HUITIEME CAUSERIE
Cérémonies funèbres en l'honneur de Louis XIV. — Son testament annulé par le Parlement de Paris. — Graves conséquences pour l'avenir. — Law et son système. — Mauvais état des finances publiques. — Nouvelles émeutes à cause du blé. — Persécutions contre les protestants et leur suppression légale. — Ils ne désarment pas davantage. — Développement et prospérité maritimes du Havre. — La ville de Cherbourg naît autour de son port de commerce. — Moment venu d'opérer des réformes.
Revenons à la Normandie, au moment où s'éteignit Louis XIV. Par une étrange ironie des choses humaines, Rouen, ce jour-là précisément, se préparait à fêter l'ambassadeur du (( grand sophi de Perse », Méhémet Rissabeck, qui, le 13 août, avait obtenu une audience du souverain moribond. Notre château salua le diplomate persan de ses salves habituelles et les troupes d'élite de la municipalité se portèrent à sa rencontre le 2 septembre. On venait d'apprendre que le roi se trouvait in articulo mortis. Les prières des « quarante heures » avaient été commencées à son intention. Le service funèbre n'eut lieu que le 15 novembre, à la cathédrale. On avait voulu laisser le temps au Chapitre d'élire « un grand doyen », et, sans doute aussi, aux membres du Parlement, de rentrer en ville. Les officiers municipaux se chargèrent de l'organisation et des frais de la cérémonie, à laquelle assista, outre l'archevêque, M. de Beuvron, pourvu de la qualité de « lieutenant de roi de la
province ». L'abbé le Provost « prononça l'oraison funèbre avec son éloquence ordinaire ». Au Havre, où le major de Remondel, faisant fonctions de « lieutenant de roi » apporta la nouvelle officielle à l'hôtel de ville, les échevins se bornèrent à faire enregistrer la missive expédiée à tous les gouverneurs de province au nom du nouveau souverain. Ce fut seulement le 14 janvier 1716 que, sur la requête du procureur-syndic, l'assemblée municipale se décida à imiter les autres villes du royaume et à ordonner les prières publiques d'usage pour le repos de l'âme du roi défunt. Elle s'était montrée moins avare d'honneurs et de condoléance officielle envers son gouverneur le vieux duc de Beauvilliers, décédé en juillet. A Gaen, on jugea à propos d'attendre la fin des vacances, et d'être bien fixé sur le prix courant des pommes. Les jeunes gens de la ville, pour prendre patience, continuèrent à organiser, sous prétexte de pèlerinage, des chevauchées en commun vers le Mont-Saint-Michel ou la Délivrande, tandis que les fruits précieux baissaient après avoir monté tout d'abord. Une grande pompe fut du moins déployée dans les services célébrés à l'église Saint-Pierre au nom de la Ville, le 1er novembre, et en janvier, chez les Cordeliers, aux frais de l'Université. La rhétorique, bien entendu, y coula à flots, la rhétorique latine surtout, comme elle avait déjà coulé à Paris, au Collège Louis-le-Grand, sous la plume du P. Porée, originaire de Caen. Malgré le luxe de ces cérémonies, il faut bien convenir, que la Normandie, épuisée et irritée jusqu'à l'ingratitude par les dernières épreuves de la guerre, n'avait pas bien compris quelle perte elle venait de faire avec toute la France. Son respect et ses regrets ne paraissent pas s'être élevés jusqu'à la tristesse. Du moins, elle ne s'abaissa point à l'outrage, comme la populace des faubourgs parisiens.
Le pis était que Paris tout entier et son Parlement, si longtemps mis dans l'impossibilité de nuire, venaient de
rouvrir en une seule journée l'ère du désordre, ou d'en proclamer le principe. Louis XIV, presque privé de descendance légitime par une suite fatale de trépas prématurés avait, sur la fin de sa vie, et par un testament solennel, confié la garde de son royaume et de son unique héritier direct à son fils illégitime, le duc du Maine, légitimé en vertu de son pouvoir souverain. Les intrigues de son neveu Philippe d'Orléans pour se substituer au duc d'Anjou sur le trône d'Espagne, ne justifiaient que trop le parti que sa méfiance avait fini par adopter. Il suffit au duc d'Orléans de s'engager d'avance en plein Parlement à se laisser guider « par ses conseils et par ses sages remontrances », pour détruire l'œuvre de Louis XIV. Le duc du Maine n'eut ni la présence d'esprit ni le degré d'aplomb nécessaire pour en promettre autant. Avant que le testament ne fût ouvert, sa cause était perdue. Une réunion factieuse de gens de robe, incapable de justifier d'un droit régulier autorisant son acte, n'hésita pas à fouler aux pieds la dernière volonté d'un prince qui, pendant un demi-siècle, avait imposé le respect et l'admiration au monde civilisé. Séance tenante, le testament fut annulé, en ce qui concernait la régence et la garde du jeune monarque. Au lieu du duc du Maine, la France eut pour maître Philippe d'Orléans, l'ancien correspondant des deux laquais diplomatiques, Marsault et Pontau. Huit jours plus tard on conduisait à Saint-Denis, dans un convoi mesquin, les restes du grand roi, qui, vingt-quatre heures après sa mort, avait perdu une puissance regardée comme sacrée, même chez un simple particulier. Ces illustres dépouilles ne furent saluées que par des huées. Dans l'ordre moral, le coup d'Etat du Parlement et l'attitude de la foule étaient des pronostics très graves. Les principes de la monarchie se trouvaient dès lors ébranlés.
