QUATRIEME CAUSERIE
Suppression du « semestre ». — Etats-provinciaux de 1643. — Le « semestre » rétabli. — La duchesse de Longueville et la Fronde.
— Trahison du Parlement. — Assisté par d'Harcourt, Mazarin organise la résistance en Normandie. — Révolte ouverte des Longueville et du Parlement. — D'Harcourt tâche de prendre Rouen par la famine. — Bataille de la Bouille. — Paix de Rueil. — L'arrestation des princes renouvelle la Fronde. — Louis XIV prend le chemin de Rouen. — Il nomme d'Harcourt gouverneur au lieu de Longueville. — La duchesse est expulsée de la haute Normandie.
— Mazarin s'installe fortement dans Rouen. — Les princes au Havre. — Exil de Mazarin. — Longueville recouvre son gouvernement, mais reste fidèle. — Assemblées de la noblesse. — Fin de nos Etats provinciaux. — Complot de Latréaumont. — Plein essor de la Normandie.
A l'avènement de Louis XIV, la Normandie se trouvait, en somme, non pas « pétrifiée », quoi qu'on en ait dit, mais bien tout simplement pacifiée. Un seul point noir pouvait assombrir l'avenir. Après la journée triomphale de Rocroi, qui annonçait la fin de tous nos sacrifices militaires et financiers, ce point noir, c'était l'état d'esprit du Parlement dont l'ancienne moitié ne pouvait prendre son parti du « semestre ». Sans doute, les intérêts matériels des mécontents avaient été atteints, mais eux-mêmes étaientils donc sans avoir péché, et, surtout, n'avaient-ils pas eu pis à craindre? La clémence, dont, en somme, on avait usé envers eux, n'était rien, à leur sens ; ils exigeaient une
restitution complète, ou le renvoi « du Mazarin ». On est peu édifié, si l'on songe à la mêlée ardente dont nos frontières demeuraient le théâtre, quand on constate qu'à Rouen, dans les corridors de la Cour, voire en pleine rue, des scènes violentes de pugilat se produisaient entre les conseillers ou les laquais des différents « semestres ». Que dire des accusations mensongères, ou tout au moins téméraires, des outrages placardés sur les murs, de véritables voies de fait, ou de destructions, plus graves encore que les duels engagés à coups de poing? Les bagarres publiques avaient pour conclusion des menaces de meurtre ou d'incendie. Il se pouvait que le gouvernement n'eût pas été très difficile sur les antécédents de quelques nouveaux fonctionnaires. Leur solvabilité immédiate avait souvent rendu indulgent pour des peccadilles de jeunesse, qui auraient dû les faire juger indignes de siéger sur les fleurs de lis. Mais tout ce qu'on reprochait, par exemple, au procureur général, du Fossé de la Fosse, se réduisait au crime de n'être pas né dans la province, de venir du Dauphiné, et surtout de l'entourage du roi, au profit duquel on l'accusait de jouer le rôle d'espion. Le prétexte, en tout cas, était insuffisant pour enfoncer les portes de son logis. Pendant ce temps, la justice ne se rendait pas, quoiqu'on eût doublé le nombre de ceux qui devaient la rendre. A la suite d'un échange de gourmades, tout particulièrement scandaleux, qui eut lieu le 4 mai 1643, Louis XIII, bien près de fermer les yeux pour toujours, avait résolu de frapper d'une nouvelle interdiction six des anciens conseillers pris parmi les plus intraitables. Dès le 7 mai, ces énergumènes étaient « décrétés » par le Conseil « d'ajournement personnel ». Par bonheur pour eux, Louis XIII mourut, et Mazarin se trouva libre de suivre son inclination personnelle. Au lieu de frapper les coupables, il préféra céder aux démarches d'une députation de trois présidents, qui, au nom de la plus vieille fraction du Parlement,
sollicitait depuis longtemps auprès de lui la « fin du semestre ». Le 17 octobre, un édit fut rendu dans ce sens.
Simultanément, le premier ministre et la Régente accordèrent à la province une marque plus sérieuse de leur bon vouloir, comme de leur confiance, en y convoquant les Etats, qui ne s'étaient pas réunis depuis 1638. Le 18 novembre, ils s'assemblèrent à l'archevêché, après les conciliabules préparatoires et nécessaires des jours précédents. Le duc de Longueville et le premier président introduisirent, selon l'usage, la demande relative à la taille. A la vérité, elle ne semblait pas avoir été sensiblement augmentée par elle-même, mais le fisc s'était largement dédommagé avec les étapes, la « subsistance », l'équivalent, le franc-alleu, la réappréciation, les notifications, les amortissements, la réformation des forêts, la retenue sur les rentes. Le marquis de Beuvron, assisté de M. de Matignon, y remplaçait, en qualité de lieutenant-général, le maréchal de Guiche. Un maître des requêtes, M. de Saint- Jouin, envoyé exprès, y figurait à côté des trois intendants de la province. Pour président, les députés élurent Louis de Roncherolles, haut-doyen de Notre-Dame d'Ecouis. Toutefois, ce fut le curé de Saint-Maclou, représentant aussi le bailliage de Rouen, qui fut chargé de répondre à la harangue d'ouverture du gouverneur. Il « remercia M. de Longueville, au nom de toute la province, des soins qu'il avait pris de faire rendre au Parlement son ancienne forme, et compara ceux qui en avaient désiré la division à cette femme que Saiomon avait jugée n'être pas la vraie mère, parce qu'elle avait dit : DmdaÉHr. Ce traitd'éloquence sacrée n'empêcha nullement le langage amer, pour ne pas dire acerbe, des plaintes que contenaient les cahiers.
(( Puisque la liberté de se plaindre », y était-il proclamé pour le début, a. est aux malheureux une espèce de soulagement, la province n'est pas peu obligée à Votre Majesté de la permission de s'assembler pour lui faire connaître
son état, déplorable ». Après quoi les députés résumaient à leur façon la portée de la dernière révolte, en l'atténuant avec une complaisance singulière : « Quelque vile canaille, que l'insolence des partisans avait inconsidérément jetée au désespoir, se porta à des actes d'indignation et de vengeance contre eux, sans intéresser le respect dû au gouvernement, ni se départir en aucune façon de leur fidélité ; c'étaient simples tumultes que nulle personne de condition ne favorisait, ni de dessein, ni de complicité ». Il n'y avait donc pas lieu, à leur compte, de « foudroyer » la population entière de taxes de toute espèce, anciennes ou nouvelles. Ils examinaient ensuite toutes ces taxes, soit au point de vue de leur assiette, soit au point de vue de leur perception. Après ou pendant la critique de ces instruments de tortures que les ministres ou les traitants s'étaient forgés aux dépens des contribuables, ils ne se privaient pas de lancer çà et là quelques épigrammes incisives. Ils protestaient contre la création d'un bailliage à Dieppe, contre l'institution des intendants, contre l'indemnité accordée à la veuve de Nicole, etc. Les villes de Rouen et de Caen profitaient de l'occasion pour réclamer leurs canons. En guise de conclusion, les Etats demandaient décharge de la moitié des sommes marquées dans la « commission » royale, ou, pour le moins, la suppression entière des « subsistances », étapes et équivalent. La réponse de Mazarin fut aussi douce et aussi sage que possible, étant donnée la situation de la France en 1643. « Le Roy », disait-il, « et la Reine Régente, sa très honorée dame et mère, ont écouté les plaintes et remontrances qui leur ont été faites par les députés de l'assemblée des trois Ordres de la province de Normandie, tenue, par leur permission, en la ville de Rouen, sur lesquelles, comme ils en ont été sensiblement touchés, nul ne peut douter, selon leurs bonnes intentions, qui sont connues à un chacun qu'ils ne voulussent dès à présent y pourvoir
très favorablement. Mais, comme c'est un ouvrage difficile à faire qu'au préalable Dieu n'ait donné la paix à cet Etat, Leurs Majestés contribueront incessamment de tous leurs soins afin de la pouvoir obtenir aussi avantageuse qu'elle se doit espérer pour l'honneur de la France et la satisfaction de ses alliés. Après quoi leurs pensées seront entièrement converties pour procurer à ladite province tout le soulagement qui leur sera possible sur le fait des charges qu'elle a supportées à cause des dépenses de la guerre qui sont immenses. Ce qu'attendant elles s'assurent que leurs sujets continueront de contribuer avec affection aux dites dépenses, puisqu'elles sont employées pour la sûreté et défense de cet Etat ». Cette réponse dilatoire, et incontestablement nécessaire, n'équivalait point, il s'en faut, à une fin de non-recevoir applicable à tous les griefs exprimés. Satisfaction était promise pour un nombre assez considérable d'abus dont la répression semblait à la fois légitime et possible. Si Sa Majesté ne trouvait pas l'heure propice en ce qui concernait la restitution des canons, elle promettait du moins de mettre un terme à certaines exactions, vraiment odieuses, des fermiers, greffiers et huissiers. Malheureusement, le gouvernement demeurait lié vis-à-vis des premiers par ses propres baux, et, par conséquent, dans l'impuissance de faire tout ce qu'il eût désiré pour alléger les charges publiques. D'où la conclusion forcée et habituelle qu'il ne pouvait rien diminuer, du moins pour cette année, de ses demandes d'argent.
