CINQUIEME CAUSERIE
Révocation dite de redit de Nantes. — Les protestants en petite minorité. — Provocations et insultes. — Représailles des catholiques. — Connivence des calvinistes avec les ennemis de la France. — Premières mesures de persécution. — Le Parlement et les Jésuites s'en mêlent. — Procès de Noblet à Rouen. — Fermeture et destruction du temple de Quevilly. — Celui de Caen condamné le même jour. — Même exécution à Argentan, à Saint-Lô et à Sanvic. — Portée exacte de Tédit du 25 octobre 1685. — Destruction du temple d'Alençon. — Conversion spontanée au Havre. — Excès de zèle de certains intendants. — Rapts d'enfants. — Fuite des huguenots poursuivis par le peuple. — Leurs établissements à l'étranger. — Beaucoup restent en Normandie, tolérés par le pouvoir et visités par leurs ministres.
Une douloureuse épreuve était réservée à notre province avant la fin du siècle. Les artisans et les négociants qui appartenaient au culte huguenot et qui, tant bien que mal, étaient rentrés dans le corps de la nation, devaient ressentir l'amère surprise de voir révoquer, au mois d'octobre 1685, non pas précisément l'édit de Nantes, que leurs ancêtres avaient lacéré depuis longtemps, mais bien l'édit de Nîmes, qui l'avait remplacé, en leur retirant des privilèges absolument incompatibles avec l'unité nationale. Si la liberté de conscience n'était pas clairement supprimée par <( l'édit révocatoire », du moins elle restait désormais condamnée à de rigoureuses restrictions. En fait, la pratique publique de toute confession hétérodoxe demeu-
rait interdite. L'histoire impartiale et désintéressée de ce coup d'Etat, plus politique que religieux, reste par malheur à écrire. Nous n'avons, nous, qu'à en détacher quelques épisodes qui touchent spécialement la Normandie. Nous tâcherons d'y mettre en lumière la pression et la participation de l'opinion publique, en même temps que certaines imprudences des calvinistes, qui, au fond, subissaient un choc en retour, et devaient s'en prendre à leurs ancêtres de cette répercussion lointaine des actes de sauvagerie qu'ils avaient perpétrés un siècle auparavant. 11 nous faut tout d'abord remonter un peu dans le passé.
Quelle était à peu près la proportion entre les adeptes des deux cultes dans notre province? La question est difficile à résoudre, parce que la passion s'en est mêlée depuis longtemps. Un exemple ou deux suffiront pour nous mettre en défiance contre les exagérations. Au premier abord, les Eglises protestantes, avec leur appareil de consistoires et leur grand nombre de temples limités à un fief isolé, donnent l'idée d'un vaste réseau couvrant toute la province de ses mailles. Ainsi le « colloque » d'Alençon, à lui seul, comprenait, outre l'Eglise d'Alençon, celles de Séez, Courtomer, Fontaine, le Mesnil-Joué, Laigle, Crécy, Montgoubert. Il ne faut pas s'y laisser tromper. D'un bout à l'autre de la Normandie, il n'existait, en définitive, que de petits groupes sporadiques, constitués par deux ou trois familles, et où il suffisait de bien peu d'ouailles de bonne volonté pour attirer ou pour fixer un pasteur. Les agglomérations urbaines contenaient des noyaux beaucoup plus denses de calvinisme, notamment à Rouen, à Dieppe, à Gaen. Dans la première de ces villes, M. Floquet estime que le nombre des non-catholiques ne dépassait pas trois ou quatre mille. Pour l'ensemble de la Généralité, M. Lesens ne va pas au delà de quarante mille. Il en attribue le quart, soit dix mille, à Dieppe. Daval, protestant également, ne porte pas ce chiffre plus haut que douze à quinze
mille, dont quatre mille « communiants » seulement. C'était beaucoup, sans doute, pour le temps, mais il ne faut point oublier le rôle considérable joué par les Dieppois dans l'histoire du protestantisme en Normandie. Par contre, M. de Manneville, qui exerçait les fonctions de gouverneur dans la cité en 1704, mandait « qu'il y avait dix catholiques contre un nouveau converti, et, dans les campagnes, cent contre un ». A Gaen, M. Foucault, l'intendant, ne croyait pas que les huguenots représentassent plus du vingtième de la population totale. Dans l'élection d'Alençon, en 1682, au dire de l'intendant M. de Morangïs, le personnel huguenot se réduisait, malgré son luxe de succursales, à six cents familles, dont vingt-cinq étaient nobles. Dans celles de Domfront, de Bernay et de Conches, la statistique, en quête de huguenots, répondait : néant. En résumé, on a proposé, pour la province entière, un total approximatif de cent quatre-vingts à deux cent mille âmes relevant des doctrines de Luther ou de Calvin. Cette évaluation peut paraître excessive, car elle a une origine confessionnelle, toujours suspecte en pareille matière. Mais ce qui, en aucun cas, ne saurait être contesté, c'est que les « religionnaires » ne formaient qu'une très faible minorité dans l'ensemble de notre population provinciale, laquelle dépassait alors, après l'exode, quinze cent mille habitants.
D'après nos idées modernes, idées moins appliquées malheureusement que jamais, le chef de l'Etat eût dû d'office se constituer le protecteur de cette minorité, d'ailleurs de mœurs graves, et qui se targuait d'être adonnée plus qu'une autre au travail. Mazarin avait déjà appris à Louis XIV, son pupille et son élève en politique, qu'au moyen de coûteux sacrifices, et difficiles parfois à justifier, on pouvait s'en tirer avec « le petit troupeau ». Le tout était de le combler de faveurs, spécialement de bâtons de maréchaux. Le jeune souverain, à ses débuts, avait ma-
nifesté son désir de bien vivre avec tous ses sujets, et, certainement, il n'éprouvait aucune prédilection pour ceux qui s'efforçaient de prodiguer la docilité et l'argent de son royaume au successeur, déplorablement italien, de saint Pierre. Sans doute, il voyait « avec douleur » l'opiniâtreté des religionnaires, mais, à son sens, « ceux qui voulaient employer des remèdes violents ne connaissaient pas la nature de ce mal, causé en partie par la chaleur des esprits, qu'il faut laisser passer et s'éteindre insensiblement, au lieu de l'exciter de nouveau par des contradictions aussi fortes, inutiles d'ailleurs ». Il blâmait, on le voit, dans ses notes intimes prises au jour le jour, l'intempérance de zèle du clergé catholique. Aussi ne peut-on lui reprocher raisonnablement, dans les premières années de son règne, que quelques mesures de simple précaution qui équivalaient le plus souvent à d'excellentes leçons de tolérance mutuelle ou à des actes de sage prévoyance dans l'intérêt de l'unité nationale. En 1668, la « Chambre de l'Edit » fut supprimée à Rouen ainsi que dans les autres villes qui possédaient cette juridiction anormale. Mais, en échange, les réformés obtenaient le privilège de récuser deux juges en matière civile, et trois, en matière criminelle. Par surcroît, les conseillers noncatholiques, qui composaient la Chambre mixte, conservèrent leur siège, sans qu'il en résultât pour eux aucun préjudice. Malgré ces ménagements, les chefs titulaires du troupeau avaient cru devoir tenter à Versailles une démarche officielle afin d'y faire entendre au moins une fois la parole de Dieu. Louis XIV accueillit avec toute la bonne grâce possible l'expression de la volonté divine et ceux qui s'étaient chargés de la lui transmettre, sans mandat bien régulier, mais par l'intermédiaire du ministre de Caen, Dubosc. On a même prétendu que le roi aurait sur-le-champ déclaré à Mme de Maintenon qu'il venait d'entendre (d'homme le plus éloquent de son royaume ». Mais l'assertion ini-
tiale dérive des deux collègues de Dubosc à Alençon et à Caen, qui n'étaient pas sans doute en état de bien savoir ce que, le 27 novembre 1668, le roi pouvait avoir dit de particulier dans son intimité. De plus, en 1666 comme en 1669, il avait été enjoint, aux religionnaires de s'agenouiller, eux aussi, sur le passage du Saint-Sacrement. Seulement, toute liberté leur était laissée de ne pas s'y trouver. La grâce unique qu'on leur demandait était de ne pas blesser, en les provoquant gratuitement, leurs concitoyens par un manque apparent de respect. Malgré ces marques de prudence, qui n'avaient rien de commun avec des velléités de persécution, au moment de la peste qui s'était déclarée en 1668, Louis XIV avait ordonné que les calvinistes atteints du fléau, non seulement fassent reçus dans les hôpitaux, comme de coutume, mais encore pussent « avoir la consolation de leurs ministres, pourvu qu'ils parlent assez bas pour ne pouvoir être entendus ». Malheureusement les religionnaires n'avaient point désarmé, même depuis la paix de Westphalie et l'édit de Nimes. Quoi qu'en ait dit Segrais, dans un tableau qui sent un peu trop l'idylle, les deux partis, à Caen comme ailleurs, étaient bien loin de vivre sur le pied de paix. Les quelques nouveautés, introduites récemment par Louis XIV, n'étaient guère faites pour plaire aux disciples de Calvin, encore bien que le maître eût enseigné, et prouvé par la pratique, que le premier devoir de la puissance séculière consistait à extirper l'hérésie. Les armes dont ils se servaient habituellement n'enétaientpasmoins très souvent empoisonnées. Et puis l'ardeur de leur prosélytisme confessionnel leur faisait oublier que, s'ils voulaient garantir quelque respect à la minorité, il pouvait être sage de ne pas se mettre à harceler la majorité. Au mois d'août 1644, le sieur de Lorges de Montgommery avait affecté de dévaster les terres des moines du Mont-Saint-Michel. On avait vu ensuite des pains, en forme d'hostie, attachés dans Rouen
aux portes de l'église collégiale de Saint-Georges et des maisons voisines. Des catholiques, qui venaient de communier, avaient été arrêtés par des huguenots et tournés publiquement en dérision, eux et l'acte de haute piété qu'ils venaient d'accomplir. A Arques, le pasteur de Fauquenbergue se livra non seulement à des écarts de langage, mais à des violences de plume, en cherchant à flétrir les pratiques du grand jubilé de 1653. En 1665, il fallut sévir à son tour contre un gentilhomme de la Gerlangue, M. Viger de la Blondelière, en raison de « blasphèmes exécrables contre l'honneur, la pureté et la virginité de la Sainte-Vierge ». Deux ans plus tard, un couple d'exaltés de Darnétal, Noël et Boëte, encoururent une condamnation pour (( irrévérences brutales » et marques d'impiété au passage d'une procession du Saint-Sacrement. Aux « sacrilèges » s'ajoutaient les empiétements. Ainsi, les huguenots ne s'étaient pas contentés de leurs « petites écoles » de Quevilly; ils y avaient créé, à titre d'annexé, un véritable Collège ou établissement d'enseignement secondaire, auquel ils n'avaient pas droit. Les Etats provinciaux de 1655 s'étaient déjà préoccupés de cet abus.