La vice-royauté des Luxembourg, complétée par l'espèce de survivance accordée aux d'Harcourt, demeura du
moins intacte dans notre province. Il n'y eut de nouveau que le déplorable exemple donné au Parlement de Normandie par le Parlement de Paris, et cet exemple devait avoir des suites. Ce sont même ces suites qui composent la partie essentielle de notre vie de relation avec l'ensemble du royaume. Comme sous Louis XIV, et à un degré plus haut encore, la Normandie n'a plus désormais d'annales propres. La substance de son histoire se réduit à son industrie et à son commerce. Elle vit de travail, elle accumule à l'usage des générations futures des habitudes d'activité et des réserves de capitaux appelées à se féconder mutuellement ; elle acquiert et accroît sans cesse un bienêtre qui, peu à peu, se répand sur des couches sociales de plus en plus larges et profondes. Cette existence d'ordre purement économique est l'existence normale des peuples. Nous devons constater l'enviable pénurie de l'historien, à qui semble fort heureusement manquer la matière première de ses récits ordinaires. Pressée de tous les côtés et sous les formes les plus diverses par l'autorité royale, notre province, magni nominis timbra, n'est plus qu'une simple expression géographique, mais à laquelle correspond une antique communauté de souvenirs glorieux et de mœurs traditionnelles. Elle forme une association de tronçons plus ou moins homogènes, et dépourvus de toute puissance collective. Sa vie politique personnelle s'est complètement éteinte.
La grande faute du règne précédent avait été la mauvaise administration financière. Commencé par une banqueroute sans excuse, il se terminait par un épuisement absolu. Les guerres que Louis XIV s'était vu obligé d'entreprendre ou de soutenir n'avaient fait qu'envenimer les « plaies d'argent » causées par la malhonnêteté initiale de Colbert. L'une des premières et des meilleures réformes fut la révision de certaines fortunes scandaleuses, édifiées, ou plutôt improvisées sur les ruines mêmes produites par
la suite des guerres. Quelques Normands, des fonctionnaires surtout, étaientplus que compromis par de légitimes soupçons de concussion ou d'agiotage. La ville de Caen en recelait un nombre relativement considérable, en raison des fournitures de blé qui s'y étaient opérées pour nos armées du nord. Une ordonnance du Régent, promulguée en mars 1716, créa une Chambre de justice locale, afin a de faire rendre des comptes à tous les monopoliers, tant receveurs que payeurs ». Lorsqu'on eut publié des « monitoires, dans toutes les paroisses, tant des villes que des campagnes, pour avoir révélation des friponneries commises dans le maniement des deniers du roi », les dénonciations arrivèrent en foule. Un ancien laquais, nommé le Normand, qui avait trouvé moyen de se pousser dans les emplois, se vit condamné aux galères à perpétuité comme faussaire. Un certain Paparel, beau-père de M. de la Fare, capitaine des gardes du Régent, n'échappa à la peine capitale prononcée contre lui à l'unanimité que par l'intervention de son gendre. On ne retenait et on ne jugeait à Caen que les menus coupables. Les concussionnaires « de distinction » étaient conduits à Paris sous bonne garde, avec deux sergents bien armés aux deux côtés du carrosse. Là ils comparaissaient devant un tribunal suprême. Cette procédure fut appliquée au trésorier des guerres à Caen, Pierre du Moulin, ainsi qu'au directeur des gabelles, Marzin. Lui-même, le procureur du roi de la vicomte, le sieur du Quesnay le Courtois, eut à subir une détention préventive comme ayant été « intéressé aux blés des armées de Flandre ». Il avait été victime, paraît-il, d'inimitiés, et on dut l'élargir le 21 janvier 1717. Les réparations civiles marchaient de pair avec les poursuites criminelles. Le « président des Comptes à Rouen », Aubert, fut taxé pour lui seul à douze cent mille francs. Il faut espérer que le parti triomphant du duc d'Orléans ne songeait pas uniquement à exercer des représailles ou à satisfaire de sim-
pies rancunes sous prétexte des droits lésés, ni à remplir n'importe comment les coffres vides de l'Etat.
Un financier écossais, qu'il ne faut pas considérer comme un simple aventurier, Law, vint apporter au Régent un moyen de salut, le crédit. Cette puissance anonyme jouissait déjà d'une grande notoriété en Hollande et en Angleterre. Il est très probable que Richelieu l'avait entrevue. Louis XIV, ou plutôt son guide en matière de finances, méconnut cette force qui veut être maniée délicatement, et la tua brutalement in ovo. Etant donnée l'insuffisance des mesures arbitraires prises en vue de faire rendre gorge aux financiers, Law, quand il revint à Paris en 1716, un peu comme imitateur, un peu comme précurseur, avait partie gagnée à l'avance.
