‹ La normandie sous la monarchie absolueChapitre 11 sur 29 · DIXIEME CAUSERIE · texte numérisé non relu

DIXIEME CAUSERIE

La guerre de Sept ans en Normandie. — Rôle des gardes-côtes. — Simples précautions prises jusqu'en 1757. — Dispositions militaires pour 1758. — Première sortie en juin-juillet de la flotle anglaise. — Seconde sortie au commencement d'août. — Débarquement auprès de Cherbourg. — Prise de la ville. — Destruction des travaux maritimes. — Retraite de nos troupes au camp du Mont- Espinguet. — La prétendue trahison de M. de Raymond. — Bombardement du Havre en 1759. — Les Anglais restent maîtres de la Manche jusqu'à la fin de la guerre. — Spirituel exploit du sergent Cabieu.

La guerre de Sept ans, sans rompre les trames de la faction parlementaire, sans môme ralentir la réalisation de ses mauvais desseins, en les favorisant au contraire par voie indirecte, devait du moins quelque temps en détourner l'attention publique. Pas beaucoup plus qu'en 1740, la Normandie ne se trouvait prête à supporter le contre-coup d'une guerre anglo-française. Mais, du moins, s'y préparait-elle. Près de deux ans avant que cette guerre n'éclatât, la Cour s'était occupée d'en faire vérifier et d'en relever les défenses. Au printemps de 1755, un maréchal de camp, M. de Raymond, reçut la mission d'en inspecter avec grand soin toutes les côtes et d'y réorganiser les milices locales. Il fit la revue à Dieppe de quatre compagnies, et, au Havre, de cinq autres qui appartenaient au bataillon de Piouen. Aux premières, il ne manquait qu'un

tambour. Les autres « apprenaient l'exercice nouveau ». De Honfleur, il se rendit à Caen, de manière à continuer sa tournée et à constater de près l'état d'instruction des deux bataillons alors dispersés à Carentan, Cherbourg, Coutances et Gran ville. En général, il se déclara satisfait. Les miliciens se montraient très flattés de pouvoir être comparés aux vrais soldats et se piquaient visiblement d'émulation. Pendant les quatre mois que dura son voyage, il s'appliqua à suivre le contour de nos côtes dans toutes leurs sinuosités et à les fouiller dans leurs derniers replis, demandant aux pilotes les plus expérimentés des renseignements sur les bancs de sable et sur les courants de la mer. Il nota avec une exactitude minutieuse les endroits où une descente lui semblait absolument impossible, à cause de la hauteur et de la pente abrupte des falaises, et ceux, au contraire, où elle paraissait possible, soit avec de l'artillerie et des bagages, soit sans aucun matériel. Par suite, il indiqua quels étaient les points à fortifier. Il réclama aussi « l'ordonnance qui prescrivait de quelle façon devaient être faits les pontons ». Mais, avant de revenir en septembre se fixer à Yalognes pour y prendre soin de sa santé, M. de Raymond ne cachait pas qu'il avait trouvé partout l'artillerie, canons et mortiers, en trop petit nombre et en mauvais état. Les munitions, en outre, étaient tout à fait insuffisantes.

D'Harcourt, qui, dans le cours de l'été, avait envoyé à Versailles deux « Mémoires » à propos des réformes à opérer dans l'institution des gardes-côtes, fantassins ou canonniers, n'éprouvait pas moins d'inquiétude que M. de Raymond, mais au point de vue de la qualité des combattants. Il déclarait indispensable l'adjonction de troupes réglées. « J'avais déjà », écrivait-il le 1er août de la même année, « demandé à M. le garde des sceaux de faire délivrer aux milices la même quantité d'armes qu'elles avaient eue dans la dernière guerre... mais, connue il me

répondit qu'il ne voyait rien qui pressât et qu'il ne pensait pas qu'il fût à propos d'exiger d'elles d'autre exercice que celui prescrit par leur règlement on temps de paix, je suis resté tranquille ». Rien ne pressait en eflet, puisque l'année entière s'acheva sans que la France eût à se défendre contre d'autres assaillants que ces moustiques maritimes appelés corsaires. Il était temps toutefois de se préparer aux hostilités sérieuses. La guerre fut officiellement déclarée au printemps de 1756. Cette déclaration fut publiée en juin dans tous les villages et dans toutes les villes de Normandie. Les Anglais, du reste, se chargèrent de marquer à leur façon le début des hostilités, en s'emparant des îles Ghausey. Le 12 juillet, le chef d'escadre Howe s'y présenta avec quatre ou cinq vaisseaux de guerre et une vingtaine de transports. Après avoir contraint les Français à démolir eux-mêmes le fort qu'ils avaient commencé à y édifier l'année précédente sous la direction d'un capitaine de vaisseau, ils les renvoyèrent tous à Granville et s'installèrent seuls dans le petit archipel, sous la protection d'une garnison de cent hommes. De notre part, une concentration de troupes beaucoup plus importante avait eu lieu dès le mois de juin à l'embouchure de la Seine, menaçant ostensiblement la Grande- Bretagne d'une invasion prochaine. Les bruyères de la côte de Grâce, à Honfleur, se couvrirent des bataillons de « Lyonnais, Enghien et Beauvoisis ». Au. Havre, dans la plaine de Frileuse, au nord de Graville, s'étalèrent les régiments de Champagne, de Foix, de Mailly, etc.. sans compter les escadrons. Le tout, au bas mot, dépassait une quinzaine de mille hommes. Au surplus, le littoral entier était placé sous le commandement d'officiers généraux d'un rang plus ou moins élevé, M. de Croismare à Saint Valéry, M. de Brassac à Dieppe, M. d'Harcourt au Havre, M. de Polignac à Honfleur, M. de Lugeac à la Hogue, M. de Raymond à Cherbourg, M. de Puységur à Gran-

