‹ La Normandie (passé et présent)Chapitre 68 sur 84 · AGRICULTEURS DU PAYS DE CAUX · texte numérisé non relu

AGRICULTEURS DU PAYS DE CAUX

melles nuise à la seconde, et surtout sans qu'elle soit pestilentielle pour elle.

« Mais pourtant, il faut bien le reconnaître, l'insuffisance des bras dont on se plaint depuis un siècle, est bien légitimement due à l'influence exercée par l'industrie sur les êtres humains qui, dans chaque village, se mettent à son service, et que l'agriculture peut réclamer. »

Nous avons visité un assez grand nomlire d'exploitations en Normandie. Nous n'avons pas à en rendre compte au point de vue technique, l'enquête que nous publions n'étant pas un livre d'agronomie, mais d'économie sociale et agricole ayant rapport aux populations et non aux procédés culturaux. Pourtant il ne nous a pas paru sans intérêt pour un certain nombre de lecteurs, et comme complément de renseignements, de publier ici quelques notes sur plusieurs importantes exploitations, et sur l'état des fermes, dans quelquesunes des régions que nous avons visitées. Nous ne prétendons ni suivre un ordre régulier, ni indiquer même sommairement ce qu'il y aurait à signaler. Nous notons au passage telle exploitation là où il y aurait lieu d'en nommer cent. Aussi notre but n'est-il pas de faire une énuraération, mais de citer quelques exemples, pour ainsi dire, au hasard de nos excursions, qui puissent donner l'idée plus générale de ce qu'est une exploitation, une ferme normande.

C'est ainsi que dans la Seine-Inférieure nous avons pu apprécier, par un séjour qui nous a été très profitable, à Montérolier, canton de Saint-Saëns, les exploitations d'un cultivateur distingué, M. Rassct fils, qui afferme le domaine de M. Bouquetot. Les mérites de M, Rasset, reconnus par de nombreuses distinctions, sont d'autant plus dignes d'estime, qu'il a eu à lutter contre un terrain souvent ingrat, qu'il a

en quelque sorte transformé. Dans cette partie pierreuse du Bray, qui appartient au labour, on n'a ni la fertilité des parties herbagères si abondantes dans cette région, ni celle, il s'en faut bien, des terres à céréales du pays de Caux.

Nous ne parlerons pas d'autres exploitations vues plus rapidement dans la Seine-Inférieure. Dans l'Eure, nous visitons avec plus de soin et un grand intérêt celle d'un agriculteur très connu, M. Dumoutier, qui exploite, à Claville, deux fermes d'une contenance de 220 hectares environ. Il est propriétaire et cultivateur de l'une, qui est une terre de famille ; il est seulement fermier de l'autre. Les terres y sont fortes et bonnes, bien entretenues de fumier et de marne. La moyenne du rendement des terres de Claville est de 700 gerbes environ à l'hectare, et de 400 gerbes environ pour l'avoine. On trouve là l'emploi des instruments perfectionnés, des semoirs Smith, des moissonneuses Samuelson ; les bâtiments sont bien disposés et bien tenus. La culture de Claville est tout à fait industrielle et se décompose ainsi : production considérable de fromages vendus de tous côtés ; culture considérable de betteraves, dont les pulpes sont retirées pour engraisser des bestiaux; joignez-y l'élève et l'engraissement de bœufs, de génisses, de porcs, dans des proportions assez étendues. M. Dumoutier est tout à fait entré dans la voie nouvelle qui exige, à vrai dire, des aptitudes spéciales, et la Société des agriculteurs de France a récompensé ce cultivateur par une de ces médailles qu'elle n'accorde qu'à un mérite exceptionnel.

Nous regrettons de ne pouvoir trouver le temps suffisant pour visiter dans le Vexin les belles exploitations de M. M. Hébert, de M. Bénard, etc., avec qui nous nous trouvons en relation et dont les renseignements nous ont été très utiles. Nous signalerons, près de Bayeux, la ierme de Beaussy, à

