‹ La Normandie (passé et présent)Chapitre 39 sur 84 · ET DE VIRE · texte numérisé non relu

ET DE VIRE

Le Bessin va nous rendre les conditions essentielles de la vie herbagère, mais non pas en général les occupations et le genre de vie de la vallée d'Auge. La principale industrie de riierbager des environs de Pont-l'Évôque et de Lisieux, on l'a vu, c'est l'engraissement des bœufs. Pour lui la fabrication du beurre et du fromage est secondaire, bien que celle-ci particulièrement ait une certaine étendue dans quelques circonscriptions, comme Pont-l'Évèque. Cette fabrication, celle du beurre surtout, joue au contraire dans le Bessin le rôle le plus important. Isigny en est le centre principal. C'est par elle que cette ville de 5000 âmes a pris quelque importance commerciale. Son petit port qui reçoit des navires de deux cents tonneaux, exporte pour l'Angleterre plus de trois millions de francs de beurre salé. La prospérité dont le Bessin est redevable à cette fabrication ne doit pas être seulement attribuée aux avantages naturels du sol. Assurément la nature y est pour beaucoup, par riiumidilé favorable aux herbages, et par la qualité que ceux-ci présentent pour l'alimentation du bétail. Mais le sol luimême a dû être modifié. Il a fallu combattre l'excès de l'humidité dans quelques endroits. Isigny était environné

TYPES AGRICOLES. — LE CULTIVATEUR DU BESSIN. 2i7

(le vastes marécages. Aujourd'hui encore nous apercevons à la marée basse les vastes grèves du Grand-Vey, où se jette l'Âure-Inférieure en même temps que la Vire. On a assaini une vaste étendue de ces lagunes, qui sont devenus d'une admirable fertilité et qui contribuent pour une part notable à la richesse de cet excellent pays, où les terres ont une valeur très élevée. La fabrication du beurre est, dans un rayon assez étendu, une source de revenu qui fait vivre ces populations à l'aise. Qui ne sait que ce produit raffiné qu'on vend sur le marché de Paris et d'autres villes sous le nom de beurre d'Isigny, n'est pas fabriqué uniquement en effet dans cette localité ; qu'il ne l'est pas môme uniquement dans les cantons environnants, à Bayeux, à Trévières, à Ryes, à Balleroy, à Caumont, qui sont les centres de production principaux? Combien cette fabrication contribue à l'aisance des campagnes situées à une certaine distance du Bessin et dans toute la Manche, aux environs de Carentan par exemple ! Peu importe qu'Isigny ait prêté son étiquette à bien des imitations, des contrefaçons nombreuses, dont les unes peuvent être confondues à leur honneur avec ses propres produits, dont les autres, vendues à un prix moindre, quoiqu'encore élevé, ne prétendent pas toujours ni même le plus souvent à tromper l'acheteur qui sait à quoi s'en tenir. Cette renommée exceptionnelle, le Bessin ne la maintient qu'à force de soin et de viyilaiice, condition de la perfection de cette fabrication délicate. Les fermes où elle s'accomplit peuvent être assimilées à des usines, et ce sont en vérité des usines modèles. Tous les travaux préparatoires sont exécutés avec la plus minutieuse attention. Que de soins exige

cette série d'opérations ! Il faut recueillir le lait dans des vases de cuivre bien étamés, désignés dans le pays sous le nom de cannes. Il faut faire porter à la ferme avec les précautions nécessaires ces vases placés dans des cages que traîne un une ou un petit cheval que les gens du Bessin appellent trayon. Et quelles mains expérimentées réclame l'opération du coulage, qui fait passer le lait dans un tamis pour être déposé dans ces vases de grès qu'ils nomment serènes^ où la crème doit monter I Et puis il faut soumettre ces vases tour à tour à l'action de l'eau qui les nettoyé et du feu qui les fait sécher. Toutes ces opérations et celles qui suivent, comme l'écrémage et le battage, exigent un matériel et un personnel également préparés. Les cultivateurs du Bessin montrent avec quelque orgueil leur laiterie, si parfaitement tenue et si bien située, c'est-à-dire construite au nord, ventilée par des courants d'air, quelquefois même à l'aide de tuyaux souterrains. Un thermomètre, placé dans ces laiteries, permet détenir la température à 12 ou 15 degrés. Aussi chauffent-ils la laiterie pendant l'hiver, et ont-ils soin de la rafraîchir pendant l'été.

