‹ La Normandie (passé et présent)Chapitre 38 sur 84 · LES VALEURS MOBILIÈRES DANS LES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

LES VALEURS MOBILIÈRES DANS LES CAMPAGNES

Le cultivateur de la plaine de Gaen diffère autant de l'herbager de la vallée d'Auge que la configuration du sol et la composition géologique diffèrent entre les deux régions. Le pays, connu sous le nom de plaine de Gaen, s'étend entre le cours de l'Orne et celui de la Dives ; il se compose de la partie occidentale de l'arrondissement de Caen et de celui de Falaise presque tout entier. Les éléments dont le sol est formé et les conditions générales du territoire semblent destiner les habitants au labour par la réunion des circonstances les plus favorables pour la culture des céréales^ comme de quelques plantes industrielles. Une population intelligente s'applique avec une rare persévérance à tirer le meilleur parti de cette terre, à laquelle on attribue pour une très grande part le rang de première qualité. Aussi trouvonsnous dans la plaine de Gaen l'application fréquente des procédés plus savants, plus coûteux, mais plus lucratifs, qui constituent ce qu'on nomme la « culture intensive ». Le capital appaiait en conséquence ici avec un relief qu'il n'a pas partout, il s'en ft^ut, dans la culture en Normandie. L'agriculture dans la plaine de Gaen revêt souvent les caractères d'une véritable industrie. L'intelligence et le caractère se ressentent heureuse-

ment, l'une de ces calculs à plus longue échéance qui rendent l'esprit moins étroit, l'autre de cette spéculation moins défiante qui fait disparaître dans une certaine mesure l'indécision natui'clle aux paysans, particulièrement en Normandie. L'habitude d'oser dans des limites moins restreintes communique quelque chose de plus lerme aux idées, de plus résolu à la volonté. On cesse de considérer comme une témérité dont il faut se garder la pensée de faire des sacrifices dans le présent en vue lie l'avenir. Il est visible que, si l'homme ici influe sur la culture, celle-ci modifie l'homme à son tour par les prévoyances qu'elle lui impose, par le dessein poursuivi sous toutes les formes d'obtenir de la terre le plus grand ])roduit net. Dans de telles conditions, économiser en vue des besoins personnels ne suffit plus. Le paysan, le petit propriétaire veut épargner, capitaliser.

L'aspect même de cette vaste plaine indique des habitudes de calcul rigoureux. On se demande pourquoi les habitants ont détruit les haies élevées, abattu ou cessé de planter ces arbres qui se mêlaient si agréablement aux cultures. On regrette cette disparition si complète de ce qui variait, égayait un peu cette plaine. A l'aspect d'une si triste uniformité, nous croirions voir un champ de la Beauce, si souvent la ligne bleue de la mer ou les horizons riants du Bocage entrevus dans le lointain ne nous ramenaient en Normandie. Le calcul donne l'explication de ces changements, dont les touristes peuvent se plaindre, mais que l'économiste ne saurait regretter. Les arbres tenaient une place dommageable pour d'autres cultures, et en tout cas, moins lucrative. Le Nor-

maud, dans ces parages, se préoccupe peu des arbres SOUS le rapport pittoresque. Parfois, il a ce souci aux bords de la mer, mais c'est pour attirer les voyageurs, c'est-à-dire encore pour gagner de l'argent. Ces plages maritimes dénudées naguère, sont aujourd'hui plantées et verdoyantes. En revanche, la plaine se dépeuple de cultures arborescentes. Dans les terres de première qualité, l'arbre n'apparaît plus au fermier et au propriétaire que comme un parasite. Judicieux, mais implacable calcul, devant lequel le pommier lui-même n'a pas trouvé grâce. On l'exclut de la plaine; il ne reparaît plus qu'aux approches de Bayeux. Chez les cultivateurs vous ne le rencontrez que dans les clos qui entourent l'habitation.

