‹ La normandie sous la monarchie absolueChapitre 10 sur 29 · NEUVIEME CAUSERIE · texte numérisé non relu

NEUVIEME CAUSERIE

Guerre de la succession d'Autriche. — Capitaineries des gardes-côtes. — Les îles perdues pour la France, sauf Chausey. — Voyage de Louis XV au Havre en 1749. — Le Parlement se dispose à résister à toutes les réformes. — Querelles à propos de la bulle Unigenitus. — Le curé de Verneuil. — Expulsion des Jésuites. — La lutte s'engage sur le terrain politique. — Question de l'enregistrement parlementaire, simple prétexte pour s'emparer du pouvoir législatif et financier. — Besoins d'argent toujours croissants. Le Parlement mandé à Versailles. — M. de Luxembourg envoyé à Rouen. — Commencement de la Guerre de Sept ans.

Lorsque l'extinction de la descendance masculine des Habsbourg laissa vacant le trône impérial, la première pensée de Louis XV avait été de se renfermer dans une indifférence attentive et provisoire, de « se retirer sur le mont Pagnotte », suivant son expression. Sa mauvaise étoile voulut qu'il allât s'engager, sans raison bien sérieuse, dans l'inqualifiable guerre entreprise par Frédéric II contre Marie-Thérèse. Qu'il eût mieux fait de méditer longuement, afin de s'en bien pénétrer, cet admirable programme de réconciliation avec l'Autriche, tracé en 1715 par Louis XIV pour son ministre à Vienne, le comte du Luc ! C'était méconnaître ce principe, pourtant de toute évidence maintenant, que la rivalité des Bourbons avec les Habsbourg avait pris lin depuis 1714, et qu'il importait, désormais et avant tout, aux peuples néo-latins et catholiques, de se grouper entre eux, de façon à pouvoir lutter contre

la race anglo-saxonne, agglomérée tant bien que mal sous les étendards du protestantisme. Octogénaire déjà et presque inconscient, tandis que son royal élève s'adonnait aux plaisirs du sérail dans la famille de Mailly, le cardinal Fleury, au lieu d'ébaucher ou de poursuivre un travail de rénovation et de simplification à l'intérieur, eut la très fâcheuse idée de prendre parti pour le souverain sans scrupules qui venait, moitié par la force, moitié par la ruse, d'enlever la Silésie à ses maîtres légitimes. Ce faux coup de barre politique, en préparant la grandeur toujours croissante de la Prusse, à peine interrompue momentanément par Napoléon Ier, devait, un siècle et demi plus tard, perdre notre patrie. Il n'en coûta pas bien cher à notre province au siècle dernier. Les possessions de l'Autriche étaient trop loin des rives de la Seine. Avec la nouvelle dynastie anglaise, notre vrai champ de bataille se trouvait au delà du Rhin, mais non plus en Flandre. D'autre part, la puissance hollandaise n'était plus à redouter. Comme la grenouille de la fable, à force de s'enfler, elle avait fini par éclater.

La Normandie, aux environs de 1740, n'était guère disposée ou préparée à soutenir une lutte contre les puissances maritimes. A la vérité, vers 1720, on avait enfin songé à prendre ostensiblement possession des innombrables îles Chausey, cet évident prolongement de nos côtes, dont jusque-là nous avions semblé ne nous soucier que bien peu. Quant à l'armement de notre littoral, il laissait fort à désirer. Une inspection ordonnée par d'Harcourt n'eut pas de résultats favorables. « Depuis trente ans », déclare un historien parlant de la Normandie, « on avait toujours différé de travailler sur ses côtes, alors qu'on travaillait partout ailleurs avec l'argent qu'elle fournissait en grande partie ». Au commencement de la guerre, on préparait en effet des travaux de « réfection » à Arras et à Dunkerque notamment, mais notre province n'avait pas depuis bien longtemps joui de faveurs du même genre. En tout, on

comptait dans ses places et redoutes cent trente-six canons et sept mortiers, auxquels on demandait d'ajouter un supplément de quarante-huit autres canons. Par contre, on n'avait cessé de mettre sous les armes et sur pied une très notable partie de la population virile. Les anciens règlements sur les capitaineries des milices garde-côtes, instituées pendant la guerre de la succession d'Espagne, avaient été soumis aune révision générale le 28 janvier 1716. Un arrêté d'octobre 1721 acheva de perfectionner ce service. Quelques-uns des corps de garde étaient à la charge du roi, ce qui n'empêchait pas la province d'avoir à supporter les frais du plus grand nombre. Au moment où éclata la guerre de 1740, la moyenne Normandie n'avait pas encore été créée administrativement. Beuzeville formait la limite entre la haute et la basse. L'une et l'autre comptaient un nombre égal de capitaineries, soit dix-neuf chacune. Dans la haute Normandie, il existait cent neuf compagnies, dans la basse, cent quatre-vingt-trois, formant un double total de vingttrois mille sept cent cinq et de trente-trois mille deux cent sept hommes, divisés en compagnies détachées et en compagnies du guet. Au nord de la Seine, mais sur la rive droite seulement, on avait par surcroît équipé onze compagnies de dragons, ayant pour points de formation et de ralliement Fécamp, Yport, Etretat, Caudebec et le Havre. Ce n'était pas tout. Les cent bataillons de miliciens enrégimentés, qui, en 1736, à l'occasion de la paix, avaient été seuls conservés, se virent portés au chiffre de cent douze en 1741, au début de la guerre. Aussi, en décembre 1742, fallut-il dans Rouen « tirer au billet » parmi les hommes valides de seize à quarante ans, en vue de former une milice simplement bourgeoise, prescrite par une ordonnance royale du mois d'octobre précédent.

