‹ La Normandie (passé et présent)Chapitre 53 sur 84 · OUVRIERS AGRICOLES. — ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

OUVRIERS AGRICOLES. — ÉMIGRATION

ment pcndaiil la belle saison, soit pour exercer à Paris un petit commerce de détail, soit pour parcourir les contrées voisines, comme laupiers, colporteurs, etc. Un grand nombre d'ouvriers ruraux quittent aussi, au printemps, les cantons du centre et de l'ouest, pour aller entreprendre des façons d'entretien et des travaux de récolte dans les fermes des environs de Paris ; ce sont des ouvriers laborieux et en général assez robustes. Celte émigration ne saurait être regrettable, puisqu'elle fait refluer des salaires et des épargnes dans le pays ; mais elle a aussi ses côtés fâcheux. Elle nuit aux fermiers forcés de faire appel à des bras étrangers, et elle n'est pas sans inconvénient au point de vue de la famille par la tendance à substituer des mœurs nomades à ces mœurs stables qui sont une condition de moralité et de bien-être dans les campagnes. Dans le Calvados, l'émigration des campagnes n'agit pas non plus avec la même force et d'une manière aussi nuisible dans toutes les parties du département. On nous fournit pour l'arrondisSement de Bayeux, des chiffres empruntés à la statistique scolaire qui jettent du jour sur la question. Les 869 enfants qui ont quitté définitivement l'école en 1875 pour prendre rang dans la vie sociale se répartissent de la façon suivante :

Entrés à l'école normale de Caen t . . . . 8

Entré nux cours normaux de Lisieux 1

Entrés dans les petits séminaires, collèges et lycées. . . 02

Entrés dans un bureau 20

Entrés dans des fabriques 7

r ,,,„.,, . ( Garçons. Cr>

hntres dans 1 mdiistrie < „.,,

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Entrés dans la famille aux travaux des champs. 5 ^.,, ' „. „

(nlles. . 216

(Garçons. 125 Domestiques j p.|,^^ ^ ^^1

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Passes de la campagne a la ville | „...

L'année précédente, ce dernier chiffre avait été de 8 (5 garçons et 5 filles).

Dans la Manche, l'émigration se présente anssi sons les denx formes temporaire on définitive, mais trop souvent elles causent des pertes, qui présentent peu de compensations pareilles à celles que nous venons de signaler.

11 est donc avéré que la population rurale a décru dans les départements les mieux faits pour offrir à l'activité et au bien-être des travailleurs agricoles une carrière étendue. Ce n'est pas non plus le manque d'ouvrage qui détermine un certain nombre de paysans à abandonner les campagnes. Les mécanismes agricoles ne sauraient être allégués davantage. Ils ne suppriment pas plus que les mécanismes industriels l'emploi des hommes, malgré l'apparence. La consommation, en augmentant partout, développe la production, et oblige à faire de nouveaux appels au travail. La terre peut occuper phis de bras encore, et la culture perfectionnée nourrir beaucoup plus d'hommes : elle est loin, de l'aveu de tous les juges compétents, d'avoir dit son dernier mot sous le rapport de la fécondité.

Nous devons distinguer dans cette masse rurale qui vit du travail de ses bras, des catégories trop diverses pour être confondues ensemble. Ainsi les gagistes, em-

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ployés à la ferme, et les salariés, qui se louent au jour le jour ou seulement pour un temps très limité, forment comme deux classes. Mais nulle distinction n'est plus importante que celle des journaliers qui n'ont que leurs bras et dos travailleurs ruraux qui ont à eux quelques lots de terre. Quelques renseignements d'un haut intérêt m'ont été fournis sur ce sujet. On a vu déjà combien les travailleurs ruraux possédant des lots de terre sont nombreux dans le département de l'Eure. Mais la proportion en varie extrêmement sur les différents points. La Société libre d'agriculture l'évalue à environ 50 pour 100 pour l'arrondissement d'Evreux; c'est à peu près la proportion qui a été indiquée pour le canton de Gisors ; dans le canton de Pont-Audemer, la chambre consultative en signale un huitième ; on n'en trouve presque point dans l'arrondissement des Andelys. On a constaté plus haut combien les travailleurs petits propriétaires sont nombreux aussi dans la Seine-Inférieure et dans l'Orne. Quant au Calvados, la proportion, parmi les ouvriers agricoles, de ceux qui travaillent alternativement pour eux et pour les autres, est d'environ un dixième pour tout le département, excepté dans l'arrondissement de Caen, où les ouvriers ne possèdent pas de lots de terre appréciables. Enfin, dans la Manche également, un certain nombre d'ouvriers agricoles, soit qu'ils exercent un métier particulier, soit qu'ils vivent de leurs salaires comme simples journaliers, exploitent une petite étendue de terrain. Ceux-ci, possédant rarement les animaux et le matériel nécessaires pour opérer leurs labours et leurs transports, ont le plus souvent recours aux cultivateurs pour les-

quels ils travaillent, et qui leur payent en nature une partie de leurs délies; la proporlion de ces ouvriers peul être évaluée à un dixième.

