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AU QUATORZIÈME SIÈCLE

C'est d'abord un fait incontestable qu'on rencontre un assez grand nombre d'écoles au treizième et au quatorzième siècle. Il n'est pas douteux que l'élite de la classe rurale en profita. Il est plusdiffîcile de savoir si et jusqu'à quel point la masse des paysans participera l'instruction élémentaire. Ce serait déjà un fait considérable que les vavasseiirs, lesquels, nous l'avons dit, n'étaient que des paysans plus aisés , ayant certains avantages de plus que les autres, eussent su en général lire, écrire. La nécessité leur en était enseignée par leur intérêt même. Les rapports compliqués des tenanciers avec leurs seigneurs, les transactions déjà si nombreuses dont les campagnes étaient le théâtre , faisaient de l'instruction une arme véritable. En fait, on voit les vavasseurs de Troarn, en 1254, attester par leurs signatures auto-

graphes l'exactitude d'un censier de la baronnie de Troarn, dressé par les soins de l'abbé Saffred. Une classe OÙ était recrutée une bonne partie du clergé aurait-elle pu demeurer sans aucune espèce d'instruction primaire? Ne fallait-il pas éprouverles vocations, choisir les sujets pour ainsi dire aptes à sortir des rangs de la classe agricole?

C'était d'ailleurs alors le clergé qui tenait l'instruction dans ses mains. Or, si on le voit mettre quelques entraves à la création de certaines écoles pour maintenir ses privilèges, les textes aux treizième et quatorzième siècles, el. même plus tard, attestent de sa part un bon vouloir actif en faveur de l'instruction populaire.

Les archives de Rouen en témoignent. On y trouve rappelées les dispositions des conciles qui recommandaient aux curés de s'appliquer avec ardeur à l'instruction de leurs villages.

Il est naturel enfin de supposer que cette instruction, au moins rudimentaire, devait être facilitée encore par la présence d'une multitude de clercs au milieu des campagnes. En attendant la collation d'un bénéfice, ils restaient parfois longtemps au milieu des paysans; ils en })artageaient la vie et les travaux.

Mais aucune preuve n'est plus décisive que ces actes relatifs aux écoles qu'on rencontre assez fréquemment, actes qui se rapportent tantôt à leur création, tantôt à des mesures qui en modifient la discipline. On voit ,par exemple, que le mode d'instituer les maîtres ne fut j)as toujours le même. C'est ainsi que les pouvoirs du maître d'école du Neubourg expiraient au bout de trois ans. Bien que tout donne lieu de croire Vjue ces institutcuis

s'acquittaient à leur honneur ries fonctions qui leur étaient confiées, nulle époque n'a été exempte de certains scandales qu'attestent les registres de l'official de Rouen. Ils nous montrent la condamnation à la prison et à l'amende, à une époque un peu ultérieure, il est vrai, en 1458, d'un certain Mathieu le Helleur, maître d'école du Bourg-Achard, pour des faits d'immoralité qui sont très clairement spécifiés.

Tout témoigne assurément de grandes et délicates vertus dans ces siècles du moyen âge; il serait injuste de vouloir, de parti pris, contester ce qu'il y eut de pureté comme de charité dans une foule d'âmes religieuses; mais, non plus dans les campagnes que dans les villes, on ne doit accepter de confiance des peintures trop flattées.

Nous avons un document qui n'accuse que trop la grossièreté de mœurs du clergé lui-même en Normandie au treizième siècle; c'est le journal des visites pastorales d'Eude Rigaud, archevêque de Rouen ; je l'ai parcouru ; rien n'est moins édifiant. On a aussi le registre des visites de l'official de Cerisi, près Bayeux, pour les paroisses rurales soumises h. sa juridiction an quatorzième siècle.

« En lisant ces procès-verbaux, dont l'authenticité ne saurait être contestée, dit M. L. Delisle, peu suspect de partialité contre le moyen âge, on reste confondu à la vue des désordres qui régnaient dans la plupart des ménages. A chaque instant, notre officiai doit enregistrer les plus scandaleux débordements. De tous côtés le concubinage et l'adultère appellent une répression qui presque toujours reste impuissante. Le mariage ne con-

serve plus la moindre dignité : nos malheureux paysans n'y voient guère qu'un marché, peu différent de ceux qu'ils concluent journellement entre eux. Rien n'est plus ordinaire que de trouver les futurs plaidant l'un contre l'autre à la cour de l'official, qui tantôt renvoie les parties libres de contracter ou non le mariage, et tantôt, par une sentence appuyée des anathèmes de l'Eglise, les force à s'unir, et, suivant son expression, les adjuge l'un à l'autre comme mari et femme! — En parcourant les lettres de rémission dont sont remplis les registres du trésor des chartes, on n'arrive pas à des résultats plus consolants. Seulement, dans les documents de cette espèce, ce sont d'autres vices qui se manifestent au lecteur : le principal est l'ivrognerie, dont au moyen âge les suites étaient probablement encore plus terribles qu'au dix-neuvième siècle. En effet, les excès de boissons étaient fréquemment suivis de rixes dans lesquelles un ou plusieurs des combattants perdaient la vie. Ce dénouement paraissait alors un accident très ordinaire, et, il faut l'avouer, la facilité avec laquelle, dans ces circonstances, les coupables obtenaient des lettres de rémission, dut puissamment contribuer à pervertir la conscience publique. »

Quelle vérité saisissante et triste dans ce tableau!