Ces mesures de précaution et ces dépenses demeurèrent en pure perte. Sans tenir compte des protestations pacifiques que prodiguait à Versailles l'ambassadeur anglais Walde-

grave, on fit surveiller à Londres les mouvements des troupes britanniques, la grande revue de Blackheath, les préparatifs de départ de la flotte. Dès le mois de mai, on savait qu'elle n'avait d'autre but qu'Ostende ou la Méditerranée. Le cours des événements se déroula ailleurs, dans les Pays- Bas catholiques. Sur les côtes de la Normandie, spécialement sur celles du Cotentin, dans l'archipel normand, les faits de guerre se réduisirent à des poursuites de corsaire à corsaire. Les écumeurs professionnels de la mer s'entrepillèrent les uns les autres. Les Gascons et les Basques venaient se mêler aux Normands et aux Bretons partis de Dieppe, de Cherbourg, de Granville et de Saint-Malo. Un riche négociant de Guernesey, nommé Le Marchand, fut capturé en 1742 sur l'un de ses propres navires, « la Jeanne ». Quantité d'espions, qui venaient de quitter les ports des îles, et qui avaient débarqué sur nos côtes, se virent aussi déclarés de bonne prise. On redoutait que leur intention n'allât à raviver les cendres éteintes du protestantisme. Deux descentes historiques eurent toutefois lieu en Bretagne, dans le cours de 1745 et de 1746. L'année 1748 fut marquée par une simple apparition de la flotte ennemie devant la Hogue, sans aucune tentative de débarquement. Durant la guerre, la principale des îles Ghausey reçut seule la visite et subit l'occupation d'une colonie jersiaise qui s'y imposa par la force, après avoir brûlé le corps de garde tout récemment édifié. Trois ou quatre cents insulaires, d'origine anglaise, s'employaient journellement à extraire de ce sol d'énormes blocs de granit, qu'ils expédiaient ensuite à Jersey, Guernesey, Aurigny, voire en Angleterre. Ce désordre dura autant que les hostilités. Les talents et les succès féconds du maréchal de Saxe nous avaient à Fontenoy livré la Belgique, à laquelle Marie- Thérèse tenait si peu, que Louis XIV eût si volontiers annexée et dont Louis XV ne se soucia pas. Suivant le mot trop royal qu'on lui prête, il mit sa gloire à traiter de la

paix, non en marchand, mais, « en roi ». Cet incompréhensible excès d'abnégation eut pour résultat de nous condamner à ne contempler toujours nos îles normandes, que comme des mausolées funèbres entrevus de loin au milieu des brumes de la mer.

Cette période de luttes maritimes avait du moins eu l'avantage de ramener l'attention du gouvernement sur la situation déplorable de nos côtes, par suite de la présence des Anglais à Jersey et dans les îles adjacentes. Le changement de dynastie n'avait pas ébranlé la fidélité des indigènes. D'autre part, depuis quelques années le ministère britannique s'était appliqué à mettre plus que jamais ces îles à l'abri de toutes nos tentatives de revendication. A Jersey, il avait fait de grands travaux au château-fort de Sainte - Elisabeth, situé à l'ouest en pleine mer, dans la rade de Saint-Aubin, et qui commandait cette rade. Dans la même île, à Gorey, les Anglais avaient pareillement relevé les fortifications de Montorgueil, et, d'une manière générale, toutes les redoutes qui se succédaient autour du littoral de Jersey. Presque simultanément, ils avaient consolidé les trois ou quatre terrasses superposées naturellement et hérissées d'artillerie, qui, à Guernesey, surveillaient l'entrée du port de Saint-Pierre. De temps immémorial, on ne pénétrait dans Serk qu'au moyen d'un étroit couloir au fond duquel quatre hommes eussent pu en lapider impunément deux cents. De notre côté aussi, la question fut étudiée en sens contraire. D'abord, la paix à peine signée, M. de Praslin tint la main à l'exécution de la prohibition faite, le 17 juin 1731, par M. de Maurepas aux étrangers de procéder à des extractions de pierres sur nos côtes. En conséquence, il fit déguerpir des îles Chausey tous les intrus qui s'y étaient établis en force depuis quatre années. Deux baraques de bois, couvertes en chaume, s'élevèrent sur la grande île, tant à l'usage des commis des traites que d'un officier, d'un sergent et de douze soldats qu'on prit soin

de relever fréquemment de leur poste. Le groupe entier des îles et des îlots se trouva ainsi plus fortement occupé que par le passé. Vers la même époque, le marquis de Crenay, maréchal de camp, qui vivait dans son château près de Villedieu, reprit les études de M. de Gaux relatives aux îles normandes, en leur donnant une portée plus politique. Le « Mémoire » qu'il envoya en 1748 à M. d'Argenson était, à tout prendre, aussi bien un plan de campagne en vue d'une conquête qu'une simple description topographique et militaire. L'auteur essayait de montrer qu'une petite expédition navale, qui partirait de Granville, pourrait aisément, malgré les batteries des ennemis, déposer sur leur territoire des troupes en nombre suffisant pour y prendre pied, en raison de l'isolement momentané et de la faiblesse provisoire de la défense locale. Le difficile était de préparer à Granville ou dans le voisinage une expédition de ce genre, sans que les Jersiais en pénétrassent le mystère. La fin des hostilités fit ajourner indéfiniment l'exécution du plan, mais M. de Crenay, qui en restait le parrain, devint gouverneur de Granville.