Longiieville, appartenant à M. le comte Louis de Kergorlay, exploitée par M. F. Le Faisant. C'est une des plus considérables de la contrée. L'exploitation, étendue à plusieurs communes, présente plus de 130 hectares en terres labourables, en herbages ou en prairies. Ces terres, de médiocre qualité en assez grande partie, ont dû aux travaux d'une culture perfectionnée, et particulièrement au drainage et à de nombreux engrais, une véritable tranformation. On a vu, en moins de dix ans, changer entièrement l'aspect de ces fermes et en augmenter la valeur dans une très forte proportion. Le nombre du bétail, l'élevage, les soins donnés aux troupeaux, ont paru à des juges compétents en rapport avec le perfectionnement des cultures. Indiquons de grandes exploitations, comme Tiercevillc, dans le canton de Ryes, où la culture du colza et celle des prairies artificielles se font sur une vaste échelle. Les bâtiments de ferme, les granges surtout, la laiterie, sont fort appréciés par les gens spéciaux. Pour l'heureuse initiative des procédés perfectionnés, engrais et machines, on reconnaît dans M. Morcl un des plus habiles cultivateurs de la contrée. Dans la même région , la plus considérable des exploitations agricoles et une des mieux tenues, malgré de nombreuses difficutés de faire valoir, est l'immense ferme de Neuville, qui contient plus de 170 hectares, 100 en labour et 70 en herbages et en prés, exploitée par M. Bidel. D'autres grandes exploitations, comme celle du Parc, h Magny, dirigée par M. et Mme Bertrand, des fermes de moindre étendue, mais cultivées avec un rare mérite, comme celle de Belval, à Chouain, exploitée par M. Folliot, et celle de Crépon, ayant également une soixantaine d'hectares, exploitée par M. Renaude, sont également signalées par les récompenses des comices et par la notoriété publique. Ce sont là des fermes-modèles, sans parler de beaucoup d'autres.

Nulle propagande agricole plus efficace que celle-là : la réalité des perfeclionneuients y est démontrée par le bénéfice. Depui:^ un demi-siècle, les terres de cette région ont presque doublé en valeur, capital et revenu. Le drainage y fut d'abord fort mal accueilli, et, parmi les promoteurs qui contribuèrent le plus à vaincre des résistances peu motivées, on cite M. de Caumont, célèbre à tant d'autres titres, et l'agronome dont on rencontre plus d'une fois le nom et l'expérience, M. Morière, auteur d'un traité sur le drainage qui a servi à dissiper plus d'un préjugé et à venir en aide à plus d'une expérience. L'exemple donné d'abord par quelques propriétaires, fut suivi de proche en proche, et aujourd'hui on peut dire que c'est cause gagnée. On ne s'oppose plus au drainage : on le demande à l'envi, ou si l'insouciance persiste parfois, cela tend à devenir de plus en plus l'exception.

L'outillage avait beaucoup à faire pour s'améliorer dans cette partie du Calvados. On ne trouve pas un fermier qui ne reconnaisse que le progrès s'est opéré de ce côté depuis vingtcinq ans d'une manière sensible. La première batteuse mécanique était posée, il y a plus de quarante ans, à la ferme du château du Quesnay-Guesnon : elle était d'une construction très primitive. Elle a été suivie de nombreuses batteuses perfectionnées. Le progrès devait être bien moins marqué pour l'a faucheuse et la moissonneuse. Mais le plus souvent il faut moins en accuser la routine des habitants que la configuration du sol qui les empêche de fonctionner. 11 existe un certain nombre de faucheuses, qui rendent de grands services sur les terrains plats, dans les prés, dans les marais, dans les riches plaines, mais beaucoup moins, nous dit-on, qu'il ne serait désirable.

La jachère a partout disparu de cette contrée. La sélection des animaux a fait des progrès énormes, notamment pour

l'espèce chevaline et l'espèce bovine. La fabrication du cidre présente aussi des perfectionnements réels. En revanche, on regrette que la plantation des pommiers ne soit pas faite avec assez de soin, et que les beaux plants d'autrefois soient imparfaitement remplacés. Le bienfait des routes, et notamment des chemins de fer, naguère si contesté par les préventions des mêmes populations, ne rencontre plus aujourd'hui ni incrédulité ni ingratitude. Le grand essor pris par la fabrication et la vente du beurre fournit ici une démonstration trop palpable des services rendus par les voies de communication. En 1874, la France exportait une valeur en cette denrée évalué à 90 298 202 francs. J'ai montré comment les produits de cette nature, dits de Bayeux et d'Isigny, y entrent pour une bonne part.

