‹ La normandie sous la monarchie absolueChapitre 13 sur 29 · DOUZIEME CAUSERIE · texte numérisé non relu

DOUZIEME CAUSERIE

Avènement de Louis XVI. — Ministère Matirepas. — Rappel des membres de l'ancien Parlement. — Fêtes dans la province. — Turgot, contrôleur-général. — Projets de réformes économiques, civiles, politiques. — Opposition du Parlement et de Ja Cour. — Renvoi de Turgot. — Retraite du Maréchal duc d'Harcourt. — Son fils aîné, François-Henri, prête serment comme Gouverneur de Normandie. — Fêtes solennelles à Rouen. — Nouvelles résistances du Parlement. — Députation chargée de porter au roi des remontrances. — Louis XVI refuse de la recevoir. — Démission en masse du Parlement, qui bientôt se ravise.

Le nouveau souverain, l'honnête et débonnaire Louis XVI, devait peut-être un peu sa naissance à la Normandie, car sa mère, après plus de deux années d'attente vaine, était venue demander aux eaux de Forges le même semi-miracle qui nous avait valu la naissance de Louis XIV. En tout cas, cette fois, le principe ferrugineux et fortifiant des célèbres fontaines ne produisit par malheur aucun résultat psychologique. L'enfant royal, l'autocrate bon par excellence, le martyr futur, était né avec un caractère débile, ou plutôt sans caractère. Il se trouvait prédestiné à subir toujours passivement soit la force des choses, soit l'influence des volontés extérieures, sans aucun effort pour agir ou réagir sur elles. Aucune secousse morale ne l'eût rendu

capable de parler pour une fois haut et ferme, comme son aïeul l'avait fait au Parlement de Normandie le 4 mars 1766. La reine, malgré sa grande origine et le charme irrésistible de sa grâce naturelle, n'apportait point un bien notable renfort intellectuel à un époux qui en aurait eu un si visible besoin. Quoique surveillée de près et avec infiniment de tact par un diplomate de haute valeur, M. de Mercy d'Argenteau, qu'assistait en sous-ordre l'abbé de Livry, elle eut le tort de commettre un certain nombre d'imprudences ou d'étourderies, que la bassesse jalouse des mécontents de la Cour transforma en aventures d'apparence parfois scandaleuse. Tout était à craindre des perfides échos de Versailles. Que pouvaient faire deux jeunes gens, aussi bien intentionnés que peu perspicaces, pour tenir victorieusement tête à la tourmente que leur insuffisance même allait tant contribuer à accroître ?

Quoi qu'il en soit, le nouveau règne débuta par un acte d'insigne faiblesse qui associait l'indifférence d'un septuagénaire tel que Maurepas à l'inexpérience d'un adolescent. Se préparer à renverser d'un trait de plume l'œuvre du clairvoyant et inébranlable Maupeou, œuvre grâce à laquelle les Parlements semblaient mis décidément à la raison, c'était fournir une preuve tangible de simplicité d'esprit. Transmettre, au mois d'août 1774, les sceaux à Miromesnil, qui avait charmé ses loisirs en jouant la comédie badine, notamment les « Grispins », à Pontchartrain, chez les Maurepas, c'était consacrer le principe de l'insubordination politique. Rétablir enfin, en novembre suivant, les anciens Parlements, c'était, de la part de Louis XVI, inaugurer son voyage à la dérive, jusqu'à l'échafaud. Les meneurs de l'opinion publique ne tinrent d'ailleurs aucun compte au jeune monarque de la promptitude de ses pardons. A Rouen, dès la rentrée, les clercs de la Bazoche, assurés à l'avance de l'impunité, et épris, comme M. de Miromesnil lui-même, de cabotinage satiri-

