proportion moindre que celle de l'Eure, mais bien considérable aussi, et dont on a le droit de s'inquiéter.

Est-il aussi facile dans ce résultat général d'expliquer le surcroît des décès que la diminution des naissances ? Non assurément. Plus d'une fois ici l'esprit hésite : il s'agit en effet de trouver d'autres raisons que des causes de mortalité commîmes à toute la France. Ces raisons peuvent être complexes pour la Normandie. Une part de cette mortalité tombe dans quelques parties du pays sur les enfants nouveau-nés.

Dans telle région nous avons entendu accuser l'industrie exercée sans conscience et sans humanité par des nourrices mercenaires, auxquelles les villes ne craignent pas de confier leurs enfants, et qui trahissent par leur manque de soin trop souvent systématique la confiance des familles. Un propriétaire de l'Eure, ému des symptômes de démoralisation qui se manifeste dans la région qu'il habite, nous disait : « Ces femmes, pour qui la maternité elle-même fut quelquefois un calcul, ces femmes qui ne songent qu'à augmenter le nombre de leurs nourrissons, montreraient à elles seules à quel point la moralité ici est atteinte dans la classe rurale. La mortalité causée par le manque de soins de leur part est énorme. Elles touchent dès le début une entrée en nourriture et le premier mois; aussi n'ont-ellcs d'autre intérêt que celui de recommencer. Elles ne peuvent obtenir de nourrisson que sur certificat du maire ; mais

il est bien peu de maires, dans les petites communes, qui refusent ce certificat. » — a II y a beaucoup à faire à cet égard, ajoutait-il. On devrait aussi tenir la main à ce qu'aucun nourrisson ne soit confié à des femmes qui ne peuvent les nourrir de leur propre lait. On les leur confie pour les nourrir au lait de vache, et il n'en est pas une sur dix qui ait une vache. » Peut-être faudrait-il ajouter à ces sages paroles que la première réforme doit commencer par les parents assez imprudents pour livrer leurs enfants h des femmes qui présentent si peu de garanties.

S'il faut faire une certaine part à cette cause de mortalité, elle est toutefois limitée; il en est de bien plus graves, et en présence des progrès de l'hygiène et d'une meilleure alimentation, on est encore forcé d'y placer l'in tempérance.

Vainement en effet nous avons cherché une autre explication plausible ; en vain nous avons défalqué ce qui revient, dans ce chiffre funeste, à l'année calamiteuse 1871 , et à des années éprouvées par des épidémies ; ces maladies n'ont fait que prélever un tribut anticipé ; l'équilibre rompu par elles a paru vite tendre à se rétablir. A nos questions réitérées, on n'a pu trouver une réponse satisfaisante sur l'augmentation de mortalité.

11 nous paraît donc difficile d'échapper à cette conclusion que, si c'est volontairement que les naissances diminuent, c'est volontairement aussi, c'est-à-dire en parlie par leur propre faute, que les hommes meurent ici en plus grand nombre. Ainsi la même cause ferait naître des enfants hébétés; elle disjoindrait les ménages ; elle

aurait le libertinage pour conséquence fréquente; elle multiplierait les cas de folie ; elle épuiserait les facultés productives de riiomme valide; et, quand elle aurait exercé tous ces ravages, elle élèverait h ce point le nombre d'une mortalité prématurée que cela deviendrait une source de dépopulation !

Je n'hésite pas à insister sur ce sujet. Il mériterait à lui seul une enquête plus particulière. Nous avons signalé des faits, cité des chiffres. Complétons ces indications. Nommons rOrne, qui voit sa population décroître dans la proportion de 800 habitants par année ; l'émigration, il est vrai, y entre pour une certaine part. Si les naissances restent supérieures aux décès, c'est de peu, et ce résultat ne se produit pas dans tous les cantons. A Fiers, avec une moyenne de naissances de 262, on trouve une moyenne de décès de 241 : mais c'est une exception ; Fiers, et la Ferté-Macé, qui voit aussi uncer. tain accroissement, sont deux centres industriels. Il n'est pas moins vrai que la population de tous les cantons ruraux diminue.

La Manche elle-même présente la même diminution des naissances sous l'empire des deux mêmes causes, stérilité volontaire, émigration, bien que la première cause n'ait pas dans tous les arrondissements la même influence qu'ailleurs, et que la tradition des nombreuses familles s'y soit mieux maintenue chez les cultivateurs. Il est à remarquer que dans la Manche la population rurale présente un moindre abaissement du chiffre des naissances dans les campagnes que dans les villes.

Peut-on espérer de voir la cause volontaire qui amène

la diminution des naissances perdre de son intensité? Assurément ce serait une espérance consolante pour l'avenir. Malheureusement la restriction volontaire du nombre des enfants trouve des défenseurs systématiques. Peu s'en faut que ceux qui la pratiquent ne l'élèvcnt à la hauteur d'un principe, ne la glorifient comme un devoir. C'est à ce sophisme qu'il faudrait s'attaquer dans ces populations en joignant à la morale la considération d'un intérêt mieux entendu. La Normandie peut encore beaucoup peupler sans s'appauvrir. Ce qu'on nomme sage prudence est ici généralement un mauvais calcul. On a cité des exemples en France même, qui montrent la prospérité et l'accroissement numérique marchant de concert: tel le département du Nord, le plus riche de tous, après la Seine, et celui où la population s'accroît le plus vite. Le département du Pas-de- Calais, celui de la Loire, sont dans le même cas. Que sera-ce si on évoque l'étranger? L'Angleterre, la Belgique, les pays les plus prospères de l'Europe, sont aussi ceux où la population fait le plus de progrès.

Soutiendra-t-on que la Normandie est assez peuplée? Non, encore une fois, car la population y manque de densité sur beaucoup de points, et la culture, sans parler des débouchés offerts par l'industrie pour un excédent de population, a encore bien des perfectionnements à réaliser. Or, l'esprit de progrès se concilie peu avec un état stationnaire ou rétrograde de la population, qui a cette conséquence que chacun risque de vivre dans une routine immobile sur son petit domaine où il trouve à subsister.

, Une autre considération trop inaperçue achèverait de condamner la diminution des naissances en tant qu'elles résultent du célibat. Ce n'est pas, il est vrai, le cas le plus fréquent en Normandie. Mais la remarque ne trouve pas moins à se placer. On sait que la criminalité a été reconnue environ triple chez les célibataires. Il est probable que ceux qui, dans le mariage, n'en acceptent pas les charges, tombent en partie sous la même loi. Ils sont plus oisifs, plus adonnés à l'intempérance et au libertinage, des lors plus exposés à ne pas trouver dans le mariage les freins qui retiennent sur le pente des crimes et des délits. On peut remarquer — observation qui aurait une grande portée si elle se généralisait — qu'en fait les départements dont la dépopulation s'accroît sont ceux aussi dont le chiffre de criminalité présente le plus haut développement.

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