AUX QUATORZIÈME ET QUINZIÈME SIÈCLES
C'est maintenant de l'état économique des classes agricoles en Normandie pour la même époque que je vais essayer de réunir les traits dispersés. Très souvent
* V. l'ouvrage récent si instructif sous ce rapport de M. Siuiéon Luce : Histoire de lier Ir and Du Gnesclin et de son temps.
LtiS l'UPULATIONS AGRICOLES DE LA }.UR.MAi\DIE AU MOYEN AGE. '■À'J
les différences avec le présent sont profondes ; fréquemment aussi des ressemblances, trop peu aperçues, se manifestent à l'observateur.
Nous examinons les questions qui se rapportent à l'état économique dans l'ordre suivant : population, nourriture, vêtement, mobilier, main-d'œuvre et salaire, état des baux, dans la mesure où l'histoire, aidée par la publication, en grande partie nouvelle, des textes et des documents, pourra nous permettre de les résoudre.
S'il est impossible de fixer le chiffre de la population agricole en Normandie dans des siècles comme le treizième et le quatorzième, tout semble démontrer qu'elle était fort nombreuse. C'est le témoignage que nous avons vu porté déjà par les contemporains. Ils la déclarent « moult peuplée. » Ils rendent hommage en même temps à la fertilité du sol et au bon état des cultures. Comment oublier d'ailleurs que ces siècles ont, malgré les troubles qui ne leur manquèrent pas, renfermé de longues périodes qu'on peut dire prospères, et (jui favorisèrent singulièrement le développement de la ]>opulation? D'éminents érudits soutiennent même que les provinces qui composaient la France au quatorzième siècle étaient plus peuplées qu'aujourd'hui. C'est là sans doute aller beaucoup trop loin. On trouve cette thèse soutenue par M. Bureau de la Malle, dans un mémoire inséré au recueil des comptes rendus de notre Académie. MM. Moreau de Jonnès, Leber, d'autres érudits, sont arrivés à la même conclusion. Que la Normandie fût peuplée plus qu'aujourd'hui, c'est douteux;
qu'elle le fût beaucoup, c'est ce qu'attestent toutes les vraisemblances, et même certains faits qu'on ne saurait négliger.
La plupart ont été mis en lumière par M. Léopold Delisle avec une grande sagacité. On a un certain nombre de censiers et de registres du quatorzième siècle. La multitude des personnes nommées dans chaque paroisse et le grand nombre des enfants dans chaque famille frappent également. Voici un autre indice qui n'est pas sans valeur : les églises bâties au moyen âge en Normandie sont assez généralement en rapport avec la population moderne : on croit pouvoir en conclure qu'elles étaient faites pour contenir à peu près autant de monde. C'est un fait aussi, au treizième siècle, que la quantité de nouveaux villages qui s'établissent en Normandie, que la vaste étendue de terrains qui sont dépouilles de bois et mis en culture.
On peut tirer d'utiles renseignements du registre ou, comme on disait, du ponillé du diocèse de Rouen, rédigé, au treizième siècle même, au commencement de l'épiscopat d'Eude Rigaud. Tout y montre un grand développement de la population agricole. Ce document indique un total de 92 845 chefs de maison, et il omet, non seulement un nombre assez grand de paroissiens, mais môme plusieurs paroisses. L'évaluation donnée pour chacun des bailliages de la Normandie au quatorzième siècle fournit des résultats encore plus précis et plus détaillés. En effet, nous trouvons, pour le pays de Caux, 605 paroisses, et 41 901 feux, outre les 525 paroisses et les 18 549 feux situes sur la terre du roi de
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Navarre et de Mme de Valois. Le Cotentin donne 426 paroisses et 64507 feux. Le pays de Rouen présente 602 paroisses et 60 657 feux. Je dis à dessein le pays, car la ville elle-même n'est pas comprise dans cette évaluation. La campagne y figure donc pour l'immense majorité. Ajoutons enfin que le bailliage de Caen est représenté par 978 paroisses et par 61 204 feux, non compris le comté d'Alençon. C'est un total de 5814 paroisses pour toute la partie désignée ci-dessus de la province et de 508 579 feux. On a recueilli les nombres de feux pour d'autres localités.
Voyons si l'aisance de ces populations agricoles, qui occupaient avec une certaine densité la campagne normande, était en rapport avec la population.
