CONDITION ÉCONOMIQUE DES OUVRIERS AGRICOLES EN NORMANDIE
Nous avons consacré une partie de ces études y l'état moral des populations agricoles de la Normandie. Cet état doit sans doute être considéré comme une des principales causes qui inlluent en bien ou en mal sur la situation économique des travailleurs ruraux, la condition de toutes les classes qui vivent au jour le jour de leur travail étant de trouver la récompense immédiate (le leurs efforts quotidiens et de leurs bonnes habitudes, de même aussi que le châtiment le plus prompt de leur incurie dans les privations et les souffrances. C'est leur lot de ne pouvoir obtenir l'accroissement de leur bien-être que par l'épargne. Tout sacrifice fait à la paresse et au désordre les retarde et ne donne aux jouissances qui résultent d'un salaire plus élevé qu'un caractère éphémère. Les habitudes de travail sont, on l'a \u, générales en Normandie. Sans doute elles sont plus ou moins énergiques, plus ou moins intermittentes selon les régions et les individus. Mais, si elles n'avaient pas
prédominé, FaccroisseineiU du bien-être dont nous allons essayer de mesurer l'importance dans l'état des ouvriers ruraux ne se serait pas maintenu. Nous avons signalé le viee le plus fréquent et le plus désastreux, l'ivrognerie, mais il n'est pas assez général, assez développé chez lous pour avoir empêché les progrès malériels ; tout ce rpi'on peut dire, c'est qu'il leur a beaucoup nui, et que, sans ce vice, le nombre des ménages et des individus placés dans une situation satisfaisante offrant des garanties de durée serait plus grand encore d'une manière très sensible.
Outre ces causes morales qui engagent la responsabilité et qui donnent à l'aisance un caractère de rémunération pour des efforts méritoires, à la misère un caractère pour ainsi dire pénal pour les défauts et les vices individuels, il y a des causes très puissantes, indépendantes des volontés. Si disposé qu'on soit à attribuer à leur mérite les développements de l'aisance chez ces populations souvent si dignes d'estime, on ne saurait din* que l'accroissement de l'aisance ait été dans tous les cas le prix d'un surcroît de travail -et que la vertu individuelle y ait eu la principale part. L'accroissement de la richesse générale, le développement des travaux agricoles, la rareté de la main-d'œuvre, telles ont été, la vérité oblige à le reconnaître, les causes les plus habituelles de l'élévation des salaires, point de départ pour le plus grand nombre d'un accroissement déiinilif du bien-être; mais, pour un grand nombre aussi, elles ont amené des dépenses (pii, faites au jour le jour, ne leur (Uit pas pei'mis suftisaniinenl d'assurer leur av(Miir. L;i
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siluatioii qui r(3ssort a\ec force n'en csl pas moins celleci : une ainélioralioii remarquable de la coud i lion (\{'< ouvriers agricoles.
A cette situation des ouvriers ruraux se lallaelieiit les questions dépopulation, d'émigration et d'immigration, celles de la main-d'œuvre et des salaires, du régime de vie et des moyens d'assistance. Nous allons jeter un coup d'œil successivement sur chacune de ces (juestion^ importantes.
l'Ol'L'LVnON. LMIGRATION, IMMIGR.UlUN, ETC.
. Il résulte des observations précédentes que le ralentissement et même la diminution de la population en Normandie est un fait d'une réelle gravité. Nous l'avons envisagé par ses côlés moraux : nous avons à en parler sous le rapport économique. Il est nécessaire pourtani que nous insistions sur la réalité des causes volontaiio ({ue nous avons attribuées à cette diminution en présence des autres explications qu'on en donne, et qui, sans être sans valeur, ne sont ni les seules, ni, selon nous, les plus décisives.
La Normandie a perdu de 1872 à 187(3 10 175 âmes. Dans cette même période, les cinq départements de la ilretagne en gagnaient 66 470.
Comment se rendre compte d'un écart aussi énorme ?
La réponse à faire à cette question se l'attache de près
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à l'état moral et matériel des populations eu Normandie.