A Versailles durant la guerre, il avait tout naturellement, à bien des reprises, été question de la mer, en même temps que des luttes auxquelles elle servait de champ clos. De là au désir de la voir au moins une fois, il n'y avait pas loin, encore bien que ce désir n'eût guère ému Louis XIV. L'occasion paraissait bonne aussi pour varier un peu les interminables défilés, entre deux rangées d'ormes, le long du « pavé du roi » et pour faire la connaissance d'une de ces routes royales qui sont demeurées le bienfait populaire par excellence de ce règne. La paix une fois conclue, Sa Majesté exprima donc l'envie « de visiter quelque port de son royaume, pour connaître par elle-même les différentes opérations de la marine ». Le Havre, n'eût-ce été qu'en raison de sa proximité relative, ne pouvait pas manquer d'obtenir la préférence sur les autres ports de

France. La durée totale du voyage fut fixée à treize ou quatorze jours. Quelques mauvaises langues prétendaient « que ce n'était qu'une complaisance du roi pour Mme la marquise, qui n'avait jamais vu la mer ». Mais, s'empressait de remarquer Barbier, « cela est très naturel, et ne peut être critiqué que par les gens de mauvaise humeur ». M. le comte de Saint-Florentin, qui se trouvait dans le même cas, avait demandé à être du voyage, ainsi que M. d'Argenson. Le ministre de la marine, M. Rouillé, devait précéder au Havre le souverain.

Ces préparatifs une fois réglés, Louis XV prit d'abord la route de Crécy sur la Biaise, afin d'y retrouver « la Marquise » dans l'un de ses châteaux, puis il suivit celle de Dreux et d'Evreux, en vue de profiter, pour commencer, de l'hospitalité du duc de Bouillon, comte d'Evreux et grand-chambellan de France. Ce prince occupait alors à Navarre, sur les bords de l'Iton, un magnifique château construit jadis par Mansard, et entouré d'un beau parc dessiné par le Nôtre. Il venait précisément de faire ajouter à la somptueuse demeure des anciens propriétaires un « petit château » terminé par un toit à l'italienne. L'escorte du roi arriva en effet le 17 à Evreux, vers huit heures et demie du soir, pendant que le canon résonnait aux frais de MM. de la ville, et que la cloche maîtresse, baptisée « Gabrielle », sonnait à toute volée, par les ordres de MM. du Chapitre. Sa Majesté « entra par la barrière de la Ronde, continua sa route par la rue Ferrée, tourna au coin de la Crosse et passa par la rue des Cordeliers, pour gagner la porte dite du Bois-Jollet, qui venait d'être abattue, et continua sa route par la chaussée nouvellement construite, pour se rendre au château de Navarre ». Le bailli et maire n'eut pas l'honneur qu'il avait rêvé de lui présenter, avec ses propres hommages, ses sous-officiers municipaux, les deux clés bronzées faites tout récemment et les « gardes de la ville » habillés de drap neuf pour l'oc-

oc-

casion. Le lendemain 18, toute la journée, Louviers fut traversé par une foule de grands personnages, passant dans la direction de Rouen : M. de Penthièvre, M. de Noailles, M. de Saint-Florentin, M. de Clermont, M. de Soubise, M. de Luxembourg, M. d'Argenson. Au milieu de la nuit du 18au 19 le cortège royal prit de Navarre la même route. A Louviers, où il parvint à trois heures et demie du matin, le portail de Notre-Dame, les tours, l'hôtel de ville, les maisons particulières des échevins étaienl décorés de lampions figurant des cordons de lumière. La milice bourgeoise, forte de six cents hommes, formait une double haie depuis la porte du Neubourg jusqu'à celle de Rouen. A la première, le corps de ville attendit le passage du souverain à la lueur des flambeaux. En entrant dans Rouen, Louis XV commença par entendre une courte messe dans l'église Saint Paul. Gomme à Evreux et à Louviers, on avait avec soin sablé et tapissé les rues. L'allégresse populaire put du moins prendre ses ébats en plein jour. Cet enthousiasme s'expliquait sans peine. Dans Rouen, comme dans toute la France, à la suite de nos victoires, c'était un feu roulant de Te Deum. Pas plus qu'ailleurs il « n'y eut ni compliment ni cérémonial ». Ainsi en avait ordonné Sa Majesté. Elle consentit uniquement à assister au lancement d'un navire, qu'elle baptisa « la Royale ». Sur les quatre heures de l'après-midi, son carrosse atteignait Harfleur, où le duc de Saint-Aignan l'attendait après avoir donné un dernier coup-d'œil aux préparatifs. Une fois au Havre, le roi fut installé à l'hôtel de ville, somptueusement meublé à son intention. Sans tarder davantage et avec une sorte d'impatience enfantine, il exprima son désir d'apercevoir enfin la mer. On le fit monter sur la tour dite de François Ier, à l'entrée du port. La fraicheur de la soirée ne lui permit pas de s'y tenir bien longtemps. Il remit donc au lendemain son éducation navale, dont le programme avait causé beaucoup d'embar-

ras aux autorités compétentes, car « il n'y avait alors aucune frégate, ni sur les chantiers, ni dans le port ». On s'en tira pourtant à peu près. Le monarque eut, dans le courant de sa journée, outre une messe à Notre-Dame, une visite au bassin de l'arsenal, une promenade à l'intérieur d'une (( flûte » de guerre qui stationnait dans les eaux du bassin, le spectacle de quatre cents matelots manœuvrant la voilure de ce navire transformé pour la circonstance, le carénage d'un autre vaisseau, une joute entre les équipages de quatre canots, une rapide excursion à travers les magasins de la marine, les ateliers, les salles d'armes, etc., puis, après un repas de gala, le lancement successif de trois bâtiments de commerce, les seuls en cours de construction, le simulacre d'un combat naval, où un officier de marine, M. Dupuy, se battit seul contre quatre adversaires, tira plus de cinq cents coups de canon à blanc, et reçut pour prix de sa victoire fictive un brevet très réel et en bonne forme de capitaine de vaisseau. Vinrent ensuite le baptême d'un navire marchand, un exercice de tir à ricochet sur la mer, exécuté d'après demande expresse par la batterie de la marine, enfin l'inspection de laCorderie. Sa « leçon de choses » terminée, Sa Majesté s'occupa de son armée de terre et se rendit à la citadelle. Après quoi, elle épuisa la liste de ces fêtes instructives en se montrant à la manufacture de tabacs, et en accomplissant, toujours en carrosse, l'ascension de la côte d'Ingouville. N'oublions pas que le souverain avait encore trouvé moyen de recevoir des mains du sieur Prudhomme, présenté par le duc de Richelieu, un paon blanc, hommage féodal de l'abbesse de Montivilliers, dont, à l'instar de son aïeul Henri IV, il délivra quittance. De magnifiques illuminations en ville et en rade eurent pour complément une perspective d'un genre tout nouveau : un vaisseau placé dans le port en face de la rue et dont les mâts comme les cordages étaient garnis de lanternes. « L'immensité de ce lustre semblait toucher le

ciel. » On estima à trente ou trente-cinq mille les étrangers qui étaient venus pour la circonstance joindre leur curiosité à celle de la population havraise.

