TROISIEME CAUSERIE
Les gabelles introduites dans l'Avranchin. — Troubles sanglants en juillet 1639. — L'émeute gagne toute la basse Normandie. — Absence des forces royales. — Matignon impuissant. — Jean-vanuz-pieds. — De Caen, le mouvement s'étend jusqu'à Rouen. — Quatre jours d'émeute . — Siège de la maison du receveur des gabelles. — Le Parlement s'en mêle. — Gassipn entre dans Caen avec des troupes. — Il rejoint à Rouen le Chancelier muni de pleinspouvoirs. — La Commission royale présidée par Séguier s'installe à Rouen en janvier 1640. — Mesures de rigueur. — Suppression temporaire du Parlement. — Séguier rétablit successivement l'ordre à Caen et dans toute la basse Normandie. — Les eaux de Forges. — Mort de Louis XIII.
C'était en 1639 que devait éclater le conflit décisif. Le surintendant des finances, Bullion, ne se contentait pas de soumettre tous les nobles à la production des titres qui, selon eux, les exemptaient de la taille. Il ne se bornait pas non plus à molester les simples bourgeois en établissant sur (( les aisés » des taxes arbitraires. Il avait aussi résolu d'appliquer le régime complet des gabelles dans le Cotentin, pays jusque-là de « franc salé », et, d'autre part, d'imposer le contrôle à tous les teinturiers du royaume. Les édits relatifs à ces deux innovations avaient été rendus, le premier, en janvier 1639, le second en mai. Le Parlement, d'une façon générale et absolue, refusa derechef de se prêter aux besoins financiers de l'Etat. Vainement deux com-
missaires royaux, Paris et Pascal (le père du grand Pascal), menacèrent-ils les récalcitrants de la colère du roi. Le duc de Longueville commandait les armées de Sa Majesté en Allemagne, et le comte de Guiche guerroyait également en Flandre. Ils semblaient bien loin pour être fort à craindre. Le 4 juin, la Cour des Aides, plus courroucée que jamais de l'ordonnance qui venait de confirmer au mois d'avril sa rivale de Gaen, défendit, au moyen d'affiches apposées partout avec la complicité du Parlement, « de faire aucunes levées sans lettres patentes du roi dûment enregistrées». Deux jours après ce scandale, le duc de Mercœur, assisté du conseiller d'Etat Talon, venus tout exprès de Paris, « alla, par le commandement du roi, faire registrer quelques édits en la Chambre des Comptes de Normandie, où ledit sieur Talon et, après lui, le sieur de Grainville, avocat général, ayant remontré avec quel courage les bons Français doivent employer leurs biens pour celui de l'Etat, ils furent le lendemain dans la Cour des Aides en faire la lecture et registrement ». Tous les édits que le greffier avait tirés du « sac de velours noir » se trouvaient désormais en bonne et due forme.
Sur ces entrefaites, la Cour des Aides de Caen avait été mise en fonctions par un commissaire, ou intendant spécial, M. d'Aligre. Mais déjà, d'un bout à l'autre de la basse Normandie, le bruit s'était répandu que la gabelle était instituée dans toutes les élections qui jusque-là en demeuraient affranchies, et, comme corollaire, qu'on supprimait les salines dites de « court-bouillon ». C'était, outre la ruine des ouvriers qui y travaillaient et qui en vivaient, la perspective pour tous d'inquisitions et d'impositions vexatoires. L'effet produit fut tel qu'un gentilhomme bien inspiré et ami de l'ordre, M. de Beaupré, lieutenant-général à Avranches, après avoir réussi à obtenir un sursis des nouveaux officiers fiscaux de Caen, fit en trois jours et une nuit le voyage de Mouzon, où se trouvait alors Louis XIII. Mieux
éclairé sur les périls de la situation, le monarque ne craignit pas de révoquer son édit sur la gabelle. La basse Normandie, par suite, se trouvait délivrée de ce fantôme irritant. Mais le secrétaire de Longueville et la Cour des Aides de Caen mirent une certaine négligence, soit à transmettre, soit à publier l'édit de révocation. Les esprits d'ailleurs étaient tellement prévenus et montés qu'on ne dépensa pas plus de bonne volonté pour comprendre qu'on n'en avait dépensé pour faire comprendre.
Ainsi qu'il arrive souvent en pareil cas, le premier coup de foudre avait déjà frappé à l'improviste un innocent, et c'était ce qui avait motivé le voyage précipité de M. de Beaupré. Le sieur Poupinel, lieutenant-particulier au bailliage de Coutances, venait de recevoir du Parlement de Rouen une commission pour un juge d'Avranches, commission qui n'intéressait qu'un de ses parents. Le 48 juillet, il se mit en route vers cette dernière ville. N'ayant aucun devoir de rigueur à remplir au sujet des gabelles il entra sans la moindre méfiance dans une hôtellerie. Des indiscrets y pénétrèrent hors de sa présence, et aperçurent ses papiers officiels, relatifs à sa famille. Ils n'y regardèrent pas de bien près. Pour eux, aucun doute ne fut plus possible. Cet officier du roi était venu organiser la gabelle. L'avis fut aussitôt communiqué à un sieur de Ponthébert, personnage « d'humeur fort mélancolique », grand rêveur de réformes, et qui passait pour le chef des mécontents de la région. Prévenus sans retard, les saulniers des faubourgs et des environs accoururent en foule. Au bout d'une heure ou d'une heure et demie, ils se portèrent vers l'hôtellerie, vociférant des cris de mort contre le « monopolier ». Poupinel eut l'imprudence ou le courage d'en sortir pour essayer de détromper les émeutiers. « II ne fut pas à trois pas de la porte qu'il se vit outragé de coups de pied, de poing, de pierres et de bâton, et un jeune homme, nommé Follin, lui ayant arraché son épée,
lui en donna à travers le corps. Toujours suivi et battu, il se sauva chez le lieutenant-général, qui empêcha les émeutiers d'entrer, et envoya quérir un prêtre et un chirurgien. Ayant été confessé et pansé, il mourut trois heures après ». M. de Matignon fit dresser procès-verbal, mais, aussi bien que M. de Canisy, retranché dans le château avec une poignée d'hommes, il se sentit impuissant même à faire porter le cadavre de Poupinel au cimetière. Le sang versé avait achevé d'affoler les séditieux. Vers les cinq heures de ' cet après-midi, ils assaillirent un nouveau cavalier à son entrée dans Avranches. Du moins, cette fois, ils avaient affaire à un vrai « sergent » des contrôleurs, nommé Saint-Martin. Saint-Martin avait dans son porte-manteau près de dix mille livres en or. Sa richesse momentanée le sauva. Dévalisé par un de ses collègues, roué de coups de bâton et percé de cinq à six coups d'épée, il eut la présence d'esprit de se laisser tomber dans un ruisseau devant la porte d'une vieille fille de grande piété, MUe de Sainte-Marie. Pendant le pillage de détail, il réussit à pénétrer tout sanglant dans ce logis hospitalier, où ses ennemis ne le retrouvèrent pas, quand ils le réclamèrent. En guise de consolation, les plus zélés allèrent d'une traite au Pont-Gilbert, au bas de la côte, mettre à sac le bureau des cinq grosses fermes. Tant que dura la nuit, des attroupements armés ne cessèrent de traverser la ville et les faubourgs, déchargeant à dessein leurs mousquets sous les fenêtres des officiers royaux, et criant, au milieu des jurons, que, si on verbalisait contre eux, ils s'en vengeraient par des incendies. Une autre bande, composée des saulniers de la pointe de Saint-Léonard, prodigua également, durant la même nuit, les menaces de mort devant « le bureau des quatrièmes du sel ». Le lendemain, un troisième individu, pris encore pour un « monopolier », se vit poursuivi depuis la porte de la ville par des bandes de furieux jusqu'au couvent des Capucins, où il se réfugia. Les émeutiers ne
se laissèrent pas arrêter par la sainteté et les privilèges du lieu. Ils forcèrent l'entrée, rossèrent les religieux et retrouvèrent leur victime cachée dans leur maison. Un quart d'heure lui fut accordé pour se confesser. Après quoi, le malheureux fut traîné hors de son asile, assommé à coups de hâton et de pierres, puis enterré avant d'être mort dans une sablière, où la canaille acheva de le lapider, sous prétexte de le mieux ensevelir. Le marquis de Canisy, toujours bloqué, et s'estimant trop heureux de pouvoir garder la ville au roi, n'osa pas encore se hasarder hors du château.
C'en était fait momentanément de l'autorité royale dans le pays. Après de si beaux exploits, l'insurrection y demeurait maîtresse. Elle consolida sur-le-champ son organisation. Pour chef suprême, elle prit ou affecta de prendre le fameux général « Jean-va-nuz-pieds », dans lequel on a souvent voulu voir un pseudonyme discret de Ponthébert. Il semble cependant, d'après les reproches mêmes de ses affidés, que ce révolutionnaire de bonne maison se serait contenté de rester dans son logis d'Avranches, parmi les « hiboux », c'est-à-dire parmi les bourgeois qui n'osaient plus sortir de jour, « Jean-va-nuz-pieds », sobriquet donné en réalité à un vieux saulnier, n'aurait représenté qu'un personnage symbolique et « chimérique ». Mais ni les gentilshommes ni les prêtres ne manquaient parmi les entraîneurs de la populace urbaine et rurale. Au nombre des premiers, on citait les sieurs Ghampront, de Saint- Sever, les Yougues, de Ghavoy, la Rue, de Saint-George de Livoye, etc.. Le clergé était personnifié par trois prêtres : Morel, Lefebvre et Bastard. Le commandement militaire devait être exercé par un sieur Basilière, neveu de Ponthébert. Ses principaux lieutenants s'appelaient Turgot, Ghampmarfcin, Latour, Desplanches, Lafontaine, et se paraient presque tous du titre de brigadier. Ils arrivèrent à mettre à peu près sur pied six ou sept mille hommes armés et
enrégimentés tant bien que mal. La plus grande partie s'établit au delà de la Sélune, entre Saint-James et Pontorson, sur les confins des deux provinces.