Au fond, cependant, la propagande calviniste demeurait assez stérile. On remarquait une diminution croissante et spontanée dans la phalange des vrais croyants. A Gaen, de 1612 à 1618, la moyenne annuelle des baptêmes s'était élevée à cent soixante-douze. A partir de 1679 jusqu'en 1684, elle était tombée à quatre-vingt-quatorze. Les conversions décimaient leurs rangs. A Rouen, l'archevêque de Harlay ramenait un de leurs ministres, nommé Dupré. La révision par ordre des églises réformées, qui n'avaient plus ou n'avaient jamais eu de raison d'être légale, commençait à réduire à l'état de « ministres voltigeants » un certain nombre de pasteurs à poste fixe jusque-là. Mais les églises maintenues, et les titulaires en fonctions, ne ressentaient aucun désir de subir un partage ou une
double charge. Il s'éleva des querelles sur ce sujet à Bernières et à Trévières, où cherchaient à s'imposer les anciens évangélistes en titre de Basly et de Condé. D'autre part, le zèle des simples fidèles paraissait un peu refroidi, ce qui explique la quantité et la facilité des conversions. Au moment où deux pasteurs d'Alençon sollicitaient l'inscription d'un gentilhomme récemment touché par un rayon de la grâce calviniste, le Synode de la province de Normandie les pria « de se souvenir que, depuis longtemps, ils ne satisfaisaient point à leur part des frais généraux et académiques, nonobstant les injonctions et les censures à eux faites ». Pour comble de mauvaise fortune, le schisme s'introduisait dans la bergerie. Un certain Pajon, en 1665, s'était mis en révolte ouverte contre la doctrine de Calvin à propos de la prédestination. Sa revendication des droits du libre arbitre et de l'individu n'obtint pas le suffrage des penseurs émérites et des théologiens de première classe qui le jugèrent à Rouen, en 1667. Le philosophe incorrect Pajon avait été condamné, ni plus ni moins que ses juges l'étaient eux-mêmes au Vatican. Il fut en outre « enjoint aux consistoires de procéder contre ceux qui enseigneraient lesdites opinions ».
Comme on peut bien le penser, les catholiques, se sentant de beaucoup les plus nombreux, n'omettaient pas de se défendre. Aux agressions succédaient des représailles. Le peuple n'avait point encore pardonné les actes de vandalisme de 1563 ni les interminables misères qu'il devait à la secte tant de fois abattue et pourtant toujours debout pour « le bon combat ». A Dieppe, vers la fin de mai 1660, la réunion synodale, composée d'une cinquantaine de ministres usant d'un droit jusque là indiscutable, fut l'occasion de troubles graves, où les « escholiers de l'Oratoire » jouèrent le rôle le plus fâcheux. La porte du cimetière réservé aux huguenots fut démolie, le temple luimême envahi et dévasté. Sans l'arrivée opportune de
soldats, l'autodafé qui se préparait aux dépens des fabricants de diatribes contre le papisme et ses « suppôts » eût probablement suivi son cours et on aurait mis Je feu à l'édifice. Il est vrai que « les soldats y firent plus de mal pendant la nuit que les escholiers n'en avaient fait » dans la bagarre. A Pontorson et à Couvray, vers 1667, la populace avait brûlé les lieux saints. Dans Rouen, à la Croix de Pierre, une vive mêlée eut lieu en 1672 entre catholiques et huguenots. Quatre ans plus tard, on vit des gens du peuple, encouragés par de récents arrêts, attendre en force les calvinistes qui venaient, pour les insulter, se placer sur le passage des processions. Ils les contraignaient à s'agenouiller, et, en cas de refus, les traînaient eux-mêmes au Palais. Les jours de prêche, toujours en guise de représailles, les mêmes individus se groupaient aux approches de l'église de Saint-Sever afin de couvrir de huées, d'ordures et de pierres les disciples de Calvin qui se dirigeaient vers Quevilly.
Ces querelles incessantes entre les fidèles des deux confessions chrétiennes étaient bien faites pour préoccuper Louis XIV. L'affaiblissement sensible du protestantisme dans son royaume semblait devoir lui inspirer assez de patience et de sagesse pour qu'il le laissât s'éteindre peu à peu par l'effet seul de ses fautes. Ce qui lui suggéra la malencontreuse idée de le supprimer brutalement, ce fut la persuasion qu'il existait une connivence, virtuelle tout au moins, entre ses ennemis attitrés, les Anglais et les Hollandais, d'une part, et, de l'autre, ceux de ses sujets qui, en matière théologique avaient cru plus sûr d'adopter la façon de voir de Luther ou d'Henri VIII. Il était de notoriété publique que les pamphlets de toute espèce, qui se confectionnaient à la Haye, à Amsterdam, à Leyde ou à Londres, se débitaient par cargaisons à Dieppe et que les acheteurs n'y manquaient pas. Un religionnaire, le sieur de l'Yvelinières, près de Gavray, en 1669, avait déjà, sous
condition, il est vrai, et « dans un propos en l'air, » menacé Louis XIV (( de ne pas rester roi huit jours et d'en trouver lui-même les moyens ». Le ministre de Croix, en basse Normandie, fut, lui, accusé en 1673 d'avoir « demandé à Dieu sa protection contre les ennemis », à l'occasion des victoires de Louis XIV sur la Hollande. Il ne suffit pas, en bonne foi, que l'accusateur ait été un catholique pour retirer a priori toute valeur à ce témoignage. Le principal complice de Latréaumont, en 1674, la dame de Yillars, fille d'un magistrat de Paris, appartenait à la religion réformée, ainsi que la plupart de ses amis de Pont- Audemer, déjà tout équipés pour entrer en campagne. L'année suivante, un simple particulier anglais, le chevalier Wheeler, venait sur nos côtes aigrir et surexciter les mécontents. Un ancien pasteur de Gaen, David Massys, avait longtemps desservi l'église de Middelbourg en Zélande. Un autre, Philippe Lecouteur, était le fils et le frère de deux hauts fonctionnaires de Jersey. La femme de Bochart lui-même s'appelait Beverluys et ne se trouvait française qu'en vertu de son mariage. Au reste, il n'était pas besoin de ces faits isolés et individuels pour montrer à Louis XIV de quel côté, pendant la guerre, penchaient le cœur et l'esprit des huguenots qui vivaient à l'ombre de son sceptre. Depuis qu'elle avait éclaté, n'était-il pas sorti de France assez decalvinistespourformerdesrégimentsentiers au service de Guillaume III, et ne sont-ce pas ceux-là même qui se battirent les derniers, avec le plus d'acharnement, à la bataille finale de Saint-Denis, près de Mon s? Louis XIV fut ainsi amené à se demander pourquoi il tolérerait plus longtemps dans son royaume une liberté de culte que ni lesAnglaisniles Hollandais ni les Genevois, tous cependant renommés dans l'histoire pour la sûreté et la générosité de leur libéralisme, n'avaient jamais consenti à admettre. Il s'abaissa peu à peu à leur niveau, qui n'était guère celui d'Henri IV.
