‹ La normandie sous la monarchie absolueChapitre 7 sur 29 · SIXIEME CAUSERIE · texte numérisé non relu

SIXIEME CAUSERIE

Guerre de la Ligue d'Augsbourg. — Fortification des villes discutée.

— Jacques II en Normandie. — Premières troupes réunies en 1691.

— En 1692, préparatifs d'une descente en Angleterre. — Tourville vainqueur de la flotte anglo-hollandaise. — Sinistre de la Hogue.

— Choiseul commande en chef, depuis 1693, à la place de Luxembourg. — Bombardement et ruine de Dieppe (1694). — Attaque contre le Havre. — Cherbourg menacé. — Occupation des îles Chausey et bombardement de Granville en 1695. — Préparatifs de Joyeuse en 1696.

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur ces tristes épisodes de notre histoire provinciale et nationale. Ils ont été assez souvent décrits et racontés, avec ou sans projections lumineuses. Gardons-nous surtout des exagérations de la mauvaise foi et des illusions des candides lecteurs de Michelet, qui s'imaginent toujours Louvois lançant ses dragons à travers les masses compactes des calvinistes afin de les sabrer, sous prétexte de les disperser. Il ne faut pas persister à voir des massacres là où il n'y a eu que des billets de logement. Sans les excès personnels dont les Jésuites et certains fonctionnaires se rendirent coupables, la révocation de redit de Nantes n'aurait pas eu des suites infiniment plus graves que l'article du Code russe qui considère comme un délit, et punit comme tel, le simple fait de ne pas appartenir à la religion orthodoxe. Six ou sept millions de raskolniks vivent pourtant dans le genre de

schisme préféré par eux, à la condition que ce schisme ne présente aucun danger pour l'Etat ni pour les bonnes mœurs. Le coup de force de 1685 serait en France resté probablement aussi à l'état de lettre morte et de menace suspendue sur la tête des huguenots, si, d'une part, ceux-ci n'avaient pas pris fait et cause pour la nouvelle coalition formée contre notre pays, et, d'autre part, si la pression de l'opinion publique, spécialement celle du Parlement, n'avait engagé de plus en plus l'autorité royale dans la voie des sévices.

La durable émotion produite en Europe par cette atteinte portée en France à l'Eglise, ou plutôt, aux Eglises protestantes, devait avoir les plus funestes conséquences pour la paix du monde. Le jour où Guillaume III avait vu le royaume deLouis XIV affaiblidans sa richesse, et surtout entouré bien définitivement d'un cercle d'ennemis irréconciliables, avec chance de quelque révolte à l'intérieur, il s'était dit que le moment favorable d'une revanche approchait et qu'il allait peut-être cesser d'être autre chose qu'un illustre capitaine à qui se dérobe obstinément la victoire espérée. Si ce prince se fût véritablement intéressé à la liberté de conscience, il se fût bien gardé d'aller détrôner en Angleterre un oncle, qui, mieux que lui, était à même de protéger la minorité catholique contre les excès de la majorité protestante. Mais défendre la liberté des autres n'était qu'un vain prétexte en politique en même temps qu'un leurre pour les badauds de son siècle ou de l'avenir. Aussitôt que Louis XIV eut fourni une arme, il commença à resserrer les nœuds d'une ligue contre la France avec Sa Majesté apostolique et Sa Majesté catholique, si rigide protestant qu'il fût. Il acheva son œuvre, dès que Jacques II, en juin 1688, jusque-là sans héritier légitime, se trouva père d'un fils. Aussitôt, le stathouder de Hollande, neveu et gendre de Jacques II, rentra l'épée haute dans l'arène des guerres inutiles afin de conquérir

le titre de souverain. A la fin de décembre 1688, il était en effet proclamé roi à Londres, et, l'année suivante, les ennemis traditionnels de la monarchie française signaient à Augsbourg le pacte qui a pris le nom de cette ville, et qui devait se dénouer seulement à Ryswyck.

