‹ La normandie sous la monarchie absolueChapitre 3 sur 29 · DEUXIEME CAUSERIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME CAUSERIE

Causes de mécontentement en Normandie. — La peste et ses horreurs. — Désastres agricoles. — Industrie et commerce. — Doléances réitérées des Etats. — Exagération de ces doléances. — Où est la vérité. — Impôts nouveaux. — Le régiment de Normandie. — La noblesse normande appelée à la guerre de Trente ans. — Le Parlement exploite les souffrances publiques. — Lutte contre les intendants. — Nouveau voyage de Louis XIII à Rouen. — Etats provinciaux de 1638.

Ainsi, ni la haute aristocratie avec Longueville, ni les huguenots avec Montch rétien, n'avaient réussi à ébranler sérieusement le pouvoir royal dans notre province. Ce pouvoir sortait victorieux de la double lutte engagée chez nous à titre de simple prélude, car Montmorency ne périt sur l'échafaud qu'en 1632 et la Rochelle ne succomba définitivement qu'en 1628. Ce n'est pas à dire pour cela que les semences de désordre eussent déjà été stérilisées sur les bords de la basse Seine et de l'Orne. 11 y couvait, au contraire, d'une façon permanente, bien des raisons, très diverses et très complexes, de sourd mécontentement, dont la royauté réussit à se débarrasser avant la Fronde. En Normandie, il ne s'agissait pas, comme à Paris, d'un enchevêtrement de querelles entre grands personnages, querelles où les princesses elles-mêmes avaient parfois le tort de faire partir les canons, et les princes le tort,

beaucoup plus grave, d'appeler, sans rougir, l'étranger à leur aide. L'explosion des colères jaillit, en quelque sorte, des profondeurs du sol, et aboutit à une véritable jacquerie. Avant d'en retracer en partie les horreurs, il convient d'en rechercher les causes, et ces causes peuvent, en définitive, se ramener à une seule: l'excès môme des souffrances du peuple.

La première, et la plus ancienne peut-être des calamités publiques, c'était ce que l'on appelait alors d'un mot aussi épouvantable que vague, « la peste », c'est-à-dire l'ensemble de toutes les maladies infectieuses que pouvait produire une méconnaissance absolue des lois de l'hygiène. Le tableau des villes pestiférées, à cette époque, est lamentable, une terreur superstitieuse venant encore s'ajouter aux tristesses naturelles de la situation. Dans les campagnes, un drapeau noir, arboré au clocher de l'église, transmettaitde loin aux étrangers l'injonctionde s'éloigner. Dans les cités, l'accumulation des malades et surtout des cadavres produisait d'indescriptibles scènes. Les maisons, toutes dépourvues de « cloaque », demeuraient autant de foyers de contamination permanente. Certaines rues et ruelles, à Rouen, notamment, passaient pour charrier la mort entre leurs hautes murailles. La rue Saint-Lô, la rue aux Juifs, la rue Massacre, le prieuré môme de Saint-Antoine, jouissaient à cet égard de la réputation la plus sinistre. On avait imaginé certains emplois temporaires, afin de tâcher de conjurer le fléau ou de l'atténuer. Les « marqueurs », en robe bleue, avaient pour devoir d'apposer un signe distinctif, généralement une croix blanche tracée à la craie, sur les maisons suspectes, dans lesquelles on enfermait les pestiférés sous un solide cadenas. Aux « éventeurs » revenait le soin d'entretenir de grands feux de brai, ou tout au moins de matières grasses, auxquels on attribuait la propriété de désinfecter et d'assainir l'atmosphère. Mais hélas! tous ces malheureux, en raison

de leurs rapports forcés avec les mourants, servaient aussi de véhicule à la contagion. D'autres, les « sacards » (de l'espagnol sacar, retirer) se faisaient une spécialité de dépouiller les morts qu'ils devaient enterrer. De plus, bien loin d'être purifiés ou brûlés, conformément aux ordres donnés, les vêtements et les objets souillés étaient revendus, à vil prix, par ces misérables et infectaient, soit de nouvelles personnes, soit de nouveaux logis.

Les classes aisées ne se montraient pas toujours à la hauteur de la situation, et donnaient trop souvent le signal de la peur. Le dévouement des Capucins et des ce Frères de la mort » était au-dessus de tout éloge. On n'en fut pas moins obligé de faire venir des éventeurs de Carcassonne. Les Parlementaires, ne cherchant que rarement à passer pour des modèles en fait de courage civil, appliquaient leur prévoyance plutôt à se préserver eux-mêmes de l'épidémie qu'à agir en grand pour l'éteindre dans ses sources vives. Lorsqu'ils avaient à juger au criminel un violateur de leurs arrêts, ils le faisaient amener sous les fenêtres de la Grand'Chambre et du haut de ces fenêtres, ils fulminaient leur sentence, immédiatement exécutée. Au reste, avocats et procureurs refusaient de prendre le chemin du palais, enserré au fond d'un cercle de pestilence. Pour plus de sûreté, MM. du Parlement, non contents de multiplier leurs plaintes auprès des échevins, menacèrent en 1619 de solliciter leur translation en corps dans une autre cité, comme cela avait eu lieu pour leurs collègues d'Aix et de Toulouse. Pourtant un progrès fut obtenu , grâce en partie à leurs vives instances. On cessa d'entasser les (( inficiés », comme on disait alors, à l'Hôtel-Dieu, placé tout près de Notre-Dame. Un nouvel asile hospitalier, dit le a lieu de santé », s'éleva, pour les recevoir, à l'ouest de la ville, et à peu de distance de ses portes. Quoique le vent dominant soufflât de ce côté-là, il y avait toujours pour la population le bénéfice d'un certain isolement.