La visite des exploitations de la Manche montre aussi d'admirables domaines. Il y en a dans l'Avranchin comme dans les autres parties de la Manche, mais il y en a moins, et les hommes intelligents, amis d'un sage progrès, qui habitent le pays, signalent eux-mêmes l'état arriéré des fermes et des cultures ; il faut faire la part à l'insuftisance du capital. Mais il y a aussi quelque obstination à repousser les procédés perfectionnés et les nouveaux engrais. Les agronomes les plus compétents entrent sur ce sujet dans des détails d'une précision technique, qui marquent à la fois le mal et le remède. « Les engrais obtenus dans les exploitations, disent-ils, sont insuflisants aux besoins de la culture, mais trop souvent on s'en contente. On n'emploie jamais de plâtre, et dans la plus grande partie de l'arrondissement d'Avranchcs on n'emploie pas la chaux non plus, mais seulement la tangue. Dans les cantons, comme ceux de la Haye-Pcsnel et de Villedieu, par exemple, oîi l'usage de la chaux est assez répandu, on considère cette matière comme un engrais, et l'on se dispense de

fumer les terres chaulées. La chaux n'est alors qu'un excitant qui peut favoriser une récolte, mais qui appauvrit le sol au lieu de l'amender. Les cultivateurs achètent quelquefois un peu de noir animal ou de guano, mais généralement ils n'aiment pas à dépenser de l'argent ; ils sont beaucoup trop imbus du proverbe : Un bon tiens vaut mieux que deux tu Vauras, et la certitude d'augmenter considérablement leurs produits ne les décide pas toujours à faire des achats d'engrais. Les fumiers de ferme sont aussi mal aménagés que possible. Les purins sont en grande partie perdus; souvent on les laisse couler sur la voie publique, au préjudice de la salubrité. On pratique des trous dans les murs des étables, du côté des chemins, pour s'en débarrasser. Quand les purins s'écoulent du côté des cours, la "perle est un peu moindre, parce que nos cultivateurs ont l'habitude d'apporter non seulement auprès des étables et écuries, mais aussi devant leurs maisons, une grande quantité de terre qu'ils prennent à la surface de leurs champs. Cette terre est piétinée pendant six mois par les gens et par les bêtes; puis elle est reportée dans les champs. On promène ainsi, chaque année, dans une ferme de moyenne étendue, deux ou trois cents des champs dans la cour et de la cour dans les champs. C'est un" travail long el pénible pour un résultat assez mince. La terre ainsi promenée ne vaut pas à beaucoup près ce qu'elle coûte. Étendue dans les cours sur une très grande surface, exposée à l'action du soleil et de la pluie, elle ne conserve guère de substances fertilisantes, et elle rend difficile et nauséabond l'accès des bâtiments ruraux. Mais nos cultivateurs ne trouveraient pas leurs fermes convenablement tenues, si on ne s'embourbait en entrant dans leurs maisons, et si on n'y respirait l'odeur du fumier. Un autre inconvénient de ce transport de terre, c'est que la partie du champ, à la surface de laquelle cette terre

est prise, est amaigrie pour longtemps. Si encore on profitait de l'habitude de faire du terreau pour mélanger avec une terre légère de l'argile qui lui donnerait de la consistance et vice versa, la chose serait bonne : mais on ne se préoccupe guère de cela ; on porte sans discernement de l'argile sur de l'argile et de la terre légère sur de la terre légère. » A ces plaintes, trop fortement motivées, on ajoute que « les fumiers restent en grande partie dans les étables, que les bestiaux croupissent dessus jusqu'au moment où on a des champs à engraisser », que « alors seulement on vide les étables », que « le séjour prolongé des bestiaux dans des logements aussi dégoûtants est souvent la cause des maladies dont ils sont atteints; mais à la campagne personne ne veut le croire,» etc.^

Le seul remède efficace, nous disent les propriétaires et les cultivateurs de cette région agricole, à opposer à l'esprit d'inertie, c'est l'emploi des bonnes méthodes par les propriétaires et les fermiers les mieux en situation pour en donner l'exemple aux moindres propriétés et aux moindres fermes. On indique aussi d'autres moyens, sinon toujours absolument efficaces, utiles du moins, si on les emploie avec persévérance. Des traités de quelques pages, d'un caractère tout pratique, signalant les procédés et les résultats obtenus, peuvent faire un certain bien. Ces petits traités existent, lis ont pour auteurs des hommes compétents habitués à parler le langage simple et clair qui peut se faire entendre des gens de la campagne, Peut-être, parmi les raisons qui empêchent dans cette partie du département de la Manche le progrès agricole de prendre tout son essor, en trouvorait-on une qu'il importe que l'en-