A partir de 1680, il fut expressément défendu de passer du catholicisme au protestantisme et surtout de retomber dans le dernier. Plusieurs déclarations royales interdirent aux huguenots l'exercice de certains métiers, dont quelques uns manuels. Toutefois la mesure la plus efficace que la royauté crut pouvoir employer contre le protestantisme consista dans la révision sévère et dans la réduction, plus ou moins de bonne foi, des lieux où il pourrait subsister. Gomme le disait fort bien aux pasteurs Chamillart le père, alors intendant : « Vous avez appelé église tous les lieux où il y avait quelques huguenots, même ceux où vous auriez pu souhaiter qu'il y en eût ». L'opération se poursuivit de longues années entre deux commissaires représentant les deux religions, et, jusqu'en 1678 ou 1679, la solution des difficultés se fit dans la plupart des cas à l'amiable. On vit même des calvinistes prendre les devants et démolir leur sanctuaire de leurs propres mains. Il en fut autrement, la guerre une fois terminée. Les « églises de fief » furent presque toujours respectées, mais on abolit le plus grand nombre de celles qui, au lieu de se confiner dans la chapelle d'un château, prétendaient ériger paroisse contre paroisse. Sur la plainte des ecclésiastiques déposée par leur syndic, « les prêches » de Vire, Honfïeur, Criquetot, Quillebeuf, le Bosc-Roger, Carentan, Condé-sur-Noireau, Sainte-Marie-Eglise, Vaucelles, et bien d'autres furent fermées, comme n'étant pas en règle avec les dernières ordonnances. Bref, au lieu de cinquante-trois églises calvinistes mentionnées en Normandie durant l'année 1675, il n'en existait plus que trente-cinq en 1682. La perte, par conséquent, se trouvait être d'un tiers.
Ces actes de rigueur ne laissaient pas parfois, soit de provoquer des tentatives de résistance plus ou moins passive, soit d'encourager les instincts malfaisants de la multitude. A Alençon, les esprits se montraient des plus surexcités. Au point de vue confessionnel, la région res-
semblait assez à un camp retranché, et la ville à un donjon du protestantisme. L'influence de Marguerite de Navarre au XVIe siècle et les hypothèques prises depuis par « M. le Rhingrave » y avaient singulièrement développé les racines du nouvel arbre de sapience. La fille de Gaston d'Orléans, au contraire, Mme de Guise, depuis son installation à Alençon, s'était fort réjouie de le voir saper à la base par une troupe de Jésuites qui s'y étaient nichés comme en une riche futaie. Les haines avaient poussé les hommes à ce point de sottise qu'un ministre, M. Méhérenc de la Conseillère, ne manquait guère sous les yeux de son voisin, le curé de Saint-Léonard, au début de la plupart de ses promenades, d'abuser des propriétés diurétiques du cidre pour ajouter encore quelque chose à l'impureté naturelle des murailles de l'église maudite. De leur côté, les protégés de la duchesse de Guise imaginèrent de pénétrer le plus souvent et le plus nombreux possible dans le temple, en s'y faisant suivre par le bas peuple, moins avide de controverses religieuses que d'occasions de désordre. Cette ingérence de fait finit par provoquer une véritable émeute. Le 10 août 1681, le P. Larue,sous prétexte qu'une homélie séditieuse venait d'y être prononcée, lança la plèbe locale à l'assaut du nouvel édifice où les huguenots avaient transporté depuis peu leurs pénates sacrés. La cour d'enceinte fut envahie, on chercha à enfoncer les portes, et, du haut des arbres où ils avaient grimpé, les plus ingambes s'amusèrent à lapider à tour de bras la pieuse assemblée. Les prières purent cependant s'achever, quoique précipitamment. Une lutte passionnée s'engagea alors la canne à la main, afin de déloger ceux qui faisaient voler les projectiles, et d'éloigner ceux qui s'en tenaient aux huées ou aux invectives. L'intendant, M. de Morangis, arriva juste à temps pour sauver le temple et les pasteurs. C'est ce qu'avoue Elie Benoît, qui, en fait d'ardeur et de prosélytisme, ne le cédait en rien au P. Larue lui-même.
Malheureusement cette intervention vexatoire devint bientôt autorisée et légitime. Un édit du 22 mai 1683 décida que (( désormais, il y aurait, dans tous les temples réformés, un lieu marqué où pourraient se mettre les catholiques, qui, portés d'un zèle pour l'accroissement de la religion, désireraient assister aux prêches ». On devine aisément quels devaient être ces auditeurs. Il était "déjà humiliant pour les huguenots de ne pas demeurer entre eux pour vaquer à leurs cérémonies, mais il était bien imprudent de tenir la porte de leurs temples ouverte aux volontaires de la Société de Jésus.
Le Parlement n'était que trop disposé à prendre part à ces troubles, le glaive, plutôt que les balances de Thémis à la main. Il n'en usait pas toujours avec une extrême rigueur, mais il laissait percer une envie manifeste d'en insinuer un peu partout la pointe. Attaché aux répugnances traditionnelles de la corporation, au fond, il épousait les passions professionnelles du clergé catholique, en y mêlant cependant de certains tempéraments. On ne pouvait trop le blâmer, quand il s'opposait à ce que les disciples «de Calvin s'arrogeassent le monopole du saint Evangile », et, en général, du christianisme. Il n'avait pas non plus été trop rude au gentilhomme de la Cerlangue, ne l'ayant condamné qu'à des peines pécuniaires pour ses blasphèmes, qui eussent pu le mener beaucoup plus loin, jusque dans l'autre monde. Il ne lui en coûta que cent livres d'amende, cinq cents livres pour fonder une messe perpétuelle en l'honneur de la sainte Vierge, et vingt livres de dommages-intérêts, on ne comprend pas bien à qui. Par contre, un ministre de Gavray se vit retenu à Rouen sous les verrous durant huit ans, pour être sorti du royaume sans autorisation, en faisant une promenade en mer à Jersey. Bien des décisions de la coterie parlementaire ne pouvaient être approuvées. Tantôt elle annulait des donations en forme régulière, parce qu'elles étaient
destinées à subvenir aux besoins du culte hétérodoxe. Tantôt elle s'évertuait à limiter d'une manière dérisoire le nombre des religionnaires admis à pratiquer certains métiers, libéraux ou non. Ainsi, elle prétendait ne plus tolérer à sa barre que dix avocats, et, dans la ville que deux médecins, de « la religion prétendue réformée ». Au surplus, jadis, en pleine peste, dans le courant de 1649, le ce médecin de la contagion » étant décédé, le Parlement avait déjà refusé de le remplacer par un candidat huguenot, que proposait le Collège compétent. Le Parlement préférait attendre qu'il s'en présentât un de Paris. A en croire M. Floquet, son apologiste ordinaire, il encourageait la délation, salariant même les délateurs. Il eût pu jouer un plus beau rôle. Reconnaissons cependant que des provocations s'élevaient jusque dans son sein. En 1683, un conseiller, M. de Colleville, indigné de ce que le privilège de la Fierté ne fût accordé à ses coreligionnaires qu'après conversion, alla jusqu'à railler en pleine séance, sinon le vénérable Saint-Romain lui-même, du moins son inséparable gargouille. La raillerie, à coup sûr, pouvait être philosophique, mais elle semblait quelque peu déplacée. Les magistrats rouennais s'étaient donc appliqués, bien avant le mois d'octobre 1685, à ruiner de leur mieux le huguenotisme en Normandie, et ils s'y étaient si bien pris qu'à l'avance ils y avaient rendu inutile le grand déploiement de forces militaires, qui, durant l'été de cette même année, enleva le Béarn, la Guyenne, la Saintonge, la Gascogne et le Languedoc, presque en masse, au culte de Calvin. La principale arme juridique des Parlements était la défense faite à quiconque avait une fois abjuré le calvinisme d'y revenir. Ces rechutes menaient tout droit à la suppression du temple où elles avaient été constatées. Un premier procès, engagé à Rouen au sujet d'un nommé Jacques Noblet, montre bien quel devait être l'embarras, et, par suite, l'arbitraire des juges. Ancien soldat par occa-