Après cette journée du 20 septembre 1749, l'une des mieux remplies à coup sur de son règne, Louis XV entendit, le 21, sa messe à six heures et demie du matin, et, non sans avoir répandu autour de lui mainte et mainte faveur personnelle, prit décidément le chemin du retour. Trois des magistrats municipaux du Havre se virent octroyer des lettres de noblesse, et la « Communauté » obtint gain de cause dans un procès engagé contre elle par le fisc. La grâce aimable et peut-être aussi la beauté de Mmede Pompadour paraissent avoir fait un peu trop facilement oublier aux Normands ce que sa seule présence retirait au prestige moral du souverain. Quand, en allant de Rouen au Havre, elle traversa Caudebec, « elle aperçut dans la foule un enfant joli comme un ange, elle tendit instinctivement les bras vers lui, et le souleva en s'écriant : Oh ! le charmant enfant ! Puis elle pressa ce beau front de chérubin de ses jolies lèvres ». Il y eut alors un moment d'oubli et d'enthousiasme involontaires. Le lieutenant de maire, le conseiller Bouchet, faisant allusion au délabrementdes murailles de la ville, dit au roi : « Sire, c'est Caudebec qui se relève ! » Le retour se fit également par Caudebec, mais le cortège de Sa Majesté se borna à traverser Rouen, sans le moindre arrêt, sans doute pour éviter tout contact officiel avec le Parlement. Le soir, après avoir vers six heures effleuré le Vaudreuil, où la population de Louviers l'attendait à la montée de la côte Saint-Etienne, ce beau monde passa la nuit au château de Bizy, à deux pas de Yernon, chez le maréchal duc de Belle-Isle, qui fit admirer à Louis XV les embellissements de toute espèce en cours d'exécution autour de lui.

Parmi les députations présentées au monarque à l'hôtel de ville du Havre, il en figurait une du Parlement de Nor-

mandie, que conduisait son premier président de Pontcarré. Nous venons de voir que la répulsion du Roi n'avait pas cessé à Rouen. C'était en effet dans ce corps judiciaire qu'avaient pris naissance les premières difficultés survenues à Louis XV en Normandie. Depuis longtemps, on pouvait les pressentir à de fâcheux symptômes. La hardiesse des Parlementaires s'accroissait en raison directe de l'affaiblissement du pouvoir royal. En 1725, ils avaient pris prétexte des émeutes de Rouen et de quelques autres villes pour adresser des remontrances inconvenantes dans la forme et injustes quant au fond. La Cour n'était pas plus que le Parlement la cause de la famine. Afin d'y porter remède, les magistrats rouennais prirent sur eux de faire piller par autorité de justice les blés mis en réserve dans les monastères. Il semblait que ce genre de mesure en tout cas incombât plus spécialement à l'intendant qu'à des jurisconsultes. Lorsque d'Aguesseau, vers 1731, se préoccupa d'unifier un peu nos lois civiles en préparant ses ordonnances sur les donations et les testaments, le Parlement ne perdit pas une si belle occasion de se poser en défenseur de nos traditions provinciales. Il était très louable sans doute de demander qu'on tâchât, dans les innovations, projetées, de tenir compte autant que possible des habitudes locales et de la coutume des habitants. Mais, si on prétendait obliger le Chancelier au respect intégral de la Charte aux Normands, il fallait, du même coup, renoncer dans le royaume entier à toute espérance de progrès en matière de législation. Nous ne ferons qu'une allusion au conflit violent que les détenteurs d'offices par les parlementaires soutinrent contre l'Ordre des avocats. Tout au moins n'avaient-ils aucun droit de s'immiscer dans des querelles religieuses, surtout avec la prétention de les trancher. On peut à la rigueur les féliciter de s'être, en bons Français et en catholiques sages, associés à leurs collègues de Paris pour protester, en 1714, contre l'enregistrement,

autrement que sous toutes réserves, de la bulle Unigenitus, ainsi que contre l'édit du 24 mars 1730, qui faisait de cette bulle une loi d'Etat. Les principes s'oublient parfois devant la violence des provocations. Mais, en somme, ils n'étaient que de simples officiers de justice, et n'avaient point à se mêler, si ce n'est par des voies strictement judiciaires et le cas échéant, de controverses théologiques. Ils sortaient donc évidemment de leurs attributions, quand, à l'instar des présidiaux de Bayeux et de Séez, ils se lancèrent à pleines voiles sur cette mer perfide et féconde en orages. Pour lecteurs assidus qu'ils fussent de Montesquieu et de Voltaire, ils empiétèrent ouvertement sur la règle fondamentale de la séparation des pouvoirs en même temps que sur l'autorité ecclésiastique.