' \vis énoncé par M. Mauduit dans une des séances de l'Association normande en 1875. D'autres membres, MM. Renan, llélie, M. Desvaut-Savouré et d'autres agronomes ont exprimé la même opinion.

seigneraent agricole s'occupe de dissiper. Si l'usage des engrais était inconnu aux habitants, l'appât du gain pourrait les décider à se jeter sur ceux qu'on leur propose. Mais, nous l'avons vu dans ces études, ils en emploient un déjà en une certaine abondance, c'est la tangue, que livrent à la consommation la baie du Mont-Sainl- Michel et les baies voisines de Granville. Comme on obtient de la tangue, qu'il est facile de se procurer, de bons résultats, on s'en tient là, dans une trop grande mesure du moins, et alors c'est le bien qui devient l'ennemi du mieux. Les tangues sont répandues parfois sans aucune préparation sur les prairies. Pourtant il est vrai de dire qu'on les mélange le plus souvent à des fumiers et à des terres pour en faire les couches. Mais la chaux et d'autres engrais, quoique introduits en une certaine quantité, sont trop négligés. L'existence d'un engrais bon, mais insuffisant, voilà donc un premier obstacle au progrès : C'est par l'intelligence de l'intérêt mieux entendu qu'on peut le combattre. Ici nous allons reconnaître un autre obstacle dans un état moral qui paraît dominer. On se trouve à peu près bien comme on est : on n'éprouve guère le besoin d'être mieux. Cette disposition est tellement rare dans nos populations qu'on éprouverait quelque scrupule à la troubler quand d'aventure on la rencontre. Pourtant il faut se demander si cet état de quiétude mérite d'être aussi absolument respecté et ménagé, quand il manque plusieurs des conditions nécessaires à l'hygiène, au développement des forces physiques, à la culture intellectuelle et morale nécessaire pour faire des hommes, aussi complets que possible dans leur condition, des hommes qui rendent à l'agriculture tous les services qu'elle peut en attendre. Nul n'a le droit de rester inerte ; nul ne doit se placer volontairement au-dessous de la moyenne des progrès accomplis, et c'est un devoir pour chacun de contribuer de

son mieux à l'intérêt général par le perfectionnement de ses facultés et de ses moyens. Ce sont là des principes bien généraux pour toucher beaucoup les cultivateurs; mais c'est à ceux qui en sont pénétrés de faire leur possible pour que ni les hommes ni les champs ne demeurent sans recevoir tout le degré de culture et d'amélioration nécessaire pour les mettre en valeur.

Nous avons visité dans l'Orne quelques-unes de ces exploitations qui n'ont rien à envier aux plus belles que l'Angleterre présente à notre admiration. Tantôt elles appartiennent à des propriétaires riches qui font exploiter, mais qui veillent à ce que les procédés les plus avancés soient employés dans leurs domaines. M. Donon, propriétaire prèsd'Alençon, a bien voulu nous faire avec une grande obligeance les honneurs de celles qui lui appartiennent et qui emploient les instruments les plus perfectionnés y compris la charrue à vapeur, et nous servir de guide dans des exploitations voisines. Nous citerons deux de ces domaines, qui sont au nombre des plus beaux qu'on puisse citer, et où tout nous a intéressé, captivé. On pourra juger par les détails qui suivent de ce que sont les grandes exploitations rurales en Normandie. L'un est le domaine d'Avoise, appartenant à M. Houel. A peu près d'un seul tenant, il est situé dans la commune de Redon, canton-est d'Alençon, partiesud du département de l'Orne, sur le sommet d'un coteau, à l'est de la forêt d'Ecouves. Il est arrosé par plusieurs ruisseaux. Dans certaines parties le soussol imperméable maintenait à la surface les eaux de pluie; le drainage a fait disparaître cet inconvénient. Les eaux sont peu abondantes sur l'exploitation. Un puits perforé à une grande profondeur fournit l'eau en quantité plus que suflisante pour les emplois domestiques et industriels. En dehors des travaux spéciaux de la moisson, le salaire des ouvriers de la culture, par journée

de 10 heures de travail effectif, est de 2 francs à 2 francs 25 pour les hommes, et de 1 franc 20 pour les femmes en toute saison. Avant l'établissement de l'exploitation, le salaire était de 1 franc 25 pour les hommes, et de 0 franc 50 à 0 franc 60 pour les femmes. La moisson est un travail qui se fait aujourd'hui à la tâche et pour lequel le prix de la journée ressort entre 3 et 4 francs; on paye 16 à 18 francs pour moissonner un hectare.