On nous peint cette race forte, vaillante, aussi vigoureuse dans les travaux du labour qu'à la guerre. Rien là qui rappelle ces populations nombreuses, en même temps qu'énen'ées, comme le furent si longtemps, par exemple, sous nos yeux, les Irlandais, que la pomme de terre nourrissait tout juste assez pour ne "pas les laisser mourir. En fait, la richesse en Normandie, richesse produite surtout par l'agriculture, était considérable. On est surpris de la quantité des subsides donnés par celle province. Elle offre, en 1558, à Philippe de Valois, de lui fournir, pour une expédition en Angleterre, quatre mille hommes d'armes, tous gens de qualité, avec quarante mille hommes de pied, elle offre même de les payer pendant trois mois : d'où serait résulté, dit-on, une dépense de 592 000 livres, somme énorme pour l'époque. Voilà donc, tout le confirme, une province qui
possède de grands éléments d'aisance, qui dispose do ressources étendues : faut-il penser que les campagnes n'en ressentissent pas le bienfait, qu'elle créassent l'abondance sans la posséder ?
Une grande partie du revenu allait, il est vrai, au clergé, à la noblesse, au duc, très-puissant, et tenant une cour brillante.
Les classes élevées prélevaient donc une forte part de la richesse produite. Le luxe, on ne doit pas l'oublier non plus, régnait au seizième siècle. Il s'étalait dans les costumes comme dans l'ameublement. 11 imposait de lourdes charges aux grands. L'entretien de la maison du seul duc de Normandie était, rien que sur ce chapitre, fort coûteux. Au commencement de chaque année, il fallait cinq mille six cent quarante ventres de menu vair pour fourrer les robes des sept chambellans. J'ai sous les yeux une liste de prix d'objets divers, les uns de luxe, les autres de nécessité, pour la Normandie à cette époque; j'y trouve une paire de bottes fourrées pour un de ces dignitaires, marquée pour une somme qui équivaut à plus de 85 francs au pouvoir actuel de l'argent. D'autres objets sont à l'avenant; mais il y a loin de là à conclure que les campagnes n'eussent pas leur large part d'aisance, garantie par l'exercice de ces droits dont nous les avons vues en possession de si bonne heure, assurée tout au moins à ces vavasseurs qui formaient l'élile rurale, répandue dans une certaine mesure sur ces hôtes qui possédaient cabane et enclos, et aussi à un degré moindre sur la masse des paysans.
Ah ! nous ne songeons pas à le nier : ce degré d'ai-
sance, qu'on aurait tort de contester pour d'importantes périodes, avait son triste revers de médaille. Quelles terribles épreuves que celles du moyen âge ! Quelles dures redevances et corvées que celles auxquelles les paysans restaient soumis! On a raison de protester contre la confusion historique qui, brouillant toutes les époques, ne voyait dans le moyen âge qu'une longue nuit, une série ininterrompue de misères qui en eussent fait un enfer véritable. Ces exagérations ne tiennent pas devant le sérieux examen des faits : mais combien aussi le tableau reste souvent sombre! Et qu'on note ce fait, surtout: même quand les classes agricoles présentent, pendant des séries entières d'années, le spectacle d'une certaine prospérité, par exemple, aux douzième, treizième siècles, et dans la première partie du quatorzième, il n'y a pas moins le cortège habituel de ces temps, les disettes, les famines même, les pestes, le fléau des guerres; ne l'oublions pas dans ce tableau du passé.
La vie des campagnes se résume au mojen âge en général dans ce terme : l'isolement. Combien de maux en résultaient pour les paysans! Et pourtant cet isolement amenait quelquefois aussi une certaine somme de bienêtre dans ces localités favorisées. Souffraient-elles, elles trouvaient peu d'assistance du dehors. Etaient-elles dans des conditions plus normales, possédaient-elles une certaine abondance, elles consommaient sur place ce que le sol avait produit avec libéralité. Aujourd'hui le paysan est moins éprouvé sans comparaison ; plus libre vis-à-vis des personnes, il est moins à la merci des calamités naturelles : la condition est donc supérieure ; mais sur un
certain nombre de points du territoire, qu'on doit se garder pourtant déconsidérer comme misérables, il se peut que les paysans qui vivent de leur travail jouissent d'une moindre abondance de produits alimentaires qu'au moyen âge dans les meilleures périodes. J'ai pu constater qu'il y a des localités où les paysans salariés et les très petits propriétaires ne mangent presque jamais ni bœuf, ni mouton, ni volailles, ni œufs, ni poissons, parce que ces denrées, devenues trop précieuses, sont exportées dans une telle quantité qu'il n'en reste presque rien pour le consommateur sur place. Ces localités ne sont pas les plus nombreuses, et sans doute, au contraire, la nourriture des paysans normands, en beaucoup de régions, a sensiblement gagné ; mais enfin ces localités existent; la masse doit s'y contenter d'ordinaire de produits végétaux. Il est presque certain, et même, on va le voir, il est à peu près démontré qu'il n'en était pas ainsi au moyen âge. Les paysans de ce temps conservaient pour eux, là et ailleurs, beaucoup de produits que leurs descendants voient expédier pour le dehors. Gonclura-t-on qu'ils voulussent échanger leur condition pour celle du paysan du quatorzième siècle? Non assurément; mais le fait subsiste et s'explique. On conçoit qu'une abondance locale, partielle, relative, ait pu se produire par les causes mêmes qu'une civilisation plus avancée tend à supprimer, la rareté des débouchés, la difficulté des communications.