sion et tailleur de pierres de son métier, Noblet ne savait ni lire ni écrire, ce qui le rendait peu apte à se passionner personnellement pour les questions de haute théologie. Cela ne l'empêcha pas d'être capturé par les corsaires barbaresques et conduit par eux « en Alger ». Le célèbre Thomas Legendre, père du ministre Philippe, écrivit à son correspondant de Marseille en le priant de « s'informer de ce que pourrait coûter la rançon de Noblet ». Le correspondant du riche négociant en parla aux Pères de la Merci, dont la mission consistait à délivrer le plus possible de prisonniers chrétiens. Au lieu d'expédier de simples renseignements, les Pères renvoyèrent d'abord à Marseille Noblet lui-même, en avouant qu'ils n'avaient pas eu à se mettre en grande dépense pour son rachat. Toutefois, ils n'entendaient pas, en sauvant la liberté d'un homme, perdre son âme et la livrer à l'hérésie. Ils avaient donc converti à leur façon « l'esclave » libéré par leurs bons soins, et « l'esclave » s'était laissé faire, sans y attacher sans doute beaucoup d'importance. Il reconnaissait bien, en somme, s'être promené à travers diverses villes, en compagnie des autres « rachetés », avec les insignes caractéristiques des « croisés». Lorsqu'il fut parvenu à Rouen, ses anciens protecteurs, protecteurs de seconde main, il est vrai, lui rendirent le mauvais service de l'y faire jeter en prison, après l'avoir entraîné au temple de Quevilly. Sa conversion à la suite de sa délivrance était ce qu'il y avait de plus vraisemblable au monde, mais le pauvre homme s'obstinait à en nier tout au moins la sincérité, au risque de passer pour un ingrat envers les Pères de la Merci. Du reste, Noblet acceptait son sort avec infiniment de résignation, et déclara même que, si on l'envoyait aux galères, « il y servirait le roi gaiement et aussi fidèlement » que dans l'infanterie. Condamné à faire amende honorable devant le portail de la cathédrale, il en (( badina » avec les autres détenus, disant « qu'il y
avait du plaisir à crier : Adieu, Noël I avec une si grosse chandelle, et qu'on eût à lui préparer une belle chemise blanche ». Noblet, décidément, se dérobait au rôle de Polyeucte et de martyr, que Philippe Legendre, dont nous empruntons le récit, lui avait préparé. On finit par lui laisser prendre la clé des champs. Un prêtre catholique le fit transférer dans un cachot qui donnait sur une prairie ; un « ange de Dieu », qui n'était autre que sa femme, vint le mettre en liberté, après quoi il passa avec tous les siens en Hollande. Le Parlement en fut réduit à chercher ailleurs un relaps de plus haute marque, avec qui il put faire un peu plus de bruit.
Il y avait à ce moment dans Rouen une jeune fille, Esther Hue de Montaigu, qui avait perdu son père, et dont la mère, devenue veuve, avait, à Caen, abjuré solennellement le calvinisme. L'enfant, âgée à peine de douze ans, restait encore au-dessous de l'âge fixé par les édits pour l'émancipation religieuse à titre individuel. Sa mère prétendit l'élever provisoirement à sa façon et lui indiquer personnellement le chemin de la véritable orthodoxie. Les pasteurs de Quevilly ne furent pas du tout de l'avis de la « marâtre », comme l'appelle Philippe Legendre, l'historiographe de la « Persécution ». « Ils souffrirent au prêche » la jeune fille, ce qui signifie sans doute qu'ils l'y retinrent ou l'y ramenèrent de leur mieux. Le Parlement vit dans cet excès de prosélytisme une excellente occasion pour attirer les ministres rouennais à sa barre et prononcer enfin la fermeture du temple de Quevilly. Il y avait longtemps que ce temple, en raison môme des désordres qu'il causait, était devenu intolérable aux hôtes assidus des cérémonies somptueuses de nos églises gothiques. Il avait été construit tout en charpente normande au commencement du siècle par un architecte fort expert en son art, Le Gigonday. Il affectait la forme bizarre d'un dodécaèdre, et ses dimensions, grâce à deux rangs de galeries superpo-
sées, auraient permis à plus de dix mille personnes de s'y réunir. Aucun pilier ne soutenait cette espèce de cirque haut de soixante-six pieds, et dont la clé de voûte supportait une lanterne servant de cage à une cloche. Le mal était que cet édifice sacré ne ressemblait pas toujours au temple de la Concorde.
Le procureur-général, le 29 avril 1684, entama l'information en règle, qui visait indirectement le temple, quoiqu'elle parut concerner surtout les ministres. Le bailliage avait d'abord voulu se saisir de l'affaire, mais la haute magistrature s'était empressée de l'évoquer. Le président de la Grand'Chambre, Poërier d'Amfreville, passait pour être tout dévoué aux Jésuites; le conseiller-rapporteur, Fauvel de Tousvents, n'était guère moins hostile aux religionnaires; le Guerchois, le procureur-général, se montra fort passionné; ils entraînèrent tous les autres, notamment les conseillers clercs. Les ministres de Quevilly, convaincus d'avoir violé diverses ordonnances, envoyèrent vainement une supplique à Versailles. Le 6 juin 1685, cinq mois avant la révocation de l'édit de Nantes, la suppression du temple en question fut décidée par arrêt du Parlement. L'édifice devait être démoli de fond en comble. Sur son emplacement, on élèverait une croix haute de vingt pieds et décorée des armes royales. Deux tiers des matériaux étaient attribués à l'Hôpital-Général, le troisième, au couvent des « Nouvelles-Converties ». L'ensemble des biens meubles et immeubles échéait aux hospices, dont les administrateurs recevraient les comptes et les registres indispensables pour la transmission régulière de la propriété. A l'égard des ministres, il leur était enjoint de s'éloigner de la ville à une distance de vingt lieues, et de ne jamais s'en approcher de plus de trois. Par surcroît, une amende de cent livres leur était infligée. Enfin, on défendait désormais à leurs fidèles d'exercer leur culte en public, et, bien entendu, de former aucun rassemble-
ment, le jour où la sentence serait mise à exécution. Ce temple, bien antérieurement à l'arrêt du 6 juin avait été déjà menacé d'une destruction inopinée, à une époque assez difficile à déterminer, que M. Floquet place au 23 février 1685, mais que Legendre ne fixe d'aucune manière. Si l'on s'en rapporte à Legendre, dont il est vrai, l'impartialité demeure aussi suspecte que la chronologie de M. Floquet, les écoliers des Jésuites « sortirent en foule de la ville, un jour auquel ils n'ont pas accoutumé de leur donner congé... avec quelques misérables qui se joignirent à leurs troupes sur la route, et qui leur aidèrent à enfoncer les portes du temple. Ils s'y portèrent avec tant de fureur qu'ils n'épargnèrent ni les armes du Roi, que l'on avait mises, par ordre du procureur-général, sur le banc destiné pour le clergé, ni même les commandements de Dieu, qui étaient sur la chaire. Ils brisèrent le tout en mille pièces comme aussi les bancs, la chaire et les vitres. Ils étaient parvenus au clocher et ils avaient enlevé la cloche. Ils avaient même déjà découvert une partie du toit et se mettaient en devoir d'achever la démolition, lorsque la garde de la ville arriva, elle prit quelques-uns des mutins, mais que l'on relâcha tous les uns après les autres, sans que l'on pût en avoir justice ». Il semblerait résulter de cette scène que la population rouennaise, ce qui se comprend, était peu sympathique aux descendants des anciens démolisseurs de sa cathédrale. Le Parlement, toujours d'après Legendre, empêcha le lieutenant-général de donner suite à l'affaire, et quand elle fut portée au « Conseil », on l'y considéra comme « un jeu ou, tout au plus, comme l'effet du zèle un peu trop échauffé de quelques jeunes écoliers ». Il faut croire en somme qu'il y avait exagération dans la plainte de Legendre, ou que le dommage avait été facile à réparer, car, lorsqu'il raconte la démolition définitive, il ne fait aucune allusion aux arrhes que les jeunes amis des Jésuites avaient déjà prises.