Au festin de tradition qui célébra la clôture des Etats, les anciens présidents du Parlement « ne purent empêcher les nouveaux d'y assister, mais ceux-ci y furent traités de telle sorte qu'ils n'en tirèrent aucun avantage ». La lutte, en effet, n'était pas terminée entre les magistrats de vieille roche et les quelques « nouveaux » que les besoins du service avaient obligé de conserver à leur poste. Les « anciens », raconte un factum du temps, « ne cessent de
maltraiter ceux qui ont été maintenus. Ils ne paient les supprimés que d'injures et d'injustices sur leurs personnes et sur leurs familles. A peine a-t-on eu supprimé le semestre que toute la Normandie en a ressenti aussitôt de très grandes incommodités. Tous ont souffert de la trop grande puissance du Parlement et des violentes brigues qu'on y a vues. Les parentés et alliances rendent les juges suspects, les jugements iniques et passionnés, et les affaires y traînent avec des longueurs aussi préjudiciables qu'ennuyeuses ». La vente de la charge du procureur général, le sieur de la Fosse, au sieur Harouis donna lieu à divers incidents. Le Trésor éprouvait d'ailleurs toujours la même impossibilité à rembourser le prix des offices supprimés. Le surintendant des finances, Emery, très mécontent du peu de docilité qu'il rencontrait à Rouen pour la vérification de ses édits bursaux, employa un moyen énergique pour se soustraire à ces embarras, en même temps qu'il couperait court aux vexations imposées par la majorité parlementaire à quelques souffre-douleurs. Le 30 août 1645, le Conseil rétablit le semestre. En prévision de la résistance très ardente qu'on prévoyait, un « huissier à la chaîne » fut dépêché afin de signifier l'arrêt à la Chambre des vacations. Aussitôt la coterie parlementaire, j'entends l'aînée, répartie entre tous les châteaux de la province, d'accourir dans le sanctuaire de Thémis, n'y parlant de rien moins que de défendre ses droits à outrance. « L'huissier à la chaîne », entouré d'archers, et en permanence auprès de la grande salle, calma singulièrement leur ardeur, en relevant les noms de ceux qui essayaient de se réunir, malgré la défense expresse de Sa Majesté. Leur colère n'osa plus s'épancher qu'à domicile. Lorsque les trois commissaires du roi, MM. le Febvre d'Ormesson, le Tellier de Conti et Montescot, se rendirent au Palais, le 10 octobre, pour y veiller à l'exécution de la nouvelle mesure, ils n'y trouvèrent que la moitié du Parlement
composée d'anciens et de nouveaux que des lettres de cachet avaient désignés pour y siéger jusqu'au 1er mars 1644. Des avertissements explicitement comminatoires maintinrent les autres en respect, et, surtout, au logis. C'est là qu'ils durent entretenir leurs rancunes et leurs impuissantes colères.
La Normandie hélas! était donc mûre à l'avance pour la Fronde, quand, au lendemain de magnifiques triomphes militaires et politiques, dont la France d'aujourd'hui se montre encore fière, éclata ce pêle-mêle sans grandeur de guerres civiles sans but qui vint les compromettre à l'improviste. Heureusement, une étrangère et un étranger, une reine espagnole et un ministre italien, réussirent à en tirer notre pays. Mais ils durent lutter contre une bonne partie de la nation elle-même, sans en excepter la famille royale. Le duc de Longueville, ou, plus exactement, la duchesse, fut, en cette occasion, beaucoup plus coupable que le Parlement, ayant une situation et une responsabilité d'un ordre infiniment supérieur. Cette dame écrivait Mazarin en italien dans son cinquième carnet, « a tout pouvoir sur son frère. Elle fait vanité de déprécier la Cour, de détester la faveur et de dénigrer tout ce qu'elle ne voit pas à ses pieds. Elle voudrait voir son frère dominer et disposer de toutes les grâces. C'est une femme extrêmement dissimulée, elle reçoit tous les hommages et toutes les bontés comme si on les lui devait ». Pour servir les intérêts de son frère, elle abusait de la faiblesse de son mari. La conséquence de ces jeux de princes et de duchesse ne se fit pas attendre. La paix de Westphalie en sortit en quelque sorte boiteuse, presque bâclée, et sans la signature de Philippe II. C'était dix ans de nouveaux efforts.
À peine le Parlement de Paris eut-il déclaré Mazarin, l'auteur de cette glorieuse paix, « perturbateur du repos public et ennemi du roi et de son Etat », que, le 6 janvier 1649, en plein hiver, Anne d'Autriche, ses fils et sa Cour,
échappés à grand'peine du foyer de la sédition, vinrent chercher un refuge provisoire dans le château de Saint- Germain. Le rapide séjour qu'ils y firent et les souvenirs que cette nuit glaciale laissa dans la mémoire d'enfant de Louis XIV décidèrent peut-être du tour de son esprit et de la direction de son règne. Les fugitifs se voyaient pris entre deux écueils ; la capitale soulevée par son Parlement et la Normandie mise en armes par son propre gouverneur, Longueville, qui prétendait être proclamé prince du sang, en dépit de sa bâtardise. Le plus pressé pour Mazarin et son royal pupille était de s'assurer de la Normandie et, avant tout, de Rouen. Un maréchal de camp, conseiller d'Etat par surcroît, M. du Plessis-Besançon, fut chargé de s'y rendre en toute hâte. Le 13 janvier, il y adressa au Parlement une allocution « pleine de convenance et d'adresse », pour l'inviter « à ne déférer aucunement )) aux ordres qui désormais pourraient lui venir de M. de Longueville. Les conseillers de la seconde promotion, constituant ce qu'on appelait « le semestre de septembre », se trouvaient alors seuls de service. Ils se montraient fort volontiers disposés à obéir aux injonctions de du Plessis-Besançon. L'enregistrement requis allait être ordonné, lorsque le premier président, Faucon de Ris, gagné peut-être par Longueville, prit sur lui d'ordonner que la délibération aurait lieu l'après-midi seulement, et « les semestres assemblés ». C'était proclamer la rébellion, car l'autre moitié du Parlement n'eut rien de plus pressé que de revenir des environs en ville, afin de ne pas manquer une si belle occasion de supplanter leurs collègues. Le soir, quarante-neuf magistrats d'ancienne date siégeaient à côté de trente-six « nouveaux ». Ce qui sortit de la délibération, ce furent des mesures militaires destinées à défendre la cité contre les troupes royales, l'ordre aux compagnies bourgeoises de s'armer pour garder les portes, et la défense, « à peine de vie », d'entreprendre des levées
pour le roi. Le gouverneur du Vieux-Palais, le marquis de Beuvron, créature de Longueville, et son lieutenant la Fontaine du Pin, étaient de complicité avec le Parlement. Tous les échevins des villes de la province reçurent des prescriptions aussi impérieuses. La garde du Château- Gaillard fut confiée expressément à la population des Andelys. Du reste, le prétexte allégué était de « maintenir les sujets du roi en son service, et dans le repos et la tranquillité publique ».