Mais ce n'était pas uniquement à Rouen que sévissait le mal, et avec une fureur telle qu'à plus d'une reprise les Etats provinciaux ne purent y siéger. A Aumale, depuis le mois de mars 1633 jusqu'à Pâques 1634, la population fut décimée. A Eu, en 1636, une épidémie terrible fit en trois mois quinze cents victimes. On promit, si le lléau cessait, de consacrer et de promener tous les ans par les rues une statue en argent de la sainte Vierge tenant l'enfant Jésus dans ses bras. On l'y promène encore de nos jours. Dix années auparavant, à Dieppe, avec les grandes chaleurs de l'été, la mortalité atteignit un chiffre énorme. « MM. de la Ville firent construire quinze loges avec des planches dans la prairie appelée le « Champ du pardon », pour mettre à part les malades. En outre, ils appelèrent de Rouen des « éventeurs » à raison de soixante livres par mois, somme exorbitante pour l'époque. Finalement, protestants et catholiques invoquèrent à l'envi l'intervention céleste, les uns, à l'aide de jeûnes, les autres, au moyen de processions. On s'engagea à offrir un navire d'argent à Notre-Dame de Liesse, dans le cas où le mal cesserait. Cette fois encore, il disparut, et quelques-uns des magistrats municipaux portèrent en effet à Notre-Dame de Liesse « une grande et belle barge d'argent». Au lieu de soupçonner la colère divine, il eût peut-être été plus simple de s'en prendre à l'état de la science médicale et à l'imprévoyance publique. En 1640, dans les environs de Jumièges, douze cents personnes moururent, moines compris. En septembre 1626, la même épidémie empêcha l'Université de Caen de rouvrir ses écoles. Elle avait chassé de Cherbourg, vers 1620, une bonne partie de ses habitants. A Tinchebray, tout à l'extrémité de la province, la peste vint de Caen par Condé, et, comme le cimetière ne suffisait plus, on se vit dans la nécessité d'enterrer çà et là. Du reste, ce n'était pas seulement en Normandie que la peste enrichissait si libéralement l'Achéron. L'Angleterre,

comme les Provinces-Unies, n'était pas plus épargnée que la France. Or, un contemporain, Pontis, prétend, en exagérant sans doute, qu'en 1628 elle exerça ses ravages dans les deux tiers du royaume. Dès 1620, les Etats de Normandie parlaient déjà pour leur compte d'un million de victimes, en chiffres ronds et surtout très arrondis.

Le ciel ne frappait pas seulement la vie des hommes. Les biens de la terre se trouvaient simultanément compromis par ses rigueurs impitoyables. La grêle et les inondations, jointes à l'inopportunité des variations atmosphériques, produisaient trop souvent une stérilité prolongée et d'autant plus désolante que la contrée se montrait plus féconde d'ordinaire. Les libres chasses des seigneurs à travers les céréales faisaient aussi le désespoir des agriculteurs. Les Etats, en 1626, se plaignirent de la famine comme d'un malheur endémique, qui durait depuis trois ou quatre ans. A la parcimonie capricieuse de la nature venait s'ajouter l'exportation des blés, flétrie par les intéressés sous le nom d' « énarrhements )).' Il existait bien des arrêts du Parlement prescrivant de diriger exclusivement sur Rouen les blés vendus aux marchés de Caudebec, de Duclair, d'Elbeuf et des Andelys. La capitale de la province accaparait ainsi sa nourriture aux dépens des autres. Mais cette sorte de captage alimentaire, assez égoïste, ne procurait que des résultats fort incomplets. Les cultivateurs du pays de Caux, notamment, voituraient en cachette les produits de leurs champs vers Jumièges, en un lieu dit le (( gouffre », et les y confiaient à des barques, qui emportaient tout jusqu'à la mer. La spéculation, cette lèpre du commerce, s'était aussi, hélas! mise de la partie. A Caen même, au printemps de 1630, des magistrats du présidial ne rougissaient pas d'accroître leur fortune privée en participant à ces fructueuses expéditions. En vain deux bourgeois, commissionnés par la ville de Rouen, faisaient en son nom le guet à Quillebeuf. Les magistrats

condamnèrent eux-mêmes sans appel comme mutins ceux qui avaient voulu s'opposer à leurs transports illicites, et prétendirent les faire fouetter sur la place publique. Alors, l'indignation populaire ne se contint plus et dégénéra en violences. Le présidial fit aussitôt descendre du château des défenseurs bien armés, et le dernier mot lui resta pour le moment. M. de Matignon et les commissaires du Parlement intervinrent, mais, par malheur, ce ne fut que pour donner le déplorable spectacle d'un nouveau conflit de compétence. Les lieutenants civil et criminel du bailliage se virent pourtant frappés d'interdiction, et on informa contre les autres coupables. A Saint-Valéry, à Dieppe, à Caudebec, à Honfleur, de pareils tumultes se reproduisirent au sujet de faits analogues. Dans Rouen, d'où le duc de Longueville prétendait envoyer des blés normands en Anjou et en Guyenne, régions moins favorisées encore, le Parlement fit bonne garde, ne se souciant pas de mourir de faim.

