ELLES SONT AU MOYEN AGE LES PLUS AVANCÉES DE LA FRANCE
On a plus d'une fois eu occasion de remarquer, comme un des traits des populations normandes, un sentiment prononcé d'indépendance individuelle et d'intérêt calculateur; nous le rencontrons chez ces populations dès le moyen âge. Il serait difficile de dire pour combien y entrèrent les conquérants danois ou norwégiens au dixième siècle, et les populations indigènes de la Neus- Irie sur lesquelles ils étendirent leur domination.
La conquête commença par diviser le pays « au cordeau», disent les anciens chroniqueurs; c'était la manière d'arpenter usitée en Scandinavie. Toutes les terres désertes ou cultivées, à l'exception de celles des églises,
furent partagées de nouveau, sans avoir égard aux droits des indigènes. Beaucoup d'artisans et de laboureurs acceptèrent volontairement le gouvernement du chef norwégien, Rolf, que les iiabitants prononçaient Rou. Ce chef passait pour le plus grand ennemi des voleurs et le plus grand justicier de son temps. Parmi les Norwégiens eux-mêmes, il y eut toutefois des dissidents qui, refusant de recevoir le baptême avec leur chef, formèrent une colonie à pari, et se fixèrent aux environs de Bayeux. Peut-être furent-ils attirés de ce eôté par les mœurs et le langage des habitants de Bayeux qui. Saxons d'origine, parlaient encore, au dixième siècle, un dialecte germanique. Ainsi, de toute façon, on se retrouve, pour une partie notable du moins de la Normandie, en présence d'une race qui rappelle les éléments de la population anglaise, telle qu'elle existe encore aujourd'hui.
M. Augustin Thierry fait remarquer que, lorsqu'api'ès quelques générations, la répugnance des barons normands du Bessin et du Cotentin pour le christianisme eût cédé à l'entraînement de l'exemple, l'empreinte du caractère Scandinave se retrouvait encore chez eux d'une manière prononcée. Ils se faisaient remarquer, entre les autres seigneurs et chevaliers de la Normandie, par leur extrême turbulence, et par une hostilité presque permanente contre le gouvernement des ducs.
Une classe indépendante et dominatrice s'établit ainsi dans une contrée, dont on confondit tous les habitants sous le nom de Normands ; ce titre, dans l'intérieur même du pays, les conquérants se le réservèrent comme un titre de noblesse. Ce fut le signe de la liberté et de la puis-
sance du droit de lever des impôts sur les bourgeois et les serfs du pays. Tous les Normands de nom et de race furent égaux en droits civils, bien qu'inégaux en grades militaires et en dignités politiques. Nul d'entre eux ne fut taxé que de son propre consentement, nul ne fut assujetti au péage pour le charroi de ses denrées ou pour la navigation sur les fleuves. Tous enfin jouirent du privilège de chasse et de pêche, à l'exclusion des villains et des paysans, termes qui comprenaient en fait toute la population indigène. Ce qu'une telle organisation devait exercer d'influence sur les caractères et la vigueur morale de la race ne saurait échapper à l'observaleur.
Si le sentiment d'indépendance devait prendre plus d'une forme dans la race conquérante, la population indigène manifesta de son côte le même sentiment à l'égard de ses seigneurs avec une grande énergie.
Moins d'un siècle après l'établissement du nouvel Etat, elle eut la pensée de détruire l'inégalité des races.
Ce fut sous le duc Richard II que ce projet éclata par une grande association de défense mutuelle qui s'étendit sur toutes les campagnes et qui réunit la classe agricole , organisée en différents cercles ou conventlcules, véritables cadres de l'insurrection.
Le trouvère Robert Wace devait, un siècle et demi plus tard, recueillir les souvenirs de cette insurrection redoutable. Il la raconte dans le célèbre Roman de Rou, en des vers qui sont d'une grande simplicité et d'une remarquable vigueur. Le vieux poète place dans la bouche des paysans révoltés ces vers, cités plus d'une fois, sorte de cri de guerre des opprimés contre les oppresseurs,
que semble n'avoir plus tard fait que commenter Etienne de la Boétie dans son éloquent et célèbre Contr\m:
Nus sûmes homes cum il sunt :
Ne nus faut cuer seulement.