La résistance avait été impossible pour M. de Canisy ; elle le fut également pour M. de Matignon, qui ne trouva pas moyen de réunir plus de quatre cents hommes, tant la région était dégarnie de troupes. On se battait avec acharnement et de médiocres succès, sur toutes les frontières du royaume. L'insolence des séditieux, encouragés par l'impunité, ne connut plus de bornes. Il est aisé de deviner ce que devinrent les deniers du fisc qui tombèrent entre leurs mains. Reconnaissons qu'ils en donnaient ou en envoyaient quittance, par pure ironie. Les maisons des particuliers pillées, le plus souvent en raison de ressentiments personnels, ne pouvaient se compter. Les meurtres complétaient dignement ces actes de brigandage. Toutefois le trait peut-être le plus caractéristique de cette insurrection consistait dans une profusion de placards, ou « mandements », d'une hardiesse vraiment extraordinaire. La plupart étaient imprimés, et « scellés d'un scel auquel on voyait deux pieds nuzsurles cornes du croissant avec cette devise : Homo missus à Deo ». Ces libelles étaient, disait-on, l'œuvre du vicaire de Saint-Saturnin, « au faubourg d'Avranches », le capitaine Morel, dit « des Mondrins ». On y retrouve, à un degré de perfection aussi raffinée, la rhétorique déclamatoire et la mauvaise foi insigne qui servent encore à aveugler et à entraîner les masses populaires de nos jours. Ordre était donné de lire au prône ces pamphlets en vers ou en prose, et le plus surprenant est que les curés obéissaient à l'ordre de l'invisible général « Va-nuz-pieds ».
Pendant que l'Avranchin tout entier demeurait comme la place d'armes de la sédition, elle se propageait d'un bout à l'autre de la basse Normandie. A Mortain, trois ou quatre cents aventuriers, venus des confins du Maine,
furent les auteurs responsables du désordre. Ils avaient été attirés par les fils d'un avocat, Mesnardière, et un petit-fils de Duplessis-Mornay, le sieur de Ruffe ville. « Ils pillèrent le bureau des forges de Saint-Baumer, enlevèrent la traite foraine du Teilleul, et couchèrent une nuit à Mortain, où ils voulurent couronner leurs exploits en s'emparant des deniers publics. Mais les habitants, inspirés par trois hauts fonctionnaires, frères du financier Beaupré, leur opposèrent une résistance des plus énergiques. La ville en fut quitte pour trois ou quatre maisons brûlées ». Cette bande avait trouvé du renfort à Domfront, à Mantilly et dans quelques paroisses voisines, qui avaient assez mauvaise grâce à se plaindre de l'augmentation des impôts, ayant pris depuis plusieurs années l'habitude de n'en pas payer du tout. Auprès de Vire, autre épisode. Un conseiller à la Cour des Aides de Caen, M. du Halle, était venu s'installer dans sa maison de campagne, à dessein d'y passer la « moisson ». Il n'en fallut pas davantage pour produire une nouvelle édition des tumultes d'Avranches. Afin d'empêcher la publication des ordres que le magistrat de Caen était censé apporter pour établir la gabelle, le 12 août, la foule surexcitée s'attroupa devant le siège de l'élection, où les élus se trouvaient en ce moment réunis. Les portes furent enfoncées. Un ancien président de l'élection, M. de Sartilly, se vit criblé de pierres et laissé pour mort, tandis que ses assesseurs étaient pourchassés à l'aide des mêmes projectiles. Après ce premier triomphe, les vainqueurs allèrent se ruer sur les maisons de leurs victimes, jetèrent leurs meubles avec leurs papiers dans les rues et en firent des feux de joie. Leur besogne terminée en ville, ils se préparèrent à aller traiter de la même manière la maison de M. du Halle. Ils ne renoncèrent à leur dessein, ou à un pire, que sur l'assurance positive que M. du Halle était parti.
Mais un spectacle analogue attendait M. du Halle à son
retour dans Caen. Ici, ce n'était plus le sel qui causait le mal, c'était le cuir. Le 8 août, le commis préposé à la marque des cuirs, le sieur Laporte, avait été outragé et battu par les tanneurs en pleine halle. Le samedi suivant, 13, les tanneurs, sachant « qu'il n'osait paraître, » — et pour cause — « le firent sommer de se trouver en son bureau, pourmarquerleurs cuirs, afin delesporterà la foire deGuibray, demandèrent acte aux élus de leur sommation, et, comme il ne s'était présenté personne pour marquer les dits cuirs, s'en allèrent avec leurs dites marchandises ». Cette exemption provisoire aurait dû les calmer, elle ne fit au contraire que les enhardir. Depuis le matin, ils avaient versé force rasades à leurs ouvriers, femmes et enfants compris. Vers les sept heures du soir, ils lancèrent cette bande, convenablement stylée, sur le bureau de Laporte, qui ne réussit qu'à grand' peine à sauver sa vie en grimpant sur les tuiles de son toit. La maison et le mobilier furent brûlés, une fois que le butin intérieur eut été prélevé par les combattants. Un « huissier en l'élection » passa ensuite par les mêmes péripéties, et « aucuns d'eux voulurent tuer deux petits enfants qu'ils trouvèrent couchés ». Un autre commis reçut la visite des forcenés. De son habitation, il ne resta pas pierre sur pierre, et le malheureux ne trouva avec sa femme d'asile sûr que dans les fossés du château. Encore fallut-il que le commandant fit tirer quelques coups de mousquet afin de tenir en respect la foule prête à le massacrer. Cela fait, les émeutiers hésitèrent sur la désignation d'autres victimes, d'un rang plus élevé, dans le quartier Saint-Jean, entre lesquelles figuraient le receveur des tailles, un conseiller, un président, deux employés au « bureau du papier ». Il était déjà neuf heures du soir, quand le lieutenant-général, M. de Biais, assisté ce de quelque nombre de personnes de condition » et de Messieurs de la Cour des Aides, commanda de fermer les portes de la ville et se mit en mesure de réprimer
le désordre. Il n'en fut pas moins obligé de relâcher trois prisonniers sur quatre.
Toute la partie, jusqu'ici paisible, de la basse Normandie s'enflammait à son tour. Baveux ne voulut pas rester en retard sur Gaen. A Coutances, il se produisit une méprise des plus lamentables. Le receveur des tailles, Nicole, et quelques autres, qui se savaient haïs des mutins, avaient pris l'habitude de ne pas sortir sans armes etétaient très résolus à vendre leur vie le plus cher possible. A la fin du jour, le 6 septembre, ils entendirent tout à coup sonner bruyamment les cloches d'une église. Ces cloches n'annonçaient, paraît-il, qu'un baptême. Us crurent, eux, reconnaître le tocsin, et se précipitèrent au dehors, chargeant la foule et tirant au hasard dans ses rangs. Plusieurs bourgeois inoffensifs furent atteints par leurs balles. Alors le vrai tocsin commença à retentir, et, toute la nuit, ses sinistres volées convièrent à la vengeance les villages des environs. Nicole et ses amis parvinrent à se dérober aux conséquences immédiates de leur funeste erreur, et, grâce à la complicité des ténèbres, purent se cacher en lieu sûr. La fureur publique, au lever du jour, ne trouva plus à s'exercer que sur des murailles, des meubles et des papiers ; rien ne demeura intact. Jacques de Saint-Simon, lieutenant-général au bailliage, qui s'était transporté sur le théâtre des événements, vit son autorité insultée et bravée. L'arrivée de Matignon en personne dispersa enfin cette multitude enfiévrée, au milieu de laquelle on avait remarqué les laquais et gens de service des officiers du présidial. C'était l'effet et la preuve de leur mécontentement à propos des nouvelles créations d'office. Malheureusement, Matignon n'était pas arrivé à temps pour sauver la vie du beau-frère de Nicole, nommé Goeslin. « Traîné pendant deux ou trois jours à la queue d'un cheval, pour voir mettre le feu à toutes ses maisons, il fut tué de deux coups de pistolet sur un pommier, dont il échappa encore vingt-quatre heures,
qu'il eut loisir de faire son testament et mettre ordre à ses affaires ». A la Barre, près de Cancale, les troupes de « Jeanva-nuz-pieds » s'étaient contentées d'extorquer de l'argent aux commis du grenier à sel ; aux salines de Touques, elles avaient simplement enlevé tout le sel blanc.
Il ne manquait plus que la participation de la capitale pour compléter ce réseau de rixes sanglantes. Rouen n'était pas trop resté en arrière. Il venait d'avoir ses « journées d'août », de néfaste mémoire. La résistance incorrigible du Parlement aux mesures fiscales avait, depuis le mois de juin et l'insurrection dans l'Avranchin, produit tout ce qu'on pouvait en attendre. En juillet, les procureurs, sous prétexte qu'ils étaient trop pauvres pour acheter « la robe qu'ils portaient », s'étaient avisés d'avoir recours à une ancienne espièglerie, qui consistait à disparaître tous du Parlement, à « faire défaut » collectivement, chaque fois qu'un agent du trésor s'y présentait en vue de percevoir leur taxe. Peu s'en était fallu qu'ils n'eussent, dans le sanctuaire même où ils concouraient à l'œuvre de la justice, assommé un certain Hugo, receveur-général des droits domaniaux. Ils se contentèrent de le tenir, au nom de leur bon plaisir, enfermé quatre ou cinq jours dans un cachot de la conciergerie. « Il n'y eut violence », dit M. Floquet, « qu'ils ne commissent sur ces financiers, mille qu'ils étaient contre quatre ou cinq, frappant, excédant ces malheureux, déchirant leurs habits et jusqu'à leur chemise». Mais ce n'étaient là que les préludes parlementaires de l'insurrection.
Le 6 juin, la création des a. contrôleurs de teintures », avait été enregistrée avec bien de la peine en présence du duc de Mercœur. Le 5 août, l'un de ces nouveaux officiers, le sieur Hays, qui venait de procéder à une vérification chez un tondeur, en compagnie d'un huissier du Châtelet et de deux recors, se vit attaquer, rue Malpalu, par un attroupement de gens armés de bâtons et de pierres. Le
contrôleur manœuvra de manière à gagner la cathédrale, ses compagnons en effet y trouvèrent un asile. Quant à lui-même, il fut moins heureux. Renversé sur le parvis, il y fut assassiné, et, durant plusieurs heures, son cadavre, gisant dans un ruisseau, resta exposé aux coups de talon des passants et aux sabots des chevaux. Le lieutenant-général du bailliage, Godard du Becquet, survenu en hâte, mais trop tard, interrogea une bonne centaine de témoins devant ces restes, qui, bien qu'inanimés, semblaient lui crier justice. Il ne réussit à découvrir aucun coupable à punir. Les contradictions et le peu d'empressement des déposants paraissaient même trahir de leur part une demicomplicité. La stérilité singulière des enquêtes du Parlement permit en outre de soupçonner la sincérité de son zèle. En l'absence du gouverneur et de son alter ego, nulle mesure sérieuse ne se trouva prise en somme pour prévenir, soit le retour, soit l'extension des désordres. La carrière demeurait toute grande ouverte aux entrepreneurs de pillage, en même temps qu'aux simples amateurs de scènes de meurtre.