ville, M. d'Aiguillon à Saint-Malo. Dans diverses sections de ce vaste camp, on expérimenta un engin d'importation nouvelle, le « canon à la suédoise », mis à la disposition de chaque bataillon de l'armée régulière, et dont on pourvut abondamment le rivage, de Dunkerque à Saint- Malo. Cette installation militaire reçut la visite d'un grand nombre de personnages de la plus haute distinction, entre autres, de d'Argenson, marquis de Paulmy, secrétaire d'Etat pour la guerre et du maréchal de Belle-Isle, chargé du commandement en chef sur les côtes de l'ouest. Lorsque l'hiver arriva, toute cette agglomération de troupes, n'ayant plus de raison d'être, fut répartie et dispersée dans les environs.

L'année suivante 1757 ne mit pas fin, il s'en faut, aux alarmes qu'on avait éprouvées en 1756. La tentative insensée de régicide risquée par Damiens, le 5 janvier, à l'aide d'une sorte de canif, créa instantanément une véritable panique. Les étrangers et les simples voyageurs se virent surveillés de près sur les routes, dans les auberges, aux lieux d'embarquement. On redoutait un complot d'origine anglaise pour soutenir et envenimer la guerre. M. de Brou, l'intendant de Rouen, se montra tout particulièrement vigilant. En fait, le camp du Havre ne fut pas reconstitué cette année et la Normandie n'eut à souffrir que sur mer des hostilités britanniques. Sa marine marchande subit bien des enlèvements de navires, considérés comme butin de guerre. Le principal effort de M. Pitt contre notre territoire continental se porta sur les bouches de la Charente. Par bonheur, le général Mordauntse laissa persuader que les murailles et les batteries de Rochefort se trouvaient en excellent état, ce qui ressemblait fort peu à la vérité. Nos établissements maritimes furent ainsi sauvés de la destruction, quoique très incomplètement armés. Notre province n'en paya pas moins son inévitable tribut à la fortune adverse et aux souffrances ordinaires de l'huma-

nité. Ainsi qu'en tant d'autres années, en 1739, 1741, 1752, on craignit la famine ou on affecta de la craindre. Les blés du paysan, au dire des agitateurs, prenaient la direction de l'étranger, notamment celle des îles normandes. On racontait que des Hollandais étaient venus en enlever un gros chargement à Honfleur. Aces terreurs, peut-être un peu séditieuses, Péquinoxe du printemps avait ajouté des désastres d'un autre genre. Des constructions et des plantations furent détruites en nombre considérable par la violence des éléments. Cinq barques, appartenant à la seule paroisse de Lion-sur-mer, périrent avec leur équipage.

Grâce au surcroît de préparatifs, enfin terminés au printemps de 1758, le littoral de la Normandie n'était plus qu'un camp sans fin, se subdivisant en camps particuliers, que reliait les uns aux autres un cordon de troupes régulières ou irrégulières. A coté du duc d'IIarcourt, lieutenant-général, commandant suprême en l'absence du gouverneur véritable le duc de Luxembourg-Montmorency, on voyait à leur poste respectif quatre autres officiers du même grade : MM. de la Luzerne, de Coëtlogon, de la Salle et de Berville. Les maréchaux de camp et les brigadiers figuraient en nombre proportionné. M. de Berville, tantôt à Dieppe et tantôt à Rouen, avait pourvu avec le plus grand soin à « la défense des gorges ou vallées » qui coupent les falaises du pays et pouvaient faciliter un débarquement. Il y avait réparti, sur divers points bien choisis, toutes ses ressources militaires, les effectifs des capitaineries gardes côtes, les dragons gardes-côtes, les « vieux corps », les invalides, les milices locales, le tout renforcé des milices importées du Mans et de Blois, plus des régiments de Bouillon, de Thianges-cavalerie et de Royal-artillerie. Les points occupés étaient : le Tréport, Criel, Dieppe, Pourville, l'embouchure de la Sâane, Saint-Aubin-sur-mer, Yeules, Saint-Yalery, Saint-Pierre-en-port, Fécamp,Etretat,

Yport, Yvetot et le Havre. A Yvetot, outre les troupes régulières, on rencontrait deux cents « grenadiers volontaires de Rouen », de môme qu'au Havre un second corps de volontaires, dits « de Beauvoir», indépendamment des deux mille paysans « du guet ». Au delà de la Seine commençait le domaine de MM. de Beanjeu et de Brancas, dont les campements furent assez mobiles pendant tout l'été. On trouve des troupes agglomérées ou des postes fixes à Honneur, sur la côte de Grâce, à Pennedepie, à Touques, à Dives, à Sallenelles, à l'embouchure de l'Orne, puis, en arrière et au delà, à Lisieux, à Argences et à Banville sur la Seulle. Il y eut là un assez gros rassemblement aux ordres de M. de Brassac, qui veillait spécialement sur Colleville, Bernières, Arromanches et Port-en-Bessin. M. d'Amfreville, capitaine de vaisseau, était affecté en particulier à la Ilogue. Le quartier-général avait été placé au centre même de la péninsule, au Mont Espinguet, au sommet du vallon de la Glaire et du mont « Akène », sur la lisière de la forêt de Brix. Les gardes-côtes avaient, bien entendu, été convoqués d'un bout à l'autre du Cotentin. Afin de leur venir en aide, les deux régiments de dragons du Languedoc et de cavalerie de cl'Escars, occupaient, au moyen de détachements, l'un, Sainte-Mère-Eglise, Cou tances, la Haye-du-Puis, Pont l'Abbé, Saint-Sauveur-le- Yicomte, Briquebec, Tourlaville, Saint-Pierre-Eglise, Réville, Lessay ; l'autre, Isigny, Trévières, Maisy, la Gambe, Eormigny, Troarn. Des compagnies d'infanterie, tirées de « Poitou, Saint-Chamond, Lorraine, d'Horion, Saint-Jean d'Angély, Garhaix, Clare, Limousin, etc. », stationnaient à Caen, Baveux, Carentan, Yalognes, Montebou rg, Barfleur, Quettehou, Saint-Yaast, Cherbourg, Coutances et Granville.