Le fanatisme étroit d'une partie du clergé, lequel échappait complètement à l'esprit nouveau, fournit à notre Parlement l'occasion de créer ou d'entretenir en Normandie une déplorable agitation. Cette agitation avait du reste commencé déjà à Paris et allait s'étendre parallèlement à bien d'autres corps parlementaires, Aix, Toulouse, Rennes, etc.. Aucun d'entre eux ne paraissait plus se soucier du principe que chacun est maître chez soi. Le curé de la Madeleine, à Yerneuil, en avril 1753, avait laissé mourir un prêtre de sa paroisse, malgré un jugement du bailli, en lui refusant les derniers sacrements, que le moribond lui-même, pourtant, avait administré officiellement aux fidèles, paraît-il, jusqu'à sa dernière maladie. Ce prêtre était un « appelant de la bulle ». Le 17 mai, les magistrats de Rouen lancèrent contre le curé, déjà incriminé de faits analogues, un ce décret d'ajournement personnel». L'affaire fut portée au Conseil du roi et l'arrêt cassé. Le 6 juin, le Parlement de Normandie déclara persister dans son dessein « d'informer ». Le même jour, le bailli de Yerneuil persistait, lui aussi, dans sa jurisprudence, à propos d'un cas identique. Le vicaire du curé,

l'abbé Lancesseur, venait encore de refuser les sacrements à l'abbé Delaunay, qui, se sentant mourir, ne voulait pas faire sa soumission. De Versailles, on envoya cette fois directement à Verneuil un « huissier de la chaîne » chargé d'enjoindre à toutes les autorités de ne tenir aucun compte des délibérations du Parlement. Le Parlement s'en prit alors sans hésiter et directement à l'évêque d'Evreux. D'arrêt en arrêt, il lui ordonna, mais par huissier ordinaire, de faire cesser dans les trois jours l'interdiction des sacrements. Après quoi, et pour refus d'obéissance, il le condamna à une amende de six mille livres, et, le 1er août, alla jusqu'à le « décréter finalement d'ajournement personnel ». Il ne s'en fallut que de deux suffrages qu'on ne prononçât « la prise de corps », c'est-à-dire l'arrestation immédiate du prélat.

Le gouvernement, tout naturellement, embrassa la cause du clergé, qui pouvait se tromper, mais qui du moins ne sortait pas de son domaine réservé et qui avait tout droit de s'y tromper en pleine liberté. Il lui donna la préférence sur des officiers de justice outrepassant sensiblement leurs pouvoirs. D'autre part, ils venaient encore de remettre à la Cour une véritable réprimande au sujet de l'abbé Outin. La chose se passait en mai 1753. Les ministres envoyèrent en toute hâte un commissaire spécial, le marquis de Fougères, lieutenant-général, dans l'espoir que ce personnage arriverait à temps pour devancer les exploits de l'huissier, porteur des foudres parlementaires. Une roue de son carrosse brisée en route laissa la carrière libre à l'huissier, que deux cavaliers de la maréchaussée guettaient avec soin derrière les portes de l'évêché. L'agent du Parlement se vit capturé comme dans une souricière. Le premier président, M. de Pontcarré, avait promis en haut lieu que, pour peu qu'il vint « un ordre sévère de Sa Majesté, la Compagnie mettrait bientôt ventre à terre ». M. de Fougères ne tarda pas à faire son entrée dans la

Grand'Chambre, le chapeau sur la tête et escorté des officiers de « Royal-Dragons ». D'abord, il prétendit aller s'asseoir « sur les fleurs de lis » au-dessus du doyen des conseillers. Il voulut bien renoncer à marquer ainsi non pas son grade militaire, mais sa commission temporaire. Elle lui enjoignait de biffer lui-même, sur les registres, les arrêts rendus le 23 juin et le 31 juillet. « Apportez les registres », ordonna le premier président. ■ — « Ne les apportez pas », crièrent à la fois tous les conseillers des enquêtes. Cette scène semi-héroïque dura quelque temps, jusqu'à ce que, tous les conseillers étant sortis, le marquis de Fougères, toujours au milieu de ses officiers, put enfin, en présence de M. de Pontcarré et du greffier en chef Auzanet, exécuter les ordres de Sa Majesté, en faisant barrer devant lui les décisions séditieuses. Le lendemain, le Parlement se rassembla de nouveau et résolut de suspendre l'action de la justice. Il voulait, prétendait-il, rédiger plus à loisir ses remontrances. En réalité, s'il se dérobait avec affectation à ses devoirs judiciaires, c'était parce qu'il attendait la capitulation de la Cour de l'impatience même des justiciables dont les intérêts étaient confiés au roi. Cette tactique n'était pas inédite.

M. de Fougères, qui avait perdu son temps à essayer en ville des voies de la douceur, se trouva bientôt dans l'obligation de renouveler la scène du 1er août. Cette fois, c'était le 6, il avait consenti à retirer son chapeau le premier devant les cent magistrats imperturbablement coiffés de leurs bonnets carrés. « Sieur de Fougères, couvrez-vous », voulut bien lui dire le premier président, accusé depuis longtemps de n'être qu'un suppôt de la Cour. Les ordres du roi à peine entendus, l'aréopage émit l'intention d'en délibérer. Le marquis l'interdit formellement. Alors les conseillers, derechef, quittèrent la salle, mais en décochant au passage quelque apostrophe comminatoire. « Nous semblons abandonner le champ de

bataille », s'écria l'un, « mais c'est pour mieux revenir au combat ». Un autre déclara publiquement et ironiquement qu'il ne lui restait plus, à lui et à ses collègues, qu'à se porter aux frontières, pour faire face à l'ennemi, la loi à la main « puisque les militaires venaient commettre des hostilités dans leurs dépôts sacrés ». Dès qu'une réunion plus calme put avoir lieu, la majorité, une très faible majorité, consentit à reprendre les travaux ordinaires aussitôt après l'envoi des remontrances. On se mit donc à y travailler, pendant que les plaideurs continuaient à attendre. En ce qui concerne le malheureux abbé, bien entendu, il avait dû achever de mourir sans extrême-onction. Malgré une nouvelle intervention de M. de Fougères, les remontrances partirent le 16 août pour Versailles. On y proclamait l'étrange maxime « que les ecclésiastiques sont redevables au peuple des sacrements ». Sans nul doute; mais aux conditions qui leur plaisent. Il semblait d'ailleurs plus évident encore que les juges lui dussent la justice, la plus juste possible. La riposte de la Cour ne fut pas longue à venir : le premier président, deux présidents à mortier, six conseillers et les gens du roi « y furent mandés par lettres de cachet ».