En dépit de cette trahison, éclose en plein Parlement, une notable partie de la noblesse, tout ce qui n'appartenait pas à la coterie des Longueville, par exemple, les Grancey, les Saint-Pierre, les d'Herbouville, les Sébeville, le marquis de Roncherolles, le comte de Clères, demeurèrent fidèles. Le marquis de Bellefont, gouverneur de Yalognes, se mit même à la disposition de la Régente, en promettant l'appui de tous ses amis du Cotentin. La Cour lui en exprima sa reconnaissance. Les autorités du Havre n'hésitèrent pas davantage à se maintenir dans leur devoir. Afin de mieux concentrer cette résistance contre les rebelles, surtout afin de prendre militairement les devants, Mazarin fit choix de Henri de Lorraine, comte d'Harcourt. Déjà, au reste, un affidé du Cardinal, Saint- Luc, s'était insinué dans Rouen, pour tâcher de gagner le marquis d'Hectot, fils de Beuvron, en lui promettant la survivance de son père. Malheureusement, d'Harcourt se laissa prendre aux promesses du premier président ; au lieu de brusquer son entrée au Parlement à la tête de sa troupe, il suivit le conseil du lieutenant-général, Rocque de Yarangeville, et ne dépassa pas le faubourg des Chartreux. Longueville eut ainsi tout le temps qu'il lui fallait pour terminer ses préparatifs à Paris, tandis que le président Bigot redoublait d'intrigues en sa faveur, assisté d'un de ses gentilshommes, Rome de Bretteville, et du conseiller Rome de Fresquiennes, père de ce dernier. Le
corps de ville résista dabord à toutes les mauvaises tentations. Peu à peu cependant, il se montra moins ferme, quoiqu'il redoutât beaucoup d'avoir à loger derechef « les gens de guerre » du roi. Sur ces entrefaites, Longueville arriva en personne. Il réussit tout d'abord à déloger d'Hectot du Vieux-Palais, où, le 24 janvier, il pénétra sur une barque, et par une porte que ses partisans avaient empêché de murer. Il se rendit ensuite au Parlement, qui, dès le 20, avait décidé de ne recevoir ni d'Harcourt ni sa commission. Le 27, il suffit au duc de l'autoriser à prononcer (( l'annulation du semestre » pour l'entraîner dans la révolte ouverte. Le 10 février, la Cour des Aides suivit ce bel exemple. Un gouvernement insurrectionnel, organisé en commun par les officiers de justice et le duc de Longueville, s'appropria tous les revenus royaux, avec défense d'en laisser parvenir une obole à Saint-Germain. Par surcroît, il se mit à lever des soldats.
Mazarin ne tarda guère à riposter et par la plume et par le canon. Le 17 février, des lettres patentes frappèrent d'interdiction le Parlement de Rouen, et appelèrent à Vernon les magistrats restés dociles, en d'autres termes, le « nouveau semestre ». Les séances s'y ouvrirent même le 9 mars, mais dans un très petit cénacle. Quant au hérault d'armes expédié à Rouen, les menaces l'empêchèrent d'accomplir sa mission; d'Harcourt, lui, ne manqua pas à la sienne. Débordé par les premiers événements, en attendant des renforts, il dut se replier, d'abord sur Pontde-1'Arche, puis, sur Ecouis. Il commença par se fortifier dans le Pont-de-1'Arche, négligea Elbeuf, dont il élait sûr et traversa le Bourgtheroulde et Montfort sur Risle, d'où il fit mine de menacer Pont-Audemer, en descendant la vallée. Mais, laissant là provisoirement cette petite ville, il se jeta avec l'ensemble de ses forces sur Quillebeuf, toujours si important pour l'approvisionnement des populations établies en amont. Le gouverneur, Champigny,
quoique surpris, résista avec énergie. Toutefois, le triple corps de d'Harcourt, de Roncherolles et du comte de Clères était trop supérieur. Il ne resta pas longtemps sans entrer dans Quiliebeuf, puis dans Pont-Audemer, qui ne se défendit guère. Lisieux, où, de son trône épiscopal, commandait un frère de Matignon, échappa à d'Harcourt, mais le comte de Clères pénétra en maître dans le Neubourg. Louviers, Gisors, Honfleur appartinrent bientôt aux royalistes, si bien que Longueville, qui avait cru paralyser la Cour à Saint-Germain, se trouva lui-même rapidement bloqué dans Rouen.
Il essaya de se tirer d'embarras en reprenant vivement l'offensive avec ses troupes, dont les « monstres » (ou revues) avaient émerveillé les curieux sur les bruyères Saint-Julien. Il sortit donc de Rouen, en intrépide capitaine, friand de rencontres et surtout de victoires. En réalité il n'emmenait avec lui, outre quelques intrigants brillamment titrés de la Cour, qu'une poignée de hobereaux et de chasseurs campagnards, qui n'avaient jamais vu la guerre, ou n'y avaient vu que des défaites. Cette petite troupe aristocratique traînait à sa suite, d'abord ses laquais travestis en hommes d'armes, puis, la milice municipale de Rouen, plus un certain nombre de volontaires. Cette sorte de mascarade militaire fit le 3 mars une apparition devant Pont-Audemer, mais ne réussit nullement à en franchir les murs. Elle reprit donc assez piteusement la direction de Rouen ; d'Harcourt la guettait au passage, non loin de la Rouille. Au moment où Longueville y faisait embarquer son artillerie et son infanterie, un détachement de troupes royales fondit à l'improviste sur les Rouennais, et les dispersa en un troupeau de fuyards, non sans en retenir quelques échantillons comme prisonniers. Cette rencontre tragi-comique fut dénommée ironiquement (( la grande occasion de laRouille». Longueville s'en tira de son mieux au moyen de discours
à la fois mensongers et hautains. Ses affidés, il est vrai, se saisirent de Harfleur, Montivilliers, Glères, Fontaine-Martel et Neufchâtel. A son tour, il eut aussi comme une ceinture de petites forteresses. De plus, Chamboy lui livra Argentan. En revanche, Alençon échappa aux frondeurs. A tout prendre, « l'armée de Rouen », suivant le mot de Saint-Evremond, ne se relèvera pas facilement dans l'histoire du persiflage et des traits malicieux dont le spirituel écrivain s'est amusé à cribler ses chefs l'un après l'autre. Les affaires des fauteurs de guerre civile allaient donc assez mal, en dépit de leur pressant appel aux Espagnols, en dépit aussi de l'alliance conclue entre notre Parlement et celui de Paris, auprès duquel les Rouennais avaient accrédité dans les règles un ministre titulaire. Heureusement, les conférences engagées à Paieil le 4 mars avaient abouti dès le 11 à un compromis pacifique. Mais le rétablissement de la tranquillité générale ne faisait pas le compte de ce l'ancien semestre ». Ces messieurs ne trouvaient pas assez explicite l'assurance donnée que « Sa Majesté pourvoirait à la suppression du nouveau semestre ». Ces dignes magistrats eurent la bonne fortune de perpétuer les hostilités dans le Cotentin, où Matignon, entraînant avec lui un nombre considérable de seigneurs influents, entre autres, le comte de Fiers, commença par enlever à Bellefont son manoir de TIsle-Marie. Après quoi, le 20 mars, il se présenta devant Yalognes dont le château servit bientôt de refuge à Bellefont ainsi qu'aux seigneurs indociles de la contrée. Ils annoncèrent l'intention de s'y défendre avec la plus grande énergie. Pour en venir à bout, Matignon attira à lui l'artillerie de Cherbourg et jusqu'à la garde bourgeoise de Baveux. Quelques jours après, le 5 avril, le château se trouva obligé de capituler. De son côté, Longueville, de plus en plus audacieux malgré ses malheurs, avait fait promettre au Parlement de Paris, par le prince de Conti, qu'il quitterait Rouen le 15 mars pour
marcher droit sur Saint-Germain. Ses partisans évaluaient les forces dont il disposait à sept mille hommes de pied et trois mille chevaux. Mais il y avait bien lieu d'en rabattre la moitié. L'armée de Matignon avait compté pour un chiffre égal. Comme « escadre », le duc avait armé trois vaisseaux en guerre.