Ce n'était pas une exaltation momentanée qui avait produit ce mouvement sous la forme d'une insurrection farouche bientôt noyée dans le sang des principaux chefs, condamnés à d'affreuses tortures. La persévérance, déployée par les classes rurales de la Normandie pour la défense de leurs droits et de leurs intérêts, éclate à travers toute leur histoire. A propos du peu d'empressement du Normand Richard à secourir son beau-père, le roi d'Angleterre, M. Augustin Thierry fait observer que ce peu de zèle « ne provint d'aucun scrupule ni d'aucune répugnance morale, mais de ce que Richard ne vit dans cette intervention rien de favorable à son intérêt, qu'il était « habile à démêler et ardent à pour suivre ^ selon le caractère qui distinguait déjà les habitants de la Normandie ».
Cette « habileté à démêler leurs intérêts » , cette ardeur à en poursuivre la satisfaction, sont, en effet, les traits qui continueront à caractériser les classes rurales de la Normandie. On le verrapour ces mêmes populations agricoles, qui réussirent mieux à s'assurer des garanties vis-à-vis de leurs seigneurs par des luttes pacifiques, qu'elles ne l'avaient fait par la violence et l'insurrection, Nous en avons la preuve dès le onzième siècle, et dans la première partie du douzième. C'est un fait avéré, que les populations rurales normandes sont alors beaucoup
plus avancées sous le rapport des libertés et des avantages divers dont elles jouissent, que ne l'est en général le reste de la France agricole. Elles ont obtenu l'abolition ou la conversion des redevances et des services les plus pénibles, et c'est à peine si le servage y subsiste.
L'avance prise par la Normandie n'est guère, au jugement de M. Léopold Delisle , moindre de deux siècles.
Le simple exposé de l'état des serfs dans la France du treizième siècle, par Philippe de Beaumanoir, le démontre. On voit, en France, à cette époque, deux sortes de serfs, les uns tellement assujettis que le seigneur peut, à leur mort, prendre tout ce qu'ils ont, et, suivant son bon plaisir, les retenir en prison, sans avoir à en rendre compte qu'à Dieu; les autres, traités avec plus de douceur, n'en sont pas moins soumis à des conditions fort pénibles : s'ils viennent à mourir où à épouser une femme franche, leurs biens meubles et immeubles appartiennent au seigneur.
Or, dès le onzième siècle , les paysans en Normandie peuvent se marier en suivant leurs inclinations, transmettre leurs biens à leurs héritiers, en payant, au seigneur, au lieu du prix de l'héritage, un simple droit de relief. Le mot de servage cesse de s'appliquer à cette population. Les actes distinguent les hommes francs et les paysans. Les mêmes actes attribuent aux hommes libres et de classe moyenne le nom de vavasseurs ; c'est une véritable classe intermédiaire dont Télile paraît se rapprocher à certains égards de la classe noble. On le constate, dans le pays de Bayeux, pour ceux qui devaient
le service militaire à cheval, armés de lances, d'écus et d'épées. Il y a aussi des catégories dans la classe qui vient après. Les hôtes , hospites. ont une cabane , une cour, un jardin; quelques-uns même possèdent une véritable aisance. Le paysans proprement dits composent la population la plus nombreuse : ce sont eux qui portent en latin les noms de : rmlki^ rusticani, ruricolœ et villani. Ils acquittent des rentes et des corvées. Enfin, on trouve les bordiers, qui se placent à un degré plus bas, rendent des services plus pénibles , ceux de la domesticité, tandis que les travaux des autres paysans avaient surtout pour objet l'exploitation des champs. Ne voilà-t-il pas une classe rurale avec tous ses degrés?
La plupart de ces droits et de ces avantages furent le plus souvent garantis par des chartes, que les paysans signaient à l'aide d'un sceau particulier. 11 n'en est pas une pour ainsi dire qui n'ait été le fruit de luttes lentes et successives. De très-bonne heure les Normands s'habituent à discuter leurs intérêts; on les voit maintenir la limite de leurs droits avec persistance, s'appliquer à la reculer tant qu'elles peuvent. L'usage fréquent des pièces écrites est fort ancien chez ces populations un peu défiantes, et qui n'avaient que trop de raisons de prendre leurs précautions devant la force. Ce sont, non seulement des contrats, mais des preuves de conviction, dont on fait grand emploi dans les litiges entre les différentes parties, qui seront multipliés par la petite propriété, dont l'existence se constate de bonne heure, ce qui est encore un fait considérable, un résultat de grande portée !
