LES POPULATIONS DU CALVADOS
flouzième du terriloire départemental, soit 45 000 hectares sur 551 7C9. Le bois est produit d'ailleurs en quantité importante, presque suffisante pour les habitants de la région, surtout si on y comprend les haies de chênes et d'ormes, et les plantations d'agrément. C'est une situation meilleure, sous ce rapport, que celle de la Seine- Inférieure. Dans celte dernière région les bois n'occupent trop souvent que des terrains peu favorables pour ce genre de production. Ils croissent dans le sable et le gravier, et il faut recourir pour les besoins des habitants à une importation considérable pour les bois de charpente et d'industrie et même pour le bois de chauffage.
Les propriétaires de bois n'ont à nous occuper ici que très accessoirement. C'est à peine s'ils font partie à ce litre des populations agricoles. Les uns s'en sépnrent en séjournant dans les villes; les autres rentrent dans leur rang par des propriétés et des travaux d'une autre nature. Je ferai observer pourtant qu'on reproche aux propriétaires de bois en Normandie trop de négligence et de laisser-aller. Sauf quelques soins indipensables, diton, ils semblent trop disposés à croire qu'il n'y a rien à faire à l'égard des forêts. Ils se bornent à les laisser croître, à en recueillir le profit, non pas le plus élevé, mais le plus prompt possible. L'insuffisance du capital, l'exploitation à trop courtes périodes, l'ignorance des principes de la science forestière et l'indifférence à les appliquer, tels sont les reproches souvent fondés qu'on leur fait et qui placent la |)ropriété individuelle dans une situation d'infériorité assez peu ordinaire à celle-ci par rapport à la propriété collective. L'État a ici l'avantage.
Les Ibrèls qu'il aménage sont mieux lenues et mieux cultivées. Il se conduit par des règles vérifiées par l'expérience. Il en assure rap[»lieation par un personnel mieux préparé. Il laisse au temps et aux méthodes le soin d'accomplir leur œuvre et de la conduire à son dernier terme. Par des raisons analogues, les grands propi'iétaires passent en Noi'mandie pour mieux aménager le sol forestier que les moyens et les petits possesseurs de bois. Mieux que ceux-ci, ils peuvent et savent attendre. Plus disposés à s'éclairer des lumières de la science et à s'y conformer, ils reculent moins aussi devant les sacrifices nécessaires; ils savent en un mot se régler sur cet axiome, qu'à la différence des autres plantes cultivées que nous voyons se succéder d'année en année, l'arbre survit aux générations humaines et obéit à des conditions de croissance assez lentes pour que les coupes correspondent le plus souvent à une période étendue de la vie humaine. Quelque affligeante qu'elle puisse paraître à l'homme sous le rapport de sa propre durée, cette considération s'impose à la propriété forestière. Au reste, c'est moins sans doute pour l'ignorer, que par défaut de capital, qu'on voit trop souvent les propriétaires de bois en Normandie se livrer à des ex[)loitations trop négligées et trop routinières.
Nous étudierons successivement : 1" dans la région herbagère, le cultivateur auquel elle impose pour ainsi dire son régime de vie ; 'i" le cultivateur de la plaine; oMccultivateur-usinier, qui fabrique le beurre ; 4" l'habitant de cette partie, qu'on ne saurait confondre avec aucune autre, qu'on nomme le lîocage. Autant de variétés^ autant de
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types qui méritent d'être signalés dans ce tableau général.
Dans ces régions verdoyantes qui se montrent aux voyageurs empressés de se rendre aux bains de mer chaque année sur les côtes de Normandie, l'œil cherche parfois longtemps sans la rencontrer la présence de l'homme, si fréquente dans la plaine, au moins au temps de la moisson. On dirait que tout se passe sans lui et que sa main se cache avec soin. Les bétes ruminantes, dans ces vastes espaces, se montrent seules. Elles semblent régner dans ces riches pàtis comme dans un domaine qui leur appartiendrait par droit de nature; rien n'y trouble leur tranquille liberté. Telle est cette plantureuse région, caractérisée par des coteaux arrondis, par des vallées à grands prolongements ou découpées pour ainsi dire en damiers de verdure, qu'arrosent la Dives et la Touques, qui y coulent tantôt d'un cours régulier, tantôt avec une surabondance qui en grossit et en précipite le cours. Le pays dWuge est le nom consacré à ce territoire qui occupe les arrondissements de Pont-l'Évêque et de Lisieux. Ce n'est pas sans raison que ce nom de pays d'Auge réveille tant d'idées agréables, de fertilité naturelle et de solide bien-èlre. La campagne n'offre guère, au loin, que des maisons isolées et des ha' meaux, bâtis de briques; de gais cottages sont assis gracieusement dans des vergers où le pommier domine, et l'on voit souvent des espaliers couvrant le devant de ces habitations riantes, dont l'aspect frappe par ce mélange de charpente noire et d'enduit blanc, qui forment par excellence « la maison normande ».