La jacquerie urbaine, véritable drame en quatre journées, commença le samedi soir 20 août. La maison dite de (( l'Arsenal », récemment édifiée rue Saint-Hilaire, fut mise à sac et démolie. Simultanément, une autre bande criblait de pierres le « greffe de la commission des grands fiefs ». Le lendemain, la foule irritée se rassembla sur la place de l'abbaye Saint-Ouen, où s'élevait la maison Hugot. Les plus ingambes se firent un jeu d'y grimper et de l'escalader, « comme chats et rats », tandis que les malfaiteurs d'âge mûr et de tout sexe, se contentaient de lancer de gros cailloux contre les portes et de les enfoncer. Tout ce qu'on découvrit à l'intérieur, on le jeta sur la place, après l'avoir brisé. La richesse des meubles ne faisait qu'exciter la colère et l'ardeur des pillards. La flamme eut bientôt réduit ces ruines en un immense brasier. A leur tour, les maisons
du voisinage, voire l'hôtel du Luxembourg, rue de l'Oratoire (aujourd'hui de l'Hôpital), subirent les mômes dévastations. Les cavaliers de la Cinquantaine, sur la réquisition du premier président, pénétrèrent bien jusqu'aux abords de Saint-Ouen, mais ils s'y virent mal accueillis par les bourgeois eux-mêmes, venus pour contempler les exploitsde la jeunesse rouennaise. « Voulez-vous empêcher le bien public? » demandaient ces intelligents citoyens aux Cinquanteniers. Us firent mieux d'ailleurs. S'emparant des premières armes venues, ils prirent fait et cause pour les émeutiers, et se mirent, eux aussi, à charger les gens d'armes de la commune envoyés pour rétablir l'ordre. Le capitaine des arquebusiers, Osmont, fut poursuivi dans Saint-Ouen, frappé même d'un caillou à la tête, si bien que le lieu saint resta souillé de son sang.
Pendant ce temps, les hordes ouvrières des faubourgs et de Darnétai débouchèrent sur la place. Un chef avait surgi. Il se donnait pour le lieutenant de « Jean-va-nuz-pieds », dont il n'était peut-être que l'admirateur passionné. En réalité, il s'appelait Noël Ducastel, surnommé Gorin, et exerçait la profession d'horloger, quand il travaillait. Armé d'une barre de fer, que terminait une pomme de cuivre, il brandissait par-dessus sa tête ce singulier bâton de commandement, que suivait la multitude aveugle, hurlant les mots magiques, quoique peu compris par elle, de Haro et de Raoul. Rien ne restant plus à démolir en face de l'abbaye, Ducastel, tandis que le Parlement délibérait, prit le parti d'entraîner son monde devant la plupart des maisons où se trouvaient, soit des offices, soit des officiers de finances. Une fois marquées sur les portes avec des pincettes rougies au feu, les maisons étaient é ventrées à coups de leviers et de haches. Le mobilier, ou du moins ce qu'on n'en détruisait pas sur place, était partagé entre les assaillants. Deux ou trois édifices seulement échappèrent. L'audace des séditieux s'était tellement accrue que,, à quelques
pas des canons du Vieux-Palais et des soldats qui les gardaient tout braqués, ils ruinèrent jusqu'au « bureau des tanneurs », ainsi du reste que presque tous les autres bureaux établis rue de la Vicomte. Quelques coups de feu tirés sur eux ne firent que les exaspérer davantage.
Le receveur-général des gabelles, le Tellier de Tourneville, semblait, de par ses fonctions, l'un des plus exposés. Il habitait rue de la Prison et se trouvait en ce moment détenteur d'une très grosse somme, qu'il avait sans doute jugé imprudent de faire transporter au Vieux-Palais. Il avait seulement pris la précaution de se barricader après s'être approvisionné de vivres aussi bien que de poudre, et s'être entouré du plus grand nombre possible de serviteurs ou d'amis. Il eut à soutenir un véritable siège de trois jours, bien que ses communications avec le dehors ne fussent pas entièrement interrompues. Dans la nuit du 22, le lieutenant-général Godard parvint même à pénétrer jusqu'à lui, et reçut ses plaintes sur l'isolement dans lequel on le laissait. Il ne se doutait guère qu'il allait aussi avoir le Parlement contre lui, bien que la Compagnie se fût prftmenée in corpore et revêtue de robes rouges à travers quelques-unes des rues les plus tumultueuses. Un coup de mousquet, tiré par l'un des assiégés, blessa le fils d'un bourgeois, qui, au lieu de défendre l'ordre public, stationnait en curieux non loin du corps de garde placé au Vieux Marché. Les courageux miliciens sortirent alors de leur poste pour aller tirer à balle sur la maison de Tourneville jusqu'à épuisement de leurs munitions. Pour comble, le premier président se précipita au palais, s' indignant tout haut (( de ce qu'on tirait au. hasard, en massacrant les bourgeois qui passaient ». Un arrêt, rendu séance tenante, ordonna d'informer « sur les violences commises envers les bourgeois par les personnes barricadées » chez le receveur-général des gabelles.
La magistrature, à son tour, entrait dans la lice, et, d'em-
blée, passait du côté des séditieux. Ceux-ci, on peut le penser, n'attendirent pas la fin de l'instruction ouverte. Ils s'imaginèrent avoir entre les mains un blanc-seing, une promesse d'impunité bien en règle. L'arrêt, publié à son de trompe par la cité, servit à donner le signal d'un assaut définitif. Debout sur la tour de Sainte-Marie la Petite, qui dominait le logis du malheureux Tourneville, une escouade de forcenés la bombarda de pierres comme du haut d'un donjon. D'autres y mirent le feu par derrière, tandis qu'au moyen d'un marteau de forge un maréchal ferrant descellait les portes. Tourneville eut encore le temps de jeter, en partie dans sa citerne, en partie dans des cloaques, environ trois cent quatre mille livres, tant en or qu'en argent, qui appartenaient à l'Etat. Après quoi, sans s'occuper davantage des deux conseillers en costume venus soi-disant pour le protéger, il coupa sa barbe, revêtit à la hâte un habit de trompette, et s'esquiva à toutes jambes, parmi les décombres et les flammes, à la tête de quelquesuns des siens, qui criaient « tue! tue! » en ayant l'air de poursuivre un monopolier invisible. Quinze ou seize archers, mesureurs et porteurs de sel, payèrent de leur vie le tort de l'avoir assisté, sans être aussi lestes que lui.
Le Parlement n'avait pas attendu la fin de ces troubles où il sentait sa responsabilité engagée et son autorité compromise, pour faire porter à Paris sa justification par un de ses membres, le conseiller Le Noble. Le Chancelier se montra fort surpris de ce soulèvement « pour des droits qui se recueillaient paisiblement depuis trois ans ». Quelques jours après, il marqua son vif mécontentement aussi bien au conseiller Le Noble qu'aux échevins envoyés également vers lui par la ville. « Les séditions », remarquat-il sur un ton sévère, « sont des maux très dangereux qui regardent aussi bien les innocents que les coupables dans les châtiments que les rois en prennent ». Toutefois, obligé de patienter encore, il fit seulement partir pour Rouen un
petit-fils de Fervaques, l'abbé de Cormeilles, avec le titre de « Commissaire du roi » et des paroles souvent à double entente. Un peu plus tard, quand approcha l'heure de la justice royale, ce pacificateur provisoire fut lui-même provisoirement remplacé par trois conseillersd'Etat, la Poterie, à Gaen, le Tellier et Talon, à Rouen. Leur commission leur prescrivait « d'informer » sur les événements criminels qui venaient de s'accomplir en Normandie.
Le fait est que le pouvoir royal, absolument pris au dépourvu par cette effervescence révolutionnaire, se trouvait pour le moment hors d'état d'y mettre un terme. La France avait bien alors cinq ou six armées sur pied, mais toutes couvraient la frontière, et c'était ce qui avait encouragé la témérité des rebelles. Au commencement de juin, Piccolomini nous avait battus près de Thionville. La mort de Bernhard de Saxe-Weimar, au mois de juillet, avait mis en Alsace la politique de la France à deux doigts de sa ruine, et ce fut seulement en octobre que ce contre-temps put être réparé par l'achat des quatre généraux weimariens. Dans la nuit du 26 au 27 juillet, Leganez était entré dans Turin et en avait pris possession au nom du roi d'Espagne. En Catalogne se rassemblaient des forces considérables dans l'intention de nous reprendre le château de Salces et la partie du Roussillon que nous occupions. Le gouvernement royal n'eut donc pas de troupes disponibles avant la fin de la campagne pour rétablir l'ordre dans la Normandie. De là venait toute la force de « Jean-va-nuz-pieds ». Enfin, au mois d'octobre, « le colonel Gassion fut commandé de prendre les meilleures troupes de l'armée de Picardie, et s'avancer de ce côté-là pour dissiper ces factions, châtier leurs auteurs et remettre au devoir les villes qui fomenteraient la rébellion ».
Le 24 novembre, Gassion était à Caen, se saisissait des portes et désarmait les habitants. C'était à Avranches et dans tout le pays d'alentour que sa présence se trouvait la
plus nécessaire, et le marquis de Canisy l'en lit avertir. Les scènes de meurtre et de pillage y continuaient. Le 18 octobre, des émissaires de « Jean-va-nuz-pieds » envahirent la foire de Gavray, pour y empêcher la perception des droits ordinaires. Le 23, à Munneville-sur-mer, une autre bande chassa de chez eux, «nuz en chemise» un nommé Adam et sa femme. Le 9 novembre, ils allèrent ravager une maison de campagne appartenant à la veuve de leur ancienne victime, Poupinel, menaçant de revenir, si, avant trois jours, on ne leur remettait mille livres. Lorsque ces bandits apprirent la marche en avant de Gassion, « ils firent montre à la Bruyère Aulboin, où ils se trouvèrent environ quatre mille. » Ils se divisèrent en plusieurs corps; l'un devait prendre position à Àvranches, et l'autre, à Vire. Heureusement, la désertion qui commença à sévir dans leurs rangs, et surtout la promptitude de Gassion, déjouèrent ces projets. Après avoir réuni à Caen, outre un millier de gens de pied, quatre ou cinq cents cavaliers, le commandant des forces royales, sans attendre des ordres précis, prit sur lui de s'élancer à la rencontre des rebelles, et parvint à les envelopper. Néanmoins, ils eurent encore le temps de se concentrer dans Avranches où ils se fortifièrent et tinrent tête vaillamment derrière leurs retranchements improvisés. Il fallut deux heures de combat pour les forcer. Le marquis de Courtomer y perdit la vie avec sept ou huit autres officiers. D'autre part, quatre des principaux chefs parmi les insurgés jonchèrent le sol en compagnie de trois cents des leurs. Les fuyards furent sabrés et jetés à l'eau par le sieur de Tourneville, qui se tenait près des grèves à la tête d'une soixantaine de chevaux. En manière d'acompte, Gassion en fit pendre sur le champ onze ou douze. Ainsi, dit le Mercure, « peu de sang éteignit ce grand feu qui semblait devoir embraser toute la province ».