On a allégué' pour expliquer la dijninution de la population en Normandie l'élément manufacturier qui y est très considérable. On a paru penser que ces classes urbaines ont moins d'enfants, et qu'ils y sont exposés à une mortalité plus fréquente en raison particnlièremenl du nombre des individus racliitiques, maladifs qui naissent dans les villes. On a dit aus^si que la culture herbagère en Normandie diminue le nombre des liommes. En effet, deux ou trois personnes suffisent pour exploiter 100 hectares d'herbages, tandis qu'il en faudrait plus de 25, si ces espaces, se couvraijenl de plantes industrielles, telles que le colza, la betterave, le lin, etc. Il suit de là que c'est parce qu'ils ne trouveraient plus à s'occuper dans ces herbages que les hommes émigreraient. Voilà pour la Normandie. L'augmentation de la population pour la Bretagne s'expliquerait par les causes inverses. Elle devrait son excédant à ce qu'elle a peu de manufactures et à l'accroissement dé son agriculline 1res sensible depuis quelques années dans les terres arajjles.
Tout n'est pas exact, selon nous, dans ces allégations et, même exactes, elles nous paraîtraient insuffisantes pour expliquer la diminution de la population en Normandie, aussi bien (jue son accroissement dans la province voisine qu'on lui oppose. Comment les causes
. ' V. Il' hiuriud des Ecuiioinif.lcs, sr|ilcuil)i'e 1875, ;iil. de M. Jac(|uc.'- Valserres.
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qu'on indique auraient-elles pu avoir une telle elTicacilé dans l'espace de si peu d'années? La mortalité des villes manufacturières n'est pas telle et la tendance des ouvriers à restreindre le nombre des enfants ne nous frappe pas à ce point : loin de là. Ce n'est pas non plus en quatre années que l'on a pu éprouver les effets bien sensibles pour la Normandie de la transformation d'un certain nombre d'hectares en pâturages, et pour la Bretagne du développement de la culture à bras. Il n'y a pas de proportion entre ces causes si lentes et de tels effets, qui ne font qu'accuser de plus en plus fortement depuis quelques années une situation déjà ancienne.
Nous n'hésitons pas à La fapporter pour la Normandie, premièrement, à ]a volonté de n'avoir que peu d'enfants pour ne. pas diminuer l'héritage et de réserver à soi et aux enfants vivants une plus grande part de bien-être: secondement à l'émigration qu'explique pour une faible part le changement très lentement opéré du labourage en herbages et en prairies. On, ne doit pas oublier que, même en Normandie, ces dernières cultures sont en infériorité très considérable par comparaison avec les terres de labour. Cela ressort de l'examen de la superficie occupée par les différentes sortes de cultures dans les divers départements. Le Calvados, qui présente des pâturages étendus, offre pourtant beaucoup plus de terres labourables; seuls les arrondissements de Ponll'Évêque et de Lisieux donnent aux prairies une supériorité marquée. Dans l'arrondissement de Caen, elles n'occupaient, d'après les dernières statistiques, qu'un
septième; dans celui de Falaise un neuvième; dans celui deYire un cinquième. De même dans la Manche les statistiques donnent pour les prairies et pâturages 9*2 000 hectares en chiffres ronds, et 588 000 hectares en terres arables, auxquels on ajoute environ 44 000 hectares de vergers, jai^ins, oseraies, etc.
La Normandie est dans son immense majorité un peuple de laboureurs, non d'herbagers. Il n'y a donc pas lieu de faire à la nature herbagère du sol une pareille part dans l'émigration qui tient surtout à l'appât des villes. C'est pour changer d'état que le paysan émigré. Telles sont les raisons qui ont dépeuplé les campagnes dans une certaine mesure.
Enfin il faut y joindre pour les quatre années précitées un surcroît exceptionnel de mortalité.
Quant à la Bretagne, nous trouvons l'explication de l'accroissement numérique, qui fait d'autant plus ressortir le ralentissement en Normandie, principalement dans la disposition morale qui est favorable aux familles nombreuses. Assurément la multiplication des naissances offre un lien direct avec le progrès de la culture et de l'aisance. Mais la cause principale est que dans ce pays encore fortement attaché à ses traditions, on ne craint pas d'avoir beaucoup d'enfants. Le frein religieux s'oppose à certains obstacles préventifs, et la prévoyance est poussée beaucoup moins loin. On a aussi moins de raisons d'émigrer vers les villes, qui n'offrent que rarement aux émigrants le débouché des occupations industrielles. Au contraire, la statistique atteste combien en Normandie les villes sont des centres puissants