En somme, je crois pouvoir affirmer que les conditions générales de nourriture pour les classes agricoles normandes à ces époques furent toujours, sous la réserve, et
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elle est énorme, des mauvaises récoltes et des accidents de diverse nature, plutôt satisfaisantes que mauvaises.
Outre les indices nombreux d'une production abondante des denrées alimentaires comme bétail et comme végétaux, on est frappé d'un fait : la liste des productions naturelles est la même qu'aujourd'hui : deux plantes alimentaires y manquent seulement, d'une réelle importance, il est vrai : la pomme de terre et le sarrasin. Hors ces deux conquêtes, qnant au nombre des plantes d'où l'homme tire sa nourriture, l'agriculture normande roule dans le même cercle qu'autrefois.
Comment savoir si l'ouvrier agricole, si le paysan de la catégorie la moins aisée en avait sa part? Si on n'a pas toutes les indications qu'on voudrait, nous sommes loin pourtant d'en manquer, et il en est de fort précises.
Il reste, par exemple, des textes d'engagements relatifs à la nourriture des ouvriers agricoles, pris par ceux qui les emploient, notamment par des communautés religieuses qui faisaient travailler des ouvriers à gages. On peut nommer Jumièges, Saint-Omer, Saint-Yigor de Bayeux, Montebourt, Beaumont-le-Roger. Je suis frappé, en parcourant ces sortes d'engagements, de voir figurer pour les ouvriers agricoles le pain, le vin même, la bière, le cidre, le lard, les pois, le fromage, en certains cas la viande trois fois par semaine, viande fraîche ou gelée ; quelquefois les poules, toujours les œufs et le poisson s'y rencontrent dans de notables proportions. Parmi les produits alimentaires, il y en a, notons-le aussi, d'un usage rendu commun par le bon marché ; telle était la viande de porc. En Normandie et ailleurs, il y avait à
cette époque de vastes forêts où l'on nourrissait les pourceaux. Aussi le paysan faisait-il son ordinaire de viande de porc. 11 la consommait tantôt sous forme de lard salé, tantôt sous forme de jambon. Dans son savant ouvrage sur Du Guesclin et son temps, M. Siméon Luce dit, à propos de pays voisins de la Normandie — et il n'y a nulle raison pour que celle-ci fasse exception — qu'il n'y avait guère de chaumière qui ne fût pourvue d'une broche en bois pour rôtir les volailles ; on avait aussi, paraît-il, l'habitude de les larder afin de les rendre plus savoureuses.
Le quatorzième siècle passe pour une époque de cherté : cela est vrai en effet. Il est incontestable que les consommations de luxe auxquelles j'ai fait allusion en furent cause en partie, mais il ne me paraît guère douteux que la vive demande des produits par une masse aisée n'explique aussi le même fait. Cela dut être vrai surtout avant la trop fameuse peste de 1548. Il y a de grandes inégalités de prix d'ailleurs entre les choses de luxe et les choses usuelles. Si on prend comme base d'appréciation les prix transcrits en assez grand nombre pour la Normandie par les auteurs déjà cités, ils semblent cire du moins en un assez habituel rapport avec l'élévation générale des profits et des salaires agricoles. Les salaires des travailleurs paraissent alors aussi élevés qu'ils l'ont été pendant la première moitié de notre siècle. Ces salaires sont souvent en nature, mais très souvent aussi en argent.
Au reste, on trouve fréquemment au siècle suivant une vive expression de regret pour celte époque. L'idée
que le quatorzième siècle avait été, dans la première moitié tout au moins, une période de prospérité pour les habitantsdecampagne, reparaît sousplusieurs formes dans ce quinzième siècle tourmenté de tant de maux, qui jetait un regard plein de tristesse sur ces temps où la masse rurale avait joui de quelque sécurité et de quelque bien-être.
