‹ La Normandie (passé et présent)Chapitre 24 sur 84 · LECTURES ET BIBLIOTHÈQUES DANS LES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

LECTURES ET BIBLIOTHÈQUES DANS LES CAMPAGNES

Il y a une instruction agricole plus spéciale, plus complète que de tels éléments pour les cultivateurs qui font valoir ; elle est trop peu développée iiussi. On en fait Taveu en Normandie, mais on ajoute souvent que la capacité professionnelle existe fréquemment d'une manière remarquable sans ce secours. Nous n'avons pas l'intention de contester ce que l'expérience peut apprendre aux praticiens; mais nous n'en constatons pas moins comme regrettable l'insuffisance de ces connaissances méthodiques et plus complètes, qui développent la capacité du producteur, de l'entrepreneur de cultures, comme les procédés scientifiquesont développé la fécondité du sol lui-même. On ne peut plus parler avec dédain de la théorie. Elle n'est en agriculture qu'un ensemble de moyens réfléchis et de procédés avancés, fondés sur la connaissance de ce qu'il

M. Lavollée dans la même société, au nom d'une commission spéciale composée de MM Tisserand, désigné par la section de celle de sylvicullure; Garaux, par celle d'économie des animaux ; de Parieu, p^ir celle d'économie, de statistique et de législation agricoles; Milne Edwards, par celle d'histoire naturelle ; général Morin, par elle de mécanique agricole.

y a de général et de spécial à la fois dans les conditions de la culture; c'est à ce titre que les plus sages esprits la recommandent et qu'elle était recommandée déjà par Olivier de Serres dans sa lutte contre la routine, et avant lui, par Bernard Palissy, ce grand artiste, cet écrivain ingénieux et varié, ce penseur original sur plus d'un sujet. Les termes dont il use pourraient servir de devise aux partisans de cet enseignement agricole plus scientifique et plus relevé. « Il semble, dit-il, qu'un chacun laboure la terre sans aucune philosophie et vont toujours leur trost accoutumé, en ensuivant la trace de leurs prédécesseurs, sans considérer les natures ni causes principales de l'agriculture. — Tu me fais, s'écrie alors le défenseur de la routine, tu me fais à ce coup plus esbahir de tes propos que je ne fus oncques. Il semble à t'ouïr parler qu'il est requis quelque philosophie aux laboureurs, chose que je trouve estrange. — Oui, réplique l'auteur, je te dis qu'il n'est nul art au monde auquel soit requis une plus grande philosophie qu'à l'agriculture, et te dis que, si l'agriculture est conduite sans philosophie, c'est autant que journellement violer la terre et les choses qu'elle produit; et m'esmerveille que la terre et nature produites en icelle ne crient vengence contre certains meurtrisseurs, ignorants et ingrats, qui journellement ne font que gaster et dissiper les arbres et plantes sans aucune considération. Je t'ose aussi bien dire que, si la terre estait cultivée à son devoir, qu'un journaut produirait plus de fruits que non pas deux, en la sorte qu'elle est cultivée aujourdliui. » Eh bien! nous avons entendu exprimer au fond les mêmes idées aux

agriculteurs normands les plus intelligents. Ils se gardaient bien sans doute de parler àe philosophie, mais ils disaient la même chose sous les noms de théorie, de science, de raison qui se rend compte des choses et d'expérience qui cherche le mieux. Ils n'hésitaient pas à affirmer que tel territoire cultivé d'une manière plus conforme aux données de la science, produirait la moitié ou un tiers de plus que ce qu'il produit aujourd'hui.

Ceux qui tiennent ce langage forment une élite trop rare comme ceux qui y conforment leur conduite. Voici ce que nous disait un agriculteur distingué du Yexin, M. Bénard : « Nos fermiers sont en général bons praticiens, disposés à accepter les innovations sérieuses ; leur aptitude est surtout remarquable pour l'élevage et le commerce des animaux domestiques ; mais toutes leurs connaissances agricoles sont limitées aux leçons qu'ils ont pu prendre dans rexploitatioupaternelleou qu'ils ont reçue de leur propre expérience. A quelques exceptions près ils ne lisent que le journaux qui donnent la mercuriale des marchés. Les autres publications périodiques spéciales leur sont étrangères, ainsi que les traités même élémentaires relatifs aux diverses connaissances qui se rapportent à leur profession. Ils les rejettent presque toujours sans les connaître et les jugent avec un peu de dédain. Parmi les fils de propriétaires ou fermiers aisés, qui ont été mis au collège et doivent suivre la carrière paternelle, très peu passent les examens qui terminent l'enseignement secondaire ; ils rentrent à la maison, assistent plus ou moins activement aux travaux