Le 2 juin, la flotte anglaise parut enfin devant Cherbourg et fut signalée par le canon du Roule. Elle semblait forte d'une centaine de voiles, sur lesquelles on pouvait

compter environ trente unités de combat. Les gazettes britanniques assuraient qu'elle portait de douze à quinze mille soldats pouvant être débarqués. Sans perdre un instant, on se prépara dans Cherbourg aux pires éventua lités. Toutefois, dans la nuit, la forêt errante de mâts tendus de toile passa vers la côte occidentale du Cotentin. Les Anglais mouillèrent bientôt, pendant une journée entière, dans l'anse de Vauville. Le comte de Raymond, qui commandait au camp et dans toute la région, avait pris les précautions nécessaires. Mais l'armée navale préféra aller tenter un peu plus loin la fortune. Tandis que d'IIarcourt se multipliait entre le Havre, Caen et Granville, les Anglais, le 7 juin, dans la soirée, débarquèrent huit à neuf mille hommes auprès de Gancale, et s'emparèrent sans beaucoup de peine du port comme de la ville. Ils « s'y retranchèrent jusqu'aux dents », non sans avoir brûlé l'église. On craignait pour Saint-Malo, mais l'orage tomba sur Saint-Servan, qui, quelques jours plus tard, reçut de graves dommages. On put suivre les allées et venues de la ilotte revenue de Saint-Servan et postée entre Gancale et les îles Chausey. « Des chaloupes détachées venaient reconnaître la droite et la gauche » de la place de Granville et du camp de la Houle. Le 12 juin, les Anglais achevaient leur rembarquement. Avant l'expiration du mois, mais non sans avoir passé par bien des angoisses, d'Harcourt eut la satisfaction de les voir défiler devant Cherbourg. Il n'en attendit pas moins avec anxiété la nouvelle de la rentrée dans leurs ports. Cette heureuse certitude lui fut bientôt apportée par le capitaine Régnier, commandant un corsaire de Cherbourg, le « Conquérant », qui lui affirma avoir vu les ennemis opérer, le 2 juillet, à quatre heures, leur retour dans les eaux de Plymouth. Leur passage en vue du Havre et de Dieppe, comme il était naturel, causa de vives alarmes, surtout à Dieppe, où, le 27 juin, le régiment de Saintonge

et toutes les compagnies de gardes-côtes avaient pris leur poste de combat.

A Paris, l'approche de cette armée navale n'avait pas causé moins d'inquiétude. D'abord, on avait estimé que c'était aux environs d'Honfleur qu'elle voulait effectuer une descente. Mais les troupes habilement disposées sur nos côtes l'avaient mise hors d'état d'exécuter son dessein. A la fin de juillet, elle recommençait à rôder le long de nos falaises et de nos ce valleuses », épiant toutes les bonnes occasions de coups de main et profitant de ce qu'on n'avait en mer aucune flotte à lui opposer. Aussi d'Har-court continua-t-il à parcourir la province, afin de suppléer de son mieux à tout ce qu'il y avait de défectueux dans sa situation militaire, oc Je vois avec une certaine peine », mandait-il au ministre de la guerre, le maréchal de Belle-Isle, « que la négligence dans laquelle on a laissé depuis longtemps toutes les parties du service dans ce pays-ci y rend les opérations militaires d'une difficulté presqu'insurmontable ». La saison n'était pas avancée à ce point qu'on n'eût encore à craindre un retour offensif de l'ennemi. Néanmoins, dans l'intérêt supérieur de l'agriculture et de l'alimentation publique, il s'était bien promis de renvoyer les miliciens chez eux aussitôt les Anglais rentrés dans leurs eaux. Ce qu'il redoutait le plus de leur part, c'était l'emploi des pontons et des batteries flottantes disposées en vue d'un bombardement. Il regrettait de n'avoir à son camp près de Cherbourg que cinq mortiers capables de couler ces batteries en les accablant de bombes. L'état général de l'artillerie n'était pas moins fâcheux. Pourtant, il avait essayé de remédier lui-même à cette lacune, en adressant directement des commandes au sieur Hérault, régisseur des forges de Dampierre, ainsi qu'à son voisin, celui des forges de Putanges. Mais ces établissements normands, d'origine toute récente, se trouvaient encore on ne peut plus mal outillés, et d'Harcourt en était

réduit h solliciter à Paris une machine à forer les canons. Au milieu de tous ces travaux la nouvelle agression qu'il avait soupçonnée se produisit enfin, et cette fois donna lieu à une courte, mais désastreuse invasion.