Ces révélations historiques prouvent à n'en pas douter que le mal qu'on signale aujourd'hui est fort ancien. Pourtant il peut avoir été particulièrement aggravé dans cette seconde moitié du quatorzième siècle, qui ne fut dans aucune classe une époque de moralité. Il varia, eut ses degrés selon les temps, et celui-là n'est pas des meilleurs.

La société du douzième et du treizième siècle, malgré ses vices, vaut incontestablement mieux que celle de la seconde moitié du quatorzième siècle et du quinzième. II n'en est pas autrement dans les campagnes que dans les villes ; ce sont là d'importantes distinctions à faire.

Continuons à chercher les principaux traits de la population agricole de la Normandie au moyen âge dans des écrits qui remontent à la même période.

Ces traits se mêlent le plus souvent à des descriptions matérielles de la vieille province. JNous y trouvons la preuve, dans le pays, d'une fertilité remarquable, d'une population abondante; dans la race, de qualités fortes et viriles, d'une culture intellectuelle rare à cette époque. Les auteurs remarquent un goût singulièrement développé pour l'élégance du vêtement dans la partie aisée de la population agricole. Ils sont frappés aussi d'une sociabilité dont la race est loin d'être dépourvue, quoique le sentiment personnel y frappe davantage. Tous ces caractères sont fortement marqués dans un ouvrage, publié sous Charles V, avec ce titre : Le livre des propriétez des choses. On y lit, à propos de la Normandie, qu'elle est « moult peuplée, plaine de gens fors et hardis en batailles, courtois en parler, honnestes en habits, piteux de cuer (c'est-à-dire pleins de commisération), paisibles et vivant bien avec les autres nascions ».

Nous lisons de même dans un traité de géographie qui paraît être de la moitié du quinzième siècle : « Le pays de Normandie est bonne duchié, puissant et riche, et est très bon pais de blez et de bestail blanc et rouge, foison de belles forests et petites rivières, grant foison de

pommes et de poires, dont l'on fait le citre et le poiré dont le peuple boit, pour ce qu'il n'y croist point de vin, combien qu'il en vient assez par mer et par la rivière de Saine. »

On y voit que la province unit déjà l'industrie manufacturière au travail agricole. « En ce pays se font de moult bons draps en granl foison, et est ce pays de grant revenu au prince. » Il s'y trouve « une brave noblesse, beaucoup de bons marchands par mer et par terre ». Enfin « sont les populaires de grant peine, fort laboureurs hommes et femmes, et sont honnestes gens de vertus et de mesnaige ».

Voilà en quelques mots le portrait moral des classes agricoles de la Normandie au quatorzième et au quinzième siècle. Le même auteur ajoute pourtant, avec non moins de sincérité : « Ils sont grands beuveurs en leurs festimentSy et grand chières se font par boire. »

Ici une question pourrait se poser déjà. L'intempérance, trop répandue, nous aurons à le constater, dans les classes agricoles normandes, doit-elle être absolument confondue avec le même défaut au moyen âge?

Certes l'intempérance engendre moins de rixes, de querelles sanglantes. En tout les habitudes se sont adoucies ; mais, si on excepte ce progrès, n'ost-il pas à craindre relativement à l'ivrognerie que le parallèle ne soit pas de tout point favorable à l'époque moderne? Chez les paysans normands des quatorzième et quinzième siècles, l'intempérance était, comme dans d'autres classes plus élevées, l'accompagnement des repas de cérémonie, la conséquence de fêtes très multipliées. On peut douter

par contre que le vice pour ainsi dire quotidien de l'ivrognerie fût très commun. L'intempérance était un excès plus ou moins fréquent, elle n'était pas une maladie invétérée. Les boissons enivrantes présentaient aussi moins de dangers moraux et physiques. Le cidre, et à cette époque la bière, le vin même, plus répandu alors qu'on ne croit, étaient presque les seules boissons usitées. Les liqueurs ne pénètrent que plus tard, et presque exclusivement à l'usage des gens aisés. C'est de notre temps que date l'abus de l'alcool qui procure à la masse, au plus bas prix, la plus dangereuse des ivresses. Faudrait-il donc conclure ici que l'hygiène, la moralité, la vigueur intellectuelle et physique de la race, reçoivent des nouvelles formes de l'intempérance chez ces populations rurales des atteintes plus profondes qu'au moyen âge?... J'avoue sur ce point mes craintes.