« Je vous ai mandés pour vous faire savoir mes intentions », déclara Louis XV, le 2 septembre, aux magistrats récalcitrants; « mon Chancelier va vous les expliquer ». Et, immédiatement, Lamoignon leur donna lecture d'une réprimande sévère. Sa Majesté persistait d'ailleurs dans a l'évocation » des procédures relatives au curé de Yerneuil et à l'évêque d'Evreux. Et elle ajouta avant de se retirer : a Telle est ma volonté, et je veux qu'elle soit exécutée et enregistrée sur vos registres ». M. de Pontcarré avait promis au roi qu'il obtiendrait pleine satisfaction et avait sollicité dans cette vue une nouvelle déclaration royale. Malheureusement, il n'avait pas reçu de mandat à cet égard et, dès sa rentrée à Rouen, sa conduite

fut très vivement blâmée comme incorrecte. Une opposition violente l'accueillit au Parlement, qui décida de rédiger et d'envoyer de nouvelles remontrances à propos de a la réponse du Chancelier ». Un conseiller, M. de Franqueville, s'était fait remarquer entre tous les autres par sa véhémence dans cette sorte de campagne. Les autorités royales firent mine de l'enlever, afin de le renfermer quelque temps à Doullens. La vérité est que, dès le 26 septembre, il avait repris possession de son siège, presque triomphalement. La confection du réquisitoire contre Lamoignon et ses idées en matière religieuse se prolongea, au détriment clés justiciables, jusqu'à la Saint-Martin. Le discours du Chancelier « y était réfuté phrase par phrase ». On y flétrissait en termes injurieux l'attitude du marquis de Fougères et de ses dragons. Ces insolentes récriminations circulèrent même à la Cour à l'état de manuscrit. Le Conseil ne pouvait manquer d'en ordonner la suppression. Il fit mieux d'ailleurs, il appela à Versailles, le 9 décembre, le principal rédacteur du factum, le conseiller Thomas du Fossé, et, lui appliquant une pénalité des plus anodines, le retint en Cour pendant onze mois, à l'indignation croissante de ses compagnons ordinaires. Il ne put remonter sur son siège qu'à l'audience de rentrée tenue en novembre 1754. A cette époque précisément, le 14 du même mois, une déclaration solennelle imposa enfin un silence absolu, obligatoire pour tous, sur ces questions aussi irritantes qu'insolubles. Sans avoir été exilé à Pontoise, comme celui de Paris, le Parlement de Normandie finit, ainsi que les autres, par se soumettre. Sa soumission, par malheur, ne devait pas durer longtemps. Un autre brandon de discorde avait été allumé sur ces entrefaites.

Depuis près de deux siècles, les Jésuites étaient en Europe une cause continuelle d'agitation morale. A la subtilité de leur dialectique et à la complaisance de leur

casuistique s'ajoutait une ingérence aussi perpétuelle que peu désintéressée dans les moindres recoins de la politique. Si, à l'origine, l'Ordre avait pu rendre à l'Eglise des services très appréciables, en opposant au fanatisme huguenot un contre-fanatisme également ardent, il ne servait plus, du temps de Louis XV et des Encyclopédistes, qu'à discréditer le catholicisme contemporain. Le Parlement de Normandie, ainsi que la plupart des autres, avait senti, dans cette lutte des esprits indépendants et éclairés contre les disciples d'Ignace de Loyola, un excellent point de départ pour s'immiscer dans les affaires de l'Etat et tâcher de se saisir du pouvoir politique. La question des Jésuites remplaça donc assez vite la bulle Unigenitus, en tant que champ de bataille entre la royauté et les Parlementaires. Déjà, tout au commencement de la Régence, notre Parlement avait décrété de prise de corps le P. de la Motte, à l'occasion d'un sermon prononcé par lui dans la cathédrale. Il avait fallu que l'archevêque et le Chancelier Voysin intervinssent activement dans le procès et fissent disparaître de Rouen le Jésuite inculpé. En mainte autre occasion, la même aversion et la même méfiance se manifestèrent. Peut-être entrait-il un peu de jalousie dans l'âme des omnipotents champions de la société civile. Aux grands jours de fêtes publiques, les illuminations de la maison de l'Ordre, campée sur le Mont-Fortin, répandaient à profusion au-dessus de toute la contrée des clartés quasi-célestes qui éclipsaient singulièrement les feux de joie d'origine judiciaire. Et puis, le Collège des Jésuites, dit Collège de Bourbon, accaparait trop ostensiblement la majeure partie de la jeunesse rouennaise, sans autorisation spéciale du Parlement. Aussi fut-ce en particulier sur cette institution florissante que se porta sa surveillance inquiète. En 1750, il transforma en scandale, presque en sacrilège, un « ballet moral », exécuté à propos d'une distribution de prix et dans lequel la « Religion » avait eu le grave tort de figurer

à l'état de danseuse en compagnie des autres Vertus, ses filles. Quelques années plus tard, des autodafés de livres suspects au pied du grand escalier du Palais, des interdictions à certains régents d'enseigner dans toute l'étendue du royaume, des bannissements prononcés contre les auteurs de quelques ouvrages de théologie ou de théocratie, se succédèrent en s'entremêlant. Telles furent les mesures par lesquelles le Parlement crut devoir combattre par sa propre intrusion l'intrusion prétendue des Jésuites. Il n'y avait là toutefois que desimpies escarmouches, prélude d'une bataille plus décisive qui éclata vers 1763.