Gassion, toutefois, ne faisait que servir d'avant-coureur
à la justice royale. Séguier, le 15 décembre, reçut une mission extraordinaire et tous les pouvoirs possibles en vue d'achever la pacification de la Normandie par les voies de droit. Il devait aller exercer à Rouen la charge temporaire de souverain juge, et disposer même à cet effet des troupes que Gassion lui amènerait de basse Normandie. Deux jours après, le Chancelier se vit pourvu de déclarations royales portant interdiction du Parlement, de la Cour des Aides, du Corps de ville de Rouen et du lieutenantgénéral du bailliage. Muni d'une sorte de blanc-seing pour compléter au besoin ses instructions, accompagné en outre d'une dizaine de conseillers d'Etat et de quantité de fonctionnaires de second plan, Séguier vint coucher le 21 à Gaillon, où il attendit la nouvelle de l'entrée des troupes de Gassion dans Rouen. Il s'en fallait en effet que la cité fut définitivement calmée, malgré toutes les exhortations que l'archevêque avait recommandé aux prédicateurs de multiplier pendant l'Avent. Le 6 octobre, une potence, érigée sur la place du Vieux-Marché pour une exécution en effigie, avait été brûlée par les émeutiers, non sans avoir été affublée par eux du sobriquet de « grande monopolière ». Encore le 24 décembre, on avait été obligé d'écrouer, en compagnie de sa lilJe, la veuve d'un président à la Chambre des Comptes, Louis de Rassent, appréhendée rue aux Ours au milieu d'une troupe d'hommes armés, avec le concours desquels elle vidait une querelle particulière. Aussi Séguier déclara-t-il sans ambages à M. de Verthamont, le rédacteur de son Journal ou « Diaire », « qu'il jugeait important de ne point abandonner la province de Normandie sans y établir de bons règlements, en vertu desquels le chemin fût coupé à la renaissance de semblables désordres à l'avenir ». Après avoir reçu dans le palais archiépiscopal d'été, outre Gassion, des délégations du Parlement et de la Ville, le Chancelier, dont toutes les mesures étaient prises, alla coucher le 30 à Pont-de-1'Arche,
qu'il quitta seulement le lundi 2 janvier 1640, pour atteindre
Je terme de son voyage officiel.
L'archevêque ne vint pas processionnellement à sa rencontre, comme Séguier lui en avait fait exprimer le désir. Le bailli de la ville, M. de Maulévrier, se présenta seul, à une lieue, à la tête d'une escorte composée d'environ deux cents chevaux. Un petit corps d'archers accompagnait la longue file des carrosses, au nombre de vingt-trois ou vingt-quatre. Sur les hauteurs de Sainte-Catherine, Gassion arriva avec une dizaine d'escadrons. A la descente du cortège, le canon de la ville et du Vieux-Palais retentit suivant les règles du cérémonial. L'infanterie du roi formait la haie depuis la porte du faubourg jusqu'à l'abbaye Saint- Ouen. A l'entrée de la cité, le lieutenant-général, au nom de la seconde ville du royaume, harangua à sa portière le Chancelier. Celui-ci répondit « que les gens de bien n'avaient rien du tout à craindre », et que « ceux-là seulement qui avaient failli ressentiraient les effets de la juste colère de l'indignation de Sa Majesté ». Une fois installé à l'abbaye, il y donna successivement audience aux officiers de la ville ainsi qu'au Chapitre de la cathédrale, puis, après avoir revêtu « ses longs habillements », à MM. du Parlement. Il affecta toutefois de les recevoir comme au débotté, vers le milieu de la galerie, ce qui ne l'empêcha pas d'entendre patiemment le discours d'apparat du premier président Faucon de Ris. « C'était avec raison », leur dit-il ensuite, « que lesdits sieurs du Parlement avaient étonnement et crainte de l'indignation du roi, que, sa bonté les ayant assis sur son propre trône, et leur ayant communiqué son autorité souveraine sur la vie, l'honneur et les biens de ses sujets, ils avaient été d'autant plus obligés de ne pas la laisser blesser et tout à fait abattre par les dernières rébellions arrivées en cette ville ». Pour conclure, « il leur dit d'être, le lendemain, assemblés à huit heures du matin pour recevoir les ordres de Sa Majesté ». Une réception
plus sommaire fut faite aux autres Corps d'autorités, tels que la Chambre des Comptes, la Cour des Aides, le présidial, la vicomte, les référendaires de la Chancellerie. La journée se termina par le défilé des officiers de Gassion, présentés par lui-même, et par la remise au Chancelier (( des enseignes colonn elles » appartenant aux divers régiments.
Le lendemain, vers huit heures (ce qui n'avait rien d'anormal), deux huissiers du Conseil, « avec leurs chaînes d'or et bonnets de velours », firent leur apparition « en la Cour du Parlement », qui espérait, plutôt qu'il n'attendait Séguier lui-même au rendez-vous. Les huissiers demandèrent itérativement si la Compagnie était bien assemblée tout entière au lieu où elle avait coutume de se réunir en pareil cas. Après cette formalité, l'un d'eux, le sieur Tourte, déclara « qu'il était envoyé de la part du roi et de Mgr le Chancelier pour leur signifier la déclaration de Sa Majesté portant interdiction de leurs charges, comme en effet il les interdisait. « Durant que nous étions sur les frontières de notre royaume », disait Sa Majesté, « exposant notre personne aux incommodités et aux périls d'un long voyage pour le bien de nos sujets, le Parlement de Normandie a vu et souffert qu'une populace mutinée ait pris les armes, ait démoli les maisons qui servaient de bureau à nos recettes, en ait emporté les titres avec l'argent de nos finances, ait trempé ses mains dans le sang de ses concitoyens et commis tous les crimes dont est capable la fureur d'une sédition, que la négligence, la connivence et la lâcheté des magistrats laissa croître jusqu'aux derniers excès que peuvent produire l'audace et la témérité, lorsqu'elles ne sont point réprimées ». Après ces considérants sévères, mais amplement justifiés, le roi « proclamait les officiers de sa cour de Parlement interdits en qualité de juges, déclarant nuls et de nul effet tous jugements, arrêts et autres actes qu'ils pourraient rendre ci-après ». En outre, il leur était
enjoint de quitter Rouen dans les quatre jours et de se rendre auprès de Sa Majesté, « faute de quoi il serait procédé contre eux ». Aucun président n'honora les huissiers du Conseil de la moindre réponse. Au surplus, Tourte ajouta « qu'il avait charge et ordre particulier de ne point désemparer que chacun de la Compagnie ne fût sorti, leur défendant Sa Majesté de faire aucunes délibérations et leur enjoignant se retirer en leurs maisons ». Les magistrats gardèrent donc le silence et allèrent commencer leurs préparatifs de départ.
Pareille signification fut faite ensuite à la Cour des Aides, en vertu d'une ordonnance également signée par le roi le 15 décembre précédent. Les observations de Sa Majesté n'étaient pas non plus sans amertume. Elle se plaignait surtout d'avoir été gênée dans la perception des taxes indispensables pour soutenir la guerre. « Lorsque », disaitelle, (( nous pensions tirer de ces droits le secours et l'assistance en notre province de Normandie, notre Cour des Aides, établie en notre ville de Rouen, par un attentat extraordinaire sur notre autorité, a fait des défenses de faire aucunes levées de deniers, ni de mettre à exécution aucuns édits qu'ils n'eussent été enregistrés en leur Compagnie, ce qui a donné occasion à nos sujets de notre dite province, sous ce prétexte, de retarder de payer ce que nous avions ordonné, et, ensuite, de faire les soulèvements qui sont arrivés en icelle, au moyen de quoi nous avons été privés, au grand préjudice de nos affaires, des prompts secours que nous nous étions promis desdites levées. » Vint immédiatement le tour des officiers du bureau des finances, à qui le roi et ses ministres n'imputaient pas de moindres méfaits, « Par un mépris préjudiciable à notre autorité », disait l'arrêt d'interdiction, « qui fait voir la part qu'ils ont prise aux soulèvements populaires qui sont arrivés tant en la ville de Rouen qu'autres de la province de Normandie, ils ont refusé de rétablir dans ladite ville les
bureaux de recette de nos droits, qui avaient été brûlés par les séditieux, ce qui a retardé la levée des sommes par nous ordonnée être faite dans l'étendue de ladite Généralité, et nous prive, ce faisant, du prompt secours que nous nous en étions promis ». Les pouvoirs de la Cour des Aides de Rouen étaient transférés à celle de Paris, et les attributions du bureau des finances à la Cour des Comptes de la même capitale. Quant au Parlement, un édit du 4 janvier 1640 évoqua au Conseil royal tous les litiges qui lui étaient ou lui seraient soumis, tant au criminel qu'au civil. Des lettres patentes désignèrent en outre un certain nombre de conseillers au Parlement de Paris « pour exercer la justice souveraine à Rouen », au lieu et place du Parlement interdit.
Les corps constitués, qui représentaient l'autorité royale, et qui semblaient l'avoir trahie, avaient servi les premiers de point de mire aux foudres de Séguier. Les journées du 4, du 5 et du 6 furent employées par lui à régler l'espèce d'état de siège au milieu duquel il était venu mettre en œuvre son pouvoir discrétionnaire. Il commença par faire porter en lieu sûr toutes les armes que possédaient encore les mutins. Par surcroît de précautions, défense fut faite de sortir sans feu à partir de neuf heures et de sortir, passé dix heures. Le difficile était de ne pas rendre trop lourdes pour les habitants demeurés fidèles les charges de l'occupation militaire. Séguier, avant de quitter Gaillon, avait rejeté le désir exprimé au nom du Parlement d'une dispense générale de logement. Le 4 janvier, il reçut la visite des curés de quatre paroisses et de deux religieux qui vinrent, avec infiniment plus de raison, le conjurer d'exempter au moins les jeunes veuves et les filles vivant seules. La «. Poterne », c'est-à-dire l'étroite rue de ce nom qui appartenait au couvent de Jumièges, et dont les deux extrémités étaient fermées par des portes, fut seule exemptée. A l'avance, il avait été porté à la connais-
sance du public, avec le consentement de Gassion, que le choix serait laissé à chacun de nourrir « les gens de guerre », ou de leur « bailler six sois par jour » et trente aux cavaliers, sans compter « l'ustensile ». Un édit, daté de Saint-Germain, le 5 janvier, et lu à son de trompe par un trompette et deux sergents, invita, sous les peines les plus sévères, les soldats à ne jamais manquer à la discipline. Le même jour précisément, Séguier fit annoncer que deux ou trois membres du Conseil s'installeraient au milieu des quatre quartiers occupés, « afin d'y connaître sur le champ des exactions, violences et excès commis par les troupes ». Il « enjoignit » le lendemain aux bourgeois « de donner leurs plaintes aux dits commissaires ». Quoique la justice militaire se fût empressée de sévir dans quelques cas qu'on pouvait qualifier d'exceptions, la « fête des rois », fête populaire par excellence à Rouen, se passa sans aucune des cérémonies officielles qui en consacraient la gaîté traditionnelle.
