VI PREFACE
(le plus accompli pour le fond comme pour la forme. On le saurait mieux si la célébrité des ouvrages se mesurait toujours à leur valeur, et si tout écrit portant un titre spécial n'avait trop l'air de s'adresser par cela même exclusivement à des gens. spéciaux. Cela ne serait pas, si le grand public recherchait davantage ce qui intéresse éminemment le pays tout entier, et ce n'est pas se hasarder beaucoup de mettre parmi ces choses l'organisation de l'industrie, qui tient chez nous une place immense, et les intérêts agricoles qui en occupent une plus grande encore , consacrée pour ainsi dire par la vocation de notre génie et de notre sol comme par toutes nos traditions nationales.
M. L. Reybaud ne s'est occupé que des manufactures, comme la plupart de ses prédécesseurs, ce qui s'explique de reste par l'importance qu'ont prise, depuis un demisiècle surtout, les choses industrielles. Elles ont fait naître plus que n'importe quelle cause les questions sociales, en suscitant les luttes du travail et du capital, ainsi que les controverses ardentes qui sont venues s'y joindre. M. Léonce de Lavergne, dans sa mission de bien moindre durée pourtant que celle de M. Reybaud, laquelle s'est prolongée une vingtaine d'années, a seul touché à l'agriculture d'une manière un peu suivie. Mais son enquête, comme on le voit par le volume intitulé : Economie rurale de la France, portait sur un point particulier, les progrès de l'agriculture depuis 1789, et le livre est luimême avant tout celui d'un économiste agronome, bien que l'historien et le politique trouvent à y dire leur mol
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dans les questions génémles. Le travail que rAcadémie m'a fait l'honneur de me demander est fort différent. Ce qu'elle me charge d'étudier, ce n'est pas l'agriculture, mais Vétat moral et matériel (le>i populations agricoles. Les différences de ces deux sujets sont visibles. J'y insisterai d'autant moins qu'on les trouvera expliquées plus complètement dès le début de mes Rapports, où je marque le caractère de ces études et ce qu'elles ont aussi de réellement nouveau. Nous manquons en effet de monographies qui indiquent avec précision pour chaque province, et qui permettent de déterminer pour l'ensemble de notre pays, la situation morale et l'état économique des populations rurales. Les documents sont incomplets et dispersés, et rien ne dispense ni de l'effort qui peut les réunir et les coordonner, ni de l'étude directe nécessaire pour combler les lacunes de ces documents, quelle qu'en soit la source, offlcielle ou non.
Sans insister davantage sur la méthode que j'ai suivie, et que je me suis appliqué également à justifier dans In partie préliminaire de ces Etudes, je dirai seulement que j'ai cru nécessaire d'y compléter l'observation par l'histoire. La cause des jugements excessifs ou faux qu'on porte sur ces matières, dans un sens soit optimiste, soit pessimiste, est presque toujours l'absence ou l'ignorance de données exactes, qui permettent de comparer avec quelque sûreté le présent au passé. Toutes les fois qu'on a la chance favorable de pouvoir mettre la main sur ces données, il faut donc se garder de les négliger. Or, c'est heureusement le cas pour ctrtaincs époques de
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riiisloirc économique des classes rurales de la Normandie, encore assez mal connues il n'y a pas bien des années, mais que l'érudition la plus exacte et la plus sagacc a su tirer des vieilles chartes. Heureuses nos autres provinces, si toutes rencontraient pour éclaircir leurs origines, des hommes de profond savoir comme M. Léopold Delisle !
A quoi sert une telle enquête ? — Je réponds : d'abord à faire connaître les faits.
N 'est-ce donc rien que cela?
C'est beaucoup pour ceux qui aiment la vérité, alors même qu'elle ne servirait ta rien.
C'est presque tout pour ceux qui pensent que le vrai mène au bien, ou du moins en est le chemin nécessaire.
