‹ La Normandie (passé et présent)Chapitre 22 sur 84 · ETAT INTELLECTUEL. — ESPRIT D'INDIVIDUALISME · texte numérisé non relu

ETAT INTELLECTUEL. — ESPRIT D'INDIVIDUALISME

struction générale serait long et peu sûr. On peut savoir lire et se jeter dans ces pièges tendus à la crédulité humaine. Il faut attaquer un tel mal en le dénonçant, en le combattant par des avertissements spéciaux donnés à l'école, par des publications populaires, comme les aimamachs, et par tout autre moyen de prémunir les intelligences faibles contre un si réel danger.

J'ai signalé l'isolement intellectuel et moral du paysan, particulièrement sensible en Normandie, et favorisé par l'absence trop fréquente d'idées communes. L'unité de croyances constituée par une foi commune s'étant souvent rompue, non pas pour ouvrir le champ libre, comme en Amérique et en Angleterre, à des sectes diverses, qui sont autant de foyers religieux ralliant autour d'eux un certain nombre d'individus, mais pour faire place à la négation ou à l'indifférence absohie, la religion n'est plus un centre général de croyances. D'un autre côté, les idées d'humanité et celles de patrie, de nation, lorsqu'elles ne sont pas avivées par une culture spéciale, philosophique et historique, étrangère aux campagnes, risquent fort de rester à l'état de simples abstractions. Dans une telle situation le lien intellectuel n'est plus maintenu que par ce fond général de morale naturelle ou naissant d'une commune civilisation, qui fait qu'on applique les mêmes notions sur le juste et l'injuste aux actions humaines. Mais cela est un peu froid et insuffisant. S'entendre en vue d'intérêts matériels, qui rapprochent quand ils ne divisent pas, mais qui ne rapprochent que dans une vue égoïste, c'est évidemment trop peu pour la vie intellectuelle comme pour la vie morale.

Je ne signale pas ce mal comme propre exclusivement à la Normandie; il est celui d'une grande partie de nos campagnes, et peut-être peut-on dire qu'il est même celui à beaucoup d'égards de notre génération. Mais j'insiste sur cette observation que ce mal de V individualisme intellectuel, comme de V individualisme moral, est un caractère plus marqué de ces campagnes, sans doute parce qu'il semble en partie la conséquence de l'esprit normand plus personnel qu'expansif.

L'instruction peut quelque chose mais non pas tout pour remédiera ce mal en créant des moyens de lecture, des sujets d'entretien, des idées générales à tous; elle a d'ailleurs d'autres objets tout pratiques. Qu'elle contribue à former des hommes, des citoyens, des agriculteurs aimant leur profession et s'en acquittant bien, c'esl à ce but qu'il faut tendre. Nous avons à voir comme on s'en est rapproché et ce qu'il y a encore à faire pour achever de l'atteindre.

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