Une troisième cause d'appauvrissement général pesait principalement sur le travail manuel et sur l'industrie. J'entends parler de la concurrence étrangère, surtout de celle de deux nations peu aimées et très voisines, la Hollande et l'Angleterre. Quantité d'étrangers, déjà à cette époque, en vue d'exercer plus commodément leur commerce sur notre territoire, sollicitaient et obtenaient des lettres de « naturalité ». Puis, « après avoir amassé grandes richesses et mis pardevers eux les biens de la province, qu'ils font secrètement emporter, ils se retirent en leur pays, privant Sa Majesté de leur personne et de leurs facultés ». Ce n'eût été rien encore, si les intrus s'en fussent tenus à ce stratagème licite et si leurs vrais compatriotes n'eussent commis impunément et indéfiniment des fraudes éhontées. Il ne leur suffisait pas que nos nationaux, au mépris des traités les plus clairs, se trouvassent en fait hors d'état de vendre chez eux toute denrée de pro-

venance française. Il ne leur suffisait pas encore que leurs pirates, ainsi que ceux de Dunkerque, se permissent, en pleine paix, de courir sus à toutes les barques normandes qui s'aventuraient au large, et y exerçassent un pillage en règle ; il ne leur suffisait pas finalement d'apporter dans le royaume « toutes les marchandises permises par les concordats et contenues dans le tarif » ; en outre, ils y « apportaient un grand nombre de marchandises déguisées à dessein et pour frauder les droits ». En 1620, les députés de la province signalèrent l'introduction quotidienne par les étrangers « de draperies falsifiées et contrefaites à celles de cette province, sous ombre qu'ils sont exempts de Visitation ». Les étoffes, dites « créseaux » payaient une taxe à l'entrée. Les Anglais les remplacèrent par des « sargettes ». Ils n'avaient changé que l'appellation. A l'aide du même procédé, ils inondèrent nos foires d'habits tout faits, de souliers complètement achevés, de chandelles poussées à leur dernier point de perfection, etc. . . Les Hollandais, eux, de connivence avec les Barbaresques, écumaient la Manche aux dépens de notre marine marchande. Et, malgré tous ces méfaits, des armateurs, fermiers eux-mêmes des gabelles, à l'exemple de beaucoup d'autres, préféraient parfois engager des marins anglais ou hollandais pour leurs propres transports. La population indigène ne se plaignait guère moins des Espagnols et des Portugais, voire des Juifs, qui, après fortune faite, s'en retournaient à Rotterdam, à Amsterdam ou à Hambourg. La jalousie et la nationalité se réunissaient pour entretenir contre ces oiseaux de passage une haine intense. Ne détournaient-ils pas de son cours naturel, et par des voies malhonnêtes, une partie notable de la richesse publique? Aussi vit-on, en juillet 1632, un grand « grabuge » dans Rouen, à propos de draps anglais. Un navire qui en apportait, fut pris comme à l'abordage par un millier d'artisans de Darnétal. Ils déchirèrent les draps, puis

en jetèrent les débris dans le fleuve. Deux ans plus tard, nouvel (( ouragan des reîtres d'Allemagne », c'est-à-dire des ouvriers établis sur le mont Thuringe. A les en croire, les Anglais « ruynayent lez'ouvriez en vendant l'ouvrage toutte fette », car « ysques o charetiers trouvayent bouts nœufs o vieux souliers ». Mais le Parlement, à qui s'adressait particulièrement la manifestation, fit cette fois avancer à temps la Cinquantaine.

De ces épreuves sanitaires, agricoles ou économiques il était résulté une misère générale, qu'on ne saurait méconnaître. Si l'on parcourt les cahiers des Etats de Normandie, on recule presque épouvanté devant tant de sombres peintures. Presque chaque année, on y voit surgir, comme un spectre, le type du fameux paysan de la Bruyère, réduit à se nourrir d'herbes, ou, ce qui dénoterait déjà un faible progrès, « à vivre caninement ». Dès 1618, le pauvre peuple de Normandie, d'après ses députés, « avait été contraint de vendre tout ce qu'il avait pour subvenir à sa nourriture et combattre la faim ». Deux ans plus tard, « les maux lui succèdent comme les ondes l'une sur l'autre, qui le menacent d'une submersion et naufrage évident ». Sa Majesté, en 1623, est suppliée d'avoir pitié de son peuple, si elle veut régner plutôt sur (( des vivants que sur des morts, ou de pauvres languissants et voisins de la mort ». Les comparaisons les plus funèbres se poursuivaient à la réunion suivante. Le tiersétat ressemblait à un « paralytique réduit à une langueur dont la fin était la mort ». Sa vieillesse « retombait en syncope par les cruelles saignées qu'on lui baille ». En janvier 1625, « il ne lui restait rien que la mémoire d'avoir eu ». Au bout de quelques années, le ton devenait plus amer, presque sarcastique. « Les gémissements derniers », disaient les Etats de 1631, « vainement poussés en l'air, retournent entiers à leurs oreilles sans satisfaction d'aucun allègrement. »

Mais c'est surtout en 1634 que s'assombrit la description de la détresse publique, et que les conclusions prennent une netteté inquiétante. « Nous frémissons d'horreur à l'objet (sic) des misères du pauvre paysan. Nous en avons vu quelques-uns, les années précédentes, se précipiter à la mort par désespoir des charges qu'ils ne pouvaient porter, les autres, que la patience retenait plutôt en la vie que le plaisir ou les moyens de la conserver, couplés au joug de la charrue, comme les bêtes de harnais, labourer la terre, paître l'herbe et vivre de racines, que cet élément semblait avoir honte de leur dénier. .. plusieurs réfugiés aux pays étrangers ou provinces voisines pour se soustraire à leurs impôts... Pour cela néanmoins nos tailles n'ont point diminué, mais accru jusques au point d'avoir tiré la chemise qui restait à couvrir la nudité du corps, et empêché les femmes, en plusieurs lieux, par la confusion de leur propre vergogne, de se trouver aux églises et parmi les chrétiens. De sorte que ce pauvre corps, épuisé de toute sa substance, la peau collée dessus les os et couvert seulement de sa honte, n'attend que la miséricorde de Votre Majesté, sachant qu'elle est l'image de ce grand Dieu, qui. d'un souffle de sa bouche, ranima les carcasses et revêtit de chairs et de nerfs les schelettes prêts de se réduire en poussière et qu'il n'aura pas plutôt effectivement senti la diminution du quart de ses charges. . . qu'il reprendra nouvelles forces. »

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que cette éloquence parlementaire a, ici, un peu trop usé de la figure de rhétorique appelée hyperbole.