Il ne me paraît pas douteux en effet que les questions mal posées tiennent aux faits mal connus. Et, s'il est vrai de dire, comme on le répète communément, qu'une question bien posée est à moitié résolue, il l'est encore plus d'ajouter que bien connaître les faits est la condition absolue et le moyen unique de bien poser les questions.
On était plus aisé, plus lieureux autrefois — ou bien : On était horriblement misérable. — Formules vagues, vains termes qui frappent l'air ! Appréciations toutes faites qu'on répète sans preuves ! Mois de parti qui ne peuvent avoir de valeur que si l'examen historique et l'étude des réalités actuelles arrivent à leur donner quelque autorité! Ce qui est plus ou moins vrai pour une période cesse de l'être pour une autre. Sauf certains points communs, différente est la situation au treizième
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siècle ou au quinzième, ou an dix-seplième et au dix- Iiuilième. Comparez, autant que faire se })eut, les consommations, les salaires, le régime de vie, le pouvoir de l'argent, la nature des dépenses propres à chaque condition, et n'oubliez pas l'état moral qui fait qu'on use bien ou mal de ses ressources, qu'on les dissipé pour des satisfactions fugitives et grossières, ou qu'on sait par de prévoyants calculs les convertir en achats dé terres et en épargnes.
Telle forme de la propriété (la petite propriété par exemple) sera louée ou blâmée comme un fait non seulement d'ordre économique, mais d'ordre politique, par ceux qui y voient une création de la Révolution. On signalera tel fait relatif à la moralité ou à l'immoralité dans les campagnes comme une nouveauté. Encore faut-il s'assurer si ces assertions sont fondées et dans quelle mesure elles le sont. Ainsi, pour un fait comme la division de la propriété, il n'est pas indifférent de savoir si c'est un fait factice et violent, ou naturel, et qui est sorti de la nécessité historique, c'est-à-dire à certaines époques de la force des choses et du libre jeu des transactions.
Il y a des nouveautés assurément, et de bien fécondes. L'histoire ne dément pas le progrès ; elle l'atteste et le démontre. Nous avons raison d'être fiers de ces conquêtes dues à la science, à la civilisation, à la liberté de travail, qui portent à la fois sur l'amélioration du sol et sur la condition de l'habitant. A nos yeux notre société, malgré ses lacunes et ses défauts, est encore et de beaucoup la meilleure et la mieux laite que le monde
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ait connue. C'est celle qui fait la moindre part aux arrangements artificiels, à la force dans ce qui est et doit rester libre. Mais faudra-t-il que nos progrès nous rendent aveugles? N'y a-t-il pas aussi, par comparaison au passé, des symptômes nouveaux ou jusqu'à un certain point aggravés, dont il y aurait lieu de se préoccuper aujourd'hui ?
Gomment ne pas porter son attention sur ce fait, si l'observation l'établit, fait bien étrange au milieu de tant d'incontestables accroissements de richesse et de bienêtre : La France se dépeuple? Elle se dépeuple, où? dans les régions les plus prospères, les mieux faites pour ouvrir un débouché abondant au travail humain. Lorsque la dépopulation ne se produit pas, l'augmentation se fait avec une lenteur anormale, exceptionnelle, sans proportion avec nos ressources!
Et que dire de cet autre fait, si une enquête attentive le démontre, de ce fait qui lui aussi formerait un singulier, un humiliant contraste avec toutes les preuves qui attestent dans les campagnes le progrès de l'instruction et de la dignité individuelle? L'intempérance, même si on établit qu'elle est ancienne, a pris une forme nouvelle, désastreuse, sans comparaison avec tout ce que l'on connaissait, l'alcoolisme. Et il ne s'agit plus dans certaines régions d'un excès plus ou moins fréquent, mais d'un vice endémique qui cause de véritables ravages !
Que de questions encore morales et matérielles dont il y a lieu de constater l'état expérimentalement! De quoi s'agit-il ici? De connaître la France, de la bien