La boisson a moins d'importance sans doute que les aliments solides pour les travailleurs agricoles. Elle en a pourtant une grande , selon qu'elle est plus ou moins saine, plus ou moins fortifiante. Elle en acquiert une particulière, quand elle est de telle nature que les hommes, pendant les travaux pénibles etdurant la saison chaude, en absorbent une quantité considérable, que ne peut qu'accroître le manque de possession de soimême. Je ne crains pas d'affirmer que la boisson en Normandie a pour les classes rurales une importancie spéciale, plus grande qu'elle ne l'est dans les pays du Midi qui produisent le vin. Dans ces derniers pays les boissons alcoolisées sont moins nécessaires et l'abus en est moins fréquent. Peut-être ce qu'il y a d'excitant dans la saveur piquante du cidre, et à la fois d'insuffisant dans cette boisson, n'est-il pas étranger au goût des populations pour les liqueurs fortes. Un besoin stimulé, seulement à demi satisfait, en devient plus exigeant.
On peut se demander aussi ce que la classe rurale a pu gagner relativement à la boisson, et d'abord si elle a gagné. La fabrication est meilleure, et on peut s'applaudir de la substitution d'une autre boisson à la cervoise. Celte dernière, ordinairement faite avec l'avoine, était con-
sommée par la classe pauvre, parce qu'elle était moins chère que la cervoise faite avec l'orge et le blé. Mais la grande masse agricole en Normandie, celle qui jouissait des premiers éléments de l'aisance, avait à sa disposition des boissons plus variées. La cervoise dominait encore au dix-septième et au dix-huitième siècle, elle persistait même dans plusieurs régions. La bière et le vin s'y joignaient dans des proportions bien plus considérables qu'on ne se le figure. Lecidrc neprend un développement considérable qu'au quinzième siècle dans la Basse-Normandie, de là il gagne la Haute-Normandie, qui semble y avoir longtemps résisté. Cette boisson était dans la classe rurale plus ancienne qu'usitée ; du moins elle ne jouait pas le rôle principal. On en buvait en Normandie dès le douzième siècle, mais à titre accessoire, et c'était, selon toute apparence, un breuvage fort aigre, car on lit que des saints en burent par esprit de pénitence. Les moines et les chanoines de quelques communautés s'en faisaient attribuer aussi une certaine quantité sous la forme de dîme , et sans doute dans un esprit moins austère de mortification. La cervoise était encore d'un usage populaire dans la ILuite-Normandie, surtout dans la généralité de Rouen, au seizième et même au dix-septième siècle. Une circonstance donne l'idée de l'importance relative de ces boissons en Normandie. L'impôt jusqu'à un moment avancé du seizième siècle néglige le cidre. 11 frappe au contraire la cervoise et la bière comme produits de grande consommation. La fabrication de la bière est représentée par de nombreux brasseurs, et donne lieu à d'importantes corporations. Le
vin, ce qui surprend au premier abord, est consommé aux treizième et quatorzième siècles en une notable quantité. Outre ce qu'en apportent la Seine et la mer, l'élendue des vignobles est faite alors pour nous étonner.
En effet, ce n'étaient pas seulement les gens aisés qui buvaient du vin. L'usage en était, sinon habituel , du moins assez fréquent dans la classe rurale. Malgré les progrès du cidre au quatorzième siècle , chaque village à cette époque possédait au moins un établissement où on offrait de la bière et du vin. On reproche aujourd'hui à certains ouvriers de Normandie de pimenter même leur eau-de-vie. Les papans au moyen âge n'étaient pas innocents d'un usage analogue, ils mettaient du gingembre dans leur vin pour lui donner une saveur plus forte. Plus d'un de ces textes dont s'éclaire la vie privée à cette époque montre l'usage du vin chez les paysans de la condition la plus vulgaire, dès qu'il s'agissait de recevoir des hôtes. On voit dans l'un de ces textes que la femme d'un valet charretier, ayant à traiter deux hôtes qui lui étaient survenus, « mist la nappe, du pain et noys pour mengier, et bailla deux pos pour aler quérir du vin en la ville \ » Les tavernes où l'on débite le vin et où l'on mange, se répandent au quatorzième siècle. Elle s'établissent dans des localités autrefois bien plus habitées qu'aujourd'hui en général, à iSeuilly-le-Malherbe, près de Caen, cà Mézidon, non loin de Lisieux, à Putot-en-Auge, près de Pont-l'Évêque, etc. Dans une localité, près de Rouen, à Bois-Guillebert, on comptait deux de ces tavernes.
* V. Léopold Delisle, loc. cit.