Du moment où il s'agissait d'une guerre à laquelle les Anglais prenaient part, la Normandie redevenait ipso facto un pays frontière, et pouvait une fois de plus servir de théâtre aux événements militaires. A peine la nouvelle du départ de la flotte hollandaise, qui portait le prince d'Orange et sa fortune, se fut-elle répandue dans la province qu'elle y causa une sorte de terreur indescriptible. Il est vrai que les Hollandais, non seulement n'avaient lancé aucune déclaration de guerre, mais encore gardaient le silence sur les mystérieux desseins qui les amenaient le long de nos côtes. Vers le milieu de janvier 1689, quelques-unes de leurs troupes de débarquement se saisirent de Jersey et de Guernesey. Une partie de la milice bourgeoise de Caen se transporta en grande hâte à Isigny, Garentan et la Hogue, où l'on redoutait une descente. Sur ces entrefaites, le « menu peuple » de la ville, s'armant de hallebardes, d'épées et de bâtons, voulut saccager les maisons des protestants, accusés d'espionnage et de complicité. Le gouverneur, M. de la Groisette, aidé par la garnison, contint ce zèle pour le désordre. A Alençon, sur la nouvelle de la panique qui venait d'éclater à Caen, la duchesse de Guise fut la première à donner le signal de la peur. Avant le lever du soleil, elle monta en carrosse et alla se réfugier sur les hauteurs lointaines du couvent de la Trappe, comme Noé au moment du déluge. L'abbé lui adressa une admonestation respectueuse et méritée. Ce fâcheux exemple décida plusieurs curés à enfouir, ainsi qu'au temps des invasions normandes, les ornements de leur église, voire l'argenterie et le saint ciboire, « avec le Saint-Sacrement dedans ». L'arrière-ban fut convoqué et se réunit près de Mortrée,

au château du marquis d'O. Des compagnies de mousquetaires, blancs ou noirs, traversèrent également Argentan en octobre et en décembre pour se rendre à leurs postes ou en revenir. Simultanément, la milice fut rassemblée à Caen pour la garde des côtes.

Nos chefs militaires, pendant ce temps, n'avaient pas perdu la tête comme Mme de Guise et une partie de ses troupes ecclésiastiques. Quelques années auparavant, Vauban, en compagnie de Colbert, était venu examiner le littoral de la Normandie, au point de vue surtout de son commerce. Notre grand ingénieur militaire, dans une nouvelle inspection, dès 1687, avait trouvé l'ancien donjon de Cherbourg, ainsi que les remparts, dans un état déplorable, et avait fait prescrire la construction d'une citadelle, soutenue par des travaux complémentaires. Aussitôt après l'embarquement du prince d'Orange, le fils de Colbert et son successeur à la Marine, Seignelay, accourut à Cherbourg, afin d'y voir par lui-même l'état des travaux commencés. Une fois sur les lieux, il constata « qu'on n'en pourrait jamais faire une bonne place », parce que la citadelle serait toujours commandée d'un côté par les hauteurs du voisinage, le rocher du Roule et le plateau d'Octeville. D'ailleurs, le port « se remplissait toujours de sable ». Pour sa part, Louvois redouta que, si le prince d'Orange venait jamais à mettre pied en Normandie, il ne s'emparât facilement de la ville après s'être emparé des collines adjacentes, et qu'il ne s'y maintînt, en les fortifiant à son tour. Pendant l'hiver, les deux ministres firent prévaloir à la Cour un système de défense consistant à détruire tous les points de refuge fortifiés, système déjà appliqué dans le Palatinat. Au début de l'année 1689, et malgré l'effort désespéré fait encore d'Ancenis par Vauban, le 25 janvier, la citadelle de Cherbourg et les ouvrages qui devaient la renforcer ne composaient plus (( qu'un chaos de débris de tours, de bastions et

de murailles renversées ». Le même genre de destructions fut ordonné à Valognes. Le Havre ne semble pas avoir été victime de démolitions similaires. M. de Lomont, en avril, avait visité l'embouchure de la Seine. A Dieppe, conformément à l'idée de Louvois, on rasa du même coup la citadelle, le fort du Pollet, le Petit fort, le Ravelin, la Tour couronnée, le fort Châtillon, le fort Saint-Claude et la « Tenaille ». Il ne resta debout que le château. Dans cette cité, où dominait l'esprit calviniste, Guillaume III eût pu, s'il y était entré, se constituer une forteresse de premier ordre. Pourtant, ailleurs, on répara. Au mois d'avril, Vauban, qui, çà et là, avait prescrit certaines additions ou certains perfectionnements aux fortifications de l'intérieur, se présenta dans Caen, revenant de Bretagne. Il y trouva le château et l'enceinte de la ville en fort mauvais état. Sa tournée le long des grèves du Cotentin eut pour résultat la construction d'une série de fortins en terre, pareils à ceux qui existaient déjà dans la Méditerranée, et dont les feux devaient s'entrecroiser. M. de la Hoguette, lieutenant des mousquetaires, resta chargé de surveiller l'érection de ces retranchements ou redoutes. A la Hogue, on construisit une tour, et on en releva une autre à Tatihou, destinée à commander la rade de Barfleur. La protection devait s'étendre depuis Quinéville jusqu'à Cherbourg. Cent canons furent expédiés en avril en vue de la défense des côtes de Normandie. La ville de Rouen s'inscrivit pour une contribution volontaire de trois cent mille livres, et celle de Dieppe, pour cent vingt mille.