La population se rencontre rarement plus saine et plu>
belle que dans cette contrée occupée par le pacage. Le type normand s'y développe diins toule sa puissance, le teint est pur et vif; la vie, facile, commode, abondante, offre tout ce qu'il faut de mouvement pour entretenir la santé et la vigueur comme un certain degré de vie intellectuelle, sans jamais porter le travail jusqu'à la fatigue et jusqu'à compromettre les forces mêmes par l'abus qui en est fait dans d'autres cultures. Ce n'est pas un travail bien fatigant que celui de l'éleveur qui se charge dans un tel pays de conduire à point, non seulement le bœuf, mais le cheval, qui forme aujourd'hui l'élémenL considérable des solennités où le concours hijjpique joue un si grand rôle. Mais moindre encore est la fatigue pour l'herbager proprement dit, qui ne cumule pas toujours ses fonctions avec celle d'éleveur, et qui, le plus souvent même, se borne à engraisser les bœufs.
L'herbager de la vallée d'Auge mérite une étude à jjart dans ces observations sur les populations normandes. 11 tient la plupart de ses habitudes des circonstances naturelles. L'extrême fécondité de ces herbages, situés dans les vallées et sur les plateaux humides, n'exige le plus souvent d'autre engrais que celui qu'y laissent les animaux. L'herbe s'y produit naturellement en si grande quantité que dans la belle saison, de mai en novembre, selon l'expression des gens du pays, « l'herbe pousse le bœuf, » ce qui veut dire que la pousse de la nuit répare amplement et quelquefois dépasse la consommation qu'en a faite le bœuf pendant la journée. Telle est l'excellence de ces terres, plus spécialement consacrées à l'engraissement des bœufs et des vaches de boucherie, qu'elles
sont payées dans les bons fonds jusqu'à 8000 ou 10000 francs l'hectare, et vont même jusqu'à 12000 dans certaines parties privilégiées. L'herbagerde la vallée d'Auge en est tantôt propriétaire, tantôt seulement fermier, et dans ces derniers cas, il les loue au prix de 500 à 600 francs l'hectare. Autour dePont-l'Evèque, entre Touques et Trouville, les gens du pays donnent aux herbages, rendus merveilleusement fertiles par les inondations, un nom tout particulier, celui de bras d'or, expression caractéristique et d'où vient, à ce qui nous est assuré, ce même nom, qu'on retrouve fréquemment sur les enseignes des principaux hôtels à Pont-l'Evêque, à Touques, à Trouville, etc.
Secondé par toutes tes forces naturelles qui travaillent pour lui, et qui font servir l'inondation même à fertiliser son sol, quelle sera la tâche de cet herbager? L'été et dans les premiers mois d'automne on le rencontre parcourant d'un pas tranquille ces délicieuses vallées; il regarde si l'herbe a crû, si l'animal a engraissé; il s'assure qu'il n'est pas arrivé aux bœufs d'accidents pendant la nuit. L'hiver il garde le coin du feu, il occupe ses loisirs à chasser; et souvent aussi il les passe dans les cafés. Peut-être est-ce le seul défaut un peu grave qu'on remarque chez lui, mais il peut avoir, on l'a vu, des conséquences fâcheuses. Au printemps se réveille avec la nature elle-même dont il attend le signal, la vraie, la seule activité qu'il ait à déployer; il quitte alors le pays pour un temps afin de faire ses achats. L'herbager qui part pour ce voyage assez lointain et qu'il prolonge quelques semaines, offre un type très reconnaissablc. 11 jette sa
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longue Meuse sur sa redingole noire, se coiffe d'une ehaude casquette ou d'un béret de fourrures, se chausse de larges bottes épaisses; il porte une longue paire de ciseaux atlachés à la poche de sa blouse, pour marquer ses initiales sur le poil des animaux qu'il doit acheter ; il n'oublie pas une sacoche de cuir bien solide qu'il attache en sautoir. Sa première visite est pour le banquier de l'arrondissement, pressé qu'il est de retirer de la caisse tout ou partie de ses capitaux. Le capital est le grand ressort de ce genre de spéculation avec l'habileté personnelle. Lesté d'une somme d'argent, l'herbager se rend à de longues distances, suivant un itinéraire invariable, acheter dans les foires et marchés autant de bœufs et de vaches maigres que ses herbages