L'humeur processive, qu'on a si souvent relevée oomme
LES l'OPULATIONS AGRICOLES DE LA NORMANDIE AU MOYEN AGE. 17
un Irait de la race, n'a pas, nous le croyons, uneuulrc origine; on voit par là qu'elle date de loin.
Nul doute qu'il ne faille attribuer la prospérité des campagnes en grande partie à ces droits qui procuraient au travail agricole une liberté et une sécurité relatives. La conquête de l'Angleterre y ajoutait une certaine idée de fierté propre à accroître ce sentiment de valeur personnelle ; bien plus, il en résultait pour la Normandie des avantages positifs. Le biograpbe de Guillaume le Conquérant, qui avait été son chapelain, affirme qu'il apporta en Normandie « plus d'or et d'argent que n'en pourrait lever celui qui serait maître du territoire entier de la Gaule ». Toute exagération mise à part, la classe élevée s'y enrichit : les monastères et le haut clergé reçurent de l'or en monnaie, en vases et en lingots. L'Angleterre excellait alors dans la broderie d'or et d'argent et dans tous les ouvrages de luxe. La navigation de ce pays , déjà fort étendue , porta dans la patrie des conquérants beaucoup d'objets rares et précieux inconnus en Gaule même. La cour tenue par le 'duc Guillaume étala la vaisselle ciselée, les coupes à boire des Saxons, faites de grandes cornes de buffle, garnies de métal aux deux extrémités. Mais en Normandie même tout cet éclat et toutes ces richesses de la classe élevée n'eussent servi de rien, si les populations agricoles ne s'étaient montrées en état par leur travail et leur intelligence d'acquérir elles-mêmes les éléments les plus essentiels de l'aisance et du bien-être avec les conditions suffisantes de libcrlé qui les assurent ! Assistons à ce laborieux développement.
La réunion de la Normandie à la couronne en 1215 paraissait devoir dans la classe élevée et dans la masse agricole éteindre ce sentiment vivace du droit et de la liberté individuelle, ce souci constant des garanties a donner aux intérêts. Il n'en fut rien. Ce sentiment prit un caractère pour ainsi dire permanent dans des privilèges qui devinrent comme la forteresse des droilsacquis. La législation normande fut fixée par le serment des barons, comme en Angleterre. Philippe le Bel accorda une sorte de constitution en appelant à siéger un ecclésiastique , un gentilhomme et un notable du tiers état pour chaque bailliage ou vicomte de la province. Louis le Hulin sanctionna , en 1315, la fameuse charte normande. Enfin, à partir de 1555, les Etats se réunirent régulièrement chaque année. Ce fut un bien très appréciable môme pour les classes agricoles. Ces États garantissaient des droits précieux et assuraient des décharges d'impôts. Sans doute on devait leur adresser beaucoup plus tard une critique à laquelle ces populations intéressées devaient être sensibles : on leur reprochait d'entraîner des frais. Le vieux publiciste Jean Bodin répond avec beaucoup de vivacité à ce reproche dans sa i?ej9it6//'(^we.
Il prend à témoin les États du Languedoc et ceux de Normandie, en preuve de cette vérité que ce qui cause aux peuples une certaine dépense peut leur en épargner une beaucoup plus grande. « C'est grâce aux États de Normandie, dit-il, que ce pays a été déchargé de 400 000 livres, qui furent distribuées sur les autres gouvernements qui n'ont point d'États. »
Nous venons de recueillir bien des preuves frappantes
de ce vif sentiment, de cette intelligence pratique de droits soutenus avec une patience énergique. L'histoire nous en fournira d'autres ; mais recherchons dans la même période ce qu'on sait de l'instruction, de la moralité et de l'état matériel des classes agricoles en Normandie; il y a là plus d'une révélation curieuse à recueillir.