‹ La Normandie (passé et présent)Chapitre 54 sur 84 · TRAVAUX DE LA CLASSE RURALE OUVRIERE · texte numérisé non relu

TRAVAUX DE LA CLASSE RURALE OUVRIERE

TRAVAUX DE LA CLASSE RURALE OUVRIÈRE — DIFFICULTÉS DE LA MAIN-D'ŒUVRE — QUESTION DE LIVRET AGRICOLE

J'ai observé les effets sur l'état moral du mélange de taches industrielles et des occupations agricoles qu'on rencontre dans un certain nombre de cas au sein des campagnes normandes. Il y a aussi à en signaler les avantages économiques. Ce serait ici le cas de parler du travail des femmes, notamment de ces travaux à l'aiguille qu'un grand nombre de femmes accomplissent à domicile au sein des familles rurales. C'est o-u plutôt c'était surtout la broderie sur tulle qui occupait ces doigts si pleins de dextérité. Ai-je assez dit combien cette industrie est aujourd'hui atteinte? Ai-je assez montré à quel point succombe avec elle la ressource supplémentaire qui permettait aux femmes et aux filles de rester au village? Faudra-t-il n'en parler bientôt qu'au passé, ou bien le travail à la main reprendra-t-il sa place, la mode aura-t-elle quelque retour favorable à ce point de vue? Cette pauvre broderie sur tulle, comme on la vantait I Comme on faisait l'éloge des femmes qui se livraient à cette délicate besogne ! Combien de villages florissants ou de maisons situées en pleine campagne, en étaient le modeste théâtre ! Avec quelle perfection elle était exécutée et combien elle répandait d'abondants salaires! AGrandcamp, il n'y a pas

longtemps encore, elle occupait 145 jeunes filles de 12 à 22 ans, et produisait plus de 50 000 francs. Assises par groupes, en été, devant leurs maisons, elles se livraient avec ardeur au travail, dans l'hiver elles se réunissaient pour la veillée. Là, comme dans d'autres localités dont nous avons parlé avec plus de détail, près de Bayeux par exemple, les témoins de ce travail ont été frappés de leur assiduité, de leur bonne tenue, de leur émulation. lii aussi des personnes honorables ^n pays s'occupaient à moraliser ces jeunes ouvrières que leur aisance même mettait à l'abri de bien des tentations.

Quelles que soient les causes qui aient porté atteinte à cette gracieuse et lucrative industrie, comment ne pas la regretter? Le travail manque plus d'une fois à ces mêmes femmes qui restent souvent désœuvrées et sans salaire. La fabrication des filets ne les occupe pas toutes, et comment remplacerait-elle ce travail distingué et avantageux? L'émigration trouve là un aiguillon nouveau. Elles vont se placer comme servantes dans les villes ou y chercher quelque autre travail, mais c'est au préjudice de la campagne et trop souvent aux dépens des mœurs.

La question de la main-d'œuvre avec les difficultés qu'elle soulève n'est pas aujourd'hui spéciale à la Normandie, mais nous l'y avons trouvée à l'état aigu. En une certaine mesure, ces difficultés sont de tous les temps, sous le régime de la liberté des transactions qui, au lieu de régler la part du travail sur la base immuable de conventions perpétuelles ou d'une façon arbitraire, la détermine selon l'état variable du marché. Cette

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