Par malheur, le Régent et son inspirateur, (qui, soit dit en passant, ne s'appelait pas Lass, car c'est en anglais seulement qu'on parlait du Law's System), tout en essayant d'appliquer les procédés de comptabilité et de prévision qui avaient fait la force des puissances maritimes, ne distinguèrent pas, aussi nettement qu'elles, le possible du chimérique, et l'usage de l'abus. On vit à Rouen l'agiotage produire à peu près les mêmes scènes et les mêmes catastrophes que rue Quincampoix. Aux portes de la Monnaie, tout comme à Paris, plusieurs personnes périrent « suffoquées, trouvant la mort où elles étaient venues chercher la fortune ». Le Parlement, dont quelques membres sans doute n'étaient pas sans avoir joué, et aussi, plus probablement encore, perdu à ces jeux savants, dépeignit au prince la situation en termes amers : « la plus saine partie de ses sujets, gémissant sous les ruines de sa fortune et languissant au milieu du faste de ces hommes inconnus » qui venaient de se créer à Paris une opulence inattendue. Le trait, équivalant à une satire personnelle, allait directement à l'adresse de Law, acquéreur imprévu du fief de Tancarville, longtemps aux Longueville ; de Rosny,
anciennement aux Sully, et de Lillebonne, naguère aux Beuvron. Hâtons-nous de le dire, l'économiste écossais ne garda pas bien des années ces domaines princiers, et plus d'une fortune de rencontre se trouva ensevelie sous les débris de la sienne? La fabrique de l'église Saint-Martin, à Laigle, fut ruinée elle-même par un remboursement de rentes en billets de la Banque royale. L'intérêt de l'argent, qui, habituellement, en Normandie, se comptait au denier 18, monta dans le cours de 1720, au denier 50, pour retomber, en 1724, au denier 30, puis, en 1725, au denier 20. Au milieu du désastre général, quelques privilégiés du hasard réussirent pourtant à maintenir leur richesse fabuleuse, si mai acquise qu'elle eût été. On cita l'exemple d'un « sieur Jean Oursin, fils d'un fabricant de chandelles à Gaen, qui lorsque l'on soumit les nouveaux enrichis à une capitation extraordinaire, se trouva de force à supporter une taxe arbitraire de deux millions six cent mille livres. » Ces exceptions durent être bien rares.
Le jeune roi ne rencontra pas sitôt que Louis XIII et Louis XIV l'occasion de voir de près la Normandie et les Normands. Il avait pourtant en qualité de maître d'équitation un gentilhomme qui fut gouverneur de Valognes, M. de Courcy. Dès son avènement, ou peu s'en faut, il s'était vu dans l'obligation de recevoir ou de faire mine de recevoir le Parlement Normand, représenté par un certain nombre de délégués, en tête desquels marchaient le gouverneur et le premier président. A son sacre, en 1722, l'évêque de Coutances fut le seul des prélats normands qui figura. Par contre, le duc de Chartres y assista à titre d'un des six pairs laïques et au nom particulier de la province. Il y porta la couronne ducale. Le comte de Médavy y joua également un rôle honorifique. Lors de son mariage avec Marie Leczinska, en septembre 1725, des fêtes solennelles et populaires eurent lieu tant à Caen qu'à Rouen, avec accompagnement de salves d'artillerie, de feux de joie, de
fontaines de vin, bref, de tout l'appareil traditionnel des réjouissances de l'époque. On célébra de même à Rouen, par une messe d'actions de grâces, le 2 juillet 1726, la résolution que Sa Majesté avait prise de gouverner seule désormais les affaires de l'Etat. Nous sommes, au reste, assez mal renseignés sur la jeunesse de Louis XV, la Gazette ellemême n'indiquant rien de plus que la série monotone des déplacements de la Cour, avec la liste complète des cérémonies ecclésiastiques, héraldiques ou parfois aussi cynégétiques auxquelles le jeune roi assistait. Il était rare que son carrosse l'égarât au delà de Rambouillet ou de Fontainebleau. Il faudra attendre jusqu'à l'année 1749 pour voir Louis XV apparaître aux Havrais et aux Rouennais, comme une espèce de météore monarchique, errant dans l'une de ses provinces.
Les émeutiers n'avaient pas attendu aussi longtemps pour saluer son règne par des révoltes à propos de la cherté du pain. Les accapareurs ne se dissimulaient pas, comme de nos jours, sous le nom d'économistes, et les affamés ne leur pardonnaient point facilement alors le supplice ou la simple crainte qu'ils leur faisaient endurer. Quand le pouvoir ne s'en mêlait pas assez vite à leur gré, ils se substituaient d'office au gouvernement. A Dieppe et au Havre, deux ports de mer, on ne souffrit guère de l'insuffisance des récoltes, dans cette période de paix générale. Il n'en fut pas de même à Falaise, à Vire, à Condésur-Noireau, à Bayeux, à Pont-1'Evêque. Aux mois de juin et de juillet 1725, la frayeur de voir se fermer les boulangeries provoqua deux graves émeutes à Caen et à Rouen. Dans la première de ces villes, le sac de blé, qui valait d'ordinaire vingt-cinq livres, après avoir oscillé longtemps entre quarante et cinquante, atteignit le 25 juin, le taux inouï de soixante-dix. Les pauvres, et aussi les amis du désordre se portèrent aux derniers excès chez M. de la Garenne, traficant et banquier, puis chez M. Gos-
selin des Noyers, lieutenant de police. Tout, dans les deux logis, fut saccagé et détruit. En vain, M. d'Aube, l'intendant, M. de Mathan, commandant du château, M. le Gardeur, lieutenant-criminel, essayèrent-ils d'intervenir. M. d'Aube, à demi-lapidé, dut chercher un asile au château, pendant deux ou trois semaines. M. de Mathan, assailli comme lui dans la Halle au blé ou « Tripot, » ne se tira d'affaire qu'à l'aide de harangues peu dignes de ses fonctions. Cependant toutes les mesures avaient été prises pour atténuer du mieux possible la dure nécessité du moment. Il n'était plus permis de fabriquer du pain « qu'à la grosse étamine » c'est-à-dire avec de la farine grossière. De plus, les autorités de Caen réquisitionnèrent tous les jours les blés qu'on parvenait à découvrir dans les fermes, si bien qu'il ne restait plus à ceux qui les avaient cultivés la possibilité de les réserver pour leurs propres besoins. A cette date, il importait avant tout de songer au citadin. A la fin, les vents contraires, qui avaient trop longtemps empêché les vaisseaux hollandais de s'approcher des bouches de l'Orne, tombèrent et en rendirent l'accès possible. D'autre part, le régiment de Vendôme fit son entrée dans la ville et s'y établit en garnison. L'ordre public, que la garde bourgeoise avait tant bien que mal maintenu à titre provisoire, se trouva désormais assuré. Vers le même temps, à Rouen, une sédition analogue éclata, sous le simple prétexte « que le pain n'était pas assez blanc ». Le duc de Luxembourg se vit insulté et menacé par des femmes sur la place Saint-Ouen pendant le cours du mois de juillet. La garde urbaine, par sa vigilance, et grâce à des perquisitions chez les habitants, parvint à enrayer le mal jusqu'à ce que l'abondance fût revenue.
