NATURE ET OBJET DE CE TRAVAIL — MÉTHODE
Avant deurendre compte à l'Académie de la mission dont elle m'a fait l'honneur de me charger, j'ai un premier devoir à remplir envers elle. Je ne ferai que répondre à sa pensée en rendant hommage au cher et . savant confrère qu'elle a vu, avec un vif regret, obligé par la maladie d'interrompre la mission, qu'il a si longtemps remplie avec un rare mérite. L'œuvre que M. Louis Reybaud a élevée sous nos yeux, année par année, à l'étude des populations manufacturières, et qui attendait à peine la dernière main pour être entièrement achevée, a été, dans vos réunions privées et dans vos séances publiques, l'objet d'éloges auxquels l'opinion s'est associée par ses organes les plus accrédités. On a dit avec raison de cette œuvre qu'elle est « un véritable
monument ». Elle mérite un tel honneur par le vif amour de la vérité qui en fait l'inspiration, par l'exactitude et la richesse des informations, par l'excellence delà méthode. Ajoutons à ces qualités le jugement le plus ferme, le moins disposé à se laisser aller aux chimères, bien qu'il comprenne toutes les nouveautés utiles. Comment hésiter à affirmer que ce sont là les qualités mêmes qui, dans cet ordre de travaux, font les livres solides et durables?
Les belles études de M. Louis Reybaud nous présentent une image fidèle et presque complète de l'état moral, intellectuel et matériel des populations ouvrières au dixneuvième siècle. Les mœurs comme les salaires et les conditions de vie des cinq groupes importants du *ravail manufacturier, la soie, le colon, la hiine, la houille et le fer, y sont retracés de la manière la plus exacte avec leur physionomie distincte. On ne saurait trouver des idées plus saines sur les questions économiques et sur les problèmes sociaux. Ajoutez que le talent de l'écrivain n'est pas moindre dans l'œuvre que M. Louis Reybaud léguera à l'Académie, à son pays, à l'avenir qui cherchera dans cet excellent livre le tableau moral et matériel de nos grandes industries.
L'Académie ne saurait exiger une telle réunion de qualités de tous ceux qu'elle charge de missions analogues. Je ne puis me dissimuler pourtant qu'un tel souvenir si récent semble rendre plus difficile encore une tâche qui l'est déjà beaucoup par elle-même. Il est encore plus malaisé de bien observer et de bien juger les populations agricoles que les nopulations manufactu-
rières. Celles-ci semblent souvent s'offrir comme d'ellesmêmes à l'observaleur. Elles vivent groupées dans de grands centres, et présentent, malgré des diversités réelles auxquelles il faut faire une juste part, des traits communs fort accusés. Outre l'étude directe qu'on peut en faire, on rencontre les sources les plus variées d'informations. Les classes manufaclurières ont été l'objet de l'attention particulière de notre temps, en raison de l'intérêt extraordinaire qui s'attache à l'industrie ellemême. Elles semblent mêlées à notre liistoire même, par la part qu'elles ont prise à nos luttes sociales, comme par le retentissement qu'ont eu les théories sur le travail et le capital. Leurs progrès et leurs misères, leur instruction ou leur ignorance, leurs désirs légitimes ou exagérés ont acquis l'importance d'événements publics.
Rien de pareil pour les populations agricoles.
Elles vivent retirées, dispersées, modestes. Leur travail se poursuit obscurément ; leurs progrès s'accomplissent sans bruit, leurs misères mêmes sont silencieuses.
Point de luttes sanglantes engagées de nos jours en leur nom, point de controverse retentissante. Elles suivent leur destinée laborieuse avec une sorte de mouvement régulier qui rappelle celui de la nature elle-même. Si leurs qualités font peu parler d'elles, leurs vices, car elles n'en sont pas exemptes, semblent aussi plus cachés : ils font moins scandale, troublent moins la société, et ne nuisent guère qu'à ceux qui s'y livrent.
Ces classes enfin semblent, autant qu'elles peuvent, se tenir à l'écart de la société. Elles la servent avec une activité infatigable, et ne lui demandent aucun privi-
lége. Loin de là : elles s'étonnent presque, et quelquefois s'obstinent à résister, lorsque l'autorité publique fait pénétrer dans les campagnes les moyens les plus modestes de l'assistance intellectuelle ou matérielle.
Ajoutez à ces difficultés que les classes agricoles offrent de grandes diversités : diversité dans les conditions physiques du sol, dans le climat; diversité dans la race, dans les systèmes d'amodiation, dans la division des propriétés, dans la nature des cultures, dans les habitudes locales. Les différences, qui tendent à s'effacer dans l'industrie, au point de laisser apparaître seulement dans ses produits quelques qualités distinctives de région ou de race, semblent s'exagérer dans la population agricole. Elle est restée pour ainsi dire provinciale. Bien plus : on y rencontre des caractères locaux et spéciaux, souvent très distincts, dans les circonscriptions auxquelles nous avons donné les noms de départements, d'arrondissements.