La culture de la vigne devait aller en décroissant, décadence, il est inutile de le dire, peu regrettable ; elle se précipite au quinzième siècle, laissant pourtant place encore à un développement assez notable de vignobles au seizième. La vigne ne disparaît qu'au dix-septième, sous les lourds impôts mis par Louis XIII sur les vins ; c'est alors que disparaissaient jusqu'à ces derniers plants des bords de la Seine, qui représentaient ce que la Normandie produisait en ce genre de plus estimé. Les classes rurales ont pris de notre temps le sage parti, sauf un nombre très restreint d'bectares qui restent cultivés en vignes, de demander presque exclusivement à la navigation et aux régions du Midi un vin plus agréable et plus fortifiant. On ne pourrait que s'en applaudir, s'il faisait une concurrence croissante, dans l'usage modéré des populations, à ces liqueurs fermentées dont je signalerai les ravages.
Passons maintenant au vêlement et au mobilier des classes rurales de la Normandie à ces mêmes époques.
Dans les inventaires qu'on met sous nos yeux ', nous détachons ce qui regarde les paysans, sans excepter les pauvres, qui appartiennent à la population des campagnes. Ainsi on est frappé de la manière satisfaisante dont les habitants de la campagne normande étaient chaussés. Une communauté aclièle trente paires de souliers pour les pauvres de Saint-Romain. Il est difficile de penser que la majorité se passât de ce que la charité procurait aux plus misérables. Les vêtements de drap
• V. spécialement ici le livre de M. de Baurepaire pour ce genre de renseignements.
figurent en assez grand nombre dans les mêmes documents. Il y en a de tout prix, de toute qualité, ainsi que de CCS étoffes usuelles comme lerousset, le blanchet,le brunet, etc. Enire le prix de ces draps communs, comme des étoffes usuelles, et celui des draps de luxe, l'écart est considérable. Il est pourtant visible que le bon marché, tel que nous le connaissons en ce genre, n'existe guère alors. Dans cette liste nous rencontrons même des vêtements d'un prix plus élevé, achetés par de simples cultivateurs. Ils sont évalués en sous du temps, valant en général plus d'un franc en poids d'argent. Une transaction de ce genre donne une idée de l'aisance de certains paysans. Un paysan de Houlbec achète d'un paysan de Vitefleur-en-Caux une houppelande doublée de deux draps et d'un chaperon ; il s'engage à payer, d'année en année, le prix de 115 sous, somme considérable, si on calcule la valeur intrinsèque et la puissance d'achat du sol de ce temps-là. Ce marché porte la date du 29 mars 1408. Il n'est pas douteux , et on en a d'ailleurs bien d'autres signes manifestes, qu'il y avait une élite rurale, jalouse d'imiter les goûts d'élégance qui prévalaient alors dans les classes urbaines.
L'usage répandu des étoffes de drap dans la campagne normande me paraît confirmer d'une manière moins restreinte ces exemples particuliers. La prospérité des fabriques de drap dans cette province date du moyen âge. Ces fabriques étaient loin de travailler seulement pour le luxe ou pour l'exportation. Au treizième siècle et au quatorzième, Elbeuf produit de préférence les draps communs, tandis que déjà Louviers renferme sa fabrication
dans les draps fins et moelleux qui sont restés son attribut; Caen a àes saies et des écarlates; Bernay des bures ou bureaux; Rouen des bouracans; Lisieux des bourats, tissus communs de laine mélangée ; Montivil- Wers des droguets . Celte variété d'articles, cepartageentre divers foyers de production, cette part prépondérante faite aux draps communs, indiquent un marché étendu qui avait en grande partie pour théâtre les campagnes. A peine remarque-t-on , lorsqu'on parcourt aujourd'hui la Normandie, tant c'est là de notre temps un usage populaire, universel, que les paysans les plus pauvres portent tous ce vêtement de linge, d'une utilité hygiénique reconnue, et non moins nécessaire à la propreté. La chemise passe pour un de ces progrès du vêtement qui sont un signe du nivellement dans les habitudes de propreté et d'hygiène, un perfectionnement dû aux récentes acquisitions du bien-être. Sans contester ce qu'il y a là de juste et de vrai , on aurait du moins tort de croire que l'usage de la chemise soit une nouveauté dans la classe rurale en Normandie. Ce vêtement de corps y était très répandu au quatorzième siècle. Le fiiit a été mis en lumière par les preuves les plus irréfutables. Un historien que j'ai déjà cité, M. Siméon Luce, l'établit sur une grande abondance d'exemples qui se rapportent à diverses provinces du Nord ; mais il n'en est pas qui fournissent autant de preuves que la Normandie. On s'en étonnerait moins , si le préjugé qu'au moyen âge l'usage de ce vêtement de linge était inconnu ne tenait pas à une circonstance particulière : les miniatures nous montrent, dans un état de nudité complet, les personnes
qui sont représentées au lit. Les mêmes textes font voir, en effet, que l'usage était d'ôter la chemise pour se coucher. On lit qu'un paysan, nommé Guillot-Suchet, « povre varie t laboureur et misérable personne, prend et allume une chandelle, pour soy couchier, ainsi qu'il estoit ja despoillé de sa chemise, et prest d'entrer en son lit. » Ces textes , qui montrent que l'usage de la chemise dans la classe agricole était général, portent tous le même caractère naïf et concluant.