que, composèrent, puis représentèrent une sorte de vaudeville intitulé (( l'In-promptu de la Saint-Martin ». Ce pamphlet en action était saturé d'injures contre les magistrats en fonctions, qu'on persistait à qualifiera' « intrus ». Malgré tout, les membres de l'ancien Parlement, sans distinction, avaient été, dès le 4 et le 5, rappelés de leurs divers châteaux où, à l'instar des autres, ils s'abandonnaient à la bouffonnerie aristophanesque. Ils venaient justement de monter, entre autres, le ce Retour imprévu », chez l'exprésident à mortier de Becthomas, près d'Elbeuf. Le 12, à sept heures du matin, au nombre de cent huit, car la famille parlementaire, on ne sait comment, avait trouvé moyen de s'accroître dans l'intervalle, les assistants reconstituèrent officiellement le Parlement de Normandie tel qu'il avait existé, à cela près que M. de Montholon y remplaçait Miromesnil en qualité de premier président. L'édit, qui s'appliquait également à la Cour des Comptes, avait révoqué entièrement celui de septembre 1771, annulé les Conseils supérieurs, et, à titre de compensation pour les justiciables éloignés, étendu la compétence des présidiaux jusqu'à deux mille livres de principal et quatre-vingts livres de rente.

Le conseiller d'Etat, Le Pelletier de Beaupré, chargé, avec d'Harcourt, de présider à la cérémonie de réintégration ne craignit même pas de « joindre sa voix aux acclamations publiques qui saluaient le retour d'un Corps chéri et respecté de tous les Ordres de la province ». Ces paroles ne furent pas démenties par la réalité des faits. Le lundi suivant, l'évêque de Séez fit aux magistrats l'hommage d'une « messe rouge ». Le maire et les échevins de Rouen vinrent, pour leur part, féliciter les vainqueurs. Ils leur offrirent même le 17, au palais des Consuls, un banquet de cent vingt couverts, auquel assista d'Harcourt, mais non pas M. de Crosne. En revanche, M. et Mlle de Lillebonne, M. le marquis de Beuvron, les évêques de Séez et

de Coutances y furent également les hôtes de la municipalité rouennaise. Le Parlement, à son tour, quelques jours plus tard, donna en l'honneur du gouverneur et des siens un festin de gala, où « l'art de confire en sucre » atteignit son apogée. Le repas coûta vingt-trois mille six cents livres. De grandes fêtes du même genre eurent lieu à Caen, à Caudebec, à Pont-Audemer, à Alençon, dont le présidial obtint le privilège de porter la robe rouge. A Louviers, les officiers municipaux tinrent à payer les illuminations de leurs deniers privés. A Saint-Sauveur le Vicomte, « le peuple attacha à un mai haut de plus de quatre-vingts pieds, l'édit qui rendait à la Normandie l'auguste Sénat dont elle n'avait cessé de pleurer la perte ». Le particularisme provincial avait, en somme, tout autant de part à cette allégresse populaire que l'amour de la justice parlementaire.

Ces marques de sympathie respectueuse et confiante ne servirent pour les magistrats que d'encouragements à reprendre autour d'eux le rôle d'incorrigibles trouble-fêtes. Leur rentrée elle-même avait été déshonorée par des actes de basse vengeance. De leur côté il n'y avait pas eu d'amnistie. On trouva moyen d'éconduire ou d'omettre sur le tableau de l'Ordre, par les procédés les plus odieux, les avocats qui avaient persisté à plaider devant le Conseil supérieur. Ceux qui avaient été le plus souvent appelés devant ce Conseil et qu'on accusait, en outre, d'en avoir visité les membres, le sieur Roger des Ifs et son fils, plus six autres de leurs confrères, furent rayés de la « matricule », sans avoir pu présenter leur justification. Et lorsqu'ils protestèrent en audience du Parlement contre « ce jugement de mort », ils ne protestèrent que pour des sourds. Il leur fallut solliciter durant quatre années avant de voir le terme de cette interdiction illégale. Encore furent-ils censés devoir leur réintégration à la simple « indulgence » de leurs juges. Ils durent même subir une suspension de

fait sous forme de stage pénitentiaire, le père, pendant un trimestre, le fils, pendant une année entière. Bien entendu, Fiquetde Normanville, ainsi qu'un simple conseiller-clerc, avait été contraint, dès la première heure, de résigner son office. Les autres magistrats antérieurs à 1771, qui avaient demandé « leur liquidation », en d'autres termes, la restitution du prix de leur charge, attestant par là leur peu de confiance dans l'avenir, se virent soumis aux humiliations les plus inattendues et les moins correctes. L'un de ces prétendus « renégats » attendit jusqu'à trois ans son retour en grâce, quoiqu'il se fût mis depuis longtemps en règle. La générosité était absolument exclue de l'âme de ces magistrats envers qui pourtant, la royauté avait épuisé toute la sienne. Miromesnil, par contre, semblait passé à l'état de demi-dieu. Ne se trouvait-il pas garde des sceaux? On le traitait, je ne sais trop pourquoi, de second Sully. Son portrait, dans le palais, faisait pendant à celui de Sa Majesté. Les torts graves contre les personnes n'étaient d'ailleurs rien à côté du dommage, autrement sérieux et plus impardonnable, apporté aux choses publiques.