Les œufs et le laitage étaient à cette époque à la portée des bourses les plus modestes. La douzaine de fromages dits « angelots » coûtait cinq sols. Le long de nos plages, les « frutll di mare », comme disent les Napolitains, et même les « monstres marins » qui sont l'ornement des tables riches, étaient à la disposition de qui voulait les

prendre. « Combien de crustacées », écrivait un maire de Dieppe en 1777, « de testacées (sic), de coquillages de tontes espèces servent de nourriture au peuple qui habite nos côtes maritimes, et lui tiennent quelquefois lieu de tout autre aliment. » Nos chênes produisaient des glands, les glands nourrissaient des porcs, et les porcs se transformaient en lard, antique mets populaire. Les lapins ne manquaient pas dans nos bois, ni les braconniers pour s'en emparer. Les délits ou crimes de chasse, si nombreux, et si sévèrement punis, prouvent suffisamment que tout le gibier n'était pas consommé par le seigneur. Les vignobles, sous Louis XIII, abondaient en Normandie. Parfois, « faute de fûts, les pommes restèrent en dommages ». On cita longtemps 1631 comme une de ces années de fécondité extraordinaire en fruits à brasser. A considérer les choses de près, la ligure de rhétorique, qui représente nos ancêtres rampant à terre pour « paître l'herbe », nous paraît avoir en histoire une valeur analogue à la métaphore classique qui montre les riches « s'engraissant de la sueur du peuple ». Il existe d'ailleurs plus d'un document officiel, plus d'un fait indiscutable, d'où ressort l'exagération de style de ces doléances. Les cahiers des Etats de Normandie eux-mêmes se contredisent. Nous venons de voir, d'après eux, les habitants des campagnes se dépouillant de tout ce qu'ils possédaient « pour combattre la faim », et ne conservant ce que la mémoire d'avoir eu ». Cependant, de l'aveu des mêmes cahiers, « les terres vaines et vagues que l'Etat (( fieffait à perpétuité » trouvaient facilement des acquéreurs, et (( un nombre infini de paysans les détenait ». La pénurie n'était donc pas aussi grande qu'on l'affirmait ailleurs. Il est aussi parlé de « ceux qui vivent doucement en la censive du domaine ». A Rouen, dès 1520, on comptait jusqu'à deux cent trente-huit bouchers, ce qui semblerait prouver que les populations des villes trouvaient moyen de s'acheter de la viande. Comment d'ailleurs concilier

cette peinture de nombreux paysans mourant de faim, avec les fêtes et les festins dispendieux dont une foule d'anniversaires ramenait le prétexte? Quand, chaque année, sans y manquer, le 5 janvier, le « carillon » des clochers de Rouen « excitait les chrétiens à avoir de la joie le jour suivant » ; quand, le lendemain, les officiers de la cité réunis « tiraient le gâteau » devant leurs administrés, qui, au son du tambour, venaient apporter au « roi de la fève » un superbe bouquet; quand, le surlendemain, ledit souverain rendait à ses collègues et amis un plus somptueux banquet à la maison commune, peut-on supposer que, dans les champs des environs, les simples « manants » étaient réduits à « paître l'herbe » ? Qu'on ouvre le poème d'Hercule Grisel, le peintre si fidèle des mœurs locales à cette époque, ou encore les premières comédies de Pierre Corneille, qui ont aussi un intérêt moral et historique, et il faudra reconnaître que les députés de la province donnaient des couleurs un peu trop vives aux maux dont elle souffrait. De quelle manière d'ailleurs expliquer l'extrême fécondité des familles à cette époque et tant de cas de longévité exceptionnelle, s'il avait fallu peiner à ce point pour vivre si misérablement ?

Un contemporain, l'historien de la Normandie jusqu'à Philippe-Auguste, l'excellent curé de Menneval, Gabriel Dumoulin, qui était à même de voir des pauvres autour de son presbytère, mais qui ne laisse percer aucun sentiment d'amertume affectée, nous fournit, ce semble, le moyen de tout concilier. On croirait, en le lisant, tout d'abord au moins, que la Normandie est une sorte d'Eden rustique, planté de simples pommiers, mais où, en dépit du péché originel, l'homme a repris la tradition du vrai bonheur. « Je crois fermement », écrit-il dans sa préface en 1631, « que depuis quarante ans, (bien que, ces dernières années, la peste ave montré sa cruauté dans quelques places), la Normandie a élevé et nourri encore de

présent plus de peuple que six des meilleurs royaumes d'Espagne, ou bien des plus grandes provinces de France. » Et, un peu plus loin, à propos du duc de Longueville, il ne craint pas d'ajouter : « Les Normands le chérissent, y étant obligés par le soin qu'il a apporté à empêcher que les soldats qui s'y levaient, pour le service de Sa Majesté et par son commandement, ne ruinassent tous les villages. » Un troisième passage est plus explicite encore, et, sans nier le moins du monde la souffrance publique, la ramène du moins à des proportions vraisemblables. « Les Normands font ordinairement des festins, et y invitant tous leurs parents et amis, font grande chère. Il est bien vrai que la misère du temps et les grands subsides dont le peuple est chargé en rabattent maintenant beaucoup du passé. Sans cela on dirait... que l'abondance marcherait partout à l'envi et que le profit, avec la beauté des contrées, ferait regorger le pays de peuples et de biens. Mais, si Henri le Grand, qui voyait la paix assurée dans ses Etats, y levait, pour l'entretien de son particulier, l'an 1609, outre les gabelles, quatrièmes des vins et boires, impositions et autres, et ce, seulement pour la taille de la Généralité de R.ouen, un million septante-deux mille livres, et, pour les gages des officiers, onze mille livres, et, de celle de Caen, six cent trente-huit mille deux cent quatre-vingts livres, et, pour les gages des officiers, neuf mille sept cent vingt livres, combien en a-t-on levé davantage, sans mettre en nombre les décimes de beaucoup augmentés, depuis que notre bon roi, monté au trône, a vu ses finances épuisées, débellé les hérétiques et, contre les ennemis de sa Couronne et de ses alliés, employé ses armes et son bien ! Cela se peut moins dire que penser. Mais toutefois sommes-nous bien heureux que ce n'est. pas pour amasser des trésors qu'il fait tant de levées de deniers et crée de nouveaux offices, mais seulement pour nous acquérir la paix et nous faire vivre heureux à l'ombre de ses lauriers et

de ses palmes ». Cet optimisme naïf n'est-il pas aussi près de la vérité que les lamentations des trois Ordres de la province?