La persécution religieuse remplaça bientôt la panique de la famine. Après les tergiversations du Régent au sujet de l'édit de Nantes, le duc de Rourbon, « M. le duc », comme on l'appelait, et le pacifique, mais peu intelligent
cardinal Fleury, en revinrent, non pas, ainsi qu'on aurait aimé à le croire, au rétablissement de la tolérance, mais au principe de la rigueur. Les religionnaires avaient eu le tort de forcer le gouvernement à s'occuper d'eux. Les triomphes momentanés de la coalition protestante et les controverses mêmes qui avaient précédé la signature de la paix d'Utrecht avaient réveillé parmi eux de périlleuses illusions. Encouragés, malgré toute chance vraisemblable, par leurs amis de Hollande, ils avaient recommencé le plus souvent qu'ils avaient pu à s'assembler en cachette dans des granges. C'était trop oublier qu'un cardinal se trouvait alors le maître du roi et du royaume. Une « déclaration sur les protestants », en date du 24 mai 1724, coupa court à leurs espérances, en codifiant, pour ainsi parler, la législation définitive qui, dorénavant, serait appliquée aux calvinistes. Le supplice posthume et absolument odieux de (( la claye », supplice qui ressemblait de très près à une profanation de la mort, se trouvait retranché de la liste des pénalités éventuelles, mais tous les autres moyens de persécution physique ou morale étaient maintenus dans leur dureté coutumière. On avait même singulièrement aggravé la plupart ou partie d'entre elles, en substituant les prêtres catholiques aux officiers royaux pour tout ce qui concernait les actes de l'état civil. Par suite, le clergé se trouvait seul maître, non pas seulement des constatations officielles en fait de baptême et de décès, mais encore de la légitimité des mariages et des naissances. On avait ainsi constitué un exorbitant monopole et retranché à la société civile le droit d'ignorer ce qu'elle ne désire pas savoir. Ce redoublement de vexations semblait d'autant plus injustifiable que, depuis longtemps, les huguenots, même ceux des Cévennes, étaient hors d'état de redevenir dangereux pour l'Etat. L'idée, paraît-il, venait de l'archevêque de Rouen, Lavergne de Tressan, jadis aumônier du duc d'Orléans, et qui avait présidé sans scrupule au sacre
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de l'abbé Dubois. « La Cour va vous rappeler », écrivit-il le 25 juin 1725 à la supérieure d'un couvent destiné à recevoir de jeunes converties, « vous allez voir revenir les anciens temps, c'est de quoi vous faire réjouir, ne manquez pas d'en profiter ». Complaisant pour les forts et inexorable pour les faibles, ce prélat ne paraît pas du reste avoir obtenu de son prosélytisme peu évangélique les succès qu'il s'en était sans doute promis. Le résultat le plus clair fut de provoquer un certain nombre d'émigrations à Jersey et de priver le Havre de quelques-uns de ses bons commerçants. Le 18 mars 1747, Sa Majesté, qui, d'ailleurs, était mal qualifiée pour ce genre de jugements, se plaignait encore, et même en termes assez amers, de ce que la Normandie restât une de ses provinces d'où « l'esprit de l'erreur » disparaissait le plus lentement. Par bonheur, il est des accommodements, sinon avec le ciel, du moins avec les rois. Ce nouveau plan pour l'extinction du protestantisme n'était pas exécutable et ne fut en effet appliqué qu'à titre exceptionnel. Les mœurs une fois de plus se montrèrent supérieures aux lois. Mécontents de se voir enlever des attributions qui jusque-là leur avaient été dévolues, les agents de l'autorité royale se retournèrent tous contre le clergé. Dès le milieu du XVIIIe siècle, ce sont les représentants du gouvernement qui s'opposent partout à ce que les prêtres usent des ordonnances en vigueur pour "arracher les enfants à leur famille sous prétexte d'illégitimité, c'est-à-dire de mariage clandestin. Le Parlement de Normandie lui-même « déclarait bons et valables les mariages faits en suite de pactes et de promesses signées par main de notaire et contrôlés », si bien qu'il suffisait aux religionnaires de ne pas se marier a à la messe », ce à quoi nul ne les contraignait. Dans les « pensions du roi » instituées à Caen, de 1747 à 1788, on signale en tout soixante-seize entrées pour les garçons, et, pour les filles, cent vingt-deux. Il conviendrait d'en déduire
les élargissements aussi bien que les évasions. Mais il importe surtout de tenir compte de ce fait, bien autrement grave, qu'une notable partie des enfants admis ne l'étaient que sur la demande de leurs parents, parfois sur leur propre requête. On peut même vraisemblablement supposer que certaines familles protestantes, voire catholiques, dans une médiocre situation de fortune, et en dehors de tout fanatisme religieux, trouvaient avec plaisir dans ces établissements parfois un peu plus hospitaliers qu'il n'eût fallu, le bienfait d'une éducation absolument gratuite. Cette éducation initiale n'engageait pas trop l'avenir; d'autre part, les sœurs, dites de « l'Union chrétienne » qui dirigeaient les « Nouvelles Converties », demeuraient séculières et n'appartenaient à aucune congrégation monastique. Insensiblement, les rapports entre catholiques et non-catholiques se rétablirent sur leurs bases naturelles. Les huguenots, à Caen, en 1725, participaient à l'honneur de prendre rang dans la garde civique. Les moines de Gruchet-le-Yalasse louaient avec empressement leurs meilleures fermes à des religionnaires. Un protestant était trésorier de la « fabrique » à Montivilliers. A peine quelques bandes de paysans stupides se ressouvenaient-elles encore de la grande malédiction de 1563, témoins ces rustres sauvages de Bolbec, qui faillirent enfumer réellement, dans une marnière abandonnée, les huguenots habitués à s'y réunir en paix. De pareilles marques de haine ne semblaient plus possibles qu'en Irlande, par exemple, où les catholiques ne pouvaient recueillir de biens-fonds par succession que s'il n'existait pas un seul « anglican » dans la famille. Presqu'au début du règne de Louis XVI, un calviniste, et, qui plus est, un Genevois, Necker, devint ministre, et, en réalité, premier ministre.