Le Parlement s'était déjà lancé, à pleines voiles, sur l'océan orageux de la politique pure, les tempêtes ecclésiastiques ne lui suffisant plus. Le 10 octobre 1755, Louis XV, à Fontainebleau, avait approuvé une déclaration du Conseil, qui, s'appuyant sur d'anciennes ordonnances, s'attribuait à lui-même, dans les tribunaux inférieurs, l'autorité exécutoire qui jusque-là avait appartenu aux seuls Parlements, étant d'ailleurs bien entendu qu'il s'agissait seulement des matières spéciales dont la compétence avait toujours été réservée au Conseil. Il y avait là un progrès nécessaire et évident, au point de vue de l'unité nationale. Pourtant, il n'en fallut pas davantage pour mettre le feu au Parlement de Paris ainsi qu'aux autres, qui se vantaient d'être amis sans doute de toutes les améliorations, mais qui l'étaient encore bien plus de leurs prérogatives, légitimes ou usurpées. La guerre s'engagea aussitôt. A Rouen, où déjà la suppression du bailliage de Baveux en 1754 avait été considérée comme un coup d'Etat, on ne perdit pas de temps, quoiqu'on se fût laissé devancer par Paris. Le 25 octobre, on décida, il est vrai, de remettre la délibération sur le fond jusqu'à la fin des vacances, mais on défendit, par provision, aux juges du bailliage de Gisors et à tous autres du ressort, de rien innover sur le fait des enregistrements. Les magis-

trats de Gisors, prévenus plus promptement que les autres, avaient renvoyé la déclaration royale imprimée à Rouen. Par suite, ils avaient été les premiers à y jeter l'alarme. « Ceci devient intéressant pour l'autorité du roi )), remarque l'avocat Barbier dans son Journal. Le procureurgénéral du Conseil, M. Angrand, ne manqua pas de faire connaître aux ministres la résistance des magistrats de Rouen. Un arrêt, immédiatement lancé d'en haut, cassa sans tarder celui du Parlement, et l'on manda auprès du roi, pour recevoir ses ordres, deux présidents, deux conseillers, plus un substitut du procureur-général. La députation se présenta en effet à Versailles au jour marqué, et n'emporta qu'un pli cacheté. L'ensemble de la Compagnie, se doutant aisément quïl ne pouvait contenir rien de bien agréable, refusa d'opérer l'ouverture de ce pli mystérieux, « attendu qu'il n'était point revêtu de lettres patentes ». Dans l'une des premières séances, aussitôt la Saint- Martin passée, on confirma purement et simplement, pour toute réponse, ce qui n'avait été ordonné qu'à titre provisoire.

La querelle de principe ne tarda guère à dégénérer en litiges concrets et violents. Le bailliage de Coutances avait commis le crime parlementaire d'enregistrer, conformément à son devoir, la déclaration souveraine du 10 octobre. Dans toute l'étendue du royaume, c'était à peine s'il s'était trouvé trois ou quatre sièges présidiaux capables de la même docilité ou du même courage. On citait, entre autres, les bailliages de Crépy-en-Valois et de Vitry-le-Français et de la sénéchaussée de Valence. Le Parlement de Normandie, le 8 mars 1756, fulmina une sorte d'imprécation juridique contre les officiers de Coutances, leur enjoignant « de ne reconnaître d'autre supérieur naturel et immédiat que luimême, Parlement de Normandie, auquel seul ils étaient comptables de leur conduite, par les ordonnances et règlements et par le serment qu'ils y avaient tous prêté ».

L'ordre de biffer l'arrêt du Conseil enregistré indûment suivait, comme on le suppose facilement, cette injonction péremptoire. Cette leçon sévère n'empêcha pas le bailliage d'Alençon d'imiter, quelques jours après, l'exemple de celui de Coutances. Un impérieux veniat amena immédiatement, d'Alençon devant la justice rouennaise, le lieutenant-général et le procureur du roi, qui venaient de la braver en mettant au-dessus de son pouvoir la volonté royale. En présence des deux magistrats d'Alençon, on biffa sur leurs registres, qu'ils avaient dû apporter, la formule d'enregistrement. Pour conclure, ils s'entendirent suspendre de leurs fonctions pendant un mois. Cet acte d'intimidation n'eut pas à Coutances l'effet qu'on en avait espéré. Avec la connivence régulière du procureur du roi, un « huissier de la chaîne », emprunté à l'Amirauté locale, mais armé d'un ordre du Grand-Conseil, et escorté pour plus de sûreté par la maréchaussée, ne tarda pas à y venir barrer à son tour ou « bâtonner » l'arrêt du Parlement en date du 8 mars. Les hostilités étaient bien décidément ouvertes entre le roi de France et la haute magistrature de Normandie. La simple reconstitution administrative du bailliage de Bayeux, concertée par le ministère, avait d'ailleurs achevé de déchaîner l'indignation du Parlement. Des (c lettres de jussion », relatives tant à Bayeux qu'à Coutances, n'obtinrent pas l'enregistrement qu'elles avaient pour but d'imposer. La seule réponse qu'elles reçurent fut une diatribe plus ou moins ampoulée contre M. de Lamoignon. Ils demandaient de plus à envoyer une députation à Paris pour se plaindre directement à Sa Majesté. Une pareille prétention était contraire aux usages, tous les Parlements du royaume ne devant correspondre qu'avec le Chancelier. La Cour cependant passa outre, et la députation se présenta bientôt à Versailles, le jeudi 13 mai, à l'audience royale. Louis XV avait eu le temps d'apprendre que, le 8, le Parlement s'était permis de qualifier de voie