Mais laissons là notre Parlement et ses petitesses pour en revenir à l'excellent Louis XVI. Il ne s'était pas contenté de rendre à la France son ancien personnel et son ancienne organisation judiciaires, il avait aussi, sur l'impulsion de ses nouveaux ministres, modifié assez sensiblement l'orientation de sa politique. Le principal d'entre ces ministres était l'intendant du Limousin, Turgot, dont jadis la famille s'était établie pendant fort longtemps en Normandie. Destiné dès son jeune âge à l'Eglise, il ne renonça qu'en 1751 à cette fausse vocation, et se consacra tout entier, durant dix années, à un âpre travail intellectuel et à de laborieuses méditations. Seul ou en compagnie d'amis, il entreprit des voyages en pays étrangers et en rapporta la connaissance de plusieurs langues. Il était

polyglotte et il traduisit divers ouvrages. En 1761, il devint intendant de Limoges, et, dans cette immense région, qui comprenait jusqu'à des « causses », il trouva moyen de se signaler par les bienfaits de son administration. Assurément elle ne se montrait pas routinière. Mais s'il fut blâmé par quelques-uns de ses collègues, il lui échut le rare bonheur de se voir soutenu par des gens puissants, voire par le Parlement de Bordeaux. Aussi ne voulut-il pas déserter ce rude champ de bataille où il avait livré tant de luttes fécondes contre la misère et l'ignorance. Il refusa notamment son transfert dans des Généralités de premier rang : Lyon, Rouen, Bordeaux. Louis XVI ne l'avait à l'origine chargé que du portefeuille de la marine. Mais, après que Maupeou eut été rejoint dans sa disgrâce par l'impopulaire et malhonnête abbé Terray, qui n'avait su défendre nos finances qu'à l'aide d'une banqueroute, le roi n'hésita pas à appeler Turgot aux fonctions de contrôleur-général. Alors il put penser à la prochaine application de quelques-unes de ses théories. L'expérience, c'est la pierre de touche qui sépare les idées de Turgot des vagues et stériles utopies des philosophes, du Contrat social par exemple, écrit avec tout le génie du monde, mais conçu sans aucun rapport avec le réel et le possible.

Qu'on nous permette ici une courte digression sur les plans de politique générale qui furent projetés alors, et qui, s'ils avaient été réalisés, auraient eu certainement l'influence la plus heureuse sur les destinées de notre province comme du pays tout entier.

Remettre à flot nos finances semblait de beaucoup l'œuvre la plus urgente, car depuis longtemps il y avait véritablement naufrage. Au moment où Turgot prit en mains le gouvernail, les dépenses dépassaient les recettes de près de dix-neuf millions ; il existait des anticipations à la charge de l'avenir, et la dette flottante montait à deux cent trentecinq millions. Afin de parer à ces premiers besoins, le

ministre eut recours à des moyens très simples de trésorerie : réductions imposées sur chaque ministère, suppression impitoyable des dons bénévoles et des faveurs onéreuses, remplacement du système des fermes par celui de la régie, etc. Pins tard, il se préoccupa de rembourser d'anciens emprunts, conclus à un taux trop élevé, par d'autres à un intérêt moindre. II avait fini par découvrir du 4°/0 en Hollande ! Mais, si son équilibre budgétaire se contentait tout d'abord d'expédients improvisés et de quelques « mâts de fortune », il comptait bien pour l'avenir faire marcher le navire à pleines voiles, en recourant à des procédés logiques et d'une envergure plus large, en premier lieu, à un impôt territorial, réglé à l'aide du fameux cadastre. Aux yeux de Turgot, en effet, le détenteur du sol est le seul contribuable et le seul maître. Etrange préjugé féodal qui a passé et s'est développé même dans un esprit essentiellement moderne. Bien d'autres innovations financières précédèrent celle-là. La réunion de divers offices, le rachat des voitures publiques, le rétrécissement fort opportun des grandes routes, l'augmentation du nombre des ports dits américains, par dessus tout la liberté entière du commerce des grains devinrent les principaux auxiliaires de Turgot dans son entreprise de régénération. Il ne voulait plus d'impôts indirects, en haine sans doute de ceux qui avaient si longtemps accablé notre commerce. Peut-être n'était-ce pas assez tenir compte de la partie considérable de la fortune privée que ces impôts vont atteindre au delà de la propriété foncière, ainsi que des avantages de taxes fort lucratives, qui ne se payent que volontairement, parfois même sans que le contribuable s'en doute. Turgot y voyait une entrave au travail, et il n'en voulait aucune. Aussi toute facilité fut-elle accordée, tant pour la production que pour la circulation. L'abolition des bureaux de traite avait suffi pour ramener un mouvement régulier de va-et-vient entre nos provinces.