La flotte de l'amiral Howe se représenta en effet le 4 août en rade de Cherbourg, amenant le prince royal Edouard, afin de compléter sans doute son instruction navale. Le 5, elle mouilla dans la baie de Sainte-Anne, non sans avoir lancé pendant la nuit une soixantaine de bombes sur la ville, qu'elle se proposait de revenir détruire. On se demandait cependant si les desseins de ses chefs ne visaient pas particulièrement l'anse de Nacqueville. Ils se décidèrent pour celle d'Urville, la plus rapprochée et la moins défendue. De tout temps, cette anse avait été considérée comme aussi peu propre que possible à une descente, « à cause des rochers sans nombre et des courants qui y sont ». Tel s'était trouvé, encore tout récemment, l'avis de M. de Chaville, directeur du génie. Le terrain, malheureusement, apparaissait en grande partie « coupé par des fossés et haies vives, sans débouchés pour se porter en force sur l'ennemi et avec vivacité ». Par suite, il fournissait aux nouveaux débarqués une sorte de retranchement naturel qui leur donnait tout le temps nécessaire, pour qu'ils puissent se recueillir un peu et se former à leur aise. Accouru du Mont-Espinguet à la première alarme, M. de Raymond avait pris avec lui, outre M. d'Amfreville, un bataillon de troupes régulières et huit autres de milices gardes-côtes, bref, presque tout ce qu'il avait sous la main dans sou camp. Il avait donné les ordres les plus indispensables à Sainte-Anne et à Nacqueville, si bien que les ennemis « n'osèrent pas y tenter leur descente ». Quant à Urville, il y avait posté, dans les plis de terrain utilisables, la plus grande partie du régiment irlandais de « Clare ». Cette première ligne de combattants devait être soutenue par deux bataillons du régiment liégeois d'Horion, de nouvelle

formation, par dix compagnies de dragons tirés de « Languedoc », et par environ douze cents gardes- côtes dont la bonne volonté constituait le principal mérite. Pendant ces trois journées de préparatifs et de contre-préparatifs de nature défensive, l'amiral Howe n'avait cessé de manœuvrer et sans doute de procéder à des sondages du côté ouest de Cherbourg. Le dimanche 6, à quatre heures de l'après-midi, le comte de Raymond écrivit au maréchal de Belle-Isle pour l'informer des dispositions prises et de « ses espérances de faire bientôt repentir les ennemis ». - « L'essentiel, en effet », répondit le ministre, « est, comme vous le dites très bien, de faire l'impossible pour leur donner le coup de patte avant qu'ils puissent se rembarquer ». Le maréchal ne paraissait donc pas désapprouver les dispositions de son subordonné.

Vers dix heures du matin, le lundi 7, entre les deux criques de Nacqueville et d'Urville, à une portée de carabine du rivage, la mer étant calme « à souhait », une véritable nuée de bateaux plats se rangea autour du vaisseau amiral comme pour prendre les derniers ordres du commandant en chef. L'un d'entre eux finit par se détacher des autres et s'approcha de terre avec l'intention apparente d'effectuer un débarquement. Il fut salué par un feu très vif de mousqueterie, que dirigeait un lieutenant de « Glare » à la tète de trente hommes. Deux heures ensuite se passèrent dans un profond silence. M. de Raymond craignit que les Anglais n'eussent le dessein, après l'avoir attiré hors de Cherbourg, d'y retourner brusquement et d'y débarquer. Il y réexpé dia donc en hâte le régiment de « Clare », dont il ne conserva qu'un piquet, avec un bataillon « d'Horion » et deux cents dragons. Cet excès de prévoyance devait contribuer à le perdre. A midi, un grand branle-bas s'opéra sur mer autour des vaisseaux de l'amiral Howe et on vit s'avancer, en plusieurs colonnes, soixante à soixante-dix bateaux plats qui portaient chacun à peu près autant d'hommes armés.

M. de Raymond ne perdit pas un instant pour rappeler à lui les troupes dont il venait de se priver afin de mieux couvrir Cherbourg. Mais il ne fut rejoint à temps que par le régiment de « Gare ». Aussitôt que les bateaux plais s'étaient mis en mouvement, les navires anglais avaient commencé un « feu d'enfer ». Six cents pièces de canon concentraient tous leurs projectiles sur un espace d'environ quatre cents toises. A vrai dire, et par grand bonheur, nos soldats se trouvaient en partie abrités par une petite dune, mais cette dune présentait une sorte d'interruption ou d'échancrure, si bien que, quand le deuxième bataillon « d'Horion » voulut rejoindre le premier, il ne réussit qu'assez mal, quoiqu'il se fût jeté dans un fossé creux et boueux. De là un retard des plus funestes.

Sur ces entrefaites, déjà trois à quatre mille Anglais avaient mis pied à terre. « Le fort de leur débarquement se fit de deux à quatre heures, à la faveur de leur artillerie ». Nos dragons avaient dû abandonner leurs montures. M. d'Amfreville, qui en avait pris le commandement, se proposait de les faire charger à la baïonnette, de manière à rejeter à l'eau les premiers débarqués. Malheureusement, il ne parvint pas à opérer ce mouvement, parce que les deux escadrons se trouvèrent séparés l'un de l'autre. D'ailleurs l'ennemi, de plus en plus nombreux, et qui ne cessait de descendre de ses gros navires pour occuper la plage, avait pu ouvrir depuis longtemps son propre feu de mousqueterie. D'Amfreville se replia alors sur Nacqueville, avec une poignée d'hommes et l'espoir éventuel d'un ralliement autour du cimetière. Déjà il avait frôlé au passage des avantgardes d'Anglais. Faute de munitions, il dut se retirer bientôt dans le « fond » où se cache le château des Marais. De leur côté, et en dépit des gardes-côtes, les Anglais avaient rapidement escaladé les diverses hauteurs qui dominent le rivage et s'étendent jusqu'à Cherbourg. Bien qu'il n'eût que deux officiers tués et une vingtaine de sol-