Craintes terribles, si elles sont fondées! Conclusion redoutable qui pose à notre temps, justement fier de tant de progrès, un des plus douloureux problèmes qu'il ait à résoudre! L'habitant des campagnes trouve tant de ressources qui manquaient au moyen âge ! Il est moins sédentaire. Il vit plus indépendant. Si sa vie est condamnée à des travaux monotones, il voit s'ouvrir devant lui avec moins d'obstacles la perspective du bien-être. Cette terre à laquelle s'applique son travail, elle est à lui le plus souvent. Même réduit à la condition de journalier, il a en général un régime de vie supérieur. Son existence enfin est moins soumise à ces brusques secousses qui mettaient l'homme des campagnes en présence d'épouvantables calamités. Bien que trop souvent

encore ignorant, il a pourtant plus de lumières... Jl a moins d'excuses aujourd'hui !

Mais un fait subsiste : l'intempérance n'est pas née de nos jours chez ces populations. Il nous est arrivé plus d'une fois, en parcourant la Normandie, d'y entendre répéter cette accusation. Symptôme inquiétant et nouveau, disait-on! Inquiétant, on n'avait que trop raison; nouveau, on se trompait. Nous rencontrons des allusions fréquentes à cette habitude depuis le moyen âge jusqu'aux approches des temps modernes. L'écho s'en retrouve jusque dans ces fameux Vaux-de-Virequi, quelle qu'en soit l'époque ou l'authenticité^ peignent les mœurs de la Normandie dans le passé. Ce vieux penchant de la province y paraît assez souvent, tantôt célébré comme un aimable défaut, tantôt critiqué avec malice. Lisez, par exemple, ces vers épigrammatiques :

On plante des pommiers ès-bords Des cimetières près des morts ; C'est pour nous remettre en mémoire -Que ceux dont là-gisent les corps Comme nous ont aimé à boire.

Vraie moralité comme en pouvaient tirer des buveurs qui aimaient à rimer, dussent-ils se borner à puiser leur inspiration un peu terne dans le jus de la pomme.

Combien la vieille France aimait le plaisir et les divertissements! Heureuses, les campagnes témoignaient leur joie par des fêtes ; malheureuses, elles y cherchaient une distraction passagère. J'ai été étonné, je l'avoue, de voir à quel point la grave Normandie a eu sa part de ce goût général, combien elle y a porté d'entrain, de

sociabilité, qu'on ne retrouve pas toujours dans les races du Nord, Ges joyeuses fêtes, combien il s'y mêle de détails d'un intérêt naïf, parfois touchant! De nos jours, les fêtes et même un peu aussi les réjouissances qui se passaient en famille, ont beaucoup diminué dans ces campagnes. On boit dans les marchés, dans les foires, on boit toutes les fois qu'on fait une vente ou un achat. Sans montrer pour le passé une partialité peu justifiée, combien il y avait dans ces réunions, dans ces repas d'autrefois, quelque chose de plus expansif, de plus cordial, comme de plus hospitalier! Dans les repas de noces des paysans aisés on n'oubliait pas les pauvres, même les passants. Les étrangers avaient leur part préparée. C'étaient surtout des pâtisseries, du vin, diverses friandises. Souvent, quand des paysans se réunissaient pour dîner, chacun apportait son écot. On voit, à un repas de ce genre en 1567, dans la vallée d'Auge, donné par de simples paysans à l'occasion de relevailles, un certain Guillaume Campion , l'un des invités , apporter deux pots de cidre, tandis qu'un autre apporte sa meilleure poule. Ces mœurs n'existent plus guère. Les danses, quoique assez fréquentes dans les villages, le sont beaucoup moins qu'autrefois ; elles ont surtout un caractère plus banal. Nulle fête privée ou publique qui ne fût, dans la Normandie du moyen âge, couronnée par des danses animées auxquelles toute la population prenait part. On louait alors des ménestrels, et les jeunes gens allaient en grande pompe et en musique inviter les jeunes filles. On dansait soit dans des endroits couverts, soit sur les places. A Champeaux, près d'Avranches, on dansait

dans le cimetière. On donnait parfois un coq au mieux dansant. On mettait pour ces jours-là ses plus beaux vêtements. Nous avons à peine l'idée de la parure recherchée de certaines femmes, qui, possédant une certaine aisance, n'en étaient pas moins des paysannes. On voit par des textes qu'elles mettaient parfois, au quatorzième siècle, des gants blancs, avant d'entrer dans la ronde. « Oii il y avait une danse, dit un de ces textes, il print par la main la femme de Pierre Roussel, qui avoit gam blans sur les mains \ »

Ce goiit de parure subsiste dans la population féminine en Normandie. On le rencontre chez les riches fermières. Il descend même quelquefois à l'excès dans des rangs beaucoup plus modestes. Ce goût a paru subir l'influence de notre temps. On vise davantage à se mettre au niveau du supérieur. Mais en lui-môme, on a pu s'en convaincre, c'est encore un trait du moyen âge.

ÉTAT ÉGONOMinUE DES CLASSES RURALES EN NORMANDIE

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