pourront en nourrir. C'est là que l'herbager de la vallée d'Auge montre qu'il n'est pas réduit à un rôle inerte, et qu'il trouve à faire appel à toutes les ressources de son esprit. C'est un spéculateur qui n'a qu'un objet en tète, qui ne se pose qu'un problème qu'il retourne de toules les manières : acheter le moins cher possible, sans se tromper sur la qualité, des bêtes souvent affamées, efflanquées, qui aux yeux du premier venu seraient sans valeur, et qui, le poil usé, souillé, couvertes de plaies, tiennent à peine sur leurs jambes et paraissent n'avoir que le souf- 11e. Aussi, le procédé suivi dans ce commerce varie-t-il peu. Il consiste à déprécier la marchandise, à prouver qu'on court les plus grands risques de voir mourir la bête en roule, qu'elle ne vaut plus que le prix de son cuir, que, si on l'achète, c'est uniquement pour continuera entretenir de bonnes relations, etc. L'habile ache-
leur, tout en causant, a mesuré le bœuf de l'œil; il l'a lâté, ausculté. S'il est réellement rompu au métier, avant de se rendre au marché, il sait exactement le poids actuel de l'animal, et quel poids il rendra à sa sortie de l'herbage. Il a supputé le nombre de livres dont il doit maigrir en route, et le chifire exact du bénéfice, déduction faite du prix d'achat et du prix de location de la terre. Pour un tel métier, il faut de l'acquit et un coup d'œil sur. Des hommes très ignorants y excellent. Tel sous un air lourd et rustique cache ce genre de finesse et cette science; tel, plus éveillé, plus instruit, s'y entend beaucoup moins bien. Mesurer à l'avance la capacité d'engraissement de tel animal à première vue est, en effet, un art spécial, qui a ses'règles, et qui demande une pénétration que les règles ne suffisent pas à donner. « Les bœufs, s'écriait un de ces lierbagers en son langage familièrement pittoresque, il y en a qui mangent comme quatre, et ils restent toujours maigres! Heureuocment il il y en a d'autres qui engraissent à vue d'oeil sans tondre dans une journée plus de deux fois la longueur de leur corps ! »
Cette clairvoyance qui démêle la réalité sous l'apparence n'est pas nécessaire seulement au cultivateur de la vallée d'Auge pour ce qui regarde l'engraissement, il est tenu de résoudre sur place d'autres questions qui semblent obscures et embarrassantes. Tel bœuf paraît bien portant, il est atteint d'une maladie incurable. Tel autre d'apparence débile vivrait indéfiniment sans l'abattoir. Telle espèce de bœuf ne demande que trois mois pour être mise à point, telle autre en veut six. Tel poil
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est de bon augure, tel autre de funeste présage. Telle race demeure toute en os, et, tandis que telle fait de la viande, telle autre ne donnera jamais que de la graisse, etc. Voilà bien des écueils, bien des sujets d'erreur. Calculer vile, calculer beaucoup, calculer sûrement, le succès est à ce prix, et la ruine est inévitablement au bout d'erreurs trop graves ou trop répétées.
Les bœufs une fois achetés, l'herbager procède avec une habileté non moindre dans l'opération de l'engraissemenl. Il ne garnit d'animaux ses herbages que peu à peu, à mesure que l'herbe croît plus vite; il se garde de mettre tout d'un coup à la nourriture succulente de l'herbe, un animal qui n'a pas même mangé de mauvais foin à sa guise. Les précautions prises, la belle saison venue, l'herbe croissant de plus en plus, c'est du temps seul que dépend désormais le succès de l'entreprise. Pluie ou sécheresse,- cela ne regarde plus la prévoyance humaine, mais les circonstances naturelles, qui jouent dans cette culture un rôle si considérable, et qui, presque toujours, s'y arrangent pour assurer son bénéfice. Un printemps, un été et un automne à souh<iit, c'est la perfection, et plus d'une fois elle se rencontre. Mais il suffit (|u'une ou deux de ces saisons se passent dans des conditions à peu près favorables pour que le cultivateur retire de bons profits. Si même toutes les saisons ont été médiocres, rien n'est perdu. L'herbager se rattrape sur le prix de la viande. Il vend alors ses animaux tellement cher qu'on se demande s'il ne préfère pas une herbe de moins bonne venue à une herbe exubérante.