dats hors de combat, la partie était perdue pour M. de Raymond. Après avoir de son mieux rassemblé ses bataillons d' (( Horion » et de « Gare », il laissa au chevalier de Bore, lieutenant-colonel du premier des deux régiments, le soin de défendre le poste de Querqueville, en d'autres termes, de barrer aux envahisseurs la route de Cherbourg. Il fit ensuite couper trois ponts sur « la rivière de Sideville », afin de ne pas être enveloppé. Provisoirement, il ne dégarnit aucun des points stratégiques de la baie Sainte- Anne. Quant à lui-même, avant la nuit, il rentra à l'Abbaye, son quartier-général, où d'Amfreville le rejoignit avec sa petite cohorte de braves.

Nul engagement important n'ensanglanta les ténèbres. Mais, le 8, dès que le jour eut paru, les Anglais poursuivirent leur marche vers l'est, en partie sur les collines, en partie le long de la plage. A six heures, on les voyait apparaître au-dessus des hauteurs du sud, menaçant d'enfermer Cherbourg et ses défenseurs dans un mouvement tournant. Jusqu'à midi, M. de Raymond, dont la perplexité se comprend, ne s'arrêta à aucun parti. Vers dix heures, il avait fait battre la générale, afin de se rendre exactement compte de combien de combattants il disposait. Nous avons déjà indiqué ses ressources, en fait d'hommes, à Urville. Pour tout renfort, il n'avait trouvé dans la ville qu'un bataillon de « Lorraine ». Cherbourg, à cette époque ne possédait pas d'enceinte. Les ouvrages qui étaient commencés n'avaient été conçus que dans la prévision d'une attaque par mer. D'autre part, le pain et les munitions y manquaient. M. de Raymond, comme tous ceux qui l'entouraient, évaluait à douze ou quatorze mille hommes l'effectif des Anglais déposés sur le rivage. On l'a même porté à quinze mille. Les cent ou cent vingt navires composant leur Hotte se rapprochaient de plus en plus. Ces citadelles mobiles, dégarnies de leurs fantassins et de leurs cavaliers, ne l'étaient nullement de leur artillerie et de

leurs artilleurs. Au jugement do M. d'Amfreville, réfugié

de mémo dans Cherbourg, « la position n'était pas tenable avec le peu de troupes qu'on avait ». La promptitude de l'attaque avait retiré jusqu'à l'espérance d'être cette l'ois secouru en temps utile, c'est-à-dire sur l'heure môme. Beaucoup de messages étaient partis, aucune réponse n'était encore arrivée. Le malheureux commandant eri chef se résigna décidément, au moyen d'une « retraite honorable », à sauver du moins le Cotentin, puisqu'il ne pouvait pas sauver Cherbourg.

Le point de concentration le plus naturel lui parut être son camp du Mont-Espinguet, où il attendrait un supplément de forces, nécessairement amené par d'Harcourt. Il commença par rappeler à lui tous ceux de ses détachements qui gardaient les hauteurs ainsi que les postes placés en arrière des Anglais, du côté du nord-ouest. Vers les trois heures, il divisa sa petite troupe en deux colonnes, dont l'une passa la rivière d'Yvette sur le pont du port, et l'autre, sur le pont dit du Roule. La première colonne s'achemina dans la direction du Mont-Espinguet par la Glacerie et les bois, la seconde, par les chemins qui conduisent à Brix et au Mont-Akène. M. de Raymond emmenait avec lui, outre les « effets du roi, tousses malades, hôpitaux et équipages, environ trois cents chariots, plus dix-huit cents bètes, tant chevaux que bœufs ». M. de Chamousse, un des officiers qui s'étaient le plus brillamment comportés la veille, fut chargé du service d'arrière-garde avec deux pièces de canon seulement. Il ne quitta du reste le fort du Hommet que lorsqu'il vit M. de Raymond et ses gens tout à fait en sûreté. La retraite s'effectua en très bon ordre, et le soir môme, les vaincus couchèrent sous leurs tentes. Les Anglais, de leur côté, avaient atteint l'Abbaye au moment juste où l'évacuation militaire s'achevait. Les magistrats de la cité, précédés du drapeau parlementaire, s'empressèrent de venir présenter leurs clés aux vainqueurs, c'est-

à-dire au général Thomas Blygh, en sollicitant toute son indulgence.

Nos ennemis se trouvèrent donc momentanément les maîtres dans Cherbourg. Ils y accomplirent aussitôt et impunément l'œuvre qui les y avait attirés : la destruction de tout ce que notre marine de guerre y avait construit depuis peu, de tout ce que notre marine marchande s'y était préparé d'utilisable. A l'aide d'une cinquantaine de mines, ils démolirent la jetée du port, le pont tournant de l'écluse, les fortifications qui regardaient la rade. Ils brûlèrent une partie des vaisseaux qu'ils trouvèrent et « brisèrent » les autres. De plus, ils firent main basse sur « les canons qui étaient dans les forts, ainsi que sur quelques pièces de vingt-quatre, » servant à la défense fixe. Ils exigèrent ensuite de la municipalité une contribution de quarante-quatre mille livres, soit une année entière de ses taxes ordinaires. Au dehors, ils extorquèrent aussi mille écus de la Verrerie, et dix ou douze mille livres de la Glacerie. Us embarquèrent, en outre, toutes les provisions de guerre ou de bouche qu'ils parvinrent à découvrir. Au surplus, racontèrent leurs apologistes, ils « se comportèrent avec assez de modération ». La fortune privée fut en général respectée. On cita pourtant, au nombre des maisons pillées de fond en comble, celle de l'ingénieur, M. de Chaville, qui avait tout récemment déclaré la baie d'Urville inaccessible, et qui avait cru devoir chercher un refuge à Yalognes. Mais la fureur des habitants n'y était-elle pour rien? Les hussards ou dragons britanniques, en se répandant dans les campagnes voisines, y causèrent plus de dégâts. Lorsqu'ils se décidèrent à déguerpir, le 15, l'amiral Howe et le général Blygh embarquèrent de force trois otages, à titre de garantie pour les vingt-deux mille livres que les habitants avaient eu, selon eux, la malhonnêteté de ne pas leur verser encore.