La méthode à suivre dans ces recherches doit se conformer à ces conditions particulières. Le tableau cesserait d'être fidèle, s'il ne prenait soin de se plier à cette diversité des modèles. Il doit être varié sous peine d'être inexact, s'adapter à des régions nombreuses, et pourtant éviter de tomber dans la statistique purement locale. Aussi d'un côté, il ne faut pas trop hâter, trop multiplier les conclusions générales ; d'un autre côté, on ne doit pas négliger de tirer toutes celles que fournit l'observation la plus étendue.
J'ai fait de mon mieux pour vaincre ces difficultés, pour m'écarter le moins possible de cette méthode qui
concilierait des nécessités si différentes. J'ai vu le plus possible par moi-même; j'ai interrogé des personnes compétentes mises en rapport par leurs occupations habituelles avec la population agricole; j'ai pu réunir enfin un assez grand nombre de documents instructifs. Qu'il me soit permis de remercier ici tous ceux qui ont bien voulu m'aider de leur concours, soit en consacrant des journées entières à me servir de guides, soit en me fournissant par écrit de précieuses indications ^ Le tilre que je tenais de vous a été auprès d'eux ma plus efficace recommandation. Elle m'a permis d'obtenir des renseignements qui autrement ne se seraient livrés qu'avec beaucoup de réserve. Il m'a suffi de produire ce titre pour qu'une bienveillance pleine d'obligeance, je dirais presque un sentiment de déférence qui s'adressait non à ma personne, mais à un corps que la France tout entière a appris à honorer, prît la place de cet esprit un peu défiant qu'on attribue aux habitants des campagnes. Après avoir indiqué les difficultés de la lâche, il me resterait à en signaler l'importance. Il serait superflu d'y insister. L'importance en effet des classes agricoles peut-elle être exagérée? On a répété, on répète encore avec raison que la France est un pays essentiellement agricole. Vérité qui ne saurait porter atteinte à son rôle industriel attesté par tant de succès, et dont l'agriculture elle-même ne peut se désintéresser ; car l'industrie
* Je dois remercier particulièrement M. Barrai, l'éminent secrétaire perpétuel de la Société nationale d'agriculture de France, qui a mis le plus obligeant empressement à me faire' entrer en rapport avec plusieurs propriétaires et cultivateurs des mieux en élat de me renseigner.
est le grand débouché de l'agriculture; elle contribue à assurer à ses produits un prix rémunérateur, donne lieu à d'importantes cultures spéciales et rend à la terre autant qu'elle lui emprunte. Mais en regardant l'agriculture et l'industrie comme deux alliées, et non comme des rivales, dont les intérêts seraient opposés, on doit reconnaître la supériorité de l'agriculture dans notre pays, dont la vocation agricole s'est manifestée de tout temps, parce qu'elle tient à la nature des choses, et qu'elle est déterminée par la situation géographique de la France et son climat, comme parla constitution d'un sol qui, presque partout fertile, se prête aux productions les plus variées. Pour mesurer l'importance de quelques-unes de ces productions, il suffirait d'indiquer le blé et la vigne. La France compte plus de 7 millions d'hectares cultivés en blé, et la récolte annuelle y atteint de 80 à 100 millions d'hectolitres. Celle du vin s'est élevée en moyenne à plus de 56 millions d'hectolitres pour les dix dernières années. Combien d'autres richesses il y faudrait ajouter !
Que sera-ce si des produits on passe aux producteurs, à cette population agricole qui doit nous occuper dans ce travail d'enquête?
Le recensement de 1872 évaluait à 18 millions et demi le chiffre de la population exclusivement rurale de notre pays, c'était alors un peu plus de la moitié (52 pour 100 de la population totale).
Lors de la grande enquête agricole de 1867, il n'y avait pas en France moins de 5 790 750 propriétaires agriculteurs, dont 1 751 934 cultivaient de leurs mains leur terre seule; 47 4241a faisaient cultiver par les soins
(l'un maître-Yalel, et 10 215 par les soins d'un régisseur. Les autres, outre qu'ils cultivaient leur propre terre, cultivaient aussi celle d'autrui, savoir : 648 856 comme fermiers; 205 860 comme métayers et colons, et 1154490 comme journaliers. De tels chiffres, peu modifiés depuis lors, ont leur éloquence. Une telle population est vraiment le centre et le cœur du pays.
Ces populations en représentent aussi, à d'autres égards, l'élément le plus énergique et le plus viril. Nous ne déprécions pas les villes; nous reconnaissons leur rôle de premier ordre dans la civilisation générale; mais sans les campagnes on peut demander où en seraient la force et la santé de la race française sa santé et sa force morales aussi bien que physiques.