L'abolition des maîtrises et des jurandes servirait à garantir l'émancipation de l'industrie.

Dans la pensée de Turgot, l'Etat ne représentait pas seulement une association nécessaire d'intérêts financiers, ni même la sollicitude royale d'un prince très chrétien, il représentait de plus la solidarité humaine et la philanthropie. Aussi s'était-il préoccupé beaucoup de l'éducation civique des jeunes gens, c'est-à-dire de leur apprendre leurs devoirs envers la société et les droits qu'ils étaient appelés à retirer de la pratique ponctuelle et spontanée de ces devoirs. Ce n'est pas que Turgot contestât au clergé le zèle avec lequel il s'employait depuis des siècles à répandre autour de lui l'art élémentaire de lire et d'écrire. Seulement il aurait voulu qu'à côté du curé ou du vicaire, un maître d'école s'appliquât à tirer du jeune chrétien un concitoyen, aimant à la fois sa patrie et ses semblables. Il était à désirer que ces maximes fussent gravées dans l'âme avant le commencement de l'adolescence. Le premier devoir à pratiquer dans cet ordre d'idées, c'était, sous toutes les formes, le principe de l'assistance mutuelle, à l'extension de laquelle Turgot avait tant contribué dans son ancienne intendance. Il obligea pour sa part les propriétaires des domaines à conserver les colons et métayers jusqu'à la récolte prochaine. Sa Généralité ne s'en couvrit pas moins de « bureaux de pauvres ». Mais ce n'était pas uniquement au point de vue de la richesse que Turgot, avec son enseignement civique, essayait de diminuer un peu nos inégalités sociales. Il comptait s'en prendre aux préjugés de toute espèce, en particulier aux haines religieuses. Non content d'avoir jadis écrit sur la tolérance, il ne craignit pas de la recommander au roi à l'heure de son sacre. Son désir était d'éveiller chez le plus humble des citoyens l'idée qu'il était aussi bien Français qu'un autre et de relever dans les cœurs trop modestes le sentiment de la dignité person-

nelle. Cette considération figurait môme presque au premier rang parmi celles qui avaient fait de lui un adversaire acharné de la corvée. Son rêve était d'arriver à un certain nivellement des intelligences dans un milieu élevé d'égalité morale. Si on prenait la peine, croyait-il, de faire composer quelques bons écrits pour vulgariser ces idées, avant vingt ans l'esprit public ne serait plus reconnaissable dans le royaume. La nation serait mûre pour aider la royauté à la gouverner.

Après avoir rétabli le bon fonctionnement de notre organisme financier, après avoir, grâce à l'éducation civique, préparé l'extinction du servage volontaire et inconscient, Turgot s'attachait à jeter les premières bases de notre autonomie nationale, à tous les degrés, avec la pensée de consolider ou d'élargir peu à peu son œuvre. Quoique partisan de Maupeou et membre de son Parlement, il rejetait absolument l'intervention brouillonne d'officiers dépositaires d'un pouvoir d'emprunt. L'ardent désir de Turgot était que ce fût bien la nation qui disposât d'elle-même. Si elle ne pouvait, dans tous les cas, en raison du chiffre élevé de sa population, se prononcer directement, elle se ferait du moins représenter par des mandataires qu'elle élirait en toute liberté et en pleine connaissance de cause. Afin de réaliser cette vue, il avait fallu (vingt-cinq ans avant l'abbé Sièyes) imaginer une sorte de grande pyramide électorale et délibérante, dont les étages se rétrécissaient au fur et à mesure qu'ils s'élevaient. A la base de l'édifice, se trouvait l'assemblée de village. Tous les contribuables, si faibles que fussent leurs contributions, y prendraient séance avec un droit proportionnel. On y réglait la répartition des divers impôts, les travaux publics et les chemins vicinaux, le soulagement des pauvres et leur police, les rapports avec les paroisses voisines et les autorités royales. Le cadastre devait s'y improviser à peu près tout seul. Un maire et un greffier élus étaient les deux chefs de cette