Prévenu un peu tardivement à Caen dans la nuit du 7

au 8, le duc d'Harcourt n'était parvenu à Valognes que ce jour-là dans la soirée, en un mot quand la retraite de nos troupes s'achevait. Chemin faisant, il avait été rejoint à Car en tan, non seulement par M. de Rothe, mais aussi par M. de Goëtlogon, qui lui amenait son détachement, trop tard par malheur. D'Harcourt, tout d'abord, ne laissa pas de marquer un certain étonnement de ce qu'avait cru devoir faire à la dernière extrémité M. de Raymond. Toutefois, la situation bien examinée, il ne se jugea pas en état de reprendre l'offensive, même avec les nouvelles forces dont il disposait actuellement. Il n'espéra pas avoir concentré avant le il toutes celles dont il avait le coin mandement personnel. Et encore sa petite armée, au grand complet, ne se serait-elle élevée qu'à « environ dix mille hommes, dont quatre mille gardes-côtes ». C'était évidemment bien peu encore pour tenir tète à des ennemis que leur homogénéité rendait déjà plus redoutables que leur supériorité numérique. Aussi d'Harcourt réclama-t-il bien vite du maréchal de Relle-Isle l'appui de quelques régiments tirés des provinces de Picardie ou de Flandre, surtout de régiments écossais et irlandais. Le gouverneur, M. de Luxembourg-Montmorency, qui se trouvait à Saint- Lô, n'arriva à Valognes avec les forces qu'il avait sous la main, que le 14 août. Provisoirement, d'Harcourt avait prescrit au comte de Beaujeu et à M. de Brancas de lui expédier aussi rapidement que possible l'effectif de toutes les capitaineries de gardes-cotes sous leurs ordres, ainsi ([ue leurs régiments disponibles : Poitou, Saint-Chamond, Bourbon et d'Escars. Il s'était, en attendant, et afin de contenir les coureurs ennemis, établi le plus fortement qu'il avait pu le long d'une ligne de défense improvisée qui passait par Xouainville, Octeville, Martinvaast, Tourlaville et la lande de Saint-Maur.

Il avait même été question d'un retour offensif immédiat. Dès l'arrivée au Mont Espinguet du régiment de

« Limousin », M. de Raymond aurait bien voulu prendre autant que possible sa revanche en donnant subitement « l'alarme » aux Anglais. D'Harcourt ne lui avait pas refusé les quinze cents hommes qu'il demandait, tandis qu'un autre officier, M. Merlin, attaquerait, avec huit cents, les envahisseurs sur un point différent. Seulement, « quelques-uns des motifs, qui n'arrivent que trop souvent à la guerre, firent que le détachement qu'avait demandé M. de Raymond ne lui fut pas donné ». Pourtant, dès le 11, il fallut reprendre tant bien que mal une sorte d'offensive. La cavalerie de Blygh s'était avancée jusqu'à Martin vaast. On craignait, au camp français, d'être attaqué par Brix, c'est-à-dire par les hauteurs qui, dans la péninsule, séparent la partie volcanique et saillante de la région plus basse et d'origine sédimentaire. Le lieutenant-colonel de « Guyenne », M. de Montsaugeon, se porta à Martinvaast. Mais les gardes-côtes, qu'il avait emmenés avec ses grenadiers et ses dragons, furent saisis de panique et tirèrent sur leurs camarades, les prenant pour des ennemis. Le surlendemain, 13, d'Harcourt ne songeait plus qu'à reconnaître la droite de l'armée de Blygh afin de « l'entamer » du mieux possible au moment de son rembarquement. Il avait par conséquent constaté l'impossibilité évidente de la déloger de haute lutte d'autant plus que la dernière équipée des gardes-côtes avait mis beaucoup (f d'éloignement » entre eux et les troupes régulières. Du reste, « il ne fallait pas trop s'y fier, et, même dans les anciens régiments, les recrues n'étaient pas beaucoup plus assurées ». Mais, en somme, les Anglais n'avaient eu pour but que d'annihiler le port naissant et la concurrence possible de Cherbourg. Dès le 14, « ils commencèrent à se rembarquer à la miellé de Tourlaville avec toute la tranquillité et sécurité qu'ils pouvaient désirer ». Le maréchal de Luxembourg n'hésita plus à s'avancer afin de reprendre possession de la cité et le Conseil municipal vint lui pré-

senter ses hommages. Cependant deux galiotes «à bombes étaient demeurées embossées devant la ville annonçant l'intention de l'incendier, pour peu qu'on cherchât à troubler la retraite des forces britanniques.