Je ne m'arrêterai pas sur les débouchés de cette belle exploitation, quoique ce soit elle-même qui ait créé et qui entretienne bon nombre des chemins destinés à la desservir. Le personnel, l'étendue du domaine et la nature des cultures, les bâtiments d'exploitation qui nous ont tout particulièrement frappé, les améliorations foncières, le dessèchement, le drainage, les irrigations avec le prix de revient de ces travaux si considérables et si bien entendus, le bétail existant sur l'exploitation, les assurances de travail, les appareils d'intérieur et véhicules, instruments aratoires, matériel industriel, le capital employé, etc., etc. ; en un mot tout ce qui compose la vie économique d'une grande ferme a été exposé dans un mémoire très complet avec de fort belles planches *.'

Je passe à une autre exploitation véritablement modèle que j'ai également visitée.

Le domaine de Bois-Roussel appartient à M. le comte Rœderer qui le fait valoir lui-même. Il est situé dans la commune de Bursard, arrondissement d'Alençon, à 16 kilomètres de cette ville. Il occupe la pente, exposée au midi, des coteaux qui bordent la vallée de la Sarthe. Les terres sont, en général, de bonne qualité; cependant, dans les parties hautes elles sont argileuses, et le plus souvent, le sous-sol est imper-

' Paris, typographie Lahure, 9, rue de Fleurus.

méable. Le propriétaire cherche , autant que possible, à faire exécuter à la tâche la plupart des travaux, tels que fauchage des prairies et des blés, épandage des fumiers, sarclage et arrachage des racines. Les domestiques à gages sont payés, les hommes de 500 à 350 francs, les femmes, de 150 à 200 francs. Ajoutons-y certaines gratifications établies selon les produits, et qui varient pour chacun de 25 à 100 francs. L'étendue de la ferme de Bois-Roussel est de 155 hectares d'un seul tenant. Terres de labour, 62 hectares. Prairies, 91 hectares. Depuis 1864, le propriétaire fait valoir en dehors du domaine 10 hectares de terres labourables et 34 hectares de prairies. Les herbages de Bois-Roussel sont séparés par des cours d'eau qui permettent des irrigations partielles. Les bâtiments de la ferme ont tous été reconstruits depuis 1860, d'après un plan unique, combiné de manière à simplifier, autant que possible, le service et la main-d'œuvre. Les principaux bâtiments ont été tous construits sous la direction du propriétaire par les seuls ouvriers de la localité. Ainsi une grande étable pouvant contenir 120 tètes de bétail. La distribution de ce bâtiment permet aux bouviers d'y faire tout leur service sans en sortir ; les fourrages se trouvent sur un plancher au-dessus de l'étable; l'eau arrive à volonté dans des auges en fonte (revenant à 1 2 fr. 50 le mètre). Les couloirs sont disposés de façon à ce qu'à l'aide d'un chariot, on puisse distribuer la nourriture avec une grande promptitude. Trois hommes suffisent à tous les travaux de la bouverie : alimentation, curage journalier des fumiers, traite des vaches, pansements, etc. Des canaux, distincts de ceux qui conduisent le purin dans la citerne, emmènent le surplus des eaux qui ont servi à abreuver les animaux. A six mètres de l'étable, et dans un bâtiment spécial, sont placés tous les instruments nécessaires la préparation des pulpes de betterave, base de l'alimenta-

tioii du bétail, en hiver. Ces instruments sont mus par une machine à vapeur de la l'orce de huit chevaux. Un laveur de grande dimension se vide de lui-même dans un dépulpeur de la fabrique de M. Bodin. Un hache-paille de la même fabrique reçoit le mouveuient de l'arbre de couche. Tout cet ensemble fort simple, fonctionnant parfaitement, a été monté sous la direction de M. Rœderer par des ouvriers du pays.