Dumoulin, en fait, avait mis le doigt sur le point sensible des misères publiques. Ce n'était pas sans de grands efforts, et, par conséquent, sans de grandes dépenses, que Richelieu, dont le gouvernement avait commencé, pouvait réussir à mettre fin à l'anarchie politique du pays, tout en exerçant par de modestes préludes notre armée, enfin vraiment nationale, aux vastes entreprises de la politique européenne. De toute nécessité, il avait fallu, en Normandie comme dans tout le reste de la France, augmenter les impôts et surtout les multiplier. Dès 1623, les Etats énuméraient avec force gémissements les charges de création récente. Le taillon, superposé jadis à la taille, fut doublé en 1628, sous le couvert, il est vrai, d'un dégrèvement apparent. Cette méthode est ancienne, on le voit. La noblesse elle-même était touchée par les « relèvements » de droits. Non seulement elle n'échappait pas aux vexations de la gabelle, mais elle en essuyait bien d'autres, d'une nature toute spéciale. On n'épargna plus ceux qui détenaient des sergenteries héréditaires. La taille, désormais, fut exigée pour toutes les terres prises à ferme par eux, et la dispense ne porta plus que sur la terre seigneuriale couverte par la présence effective ». En outre, les droits de franc-fief et de nouvel-acquêt furent payés, non plus tous les quarante ans, mais tous les douze ans. Lui-même, le clergé se vit englobé dans la loi commune et dans le courant de fiscalité qui envahissait le royaume. « Il est vrai cependant », faisait remarquer justement VAlmanach de Machuel, « qu'un terrain qui ne doit qu'un denier vaut aujourd'hui plus de cinq sols six deniers de revenu annuel ». Mais le contribuable ne voulait pas tenir compte de cet énorme écart créé par le développement continu de la richesse publique.

L'impôt sur les papiers et les cuirs ne tarda guère à porter les esprits aux pires suggestions. Il y eut dans Rouen, en 163i, une sédition violente à propos de ce surcroît de charges. Le Tonnelier de Conti, maître des requêtes, fut envoyé de Paris pour réprimer cette émeute, que dirigeait le savetier Naudin. Richelieu se défiait en effet de l'indulgence du Parlement, à qui il venait de retrancher un quart de ses gages. Il avait aussi récemment déjoué une de ses vieilles fraudes, consistant à vendre en détail le vin de ses récoites, sans payer la taxe des caharetiers. Gonti s'arrêta au Pont-de-1' Arche pour y terminer les procédures préparatoires, faisant venir de Rouen les témoins et les pièces nécessaires. Après quoi, emmenant les juges du bailliage, il se transporta dans la ville menacée, et y mit en fonctions, dans la « salle des Grands jours », une commission spéciale, qui jugea les coupahles. Le 26 janvier 1635, ce tribunal extraordinaire « condamna Jean le Maître à être pendu et étranglé, Naudin le Maître, le Rat, Hélot et Féret aux galères. Mais le roi, a ayant cependant été informé de leur repentance », raconte la Gazette, « et Sa Majesté, faisant marcher sa miséricorde du même pied que sa justice, comme le premier passait dans une charrette devant l'église Notre-Dame avec un placard devant et derrière, où était ce mot : Séditieux, le sieur de Saint-Martin, exempt des gardes du corps de Sa Majesté, assisté du sieur de Montigny, capitaine des gardes du sieur de Longueville, et du sieur Charpentier, lieutenant du grand-prévost de l'Hôtel, faisant arrêter la charrette et criant : grâce, rendit la vie et l'honneur à ces pauvres criminels, par l'abolition qu'il leur apporta, dont toute cette ville fut en grande joye ».

A ce surcroît d'impôts, qui ne causaient de tort qu'aux escarcelles, il avait bien fallu ajouter encore le plus lourd de tous, l'impôt du sang, qui, d'ailleurs, ne retombait guère que sur la noblesse. Nous ne mentionnerons ici que

pour mémoire le régiment régulier, le 5e du royaume, qui, depuis 1618, portait le nom de notre province, et qui, en 1634, sous les ordres de l'héroïque Manicamp, son chef, se couvrait de gloire en Alsace. En réalité, ce corps d'élite n'avait emprunté à la Normandie que son appellation. Celui, qui, à titre temporaire, l'avait précédé en 1597, ne lui avait dû qu'une simple allocation. La noblesse normande, dans le courant de mai 1635, comme celle, au reste, du royaume entier, se vit convoquer, arrière-ban compris, pour payer de sa personne. Au début de juillet, « le duc de Longueville, ayant fait savoir au sieur de la Meilleraye, lieutenant pour le roi en Normandie, au comte de Croissy et au marquis de Nonant, l'ordre qu'il avait du roi de lui amener la noblesse de Normandie, ils se rendirent le dit jour 4 de ce mois, à huit heures du matin, sur les bruyères d'Evreux,en trois brigades : la lere, de deux cent vingt maîtres; la 2e, de deux cent cinquante ; et la 3e, de cent vingt. » De là le duc se transporta à Gisors, où il avait également donné rendez-vousauban età l'arrièreban de la région. Quelques jours plus tard, le 11, un grand nombre de badauds sortait de Paris « pour voir le bel ordre et équipage de seize cents maîtres, faisant quatre mille chevaux, qui est une partie de la noblesse de Normandie, conduite par le duc de Longueville vers Châlons, où le duc de Montbazon est arrivé dès la semaine passée à la tête de quatre cents gentilshommes de son gouvernement de l'Ile-de-France ». C'était à Lunéville que le gouverneur devait rejoindre le maréchal de la Force, et amener ses huit mille combattants. Le 15 septembre, à Paris, « le bailli du Cotentin assembla dans l'île du Palais huit cents gentilshommes faisant partie du ban et arrière-ban de Normandie, qui partirent le même jour pour Châlons ». Le souverain ne tarda pas à passer en revue ces troupes, ainsi que celles du Vexin, à Saint-Dizier, dont le siège fut confié en octobre au duc de Longueville et à son petit corps d'armée.