Cette démolition, pénible pour tous les partisans sincères de la tolérance, ne s'accomplit pas sans une certaine solennité. L'intendant M. de Marillac, le procureur-général le Guerchois, le conseiller rapporteur de Tousvents, tinrent à venir donner un premier coup de pioche à ce dernier asile de ce qu'ils regardaient comme une faction irréductible dans l'Etat. Un seul calviniste, parmi ceux qui assistaient à cette scène douloureuse, s'enhardit jusqu'à épancher librement sa colère contre les Jésuites, auteurs, suivant lui, de tout le mal, en quoi il pouvait bien n'avoir pas tout à fait tort. Les archers le saisirent et le Parlement, sans attendre aucun ordre de Mme de Maintenon, le condamna à mort pour crime de lèse-jésuitisme. Il convient d'ajouter qu'une prompte abjuration assura presque immédiatement son salut dans l'un et l'autre monde, surtout dans celui-ci. L'Ordre d'Ignace de Loyola trouva moyen, grâce à un arrêt semi-clandestin du même Parlement, d'enrichir sa bibliothèque aux dépens de la riche collection de livres prétendus diaboliques qui appartenaient à leurs rivaux. Les hôpitaux virent échapper cette partie des dépouilles qui leur était réservée.
Le désastre de Quevilly ne précéda que de quelques semaines la ruine d'une foule d'autres temples également atteints, et pour les mêmes motifs, par les arrêts que le Parlement se plaisait à fulminer. En moins d'un jour, le 6 juin 1685, il avait supprimé l'Eglise réformée de Caen en même temps que celle de Rouen. L'affaire traînait depuis des années. Un arrêt du Conseil d'Etat, en date du 10 février de 1681, et encore mieux le désistement des Bénédictins de Saint-Etienne avaient une première fois sauvé l'édifice des conséquences de la plainte déposée par l'évêque de Bayeux, alors M. de Nesmond. Le clergé et les catholiques revinrent à la charge. Il est, en somme, très difficile aujourd'hui de savoir la vérité, les protestants seuls nous avant transmis le détail de certains faits, qu'ils
racontent à leur façon et tout à leur avantage. D'autre part, leurs adversaires, selon leur ancienne coutume, n'ont presque jamais pris la peine de nous révéler les documents officiels, et ont souvent poussé la naïveté jusqu'à accepter des assertions ou des appréciations visiblement hostiles et dépourvues de toute preuve. Ce qui ressort pourtant de la seconde lutte judiciaire engagée à propos de Caen et de son temple, c'est qu'on y fermait fort obligeamment les yeux sur l'erreur momentanée des fidèles qui, par mégarde, s'étaient laissé convertir au catholicisme, et qu'en un mot, au mépris des édits, on y admettait sans grande difficulté les relaps. Qu'y avait- il au fond de plus naturel?
Le double procès de Pierre Boulay et d'Elisabeth Yautier, tout obscure que reste leur histoire, faute d'éléments de discussion sérieuse, finit par porter malheur aux calvinistes de Caen et à leur culte. Le premier de ces procès avait successivement erré d'Argentan à Caen, puis, par évocation, au Conseil d'Etat, qui l'avait renvoyé au Parlement de Normandie. Le Parlement prouva ou son impartialité relative, ou la vanité de l'accusation, en relaxant d'abord Pierre Boulay. Mais il retint l'inculpation qui embrassait les relapses, et c'est ici surtout que nous regrettons les lacunes de M. Floquet. Pour conclure, la fille d'Elisabeth Vautier avoua que le grief reproché à sa mère était bien fondé. Les magistrats rouennais condamnèrent alors, le 6 juin, non pas l'inculpée, mais les trois ministres de Caen, Dubosc, Etienne Martin et Quillebert, qui avaient circonvenu les nouvelles converties ou leur avaient rouvert les portes du sanctuaire, à une amende personnelle de quatre cents livres. Il faut dire aussi que l'arrêt les déposait en même temps de leurs fonctions et les tenait éloignés à vingt lieues de Caen. Le plus grave était que le même arrêt par surcroît portait l'ordre de procéder à la démolition du temple. Au surplus, les portes en avaient déjà été mises sous scellés depuis le jugement du présidial
rendu en décembre 1684 et exécutoire par provision. L'irritation des protestants était telle que ceux qui faisaient le trafic du blé dans Caen avaient déjà « fermé leur bourse » et déclaré bien haut qu'ils ne contribueraient plus à écarter la famine. Aussitôt que le Parlement eut dit son dernier mot, le ce pâté de godiveau », comme l'appelait le peuple en son jargon familier, reçut l'atteinte de la pioche et du pic le 25 juin, au son du tambour et des trompettes. Les compagnies bourgeoises crurent sage de prendre les armes, et elles se relayèrent tant que dura l'opération. Le partage des dépouilles se fit suivant le règlement.
L'admission des relaps dans le temple attira aussi àSaint- Lô les mêmes rigueurs à la même époque. Trois ministres, Pierre d'Artenay, Louis Fleury et Jean Jembelin, furent poursuivis de ce chef devant le présidial de Coutances, et une première condamnation fut prononcée le 22 mars. L'appel interjeté au Parlement par les deux survivants n'aboutit pour eux qu'à une aggravation de peines, cent livres d'amende, un éloignement de vingt lieues et non de dix, enfin l'interdiction d'exercer dans le royaume entier. Cette sentence fut lue à Rouen le 2 juin et à Saint- Lô, le 16. Deux jours après, le « prêche » fut démoli et on éleva une croix de vingt-quatre pieds pour en marquer l'emplacement. Une quantité d'autres temples furent fermés de la sorte, par autorité de justice. Celui d'Argentan avait été supprimé judiciairement avant Noël 1684. L'emprisonnement du pasteur de Falaise et de Gavray, pendant l'hiver, mit fin à tout culte dissident. Le présidial de Caen interdit celui qui s'exerçait à Saint- Vaast, auprès de Barfleur, parce qu'il n'existait aucun hugenot dans la paroisse, et qu'il fallait attirer une à une les brebis isolées de la région pour constituer une apparence de troupeau. Il en fut de même à Bernières, à Trévières, à Saint-Sylvain. Dès le printemps, l'église de Sanvic, le Quevilly des Havrais, église bâtie en briques et cailloux et ornée de
petites colonnettes en plâtre, fut également interdite pour les mêmes infractions aux lois en vigueur interdisant d'accueillir à bras trop ouverts des catholiques qui n'avaient fait que le simulacre d'une conversion, ou encore des enfants enlevés à la religion de leur mère. Il fallut même incarcérer quelques-uns de ces prédicants trop convaincus, qui poussaient leurs protestations fort au delà des convenances. Aussitôt que la sentence du bailliage eut été confirmée par le Parlement, le 14 août, la foule se rua, enfin maîtresse de tout faire, sur le lieu de prière des protestants, et, en quelques heures, n'y laissa pas pierre sur pierre. Ainsi qu'à Quevilly, un monolithe, appelé ultérieurement la « Croix du prêche », marqua seul la place du monument abattu. Conformément à l'arrêt du Parlement, le terrain sur lequel il avait été édifié, de même que le cimetière spécial inauguré en 1666, devint la propriété de l'Hospice du Havre.