Dès la première semaine de son espèce de proconsulat, le Chancelier s'occupa de réorganiser au plus vite les diverses institutions fiscales qu'on avait trop laissé chômer. Le 3 janvier, le Conseil, siégeant à Rouen, y ordonnait le rétablissement de tous les bureaux des droits de Sa Majesté, qui avaientété provisoirement transférés à Pont-de-1' Arche. Ce rétablissement une fois proclamé, MM. d'Ormesson et de Yerthamont, « ayant avec eux l'huissier Tourte et les commisdes diverses recettes », s'acheminèrent d'abord vers la rue de la Prison, où se trouvait le « bureau-général » de Tourneville. Les deux conseillers d'Etat se firent montrer le puits et la basse fosse où avaient été jetées les espèces monnoyées que, depuis, les séditieux avaient trouvé moyen de retirer et de se partager. Ensuite, à défaut des officiers eux-mêmes, ils ordonnèrent la comparution d'un nommé Marchand, sergent du quartier, ainsi que de divers notables du voisinage, à qui, conformément à un arrêt du
Conseil, « ils firent les injonctions de tenir main-forte à la conservation dudit bureau, s'opposer aux entreprises qui pourraient être faites contre eux, à peine d'en répondre en leurs noms ». Une fois les mesures prises pour la signification à qui de droit du procès-verbal, la petite troupe se fit conduire rue Saint-Eloi, au grenier au sel, « du moins », remarque judicieusement M. de Verthamont, « au lieu où se tenait cette juridiction ». Derechef, avec son collègue, il commanda « aux officiers de continuer l'exercice de leurs charges, et aux voisins d'y donner toute aide et assistance, aux peines susdites ». Gela achevé, on traversa le pont, à l'effet de visiter le plus grand des « salorges », ou dépôts de sel, ainsi que ses annexes. Les mêmes injonctions, défenses et déclarations y furent renouvelées. Avant la fin du mois, deux maîtres des requêtes, MM. Paris et Colanges, arrivèrent de Paris pour remplir à Rouen les fonctions de (( président, trésoriers de France et généraux des finances ». Il restait au Chancelier, après avoir joué le rôle de réorganisateur, à aborder enfin celui de grand justicier visà-vis des criminels maladroits et des émeutiers de la rue. Déjà, il avait ordonné l'arrestation du lieutenant et de l'enseigne du quartier où se trouvait la maison de Tourneville. Il leur reprochait de n'avoir pas, en l'absence de leur capitaine, « détourné les séditieux qui pillèrent sa maison ». Bien qu'ils rejetassent leur inaction sur la désobéissance de leurs hommes, ils s'étaient vus provisoirement écrouer au Vieux-Palais. Ils y retrouvèrent le fameux Gorin, qui continuait à y languir, le Parlement ayant redouté sans doute d'avoir à se prononcer dans un cas aussi clair. Le samedi 7, Séguier s'occupa de Gorin et de quatre autres de ses amis politiques détenus en même temps que lui au même lieu. Il faut le reconnaître, Séguier, ce jour-là, eut le tort de rendre un jugement sommaire, dont l'urgence n'était pas prouvée. Afin, paraît-il, d'intimider plus péremptoirement les auteurs éventuels de toute rébellion future,
il prit sur lui de supprimer d'un coup les formalités et les garanties de la procédure criminelle, et, sans avoir appelé un seul des magistrats amenés par lui, il se constitua juge unique et dicta de vive voix, « militairement », dit-il, un arrêt de mort,exécutoire le jour même, contre Gorin. Il le considéra, pour lever tous ses scrupules, comme arrêté en flagrant délit, et passible en conséquence d'une peine immédiate. Par surcroît, Gorin dut subir au préalable la question. Du reste, il « demeura d'accord d'avoir été l'un des chefs de la sédition »,et indiqua le nom de quelques complices de « basse étoffe ». Après quoi, on le conduisit sur la place du Vieux-Marché, dont quatre cents soldats gardaient les avenues, et où on remarqua à peine quelques curieux. Il fut roué tout vif, et ses quatre compagnons furent pendus.
Après cette exécution, le Chancelier et ses collaborateurs se reposèrent le dimanche. Pour sa part, Séguier n'était sorti que la veille dans Rouen, afin de visiter l'église de Saint-Ouen et se rendre à pied par les jardins « dans la maison des Jésuites ». La journée commença par une grand'messe à la cathédrale, messe que célébra à dix heures un conseiller clerc du Parlement. Outre Séguier et son gendre, le prince d'Henrichemont, on voyait parmi les assistants les conseillers d'Etat et les maîtres des requêtes installés dans les stalles du Chapitre. François de Harlay, en chappe violette, occupait sa « chaire archiépiscopale. » ce Tout l'office fut célébré avec grande solennité, et les plus beaux et riches ornements, tous les officiants ayant rendu les inclinations, encensements et autres honneurs à mondit seigneurie Chancelier, presque égaux à ceux que l'on rend audit sieur archevêque, le tout avec un grand et extraordinaire concours du peuple ». La cérémonie terminée, le cortège quasi-royal passa dans les appartements de l'archevêché, où il avait été convié à dîner. Le Chancelier tint la première place, mais exigea que « l'archevêque prît une
chaise de velours cramoisi passementé d'or, au bout de la table, semblable à la sienne. » Gassion, quoique huguenot, se trouvait au nombre des convives. Pendant le repas, presque tout l'entretien, dirigé adroitement par le maître du logis, roula « sur remarques de l'Ecriture sainte, théologie, antiquités, et souvent pour la conversion dudit sieur Gassion, sans beaucoup de fruit ». Les mains lavées et les grâces dites, on porta debout les santés de Sa Majesté, de Mgr le Cardinal, voire du Chancelier, qui reçut fort modestement cet honneur. Son hôte l'emmena ensuite visiter en détail les merveilles du lieu saint, sacristie comprise, les sépultures historiques, les reliquaires, ou du moins ce qui en restait depuis 1563, les ornements sacerdotaux donnés par de très hauts personnages et réservés pour les jours de cérémonie. Puis, le premier magistrat de France et le primat de Normandie traversèrent la nef, où les vêpres et aussi la curiosité, avaient attiré une affluence extraordinaire de fidèles. Ils atteignirent ainsi le portail des libraires, et la ce docte bibliothèque » logée au premier étage, afin de divertir et d'instruire les membres du clergé. Le prélat n'évaluait pas à moins de quarante mille le nombre des volumes déjà réunis. Une imprimerie gratuite qui du reste se confond peut-être avec celle de Gaillon, devait faire connaître au public les œuvres dignes d'une pareille propagande.
Le lendemain lundi, s'ouvrit une période nouvelle dans la mission du Chancelier. La légalité, du moins une légalité exceptionnelle et transitoire, rentra enfin en scène. Conformément à la décision royale, les conseillers d'Etat et les maîtres des requêtes, sous la présidence honorifique du Chancelier, se constituèrent dans la matinée en Parlement provisoire de Normandie, en attendant l'arrivée des membres empruntés à celui de Paris, qui allaient y exercer leurs fonctions d'une manière permanente et pour un temps indéterminé. Seul, le siège du procureur-général
fut occupé à titre définitif par un « juge-mage » de Narbonne, qui passait pour fort érudit, François Bosquet. M. d'Ormesson présida en réalité, et eut môme à assoupir certaines contestations très vives de préséance. Selon l'usage, « aux pieds de la Cour » étaient assis les juges de première instance dont on déférait les décisions en appel. Ce jour-là les officiers du bailliage de Caux occupaient la sellette aiin de prendre ou recevoir leur leçon de jurisprudence appliquée. Mais, « MM. les commissaires pour tenir le Parlement de Normandie » se contentant de s'installer, prêtèrent le serment habituel des magistrats de la province, puis, s'ajournèrent au lendemain, sans examiner aucune affaire. La journée toutefois ne fut pas perdue pour l'autorité du roi, car les huissiers du Conseil allèrent signifier dans la même matinée l'interdiction du 17 décembre qui frappait le lieutenant-général du bailliage, ainsi que les échevins et autres officiers de l'hôtel de ville. « Soit par lâcheté », disait la déclaration, « soit par connivence, ou par tous les deux ensemble, ils ont vu, les bras croisés, exécuter, à leurs yeux, tout ce que la rage et la violence inspirent à une populace, qui... n'est retenue par aucun frein ni réprimée par une vigoureuse résistance des magistrats qui, en des rencontres semblables, sont obligés d'exposer leurs vies pour la défense de notre autorité ». Le plus grave châtiment consistait en ce que la « maison de ville » était déchue de tous ses privilèges, que Sa Majesté révoquait expressément, en la privant même de tous ses revenus. On les déclarait réunis au domaine royal, sous réserve tacite des besoins publics et des droits des rentiers. Séguier avait été jusqu'à proposer que l'hôtel de ville fût rasé et remplacé par une pyramide sur laquelle serait gravé l'arrêt du Conseil. Piichelieu n'avait pas jugé à propos de pousser la rigueur aussi loin.
Le mardi 10, seconde audience du pseudo-Parlement. Un règlement, corollaire de la récente déclaration royale,
y fut publié. Il proclamait un principe qui avait paru à Saint-Germain le plus simple pour prévenir désormais les troubles. Sa Majesté « y rendait les magistrats politiques (sic1, et ceux qui commandent les armes dans les villes, responsables des émotions et séditions qui pourraient arriver en icelles, et, en la campagne, les seigneurs des paroisses qui ont, d'ordinaire, assez de pouvoir pour s'y faire obéir eux-mêmes, le tout, s'ils ne justifient d'y avoir apporté les diligences à eux possibles ». L'après-midi, le Chancelier et ses fidèles séides tâchèrent d'assurer à l'avenir, par un moyen encore plus pratique, la tranquillité urbaine et rurale. Ils se transportèrent à la « maison de ville » et, après y avoir fait lever les scellés qui y avaient été apposés, ils passèrent en revue l'espèce d'arsenal qu'y entretenait la municipalité. Il s'y trouva environ dix-huit ou vingt canons, « en petites pièces de campagne, fauconneaux et orgues, avec plusieurs boulets de tout calibre ». Les piques et les mousquets étaient logés « en une salle haute ». Il existait, en outre, tant à l'abbaye de Saint-Ouen qu'à l'hôtel de ville même, un dépôt considérable d'armes remises récemment par les bourgeois. Séguier donna l'ordre de les porter au Vieux-Palais, où le commandant, la Vigerie, au nom de M. de Guiche, délivra un reçu de mille cinq cent quatre-vingt-dix-huit mousquets ou arquebuses, trois mille quatre cent quatre-vingt-dix-sept épées, mille trente-sept hallebardes, trois cent vingt-sept piques et quatre-vingt-dix pistolets. Le tout aurait suffi pour armer plusieurs milliers d'hommes. Une partie de ces armes fut sans doute rendue aux capitaines des quartiers avec faculté de les distribuer, ou de les restituer, « èsoccasions », en bonnes mains. Quelques jours plus tard, le 20, l'artillerie de la ville, munitions comprises, s'achemina également vers le Vieux-Palais. M. du Perron, commissaire ad hoc, constata la remise de vingt-neuf canons de différents calibres, vingt-cinq arquebuses à
croc, six mille quatre cent deux boulets et vingt-quatre mille huit cents livres de poudre.