En terminant ces remarques sur la population, une question se pose à nous, qui intéresse l'avenir. Est-il à croire que le mouvement d'émigration se modère? On peut espérer que les progrès de l'instruction agricole ne seront pas à cet égard sans effet. Nous devons pourtant avouer qu'une partie du problème échappe à nos prévisions; il est lié tout entier à des circonstances sociales et politiques qu'il nous est impossible de connaître à l'avance, la paix et la guerre, la sécurité ou les troubles intérieurs, le plus ou moins de tendance des capitaux à se porter vers la terre. Nul doute pourtant qu'il n'y ait eu dans cette attraction si puissante des villes une cause factice, le développement excessif des travaux des villes. Si ceux-ci se modèrent, si la démocratie ne cède pas trop à la pente qui la porte à créer du travail à tout prix pour les ouvriers urbains, ce genre d'attraction diminuera.

On peut en attendant essayer d'agir sur l'esprit des populations rurales, leur mieux faire comprendre les inconvénients de ce qu'elles vont chercher et les avantages de leur sort, et les rattacher à la terre par un accroissement de leur capacité qui peut seul augmenter leur bien-être. L'émigration dont nous parlons ici est seulement l'émigration urbaine. Quant à la grande émigration colonisatrice, il n'en saurait être question avec une population en décroissance, et la Normandie qui exportait autrefois tant d'hommes est réduite souvent à

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en importer pour les travaux les plus nécessaires par une part constante faite à l'immigration qui comble en })artie les lacunes.

C'est ce que fait l'immigration, en effet; mais, nous le répétons, elle le fait en partie seulement, l.orsque, dans le département de l'Orne par exemple, nous voyons 57 000 chefs de famille, par position attachés à l'exploitation du sol, et le nombre des ouvriers ruraux des deux sexes atteindre à peine 200 000 travailleurs, il est évident que les bras sont insuffisants pour la mise en valeur des fermes, et il serait bien difficile que l'immigration comblât de tels vides. En outre, il est remarquable que les ouvriers nomades viennent en nombre moindre qu'autrefois, ils ont même cessé de venir dans certains cantons en vertu de circonstances particulières. Dans l'ariondissement de Domfront, un certain nombre d "ouvriers se rendent aux environs de Paris pour y travailler aux moissons. Nous trouvons un excédant de l'émigration sur l'immigration pour l'Eure, constaté dans un savant travail de M. Londet, professeur d'agriculture à l'école de Grand-Jouan, qui établit que, le nombre d'ouvriers mâles adultes, âgés de 18 à 65 ans, étant du sixième de la population, on a, pour le département, environ 55000 individus s'occupant des travaux des champs. Cette quantité ne suffit pas. Aussi y a-t-il, aux époques des grands travaux, immigration de 5400 ouvriers venant de la Basse-Normandie et de la Bretagne. Mais c'est à peine si l'équilibre est rétabli par là, sans compter que ce travail nomade n'est pas toujours facile à retenir et présente dans sa qualité des inégalités assez

grandes. Nous avons vu des fermiers, dans l'Eure, appeler de loin leurs auxiliaires, quelquefois les ramener eux-mêmes de Belgique. L'un d'eux, au moment où nous visitions sa belle exploitation à quelque distance d'Évreux, se disposait à en aller chercher du côté de Bruges, s'il ne réussissait pas à réunir un personnel suffisant dans l'espace de cinq ou six jours pour des travaux urgents. Il y a lieu aussi pour le cultivateur de se demander si ces ouvriers étrangers valent les ouvriers indigènes. Ces ouvriers belges sont de bons travailleurs ; ils se contentent d'un salaire moindre d'un tiers, et sont beaucoup moins exigeants pour la nourriture que nos Normands, mais ils sont encore plus ivrognes, et ils ont assez souvent mauvaise lêle. On emploie aussi des Suisses. Dans l'arrondissement de Neufchâlel consacré à la culture arable, on fait travailler des Cauchois, tisserands sans ouvrage, des ouvriers de l'Artois, qui s'engagent pour quinze jours, etc. L'usage des machines nouvelles facilite l'emploi de ces travailleurs souvent peu expérimentés. Les mécanismes pour le battage et la fauchaison peuvent se passer en effet du concours d'une intelligence bien exercée. Ils réduisent souvent la tâche de riiomme à un effort purement musculaire, et rendent l'apprentissage moins nécessaire. C'est ce qui a permis et multiplié dans les taches agricoles l'emploi des soldats souvent peu exercés à ce genre de ti'avaux.

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