Au milieu de cette confusion bizarre, on poursuivait les négociations à Saint-Germain, le compromis du 11 mars n'ayant point été du goût des deux Parlements. Seize délégués de nos Cours souveraines furent admis à ces conférences supplémentaires, et y poussèrent l'oubli de toute hiérarchie jusqu'à reprocher en termes inconvenants au Chancelier la répression de la révolte des (( Va-nuz-pieds ». Séguier se contenta d'un silence dédaigneux pour répondre à ces attaques, et « abaissa son chapeau sur ses yeux », afin de mieux marquer à l'orateur sa parfaite indifférence. Un autre des plénipotentiaires pérora avec une véhémence si inconsidérée que son siège se rompit, et sa chute grotesque lui valut, de la part du président Mathieu Mole, une allusion sanglante à une bévue professionnelle qui constituait son unique célébrité. Gaston d'Orléans se montra, lui, beaucoup moins patient que le Chancelier. Il apostropha rudement le président de Criqueville et sa troupe. « Eh! bien, messieurs », leur dit-il, « vous voulez la guerre, ce n'est pas pour le bien public, mais pour votre intérêt particulier, je l'irai moi-même faire dans votre pays». Et il sortit, visiblement courroucé, avec M. le duc et sa suite. Un concert unanime de blâme, qui s'éleva de l'assemblée, vint enfin à bout de la résistance égoïste des magistrats rouennais. Ils consentirent à ce qu'un président et quinze conseillers de récente création continuassent à siéger parmi eux. Ils s'en fallait ainsi de deux sièges déconseiller que leurs exigences fussent entièrement satisfaites. La différence, calculait-on, montait à soixante mille livres ou environ. On a même prétendu que l'assis-
tance prise de dégoût, avait dû promettre de les payer de sa poche. C'était le moment où l'archiduc Léopold apparaissait près de Laon, et où Turenne se préparait à marcher sur Paris à la tête de ses huguenots renforcés d'étrangers. Longueville, durant ces conférences, n'avait pas non plus négligé ses intérêts. S'il n'avait point lui-même conduit à Safnt-Germain les milices de la Normandie, il y avait du moins envoyé deux de ses intimes, Ausouville et Yaricarville. La condition sur laquelle il avait le plus insisté avant de poser les armes, c'était l'adjonction de Pont-de-1'Arche à son gouvernement de Normandie. Pont-de-1' Arche lui fut donc promis par l'arrangement célèbre du 1er avril. Mais, remarque justement Montglat, « l'esprit de l'homme ne se contente jamais ». A peine assuré de ce poste important, d'où il pouvait affamer Paris et couvrir Rouen, il prétendit aussi avoir dans ses attributions le Havre, « la plus considérable place de la Normandie qui était exempte de sa juridiction ». Une intrigue matrimoniale la lui livra bientôt, en dépit de la Cour. Le gouverneur du Havre était, nominalement, un petit-neveu de Richelieu, héritier de son nom et de son duché. Néanmoins, le gouvernement, en réalité, appartenait à la duchesse d'Aiguillon, nièce du grand cardinal et tante du jeune duc. On attira cet adolescent à Trie, chez les Longueville, où Mlle du Yigean, devenue Mme de Pons, eut vite fait, avec ses beaux yeux, la conquête d'un cœur inexpérimenté. Mme de Pons était veuve. Un mariage fut l'inévitable conséquence de ce roman, et les Longueville se trouvèrent ainsi à même de contrebalancer dans le Havre l'autorité de la duchesse d'Aiguillon, toujours en excellents termes avec la Régente. Naturellement, ce tour de haute passe-passe politique mécontenta fort Mazarin, qui hésita davantage à livrer effectivement Pont-de-1' Arche à un si dangereux ennemi. De là des tiraillements perpétuels entre les princes du sang et le ministre omnipotent, qui venait de rétablir l'ordre dans la
Champagne, le Poitou, la Guyenne et la Provence. Neuf mois s'étaient à peine écoulés que Mazarin se voyait obligé, le 18 janvier 1650, de faire arrêter Gondé, son frère le prince de Conti, et son beau-frère Longueville, rentré naguère tout confus et « en rougissant » à la Cour. La duchesse n'était pas femme à laisser le ministre triompher aussi facilement. Dès le soir même, elle quittait Paris pour la Normandie. Sa popularité, d'après elle, lui permettrait de la soulever sans peine. Dix gentilshommes l'attendaient aux portes de la capitale. Le prince de Marsillac, le suppléant conjugal du duc de Longueville, se trouvait du voyage, de même que la belle-fille de la duchesse, la future duchesse de Nemours, qu'elle croyait également chère au peuple. Mais ses espérances étaient vaines. Le Parlement, informé vite de la triple arrestation, avait cette fois, remplissant son devoir, pris le parti de la R.égente. Le lieutenant du Roi, Beuvron, dès le 21, envoya un exprès lui porter l'assurance de la fidélité générale. Toutes les démarches de la duchesse à Rouen demeurèrent donc superflues, et elle ne put y passer qu'une seule nuit, au Yieux-Palais. Le Parlement fit plus. Il envoya une députation à Anne d'Autriche, d'abord pour protester de sa soumission, ensuite pour se plaindre de la garnison de Pont-de-1'Arche et de son gouverneur, Chamboy. Repoussée bien décidément par les Rouennais, Mme de Longueville tenta de se jeter dans le Havre. La duchesse de Richelieu, on le sait, lui était favorable. Mais les officiers du jeune gouverneur intervinrent énergiquement, et les portes restèrent fermées devant cette étrange rebelle. Elle n'avait plus qu'une ressource dans le pays de Caux, Dieppe. Elle y fut plus heureuse en effet. Philippe de Montigny, le 22 janvier, la reçut dans le château, qu'elle entreprit sur le champ de remettre en état de défense. Les Dieppois, cependant, ne se montrèrent pas tout d'abord aussi empressés que Montigny. Ils décidèrent l'envoi d'une députa-
tionà la Reine, et désignèrent leur premier magistrat civil, le bailli d'Arqués, accompagné de huit notables. Toutefois, ils se réunirent bientôt à l'hôtel de ville pour en ajouter deux autres, et la duchesse « eut soin de les faire choisir des plus affidés à sa maison ». A en croire certains témoignages, elle aurait même « envoyé demander secours aux étrangers », c'est-à-dire aux Espagnols, « qu'on disait devoir arriver d'heure à autre ». On apercevait dans la rade des vaisseaux prêts ou « à favoriser la descente des gens qui devaient venir de Flandres », ou bien à enlever la duchesse, si elle se voyait trop pressée.