Le régiment de la Fayette avait d'abord été désigné pour aller couvrir le Cotentin. En attendant son arrivée, un régiment de milices fut levé dans le pays au nom de M. de Fontenay. Mais, quand il eut été armé et passé en revue à Vire, on lui fit l'honneur de le trouver « si beau » qu'il se vit « commandé pour marcher hors de la Généralité et

servir en campagne. » L'intendant d'Alençon en équipa un autre. Ceux de Silly et d'Herbouville, composés aussi de miliciens, furent inspectés avant la fin de mars, soit à Evreux, soit à Vernon. On tira également parti du ban et de l'arrière-ban. A Paris, on n'avait guère répondu à l'appel, car le procureur du roi, M. Robert, était obligé de faire saisir les fiefs des gentilshommes qui persistaient à feindre la surdité. Vers la fin d'avril, la noblesse normande se réunit sous les armes à Gaen. En tant que présents, on compta bien environ quinze cents combattants, mais un tiers à peu près de ces cavaliers ne possédait pas de monture. On dut réserver pour la garde des côtes ces descendants de preux chevaliers, tombés à l'état de simples fantassins. M. de Matignon, lieutenant-général, renforça ce corps au moyen du contingent attardé de certains bailliages et mobilisa l'élite des cavaliers, afin d'en disposer au premier besoin. Deux régiments de milice devaient les appuyer, sans parler du régiment de « troupes réglées » qui avait été promis. Il en vint un en effet du Poitou, pour remplacer celui qu'on avait, en raison de sa beauté, expédié en Guyenne. Nous ne savons s'il en vint réellement aussi un second de Champagne. Au mois de juillet, l'arrière-ban d'Alençon, aux ordres de M. de la Brizelière, commit, paraît-il, quelques dégâts dans le pays. Au surplus, cette année, ce n'étaient ni le sol ni les eaux de notre province qui devaient servir de théâtre à la reprise de l'interminable duel entre la France et l'Angleterre. Parti de Brest, Tourville s'élança au-devant des forces navales de nos ennemis, tandis que l'Irlande et l'Ecosse livraient leurs plaines et montagnes comme champs de bataille aux troupes du roi et de l'usurpateur hollandais. Nos « armateurs », ainsi qu'on appelait alors nos corsaires, prirent une part brillante à la lutte, et Jean Bart, avec Forbin, protégea nos navires de commerce assez hardis pour sortir du Havre.

Le roi d'Angleterre, qu'on attendait en Normandie depuis deux ans, y débarqua enfin au mois de juillet 1690, mais ce n'était pas le prince d'Orange, c'était, hélas ! le souverain légitime et définitivement battu, Jacques IL De bien grandes illusions s'évanouissaient en France. Après la victoire navale de Beachy-Head, où les Anglais avaient laissé écraser la flotte hollandaise, Tourville était venu prendre au Havre douze cents matelots et y rallier les galères royales. Une descente en Angleterre s'annonçait sous les plus heureux auspices, encore bien que les séditieux eussent fait enlever toutes les bouées de la Tamise. Le peuple de Paris fêtait, le verre en main, la prétendue mort du prince hollandais. Juste au milieu de ces débordements d'allégresse, Jacques II débarqua inopinément à Brest, grâce à un modeste navire de Saint-Malo, et, il faut le reconnaître, sans s'être couvert de gloire dans la vallée de la Boyne. L'intendant de Gaen, M. Foucault, se trouvait alors à Thorigny, chez M. de Matignon. Tous deux n'eurent que le temps de réquisitionner les chevaux nécessaires pour le passage de l'infortuné monarque, au-devant de qui ils s'empressèrent de se porter. Ils le rencontrèrent à Villedieu, sous les apparences d'un simple cavalier dont la chaise de poste venait de se rompre. Aussitôt qu'il vit venir à lui ces personnages d'importance, le roi détrôné mit pied à terre comme eux, et leur annonça son intention d'aller coucher dès le soir à Caen. Le lieutenant-général et l'intendant lui représentèrent que la distance était encore bien grande. Finalement, l'ex-roi accepta l'hospitalité improvisée qui lui fut offerte à Thorigny. Chemin faisant, dans la carrosse de Matignon, il raconta ce qui s'était passé à le Boyne, et le fit d'une façon qui étonna quelque peu ses deux auditeurs. « Il paraissait aussi insensible au mauvais état de ses affaires que si elles ne le regardaient point, et racontait en riant tout ce qu'il en savait ». C'était sur le conseil de Lauzun qu'il avait pris la fuite, quoique les deux