Le bâtiment contient deux silos pouvant recevoir 100 mètres cubes de betterave et paille hachée. Un plancher, surmonté d'un treuil mobile, sert à enlever le mélange du fond des silos, et à le placer dans les.chariots servant à la distribution. On trouve ensuite une porcherie de quatorze boxes, avec cours, conduits et citerne à purin, un hangar et charretterie, avec un grenier où les sacs sont montés au fur et à mesure que la batteuse les emplit; un poulailler à deux étages, avec les mue.? pour l'élevage et l'engraissement; la maison d'habitation comprenant : les laiteries en caves, cuisine, réfectoire, bureau, boulangerie, magasins, chambres pour les gens de service, et greniers, pressoir et cellier; puis une écurie pour douze chevaux, avec sellerie attenante.

Le propriétaire de Bois-Roussel a cherché à augmenter la somme d'engrais produite, en entretenant un' nombre considérable d'animaux. Pour atteindre ce but, il a adopté l'assolement qui fournissait les fourrages les plus abondants. Il a augmenté graduellement le nombre des animaux, et est arrivé à un chiffre de cent quatre-vingts tètes. Les achats pour les nourrir n'ont jamais consisté qu'en avoine pour le haras et en pailles transformées en engrais. La culture des betteraves fournit une abondante nourriture pour les bêtes à cornes, et permet d'employer les foins et les prairies à l'élevage des chevaux, à l'engraissement des bœufs. Une sole entière de fourrages artificiels vient en aide aux racines pour nourrir à l'é-

table, pendant six mois environ, la moitié du bétail. Le surplus de ces fourrages, qui n'est pas employé à la nourriture en vert, est fané pourl'arrière-saison. Le propriétaire de Bois- Roussel a essayé avec avantage la culture du maïs fourrage, et chaque année il en fait hacher et fermenter en silos environ 100 000 kilogrammes pour les dépenser en janvier. C'est avec la pensée dominante d'une production d'engrais croissant chaque année qu'il a adopté l'assolement quadriennal que voici : 1° Racines et plantes sarclées, avec fumure minima de 60 000 kilogrammes par hectare ; 2" Céréales de printemps ; o° Trèfle ou vesce avec demi-fumure ; 4° Blé d'hiver. Les fourrages d'arrière-saison, navets, etc., sont obtenus en récoltes dérobées avec demi-fumure. Une luzernière est en dehors de l'assolement régulier, ainsi que quelques hectares de terreo maigres sur lesquelles on récolte des sainfoins, du seigle, des pommes de terre. Les terres reçoivent tous les quatre ans une fumure de 60 000 kilogrammes par hectare. Les fourrages artificiels et les récoltes dérobées reçoivent en outre une demi-fumure de 20 000 à 50 000 kilogrammes. L'engrais de Saint-Gobin est largement employé.

Dans les terres argileuses, un chaulage de 5000 kilogrammes à l'hectare a fort bien réussi. Les cendres de bois, les composts à base de chaux sont répandus sur les prairies. Un tonneau en fonte, à pompe atmosphérique, transporte sur les prés l'excédant des citernes à purin, étendu d'eau, dans la proportion de 1 à 5. Ce tonneau sert aussi à l'extraction et au transport de toutes les vidanges. Les fumiers sont étendus sur une plate-forme à proximité de l'étable; une citerne à purin sépare les différents tas, qui, journellement arrosés, ne perdent pas en qualité, quoique étant le produit de curages journaliers. Ces fumiers sont transportés dans les terres aussitôt

que leur fermentation est arrivée à un degré suffisant; ils sont immédiatement répandus et enfouis.

La plus grande partie du domaine est drainée. Ce travail revient à 250 ou 500 francs par hectare.

La terre profondément labourée, assainie autant qu'ameublie, a doublé ses j)roduits.

Je passe sur d'importantes opérations de cette grande exploitation rurale, sur les semences, sur la manière dont on fait la moisson, la fenaison, sur les granges, etc. Les labours et les charrois sont faits par des juments de race percheronne au nombre de dix. La multiplicité des travaux ne permet pas de les livrer à la reproduction. Le propriétaire achète chaque aimée deux poulains de deux ans pour remonter l'écurie. Chaque jument reçoit de huit à dix litres d'avoine par jour, douze kilogrammes de foin, remplacés en été par des fourrages verts. Des carottes ou du son remplacent quelquefois une partie de la ration d'avoine. M. Rœderer s'occupe depuis une trentaine d'années de l'élevage des chevaux de pur sang et de demi-sang, et il a obtenu de brillants résultats.