Malgré tout, l'appel fait à l'ensemble de l'aristocratie française resta assez peu fructueux cette année. On craignait surtout d'être amené à franchir le Rhin, à se perdre dans des pays barbares. Evidemment, depuis Henri IV, les épées s'étaient passablement rouillées dans le fourreau.

Le comte de Soissons, l'année suivante, dès qu'il vit Gorbie surprise et enlevée dans son propre gouvernement par les Espagnols, n'eut rien de plus pressé que d'appeler à son aide son voisin le duc de Longueville, avec toute la phalange armée dont il disposait en Normandie. Le danger conjuré, ces renforts furent envoyés aux frontières. Il y a lieu de supposer qu'ils se composaient plutôt de simples milices que de l'élite, par droit de naissance, de la province, car le départ donna lieu à certains désordres. Il s'opéra cependant, et dans de bonnes conditions. « La milice de Normandie », relate la Gazette en octobre, « en fort bon état, à laquelle le duc de Longueville a fait passer l'Oise dès le 15 du courant, va grossir l'armée du cardinal de la Valette dans la Franche-Comté ». Nous voyons pourtant, en avril 1637, à l'attaque de Saint- Amour, qui fut enlevé par le duc de Longueville en trois journées, « trois cents maîtres des troupes de Normandie ». Une partie au moins des troupes locales devait avoir été versée dans un certain régiment de Caen, dont, en octobre 1637, il est fait mention devant Bleterans, puis, en juin 1638, devant Cassel, en Flandre. Ce prétendu régiment paraît n'avoir été qu'une formation provisoire. D'un bout à l'autre des campagnes de Longueville contre le duc de Lorraine, ce fut le régiment de Normandie qui se distingua, beaucoup plus que les chevaliers ou les miliciens exhumés de la province. Le beau temps des troupes irrégulières était bien définitivement passé.

Cette participation involontaire à la guerre européenne, d'où devait se dégager notre véritable unité nationale, avait coûté à nos paysans, en fait d'argent, des sacrifices

considérables, qui laissèrent parmi eux de longs ressentiments. « Il n'y avait point de paroisse », d'après le cahier des Etats, « qui n'eût été forcée à lever, vêtir et armer trois ou quatre soldats dont l'équipage a monté jusqu'à cent livres au moins ». Le total était évalué à quatre cent cinquante mille livres. Rouen, pour ses trois régiments, avait dépensé cinquante mille livres ; et Caen, pour le sien, trente mille. Par surcroît, Rouen avait payé trois mille livres pour sa fourniture de poudre et salpêtre, et les autres, à proportion. A ces déboursés s'ajoutèrent les frais de transport des canons et des munitions de guerre, lorsque la Picardie fut envahie par les Espagnols. Et puis, était survenu « le crêve-cœur d'avoir armé quelques troupes qui n'avaient quasi tiré l'épée que contre ceux qui la leur avaient mise en mains ». Telle compagnie de chevaulégers passa « des mois à vivre à discrétion, battre ses hôtes, piller, ravager, rançonner le pays, meurtrir impunément, au vu de la justice, les magistrats présents... sans avoir quasiment vu ni su où était l'ennemi que par la lecture des gazettes ». Bien mieux, dans le Cotentin, un sieur de Saint-Martin, après avoir opéré la collecte « des deniers levés par le ban et l'arrière-ban », en remplacement du service personnel, en avait porté le produit à 1' « Epargne royale », au lieu de le laisser à la disposition des autorités locales. Que ces plaintes fussent ou non fondées, la gloire de maintenir à distance les Espagnols était loin de suffire à l'apaisement des esprits en Normandie.

Ces manifestations de mécontentement général devaient, par malheur, trouver de plus en plus dans le Parlement je ne sais quelle sorte de protection. Le premier Corps judiciaire de la province avait sa raison particulière, presque de principe, pour se jeter sinon dans le parti de la sédition, du moins dans celui de l'opposition. Depuis quelque temps, il cachait mal son dépit de voir la puissance royale s'exercer momentanément, mais d'une façon très