Les draps de linge sont aussi mentionnés dans les inventaires et dans divers documents. Tout indique que c'était également un objet très répandu dans la classe rurale. A Caligny, au bailliage de Caen, la femme de Pierre de Verre « fait laissive à draps de linge. » — Une anecdote qui se rapporte au même temps ne paraît pas moins probante : « Un soir que Charles de Blois, au retour d'un voyage à Paris, passe par Saint-Aubin-du Cormiers, village situé sur ces marches de Bretagne el Normandie qui ont tant souffert des guerres, il apprend que deux malheureux qui viennent de mourir n'ont laissé ni draps, ni chemises, ni linge d'aucune sorte l)0iir les ensevelir. Le bon duc est tellement frappé du degré de misère dont cette absence de linge est l'indice, qu'il s'arrête aussitôt, préside lui-même à l'inhumation (les deux défunts, leur fait dire une messe, et donne quinze sous pour les draps dont on les a enveloppés, ainsi que pour les autres frais de la cérémonie funèbre\ »
On ne demeure pas moins frappé en Normandie du
* M. Siméon Luce : Histoire de Bertrand du Guesclin.
progrès de bien-être attesté au quatorzième siècle dans la même classe par l'état du mobilier.
L'argenterie entre pour une part notable dans la vaisselle des cultivateurs aisés. Il est question à chaque instant de haneps, de gobelets, de cuillers d'argent.
Mais prenons une moyenne moins élevée. Voyons ce qu'était le mobilier, et d'abord l'habitation du paysan.
Relativement au logement, nous devrons signaler bien des lacunes, des imperfections dans l'état actuel. Pourtant le progrès est manifeste. Les maisons sont en général moins grossièrement construites ; elles sont mieux closes ; elles sont aussi le plus souvent mieux éclairées.
Quant au mobilier qui garnit l'intérieur des chaumières au quatorzième siècle, il ressemble beaucoup à celui qu'on y trouve encore de nos jours. On rencontre des sièges de bois, des ustensiles de ménage, une literie, souvent meilleure qu'on ne pourrait le croire. Le verre et l'étain forment la matière ordinaire des objets de gobeletterie.
Chez les paysans aisés le bétail ne manque pas. L'inventaire d'un de ces paysans de Basse-Normandie, dressé en 1355, comprend, en fait de bestiaux, un cheval rouge, deux poulains, deux truies, cinq veaux, deux vaches, deux génisses, une amouillante (nom qu'on donne à une génisse pleine), dix brebis, deux agneaux, deux oies, six oiseaux.
Le mobilier qui garnit la maison se compose de quatre poêles, de deux pots de métal, de quatre haches, de deux écrins, de deux lits de plume, de trois tables, d'un petit écrin, d'un bois de lit, d'une pelle de fer, d'un gril,
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d'un trou et d'une lanterne. La garde-robe est formée par un surcot de brunette fourré, par un surcot de drap également fourré à usage de femme ; pour le linge on compte huit draps de lit, deux nappes, une serviette. On trouve dans la cave deux tonneaux, deux cuves, un refroidisseur (ustensile dont on ignore la destination), deux pipes (la pipe de vin équivalant à 650 litres), un plomb et deux poulains pour descendre le vin. Les instruments aratoires sont : une charrette ferrée, trois charrettes légères, une charrue ferrée, deux herses, trois bourreaux (c'est le nom du collier de cheval), avec les traits, un boisseau pour mesurer le grain, un truble, une selle pour charrette, une paire de roues de bois, une faux et deux faucilles.
Nous allons enfin, pour achever la description de la situation matérielle des classes agricoles en Normandie dans la même période, dire quelques mots de la maind'œuvre.