Des faits bien plus significatifs encore montrent combien avait été heureusement vaine la persécution organisée par l'ami de Dubois contre les dissidents. Lavergne de Tressan
ne réussit pas même à détruire l'exercice de leur culte, voire leurs réunions mystérieuses. Les disciples de Calvin continuèrent à chercher un point d'appui au dehors et à combiner leurs plans à l'étranger. Le représentant officiel de la Hollande en France, M. Hop, avait un « chapelain particulier », qui dirigea le mouvement pendant plusieurs années. Son personnel, par exemple, laissait souvent à désirer. « On vit », dit M. Waddington, « des hommes se disant prédicants profaner hautement, par l'immoralité de leur conduite, leur prétendu ministère ». Un certain Antoine Court entreprit de former à Lausanne une pépinière de pasteurs, et d'en approvisionner régulièrement la Normandie. Jusqu'en 1742, quatre Eglises, celles de Condésur-Noireau, de Fresnes, de Sainte-Honorine et d'Athis, avaient persisté à peu près dans leur ancien état, sans se soucier le moins du monde de l'édit de 1724. Quoique pourvues d'une clientèle de jour en jour plus restreinte, elles avaient reçu à diverses reprises la visite et les exhortations de pasteurs d'outre-Rhône, MM. de la Montagne, de Forges, de Chapelle, de la Tibouvée, de Dujardin, de Viala, ami particulier de Court. Ce dernier, qui était du Midi et en grand crédit parmi les « pasteurs du désert », jeta les yeux sur un jeune homme fort zélé, et touché visiblement de la grâce pour en faire le nouvel apôtre de la Normandie. Ce jeune prédestiné se nommait Pléneuf. On l'envoya d'abord compléter ses études théologiques au bon endroit, à Lausanne. Puis, de son autorité privée, quoique avec l'aide d'un de ses collègues, Loyre, le même Yiala, en 1742, partagea le pays de Caux en dix sections ou foyers calvinistes. Pléneuf, son apprentissage théorique achevé, se confia à lui-même la mission de représenter ses ouailles ce au synode national des Eglises réformées de France qui, en août 1744, se tint dans le Languedoc ». Il dressa et y fit voir un tableau d'après lequel, dans la seule Généralité de Rouen quatre mille quatre cent quarante
et un habitants auraient encore professé la religion réformée. Il avait réparti ces fidèles en quatre-vingt-trois paroisses. Au synode suivant, tenu dans les Cévennes, en septembre 1748, Pléneuf, qui avait réussi à purger la Normandie du schismatique Rudemare, se vit remplacé par deux autres confrères, Godefroy et Pertuzon. Avant de se retirer à Jersey, il transmit toutefois son pontificat, un peu imaginaire, à l'un de ses disciples préférés, Pierre Gautier. Celui-ci, à son tour, légua, en 1754, ses fonctions, avec l'assentiment du « Comité de Lausanne », à de la Blaquière, dit Duthil, mais plus connu encore sous le nom de Campredon. A ce personnage succéda un autre pasteur, venu également du canton de Vaud, et probablement tout aussi peu Normand que les précédents, puis enfin un certain Mordant, appelé en général Duclos. Les protestants contemporains ont reconstitué la liste complète de leurs ministres plus ou moins authentiques en Normandie au XVIIIe siècle. L'exactitude historique n'a pas été poussée plus loin pour les archevêques de Rouen et leurs suffragants, si ce n'est que leurs vrais noms sont mieux connus. Par malheur, l'opinion publique se détournait de plus en plus de Calvin et de ses amis de Suisse. Les riches négociants de Rouen, les mieux recommandés, faisaient la sourde oreille, quand les missionnaires passaient chez eux pour solliciter leur obole. Nous avons déjà signalé la vieille et haineuse hostilité des campagnes.
En dépit de ces dissentiments religieux, la prospérité de la Normandie ne faisait que s'accroître, sous le sceptre languissant de Louis XV, par la seule vertu des efforts de sa population. L'initiative industrielle et commerciale de Rouen se développait sans cesse. La prospérité traditionnelle de Caen, plus spécialement agricole, paraissait, au contraire, décliner. Alençon, isolé de tout cours d'eau navigable, demeurait stationnaire par la force des choses. Mais deux autres villes normandes bénéficiaient de la
réunion immédiate d'une rivière avec la mer. L'une et l'autre, en majeure partie, sous l'action gouvernementale, semblaient enfin prendre leur essor vers un avenir indéterminé. Ces deux villes étaient le Havre et Cherbourg.