caractéristique, au moyen de commissaires délégués, qu'on avait commencé à qualifier d'intendants et qui allaient bientôt s'établir à poste fixe. Il semblait au Parlement qu'ils empiétassent sur ses attributions traditionnelles. En fait, ils n'empiétaient que sur ce que les Parlementaires avaient usurpé. Le rôle très utile de ces délégués était de remettre un peu d'ordre dans l'administration. Dès le mois de juillet 1617, un maître des requêtes envoyé de Paris, Morant du Mesnil Garnier, avait été décrété de prise de corps par le Parlement de Normandie. Il avait voulu luimême faire arrêter au nom du roi un huissier expédié de Rouen à Caen, afin de l'empêcher de vaquer à ses fonctions. A leur tour, les maîtres des requêtes se réunirent à Paris, et lancèrent un mandat d'arrêt contre le premier président, quatre conseillers et un avocat général. Il fallut que te Conseil intervînt pour mettre fin à cette anarchie naissante, en renvoyant les deux parties dos à dos. Le Parlement ne regarda pas la satisfaction comme suffisante. Il ne céda qu'après avoir obtenu du Chancelier que la soumission de la Chambre des requêtes précéderait la sienne. Le même antagonisme éclata encore plus d'une fois, notamment en 1632, à propos d'un autre intendant de passage, M. ïurgot de Saint-Clair, dont les pouvoirs cependant ne comportaient aucun doute. Le crime de cet agent extraordinaire consistait à avoir fait usage de ses archers afin de délivrer un sieur de Sannoy, que des ennemis personnels assiégeaient dans son propre château. Mais M. Turgot s'était abstenu de montrer au préalable sa commission au Parlement. Celui-ci le somma de comparaître à sa barre, et fulmina un arrêt défendant de lui obéir. L'intendant, qui se sentait soutenu, répliqua de sa meilleure encre, accusant les magistrats de troubler le service du roi et d'encourager les factieux. Le Parlement riposta par une nouvelle prise de corps, et, du même coup, prétendit mettre aussi la main sur l'archer signataire du

factura remis aux « gens du roi ». Bien entendu, Turgot ne comparut en aucune façon. Seulement, lorsque les Etats de la province se réunirent, et qu'il voulut y prendre séance, conformément à ses ordres, il se heurta à une résistance invincible de la part des membres du Parlement. Ils intriguèrent avec la dernière opiniâtreté auprès du duc de Longueville, pour que Turgot n'y siégeât pas. Ni le gouverneur ni l'intendant ne fléchirent tout d'abord. Mais, lorsque l'assemblée eût été ouverte, le premier président et les présidents à mortier qui y assistaient, sans beaucoup de droits d'ailleurs, se levèrent et déclarèrent « qu'un député aux Etats contre qui il y avait décret n'y pouvait pas assister ». Aussitôt, ils firent mine de se retirer en même temps qu'un certain nombre de confrères. De guerre lasse, Turgot, du consentement du duc, se résigna à sortir, laissant la place libre aux contempteurs de l'autorité royale. La Gourdes aides, plus peut-être encore que le Parlement lui-même, se montrait hostile, et de toutes les façons, à ces nouveaux fonctionnaires, surtout à leurs attributions financières. Leur double titre d'intendants de justice et de finances menaçait en effet de singuliers conflits pour l'avenir la juridiction propre de cette Cour. Elle se rendait bien compte du coup fatal porté à l'arbitraire de son omnipotence. Sa jalousie et ses rancunes préventives se trouvèrent étrangement accrues, lorsqu'un Bureau des finances eut été créé à Alençon en 1636, et surtout lorsqu'une autre Cour des aides eut été instituée à Caen en juillet 1638. C'était diminuer de moitié au moins son empire. Ajoutez à cela le préjudice matériel causé aux anciens titulaires des offices de finances, comme des offices de judicature, par la multiplication de leurs charges respectives, et l'on comprendra sans peine pourquoi tout ce monde administratif paraissait si peu disposé à soutenir Richelieu dans ses vastes entreprises en Europe et dans ses nécessités fiscales à l'intérieur de la France.

Un nouvel impôt, établi en 1637, sembla au Parlement une occasion toute naturelle de lâcher la bride à ses sentiments mal dissimulés. On venait de demander à la ville de Rouen une contribution de quatre cent mille livres, à lever sur la population tout entière, y compris les exemptés ordinaires, sans préjudice de la création des offices. Une pareille demande, ou réquisition, ne pouvait produire bon effet sur des hommes de loi, qui se préoccupaient infiniment plus de leurs intérêts privés que de nos frontières. Vainement, le premier président, Faulcon de Frainville, objecta, en bon Français, à ceux qui voulaient délibérer toutes Chambres assemblées, « qu'il s'agissait des finances du roi et que ce n'était pas à la Compagnie d'en connaître ». Après un échange de paroles assez vives engagé par de jeunes conseillers, le chef suprême du Parlement fut obligé de consentir à une réunion générale. Au milieu d'une sorte de brouhaha d'indignation un arrêt y fut rendu, le 18 février 1637, portant que « très humbles remontrances seraient faites au roi sur la forme et conséquence de ses lettres de déclaration relatives aux taxes établies sur la ville, et que l'exécution en serait provisoirement sursise ». Le courroux fut grand dans l'entourage de Louis XIII. Immédiatement, on agita la question d'un lit de justice à tenir, en vue d'infliger une leçon salutaire. Des fourriers royaux accoururent à Rouen, marquant à la craie, sans aucun privilège, les portes des membres du Parlement. Quelques détachements français et suisses vinrent en même temps prendre gîte dans les faubourgs. Les parlementaires, fort intimidés, se hâtèrent d'expédier le procureur-général Sallet, afin d'expliquer leur malencontreux arrêt dans le meilleur sens possible. Sallet vit en effet les ministres, à qui il s'efforça de démontrer que ce qui avait été fait l'avait été, non pas par esprit de désobéissance, mais pour le bien même du service de Sa Majesté. Sa dialectique et son éloquence n'empêchèrent

pas le surintendant Bullion de déclarer en termes très nets qu'il fallait absolument en passer par le versement des quatre cent mille livres et l'enregistrement des autres édits. Le procureur-général, à son retour, ne cacha rien à ses commettants. Ils n'avaient point encore perdu le souvenir des sévérités encourues par leurs collègues de Paris et de Dijon. Ils prirent donc le parti d'envoyer une députation au souverain et s'en remirent à elle.

