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DANS LES CAMPAGNES EN NORMANDIE

Le travail agricole ne se présente pas toujours en Normandie à l'état de profession exclusive. Parfois au travail des champs s'unit l'exercice de quelque industrie. Ce caractère mixte fournit un type à étudier. 11 est rare qu'on n'y trouve pas des avantages économiques marqués. Souvent, à l'aisance qui en résulte se joignent des

liabitudes dont la morale n'a qu'à se louer. Nous avons pu observer en Normandie de frappants exemples de ce genre.

Tels sont les tisserands campagnards. Il en existe un assez grand nombre aux environs d'Elbeuf, dont on a pu louer l'inlelligence et l'habileté. Ils donnent leur temps au travail de la laine, généralement assez sûr et régulier. Ils réservent les heures qui leur restent au soin de leur jardin. Ils s'acquittent avec une grande dextérité d'une tache souvent délicate. Les plus assidus arrivent à tirer de leur navette une somme de huit à neuf cents francs par an. Des jeunes filles gagnent une moyenne de cinq à six cents francs. Il arrive fréquemment (la proportion varie de 50 ou 60 pour 100 selon les communes) que le tisserand campagnard est propriétaire de la maison qu'il habite, avec la petite cour plantée de pommiers ou le jardin qui lui sert d'annexé. Il y trouve sur place quel({ues légumes, les œufs de la basse-cour, la chair du porc qu'il élève.

Cette situation plus favorable^ s'est manifestée bien souvent par la transformation de ces demeures rustiques. Il n'était pas rare autrefois de les voir réduites à une seule pièce ; sur une aire à peine battue s'entassait le mobilier de la famille ; une soupente, un grenier étaient les seules séparations ménagées entre les sexes. On les voit aujourd'hui accrues de plusieurs pièces, bien ménagées , bien séparées. Fréquemment aussi on trouve

* Il y auniit même quelquefois, nous assure-t-on, un désir Iroj) vif de devenir ainsi propriétaire; on s'cndoUerait en ce cas, el la renie de la maison s'ensuivrait dans des conditions désastreuses.

des maisons nouvelles, ayant un atelier complètement à part du reste du domicile, chauffé par un bon poêle, pourvu d'un bon carrelage.

Toutes ces améliorations ont eu quelques heureux effets moraux. La tenue personnelle est meilleure, la mise moins pauvre; l'esprit a gagné en mouvement, acquis quelques lumières. On est devenu moins grossier. M. Louis Reybaud craint que la probité n'ait souffert de ce genre spécial de travail qui prête aux fraudes. iVous l'avons entendu contester à Elbeuf même. On nous affirme que ces hommes valent au moins les autres gens de la campagne. Ils ont le privilège, quoique appartenant à l'industrie, de vivre aux champs, ce qui vaut mieux que le séjour dans une ville industrielle qui a fait bien des progrès, mais où on signale encore trop souvent la corruption précoce dans le sexe féminin, l'intempérance chez les hommes.

Nous rencontrons le même mélange de travail industriel et de travail agricole dans nombre d'autres localités. Il est fréquent sur les bords de l'Andelle, de l'Eure, de riton, de la Risle. Là aussi fleurit la fabrique rurale, justement louée par des économistes comme Rossi et Léon Faucher. On y tisse les étoffes dont le coton et la laine forment la base, mais le coton y occupe de beaucoup la principale part. Arrivée au Havre, la matière première se dissémine dans les campagnes, où elle se répand entre des mains qui exécutent ces taches fort habilement. Tels sont les bassins de Monville et de Malauiiay; ce travail s'étend jusqu'à Bondeville et à Bolbec. L'état moral n'en souffre pas, et souvent s'en trouve bien.

Avec quel plaisir on voit se déployer cette industrie campagnarde dans la vallée de l'Andelle, qui appartient à l'Eure! C'est un de ces beaux sites, comme la Normandie peut se vanter d'en avoir plus d'un, et dont on soupçonne peu l'existence, quand on la traverse en chemin de fer. Le voyageur n'aperçoit que ses prairies ; il suppose aisément à tous ses paysages la même beauté uniforme. Fleury-sur-Andellc n'est pas le seul démenti que la Normandie oppose à cette impression de certains touristes. Dans celle agréable vallée, les accidents de terrain donnent à l'aspect du pays autant de mouvement et de variété que de grandeur. Nous l'éprouvions pour notre compte par une belle journée d'automne, qu'éclairait un soleil encore chaud et vivifiant. Un grand concours régional mettait en fêle toute cette population. Le spectacle qu'offre le pays nous expliquait l'aisance des habitants. Un cours d'eau, tranquille et régulier, alimente une suite d'usines. On ne pourrait imaginer un cadre mieux fait pour le déploiement large et facile de l'activité humaine, qui a su tirer parti avec une habileté merveilleuse de toutes ces ressources de la nature. Chaque village, chaque hameau , semble une ruche industrieuse. Ici on aperçoit de vastes usines et de grandes constructions, là de petites habitations, qui, malgré leur aspect agreste, sont de véritables ateliers. Une grande partie en effet de celle population participe aux travaux de l'industrie. Les uns se rendent à la manufacture, ce sont les mieux payés. Rien ici ne rappelle les inconvénients des grandes agglomérations urbaines, on peut douter pourtant qu'ils aient un sort plus enviable

que cette autre partie qui travaille à domicile. 11 n'est pas un adolescent, une jeune fille qui, donnant sa journée à la manufacture, ne touche au moins 75 c, tandis que le robuste travailleur, qui continue à s'occuper des soins agricoles ou domestiques , ne tire guère plus de 75 c, par jour de son métier de tisserand. Mais ce surcroît, pour lui c'est l'aisance, et, chose inappréciable, il n'a pas quitté le foyer !