Alors seulement parut « l'arrêt révocatoire », daté sans détail du mois d'octobre, mais annoncé en Cour le 19, comme ayant été signé le 17. Cette annulation solennelle de l'édit de Nantes, remplacé dès 1629 en droit et en fait par l'édit de Nîmes, ne se trouva donc en Normandie qu'une sorte de superfétation, une formalité presqu'inutile. Le Parlement avait devancé, non pas peut-être absolument ■motu proprio, mais sous la pression de l'opinion publique, la résolution du souverain. Les principaux actes de violence étaient déjà passés à l'état de faits accomplis, lorsque l'édit fut promulgué. Il importe cependant de placer ici une remarque que la bonne foi rend absolument indispensable. Le coup d'Etat d'octobre 1685 ne supprimait pas la liberté de conscience, il n'atteignait que la publicité du culte et spécialement la propagande confessionnelle. « Pourront au surplus », portait l'édit en manière de conclusion, a lesdits de la Religion prétendue réformée, en attendant qu'il plaise à Dieu les éclairer comme les autres, demeurer
dans les villes et lieux de notre royaume, pays et terres de notre obéissance, et y continuer leur commerce, et jouir de leurs biens, sans pouvoir être troublés ni empêchés, sous prétexte de ladite Religion prétendue réformée, à condition, comme dit est, de ne point faire d'exercice. » Toutefois cette tolérance n'était qu'individuelle et par suite essentiellement viagère. Désormais, en effet, les nouveaunés ne devaient recevoir le baptême que dans les églises catholiques. Quant aux ministres, ils avaient à opter entre un départ immédiat dans les quinze jours, ou des avantages de diverse nature, pécuniaires surtout, s'ils se convertissaient. Une amnistie complète était proclamée en faveur de tous ceux qui, étant déjà partis, se représenteraient avant le délai de quatre mois. La plupart sans doute de ces innovations étaient dures, mais comment oublier aussi qu'en 1628 et 1629 les bénéficiaires de l'édit de Nantes avaient mis la France à deux doigts de sa perte et prolongé la malfaisante anarchie créée à l'origine par la noblesse? Si fort que la justice parlementaire eût avancé la besogne du pouvoir royal, la révocation produisit bien vite dans notre province des conséquences néfastes. A Alençon, où les passions étaient si vives, un véritable tumulte avait encore eu lieu l'année précédente, en plein faubourg de Monsort, à propos de l'inhumation d'une protestante. Une action judiciaire, en 1685, était intentée et suivait son cours contre Elie Benoît, accusé d'avoir altéré les registres du consistoire. Malgré tout, le temple neuf, érigé assez imprudemment par les huguenots dans le faubourg de Lancrel, et devenu le théâtre de tant de désordres, restait toujours debout. Il avait quatre-vingt-quatre pieds de long et soixante-deux de largeur en dedans, seize fenêtres et trois portes, munies d'un tambour. Le toit, que formaient des douves en bois revêtues de tuiles, se parait d'un coq à son sommet. La construction se dressait dans un enclos, que gardait un préposé logé dans
une maisonnette à part. Dès le 25 octobre 1685, le curé de Notre-Dame, agissant au nom de l'Hospice, réclama au profit de cet Hospice les débris de la démolition et, par suite, la démolition elle-même. Le lendemain, le procureur-général au bailliage, M. de Boullemer, se fit ouvrir l'édifice par le gardien et y opéra, d'abord la saisie, puis le déménagement du mobilier. La destruction suivit de près, ainsi que dans les autres lieux de la Généralité qui possédaient un établissement du même genre. Elie Benoît avait pris ses précautions à l'avance. Dès le 30 novembre, il était pourvu du poste de troisième pasteur de l'Eglise wallonne à Delft. Notons, en passant, que cette ce Eglise » avait été fondée en 1677, à l'intention spéciale des protestants de langue et d'origine françaises, qui, librement, mais loyalement, préféraient vivre dans un pays où ils auraient toute liberté, fût-ce même de persécuter à leur tour les catholiques, ou de prendre les armes contre leurs anciens concitoyens. Benoît s'empressa donc de quitter Alençon, muni d'un passe-port de l'intendant. Il y laissa deux filles au couvent des « Nouvelles Converties », mais il ne paraît pas beaucoup s'être préoccupé d'elles, à en juger d'après une lettre adressée à son procureur pour le charger de réclamer simplement la « mainlevée de ses meubles saisis ». Il est vrai de dire qu'il leur laissait un oncle à Alençon.
Malheureusement, l'exécution de l'édit ne se limita pas aux seules instructions données officiellement au nom du souverain. Certains de ses ministres ou de ses intendants prétendirent se signaler par l'éclat de leur zèle, et ils en donnèrent des témoignages que l'édit ne leur demandait en aucune façon. A Rouen, M. de Marillac, avant d'aller prendre ses derniers ordres à Paris, avait su calmer les fabricants de sucre, les plus montés de tous, et, avec l'appui de Legendre et d'autres nouveaux convertis, il les avait décidés à ne pas interrompre leurs affaires. Un « per-
mis » délivré à Fontainebleau le il octobre, autorisa les ministres rouennais à s'éloigner en toute sûreté. Lorsque l'intendant fut de retour, les protestants de distinction furent convoqués pour le 30 à l'hôtel de ville par M. de Beuvron, en présence des échevins. M. de Beuvron se fit l'interprète du vœu de Sa Majesté, qui, après avoir donné à ses sujets une paix glorieuse avec les hommes, la trêve de Ratisbonne, souhaitait « de leur en procurer une toute chrétienne et spirituelle avec Dieu ». M. de Marillac, qui s'était fait remarquer en Poitou par de fâcheux abus de prosélytisme, ne ménagea guère les menaces. Il parla d'abord, lui aussi, de l'a propos « de réunir tous les cœurs dans une même créance,... afin qu'ils n'eussent plus en toutes choses qu'une même foi et qu'un même but ». Mais il ne cacha pas que ceux qui s'opiniâtre raient recevraient chez eux des gens de guerre, c'est-à-dire subiraient à discrétion le pillage et les avanies de la soldatesque. Et, pour conclure, il « donna jusqu'à deux heures de l'après-midi » aux assistants pour signer où il leur conviendrait le mieux, non pas sans doute une abjuration, mais une promesse d'abjuration, ce qui revenait, en somme, à peu près au même. Un grand nombre de huguenots, constatent les registres municipaux, se présentèrent immédiatement au greffe de la ville. Le sacrifice ne paraît pas leur avoir coûté de longues hésitations ni des larmes bien amères. Il en fut, ou peu s'en faut, de même, partout où la scène analogue se reproduisit. Au Havre, la conversion fut instantanée, presque unanime, et la plus grande partie du troupeau calviniste, assez indifférente au fond entre les deux théologies, puisqu'elle y trouvait toujours Dieu, reprit facilement le chemin du bercail qui avait abrité ses pères. A Dieppe, la situation était beaucoup plus compliquée, en raison de questions de procédure parlementaire. Sans doute, le gouvernement avait tenu compte des sentiments invétérés de la population. Bref, le temple était, à la vérité,
fermé par ordre, mais il n'était point encore passé à l'état de décombres, et, de pins, un pasteur, par permission expresse de l'intendant, était demeuré sur les lieux pour baptiser. La bonne volonté des habitants ne se manifesta pas comme à Rouen ou comme au Havre. Il en fut tout autrement à Caen et en basse Normandie. La veuve même de Samuel Bochard, quoique hollandaise de naissance, n'hésita pas à se métamorphoser subitement en catholique. A Condé-sur-Noireau, en deux jours, le 10 et le 11 novembre, on compta cent quarante-cinq inscriptions. Dans de simples villages, on les enregistra « par fournées ». Au surplus, il n'y eut pas de formule d'abjuration proprement dite. La plupart des signataires « promettaient » à leur gré, de professer désormais le catholicisme « suivant les Saintes Ecritures » ou « selon le Saint Evangile », ou conformément à « la doctrine enseignée par N. S. Jésus-Christ et ses saints évangélistes et apôtres ». On ne demandait rien de plus, on ne promettait rien de plus, et c'est pourquoi on retournait si facilement de l'église au temple.
Ces rapides succès, presque inespérés, de la première heure, ne satisfirent pas encore les impatients. Certains magistrats, stimulés par les Jésuites, étaient affolés de persécution. Louvois fut pressé d'envoyer aussi des troupes en Normandie, pour enlever les dernières conversions et donner le coup de grâce à l'hérésie. Afin donc de compléter l'effet ce des taxes d'office », douze compagnies de cuirassiers, — ce n'étaient pas des dragons, — vinrent s'installer à Rouen pendant deux mois chez certains religionnaires. M. de Marillac avait obtenu qu'on en retînt deux sur trois. Les échevins se montrèrent les plus empressés à désigner ceux de leurs concitoyens qui leur paraissaient tout particulièrement dignes de vexations, n'étant pas de leurs amis, et qu'à leur gré l'intendant avait trop ménagés. A Caen, mille six cents soldats, — de simples fantassins, ceux-là, et appartenant au régiment du roi, — prirent logement
chez les non convertis. 11 en arriva huit cents à Baveux, où ils réclamèrent le même genre d'hospitalité. Il se passa à Dieppe, la vieille citadelle des huguenots, certains faits plus déplorables. Louvois, le 19 novembre, y avait écrit à M. de Beaupré : « Gomme ces gens-là sont les seuls dans tout le royaume qui se soient distingués à ne pas se soumettre à ce que le roi désire d'eux, vous ne devez garder à leur égard aucune des mesures qui vous ont été prescrites, et vous ne sauriez rendre trop rude et trop onéreuse la subsistance des troupes chez eux ». Ces paroles odieuses ne furent pas perdues, lorsque, vers la Toussaint, les cuirassiers et les dragons, — il en vint enfin, — se virent chargés d'en faire l'application aux malheureux Dieppois. a Quelques-uns des plus riches, s'étant ennuyés d'avoir en grand nombre des hôtes si joyeux et de si bon appétit, qu'ils faisaient danser avec la bande de violons en buvant de bons vins clairets et d'Espagne, prirent le parti de faire comme les autres », en d'autres termes, de se convertir. Mais, chez les vieillards obstinés à finir leur vie dans la foi de leurs ancêtres et obsédés de terreurs mystiques, ces brutes dépassèrent souvent la mesure des plus lourdes plaisanteries de corps de garde, et, mécontents de la pauvreté de leurs hôtes, s'improvisèrent tortionnaires et surtout voleurs. Le fléau du reste, limité à huit compagnies, ne dura pas plus de quinze jours. Au milieu de mars 1686, le clergé essaya d'une mission qu'amena à Dieppe le coadjuteur de l'archevêque, Colbert. Le temple lui-même ne fut détruit que dans le courant de l'année et l'hôpital hérita du terrain.