Mazarin n'avait pas attendu jusque-là pour risquer, à son tour, un coup de partie. Sous prétexte de rétablir la liberté du commerce, en d'autres termes, le transport des vivres, surtout afin de mettre à la raison Chamboy, qui, avec ses deux cents hommes, « bridait la rivière de Seine », il avait fait décider un nouveau voyage de Leurs Majestés en Normandie. Avant le départ, il eut soin de faire nommer derechef d'Harcourt gouverneur, au lieu et place de Longueville. La Cour ensuite quitta Paris en compagnie de Gaston le 1er février, séjourna à Pontoise, traversa Magny, puis Ecouis. Le cardinal, qui ne s'était mis en route que le 3, avait rejoint ses maîtres à Pontoise, où deux échevins de Rouen se présentèrent pour prendre leurs ordres. A Ecouis, se rencontrèrent aussi les délégués de Dieppe et du Havre. Le cortège royal fit son entrée dans Rouen le 5. Plus de cinq cents gentilshommes, ayant à leur tête le comte de Clères, avec les sieurs de Montérollier et de Saint-Jean, étaient sortis de Rouen pour se porter à sa rencontre. « Au coupeau de la côte Sainte-Catherine », le lieutenant du Roi, le lieutenant-général, les échevins, en robes et toques de velours noir, saluèrent le souverain et sa mère de leurs discours d'apparat, au milieu des fanfares de trompettes et des salves d'artillerie. « Plus d'un million de personnes », dit gravement la Gazette, y ajoutait ses vivats. Toute cette
foule escorta le roi et la reine jusqu'à l'abbaye de Saint- Ouen, où, selon l'usage du temps, ils devaient prendre leur logement. La nuit entière fut égayée par d'interminables feux de joie et de longues rasades à la santé du prince, de sa mère et de son ministre. Ce dernier était ravi et lit part de sa satisfaction à le Tellier.
Avant d'atteindre Piouen, il avait présidé, chemiiP faisant, à l'expulsion de l'équivoque Chamboy. Les habitants de Pont-de-1'Arche, venus à sa rencontre, avaient spontanément proposé de recevoir dans leurs murs les troupes royales et les avaient aidées à braquer trois canons contre Je château. Vingt mille livres offertes à Chamboy, sous prétexte d'indemnité pour son matériel de guerre, avancèrent bien les choses. Aussitôt après l'installation de Saint- Amour dans la place, d'Harcourt resta maître de porter ses forces ailleurs. Le plus pressé était d'occuper Dieppe, d'où la duchesse envoyait de l'argent à Turenne pour l'attirer à elle. Chamboy avait été la retrouver, ainsi que Saint-Ibal, Saint-Romain, Barrière, Tracy et Campion. Quatre ou cinq cents hommes, clisait-on, travaillaient à fortifier sa retraite. Le premier soin de Mazarin fut de retourner, en quelque sorte, l'esprit des députés dieppois venus vers lui avec des dispositions douteuses. Il lui suffit d'insister devant eux sur cette considération que, si Mme de Longueville demeurait longtemps à Dieppe elle y amènerait inévitablement des auxiliaires étrangers, et, par suite, le fléau de la guerre. Très émus de cette perspective, les députés, dans la soirée du 7 février, allèrent se jeter aux pieds de la reine-régente, en lui demandant « une personne et des officiers pour commander dans leur ville ». Anne d'Autriche ne se le fit pas dire deux fois. Sans retard, un maréchal de camp, du Plessis-Bellièvre, s'élança sur la route de Dieppe, en compagnie de vingt-cinq ou trente officiers. Un gentilhomme, M. de Varennes, chevauchait avec eux, chargé de réitérer à la duchesse l'ordre de se rendre à son
choix, soit à Trie, soit à Goulommiers, soit dans quelqu'autre des domaines de sa famille. Une avant-garde de deux cents hommes, commandée par Falluau, s'avançait avec eux, précédant le gros de la petite armée de d'Harcourt. Mme de Longueville refusa de recevoir Yarennes, qui arriva le soir même à Dieppe. Elle se prétendit malade. Mais elle avait cessé d'être la plus forte. Les braves pêcheurs de Dieppe reçurent du Plessis-Bellièvre aux cris joyeux de : Vive le Roi ! Le château fut bloqué immédiatement par quatre compagnies bourgeoises, et toutes les avenues barricadées. Trois autres compagnies gardèrent les portes, et les trois dernières veillèrent sur le port, afin de parer à une attaque ou à une fuite. Ainsi bloquée, la duchesse en effet ne songea plus qu'à s'échapper. Dans la nuit du 8 au 9 février, elle essaya de descendre avec ses femmes jusqu'à la mer, le long de la falaise. Mais le rivage était trop bien gardé pour que son évasion pût s'effectuer par cette voie. D'ailleurs, le capitaine de la frégate sur laquelle elle comptait avait été gagné, dit -on, par Duquesne, fort jeune encore, et ce capitaine s'était engagé par serment non seulement à ne pas la transporter, mais même à la livrer. Elle réussit à s'échapper à cheval du côté des champs avec cinq cavaliers. Avant son départ, elle chargea Chamboy d'assurer la reine de son obéissance et de l'ordre donné par elle à Montigny que le château lui fût remis. On pensa d'abord qu'elle avait pris tout simplement la route de Longueville. Il n'en était rien. Elle persistait à vouloir s'embarquer. Dans cette intention, elle se rendit à Pourville. Mais les matelots qui la portaient dans leurs bras à travers les vagues, jusqu'à la chaloupe venue pour la prendre, la laissèrent tomber. Peu s'en fallut qu'elle ne se noyât, et, vaincue par l'épuisement physique, elle se fit déposer au presbytère de Pourville. Des soins empressés l'y rendirent à elle-même, ou plutôt à ses passions violentes. Elle reprit donc la direction du
Havre, où elle s'obstinait à ne pas désespérer de l'autorité de Mme de Richelieu et de son concours. Après avoir erré sur les côtes une huitaine de jours, en se cachant de son mieux, elle finit par trouver un navire et un capitaine complaisants qui, le 20, la débarquèrent à Rotterdam.
Mazarin avait employé son temps plus utilement qu'elle. A Rouen, où un certain nombre de destitutions et de mutations avaient été prononcées, Sainctot occupait le Vieux- Palais avec quatre-vingts Suisses. Un enseigne des gardes, Melleville, en avait fait autant à Caen, dont le gouverneur, la Croisette, n'avait pas résisté à une promesse de douze mille écus « pour le paiement de la vieille garnison de 1649 ». Une députation était venue de la même ville protester des bons sentiments de la population. Pont-Audemer, Caudebec, Evreux avaient aussi tenu à envoyer complimenter leurs Majestés. Le lieutenant-général la Potherie adressa même une belle harangue au nom des « Ebroïciens » . Déjà Matignon était arrivé le 10 « pour mettre en la disposition entière du roi les places de Saint-Lô, Cherbourg et Granville, dont il était gouverneur, de sorte », ajoutait Mazarin, « que voilà en moins de quatre jours les huit places dont on pouvait douter assurées au Roy ». Aussi crut-il pouvoir rendre aux Rouennais quatre des canons que le feu roi leur avait confisqués. Il leur recommanda aussi de commettre à la garde d'un officier d'artillerie les douze cents mousquets saisis chez le sieur de Fresquiennes et tenus par lui à la disposition des Longue ville. Le grand Corneille se vit appelé à remplacer le sieur Baudry comme procureur-syndic des Etats. Il ne restait plus qu'à installer d'Harcourt en qualité de gouverneur. Ce fut encore Sainctot qui se rendit au Parlement pour y faire vérifier son pouvoir et sa commission. Le 18 février, le nouveau gouverneur prêta devant ses membres assemblés le serment traditionnel. Le lendemain, des lettres de noblesse héréditaire furent délivrées aux échevins de Pvouen et de
Dieppe, et, le surlendemain, 20, la Cour s'achemina vers Gaillon, où l'archevêque lui préparait une réception digne d'elle.