Avant que le Parlement reconstitué prît en mains les dossiers des séditieux ou des suspects, le Chancelier se réserva d'user encore de « son autorité militaire » pour faire exécuter deux coupables « bien convaincus ». L'un était un plâtrier, qui avait pillé à Saint-Sever le logis. d'un nommé Heufden, d'origine hollandaise, et l'autre, un « drapier drapant», pareillement trop ami du pillage. Tous les deux furent pendus le 14 janvier, sur un simple ordre verbal. Il semble que cette récidive attardée de Séguier ait tout à fait dépassé la mesure. « Je ne me confiais pas trop », écrivit-il pour s'excuser, « à la justice des commissaires », et « les règles ordinaires n'ont point lieu en cas de rébellion, où il faut de l'exemple ». Ce langage surprend de la part d'un magistrat qui était le premier représentant de la légalité dans son pays, et, en fait d'exemple, celui du samedi précédent aurait pu suffire. Le même jour, le 14, cinquante-cinq contumaces furent sommés, à son de trompe par la ville, de venir comparaître. Le 28, on en condamna cinq à être roués vifs, et vingt-cinq, à être pendus à une potence sur la place du Vieux-Marché. Du moins, cette fois, le châtiment devait rester purement nominal et illusoire. Ainsi du reste que l'avait prévu l'inexorable Chancelier, une clémence relative fut montrée par les « commissaires » du Parlement, qui, à partir du 17, s'étaient mis sérieusement à leur tâche, après avoir pris le temps d'instruire les affaires.
Ils « élargirent » d'abord un certain nombre de prisonniers, avec ou sans caution de se représenter au besoin. Un huissier, le Tanneur, eut cette bonne fortune, quoique reconnu par Tourneville comme l'ayant poursuivi et ayant essayé de le tuer du haut de la tour Saint-Laurent. Un jeune homme de dix-sept ans, qui, avec ses père, mère et frères, fugitifs, avaient commencé la sédition contre « le
bureau des doubles », s'entendit, en raison de son âge et maigre des précédents autorisant la peine de mort, condamné à la « peine des enfants », c'est-à-dire à être trois fois fouetté en public, puis à être banni à perpétuité de la ville et du duché. Cette pénalité, le bannissement perpétuel, fut appliquée à un certain nombre d'individus pour participation directe et sanglante à l'émeute. Deux miliciens, qui avaient quitté leur corps de garde avec quarante hommes, la moitié de la troupe, « pour se porter contre la maison du sieur de Tourneville », s'en tirèrent à ce prix. « Tous ceux », disait le roi dans une ordonnance du 22 janvier, « qui se sont absentés de notre ville de R.ouen depuis les émotions, et qui sont compris au rôle ci-attaché sous le scel de notre Chancelier, ne pourront à perpétuité rentrer dans notre dite ville de Pvouen, ni en notre province de Normandie, nous le leur défendons très expressément, à peine de la vie ». Or, le rôle annexé, et dressé d'après les procès-verbaux des capitaines de quartiers, comprenait cent quatre-vingt-seize noms, très obscurs. D'autres, qui n'avaient pris parti qu'en paroles pour les fauteurs de désordre, furent simplement « blâmés ». Les deux officiers, lieutenant et enseigne, coupables de n'avoir pas défendu le bureau de Tourneville, furent absous « en termes aussi honorables qu'il se pouvait ». Un épicier, ayant omis de rendre des sommes volées et dont il avait accepté le dépôt, ne paya son recel que d'une « aumône » ajoutée à la restitution elle-même. Mais le propriétaire de la maison de Tourneville, Charles de Mouy, s'entendit déclarer responsable des quarante trois mille livres qui manquaient encore, les fouilles terminées.
En même temps qu'il châtiait ou faisait châtier, Séguier avait installé les nouveaux Corps municipaux et judiciaires auxquels il allait confier la ville de Rouen. Le 11 janvier, il avait mandé par-devers lui les six plus anciens conseillers, indiqués par la Cour, les sieurs Pouchet, Liesse,
Bouclon, Bulteau, Pavyot el Duhamel. Il leur donna communication de l'arrêt du Conseil d'Etat, rendu la veille à Saint-Germain, et ordonnant que par leurs soins, « les affaires de la maison de ville seraient régies, gouvernées et administrées » comme auparavant. Il était bien spécifié qu'ils n'agiraient qu'en qualité de « commissaires députés par Sa Majesté pour l'administration et gouvernement de la maison de ville ». Défense fut, en outre, notifiée au receveur municipal de se défaire d'aucun des deniers qu'il continuerait à percevoir, si ce n'est en vertu d'une ordonnance du Conseil. Séguier pourvut ensuite à l'installation du personnel définitif qui était appelé à composer le Parlement. Le dimanche 20 janvier, on vit arriver dans les principales hôtelleries la plupart des parlementaires de Paris qui avaient été désignés pour aller rendre la justice à Rouen au nom du souverain. Parmi eux se trouvait le président Séguier, frère du Chancelier. Déjà, quelques années auparavant, dans des circonstances analogues, il avait été tenir à Poitiers des « grands jours » destinés à purger la région des prédécesseurs de nos « Va-nuz-pieds », les « croquants ». Un procureur-général à titre permanent, le sieur de la Fosse, détaché de la Cour des Aides du Dauphiné, avait devancé la veille au soir cette petite phalange de juges. Leur installation solennelle se fit le 31 janvier, sans robes rouges, et avec la modeste qualification de « gens tenant le Parlement de Normandie ».
Ces mesures de haute administration une fois prises, Séguier put terminer les questions d'indemnité qu'il s'occupait aussi de régler et qui se trouvèrent singulièrement compliquées par l'exagération même des demandes. Pour ne citer qu'un exemple, le sieur de Tourneville, dont l'affaire formait comme le point central de toutes les autres, réclamait, entre autres, jusqu'à sept cents livres, sous prétexte « d'avoir fait panser, médicamenter et nourrir quel-
ques blessés ». Or, le chirurgien, mis par lui de moitié dans cette œuvre charitable, soutenait n'avoir jamais reçu de sa générosité que deux pistoles. Afin de conclure tant bien que mal, le 25, le Chancelier « ordonna aux commissaires de la maison de ville de s'assembler pour départir vingt deniers sur tous les ordres de la ville, afin de faire, sur ce pied, le règlement des dédommagements ». Les représentants de la cité n'étaient pas au bout des communications de ce genre. Il fallait bien poursuivre, coûte que coûte, la lutte engagée à fond contre la maison d'Autriche, et il n'était que juste d'y faire contribuer, avant tous les autres, ceux qui gênaient les combattants. Le Conseil d'Etat annonça donc aux Rouennais qu'ils auraient à verser « un million quatre-vingt-cinq mille livres que Sa Majesté désirait être levés sur la dite ville de Rouen ». Séguier, de plus, se fit « représenter les états du revenu de la ville » et vit que ce revenu s'élevait à deux cent vingt-six mille livres. Il posa ensuite aux six commissaires délégués un dilemme impérieux : ou bien soudoyer une garnison permanente de six mille hommes, ou bien s'engager personnellement au maintien de l'ordre pendant la prochaine campagne. Un peu transformés en otages, les commissaires malgré eux rassemblèrent le 49 les principaux de leurs concitoyens à l'hôtel de ville, dégagé des troupes qui le cernaient d'ordinaire. Les notables convoqués n'hésitèrent pas un moment à se charger, au péril de leur vie, « de conserver la ville de Rouen en l'obéissance et fidélité due au roi, leur souverain seigneur ». On juge quelle était leur envie de se débarrasser des gens de guerre. Cette résolution dut être affichée et lue au prône des messes paroissiales, le dimanche suivant. Par une sorte de compensation, des droits d'octroi extraordinaires furent concédés à la cité le 6 février, pour une durée de trois ans. C'était la tirer d'embarras, quoique la somme fût bien forte.
Dès le 18 janvier, Séguier avait reçu de la Cour l'ordre de poursuivre son « voyage » jusqu'en basse Normandie, aussitôt qu'il aurait fini dans la haute. Le 11 février seulement, non sans avoir payé divers tributs à ses infirmités, le Chancelier put enfin s'éloigner de Rouen. Il eut encore à apprécier une harangue, aussi obséquieuse qu'emphatique, prononcée au nom des six « commissaires » préposés à l'administration municipale. «. Je désire », leur dit-il, « que tous les habitants de cette ville gravent fortement en leurs âmes qu'ils ont un bon roi, auquel ils doivent obéissance et service ». Un carrosse à six chevaux l'emmena, avec le « grand-prévôt de l'île » et son cortège d'archers, jusqu'à Saint-Ouen de Thouberville, au château d'un membre de la Cour des Aides. Le lendemain, au lieu de passer par Montfort, il poussa vers Pont-Audemer, « où il fut reçu par les habitants, avec l'honneur et les acclamations qu'ils surent faire ». Accoudé sur la portière de son carrosse, le juge du lieu, âgé de soixante-seize ans, lui raconta naïvement sa biographie. « Après avoir porté les armes en sa jeunesse, et commandé comme capitaine, il avait longuement servi le roi en sa charge, puis, s'en étant déchargé sur son fils, lequel, ayant voulu aussi prendre les armes et étant mort au siège de Montauban, il avait été obligé de reprendre ce même office ». Le lundi, Séguier atteignit Lisieux, où l'évêque lui donna un dîner de vingtcinq couverts. Là, le Chancelier se sépara des membres du Conseil, qui gagnèrent Caen par le plus court, tandis que lui-même s'arrêtait successivement chez M. de Viquetot, près de Lisieux, puis, à Escoville, où il avait été invité. Ce fut seulement le jeudi 16 qu'il fit son entrée dans Caen, couché sur sa litière, au milieu d'un vrai feu roulant de harangues administratives et universitaires. Un professeur de droit, très habile à tourner les vers latins, et que n'effrayaient ni l'hyperbole ni la flatterie, Antoine Halle, abusa de ce qu'un mouton figurait dans les armes du Chancelier
pour lui décocher ce compliment, déjà défloré à Rouen, mais plus à propos, car l'écusson de la ville en doublait le mérite : « Adventare leo creditur, agnus adest ». Un trio de lis protégeait seul la destinée de Caen.