Les difficultés de la main-d'œuvre sont ujie des plaintes les plus vives que fasse entendre l'agriculture de nos jours. Ces plaintes, on en rencontre partout l'expression en Normandie. Le moyen âge ne les avait pas connues pendant longtemps. Faut-il croire qu'arrivé à un certain point de son développement, il les ait ignorées ? Ce serait une grande erreur. Tant que le régime féodal garda sa vigueur, un certain arrangement fixe, fondé sur un système de redevances et de corvées, à défaut du servage proprement dit, établit en Normandie les rapports du travail rural et de la propriété agricole. Aussi, parmi les difficultés déplus d'un genre qui s'élèvent parfois entre
les seigneurs et la masse rurale, on ne voit guère au douzième siècle figurer celles de la main-d'œuvre. L'établissement féodal dispense les grands propriétaires d'avoir recours à des serviteurs loués à l'année ou à des ouvriers loués au jour. Pourtant, à mesure que la féodalité perd de sa force, l'emploi des domestiques et des journaliers devient plus fréquent. A partir de la fin du douzième siècle lui-même, les textes relatifs à ce genre de contrat s'offrent en plus grand nombre. Au treizième siècle, en 1258, on voit que les gages des serviteurs sont une des dépenses ordinaires de l'abbaye de Saint- Victor. La même année, au nombre des créanciers des religieux de Saint-Martin, les domestiques figurent pour trente livres parisis. Or, qu'arrive-t-il? C'est qu'avec une plus grande liberté de débats les difficultés commencent. Qu'on ne s'étonne donc pas de voir, en 1588, les chanoines de Montdaie se plaindre, comme pourrait le faire tel propriétaire de nos jours, que « l'on ne peut trouver serviteur pour cultiver et labourer les terres, qui ne veuille plus gaignier que les serviteurs ne faisoient » au commencement du même siècle. Comment ne pas sentir à ces signes qu'un nouvel ordre de choses commence à poindre? Voici le salaire avec les contestations qu'il amène! Voici déjà, en germe du moins, le travail libre, si fécond en améliorations de tout genre, mais dont l'effet est de mettre aux prises les intérêts des entrepreneurs et de la classe salariée.
Après la période qui, après l'abolition du servage, soumettait le travail agricole à des conditions fixes et immuables, on observe pour les classes rurales de la
JNormandie une époque intermédiaire qui prépare le régime moderne des engagements libres et révocables. Cette période remplit plusieurs siècles. Les engagements prennent alors diverses formes et offrent une durée très inégale. Le travail à la journée se montre de plus en plus à partir du treizième siècle; on constate qu'il tient une place importante au quinzième; mais il ne domine pas encore Au treizième siècle on trouve beaucoup d'engagements perpétuels, passés surtout avec les communautés; dès le siècle suivant, ils deviennent très rares. Ce qui l'emporte, c'est une sorte de domesticité agricole. On voit les hommes s'engager pour un temps déterminé, ceux-ci comme laboureurs, ceux-là comme faucheurs, scieurs de blé, bergers, etc. Beaucoup de ces serviteurs s'obligent à remplir même presque toutes ces besognes, et à faire « tout travail que leur maître voudra commander à faire ouvrable ». La durée de ces engagements varie au reste d'une manière sensible. Lorsqu'ils sont individuels, le terme ne dépasse guère un an ; mais il y a beaucoup d'engagements à deux ans, à trois ans, à cinq ans et même à neuf, lorsque l'engagement est pris au nom de l'homme, de sa femme et de ses enfants. Le terme de neuf années est presque habituel quand les parents louent les services de leurs enfants. Dans ce dernier cas, l'engagement de neuf années semble faire de la domesticité une sorte d'apprentissage. Les maîtres prennent l'engagement écrit de bien traiter l'enfant qui leur est confié ^ .
' V. ici pour les sources MM. Léopold Delisle et de Beaurepaire.
Citons quelques textes de ces actes nombreux. On y verra apparaître clairement la forme des contrats de travail et des engagements à celte époque, et se dégager aussi des traits de mœurs qui ont leur prix.
Nous avons un engagement de ce genre, à la dale du 8 janvier 1408. Etienne de Berneval, du Val-de-la-Haye, « alloue, pour la nourrir et la gouverner, sa fille, âgée de sept ans, à Henri Bolerel et à Robine sa femme, du Bosnormand. » — « Pendant neuf ans, lesdils mariés en auront tel service comme elle pourra et sçaura faire, selon sa puissance. Ils la nourriront et la gouverneront bien et suffisammenl de tous ses nécessaires, et payeront audit Etienne, ou à la petite lille, pour les quatre premières années de sa minorité, 20 sous et pareille somme pour chacune des cinq dernières années. » Ces expressions impliquent, on le voit, certaines stipulations d'humanité comme d'équité. Elles méritent d'autant plus qu'on s'y arrête qu'elles peuvent être regardées, à quelques variantes près, comme la formule de presque tous ces contrats.
Ce qui varie, c'est le mode de payement, c'est le taux des gages.
Ils varient même extrêmement.
Ainsi nous voyons alors, presque au même moment, des enfants pris au même âge, nourris et logés, des gages qui Aarient entre 20 et 50 sols pour une môme durée annuelle. On ne se rend pas toujours compte de ces différences.