municipalité. Dans les villes, les propriétaires de maisons étaient seuls appelés à voter, et élisaient divers officiers chargés des branches distinctes du service. Les octrois étaient partout supprimés, et une liquidation opérée entre l'Etat et la municipalité. Dans quelques grandes villes, il y avait des assemblées de quartier et un magistrat de police à la nomination du roi. Les assemblées du troisième degré avaient principalement pour objet de mettre plus d'accord dans les résolutions isolées des villes et des villages, et, en outre, de venir en aide aux paroisses frappées par des fléaux de la nature. Déjà ici ne figuraient que des députés. Il en était de même, cela va de soi, pour les assemblées provinciales et nationales, et ces délégués, comme jadis, avaient droit à une indemnité. Les uns et les autres, du reste, n'avaient plus qu'à reprendre le rôle des anciens membres de nos Etats provinciaux et des Etats-Généraux. Le monarque déclarerait, à l'ouverture des sessions, de quelle somme il avait besoin pendant le cours de l'exercice, et ses ministres, qui y auraient séance et voix, ne manqueraient pas de fournir toutes les justifications indispensables. Mais, au fond, rien n'autorise à supposer qu'on fût sorti, dans ces réformes, du régime simplement consultatif. La vieille couronne des Bourbon eût suffi pour décorer encore le sommet de ce monument rajeuni plutôt que neuf. Seulement, au XVIIIe siècle, certains événements imprévus et l'exemple donné par l'Angleterre pouvaient faire tourner les choses autrement qu'en 1614. On ne tarda guère à le voir.

Tel était le plan général des améliorations sociales que méditait Turgot. Après avoir perdu un temps précieux contre Gonti et le Parlement dans la « Guerre des farines », le courageux ministre, de son lit de douleur où le clouait la goutte, n'en avait pas moins préparé un ensemble de six édits qui, le 6 février 1776, obtinrent tous l'approbation royale, mais qui, dès le 9, n'encoururent, sauf un, le moins

important, que d'impitoyables censures parlementaires. Le roi ne refusa pas son appui à son ministre. Dès le 12 mars un lit de justice força la main au Parlement. Mais le coup des parlementaires n'en avait pas moins discrédité Turgot et ébranlé sa situation ministérielle. Désormais, il ne sembla plus qu'une proie assurée pour les courtisans, aussi jaloux de ses talents que de son influence. Une sorte de ligue secrète s'organisa contre lui, et il n'est pas certain que la reine n'y ait point pris part. A la fin d'avril, « les censeurs de l'administration de M. Turgot », mandait-on au château d'Harcourt, « ne cessent de publier des satires contre le contrôleur général ». Par son propre exemple, Malesherbes essaya de lui suggérer l'idée d'une démission. Mais, fort de sa conscience et de la valeur de ses conceptions, Turgot se refusa à abandonner son poste et resta sourd aux insinuations menaçantes. Sans beaucoup de reconnaissance et non sans brutalité, Louis XVI, le 12 mai 1776, lui signifia son congé. Dorénavant, beaucoup de chances avaient disparu de préserver la France d'une catastrophe sociale et politique, en y diluant à l'avance la Révolution dans une série d'expériences sagement conduites et par des progrès s'enchainant les uns aux autres. Le bienfait que l'exintendant du Limousin nous avait offert avait été dédaigneusement rejeté.