Séguier, que son voyage, en partie accompli à cheval et par de détestables chemins, avait épuisé, renonça en effet tout d'abord à l'attitude du lion et n'affecta pas la physionomie d'un magistrat justement courroucé. Le lendemain de son arrivée, l'après-midi, il ne reçut que les capitaines de la ville, « après la harangue desquels, portée par le plus ancien, il leur représenta la faute des habitants et leur propre intérêt de ne pas se laisser commander à l'avenir par une multitude vile ». Les ayant expédiés, il fit entrer le lieutenant-général du bailliage, le sieur de Biais, le lieutenant particulier, i'ex-lieutenant-criminel, plus quelques autres. Le sieur de Biais « se voulut justifier près Mgr le Chancelier de n'avoir omis aucune chose, de quoi, en vérité, le public lui rend témoignage, et, sur ce que mondit seigneur le Chancelier l'a pressé de ce que son procèsverbal ne marquait point les auteurs de la sédition, ni ceux des bourgeois qui ont refusé de l'assister pour le service du roi, il a maintenu qu'ayant rapporté, par son procèsverbal, qu'ayant sommé et interpellé de ce faire tous les chefs de famille, et rapportant qu'il n'a été suivi que de tels et tels, c'est assez avoir déclaré que tous les autres étaient coupables ». Provisoirement, Séguier se contenta de ces explications. Rien ne pressait d'ailleurs. L'intendant la Poterie avait déjà pourvu au nécessaire. Gassion, venu avec le régiment de Piémont, avait fait porter au château les armes des bourgeois. D'un autre coté, le Chancelier venait d'apprendre qu'un petit-iils lui était né. Enfin, on entrait dans la période dite « des jours gras ». Or, les pouvoirs des officiers municipaux expiraient justement le mercredi des cendres. Séguier se reposa donc, en consacrant ses loisirs à toutes les séductions que pouvait lui
offrir une ville aussi savante. De même qu'à Rouen, à ses heures perdues, le bibliophile en quête de livres rares se substitua en lui au jurisconsulte armé d'un glaive vengeur.
L'interdiction, qui, à l'avance, planait sur les officiers de la ville, ne les frappa en réalité que le vendredi 24. Elle atteignait aussi, comme par ricochet, M. de Biais, mais, la distinction est à retenir, seulement en sa qualité de maire perpétuel, nullement dans ses fonctions de lieutenant-général. Encore lui laissa-t-on entendre qu'il serait libre d'assister aux assemblées générales de la maison de ville, les présider même comme par le passé, pourvu que ce ne fût pas avec le titre de maire. Son suppléant, le procureur du roi, partagea son sort, exactement dans la même mesure. Six des principaux bourgeois, en tête desquels un sieur du Motel, se virent préposés à l'administration de la cité, sous le nom de « commissaires », comme à Rouen. L'un de ces administrateurs ne savait ni lire ni écrire, ce qui paraissait causer quelque déplaisir à ses nouveaux collègues. Il se tira de ce mauvais pas, en assurant « qu'il était fort honnête homme », et, par-dessus le marché, capable « de bien servir le public », attendu qu'il avait su mener habilement ses propres affaires, ayant acquis « par ses soins » quatorze à quinze mille livres de rente. Le fonctionnement des institutions municipales ainsi assuré, le Chancelier fit rouer vif un chef des « Ya-nuz-pieds » d'Avranches, nommé Le Plé, qui venait d'être arrêté en Bretagne et qu'on lui avait amené en compagnie d'un autre. Il réduisit en outre de cent vingt mille livres à soixante-dix le chiffre de toutes les pertes, ruines de bâtiments et dommages-intérêts prétendus par les commis des finances. Après quoi, il s'achemina vers Baveux.
Il y trouva peu de coupables à punir et peu de préjudices à réparer. Néanmoins, trois percepteurs de taxes, gens d'ailleurs d'assez mauvaise vie, avaient eu, dans la sédition des tanneurs, leur maison démolie et en réclamaient la
valeur. Sous différents prétextes, ils s'abstenaient de produire des témoignages dignes de créance. Il fallut faire appel à la bonne volonté comme aux souvenirs d'un ancien chantre et d'un chanoine. Le premier évalua le dommage total à six mille livres seulement, les meubles ayant pu être sauvés. Le second, au contraire, proposa d'accorder quinze mille livres. L'évêque s'efforça de décider les intéressés à se contenter de quatorze. Mais, comme il s'agissait en outre de savoir à qui incombait la responsabilité, de la population entière, ou du seul corps des tanneurs, la solution fut remise jusqu'à plus ample informé. En somme, le séjour à Baveux fut employé surtout à des contrôles administratifs de diverse nature. Durant ces heures inutiles pour la répression, Gassion eut à soutenir un rude assaut théologique de la part de deux prêtres, qui, sur le dogme de la présence réelle, l'accablèrent, à défaut d'arguments efficaces, de citations en hébreu et en grec. Le 2 mars, Séguier dit adieu à l'Evêque, M. d'Angennes, et à sa cité, pour aller coucher à l'abbaye de Gérizy, dont l'abbé, Germain Habert, l'un des Quarante, comptait parmi ses familiers. Le 3, il s'arrêta à Saint-Lô, dans un des Jogis de l'évêque de Coutances. Le soir, il soupa au château, chez M. de Matignon. L'artillerie, qui y sommeillait, se réveilla pour saluer son arrivée. Le « service fut de viande » pour lui seul et pour Gassion. Le lendemain dimanche, il se leva à cinq heures, et, vers huit heures, après avoir entendu la messe et pris part à un « magnifique repas », il se mit en route à cheval dans la direction de Coutances.
Un pénible spectacle l'y attendait. Sur le conseil qui leur avait été donné, les femmes des coupables, c'est-àdire une bonne partie de la population, s'étaient postées sur son passage. Tandis que les salves d'artillerie retentissaient, elles se précipitèrent à genoux devant lui en poussant le cri de : miséricorde. Au surplus, la majorité
des individus compromis n'avaient pas hésité à mettre quelques lieues d'eau salée entre eux et la justice royale. Rien ne leur avait été plus facile que d'aller demander un asile aux îles Chausey, voire à Jersey ou Guernesey, et ils en avaient largement profité. Lui-même, le lieutenantgénéral, Jacques de Saint-Simon, s'était provisoirement dérobé dans une cachette sûre. Il n'en restait pas moins sous la main de Séguier une abondante provision de matière justiciable. Dès Gaillon il avait interdit en bloc tous les officiers du bailliage. Une fois sur les lieux, il ne tarda guère à faire arrêter, d'abord les échevins, puis le prévôt en personne, M. de Bordes. A l'usage des émeutiers de basse catégorie, on dressa, par son ordre, sur le marché au blé, une potence à quatre branches, qu'on s'occupa de garnir sans délai. Les procès toutefois furent régulièrement conduits par les magistrats du présidial, qui étaient demeurés en fonctions. L'un des coupables s'entendit condamner à la roue, pour participation à « l'action de Goaslin », les autres, à la corde, pour pillage chez Nicole. La question ordinaire et extraordinaire vint encore aggraver le supplice de ces pauvres hères, abandonnés par leurs chefs. On ne put s'en prendre, et pour cause, qu'aux immeubles des meneurs éclipsés. Avant de quitter Coutances, le Chancelier, non seulement fixa à trente mille livres l'indemnité due à Nicole, mais tint de plus à « parler en public à un grand nombre de gentilshommes du pays ». Il leur « fit connaître l'intérêt qu'ils avaient de faire valoir l'autorité du roi, et de ne pas se laisser empiéter par une populace mutinée » . La déclaration royale les rendait en effet « responsables des séditions qui pourraient arriver dans la province, chacun pour leurs tenanciers. » Les auditeurs représentèrent « que cette garantie leur serait rude, se pouvant rencontrer qu'ils n'auraient pas le moyen de l'empêcher ». Séguier leur fit remarquer qu'aux termes de la déclaration, « s'étant mis en devoir et ayant
fait leur possible, ce leur serait une suffisante décharge ».
L'intendant la Poterie ayant été chargé de l'exécution à Avranches, le Chancelier ne se souciait guère de pousser plus loin son voyage. La Poterie avait quitté Caen le 24, afin d'aller préparer ou terminer la besogne à Baveux, à Goutances, à Avranches et à Vire. Nous ne savons rien de bien précis sur ce qu'il eut occasion de faire dans ces villes, si ce n'est à Avranches, où sa justice tardive se montra impitoyable, du moins en principe. Le 8 mars, il condamna en effet neuf coupables à la roue, dix-sept à la potence, trente-cinq aux galères et quarante-deux au bannissement perpétuel. Un placard publia leurs noms le lendemain. Mais ces chefs de l'émeute, pas plus que ceux de Coutances, n'avaient eu la naïveté d'attendre l'arrivée de l'intendant. A l'exemple de Ponthébert, ils s'étaient mis à l'abri sous le drapeau anglais. En fait, le 9, il n'y eut qu'une seule exécution. Par contre, la maison de Ponthébert fut rasée ce jour-là, ainsi que celle de Champmartin, l'un de ses « brigadiers ». Sur l'emplacement, après avoir semé du sel, on planta une croix. Le village de Cérences, spécialement signalé à la vindicte royale, avait dû tout d'abord être démoli complètement. Mais, pris de compassion, le <( prévôt de l'île » se contenta d"en laisser détruire sept ou huit maisons par les soldats. La Poterie, du reste, procéda si vivement qu'il eut encore le temps de venir donner à Coutances un coup de main, avant le départ des membres du Conseil, déjà renforcés des magistrats du pays.