Il ne faut pourtant pas exagérer l'impulsion administrative, au moins en ce qui concerne le Havre. Les Havrais ne l'aimaient guère, et les circonstances avaient servi leurs goûts d'indépendance. Relégués dans un coin marécageux de la province et comme livrés à eux-mêmes dans cette solitude, ils se plaisaient à y goûter en paix toutes les douceurs de l'autonomie, au risque d'en ressentir aussi les inconvénients. Depuis que Richelieu avait élevé la ville à la dignité imprévue de petit gouvernement, inclus ou perdu dans un plus grand, et depuis que Louis XIV avait consacré cette anomalie, la ville semblait être devenue un fief des Beauvilliers. Mais ces fidèles favoris ne pouvaient résider ailleurs qu'à la Cour. Il y eut exception pour le duc de Saint-Aignan, gouverneur de 1719 à 1776, qui, lui, passa une partie de sa vie dans les grandes ambassades. Le pittoresque château des Mortemart, à Gonfreville-l'Orcher, maintenait seul présent le souvenir de la famille aux yeux des Havrais. A leur place, il avait fallu envoyer depuis longtemps un « lieutenant de roi ». Après avoir appartenu jusqu'en 1725 à M. de la Grange, ce titre échut à un brigadier des armées du roi, qui le conserva fort longtemps et le transmit à son neveu. D'autres occupations les attirant aussi ailleurs, ils furent suppléés dans leurs absences par des ce majors », voire par « deux aides-majors ». L'un d'eux, quoique lieutenant des grenadiers d'Auvergne, ne savait pas même signer son nom. Cette situation avait été naturellement mise à profit par les magistrats électifs de la grande cité, MM. « les lieutenants-généraux de police et maire-échevins », comme ils se faisaient appeler depuis le nouveau siècle. Il y avait beau temps qu'ils s'étaient débarrassés de l'intervention officielle du bailli de Montivilliers.
Celui qui avait été créé à l'usage exclusif du Havre n'avait guère tardé à subir le même sort. Indépendamment de leurs fonctions administratives, les officiers municipaux trouvèrent ainsi moyen d'accaparer toute l'autorité judiciaire, que personne n'était plus là pour leur disputer. Le fauteuil du gouverneur restant perpétuellement vacant, il était censé occupé, sans l'être en réalité, par le premier échevin, qui, assisté des trois autres, du procureur-syndic, du receveur et du greffier, constituaient le Conseil ou le Bureau de la ville. Au-dessus de ce petit cénacle, appelé pourtant à trancher presque toutes les affaires, venait enfin, dans les circonstances extraordinaires, l'assemblée générale des habitants, ne dépassant pas une quarantaine de membres, et que devait à tout le moins présider le major. Quoiqu'en pleine Normandie et en pleine Généralité de Rouen, dont l'intendant était trop souvent obligé de venir réparer des malversations et dilapidations financières, le Havre semblait constituer, de ce côté-cide l'Océan, comme le premier en date et le prototype des Etats américains de l'avenir, nés au jour le jour de leur besoin instinctif d'indépendance et des amères leçons de l'expérience. Malgré la tutelle discrète de l'autorité royale, le progrès était lié surtout à la spontanéité industrieuse des intérêts privés. L'application trop brusque des idées de Law avait pu y élever ou y abaisser subitement bien des fortunes. Mais, dans une ville de vaste commerce international, aucun système ne valait la révélation par les faits de la puissance, bonne ou mauvaise, du crédit. Le financier écossais avait enseigné chez nous l'art, déjà acclimaté en Hollande et en Angleterre, de mobiliser instantanément la richesse latente à l'aide de quelques bouts de papier. Le trafic maritime devait plus qu'aucun autre profiter de cette leçon, quoiqu'elle n'eût pas cette fois porté d'heureux fruits. L'insuccès n'étaitqu'une leçon supplémentairede prudence. Law avait, en outre, créé la Compagnie des Indes, destinée
principalement aux Indes occidentales. Par sa création, il ouvrait à titre définitif le continent américain à l'activité havraise. Longtemps cette activité s'était renfermée dans la froide région du Saint-Laurent. Lorsque les bouches du Mississipi eurent enfin été découvertes, lorsque ledrapeau français eut commencé à llotter sur la Louisiane, lorsque la Nouvelle-Orléans se fut élevée comme par miracle sur les bords du plus long des fleuves alors connus, nos relations transatlantiques prirent un développement jusque là inespéré. Notre obstination à vouloir occuper le Canada avec une poignée de Français contribua en plus d'un sens à la richesse duHavre. La merdes Antilles etsurtout nos Antilles ouvrirent des débouchés nouveaux à nos produits manufacturés. On vit alors de tous les points de la France et de l'étranger affluer aux bouches de la Seine des armateurs, des négociants, des banquiers, des avocats, des capitaines ou des officiers de navire. En un certain nombre d'années, la population active et aisée se trouva plus que doublée. Il se peut bien, par exemple, que Dieppe ait perdu une partie de ce que le Havre gagna pendant cette période. Les Havrais, en tout cas, eurent assez d'influence pour détourner d'eux un coup funeste, en faisant rejeter la demande des Malouins qui sollicitaient un port franc. Ils réussirent de même à se délivrer d'un projet analogue sur Gaen. L'éventualité des luttes maritimes à venir avec l'Angleterre valut encore aux chantiers de construction du Havre d'importantes commandes de navires de guerre. En 1736 avait lieu une enquête sur les perfectionnements à adopter pour le port, et, cette même année, pour le même objet, le Havre recevait une visite officielle du ministre de la marine, M. de Maurepas.