Les populations agricoles donnent lieu à une foule de questions d'une capitale importance pour la prospérité de notre pays. Mais la discussion de ces questions doit être subordonnée à l'observation. 11 faut d'abord les connaître avant de songer aux remèdes que réclament leurs maux, aux améliorations que leur sort comporte. On doit se demander quel est l'état de leurs mœurs, de leurs habitudes, de quelle manière s'y présentent la famille, le respect de la propriété, le respect de soi-même, la culture des sentiments moraux qui constituent l'homme développé, civilisé, dans les différents ordres de devoirs.
Leur degré d'instruction appelle aussi l'attention. Outre l'instruction primaire, il faut rechercher où en est l'enseignement agricole, la capacité spéciale qui fait le bon ouvrier, le fermier ou le propriétaire habile à mettre un domaine en valeur, se tenant à l'écart d'un esprit
novateur exagéré sans tomber dans l'excès beaucoup plus habituel de la routine.
La manière de vivre des différentes catégories de la population rurale sollicite également les regards de l'observateur. Leurs travaux, leur hygiène, leur alimentation, leur vêtement, leur logement, en un mot leur degré d'aisance ne forment pas une matière -d'étude moins intéressante. J'aurai à rechercher si ces populations augmentent ou diminuent, et pour quelles causes ; si l'épargne s'y développe sous des formes fructueuses ; si les rapports entre le travail et le capital agricole sont satisfaisants; si les salaires s'élèvent, et quelle est la situation de chacune des catégories de la classe qui possède, exploite, cultive la terre. Voilà bien des questions, et ie n'en indique pas même d'autres importantes aussi qui se rattachent à cette condition préalable : l'étude consciencieuse, la connaissance exacte des faits.
L'Académie m'avait assigné comme objet d'étude la région du nord-ouest delà France, et d'abord la Normandie. Je viens lui soumettre le résultat de mes recherches sur les populations rurales de cette dernière province. Je commencerai par jeter un coup d'œil sur son passé. Il n'y a pas d'autre moyen de bien apprécier le présent lui-même. On ne peut s'en former une idée exacte que par voie de comparaison. Comment sans cela ne pas s'exposer à prendre pour des nouveautés des choses fort anciennes? Comment discerner aussi ce qui est vraiment nouveau? On se fait trop souvent du passé lui-même une idée favorable ou défavorable à l'excès, sans a\oir pris la peine de la soumettre au contrôle des faits : il arrive de
Or.JET ET MÉTHODE DE CES ETUNES. 0
là que tour à tour on calomnie le présent ou qu'on en exalte les mérites sans mesure. L'emploi de l'histoire se recommande tout particulièrement ici. C'est à la condition d'en faire usage qu'on peut réellement savoir s'il y a progrès dans ces classes et sur quels points ce progrès porte véritablement.
L'Académie a paru elle-même pénétrée de cette vérité, . lorsqu'elle a confié, il y a quelques années, une mission agricole à un de nos éminents confrères, M. Léonce de Lavergne. Elle le chargeait de rechercher l'influence de la révolution française sur l'agriculture. C'était indiquer le' passé comme point de comparaison. C'est d'une telle comparaison en effet qu'est sorti l'excellent livre de M. de Lavergne sur VEconomie rurale de la France.
La mission d'étudier non plus l'agriculture, mais les populations agricoles, semble rendre plus impérieuse la nécessité de s'appuyer d'abord sur la recherche historique : car ces populations ont, s'il est permis de le dire, plus encore une histoire que l'agriculture ellemême, en raison de la part qu'elles ont prise à l'activité nationale et de leurs deslinées locales si souvent agitées et toujours si pleines d'intérêt.
Telle est l'étude sommaire que je vais essayer pour la Normandie.
Je remonterai jusqu'à ce moment du moyen âge, où les populations rurales révèlent des traits déjà caractéristisques et distincts. Pour cela j'ai dû puiser à plusieurs sources, mais nulle part avec plus d'abondance que dans deux ouvrages remplis de recherches savantes et vraiment originales.
L'un est l'étude considérable et si justement estimée de M. Léopold Delisle sur les populations agricoles de la Normandie, depuis le onzième siècle jusques et y compris le quatorzième*. L'autre est le livre, d'une érudition également empruntée à nos vieilles chartes, de M. de Beaurepaire, qui semble s'être donné pour tâche de faire suite au précédent'.
Nous aurons soin de grouper ces indications autour de quelques idées principales. Nous signalerons déjà bien des rapprochements avec le présent, objet spécial de cette enquête. Ce résumé, si incomplet qu'il puisse être, de l'histoire des populations agricoles de la Normandie, aura donc son utilité pour ainsi dire pratique en vue d'une comparaison entre la société agricole du passé et les classes rurales actuelles ; il nous en fournira les éléments sous le triple rapport moral, intellectuel et matériel.
* Études sur la condition de la classe agricole et l'état de Vaqriculture en Normandie au moyen âge, par M. Léopold Delisle.
- Noies et documents concernant Vétal des campagnes de la Haute- Normandie dans les derniers temps du moyen âge, par M. Ch. Robiilard de Baurepaire.