L'aisance des populations du Bessin qui frappe tous les yeux, a pour principale source la vente de cet unique produit, dont le seul arrondissement de Bayeux place pour une dizaine de millions à Paris. Les transactions auxquelles la môme denrée donne lieu présentent pour l'ensemble de celle-ci un chiffre de 75 millions, qui se répandent sur ces populations agricoles en profits, en salaires, en épargnes, en bien-être sous toutes les formes. La consommation de ce produit spécial s'opère aussi sur

place en grande quantité. Comment n'en pas faire la remarque clans cette étude où on se propose pour objet moins de constater l'étendue des produits que la condition des producteurs? Quel que soit en effet le rapport qui unisse ces deux choses à certains égards^ elles ne se confondent pas pour la classe des travailleurs agricoles. Ne voit-on pas telle denrée être parfois produite en grande abondance, et l'exportation en soustraire la totalité à la masse de la population rurale? Que d'exemples prouvent qu'il en est de la sorte même pour les produits les plus utiles qui apporteraient un précieux concours à l'alimentation ! Nous avons pu voir des fermes de la Manche qui produisaient des œufs en très grande quantité, et où l'ouvrier agricole n'en connaissait guère plus l'usage que celui de la chair des oiseaux de la basse-cour : ces œufs, en effet, c'était de l'or pour les fermiers. La plupart des ménages du Dessin et du Calvados, au contraire, font usage du beurre ou du lait. La consommation totale du beurre monte chaque année pour le département à 8 millions 1/2 de francs. N'est-ce pas le signe d'une réelle aisance? On peut se rendre un compte exact de ces fructueuses opérations, lorsqu'ils consentent à entrer dans de tels détails, ce qui n'est pas le cas le plus fréquent. Ils calculent que chacune de leurs vaches rapporte par an 125 à 150 kilogrammes de beurre et une somme de plus de 400 francs'; ils expliquent comment ils emploient le petit lait à élever des veaux et des porcs, comment le fumier fourni par la vache est l'équivalent des frais de soins et de

* V. la brocburc de M. Morièrc sur l'industrie beurrière dans le Calvados.

nouiTiture, etc. De tels détails, joints aux résultats plus généraux, ne font-ils pas comprendre que la vie soit douce et aisée dans ce pays privilégié?

Par un de ces contrastes dont la nature dans ce pays même n'est pas avare, on trouve tout près de la plaine de Caen et des pâturages du Bessin, l'âpre Bocage et son cultivateur pauvre. C'est pour ainsi dire un pays nouveau qui a ses habitudes déterminées par la nature du sol. Cette désignation de Bocage est fréquente dans la Normandie comme dans quelques autres provinccîs de l'Ouest et du Nord-Ouest. Elle présente avec elle plutôt l'image d'une végétation arborescente, abondante et pittoresque, que l'idée de la richesse et de l'aisance. La région qui porte le nom de Bocage dans le Calvados ne dément pas une telle idée. Elle est formée par une partie des arrondissements de Falaise, de Caen, de Bayeux et par la totalité de l'arrondissement de Yire. C'est en grande partie du moins une contrée aux aspects accidentés et au paysage imposant. Le pays qui entoure Vire joint l'industrie à la culture, et trouve dans ce mélange une source d'aisance qu'on cesse de rencontrer un peu plus loin. L'habitant de cette partie du Bocage a été autrefois plus pauvre encore, mais peut-être, par une faveur de celte belle contrée, il n'a guère connu la tristesse dont témoignent d'autres campagnes dans le passé. C'est là que naquirent les fameux Vaux-de-Vire, que vécurent ces poètes dont la verve tempérée se compose de bonne humeur et de malice normande, et dont les vers semblent avoir la saveur piquante de la boisson indigène qui les a produits, comme elle a entre-

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