Cette rapide campagne, menée de Rouen par Mazarin avec une incomparable dextérité, consolida les dispositions pacifiques des esprits, et suffit pour faire de la Normandie comme une oasis de calme au milieu de la Fronde. Le Parlement lui-même déploya un zèle inaltendu pour imposer un terme aux essais de revanche de Chamboy, qui s'était enhardi jusqu'à faire enlever par ses gens certaines dépêches royales. Un agent de Longueville fut arrêté au nom de la justice parlementaire. Les fauteurs d'intrigues suspectes allèrent dans les cachots du Yieux-Palais et du château de Caen réfléchir sur les inconvénients de leurs projets. Aussi Mazarin en arriva-t-il bientôt à estimer que ses trois prisonniers de la famille royale, déjà transférés de Yincennes à Marcoussis, ne seraient nulle part mieux emprisonnés qu'au Havre, et, en effet, il les y fit conduire en novembre. La duchesse de Longueville, assistée par son amie, la marquise de Flavacourt, conçut bien un moment le dessein de tenter quand même leur délivrance. Elle aurait fait enlever d'Harcourt par le maréchal de la Motte. Mais le Parlement sut forcer chacun à respecter sa défense formelle de lever ou d'assembler des troupes. Tout son reste de mauvaise humeur, et surtout de mauvais instincts, se tourna contre d'Harcourt, dont les cent gardes, à ce qu'il paraît, traitaient la province en pays conquis. D'autre part, Longueville avait réussi à s'y faire aimer, à s'y rendre presque indispensable pendant trente années de gouvernement. Cette sympathie universelle exerça bientôt son influence inévitable. Aussitôt que Mazarin fut venu au Havre pour le remettre en liberté lui et ses deux beauxfrères, il n'y eut qu'une pensée et qu'un désir à Rouen, son rétablissement dans ses anciennes fonctions. La chute de Mazarin réalisa très vite ces espérances. Tandis que
L'ex-ministre prenait tristement le chemin de l'exil à travers le pays de Caux, rencontrant, je ne sais où, au milieu d'un feu de joie, un mannequin de paille vêtu d'une vieille robe rouge, allusion significative à sa dignité, les trois princes, hôtes de M. d'Houdetot, festinaient le plus gaiement du monde, à Grosmesnil, près de Montivilliers. Leur entrée dans Rouen, le 14 février 1651, ressembla fort à une ovation, à laquelle présida le Parlement. Le lendemain, il compléta ce commun triomphe en fulminant pour sa part un arrêt de proscription contre le ministre disgracié. Bientôt même, il obtint effectivement la réintégration du duc dans son ancienne charge, ainsi que celle de tous les fonctionnaires révoqués. La duchesse, elle aussi, quoiqu'autrement coupable, se vit comprise dans les « déclarations d'innocence » qui justifièrent l'amnistie générale. Heureusement, Longueville s'était assagi, et la Normandie, sous sa protection, se reposa de ses envolées vers l'inconnu. Il veilla en personne, le 10 juillet suivant, à l'élection des députés qui devaient prendre part aux Etats- Généraux convoqués à Tours par la Régente pour le 8 septembre. Le zèle des électeurs paraît, du reste, avoir été assez médiocre. A la fin de novembre, Longueville crut encore devoir presser les élus de se rendre au plus tôt à Tours, où une fraction de leurs collègues était déjà arrivée et où une province telle que la leur ne pouvait rester sans représentants. Les tentations funestes ne manquèrent pas cependant au duc. Le prince de Gondé vint à Trie essayer de l'entraîner dans les nouvelles aventures dont on ourdissait la trame à Chantilly. Décidément, le descendant de Dunois avait mûrement réfléchi, Condé ne lui rendait pas les cent mille écus qu'il lui avait prêtés. De plus, sa femme, il le savait à présent, à n'en pouvoir douter, abusait de la guerre civile pour couvrir d'un surcroît d'affronts son honneur conjugal. Son glorieux ancêtre avait trop contribué à expulser les Anglais de la Normandie pour
que le chef actuel de la maison travaillât à les y ramener, comme les Espagnols en avaient le dessein. Sa fille enfin, la duchesse de Nemours, lui donnait des conseils infiniment plus sages que Mme de Longueville. Il accorda donc son entier concours au Parlement, quand le duc de Beaufort entreprit de pratiquer des embauchages d'hommes d'armes jusque dans le Perche. Forts de son appui, les parlementaires rompirent même avec ceux de la capitale, qui avaient fait de leurs Chambres autant de foyers de révolte ouverte. Le 30 juillet 1652, après avoir reçu Ja déclaration royale qui défendait de reconnaître le duc d'Orléans et le prince de Condé en qualité de lieutenants-généraux du royaume, le Parlement de Rouen envoya une députation à Anne d'Autriche afin de l'assurer de sa fidélité, la suppliant « de réunir la maison royale et de donner la paix à l'Etat ». Il évita toutefois d'enregistrer l'ordonnance, sans doute en vue de ne pas trop déplaire au duc de Longueville, qui, malgré ses erreurs passées, jugeait sévèrement cette fois la conduite de son beau-frère. Néanmoins, il chercha visiblement à mettre en évidence sa neutralité et surtout sa ferme volonté de préserver la province des maux de la guerre. Il prit, en conséquence, toutes les mesures possibles pour empêcher, fût-ce à main armée, Mazarin d'y transporter les hostilités. Aussi beaucoup de contemporains, entre autres, le poète-pamphlétaire David Ferrand, ne se lassaient-ils pas de vanter la bonne fortune qui les plaçait, eux et leurs familles, à l'abri des fureurs de l'aristocratie et de la plèbe parisiennes.
Ce n'est pas que l'amour de l'indépendance provinciale fût éteint en Normandie. Mazarin et Louis NIY, voulant permettre aux désirs légitimes de la province de s'épancher par une voie régulière, convoquèrent les Etats dès la fin de 1654, pour le commencement de Tannée suivante. L'ouverture en eut lieu le 3 février sous la haute présidence de M. de Longueville, assisté de M. de
Beuvron, du Parlement et des trois intendants MM. de Miromesnil, Favier et Morant. Les députés des sept bailliages prirent séance, ainsi que d'ordinaire, « chez Mgr l'archevêque, dans la salle des Hauts-Jours » et y entendirent la lecture de la commission par laquelle Sa Majesté ordonnait de l'imposition des deniers qu'elle désirait être levés sur les contribuables pour la présente année ». Une lettre de cachet remise ensuite à chaque député « tendait à porter lesdits sieurs à consentir aux choses qui leur étaient "demandées par Sa Majesté ». Un délai de dix jours leur fut toutefois accordé pour délibérer et répondre. Les Rouennais, notamment, se proposaient de présenter de nombreuses plaintes et réclamations, non seulement à propos d'impositions, mais aussi au sujet de leur port et de leur commerce avec l'étranger. Au dire d'un de leurs mandataires, il « fut fait plusieurs beaux règlements et plusieurs belles ordonnances par quinze ou seize séances tenues » et les intérêts de la ville se trouvèrent sauvegardés. Le dîner de gala et de clôture eut lieu au jour dit, le samedi 13. Malheureusement la royauté, cette fois, ne crut point devoir honorer les cahiers des Etats de la réponse officielle qu'il était d'usage de leur faire. De là une démarche tentée par l'archevêque de Harlay en 1657 sollicitant une réponse de la Cour aux anciennes demandes du pays. Sa harangue fut notoirement pessimiste et amère. Elle ne réussit pas à tirer le gouvernement de son silence systématique. La province continua à payer les officiers des Etats, notamment Jacques Baudry le procureur- syndic, mais l'institution n'en tomba pas moins en désuétude, à la grande satisfaction du Parlement qui comptait bien recueillir l'héritage, de gré ou de force. Le mécontentement de la noblesse se traduisit en Normandie par diverses assemblées, clandestines ou prétendues telles, en tout cas tolérées par Longueville. La révision ordonnée des titres d'anoblissement était en réalité