Sur ces entrefaites, au commencement de mars, Louis XIII s'était en effet acheminé vers Rouen « avec quelques forces de pied et de cheval », fort mécontent de ce que MM. du Parlement prétendissent l'empêcher « de recouvrer de l'argent pour entretenir les grandes guerres où il était embarqué », et de ce que MM. de la Ville eussent refusé « de payer l'emprunt ». Il était arrivé à Gisors et allait gagner Dangu, lorsqu'on lui annonça qu'une députation du Parlement, composée de deux présidents et de cinq conseillers avait été trouver Richelieu à Rueil. A Rouen, en effet, « comme il y avait différents partis, tant dans la ville que dans le Parlement, et que plusieurs n'étaient point d'avis de ces divers refus, ceux qui étaient encore dans la bonne grâce du roi avaient été les entremetteurs, tant pour apaiser le roi que pour faire condescendre les autres à obéir à ses commandements ». Les députés furent chargés, en définitive, « de faire les submissions et remontrances nécessaires ». Richelieu n'admit que les « submissions. » Et encore, il ajouta : « Vous ne me portez que des paroles, et le roi veut des effets ». A la fin, il fallut bien céder, mais ce ne fut qu'avec toute la mauvaise grâce possible. Néanmoins, le monarque ne dépassa point Dangu et rentra dans Paris. A sa place, « il envoya M. le Chancelier à Rouen pour passer ses édits, et faire payer à la ville ladite contribution ». Le Chancelier n'était pas seulement accompagné par plusieurs membres du Conseil, dont Talon. Il avait été « précédé

par les gardes française et suisse, et quelques autres régiments, que l'on fit entrer dans la ville et y loger, tant que ledit Chancelier y fut ». Ainsi accrédité par cette escorte, Séguier chargea Talon de ses rapports avec le Parlement. L'hôtel de ville obtint qu'on se contenterait de trois cent mille livres. Les magistrats, eux, bénéficièrent encore d'un plus grand avantage. On leur promit de surseoir à la création de nonante charges de procureurs héréditaires, et de renforcer uniquement leur corporation d'un président à mortier et de quatre conseillers. En revancne, il est vrai, ils promirent que le produit de la vente de ces cinq emplois ne s'élèverait pas à moins de quatre cent mille livres, ce qui était l'essentiel pour le gouvernement. Le 21 mars, le Chancelier était de retour à Paris, « ceux de Rouen ayant entièrement obéi ». Pour plus de sûreté, il y avait laissé « douze ou quinze compagnies de cavalerie ». Il faut avouer que Richelieu était mal compris et peu aidé par la France dans sa grande lutte contre les Habsbourg, qui devait avoir ce résultat si important de compléter l'œuvre de notre unité nationale en nous assurant une ligne de défense à l'est.

Cette première expédition du Chancelier Séguier contre le Parlement de Normandie ne s'acheva point sans laisser derrière elle une certaine désaffection. La froideur s'accrut dès la fin de l'année, lors du décès de la Meilleraye, lieutenant du roi, qui mourut d'apoplexie dans les premiers jours de novembre. On lui donna pour successeur le comte de Guiche, le futur maréchal de Grammont, qui se trouvait en ce moment à l'armée du cardinal de la Valette. Le comte s'empressa de prêter le serment d'usage et de venir prendre possession de son nouveau poste. Il ne devait pas s'y faire aimer, loin de là. Sa nomination valut cependant aux populations du duché une satisfaction d'amour-propre, la convocation des Etats qu'on avait évité de réunir depuis 4634. Cette longue vacance était mise

sur le compte des « occupations que M. le duc de Longueville avait pour le service de Sa Majesté dans ses armées ». Guiche manifesta, paraît-il, le désir de les présider en sous-ordre, aux côtés du duc, « pour son installation ». Le flot des récriminations, contenu depuis quatre années, s'épancha cette fois avec plus de liberté et aussi plus de violence que jamais. A coup sûr, il y avait bien des reproches fondés dans les doléances, bien des abus dans l'administration locale, bien des misères et des souffrances, aggravées par les impôts qui pleuvaient drû comme grêle sur le pays. Rien n'était plus mérité sans doute que l'anathème lancé contre le « tas d'exploitants, qui, comme chenilles écloses dans les brouillards du trouble des affaires, ne faisaient que rogner les restes de la substance du peuple », ou contre les collecteurs de tailles qui, « au lieu d'un sol », en réclamaient « sept », ou bien encore contre les capitaines qui obligeaient les pères « à racheter leurs fils et menaçaient de les enrôler de force, tout en violentant les femmes et en faisant le dégât ». Mais le moyen pour la monarchie de sortir de la guerre de Trente ans sans argent comptant! « Sa Majesté », disait justement la réponse inscrite aux cahiers, « s'assure que, comme ses sujets ont bonne connaissance des immenses dépenses qu'il lui convient faire pour donner un repos assuré à son Etat, ils y contribueront volontiers, attendant qu'elle leur puisse faire ressentir les effets de ses bonnes intentions. » Ces sages et nobles paroles ne suffirent pas à ramener la sympathie effarouchée. Lorsque, l'année suivante, en avril, la grossesse, si longtemps attendue, de la reine, fut annoncée dans Rouen, l'archevêque de Harlay s'empressa, il est vrai, de faire chanter un Te Deum. Mais, à la nouvelle même de la naissance du prince, nouvelle apportée par « le sieur Roger, l'un des ordinaires de la maison du roi et écuyer de Mademoiselle », l'enthousiasme public, si l'on en juge d'après la Gazette, ne semble pas avoir été

aussi vif dans la capitale de la Normandie que dans beaucoup d'autres villes du royaume, entre autres, Reims, Marseille, Riom, Lyon, Dijon. Néanmoins, le sieur Roger se vit reçu tour à tour par le Parlement, la Chambre des Comptes et l'archevêque. Bientôt même eurent lieu des réjouissances publiques. La Gazette nous entretient bien plus en détail des manifestations analogues du Havre, telles que canonnades redoublées et grands feux de joie allumés au milieu de l'allégresse populaire — devant Notre-Dame et sur la place d'armes.

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