Séguier, que le plus grand nombre de ses compagnons avait peu à peu quitté, put prendre enfin lui-même le chemin du retour. Le 14 mars, il s'éloigna de Coutances, non sans en avoir fait élargir le vicomte. De Saint-Lô, il passa par Balleroy, Bayeux, Caen,Lisieux, Pont-Audemer, Saint- Ouen de Thouberville, Pont-de-1' Arche, Vernon, Rosny et Pontoise. Mais cette seconde partie de son voyage fut
comme l'envers ou la réparation de la première. A peu près partout, le chancelier fit œuvre de pardon et d'indulgence. A Baveux et à Caen notamment, il rendit la liberté à un nombre assez considérable de faux-saulniers peu compromis ou de contribuables en retard. Il y en avait de tout sexe et de tout âge. Les établissements savants et les riches collections de la ville universitaire attirèrent de nouveau la curiosité de Séguier, qui ne quitta encore les bords de l'Orne que sous une avalanche de fleurs de rhétorique, cueillies çà et là dans toute l'antiquité. Pour plus de sûreté, les troupes de Gassion, soit environ trois régiments d'infanterie et deux de cavalerie, avaient été réparties entre les principaux foyers de population, tant dans la haute que dans la basse Normandie. Le 26 mars, le grand justicier alla à Rueil exposer les résultats de sa mission. Le lendemain, il eut audience du Souverain. Une récompense vraiment royale lui fut attribuée en mai. Sa Majesté lui transféra par lettres patentes, à lui et à ses héritiers, « toutes les terres vaines et vagues à elle appartenants et dépendants de ses domaines, situées et assises dans les bailliages et vicomtes de Caen, Baveux, Falaise, Coutances et Avranches ». Une centaine de villages se virent en effet invités à produire leurs titres de propriété, d'où une perturbation profonde dans l'ensemble du pays. Averti de cet état de choses, et « ne voulant pas que son nom servît plus longtemps de prétexte à une si grande ruine », Séguier renonça à profiter de la munificence de son maître.
Il eût semblé assez naturel que Richelieu, en guise de conclusion à la révolte des « Ya-nuz-piecls », complétât la répression judiciaire par une hécatombe de vieux châteaux. On sait combien sa prévoyance avait fait choir, dans le midi surtout, de ces repaires féodaux. Mais, dans notre province, ce travail se trouvait déjà assez avancé pour qu'on pût s'en rapporter au temps tout seul du soin
de l'achever sans frais. Domfront avait été rasé vers 1608, Neufchâtel en 1616, Harfleur et Quillebeuf en 1621, Vire vers 1630, Argentan, Pontorson, Evreux et Château- Gaillard en 1633 et 1634. Les fortifications de Rouen, de même que celles de Gisors et de Saint-Sauveur, ressemblaient de pins en plus chaque jour à des amas de décombres. Nous ne voyons guère que Thorigny dont le démantèlement se rapporte à 1640. Au reste, dans une province frontière, telle que la Normandie, il n'était certainement pas à propos de supprimer tous les points fixes de résistance que l'armée royale pouvait opposer à l'ennemi. Aussi Richelieu, loin de pousser à la démolition de forteresses utiles, qui ne se démolissaient que trop d'ellesmêmes, avait-il déjà doté l'embouchure de la Seine d'une place d'armes maritime plus forte que toutes celles qu'on y avait bâties jusque-là. Pour remplacer Quillebeuf et Harfleur, il avait édifié, dès 1628, la citadelle du Havre, au grand émoi des Havrais, qui en écrivirent à Louis XIII. Il venait à peine de la terminer, et le voyageur flamand, Antoine de Rombise, en mettait en vers latins la description précise : un carré à quatre pointes triangulaires enchâssé dans un grand fossé d'eau, et dont les glacis rendaient les défenseurs invisibles à l'ennemi.
La suppression du Parlement ne dura pas, à beaucoup près, aussi longtemps que l'avait fait ou laissé croire Séguier. Il avait parlé de trois années. Pourtant, dès le mois de janvier 1641 , il était rétabli. Seulement, et le détail avait sa gravité, il était désormais a semestre », c'est-à-dire semestriel, au lieu d'être permanent, comme avant sa révocation. Le pouvoir des magistrats ne devait par conséquent avoir qu'une durée de six mois. De plus, la multiplicité des offices, qui se trouvaient doublés, en diminuait la valeur vénale en même temps qu'honorifique. Enfin, seize seulement des anciens membres, ainsi que le premier président, se voyaient rétablis dans leurs charges, en raison d'une
« assiduité » de repentir, dont la révélation publique les humiliait peut-être. Par contre, Sa Majesté instituait quatre offices de président à mortier, quarante de simples conseillers, deux de président, six de conseiller aux enquêtes et quatre de substitut. Nous ne parlerons pas des notaires ni des huissiers. Toutes les instances prodiguées auprès du Cardinal pour détourner le coup restèrent vaines. « Quoique vous puissiez faire ou proposer », leur répondit Richelieu, « le semestre aura lieu ». La seule concession à laquelle le Cardinal voulut bien se prêter se réduisit à rapporter la disposition qui faisait rentrer le comté d'Eu dans le ressort du Parlement de Paris. En somme, la commission venue delà capitale, dite commission Séguier, siégea jusqu'au milieu d'octobre, et les officiers du semestre de février 1642 remontèrent par exception sur leur siège dès la rentrée de 1644. De plus les (( anciens » qui n'avaient pas été réintégrés, eurent la satisfaction, avant la fin du règne, le 14 février 1643, de se voir autorisés à imiter leurs collègues. C'était la première grâce du nouveau ministre, Mazarin, et le dernier pardon du roi mourant. Les magistrats municipaux n'avaient pas attendu le leur plus longtemps que les parlementaires. Quelques semaines après l'édit de janvier 1641, d'autres lettres patentes avaient remis en fonctions les officiers de l'hôtel de ville, « avec tous les honneurs, autorités, prééminences, dont ils jouissaient avant leur interdiction ». Il y eut plus. Les pouvoirs ordinaires des échevins devaient expirer au commencement de 1643; Louis XIII les invita à continuer leur service pendant dix-huit mois, sans nouvelles élections. Peut-être Sa Majesté se méfiait-elle quelque peu du discernement des électeurs. Simultanément, des lettres de « grâce, pardon et abolition » furent octroyées en faveur des contumaces frappés par des jugements criminels, à la condition de dédommager leurs victimes, et à l'exclusion de certains coupables de première marque. Les
Etats furent seuls à ne sentir aucun retour de faveur, soit de la part de Louis XIII, soit de celle de ses ministres. La haute assemblée ne devait plus se réunir qu'au début du règne suivant, en novembre 1643. La province avait été trop agitée et les esprits s'y montraient encore trop émus pour qu'il n'y eût pas imprudence à fournir aux passions un nouvel aliment ou des occasions tentantes.
Les obsèques du fils et héritier d'Henri IV donnèrent lieu, le 21 mai 1643, à une cérémonie imposante, à la fin de laquelle les musiciens, conformément à l'usage, chantèrent : « Vive le Roi ! » Nous ne savons si les membres du Parlement se laissèrent plus aller aux regrets qu'à l'allégresse officielle. Il est certain que la Normandie venait de perdre en Louis XIII un souverain dont le règne, en fait, lui avait été bien involontairement dur, et qui, cependant, lui était depuis son enfance, tout particulièrement affectionné. Je ne fais pas allusion au petit sifflet d'ivoire et de coquilles, venu de Dieppe, que son médecin Héroard lui avait donné, quand il avait huit ans, ni à l'arquebuse confectionnée à Rouen par un armurier de renom, dont lui avait fait présent M. de Blainville, maréchal des logis de sa compagnie de gendarmes, ni aux leçons d'armes qu'il prenait d'un gentilhomme normand, Gouville, ni même à cette prédilection pour le cidre qu'il devait à son gouverneur, M. de Souvré, ainsi qu'au cardinal du Perron, et que partageait Bassompierre. Il avait avec la Normandie une attache plus sérieuse, ou qui du moins aurait dû l'être, c'était son premier précepteur, Vauquelin des Yveteaux, fils d'un magistrat royal et magistrat luimême par droit de naissance. Vauquelin avait eu l'honneur de se voir préférer à Scaliger en personne, voire à un frère de du Perron. Mais il avait composé une a Institution du prince », œuvre plus singulière encore que libérale. Malheureusement, il donna, en tous genres, d'assez mauvaises leçons à son élève. Il confessait lui-même, en toute
franchise, « qu'il n'était possible pas des plus savants ». Entre autres, il traduisait ces mots : et non temnere diuos par « et ne pas craindre les dieux ». De plus, sa moralité laissait publiquement et outrageusement à désirer. Enfin, il disait du mal du maréchal d'Ancre, alors à ses débuts. On le remplaça, dès 1614, par un certain le Fèvre, « sur la réputation qu'il avait d'être libre en ses mœurs et indifférent en sa croyance ».
A défaut des bons exemples qui eussent pu lui venir de ce côté, divers voyages de Louis XIII dans la haute Normandie semblaient avoir créé entre elle et lui un lien durable. Nous avons raconté celui de 4647, dont la raison était purement politique. L'eau minérale de Forges nous valut des séjours plus longs et assez nombreux. Il y avait trente ans qu'un célèbre médecin, le sieur Martin, l'avait préconisée. Bonnard, conseiller médical de Sa Majesté, acheva de la mettre à la mode. Le roi, « pour conserver sa précieuse santé », en prenait habituellement à Saint- Germain. En 4633, il alla en boire à la source. La Cour en éprouva aussitôt le même besoin, avant d'en ressentir sans doute les mêmes effets. De son côté, la reine partit le 45 juin de Paris, et s'y rendit par Marines, mais plutôt en vue d'assister aux fêtes qu'on y préparait. Le traitement de Sa Majesté commença le 20 juin et se prolongea jusqu'au 3 juillet, soit à peine quinze jours. Richelieu, lui aussi, se laissa aller à l'entraînement général, et essaya de la vertu des eaux de Forges. Il paraît qu'au contraire Anne d'Autriche s'en abstint, ce qui retire à la Normandie l'honneur d'avoir contribué à fortifier son tempérament et à préparer Louis XIV à la France, ainsi qu'on l'a plus d'une fois supposé. Les divertissements du théâtre et les parades très réussies de la garde suisse constituèrent le charme principal de cette courte villégiature, pendant laquelle, outre les délégations de complimenteurs officiels venus de Rouen, on vit paraître les ambassadeurs
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de Pologne et de Gênes. A son départ pour Ons-en-Bray, où elle se proposait d'achever sa cure, Sa Majesté laissa à Forges l'intendant général des eaux et fontaines de France, Franchini, vulgo Francine, pour diriger des travaux urgents de réfection. A son arrivée, en effet, les urnes de la naïade semblaient percées, et il avait fallu retrouver, puis capter en hâte un filet d'eau, le plus abondant précisément, qui semblait rentré sous terre depuis quatre ou cinq ans. Il est difficile, en somme, de savoir au juste ce que les eaux minérales du vieux terroir normand valurent à la santé de Louis XIII. Ce que nous savons, c'est qu'Anne d'Autriche, bien qu'elle n'eut pas pris les eaux de Forges, envoya du moins vers la fin de l'année 1637 une statue de la sainte Vierge à la petite chapelle de Sahurs, sous prétexte de hâter la réconciliation de son frère et de son mari. Au lieu de la paix, qui tarda beaucoup, le don de la statue aurait mérité à la France la venue au monde de Louis XIV. Telle est du moins l'opinion que le clergé de Rouen patronna à cette époque, tandis que l'archevêque de Harlay se dessaisissait en faveur de Sa Majesté de tout ou partie des reliques de saint Sever.