Les reproches qu'on adresse au pommier ont eu naguère assez de retentissement dans les Sociétés d'agriculture normande pour que j'en dise au moins un mot. Il s'agiten effet de la boisson indigène et d'une culture jusqu'ici chère aux populations. On l'accuse d'être nuisible par son ombre et par ses racines, et de ne donner qu'un revenu inférieur à celui d'autres plantations. Ces raisons paraissent justifiées dans une plaine où chaque centimètre du sol acquiert une valeur et une puissance exceptionnelles. Mais faut-il généraliser ces griefs, et croire avec certains agronomes l'avenir même du pommier mis en question sur ce sol regardé depuis longtemps comme son domaine privilégié? Rien n'annonce, disons-le, cette décadence de l'arbre à cidre et ce changement des habitudes. L'agronomie pourra , dans l'intérêt même des populations, les décider à mieux choisir leurs emplace-

iiicnls, à élevei- celte planlation trop souvent faite au hasard à l'état de culture savante parfois dans des champs à part. On peut, nous disaient les gens compétents, mêler le pommier à d'autres plantes dans les terres qui ne sont pas exceptionnellement bonnes, et quand ces plantes ne sont pas elles-mêmes très précieuses. En orientant bien les plantations sur les bords des chemins, on évite le préjudice causé par l'ombre. Exceptons cette riche plaine et quelques autres régions où les mêmes raisons réservent la place exclusivement à d'autres cultures, je n'ai pas vu les populations rurales de ces contrées disposées le moins du monde à restreindre l'étendue accordée h l'arbre qu'on peut appeler national. C'est une culture facile, traditionnelle, et qui donne des revenus assurés. Nulle tendance à ce que la consommalion du cidre diminue. On peut en juger par ces contrées mêmes. Il existe, en effet, particulièrement dans le Calvados, des crus de cidre en une quantité considérable. 11 sont reconnaissables pour les consommateurs normands, tantôt par des différences qui paraissent prononcées, tantôt par des nuances subtiles, dont le discernement n'est guère appréciable pour des palais moins expérimentés. Nous avons la liste complète dressée scientitiquemenl des diverses espèces de pommes à cidre et des variétés de crus. Elle remplit plusieurs pages d'un travail approfondi et intéressant sur le pomInier^ Telle est celte énumération qu'on ne saurait assurément évaluer les variétés à moins de trois ou quatre cents. Il est dou-

' V, iirlicle PommieH: dans VE^icijclopédie pratique de Vcuiricnllurc.

'240 LES rOPULATIOiNS AGRICOLES.

tcux que la Bourgogne atteigne pour ses vins si appréciés, à une richesse pareille de nomenclatnre.

Le même esprit de calcul qui m'a frappé dans cette région ne cesse pas de se faire l'emarquer chez les cultivateurs de la plaine de Gaen par des améliorations, indiquées par la nature du terrain, et qui sollicitent un heureux emploi du travail et du capital.

Je signale une preuve de cet esprit calculateur dans l'abandon de la culture du seigle, l'expérience ayant montré qu'il vaut mieux y substituer dans ces terres fortes le blé d'un plus grand rapport, et, quant aux terres légères, l'orge ayant l'avantage de procurer un meilleur revenu. Ces judicieux calculs ont été récompensés par une augmentation notable de production du blé due à une culture savante. Même preuve de cet esprit progressif dans la suppression des jachères, et dans une meilleure préparation de la terre; ils ont augmenté tellement les engrais qu'il n'est pas rare aujourd'hui qu'on en mette une valeur de quatre cenis fiancs sur un hectare. Ne se haut pas d'ailleurs à'içi seule action des forces naturelles, le cultivateur de la plaine y ajoute une vigilance qui ne se relâche pas. Si la planle languit au printemps, on le voit semer à la volée du guano ou du tourteau en poudre. Habile à tout utiliser, particulièrement la paille, qui acquiert dans ces campagnes un prix très élevé.

C'est un des effets de la culture intensive d'ajouter à la division du travail et au principe de la spécialité des cultui'es. Le cultivateur de la plaine en connaît le prix, en pratique l'usage; mais, hdèlc à la même sagesse, il ne

pousse pas la spécialité jusqu'à l'extrême limite. La variété de ses ti'avaux forme elle-même un spectacle cligne d'intérêt, et présente sous le rapport de sa situation économique des avantages sérieux. En accordant la part principale aux céréales, il en fait une aux plantes légumineuses, potagères, industrielles : celles-ci ont pris une assez grande étendue; si la betterave en occupe une médiocre, le colza a acquis une réelle importance. Voilà déjà bien des ressources. Ce cultivateur en a d'autres.