Ces populations qui exercent l'industrie aux champs, avec un certain mélange d'agriculture ou d'horticulture, — ces populations des vallées de l'Eure et du pays de Caen, elles nous ont en somme donné l'idée d'une existence où règne une heureuse harmonie entre des besoins modestes et des moyens suffisants. Qui n'en serait frappé, si on les voit un dimanche, un jour de fête? On remarque leurs physionomies ouvertes, leur gaieté qui s'unitàleur calme habituel, avec quelque chose de délibéré dans les allures, trait de race qui s'accuse sur les hauts plateaux. L'impression reste favorable si on va visiter ces mêmes familles, un jour de semaine, chez elles,^ dans leurs habits ordinaires, occupées à leurs travaux accoutumés. Les logements ont un bon aspect, la mise des hommes est convenable, celle des femmes propre et décente, les métiers sont bien tenus. On se plaît à voir ces petites cours plantées, ou ces modestes jardins, qui ajoutent aux moyens d'existence par les fruits et les légumes et contribuent à la santé par un travail salubre.

Nous avons eu d'autres occasions de remarquer les bons

e ffets de l'union de la tâche industrielle et de la tâche

agricole. On la rencontre dans plus d'une région de

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rOrnc et du Calvados. Ce sont aussi des tisserands que Ton voit répandus dans les campagnes qui environnent l'importante ville manufacturière de Fiers. La vie de ces cultivateurs-tisserands offre des particularités intéressantes. Ils ont un petit champ et point d'instruments de labour. Ce champ, ils le font préparer par un fermier du voisinage, envers qui ils s'acquittent, quand arrive le temps de la moisson, en l'aidant à faire sa récolte, particulièrement celle des foins et celle du sarrasin. Les fils et les filles s'occupent de leur côLé à dévider ou à tisser le coton, durant la saison où chôme le travail des campagnes. Les hommes du district de Fiers viennent chaque année par bandes, dans la plaine de Caen, dans la Beauce ou le pays de Caux, se louer pour la moisson ; ils retournent ensuite s'asseoir devant le métier qui les attend.

C'est une industrie exercée par des femmes qu'on trouve dans la campagne aux environs de Caen, de Bayeux, de Cherbourg. La fabrication des dentelles y occupe bien des mains, quoiqu'on souffrance. L'été on voit ces femmes assises devant la porte de chaque maison. Auprès de leurs grand'mères, de leurs mères, de leurs sœurs aînées, se tiennent des petites filles de quatre et cinq ans, qui déjà manient leur métier avec une dextérité remarquable. On ne les surmène point; à voir sur leur visage la gaieté de leur âge, malgré leur sérieuse application, nul ne songerait à les plaindre. On estimait naguère à 70 000 le nombre des femmes occupées à la fabrication des dentelles de Caen et de Bayeux. Il est vrai qu'un assez grand nombre travaillaient dans des établissements tenus par des religieuses. Nous ne parlons

ici que de celles qui restent chez elles. On craint moins dans ces familles le nombre des enfants, parce qu'ils trouvent à s'occuper de bonne heure. Ces dentelièrcs des campagnes se recommandent par leur bonne tenue et leur excellent fond moral, entretenu parles habitudes religieuses. L'assiduité à leur tâche ne nuit pas aux soins du ménage. Tandis qu'elles alternent entre ces deux occupations, l'homme cultive les champs, ou pèche sur les côtes. Ces familles des environs de Caen, de Bayeux, de Cherbourg, ont le bonheur d'échapper le plus souvent à la contagion des habitudes d'intempérance. Elles offrent, surtout le soir, dans leurs laborieuses veillées, quelque chose de patriarcal. Souvent elles se réunissent autour d'une petite lampe, dont la lumière est accrue à l'aide de globes de verre remplis d'eau. Quelquefois plusieurs familles se rassemblent pour diminuer les frais d'éclairage et de chauffage. S'agit-il de faire quelqu'une de ces dentelles légères que la fumée ternirait, on se rend dans l'étable, où règne une douce température ; l'atelier s'improvise, dans une demi-obscurilé, au milieu des animaux qui ruminent ou qui dorment, et quelque causerie ou quelque chant à mi-voix se mêle au travail habituel.

Nous pourrions citer enfin d'autres types de cette combinaison de travaux agricoles et industriels. Il en est un qui nous a frappé près de Couches, dans l'Eure. Ce sont de rudes forgerons qui le fournissent. Ce pays en général n'est pas de ceux dont les mœurs offrent à l'observateur un sujet de consolation. Ce qu'elles ont souvent de défectueux ne fait que donner plus do relief

aux exemples d'une moralité plus satisfaisante. La forge dite du Yicux-Conches est intéressante à ce point de vue. Les ouvriers qu'elle emploie sont de vrais gens de métier, et s'ils sont cultivateurs, c'est en quelque sorte accessoirement, mais ils le sont par intervalles, qui se comptent tantôt par journées, tantôt par semaines ou par mois. Ils passent la plus grande partie de l'année à fondre des instruments de labour et, ce qui ne ressemble guère à ces machines pacifiques, des engins de guerre, des obus de toute dimension et de toute forme. Presque tous ces hommes possèdent un petit faire-valoir, qu'ils ne perdent pas de vue, et auquel ils donnent tout ce qui leur reste de temps; ils s'absentent de l'atelier pour toute la durée de la récolte; ils sont tempérants, ne font pas le lundi, et leur petite propriété profite des six ou huit francs de paye qu'ils reçoivent par jour. Leurs femmes leur servent souvent d'auxiliaires dans les travaux de la forge ; elles accomplissent une lâche qui n'exige pas trop de force, et qui consiste à perfectionner, à polir, à éraonder de ses scories l'ouvrage déjà fait.

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