A vrai dire, la résistance parlementaire contre le ministre réformateur ne se montra pas à Rouen aussi vive ni aussi intransigeante sur les principes qu'elle l'avait été à Paris. Le contrôleur-général, afin de réaliser son système de libre circulation des grains, avait bien été obligé de s'immiscer dans les droits exclusifs de police que le Parlement avait de tout temps accaparés en pareille matière. Miromesnil, garde des sceaux, était comme une compensation qui flattait l'amour-propre du Parlement. Du moins ne se montra-t-il pas défavorable pour le reste, quoiqu'il ne délibérât sur ces questions qu'après le renver-

sèment de Turgot, c'est-à-dire en juin. A propos de la corvée, déjà abolie en fait dans la province, il voulait que la cote foncière qui devait y suppléer et qui demeurait exclusivement à la charge des propriétaires de biens-fonds voisins et intéressés, s'étendit également aux marchands, aux artisans, aux bourgeois, en un mot, aux habitants des villes. Mais les habitants des villes subvenaient seuls à l'entretien de leurs rues et n'y faisaient pas contribuer les gens de la campagne. Cette considération ne touchait que médiocrement les gros propriétaires fonciers qui rendaient la justice au nom du roi et qui auraient été très aises de voir leur fardeau réparti entre le plus grand nombre de têtes possible. Ils tenaient aussi à se montrer on ne peut plus circonspects, dans la crainte que la prestation pécuniaire, qui remplaçait la corvée, ne se trouvât un jour trop étroitement liée aux « vingtièmes ». A l'égard des jurandes, le Parlement de Rouen n'élevait contre leur interdiction aucune objection essentielle. Toutefois, il y entrevoyait « l'anéantissement d'une infinité d'édits et lettres-patentes, de la fortune d'une multitude de citoyens, la suppression de communautés sur l'utilité et les inconvénients desquelles il ne se croyait point être renseigné à suffire ». Il désirait donc que les notables fussent tout d'abord consultés. Rien ne paraissait plus judicieux.

Quelques semaines après ce bouleversement ministériel, qui devait être si gros de conséquences, il se produisit dans notre gouvernement provincial une substitution de personnes qui équivalait presque à un changement de règne. Nous avons déjà marqué qu'en 1764, à la dynastie des Montmorency-Luxembourg avait succédé celle des Harcourt-Thury dans le gouvernement de la Normandie. Le premier qui avait recueilli cette vice-royauté, légitime récompense de ses heureuses négociations en Espagne, avait été le duc-maréchal Anne-Pierre d'Harcourt, qui brilla aussi sur tant de champs de bataille. Dès le début du

règne de Louis XVI pour une raison qui nous est inconnue, le vieux maréchal prit la résolution de se retirer et de résigner ses fonctions entre les mains de son fils aîné, François-Henri, né en 1726. A cet effet, le nouveau gouverneur prêta le serment d'usage devant Sa Majesté le 19 septembre 1775. Mais la mutation effective se fit encore attendre neuf mois. Ce d'Harcourt était bien moins un guerrier de profession comme son père qu'un lettré délicat, doublé presque d'un artiste. Il avait composé « un excellent traité de la décoration des jardins et des parcs », où « l'art soumis et respectueux aurait appris à laisser agir la nature belle, infiniment belle, quand elle est infiniment libre ». Il rompait hardiment avec les antiques et rigides lois de la symétrie, et, « dans les bois paternels, il éclaira le goût français par la comparaison du goût chinois et du goût anglais ». Sa culture intellectuelle lui valut plus tard un honneur auquel il n'avait point dû songer et qui semblait en effet assez incompatible avec les devoirs ordinaires de sa famille : l'éducation du Dauphin.

Cette translation de l'autorité provinciale en 1776 donna lieu dans Rouen à des fêtes solennelles, qui nous montrent très exactement l'état des esprits dix ans avant la Révolution. Nous y voyons quelle affection dévouée, quelle confiance respectueuse persistaient entre le peuple et son roi, et s'y maintenaient par l'entremise de ses lieutenants perpétuels. Quelle gloire on ressentait alors d'être à la fois Normand et Français ! Assurément, ce n'était plus l'autonomie, l'indépendance de la province qui étaient symbolisées dans les cortèges de ces fêtes. C'était quelque chose de mieux, car c'était la conscience que la Normandie était restée bien intégralement aux Normands, mais qu'en même temps eux et leur pays étaient devenus membres actifs d'un grand royaume, la France, qui imposait souvent sa volonté en Europe, de sorte que, sans avoir rien sacrifié d'essentiel, ils avaient immensément acquis. De

là, l'allégresse générale et spontanée du peuple, quand, à défaut d'hérédité ducale, l'hérédité de nobles gouverneurs venait encore, et pour la dernière fois, abriter l'antique Neustrie sous son ombre.