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de la ferme, puis, le moment venu, s'établissent à leur compte. » — « Ici, ajoutait-il, il faut bien le dire, les établissements où l'agriculture peut s'apprendre, quoique peu nombreux, manquent encore moins que la volonté d'en profiter. Dans le Vexin, on n'est pas bien loin de Grignon. Presque tous ces jeunes gens seraient en position d'en suivre les cours pendant deux ans; ils acquerraient un complément d'instruction scientifique qui leur serait fort utile. Néanmoins, il en est très peu qui s'y résolvent, et c'est beaucoup si, dans cette parlie du département de l'Eure, on pourrait en citer deux ou trois par arrondissement qui depuis des années aient profité de cette école. Chez les uns, c'est présomption ; ils croient un tel enseignement inutile; chez la plupart, c'est incurie. » — « Pourtant, ajoutait enfin le même agriculteur, un certain nombre de cultivateurs se tiennent au courant des études scientifiques dont l'agriculture est l'objet. S'ils y joignent un esprit juste et prudent, ce qui est ici le cas le plus ordinaire, ils réussissent mieux que les autres. Ils n'obtiennent pas seulement de brillants succès dans les concours, ils font de très bonnes affaires. » Aux exemples qu'il citait, celui qui me parlait ainsi oubliait d'en ajouter un qui n'était pas le moins concluant, je veux dire le sien propre.

En définitive, l'enseignement de l'agriculture, supérieur aux simples notions primaires, manque encore plus en Normandie que l' instruction agricole élémentaire. Celle-ci a réalisé des progrès appréciables. On peut dire qu'elle sera fondée le jour où elle sera dotée de la loi en préparation qui exige et rend obligatoires des notions

agricoles pour conférer aux insti tuteurs le brevet de capacité. Une telle loi est assurée d'être accueillie avec une vive satisfaction par les comices agricoles de la Normandie, lesquels ont eux-mêmes donné à cet enseignement primaire presque les seuls enseignements qui aient eu des résultats considérables. Mais l'enseignement agricole à un degré moins élémentaire reste à peu près complètement à créer en Normandie, et, encore une fois, c'est infiniment regrettable dans un pays à tant d'égards avancé. x4ssocions-nous aux vœux qui réclament un enseignement scientifique pour ceux qui forment comme la tète de colonne de l'agriculture, et un autre moins fort et moins complet, mais qui dépasse les notions acquises jusqu'à l'âge de douze à treize ans. Demandons pour la masse des propriétaires et des fermiers un enseignement agricole moyen pour ainsi dire, en rapport avec la situation qu'eux-mêmes occupent dans la culture. Ilàtons-nous de sortir de l'état aetuel, où le jeune agriculteur suit le plus souvent la routine, et ne se décide au progrès que lorsqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Tous les esprits éclairés en sont convaincus : aujourd'hui que l'agriculture tend à se rapprocher des procédés de l'industrie, elle doit avoir comme celle-ci ses écoles . Et quelle industrie occupe un tel personnel, 20 millions peut-être d'individus ? Quelle industrie approche de ce capital évalué avec son capital d'exploitation à environ 100 milliards? Disons plus : toutes les industries ensemble, n'égalent pas son produit annuel qui est d'environ 14 milliards.

Un pareil enseignement est-il donc d'ailleurs une idée de fraîche date, une conception aventureuse? Voilà en-

viron un siècle qu'il en est question ! Il peut invoquer en sa faveur les autorités les plus compétentes. On a rappelé récemment des noms et des projets de loi qui l'attestent; on a cité l'imposant témoignage d'un Lavoisier, « qui considérait l'action de fumier sur le sol comme comparable au fractionnement d'une nitrière artificielle, qui signale plus tard l'utilité de l'enseignement scientifique pour l'agriculture. Le fondateur de la chimie moderne tenta même de le réaliser enintroduisant dans une de ses fermes sa méthode de recherches, et doubla ses revenus. Ce puissant génie, appliquant la balance à tous les phénomènes de la production, préparait, par ses décou^ vertes de statique agricole, le grand mouvement qui devait se produire un demi-siècle plus tard'. »

A ce grand nom il est facile d'en ajouter d'autres qui méritent d'être cités soit pour l'étendue dos lumières, soit pour la capacité spéciale. C'est un Talleyrand, par exemple, qui porte le vœu de la création d'un enseignement agricole à la tribune de l'Assemblée nationale ; un Thibaudeau, qui demandait la formation aux portes de Paris d'une ferme expérimentale ; un abbé Grégoire, émettant le projet tout aussi peu chimérique de l'établissement d'une école d'économie rurale dans chaque département. Rappelons enfin des hommes comme le célèbre agronome Huzard, qui propose de fonder une école générale d'agriculture de Rambouillet, comme encore François deNeufchâteau, auteur d'un projet remar-

* Enquête agricole faite par le ministère do l'Agriculture et du Commerce. — Rapport de M. Tisserand (séance du 18 mars 18G'J).

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