Les Gherbourgeois n'ont jamais pardonné cette occupation au comte de Raymond. Un chanoine de l'Abbaye y a même perdu quelque chose de sa charité évangélique. Certains publicistes n'ont pas assez d'outrages contre ce vil courtisan de Louis XV. Il faut bien dire que Dumouriez a, par une parole écrite à la légère dans ses « Mémoires », singulièrement contribué à accréditer cette légende dans le livre d'or de la démagogie. Mais le pire défaut de M. de Raymond était certes son application au service du roi et le caractère méticuleux'de cette application. A ce titre, il était déjà au plus mal avec le subdélégué de Yalognes. Quand il fut de retour au camp du Mont-Espinguet, il y eut une scène avec l'intendant, M. de Fontette. Nul mieux que lui ne paraissait plus propre à jouer le rôle de bouc émissaire, c'est-à-dire à supporter seul la responsabilité des torts communs. On le lui fit voir fort vite et le bruit de cette disgrâce spontanée ne fut pas long à se répandre en basse Normandie, où servait alors Dumouriez. Il aurait été plus équitable de se mieux rappeler avec quelle vigilance il avait étudié et organisé cette défense même où le destin l'avait trahi. N'avait-il pas par surcroît occupé ses loisirs de 1756 et de 1757 à préparer notre prise de possession de Jersey et de Guernesey, en y développant nos relations secrètes et en intéressant à son projet le ministre, M. de Paulmy? Il avait été victime d'une nécessité inéluctable et de la force même des choses. Une armée navale quelconque est d'avance assurée d'une supériorité momentanée, mais en quelque sorte foudroyante, quand elle se jette à l'improviste sur un point inconnu d'une longue suite de côtes, où des troupes méthodiquement dispersées ne peuvent se réunir qu'au bout de quel-

ques journées de marche. A quoi eût-il servi que M. de Raymond eût fait détruire son petit noyau d'armée active en livrant les Cherbourgeois eux-mêmes aux pires horreurs de la guerre? La campagne navale au surplus ne paraissait pas finie. On redoutait une nouvelle agression du même genre, soit au Havre, soit à Dieppe, soit à Granville ou à Saint-Malo. Finalement, la conduite de M. de Raymond ne fut incriminée par aucun de ses chefs directs. Après avoir pris connaissance de ses rapports détaillés, le maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre, à la date du 24 août, se borna à lui mander : « Je suis bien persuadé que vous avez fait en cette occasion tout ce qui pouvait dépendre de vous ». Le comte de Raymond fut simplement déplacé et ne tarda pas à quitter Yalognes, au grand bonheur du subdélégué.

Au printemps suivant, le chevalier ou bailli de Mirabeau procéda à une inspection très approfondie des milices qui gardaient nos côtes. Il ne se montra satisfait que de celles du pays de Caux. Le Cabinet de Versailles tenait cette année à venger le coup de main si audacieusement tenté et réussi contre Cherbourg. A son tour, il crut devoir préparer une descente en Angleterre. On y travailla avec la plus grande activité dans nos principaux ports, notamment à Brest, à Dunkerque, au Havre. Ce qu'on y construisit surtout, ce furent des bateaux plats pour le transport des troupes. Lesdits bateaux étaient armés de deux canons, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, et, avec le concours de sept servants, tiraient vingt coups en une minute. En un clin d'œil, ils pouvaient être démontés et remontés. Comme les canons suédois, c'était une invention nouvelle. Un ingénieur de la marine, le sieur Grognard, vint en surveiller l'exécution au Havre. On se proposait d'en construire jusqu'à cent cinquante. Fa\ même temps, le gouvernement y fit l'achat de trois petites frégates qui venaient d'être achevées et qu'il envoya au célèbre cor-

saire dunkerquois Thurott. D'excellents règlements à observer en cas d'attaque ou de siège furent élaborés, puis publiés par les échevins et les notables. D'Harcourt, arrivé depuis le 18 juin, et entouré d'ouvriers des campagnes voisines, se hâtait de faire remanier certaines parties défec tueuses des défenses de terre, lorsque le .'3 juillet, dans la matinée, apparut la flotte de l'amiral Rodney, traînant ses galiotes à bombes.

Avec l'assistance du gouverneur, M. de Virieu-Beauvoir, et de l'intendant, M. de Brou, accouru au premier signal, d'Harcourt, se prépara à une défense énergique, en cas de nouveau débarquement. Les Anglais, reconnaissant la difficulté de l'entreprise dans le voisinage d'une aussi grande ville et eu égard à la hauteur des falaises les plus rapprochées, se contentèrent de la satisfaction de bombarder. Ils en voulaient surtout aux bateaux plats, mais ils ne réussirent guère à les atteindre. On les avait mis en lieu aussi sûr que possible. Rodney ne parvint pas davantage à entrer dans la Seine, la batterie de la Floride commandant cette passe avec plus d'autorité encore que la tour de François Ier. La fureur des agresseurs se concentra sur les toits des maisons et ils y firent pleuvoir une grêle de projectiles enflammés. Presque toute la population s'était réfugiée dans les environs. Les échevins étaient allés s'installer à l'abbaye de Graville. « Je me trouve sans ressource de la part de la Marine », écrivait d'Harcourt de la côte d'Ingouville au maréchal de Belle- Isle, « livré à la discrétion du feu des ennemis qui sont armés très supérieurement et sans moyens pour pouvoir seulement leur nuire ». L'amiral anglais ne s'éloigna que le 6. Il était loin d'avoir pu causer autant de dommages à la tlorissante cité que son collègue et prédécesseur de 1694. Seulement, il eut soin de laisser quelques navires de guerre pour bloquer le port, si bien que les bateaux plats, qui n'avaient pas été détruits, se trouvèrent doré-

navant inutiles. Les désastres réitérés de nos armées navales, notamment de celle que dirigeait le maréchal de Conflans, obligèrent de renoncer à toute idée de porter la guerre outre Manche.