Tout en s'enrichissant rapidement, le Havre s'embellissait aussi petit à petit. Pendant longtemps, il avait laissé la carrière largement ouverte à la munificence de l'Etat qui au début l'avait fait naître et lui avait servi de bonne fée.
Mais l'Etat n'avait pas continué son rôle d'autrefois avec une ville en pleine prospérité, et force avait été aux Havrais d'avoir recours à leurs propres ressources. Le gouvernement se chargea de la réparation d'un pont-levis, mais la cité dut prendre à ses frais la reconstruction des bâtiments qui servaient à loger le lieutenant de roi et à rendre la justice aux plaideurs. Les propriétaires des emplacements restés vides par suite du dernier bombardement furent obligés de se défaire de leurs débris de maisons au plus vite afin de ne pas entraver les reconstructions. Un reliquat considérable qui dormait au fond des caisses municipales permit d'améliorer le pavage des rues. En une seule année, on y employa soixante et une mille livres. Jadis, l'abandon de Dunkerque par nos troupes avait amené au Havre un certain nombre de nos vieux invalides de mer. Le tropplein des ressources urbaines fut mis à profit pour cette hospitalisation. La puissante Compagnie des Indes enrichit la ville d'un hôtel des Monnaies, auquel s'ajouta bientôt une manufacture des tabacs. Toutefois, le principal travail d'amélioration, vers le milieu de ce siècle, ce fut la chaussée d'Ingouville. La municipalité acheta à cet effet à la princesse de Conti, en 1738, un assez vaste terrain, longeant les fortifications, qu'elle fit planter d'arbres sur quatre rangées. Cette chaussée, qui menait «en Normandie », devint le rendez-vous du monde le plus élégant, et l'on y assista peu à peu à toutes les scènes enfantines ou autres qui faisaient la réputation du pont d'Avignon et des promenades les plus célèbres. Le captage des sources de Trigauville qui amena les eaux potables de la vallée de Gournay rendit un service encore plus appréciable. Mais ce n'était pas d'agréables embellissements de détail qui étaient nécessaires au Havre. Il fallait en arriver à un démantèlement plus ou moins complet et l'heure de cette sorte de résurrection n'avait pas sonné.
Vers 1737, Cherbourg commença à éclore, comme un
bourgeon vigoureux, à l'extrémité granitique du vieux sol normand. La prévoyance la plus élémentaire enjoignait de développer ce commencement de ville et de port. Lorsque Vauban, sur les indications de Seignelay, visita nos côtes en 1686, Cherbourg, dont la population se composait tout au plus de quatre ou cinq mille pauvres pêcheurs, n'avait pour tout port qu'une « vasière », que longeait une sorte de quai en pierres sèches, œuvre propre des habitants. Le cours et l'embouchure de la Divette (ou plutôt de la rivière d'Yvette), grossie du Trottebec, avaient été abandonnés de tout temps à eux-mêmes. Aucune jetée ne préservait le petit port de l'envahissement du sable ou des galets, aucun « fascinage » n'y dirigeait les courants, aucune écluse n'en chassait les boues sans cesse accumulées. En s'y débarrassant sans gêne de leur lest, les marins travaillaient eux-mêmes à le combler. Vauban revint à Cherbourg en 1689 et en 1694. A la vérité, il songeait à s'acquitter surtout de ses devoirs habituels d'inspecteur militaire. Tout au plus pouvait-il penser à un port modeste de refuge qui mettrait nos pêcheurs à l'abri des tempêtes et des flibustiers ennemis. Toutefois, il resta frappé de la situation qu'occupait Cherbourg à la pointe extrême du Cotentin. Nulle autre partie de la presqu'île ne lui avait paru plus favorable pour abriter nos corsaires et pour intercepter, grâce à eux, le commerce des puissances protestantes dans la Manche. Il rédigea un plan-devis, qui comportait une dépense totale d'environ deux millions et demi de livres, au maximum. A ce prix, il se faisait fort de creuser dans les rivières réunies un grand bassin, entre le port proprement dit et une écluse. Ce bassin, assez profond pour offrir toujours treize à seize pieds d'eau, aurait pu contenir jusqu'à quarante navires de commerce, d'une jauge de quatre cents tonneaux. Il aurait pu recevoir un nombre égal de frégates de vingt à quarante canons. Une petite forteresse et un certain nombre d'ouvrages annexes auraient protégé le tout. Remarquons,
peut-être en nous en étonnant un peu, eu égard surtout à la faible dimension des navires du temps, que Vauban ne paraît pas avoir eu l'idée de placer le port, à créer de toutes pièces, en arrière de la montagne du Roule, dans la vallée de l'Yvette élargie à bras d'hommes.
Les vues du créateur de notre génie militaire ne furent ni celles de l'intendant très expérimenté M. Foucault, ni celles de l'ingénieur provincial, M. de Combes. Quelques années après la fâcheuse aventure de la Hogue, l'intendant émit et patronna un projet j très sensiblement différent. M. Foucault partait bien toujours de cette vérité que « le roi n'avait point de port dans la Manche » et qu'il lui en fallait un « pour la conservation et le salutde ses vaisseaux. » Seulement il hésitait beaucoup sur la place et l'orientation à donner à ce port. Il était évident que, si la rade de Cherbourg se trouvait profonde à souhait, elle restait ouverte en tout temps aux vents les plus redoutables et les plus fréquents de la région, à ceux du nord-ouest et de l'ouest. M. Foucault et M. de Combes en étaient donc revenus, parla force des choses et les lois de la géographie, aux traditions du moyen-âge. Ils avaient proposé de donner la préférence à la baie de la Hogue. Suivant eux, elle offrait, en somme, une profondeur suffisante, et, tout au moins, elle se trouvait exposée aux seuls vents d'est, très rares sur la côte. La dépense était approximativement évaluée à trois ou quatre millions. La diversité de ces vues vint s'ajouter à la disette ordinaire d'argent pour tenir en suspens les projets formés ou en train de se former, afin de doter la péninsule normande d'un port de refuge, à la fois commercial et militaire.