Ces exactions à domicile, auxquelles le caporal Lafleur ou le sergent Larose se réservait d'ajouter quelques attentats d'un autre genre, ne représentaient qu'une pression imitée de l'âge héroïque des « gens de guerre », mais décidément incompatible avec une civilisation moderne et chrétienne. Il y eut bien pis que des pertes d'argent pour
ceux qui s'obstinèrent dans leurs conceptions théologiques. Nous ne parlerons donc pas de la saisie et de la confiscation des biens appartenant, soit aux associations religieuses, soit à de simples particuliers, complément logique de ce vaste système d'intimidation et d'affaiblissement. Ce qu'il présenta de plus intolérable et de plus haïssable, ce fut cet enlèvement des enfants à leurs parents, cette lutte acharnée et détestable, cette rivalité impie que poursuivirent les deux clergés, pendant au moins un demi-siècle. A Rouen, à Gaen, à Saint-Lô, à peu près en somme dans toutes les villes même de médiocre importance, s'ouvrirent des couvents, qui devaient renfermer jusqu'à la conversion des jeunes filles, des femmes mariées, souvent des mères de famille, coupables tout simplement d'un attachement inébranlable au culte de leurs parents. Il est juste de dire que, dans ces couvents, les règlements n'étaient pas d'une sévérité infinie, et que les plus graves peines afïïictives, en temps ordinaire, se bornaient à la suppression des récréations. Une des « détenues » écrivit plus tard que les religieuses « leur étaient de véritables mères, les eslevant et nourrissant avec beaucoup de charité, et pourvoyant même à leurs besoins temporels ». La douceur et l'affection n'étaient-elles pas la meilleure voie à suivre pour les convertir? Mais il faut toujours, dans les lettres de couvent, se méfier de ce qui a pu être dicté. Du reste, comme nous le verrons plus tard, quand on n'en sortait pas, au bout de quelque temps, par la porte toute grande ouverte, on s'en évadait bien aisément en franchissant un ou deux petits murs de jardins mitoyens. La plus néfaste invention des convertisseurs quand même fut l'ordonnance du 29 avril 1686, qui prescrivait de faire un procès au cadavre des religionnaires qui avaient feint simplement d'abjurer et étaient morts sans se soucier de leur abjuration. On les menaçait de les faire traîner sur la claie après
leur décès, et la menace, hélas! se réalisa plus d'une fois. 11 y eut même des magistrats d'assez bas étage, et d'esprit plus bas encore, entre autres, à Bayeux, qui imaginèrent de prescrire la salaison des cadavres, afin de les mieux conserver pendant qu'on délibérait judiciairement sur leur conduite passée et sur leur sort futur. L'art de « l'embaumeur », auquel la justice criminelle a parfois encore recours, n'en était évidemment qu'à la période de l'enfance. M. de Gourges, l'intendant de Caen, nous a du reste, à cet égard livré une confession précieuse et d'une portée générale. « Ces sentences », écrivait-il le 8 novembre 1686, « ne sont jamais exécutées ». C'est ainsi qu'on peut s'expliquer, que malgré ce qu'avait surtout de déplorable la manière dont elle était comprise, la révocation de l'édit de Nantes ait rencontré jadis, parmi ses approbateurs ou ses apologistes, non seulement Bossuet, Fénelon et Massillon, trop intéressés dans l'œuvre religieuse de Louis XIV pour lui ménager leurs applaudissements, mais encore, ce qui semble plus étrange, un certain nombre d'esprits en général très indépendants : Mme de Sévigné, Fontenelle, la Bruyère, Arnauld le grand et l'austère Arnauid, la Fontaine, qui afficha son appréciation dans son remerciement de catéchumène à l'Académie, voire enfin Bussy- Rabutin, le libre-penseur par excellence de son temps. Il se produisit alors, sans parler de quelques expulsions individuelles, pour cause de désobéissance contagieuse plus encore qu'invétérée, un exode douloureux, qui dura plusieurs années et auquel prit part une notable partie des calvinistes assez convaincus ou assez riches pour s'expatrier. La mer était pour eux ce que les montagnes étaient pour les Dauphinois ou les Gascons, la porte de sortie, menant au refuge définitif et sûr. Des barques emportaient en cachette ceux qui n'avaient pas réussi à prendre place, avec leurs richesses les moins encombrantes, sur de véritables navires. Il en vint même de
Hollande, attirées par ce nouveau genre de trafic maritime et qualifiées de « barques de charité ». Vingt paroisses aux environs de Dieppe se trouvèrent abandonnées par la plupart de leurs habitants. Les rigueurs étant plus insupportables encore dans la basse Normandie que dans la haute, on voyait des bandes de fugitifs, hommes, femmes et enfants, passer la Seine, afin de gagner les côtes de la Manche. Une fois là, de deux ou trois petites anses mal surveillées, ils tâchaient d'atteindre une terre protestante. Mais, s'ils ne se heurtaient pas toujours à des gardes-côtes, ils rencontraient trop souvent des troupes de paysans peu généreux qui les dépouillaient au passage de leur dernier pécule. On vit, hélas î jusqu'à des magistrats, voire des gentilshommes, tels que M. de Vertot, sieur de Daubeuf, subir la contagion de cette lâcheté populaire, et charger à coups de canne les malheureux émigrants, tant l'aversion contre les huguenots restait profonde dans toutes les classes sociales. Un « maître d'équipage » et son matelot allèrent jusqu'à jeter à l'eau, à noyer même auprès des îles Saint- Marcoufdes passagers qui s'étaient confiés à leur bonne foi pour les transporter en Hollande. Foucault les fit rouer tous deux comme coutumiers du fait.
Jersey et Guernesey absorbèrent une partie des familles qui parvinrent à s'évader par mer. La proximité était bien tentante, quoique les écueils fussent innombrables. Néanmoins, dans les îles normandes, une « amende honorable » plus pénible qu'honorable, était infligée aux « relaps », et ne rappelait guère l'accueil fait à l'enfant prodigue. Un plus grand nombre prit la direction du comté de Kent ou de ceux qui l'avoisinent. Mais Jacques II régnait encore, et, non sans raison peut-être, regardait nos huguenots comme autant de républicains. Ses agents les reçurent assez mal. Pourtant, à Londres, des familles cauchoises se groupèrent autour de l'église wallonne édifiée dans Threadneedlestrect, en pleine City. De 1683 à 1703, cette paroisse avait
tiré de Rouen et de Dieppe la plupart de ses « diacres » et de ses « anciens ». Le Consistoire, dès 1687, fit élever un second temple dans le quartier de Spitalfield. La Hollande, toutefois, paraît avoir exercé une attraction particulière sur les Normands. Jurieu, qui ne l'était pas, heureusement, y pratiquait depuis fort longtemps son double métier d'espion et de calomniateur, n'oubliant rien pour dépeupler la France de Français égarés. Un opulent négociant de Rouen, Gossart, s'établit à poste fixe dans ce pays aussi laborieux que prospère. On a prétendu que deux cent quarante autres marchands rouennais auraient suivi son exemple. Ils n'eurent pas toujours à se louer de l'hospitalité hollandaise, car, vers 1709, les Etats, à titre de représailles, déclarèrent leurs successions confisquées par avance. Presque tous les pasteurs congédiés, Robert de Moisant, Paul Cardel, deux Rasnage, Guillebert, Pierre du Bosc, Etienne Morin, Elie Benoît, allèrent y retrouver leur confrère Etienne le Moine, qui évangélisait jadis à Caen. Tous, à l'envi, attisèrent les rancunes de leurs anciens fidèles, en même temps que celles des Hollandais, contre leur ancienne patrie. L'un de ces prédicants, Jacques Basnage, entra même au service diplomatique de Heinsius. La ville de Rotterdam, notamment, reçut quantité de commerçants de la haute Normandie, qui déjà y entretenaient des correspondants. Une auberge très fréquentée y prit le nom d'hôtel de Rouen. Amsterdam, Utrecht, Leyde, Harlem devinrent également des foyers de haine inextinguible et de propagande enflammée contre la monarchie française. L'Electeur de Brandebourg s'avisa de faire concurrence aux Hollandais, et institua au milieu d'eux une agence d'embauchement confiée au sieur de
Gericke.