Il est fréquent en effet que, dans l'exercice de celte activité variée et toujours productive, il combine l'élevage avec ses autres travaux purement agricoles. Il a su attirer chez lui ces chevaux, dits de trait léger, qui viennent du Bessin , de la vallée d'Auge et des autres régions de l'Ouest, tels que le Merleraul't, le Cotentin, le Poitou ; il les garde jusqu'à l'âge de quatre ans, puis il s'en défait, s'entendant ici encore on ne peut mieux à utiliser toutes les circonstances, les transports rendus faciles par des routes droites et bien entretenues, les abondants sarclages et les labours multipliés qui sont la conséquence de la culture intensive. C'est de la môme façon qu'il a pu joindre à son exploitation les bœufs qu'on nomme dans le pays de race campagnarde, etlesmoutons, qui forment une des richesses de l'arrondissement de Falaise. Cette diversité d'éléments donne à l'aisance dont il jouit une base plus certaine. Ce cultivateur n'a pas de ces heureux coups de fortune qui parfois enrichissent rapidement l'herbager de la vallée d'Auge, mais il est moins soumis aux oscillations du crédit et, s'il réalise de moins gros bénétîces, il court moins de risques; ses travaux multiples, ses produits

242 LES rorULATIONS AGRICOLES.

diversifiés, se servent en quelque sorte d'assurance mutuelle. Aussi son existence offre-l-elle presque toujours un heureux équilibre moral, qui résulte de ce genre de vie même. Chez lui le travail est continuel en raison de la quantité d'objets dont il doit s'occuper. Il faut qu'il passe des soins à donner aux champs à ceux que demande le bétail ; il doit surveiller les ouvriers, mettre souvent luimême la main à l'œuvre; il faut qu'il s'occupe de l'état et de la réparation de l'outillage agricole, qu'il songe au présent, prépare l'avenir, donne toute son attention à mille détails: travail constant, perpétuel, mais rarement excessif, qui n'arrive guère jusqu'à la fatigue, si ce n'est au moment de la moisson, et qui ne va presque jamais jusqu'à l'épuisement.

Ainsi tenu en haleine, le cultivateur de la plaine ne connaît pas ces loisirs qui sont à peu de distance de sa ferme, dans les régions herbagères, la cause de perpétuelles tentations. Il ignore cette oisiveté des heures, des journées, parfois des semaines entières, qui entretiennent chez quelques-uns les habitudes de laisser-aller, de jeu, de dangereuse indolence ^

Cette vie saine, qui occupe les forces en les ménageant, et qui les répare par un régime substantiel, profite à cette population vigoureuse. On remarque en elle une taille en général assez élevée, une figure régulière assez caraclérisée, une tenue qui ne manque assurément ni de dignité, ni de fermeté. Leur esprit paraît juste, avisé, plus ou-

^ Je parle des fermiers et des propriélaircs ; l'ivrognerie n'est pas rare chez les journaliers. Je suis loin de prétendre que les laboureurs s'enivrent moins que les herbagers; c'est plutôt le contraire dans la classe inféricui'c.

vert que dans beaucoup d'aulres régions. Je ne crois pas m'ètre trompé en y signalant l'effet de ces occupations dont chacune requiert et met en jeu des facultés différentes. Et comment leur intelligence ne serait-elle pas fortifiée par l'habitude d'opérations qui ne sont ni très simples ni même toujours exclusivement agricoles? Ils vendeni, achètent, dans des proportions étendues, des produits qui ont chacun leurs conditions spéciales de valeur et de prix, de même que chaque culture a ses conditions propres de production. Accoutumés à se tenir au courant des marchés, à débattre leurs intérêts dans des transactions multipliées, ne sont-ils pas comme forcés à unir dans une forte mesure l'esprit de commerce aux solides habitudes de la vie rurale?