Le samedi 20 juillet 1776, conformément au programme qui avait, été déjà publié, Anne-Pierre d'Harcourt fit son entrée dans Rouen en qualité de gouverneur. Il était précédé de ses gardes, ainsi que des compagnies de la Cinquantaine et des Arquebusiers. Le régiment de Penthièvre formait une double haie sur son passage. En prévision de sa retraite, le duc, dès le mois d'octobre précédent, avait fait cadeau à l'hôtel de ville de son portrait, dû au pinceau d'un des meilleurs élèves de Descamps. Le lendemain, arriva le marquis de Beuvron, son second fils, lieutenant-général pour la haute et la basse Normandie. Les compagnies des gardes bourgeoises occupaient la droite de la porte de la ville, et les soldats de « Penthièvre », le côté gauche. L'audition d'un procès au Parlement, toutes Chambres réunies, aida un peu à tuer le temps ce jour-là. Le mardi, le duc d'Harcourt se trouvait à Eauplet, d'où il partit dans un carrosse à six chevaux. Devant lui marchaient, entre ses propres gardes, la Cinquantaine, les Arquebusiers et la maréchaussée. Un grand nombre de voitures, traînées par deux, quatre ou six chevaux, complétaient la suite du nouveau gouverneur. A la porte Grand- Pont, les bourgeois se tenaient sous les armes, toujours à droite, le régiment de Penthièvre, toujours à gauche. Le maire et les échevins offrirent les clés de la ville et complimentèrent. Après une réponse courte autant que courtoise, François Henri poursuivit sa marche presque triomphale, au bruit du canon, des cloches et des acclamations du peuple. « Georges d'Amboise » s'était mis naturellement de la partie et semblait, sinon diriger, du moins dominer tout ce vacarme. Sur l'invitation de d'Harcourt, le cortège se rendit d'abord à l'église métropolitaine, d'où le clergé lui

amena processionnellement les assistants, ayant à sa tête, à défaut de l'archevêque de Rouen, le simple évêque d'Avranches. Peut-être la cérémonie n'avait-elle pas paru au primat de Normandie d'une nature telle qu'il pût s'y contenter du second rang. Au portail de la Galendre, le doyen du Chapitre offrit l'eau bénite à d'Harcourt II, lui présenta l'Evangile à baiser, puis finalement, le harangua. La harangue terminée, le récipiendaire répondit en termes très simples, mais excellents : « Je viens faire aimer et respecter le meilleur des rois dans sa province de Normandie. Sa Majesté a daigné me confier l'exercice d'une partie de sa puissance pour veiller au bien qu'elle veut faire. L'intérêt dont le Chapitre veut bien me donner des marques, me fait espérer de remplir dignement une place si importante. Vous aiderez mon zèle de vos prières comme de vos exemples et ne pourrez jamais douter, Messieurs, de ma reconnaissance et de mon attachement ». L'orgue couvrit majestueusement ces derniers mots, et le duc se vit conduit dans le chœur à la suite des chanoines. Son frère, Beuvron, tenait le pas derrière lui avec le capitaine de ses gardes et une aristocratique phalange de seigneurs ou d'officiers. Le grand chantre le mena jusqu'à son prie- Dieu, qu'on avait placé entre les degrés du sanctuaire et la tombe de Charles V. Il était recouvert d'un tapis de velours et muni de deux carreaux. D'Harcourt s'y agenouilla « pour faire sa prière », tandis que l'orgue se taisait. Quand il se releva au milieu de son brillant entourage, les musiciens exécutèrent un motet. Le motet achevé, le gouverneur se dirigea vers le grand portail, toujours guidé par les dignitaires ecclésiastiques, et accompagné par les flots d'harmonie que l'orgue répandait sous la voûte sonore. Après quoi, il s'achemina par la plus courte route vers l'hôtel du premier président où sa famille s'était déjà installée et où il devait loger lui-même.

