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CONCLUSION SUR L'INSTRUCTION EN NORMANDIE

nombre d'écoles mixtes, les bâtiments encore en trop grande quantité mal appropriés à leur destination, l'absence de plus d'un dixième d'enfants, l'inexactitude dans la fréquentation de presque tous ceux qui se rendent à l'école, les études terminées vers l'âge de onze ans, alors qu'il y aurait encore trois bonnes années à mettre à profit pour faire porter à l'instruction primaire des fruits sérieux.

Voilà le mal, Il est assez grand pour éloigner l'optimisme. Mais le bien accompli a dû nous frapper aussi. Gardons-nous de rabaisser le présent. Nous avons constaté que la Normandie eut avant 1789 plus d'écoles qu'on n'est tenté de le croire : il ne faut pas se hâter de conclure qu'on sût lire et écrire. Le profit qu'on tira'.t de ces écoles était encore plus insuffisant que leur nombre. Le chemin parcouru est grand depuis une trentaine d'années. Nous pourrions citer beaucoup de chiffres qui le prouvent dans ces départements. Nous en prenons un seul qui nous est fourni avec une certaine précision par l'arrondissement de Bernay, et qui s'éloigne peu de la moyenne générale. Nous y trouvons pour les années 1846 et 1847 réunies, 41 pour 100 de circonscrits illettrés, et, pour 1876 et 1877 seulement 15 pour 100. N'est-ce pas là un progrès considérable? Mais j'ai indiqué une autre observation qui contrarie bien des idées reçues. On croit généralement que le paysan, livré presque toujours à une sorte d'engourdissement intellectuel, tient moins à l'instruction que l'ouvrier des fabriques. Or, cela est faux pour la Normandie. N'est-il pas remarquable que rOrne, département surtout agricole, donne plus d'élèves.

et, nolons-le, plus d'élèves payants, proportionnellement à sa population, que dans la Seine-Inférieure? La population rurale, dans la Seine-Inférieure elle-même, envoie plus d'enfants à l'école, et plus d'élèves payants, que la partie manufacturière.

Le même fait m'a été attesté pour des localités moitié agricoles, moitié industrielle^? epmme Louviers. Les enfants des tisserands vont.^moins à l'école que ceux des paysans-cultivateurs. L'arrondissement de Bernay nous fournit encore le même résultat, exprimé par des différences frappantes; deux cantons industriels y donnent 10 pour 100 d'illettrés, tandis quedeux cantons agricoles donnent seulement 8 pour 100. Comment expliquer une pareille disproportion? On n'en peut guère apercevoir que deux causes. D'une part les tâches industrielles j)rennent l'enfant de bonne heure et le gardent tout entier. L'autre cause, la plus habituelle sans doute, c'est, fautil dire l'imprévoyance ou la misère de l'ouvrier ? La misère! Mais que vaut ici une pareille excuse? La gratuité est offerte avec une libéralité qui ôte toute valeur à ce motif. On a vu qu'environ la moitié des populations normandes en profite.

Voilà donc, à côté de regrettables lacunes, des progrès réels. On peut se demander s'il est une seule province en France où l'instruction primaire supérieure, qui fait presque partout défaut, malgré le vœu du législateur de 1855, trouverait mieux sa place qu'au milieu de ces populations aisées et intelligentes. On ne rencontre nulle part ailleurs une j)lus nombreuse classe moyenne de propriétaires et de cultivateurs. C'est à cette

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classe qu'un enseignement primaire supérieur plus développé rendrait de grands services. Le collège est trop loin, trop cher, trop mal approprié aux besoins de cette moyenne si digne d'intérêt. L'instruction agricole trouverait dans ce mode d'enseignement également à s'élever d'un degré. On se demande comment arrêter la dépopulation de certains départements de Normandie. Le remède le plus efficace ne serait-il pas là? Les gens de la campagne sont moins tentés d'émigrer quand ils trouvent à vivre à l'aise sur le sol. Or, qui peut mieux assurer ce résultat qu'un accroissement de la capacité professionnelle? Il n'est guère douteux que les générations nouvelles dans ces départements éminemment agricoles, et où l'on émigré, comme l'Eure, le Calvados, l'Orne, ne restent fidèles à la culture, si on leur donne la connaissance et l'habile pratique des choses qui constituent le fond de leurs moyens d'existence.

N'est-ce pas aussi l'enseignement primaire supérieur, quelque soit le nom qu'on lui donne, qui peut inspirer dans la classe aisée des cultivateurs ces goûts d'étude et de lecture trop absents et les diriger vers les bons livres? Si les cultivateurs étudient peu aujourd'hui ces matières qu'ils auraient le plus d'intérêt à bien connaître, comment s'étonner qu'un petit nombre seulement recherche un genre de lecture et d'instruction qui ne présente pas une utilité directe. J'ai rencontré parfois dans de petites fermes des volumes épais ; ils étaient presque toujours sans rapport avec les occupations et le tour d'idées des gens de campagne. 11 m'est arrivé de voir, à côté de tel volume d'un traité spécial dès longtemps hors d'usage,

les tomes dépareillés d'un vieux roman du dix-huitième siècle, et j'avoue que ma surprise fut plus grande encore, il y a de cela, il est vrai, des années, en apercevant chez un modeste artisan d'un pauvre hameau du département de l'Eure, un volume du Système de la nature du baron d'Holbach; il aurait pu avoir la main plus heureuse. Il m'avoua ne comprendre rien à la partie métaphysique (car ce volume, il le lisait), mais je ne pus m'apercevoir à ses idées sur la morale qu'il avait heaucoup mieux saisi les conséquences. Il faut le dire pourtant : en général le défaut des lectures dans ces campagnes n'est pas d'être mauvaises, quoiqu'il y en ait de telles, c'est d'être insignifiantes ou nulles. Les bibliothèques populaires et scolaires prêtent un certain nombre de bons livres. Les journaux à bon marché commencent h pénétrer. On y recherche avec curiosité le récit des attentats et les émotions des grands procès criminels. L'insuffisance de cette nourriture morale n'est que trop évidente. Dans les pays prolestants le paysan lit la Bible. Chez nous aucune lecture qui soit un fonds usuel et commun. Notre histoire nationale elle-même est fort délaissée. Ce n'est pas sans doute qu'elle manque d'épisodes intéressants. Elle en a de propres à entretenir l'amour généreux du pays, elle en a qui peuvent enchanter l'imagination. Les vieilles légendes qui charmaient les veillées des demeures rurales se sont évanouies, rien ne les a remplacées.

Nous avons achevé ce qui regarde les mœurs et l'état de l'instruction des populations agricoles de Normandie, Il nous reste à présenter le tableau de leur situation économique et matérielle.

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