le mobile principal de ces ressentiments. « La noblesse », porte un écrit cle l'époque, « voyant les peuples dans la dernière misère et qu'on leur ôtait insensiblement le peu de droits qui leur restaient, jusque-là môme d'attaquer leurs qualités et les faire payer par des voies indirectes comme des roturiers, s'assembla pour y donner ordre ». Ce que les gentilshommes faisaient valoir avant toute chose, c'était que « les Etats de la province qui se doivent réunir tous les ans, ne s'étaient tenus qu'une fois depuis un fort long temps, et encore n'avait-on pas voulu voir leurs cahiers et faire raison sur leurs plaintes ». Une de ces réunions, suite presque immédiate de la vaine démarche du primat, et où apparaît déjà le nom révolutionnaire de Latréaumont, eut lieu à Trun, à la fin de mars 1658, sous la direction des sieurs Alexandre de Créquy et de Gratot. Si cette réunion donna peu d'ombrage au gouverneur, elle en donna au premier ministre. Mazarin, qu'avait déjà inquiété l'embarquement de Latréaumont pour la Hollande, s'alarma bien davantage à la nouvelle d'une seconde assemblée tenue vers la mi-juillet dans la foret de Conçues. A peu près tous les bailliages de Normandie y avaient délégué des seigneurs pour s'entendre avec ceux cle l'Orléanais et du Berry. La noblesse bretonne se groupait dans les mêmes conditions aux environs de Laval. Le mouvement, prétendaient les intéressés, s'étendait à quatorze provinces. Et, en ce moment, la santé du jeune roi inspirait des inquiétudes ! Les archers de Mazarin manquèrent à Dreux l'un des principaux chefs, mais l'intendant d'Alençon, M. de Pommereux, jeta des coups de filet plus heureux. Simultanément, Montpézat emmena à Caen un petit corps de troupes, tandis que le fidèle Bartet allait veiller à Rouen sur la sincérité de Longueville. Au printemps suivant, malgré les jeûnes et les agitations des huguenots, il ne restait aux coupables incarcérés qu'un certain nombre de comptes à régler avec la justice. Les biens de Créquy et
de quelques hobereaux furent saisis pour le bon exemple. Cette suppression, définitive en fait, de nos Etats provinciaux, nous ne parlerons que de ceux-là, fut de la part de Louis XIV une faute des plus graves. Ce fut, en outre, un acte d'iniquité envers la Normandie. « Payant presque autant de deniers que le reste du royaume », comme le prétendait (non sans exagérer), un des gentilshommes mécontents, elle aurait dû être la dernière à perdre ses Etats. A coup sûr, elle avait parfois singulièrement abusé de son droit de récriminer, et le sans-gêne violent de son langage était bien souvent fait'pour provoquer l'irritation des ministres, sinon celle du souverain lui-môme. Mais les Bourguignons, les Languedociens, les Bretons se montraient-ils plus réservés dans leurs doléances, et n'eussentils pas tout aussi bien mérité de voir leur pays réduit en simple pays d'élection? La Normandie, hélas! payait cher sa proximité de Paris, à qui elle aurait pu inspirer involontairement quelque jalousie, si elle eût conservé une sorte d'autonomie inconnue à l'Ile-de-France. Avec des provinces fort éloignées, le danger des comparaisons était bien moindre, et d'ailleurs leur assimilation restait trop récente pour ne pas obliger à de grands ménagements. La population, du reste, recouvra largement, en prospérité, ce qu'elle perdit en indépendance. Son seul regret légitime se réduisait à n'être pas elle-même l'auteur unique de son propre développement. L'effet fut tout différent pour la monarchie. A notre sens, Richelieu s'était déjà trompé en rompant absolument avec la tradition des Etats- Généraux. Si l'on songe que les cahiers du Tiers-Etat en 1615 contenaient la meilleure partie des réformes désirées en 1789, on doit déplorer que, pendant cent soixante-quatorze ans, la monarchie absolue ait cru devoir suspendre tout rapport direct avec l'élite de ses sujets. Au lendemain de la paix de Westphalie, Louis XIV était assez fort pour entendre sans se troubler les doléances justes ou non des
paysans, lorsque venaient les années de mauvaise récolte. Ces plaintes tenaient son attention perpétuellement en éveil, et ce n'était point là un mérite à dédaigner. Par malheur, le souvenir trop vivement ressenti d'un état d'agitation, qui durait depuis un siècle, mit fin à la vie normale, traditionnelle et nécessaire du royaume. Le monarque, pour emprunter l'expression si juste d'Augustin Thierry, devint, à son propre détriment, « la personnification vivante du salut public et de l'intérêt national. »
Rien de plus magnifique et de plus inattendu que le véritable commencement de ce long règne, dès que le roi fut majeur, et que Mazarin eut achevé de tout rétablir en France, les affaires du dehors comme celles du dedans. Alors s'ouvrit une incomparable période de repos faisant suite à une longue succession de guerres sanglantes. L'axe du royaume, une fois bien définitivement déplacé, et Versailles ayant pris la place de Paris, les arts de toute espèce prospérèrent avec une rapidité merveilleuse sous la direction de Golbert. La spontanéité nationale, allégée de toute entrave politique, s'épancha entièrement dans les œuvres fécondes de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. La Normandie, où ne paraissait plus Mme de Longueville, et que son frère ne frôlait plus à la tête d'armées espagnoles, put vivre enfin sans souci des ennemis et sans crainte des bouleversements. Seulement, ce ne fut plus le duc de Longueville qui la gouverna. Il mourut le il mai 1663. Le duc de Montausier, le plus honnête homme de la Cour, le remplaça. Les monuments utiles et les constructions ornementales commencèrent alors à surgir de toutes parts au milieu du bien-être accru des citoyens. Toutefois, nous ne tracerons pas ici les principales lignes de ce tableau si consolant pour les amis du progrès. Nous voulons d'abord indiquer les rapports de la Normandie avec la royauté et avec le reste de la France.
Au cours de la guerre de Hollande, c'est-à-dire de la
guerre entreprise par Louis XIV cou Ire l'arrogance hollandaise, avec l'assentiment de la plupart des grandes puissances européennes, un nuage soudain offusqua un instant la sérénité de ce ciel limpide. Latréaumont, que nous avons déjà vu compromis clans les réunions tumultueuses et illicites de la noblesse, avait fait la connaissance d'un Hollandais, nommé van den Enden, disciple de Spinosa, paraît-il, et momentanément simple espion à Paris. De cette association entre un espion et un débauché, il était sorti, en 1674, d'abord une entente secrète avec le gouverneur espagnol des Pays-Bas, le comte de Monterey, puis un véritable complot ayant pour but le soulèvement en masse de la noblesse normande, de plus en plus atteinte dans ses intérêts. Aidé de ses deux neveux, les de Préaux, et d'une dame de Yillars, désireuse d'épouser l'un d'eux et qu'on soupçonnait d'avoir empoisonné l'un de ses deux premiers maris, Latréaumont parvint à exciter un commencement d'effervescence au centre même de la Normandie. La flotte de l'amiral Ruyter parut vers le milieu de mai à la hauteur des falaises du pays de Caux, et y séjourna près de deux semaines. Mais, dès le 12 mai, le marquis de Pvoquelaure avait déposé au Parlement la commission qui lui confiait « un haut commandement » dans la province. MM. de Beuvron et de Thorigny, en l'absence de Montausier, avaient déjà pourvu au nécessaire, si bien que R.uyter, après avoir détaché une chaloupe à Dieppe, n'hésita pas à cingler vers l'île de Wight. Latréaumont n'en poursuivit pas moins ses criminelles intrigues. Possédant des accointances nombreuses dans la région de Pont-Audemer, il conçut le dessein de se saisir de Quillebeuf. En même temps, il rassemblait à Rouen une assez grande quantité de nobles sous prétexte de protester contre l'impôt dit « tiers et danger ». Ses projets furent découverts à temps par un sieur de Nazelle, qui vint tout raconter à Louvois. Le 12 septembre, l'instigateur du complot se fit tuer d'un
coup de feu, non sans avoir tué lui-même l'un des soldats venus pour l'arrêter. Le chevalier duc de Rohan, étroitement engagé dans l'affaire, subit la peine de mort, la seule exécution capitale du règne en matière de conspiration, d'après le marquis de la Fare.