Je n'ajouterai que quelques observations sur ce culli-
valeur dont je m'applique à fixer le type, un des plus caractéristiques de la race normande. L'étendue plus ou moms grande de son capital le détermine à faire soit deux ou trois saisons, soit une seule très longue, dans des conditions plus avantageuses. Celui qui est pressé de retirer des intérêts de ses capitaux garnit ses herbages de très bonne heure. Il pare à l'insuffisance de l'herbe avec du foin de l'année précédente. Il arrive le premier sur les marchés avec des animaux demi-ongraissés, dont il tire un bénéfice fort raisonnable. Mars, avril, mai lui suffisent, si le printemps est doux et précoce. Il peuple de nouveau les herbages en juin^ au moment ou la pousse de l'herbe est dans toute sa vigueur et, s'il n'y a pas de sécheresse exceptionnelle, il peut, vers la mi-août, se défaire de ses bœufs dans des conditions favorables, et recharger ses herbages pour la saison d'automne qu'il prolonge le plus longtemps possible. L'herbe devient-elle^rare, il y supplée avec du foin, et fait ce qu'il appelle des « bœufs d'hiver » ; mais le plus souvent l'herbe se maintient jusqu'en décembre, et le dispense de recourir à ce dispendieux complément d'alimentation. L'herbager placé dans ces conditions qui le forcent à faire trois saisons plutôt que deux, ne fait pas la plus belle viande, et il n'est presque jamais propriétaire du fonds qu'il exploite. L'herbager opulent, propriétaire du sol qu'il exploite, ou locataire des plus grasses vallées, souvent même à la fois propriétaire de certaines exploitations et fermier pour d'autres, ne fait guère, comme nous l'avons dit, qu'une saison d'engraissenienl, qui se prolonge liiiil mois oiitiors. Habile à mé-
nager le fond, soucieux de sa renommée d'engraisseur bien établie sur le marche de la Villelte, il peuple ses herbages peu à peu, ne retire ses bœufs qu'au moment où ils ont leur plein développemenl , et ne livre à la consommation que des animaux hors ligne; il obtient un beau loyer de ses capitaux, tout en maintenant ses terres dans le meilleur état. Il utilise l'excédant de production d'herbe en la faisant paître par des juments poulinières, célèbres sur les champs de course, et qui lui donneront ces poulains demi-sang renommés dans le monde entier. Ce riche herbager du pays d'Auge est loin d'être insensible à ces questions d'honneur, et il trouve le succès d'amour-propre et le succès d'argent réunis dans les primes lucratives que lui procurent ses poulinières et ses poulains; vendant ces derniers dès l'Age de six mois, période au delà de laquelle il y a inconvénient dans les pâturages plantureux à prolonger l'élevage du cheval, qui y engraisse comme le bœuf et devient comme le sont les chevaux complètement élevés dans le pays, presque toujours lourd et mou.
Le bœuf est là dans des conditions les plus heureuses, comme dans son cadre naturel. Il est difficile, lorsqu'on quitte la vallée d'Auge, en songeant au bonheur des herbagers qui l'exploitent, de ne pas faire aussi quelques réflexions sur les animaux qui la peuplent. On ne saurait imaginer une plus douce existence pour ces troupeaux puisqu'on ne peut écarter d'eux la loi qui les condamne à servir de nourriture à une espèce supérieure. Mais il serait à souhailer que les cruelles épreuves qui précèdent la mort de ces doux et beaux animaux
fussent au moins adoucies. Ces hôtes si indépendants, si fiers et si tranquilles, des belles vallées normandes, qui ne les a vus transportés en chemin de fer, et dans quel appareil, couverts de quelles chaînes, plongés dans une tristesse morne, et levant les yeux comme s'ils jetaient un regard d'envie sur ces pâturages ou d'autres continuent à vivre sans souci de leurs compagnons et du même avenir qui les attend! Mais ce n'étaient pas là les premières épreuves qu'ils avaient dû subir! La Société prolectrice des animaux n'aura-t-elle aucun conseil à faire entendre, aucune influence à exercer sur ces supplices prolongés qui commencent le jour même où ils quittent le pacage et qui se poursuivent de misères en misères jusqu'à l'abattoir? Leur sortie du pâturage ellemême présente un spectacle barbare. Des chiens féroces sont jetés sur eux, les poussent, les harcèlent, les mordent, tandis que des paysans brutaux les fouettent à coups redoublés, et les forcent à s'éloigner, mugissant, pleurant, affolés, montant les uns sur Iqs autres ; ils s'acheminent ainsi à travers villages et bourgs à la gare qui les conduit jusqu'à la ville. En général, les impressions que laisse cette partie de la Normandie agricole sont heureusement d'une nature plus douce. L'herbager de la vallée d'Auge rappelle d'ailleurs d'autres cultivateurs d'heibage qu'il serait superflu de décrire. 11 est temps d'aller chercher, non loin de là, un autre sol, un climat, qui offrent quelques différences appréciables, d'autres occupations rurales, un type de cultivateur, qui diffèrent sensiblement du tableau que nous venons d'esqui.sser.