Bien des années s'écoulèrent encore depuis la mort de Louis XIV avant qu'on se mit à l'œuvre. Un nouveau plan fut enfin adopté, au profit de Cherbourg, vers le milieu du règne de Louis XV, et la réalisation en commença en 1739, sous la direction de l'ingénieur Hue de Caligny. Il
s'agissait d'établir définitivement le port dans le lit commun de l'Yvette et du Trottebec, en creusant ou en curant l'espèce de lagune marécageuse formée par leur confluent, « de façon que ce port pût servir de retraite pendant la guerre aux vaisseaux français et espagnols. » Le projet général comportait une double jetée en pierres sèches à droite et à gauche du chenal, le « nettoiement du port », la réfection des murs du quai, plus la construction d'une écluse « à porte d'èbe », d'un pont tournant pour franchir l'écluse et d'une chaussée latérale qui servirait pour accoster. L'adjudication eut lieu pour le prix, fort modeste, de cinq cent soixante-quinze mille livres. Peut-être aussi n'était-ce qu'une simple entrée de jeu. Les travaux se poursuivirent en bon ordre. Finalement, on entoura le bassin de murs constituant un quai d'abordage et de déchargement. « Ce qui présenta le plus d'obstacle fut la construction de l'écluse, chaussée longue de cent soixantedeux pieds et large d'environ quarante. Il fallut un batardeau de cinq pieds d'épaisseur pour se garantir de la mer. Douze moulins à chapelet suffisaient à peine pour épuiser le volume d'eau qu'une multitude de sources versait sans cesse dans le bassin, et il fallait leur adjoindre cinq autres pompes pendant le fort du flux. Enfin, les fondements de cette écluse furent creusés dans l'espace de six mois, mais il fallut plusieurs années pour l'achèvement de la maçonnerie, qui fut faite en pierres de taille de trois pieds à trois pieds et demi en bas, assujétis ensemble au moyen de crampons de fer et de plomb fondu ». Le port marchand, provisoirement militaire, était enfin terminé en 1742, mais livré à toutes les tourmentes du nord, du nord-ouest et du nord-est. Des inscriptions en vers grecs et français, gravés sur le granit, célébrèrent à l'envi les mérites de Louis XV, du cardinal Fleury et du maréchal d'Asfeldt, surintendant des fortifications.
Au milieu de l'accalmie intérieure et internationale, qui
avait duré de 1728 à 1740, Louis XV, ou plutôt ses ministres avaient une belle œuvre à accomplir en France. Elle eût bien probablement consolidé chez nous le principe monarchique, comme elle l'a sauvegardé ailleurs. L'heure des réformes rationnelles et du retour à une autonomie expérimentale avait sonné dans le royaume. Après la mort de son vieux et funeste précepteur, devenu son fondé de pouvoirs, le cardinal Fleury, Louis XV était enfin émancipé par la force des choses de cette tutelle ecclésiastique, tout à fait sénile et médiocrement intelligente ; il n'avait qu'à suivre les suggestions passionnées de d'Argenson, et surtout l'exemple si instructif et si fort à la mode de l'Angleterre. Lui aussi, comme la reine Anne, aurait dû rendre la France à elle-même, renouer spontanément les relations traditionnelles et nécessaires que son bisaïeul avait eu le tort de supprimer entre le prince et ses sujets, lui rendre, en un mot, ses anciens Etats-Généraux, surtout ses Etats provinciaux, moins menaçants, puisqu'ils ne représentaient qu'une province, et infiniment plus utiles, parce qu'ils étaient mieuxau courant des intérêts àdéfendre. Il avait paru opportun, il n'était plus indispensable, d'en suspendre l'existence, puisqu'on n'avait plus à tenir tête au dehors à des tempêtes formidables, qui eussent détruit une nationalité moins fortement centralisée. En plein XVIIIe siècle, aucune coalition de nos ennemis n'était plus à craindre. Les traités signés à Utrecht avaient suffisamment consolidé notre puissance en Europe. L'instant était venu de donner plus de jeu à des rouages trop resserrés, et de détendre une autorité qui n'avait plus les mêmes raisons d'être. En usant prudemment de ce remède préconisé par l'abbé de Saint-Pierre, la « polysynodie », j'entends la décentralisation au sommet, et de cette autre panacée recommandée si chaudement par Montesquieu et appropriée avec soin à notre usage, le régime parlementaire, en s'associant en un mot la nation
afin de mieux diriger ses destinées, la royauté pouvait dès lors entreprendre la réorganisation de l'Etat, sinon de la société, de façon à substituer à l'œuvre fortuite et mal conçue du temps un établissement concerté d'après les vues supérieures et normales d'une expérience prolongée. Mais, hélas! le voluptueux fils du duc de Bourgogne était bien loin de posséder cet esprit de suite et cette force de volonté qui, seuls, font les grands réformateurs. Aux promenades de Versailles à Rambouillet avait succédé le va-et-vient des intrigues entre courtisans des deux sexes. Cette agitation l'intéressait plus vivement que la discussion d'un plan de réformes ou que l'application solitaire au fond d'un cabinet de travail. Il n'eut même pas l'idée qu'il existait une lacune dans la vie nationale et provinciale de la France. Quand Louis XVI s'en aperçut, il était trop tard.