A part cette courte alerte, depuis la paix des Pyrénées, la Normandie continua à n'avoir plus d'histoire, autre que celle de sa vie quotidienne. C'est le signe caractéristique auquel se reconnaissent les populations et les provinces heureuses. Le tome VI de Masseville a tout l'air, durant cette période, d'un bulletin ininterrompu de victoires remportées sur les Allemands, les Espagnols, les Anglais, les Hollandais, les Savoisiens, bulletin suivi, par malheur, d'un nécrologe douloureux d'officiers généraux nés en Normandie. A côté de ces listes funèbres, figurent, par compensation, des séries de promotions brillantes. A cette époque, la Normandie se trouva fournir à la France une quantité exceptionnelle d'officiers d'un très haut rang, morts ou vainqueurs sur le champ de bataille : les deux Roussel de Médavy, l'un, maréchal de France, l'autre « mestre de camp », le comte de Saint-F rémont, de Fiassent, deFlamanville, Puchotdes Alleurs, du Héron, le Guerchois, de Marivaux, de la Luzerne, de Silly, de Sébeville, de Longuerue, d'Esseville, de Breteuil, de Berville, de Colandre de Ganisy, du Tronc, de Chàteaumorand, de Raffetot, de Renty, de Paon, tous lieutenants-généraux, maréchaux de camp ou brigadiers. Nous omettons les simples colonels dont le premier mérite, tout provisoire, était de lever un régiment, afin de faire leurs preuves pour commencer, à leurs risques et périls. La bourgeoisie parlementaire, aussi bien que le haut négoce, fournit un notable contingent à ce livre d'or de la noblesse militaire. Bien entendu, l'armée de mer n'avait pas attiré moins de Normands que l'armée de terre. Les noms de Duquesne et de Tourville, nés aux deux extrémités de la province,
éclipsaient tous les autres. 11 ne faut pas cependant oublier de placer auprès d'eux, quoique au-dessous, le doyen de nos chefs d'escadre, le chevalier d'Infreville. Sur un tableau d'avancement dans la marine, tableau qui porte la date de 1705, figurent, avec des grades fort différents, le marquis de Lanquetot, le comte des Epinets, le chevalier de l'Aigle, le chevalier de Fouilleuse, M. de Rabodanges. A la même époque, on rencontre également, parmi les officiers de bord, MM. de Léry, d'Amontot, de Belleville-l'Estandard, la Fontaine-Martel, enfin deux neveux de l'illustre Dieppois, Duquesne-le-Monnier et Duquesne-Guiton, qui parvint au grade de chef d'escadre.
Une autre carrière s'ouvrait, pour des considérations un peu analogues, devant l'activité normande, celle de la diplomatie, à laquelle notre vieille réputation de « sapience » préparait chez nous presque dès le berceau. Le XVIIe siècle fut fécond en diplomates normands, surtout pendant le règne de Louis XIV. Nous ne savons si leur titre commun de marquis de Gournay nous autorise suffisamment à revendiquer Marcheville, ou bien le président Amelot, qui occupa tour à tour les postes de Suisse, de Rome et de Madrid. Mais, déjà, au Congrès de Westphalie, la France était représentée par le gouverneur de notre province, Longueville, assisté du lieutenantcolonel de son régiment, Henri Campion, et par Henri Groulart, l'un des fils de l'ancien premier président. Au siège de la Papauté, nous voyons encore Nicolas de Grémonville,qui avait été d'abord à Venise. Son frère Jacques signa à Vienne, en 1668, le plus ancien traité de partage de la monarchie espagnole. Il eut parmi ses successeurs M. de Sébeville, originaire du Gotentin. M. de Gaillières l'un des diplomates qui signèrent la paix de Ryswyck, était né à Cherbourg. Nicolas Mesnager, qui, après avoir préparé pas à pas la paix d'Utrecht à Londres, y apposa seul sa signature avec le maréchal d'Huxelles, était le fils d'un
négociant rouennais, « marchand » lui-même. Un des agents secrets à qui Torcy avait confié le soin de maintenir des relations avec les ministres de la reine Anne, l'abbé Gaultier, descendait d'une famille obscure de basse Normandie. N'allons pas oublier Henri d'Harcourt, qui valut au duc d'Anjou la succession intégrale de Charles IL Accordons aussi en passant un souvenir à du Héron, qui séjourna plus ou moins de temps auprès des princes de Brunswick, puis en Pologne ; à des Alleurs, qui passa de Berlin à Constantinople ; à d'Esneval, notre ambassadeur à Varsovie et à Lisbonne; à la Bonde d'Iberville, à la Roque de Yarengeville, aux deux Barberie de Saint-Contest, le père et le fils, dont l'un devint ministre ; à Matignon, et au modeste commerçant rouennais Michel, qui signait, il est vrai, sa correspondance « Rodrigue » pour qu'elle eût moins de chance d'être reconnue, et qui, au siècle dernier, rendit tant de services en « Moscovie ». Une bonne partie au surplus de ces négociateurs n'étaient au fond que des officiers généraux en disponibilité, et ils avaient brillamment servi leur pays l'épée à la main avant de se voir appelés à participer, par leur sagacité et leur prestige, à la conduite de sa politique extérieure.
Quoi qu'on ait pu dire des malheurs du temps, quiconque, vers le milieu du règne de Louis XIV, connaissait la Normandie n'en parlait jamais sans vanter son état florissant et sa richesse exceptionnelle. En 1698, Masseville écrivait : « Sa fertilité lui fournit abondamment toutes les choses nécessaires à la vie. Ses blés et son bétail font subsister, non seulement ses habitants, mais encore souvent ceux des provinces voisines. Elle a toutes les commodités de la chasse et de la pêche, une fort grande quantité de fruits, dont on fait la boisson ordinaire du peuple. Le commerce de ses draps, de ses toiles, de son fer, de son papier, de ses autres manufactures, et les navigations de ceux de Rouen, de Dieppe, du Havre de Grâce, et de plus de vingt
autres ports de mer lui attirent les richesses et les raretés de toutes les autres nations. C'est sans contredit la province de France la plus peuplée, puisque l'on y compte plus de cinquante villes, plus de deux cents gros bourgs et plus de quatre mille paroisses ». Il suffisait du reste de la traverser pour en remporter une impression des plus riantes. « Il y a onze lieues de Rouen à Pont-Audemer », mandait Mme de Sévigné à sa fille en mai 1689. « J'ai vu le plus beau pays du monde, j'ai vu toutes les beautés et les tours de cette belle Seine pendant quatre ou cinq lieues, et les plus agréables prairies du monde... Ses bords sont gracieux, ils sont orués de maisons, d'arbres, de petits saules, de petits canaux qu'on fait sortir de cette grande rivière. En vérité, cela est beau... Nous avons été sur les bords de la mer, à Dives, où nous avons couché... Caen, la plus jolie ville, la plus avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus belles rues, les plus beaux bâtiments, les plus belles églises; des prairies, des promenades et enfin la source de tous nos plus beaux esprits; j'en suis charmée »... Les étrangers eux-mêmes partageaient l'admiration des Français, si bien qu'en 1678 sir William Temple proclamait notre pays le plus prospère et le plus opulent du monde. De là naturellement des témoignages populaires de juste reconnaissance envers le souverain qui semblait le dispensateur suprême de tant de biens inaccoutumés. A Rouen, on avait voulu lui ériger une statue en 1682. Celle qu'on avait eue d'abord en vue ne fut pas cependant achetée, parce qu'elle était en simple pierre de Caen. On décida (( qu'il serait fait un fonds pour faire travaillera un ouvrage plus considérable représentant Sa Majesté qui sera fait d'une matière plus solide et meilleure et d'un dessin plus noble que celui proposé ». Les Havrais purent ainsi devancer les Rouennais, en 1683. La municipalité de Caen, qui dédaigna aussi la pierre locale et ne se contenta que de bronze, inaugura son portrait en pied le 4 septembre 1685.