Nos flottes étaient provisoirement détruites, la mer appartenait désormais aux Anglais. Ils ne le firent que trop bien sentir à la Normandie et purent, « l'insulter » impunément jusqu'à la fin de la guerre. Nos gardes-côtes, de plus en plus, se montraient fort au-dessous de leur mission. M. de Mirabeau en 1759, avait déjà eu le regret de constater, chez ces paysans arrachés inopinément à leurs moissons, des aptitudes militaires et surtout une discipline des plus insuffisantes. A Mathieu, près de Caen, il manquait soixante-trois hommes dans une compagnie qui en comptait, sur le papier, quatre-vingts. Il ne s'en était pas présenté un seul de la paroisse elle-même. Des désordres analogues avaient été remarqués sur bien d'autres points. On refondit en corps plus compacts les meilleurs éléments de ces milices, afin de les envoyer aux frontières, après les avoir encadrés dans des régiments bien organisés. Par contre, M. de Fontette chercha à attirer en Normandie quelques vieux cadres, en tout douze bataillons et deux escadrons qui furent ensuite répartis dans l'étendue entière de sa Généralité. Il est fort à craindre que ces troupes n'aient servi à autre chose qu'à aider les miliciens du pays à gêner la circulation des grains dans le royaume, comme en 1757, tout en laissant les Hollandais s'approvisionner copieusement à la Ganardière, près de l'embouchure de la ttisle. Les Anglais se contentaient de nous effrayer de leur mieux. C'est ainsi que le 11 juin 1762, leur flotte, sous prétexte de célébrer la naissance du roi Georges, vint inquiéter les Havrais des salves de son artillerie.

Jusqu'au terme de cette guerre, le marquis de Brassac, comme lieutenant-général, ne cessa pas de veiller, en compagnie de d'IIarcourt, sur nos cent soixante-dix lieues

2cS3

de cotes maritimes. Nous les y trouvons encore au début de Phiver 1762-1763, assistés de trois maréchaux de camp, le marquis de Clermont-Tonnerre, le chevalier d'Aubigné et le marquis de Blangy. M. de Copley commandait a Cherbourg, M. d'Amfreville, à la Hogue, M. d'Aubigné, à Rouen, M. de Blangy, à Caen, et M. de Puiségur, à Dieppe. Les brigadiers alternaient ici avec les maréchaux de camp. Le prince de Groy avait été désigné pour le Havre, mais n'y vint pas. En définitive, les mesures prises en vue de la défense n'empêchèrent pas le blocus de nos côtes de se prolonger jusqu'à la paix. Au milieu de juillet 1760, l'amiral Rodney fit poursuivre par le capitaine Ogle (?), dix vaisseaux plats qui cherchaient à porter du Havre à Brest des bois de construction et des munitions de guerre. Ces bâtiments se virent obligés de chercher un refuge à Port-en-Bessin, où une chaloupe amena bientôt un officier anglais. Le survenant intima l'ordre de brûler au plus vite les bateaux plats et leur contenu, si l'on ne voulait pas que le bourg lui-même fût incendié. M. de Brassac n'arriva que pour prendre ou recevoir sa part d'une canonnade ennemie, qui dura deux heures et demie, jusqu'à six heures du soir. Néanmoins, après diverses péripéties assez étranges, il réussit tant bien que mal à sauver « les bois du roi ». On rechercha aussi les moyens d'organiser les milices sur de meilleurs principes et ce fut alors que d'Harcourt proposa de diviser en trois régions le littoral de la Normandie, la haute, la moyenne et la basse. Mais ce qui, en somme, servit le mieux notre province et la France, ce furent, comme à la fin de la guerre de Cent ans, les discordes intérieures du Parlement britannique et le remplacement de Georges If, décédé, par son petit-fils, Georges III. M. Pittse vit obligé de modérer ses armements par raison d'économie, et, de fait, les bombardements avaient toujours coûté trois ou quatre fois plus cher aux incendiaires qu'aux incendiés.

Un trait d'héroïsme individuel vraiment digne de l'histoire a été conservé et servira de conclusion au récit de cette période belliqueuse. II y avait à Ouistreham, auprès des bouches de l'Orne, un vieux soldat, nommé Cabieu, qu'on y avait aposté en qualité de garde-côtes et qui naguère avait servi dans le Cotentin sous les ordres de M. de Raymond. Dans la nuit du 12 au 13 juillet 1762, une colonne de cent cinquante Anglais débarqua à l'improviste pour enclouer les canons des trois batteries de Sallenetles, Colleville et Ouistreham. Eveillé par sa femme et ayant lui-même rencontré trois ou quatre autres gardes, il se porta dans les ténèbres à la rencontre des ennemis. Après les avoir découverts et leur avoir lancé le plus hardi de ses : Qui vive? il cria d'une voix forte à ses camarades de ne pas tirer avant son commandement exprès. Ses hommes n'en tirèrent pas moins, comme il avait été convenu et eurent la chance d'atteindre un des principaux sous-officiers de l'ennemi. Trompés par l'obscurité et ne doutant plus qu'ils ne se trouvassent en face de forces considérables, les Anglais se retirèrent précipitamment. Louis XV, mis au courant, envoya au garde-côtes une gratification, et le peuple ne l'appela plus que le général Cabieu. Ce modeste et ingénieux exploit est un bon exemple du sang-froid qui constitue le vrai courage, en laissant à l'esprit sa pleine liberté au milieu du péril.

Page 1