Certains contrats nous frappent à d'autres litres. Plus d'une fois, on voit le fils, arrivé à l'Age de majorité,
s'allouer lui-même avec sa femme, à son propre père pour neuf ans; il s'oblige à le servir diligemment, à demeurer « en son ostel, » « et à labourer et agricoller tous les héritages à lui appartenant ».
Pour les personnes dans la vigueur de l'âge, les gages varient aussi beaucoup : on en trouve de 20, de 50, de 50 sous, etc.
Les circonstances qui expliquent ces écarts ne sont pas indiquées, mais il est permis souvent de s'en rendre compte. Outre la valeur propre des serviteurs et le degré de richesse de ceux qui les emploient, il faut, sans nul doute, avoir égard aux autres avantages qui leur sont garantis en dehors du salaire en argent. Presque toujours le maître s'engage à fournir les serviteurs, hommes ou femmes, de chaussures et de souliers; d'autres avantages plus grands sont assurés en nature, avantages assez grands même pour qu'on s'explique ici que la paye en ars^ent s'en trouve diminuée.
Ainsi, tel de ces serviteurs s'engage pour un an avec sa femme pour 50 sous seulement; mais on voit bientôt qu'indépendamment de la nourriture et du logement, et de divers accessoires, il a droit de nourrir, sur la propriété, ses vaches, ses brebis, un porc, de labourer ses terres avec les charrues et les chevaux de son maître, de pouvoir semer une demi-acre de jachère du ficns (fumier) de la cour.
Nous voyons, en 1406, de petits propriétaires, ayant des terres et du bétail, mais que ne saurait faire vivre sufûsamment ce domaine trop exigu, louer leur travail à des propriétaires plus riches. Il est évident que ce
fait s'étend à d'autres années. Celle combinaison, que nous rencontrons encore aujourd'hui assez fréquemment, n'est donc pas nouvelle : elle remonte au moyen âge.
Les salaires sont assez élevés : on peut s'en convaincre en consultant la longue liste des gages recueillis pour différents métiers, par M. de Beaurepaire, dans ses Notes et Documents sur la Normandie. J'ai déjà fait observer qu'en tenant compte, autant qu'il est possible, du prix du blé et de la valeur des monnaies, on trouve dans la première moitié du qualorzième siècle, et aus<i dans d'autres périodes, des salaires équivalents à pLUi près à ceux qui existaient dans les vingt ou trente premières années de noire siècle. xVjoutons, ici encore, qu'il est rare que ces sommes ne soient pas complétées, quand le travail est à l'année, par l'engagement du maître envers l'ouvrier de lui attribuer tant de mines de blé, tant d'aunes de drap, etc.
Est-il possible de savoir ce que pouvait coûter en général la nourriture d'un homme ou d'une femme dans la classe des travailleurs agricoles? Ce genre de recherches ne fut pas étranger aux hommes du quatorzième et du quinzième siècle. Nous trouvons des évaluations toutes faites qui datent de cette époque. Elles donnent à peu près 10 deniers par jour pour la nourriture, sur lesquels le pain en prélève 5, prix moyen du pain consommé par chaque prisonnier de la cour ecclésiastique de Rouen au quinzième siècle. Le denier, en le divisant par sol parisis de 1 fr. 2ô, représente 1 décime plus une légère fraction (c'est moins avec le sol tournois de 1 franc.) Au pouvoir actuel de l'argent ce sol valait 1 fr. 50). La dé-
LES POPULATIONS AGRICOLES DE LA NORMANDIE AU MOYEN AGE. ol
pense de la femme est fixée à 6 deniers dans le compte de Dieppe de 1408-1409, à 5 ou G deniers dans le compte de Gaillon de 1457. La saison des travaux d'été, en augmentant le salaire des ouvriers à la journée dans certains cas, amenait aussi des distributions de vin pour CCS ouvriers el pour les domestiques. On en servait aux maçons et aux charpentiers à certaines fêles, comme la Saint-Martin, Pâques, la Pentecôte, au début et à l'aclièvement des travaux.
On s'accorde à trouver que le taux des salaires n'a pas beaucoup varié au quinzième siècle, sauf quelques changements plus apparents que réels, lesquels tenaient à la mutation des monnaies. Le maximum paraît atteint vers 1450; plus tard on remarque un peu de diminution, qui a sans doute pour cause l'accroissement de la population. Mais encore une fois ces expressions en monnaie n'ont qu'une valeur qui varie avec le pouvoir d'achat de l'argent aux différentes époques ; il faut, pour se faire une idée plus exacte du salaire vrai, le comparer autant que possible au prix du blé;" il faut aussi et surtout s'enquérir de la situation réelle des ouvriers, de leurs consommations, etc. Tous ces renseignements, un peu insuffisants si on les isole, se complètent les uns par les autres.