de fait l'exécution opérée à Coutances par l'huissier à la chaîne, en vertu des ordres de son Conseil. Le Parlement avait en conséquence déclaré cette exécution « nulle et de nul effet », couronnant son nouvel arrêt par quelques fleurs plus ou moins fanées de rhétorique séditieuse. Il est facile de deviner qu'après cela la réception des délégués fut aussi sèche que froide. Le monarque leur déclara qu'il ferait respecter sa volonté. A cette intention, il leur enverrait avant peu leur gouverneur, M. de Luxembourg, qui leur dirait le reste. Le 22 mai, en effet, le duc fit son entrée au Palais avec une escorte de ses gardes. Il crut devoir tout d'abord exhiber sa commission au premier président. Celui-ci réclama par-dessus le marché des lettres patentes de Sa Majesté, ce qui ressemblait à une manière de décliner l'autorité du gouverneur lui-même, « J'ai aussi des lettres patentes à communiquer à la Compagnie », répliqua M. de Luxembourg, et il les fit lire par le greffier en chef. Après avoir subi l'amère humiliation des justes reproches qu'elles contenaient, le Parlement, sous prétexte de délibérer plus à son aise, au sujet de l'enregistrement, prétendit que le gouverneur se retirât, quoiqu'il fut, de par ses fonctions, membre de droit. Il se refusa à quitter sa place. Le président et les conseillers firent mine alors d'abandonner la Grand'Chambre. Poussé dans ses derniers retranchements, le duc se hâta de tirer une lettre de cachet, qu'il invita le premier président à ouvrir sur-lechamp. Elle renfermait d'abord l'ordre formel pour ce magistrat de demeurer à son poste. M. de Pontcarré n'osa pas désobéir, et, en sa présence, avec l'assistance du procureur-général et du greffier en chef, les radiations prescrites furent opérées sur les registres. La formalité ne s'accomplit toutefois qu'à l'hôtel de la première présidence. Le 29 mai, i'édit qui concernait Baveux fut enregistré également d'autorité, et sur le vu de lettres de cachet. Cet acte de vigueur ne mit pas fin à la résistance obstinée

et aveugle des hauts magistrats. Le milieu ambiant leur semblait favorable. On redoutait un mouvement à Rouen au sujet du jansénisme. Les autres Parlements du royaume ne se montraient pas mieux inspirés, quoiqu'on se trouvât à la veille d'une guerre. Celui de Paris rêvait déjà d'États- Généraux. Celui de Bordeaux lança un décret de prise de corps contre l'intendant, M. de Tourny. Le tout, en protestant d'ailleurs, suivant l'antique formule, de son parfait respect pour le souverain. Bravant en fait son autorité de la manière la plus irrévérencieuse, le Parlement de Normandie suspendit décidément et officiellement ses séances, c'est-à-dire, en termes plus familiers, se mit en grève, refusant de rendre la justice due aux sujets de Sa Majesté. Il réserva les loisirs qu'il se procurait ainsi à l'élaboration d'un factum plus hardi encore que les précédents. Il y déclarait textuellement, non sans emphase, porter au pied du trône « ce qui lui restait de son être ». Ce pompeux morceau d'éloquence, renforcé d'ingrédients historiques, lui coûta environ un mois de travail, toutes les Chambres assemblées au grand complet. A la remorque du Parlement de Paris, le nôtre, cette fois, s'engageait en fait dans une voie de récriminations, ou plutôt de prétentions d'un ordre tout nouveau. Ainsi que l'avaient fait les autres, il affirmait, comme une sorte de dogme national, qu'il n'existait en France qu'un Parlement unique, subdivisé seulement en plusieurs « classes », parce que la force des choses avait obligé de le répartir entre les diverses provinces, ce De toute ancienneté », disaient les parlementaires, sans tenir compte de leur modestie, « un corps auguste de magistrats, l'unique que les lois connaissent, l'unique où soit le siège de Votre Majesté, embrasse tout le royaume et préside de toutes parts à l'administration de la justice ». Le réquisitoire, d'un bout à l'autre, malgré l'obséquiosité du style, était agressif encore plus que mensonger. 11 fallait en effet une forte dose de hardiesse pour

oser prétendre que le Parlement, issu de notre antique Echiquier anglo-normand, provenait d'un simple sectionnement de la Cour primitive des pairs de France. On n'en imprima pas moins ce pamphlet, après quoi on le colporta jusque dans les rues de Paris.

Cette opposition systématique était d'autant plus funeste pour le pays que la guerre venait d'être déclarée aux Anglais, qui ne se gênaient pas pour la faire depuis longtemps, sans aucune déclaration préalable. A court d'argent, le roi avait plus que jamais besoin d'impôts nouveaux ou accrus, et, par suite, de l'enregistrement d'édits fiscaux. Il se contenta de répondre, dans les premiers jours d'août 1756, qu'il n'avait point eu l'intention, par sa déclaration de l'année précédente, d'attribuer à son Conseil une autorité et une juridiction plus étendues que celles dont il avait joui jusqu'à présent, qu'il entendait maintenir les « Cours supérieures du royaume » dans tous leurs droits, et qu'au surplus il nommerait des commissaires pour examiner la question, mais qu'il exigeait, en attendant le résultat de cet examen, que les décisions du Conseil fussent exécutées conformément à ses ordonnances. A cette marque de bon vouloir ou de pardon indulgent, le Parlement répliqua sans délai par un nouvel arrêt, qui confirmait celui du 8 mars, et commandait aux magistrats de Coutances de l'inscrire derechef sur leurs registres. La révolte était complète. Mais le lit de justice tenu à Versailles, le 21 août 1756, pour mettre à la raison le Parlement de Paris, donna sans doute à réfléchir à celui de Rouen. Provisoirement, les hostilités en restèrent là. Les troupes parlementaires couchèrent ou crurent coucher sur le champ de bataille, tandis que Frédéric II entrait, effectivement et victorieusement, dans la ville de Dresde.

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