Le jeudi il se rendit à pied au Parlement, escorté comme

à l'ordinaire et accompagné, non seulement de son frère, mais aussi de son père. Il assista avec eux à l'audience et y reçut les compliments d'usage. Cette satisfaction épuisée, il rentra à son hôtel, je veux dire à celui du premier président. Chacun des jours suivants il s'y donna des dîners ou des soupers de plus de cent couverts. Tout récemment on avait édifié dans le jardin une salle « la plus propre du monde » pour ces repas de gala. Outre l'affabilité des hommes, les assistants admirèrent et vantèrent fort les bonnes grâces de la gouvernante-duchesse, de Mme de Beuvron, de la Marquise de Beuvron et de la duchesse de Mortemart. Un avocat, M. de la Mouette, tourna même à cette occasion un petit hommage versifié qui obtint facilement la faveur d'une insertion dans les Affiches. Le corps municipal crut devoir à son tour témoigner à « l'illustre famille d'Harcourt » ses sentiments d'affection respectueuse et dévouée. Un bal paré fut donné le mercredi, dernier jour de juillet, dans la nouvelle salle de spectacle, par les soins du maire et des échevins. On y remarqua surtout la hauteur du panache des dames et la variété infinie de leurs couleurs, le luxe des innombrables bougies et la profusion des rafraîchissements délicats que toute la nuit les officiers municipaux ne cessèrent de faire offrir à leurs invités.

En dépit de ces harangues et de ces agapes, les membres du Parlement, plus sensibles que les autres contribuables à la mauvaise foi des agents du fisc, qui, sous prétexte de cadastre et de péréquation, relevaient arbitrairement toutes les cotes, organisèrent de nouvelles résistances. Le 25 juin 1777, ils rendirent un arrêt portant que « des représentations allaient être adressées au roi, à l'effet d'obtenir la suppression des augmentations illégales faites aux vingtièmes ». Défense était intimée à tous de s'opposer, fût-ce d'une manière indirecte, à l'exécution de cet arrêt. L'affichage immédiat en fut opéré sur-le-champ

dans toute la province. C'était suspendre d'emblée la per ceplion d'un des impôts de l'Etat et de l'un des plus légitimes, en principe. Devenu ministériel puisqu'il était ministre, Miromesnil blâma l'affichage et justifia le gouvernement. Ses anciens compagnons de guerre contre Lamoignon ne tinrent cependant aucun compte de son opinion comme garde des sceaux et récriminèrent plus violemment que jamais contre le « projet effrayant d'un cadastre ». Les suites de cet arrêt furent, sous le règne de Louis XVI et sous le ministère de Miromesnil, ce qu'elles avaient été du temps du dernier roi : cassation de l'arrêt par le grand Conseil, récidive du Parlement, intervention de d'Harcourt au palais, déguerpissement instantané et en masse du personnel judiciaire, et, comme conclusion, enregistrement forcé par le même greffier, en présence de Montholon substitué à Miromesnil. Il n'y avait de changé que le rôle de celui-ci.

Malgré tout, les magistrats rouennais se souvenaient admirablement des leçons que Miromesnil leur avait jadis prodiguées. Ils envoyèrent donc à Versailles, le 6 août 1778, avec une députation officielle, des remontrances calquées sur les anciens modèles. Le roi refusa de les écouter et les remit, sans les lire, à la députation, n'y répondant personnellement que par quelques brèves paroles. Il ne tarda guère, cependant, à renforcer ses paroles de lettres patentes, évidemment confectionnées par le garde des sceaux. D'Harcourt revint, le 3 septembre, afin de les faire transcrire d'autorité sur les registres parlementaires. Pendant la nuit, qui n'eut rien de semblable à la nuit du 4 août 1789, tous les membres de la Compagnie, encouragés par la faiblesse traditionnelle du pouvoir, résignèrent leurs offices. Le mot d'ordre avait été donné. A vrai dire, d'ailleurs, ils ne résignaient rien du tout, mais mettaient simplement Sa Majesté dans l'alternative d'accepter leur démission collective ou « de leur rendre sa confiance ».

A leur grande surprise, le roi accepta les démissions que Montholon et quatre présidents à mortier avaient pris la peine de lui apporter. Cet incident, tout à fait imprévu, changea les « courages », comme disait Corneille. Subitement, le Parlement se ravisa. Toute réflexion faite, il jugea plus sage de rester en fonctions, et il y resta. L'exercice du pouvoir avait, en peu de temps, mûri et transformé Miromesnil.

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