L'étable est peuplée de 125 têtes : 2 taureaux; 25 vaches; 98 animaux de tous âi^es.

Tout en recherchant la faculté d'engraissement, le propriétaire de ce domaine ne néglige pas l'aptitude laitière; il pratique les croisements durham, qui donnent d'excellents animaux de boucherie, mais il ne remonte sa vacherie qu'avec les génisses dont les facultés laitières paraissent les plus prononcées.

Chaque vache produit environ 2000 à 2500 litres de lait })ar an. Pour produire un kilogramme de beurre, il faut, en moyenne, 25 litres de lait. En été, la crème est recueillie sur des terrines de forme évasée, vingt-quatre heures après la traite, et battue deux ou trois fois par semaine. L'hiver, la

crème montant plus difficilement, on fait baratter le lait pour la consommation du château. La quantité de beurre produite est un peu moindre, puisqu'il faut 28 litres de lait pour 1 kilogramme de beurre ; mais la qualité est extrêmement supérieure. Ce lait qui provient du barattage conserve un goût excellent; il est consacré à la nourriture des veaux le plus récemment sevrés ; le beurre se vend 2 francs à 3 francs le kilogramme.

Plusieurs de ces vaches, ce ne sont pas toujours les plus abondantes laitières, produisent 750 grammes de beurre par jour, avec 18 litres de lait; d'autres avec 25 litres, ne produisent pas davantage. Les vaches sont traites trois fois par jour. On ne fait de fromages que pour l'usage de la ferme, avec le lait écrémé. Les déchets de laitage sont utilisés à la porcherie.

L'alimentation des animaux de tout âge est composée, en hiver, de foin, de betterave mélangée avec les menues pailles de blé, d'avoine, etc. Ce mélange est soumis à la fermentation dans les silos étanches que nous avons mentionnés en parlant des bâtiments. Lorsque ce mélange est distribué aux bestiaux, dans la proportion de 50 kilogrammes par jour pour les adultes et de 15 kilogrammes pour les élèves d'un à deux ans, il exhale une odeur alcoolique agréable. Les animaux sont extrêmement avides de cette nourriture.

Dans la belle saison, une partie des élèves est envoyée dans les pâturages. Les vaches et tous les élèves de l'année restent soumis, à une stabulation presque permanente. Cependant les vaches'laitières sont lâchées six heures par jour, dans une prairie à proximité de la ferme, et à l'arrière-saison, on les envoie pâturer les trèfles.

Lorsque les bœufs ont atteint l'âge de trois ans, ils sont placés dans les meilleurs pâturages. Une partie, engraissée

de bonne heure, part directement pour Paris. Huit ou dix des plus beaux sont rentrés après les regains et poussés à un plus haut degré de graisse, à l'aide de farine et de foin excellent.

Tous sont vendus avant d'avoir accompli leur quatrième année.

La porcherie est composée d'une vingtaine de tètes. Le rapport consiste dans la vente des porcelets. Il a fallu renoncer à la race new-leicester pure, l'éloignement des gens du pays pour cette race étant invincible. Le poulailler est peuplé de poules de la race de Crèvecœur, de canards normands.

Les rendements qui, en 1861 et 1862. étaient de 13 et 17 hectolitres à l'hectare pour le blé, de 21 à 22 hectolitres pour l'avoine, de 22 000 à 58 000 kilogrammes pour les betteraves, sont maintenant doublés.

La comptabilité est tenue à l'aide d'un journal relatant tous les travaux, jour par jour, l'emploi des chevaux, etc Un cahier sur lequel sont inscrites los journées des ouvriers, ainsi qu'un livre de recettes et de dépenses, servent en outre à établir les comptes de culture. Il y aurait intérêt à donner les résultats de ces comptes, les rendements e^i prix de revient. Mais arrêtons-nous. Par ces indications nous avons voulu seulement prf-senter l'image de ce que sont en Normandie les exploitations les mieux tenues.

Page 1