Bien que se sentant momentanément abattus, les calvinistes demeurés en France ne se montraient ni désarmés ni découragés. Nous ne parlons pas, bien entendu, des
Ecossais, des Hollandais, des Suisses, en un mot, de tous les étrangers, qui n'avaient point été inquiétés pour cause de religion. Beaucoup de Français aussi avaient fini par se convertir sincèrement. Tel fut le cas du ministre dieppois Gartaut, qui ne resta pas longtemps à l'étranger. Un autre, Camin, jadis établi à Luneray, changea si complètement de convictions qu'il se fit ordonner prêtre, sans être d'ailleurs plus renégat que ses ancêtres ne l'avaient été. Quoiqu'on en ait pu dire, le nombre de ceux qui, sans avoir jamais consenti à une abjuration notoire, étaient tolérés à Rouen, en 1689, s'élevait encore assez haut. On voyait, sur la liste des régnicoles, depuis l'hôtesse du « cadran de fer » jusqu'à l'avocat Henry Basnage, dont presque toute la famille avait émigré. A Dieppe, il se créa vite un modus vivendi. En cas d'inhumation, on s'adressait au lieutenant-criminel du bailliage d'Arqués, sans parler de religion, et en prétendant que la mort avait été subite. Aucune information n'avait lieu. Seulement la cérémonie ne se célébrait que la nuit, dans un jardin des faubourgs et avec l'assistance d'un huissier. De même pour les mariages. On élisait domicile fictif dans une paroisse inconnue où le mariage se faisait en secret, et, quoique peu légal, il n'était jamais cassé. « Après la démolition du temple de Quevilly », assure M. Lesens, d'après ses coreligionnaires de jadis, « les autorités de Rouen permirent aux protestants de célébrer leurs baptêmes et mariages dans une de ses salles de la maison de ville, par un pasteur venu du dehors ». En 1687, d'Avaux estimait que, « si on traitait les nouveaux convertis dans toute l'étendue du royaume de la même manière qu'ils le sont à Paris et en Normandie, il n'en serait pas sorti la moitié ».
Par malheur, non seulement la plupart des huguenots persistaient à ne pas quitter la France, mais ils prétendaient y combattre comme par le passé pour le progrès de leurs idées, sans tenir compte des édits. Dès le mois
d'août 1686, à Gaen, l'avocat Nicolas le Cavelier « défendit publiquement contre les Jésuites eux-mêmes le principe de la Réforme ». La même année, des réunions secrètes eurent lieu dans le pays de Caux, notamment à Bolbec. A Dieppe, « lorsqu'ils peuvent avoir un ministre, ils s'assemblent plusieurs familles ensemble pour le prêche, qui se fait si secrètement que personne ne peut les entendre ». Le jour de la Pentecôte 1688, à neuf heures du matin, une ferme de Criquetot leur servit de lieu de réunion. Ils tinrent également à Anglesqueville une assemblée de nuit. Les marnières, fort nombreuses dans ces plaines, leur offraient des asiles, presque des catacombes, où ils se rendaient invisibles, où s'exaltait leur fanatisme. La même année, un conciliabule se tint à Condé-sur-Noireau, au logis du sieur de la Bonnière. Cette région n'avait pas été abandonnée par les religionnaires, car on en comptait encore trois mille dans un espace de cinq ou six lieues. Aussi l'avis parvint-il à Gaen en mars 1689 qu'ils s'attroupaient au nombre de trois ou quatre cents. Un collecteur de tailles, au hameau de la Queue, sur la paroisse de Fresnes, près de Tinchebray, rossa ou fit rosser à coups de bâton par ses amis l'huissier qui était venu constater leur assemblée illicite. A Caen enfin, les huguenots du quartier de la rue Neuve, au mépris des ordonnances, ne craignirent pas de se grouper chez un des leurs pour entendre un prêche et chanter des psaumes « à haute voix ». Du reste, les parents ne se gênaient point pour déclarer tout net aux curés que leurs enfants n'iraient pas à leurs instructions, et la tolérance en pratique était poussée à ce point que le procureur du roi, le sieur Ruel, s'enivrait avec les nouveaux convertis.
Quoique la peine de mort eût été édictée contre les ministres qui persisteraient dans leur sacerdoce en France, on aurait tort de supposer que la prédication officielle manquât absolument à ces petits troupeaux sans pasteur
attitré. Nous ne faisons pas seulement allusion aux vieillards ou aux adolescents qui se sentaient entraînés par un irrésistible besoin d'épanchement oratoire et s'improvisaient aspirants prophètes. Un certain Israël Lecourt, de Montivilliers, put se vanter d'avoir durant plusieurs années parcouru la province entière en y enseignant l'Evangile à sa façon. Un bourgeois de Caen, Daniel Bocquet, avait aussi joué impunément le même rôle à Condé. L'état-major exotique du protestantisme n'y mit pas moins d'acharnement. Trois ministres, Cotin, Masson et la Gàcherie, de 1688 à 1690, visitèrent la plupart de leurs coreligionnaires en Normandie. L'un d'eux, dans une lettre à Basnage, se félicitait même des bénédictions inattendues dont Dieu avait récompensé son dangereux apostolat, surtout à Rouen. Un autre de leurs confrères, Jean Tirel, de Chefresne, se montra pareillement vers la même époque dans le sud du Gotentin. Plus tard, en pleine guerre, vers 1695, un dernier, Claude Brousson, après avoir exercé son ministère errant à travers la région nord-est de la France, fit un assez long séjour parmi nous et y ranima, paraît-il, au moyen d'une manne fortifiante venue toute fraîche du dehors, l'ardeur prête à s'éteindre de beaucoup de nouveaux convertis, tant à Dieppe qu'à Bolbec. Admirons, si l'on veut, la bravoure de sa foi, mais ne nous demandons pas ce que « l'esprit » lui faisait prophétiser sur l'issue des événements militaires.
L'autorité royale se montrait fort peu disposée à tolérer des actes qu'elle considérait, et souventàbon droit, comme des symptômes ou des velléités de rébellion. Ce n'est pas à dire qu'elle renonçât aux moyens de persuasion et à l'emploi d'une douceur relative. Mais les conférences instituées en 1691 par l'archevêque Colbert, comme la campagne de controverses soutenues à Caen en 1695, sous les auspices de Foucault, par un spécialiste, le P. Rondil, n'eurent pas plus de succès que « l'avertissement pastoral »
qui avait précédé la révocation. Les « disputes d'école » n'ayant guère donné de résultats, on les avait remplacées en vain par une simple exposition de la doctrine apostolique et romaine, exposition confiée naturellement à des membres du clergé catholique. Il avait fallu, depuis longtemps, recourir à la force, quitte à en tempérer l'usage par certains ménagements. Des dragons furent envoyés à Gondé et à Athis en 1689, et trois des principaux meneurs, qui avaient pris la parole, se virent arrêtés, oc On a tiré plusieurs coups d'arme sur nous, sans qu'il y eût personne de blessé », s'écriait indigné Israël Lecourt. Cependant, en cherchant bien dans sa mémoire, il se rappelait seulement trois personnes légèrement atteintes, sur quatre cents assistants. De plus, les coups avaient été « tirés par un méchant homme qui était caché en haut d'un arbre, à l'ombre des feuilles ». Les violences ouvertes n'eurent en somme que de rares occasions de se produire. On se contenta de désarmer partout les « nouveaux convertis », à l'exception de ceux qui étaient gentilshommes. Mais on usa et, au besoin, on abusa de la légalité, au moins pour intimider tout le monde. M. de Fiers, compromis jadis avec Rohan, fut envoyé à la Bastille. D'autres que lui l'y accompagnèrent ou l'y suivirent, alors que les hostilités eurent été reprises par la coalition européenne. Quelquesuns, dont on fit grand bruit, furent condamnés aux galères, voire à mort. Seulement, les peines étaient presque inévitablement commuées. La pendaison équivalait tout au plus aux galères. Lui-même, Richard Onfroi, celui qui avait battu l'huissier de Tinchebray en 1691, « ne se trouva pas en état d'y servir », sans doute pour raisons d'âge ou de santé. Les femmes s'en tiraient en général en portant leurs cheveux courts quelques semaines et en séjournant dans un couvent jusqu'à ce qu'il leur plûtde s'en échapper.