Ce judicieux esprit du Normand de la plaine a été soumis à des épreuves qui pouvaient devenir dangereuses. Le colza est une excellente culture, mais qui est à quelque degré aléatoire, et il est certain qu'au début, cette graine oléagineuse a paru à un certain nombre d'entrepreneurs de culture une sorte de mine d'or; à voir quelques revenus s'enfler extraordinairement, même des fortunes se faire, il y eut un peu d'entraînement, jusqu'à ce que quelques revers aient servi d'école et appris à se défier d'une culture souvent, il est vrai, très avantageuse, mais dont le prix oscille entre 22 et 55 francs l'hectolitre, et qui compense ses chances de succès par son caractère un peu hasardeux. On n'a pas aujourd'hui cessé de cultiver le colza dans la plaine de Caeo, mais tout engouement a heureusement disparu.

Ils ont aussi connu une tentation tout autrement dangereuse, celle des placements mobiliers aver.tureux. Les

campagnes, dans la région doni nous parlons, n'y sont pas restées étrangères. Si nous y faisons allusion à propos de cette partie de la Normandie, ce n'est pas qu'elle ne se soit pas manifestée ailleurs, mais elle a pris là une certaine élendue pendant un temps, en raison même de la supériorité des ressources dont une partie pouvait être distraite pour la spéculation. Nous sommes loin d'adhérer à l'opinion extrême que les placements mobiliers doivent être exclus des campagnes. Loin de là : ils forment le contre-poids à la tendance exagérée qui porte les paysans à acheter la terre à tout prix, à s'endetter pour la payer, sauf à ne lui fournir que des avances insuffisantes. Mais si de solides placements en rentes, obligations, etc., doivent jouer avec avantage leur rôle dans les habitudes économiques des populations rurales, elles doivent résister à ces valeurs équivoques, qui risquent d'éblouir par la perspective d'un gain disproportionné des hommes laborieux, accoutumés à amasser jour par jour, franc par franc, un petit capital, dont chaque parcelle rappelle une peine prise, renferme une privation transformée en épargne. Les cultivateurs des environs deCaen, de Falaise, sont des gens d'un sens ordinairement rassis. Ils s'enflammèrent pourtant un instant, il y a de cela une quinzaine d'années, à la vue de ces actions si pleines de promesses. Ceux de Falaise s'en souviennent encore. Ils se rappellent non sans amertume ces deux mille actions qui, après avoir fait naître de si brillantes espérances, ne devaient aboutir qu'à créer la gêne. Ce fut, selon une expression énergique, dont nous avons entendu caractériser cette malencontreuse aventure,

un véritable drainage dea épargnes. Dans ce pays de sa pience rexpérience compte double. Celle-ci ne se renouvellera pas deux fois.

Telle est cette population de la plaine qui occupe une partie du Calvados, et qui nous représente assez fidèlement par ses traits distinctifs, d'autres populations analogues. Aussi avons-nous mis à en donner une idée exacte un certain degré d'insistance. Et comment n'être pas frappé du soin dont on a la preuve lorsqu'on les visite, que ces cultivateurs actifs et avisés mettent à tout utiliser? Ils ne négligent aucune occupation lucrative. Que ne font-ils pas? Ils font parfois même de l'apiculture, secondairement, mais suffisamment pour qu'elle tienne une place dans un assez grand nombre de fermes, au point que les ports normands exportent de la cire jaune en quantité considérable. Les cultivateurs font figurer eux-mêmes sur leurs tables ce miel indigène ; ils utilisent pour cette production accessoire leurs plantes mellifères; c'est sur le sainfoin qu'ils recueillent leur miel de table; le colza leur fournit un miel inférieur, qu'ils blanchissent et clarifient à l'aide des procédés en usage; on les voit conduire au printemps les abeilles enfermées dans des boîtes vers les régions où le sainfoin et le colza fleurissent, puis les ramènent l'été dans celles où elles peuvent butiner le sarrasin. Tout mettre à profit, voilà la devise de ces travailleurs de la plaine de Caen. Il serait à désirer que ceux de certaines autres régions de la France prissent modèle sur ces zélés et habiles cultivateurs.

Quittons les régions de la plaine, et pénétrons maintenant dans le Bessin.

Page 1