tiers de son armée n'eussent pas encore donné. Evidemment Guillaume III, au point de vue intellectuel, était fort supérieur à son oncle.

Sur les huit heures du soir, on arriva à Thorigny, où Mme de Matignon, Mme de Gacé, sa belle-sœur, et d'autres dames de la famille, sans compter Mme Foucault, firent fête à leur hôte royal, dont la philosophie ne se démentit pas un instant. Après une courte promenade à travers le parterre, ou servit le souper. « Il mangea fort bien », continue la narration de Foucault; « pendant le repas causa et rit avec les dames, et but et leur fit boire du vin de Saint- Laurent ». Avec Segrais, qui se trouvait parmi les invités dans ce château princier, il s'entretint de l'Académie des sciences de Londres, « et en parla en homme qui connaissait et aimait les sciences ». Au bout d'une heure de conversation, il alla se coucher, se leva le lendemain à cinq heures du matin, entendit la messe et prit la route de Caen en carrosse avec Foucault et Matignon, à qui il ne cessa de parler de son pays et de ses anciens sujets. Toujours persuadé de leur inaltérable affection, il n'imputait son malheur qu'à l'intervention dans ses affaires des troupes venues de Hollande. A Caen, aux approches de la ville, ses compagnons trouvèrent moyen de le laisser seul, et, piquant des deux, mirent tout le monde sur pied. Jacques II rencontra la noblesse à cheval à la porte de la cité, et les mousquetaires faisant la haie dans les rues. Le peuple poussait partout des cris de : Vive le Roi! Le logis de l'intendant se trouvait déjà garni de curieux accourus pour assister à ce spectacle étrange, si longtemps avant Candide. Sa Majesté, une fois de plus, « dîna du meilleur appétit du monde », après quoi elle reçut un délégué des Jésuites, qui lui devaient bien cette consolation. Le malheureux roi, malheureux du reste sans l'être, on le voit, ne tarda pas à prendre la direction de Rouen et à traverser, entre autres, Pont-Audemer, dans la « chaise roulante » de l'intendant,

mise respectueusement à sa disposition. M. de Beuvron, gouverneur du Vieux-Palais, ne lui fit pas moins bon accueil que son collègue en basse Normandie, Matignon. Il se vit conduit à l'abbaye Saint-Ouen, asile essentiellement ecclésiastique. Aucun hommage militaire ne lui fit défaut. Il ne manqua même pas des comestibles d'honneur que la bourgeoisie avait l'habitude de décerner aux monarques de passage. De Rouen il alla coucher à Magny, où l'attendirent les carrosses de la Cour.

Tous les projets de descente en Angleterre, qu'on avait pu élaborer en France, s'évanouissaient provisoirement, malgré la supériorité réelle de notre marine. Le péril prévu des vents d'équinoxe détermina Tourville à ramener au Havre, dès la seconde quinzaine d'août, les galères qu'il avait été y prendre quelques mois auparavant. Au cours de la campagne, il en était encore sorti deux de l'arsenal. Le port, encombré en ce moment d'autres bâtiments, ne put en abriter que onze. Il en restait seize, qui sous les ordres du capitaine de Chazelles, remontèrent le fleuve jusqu'à Rouen. Des salves de victoire y annoncèrent leur arrivée. Un instant, il fut question de leur faire remonter la Seine jusqu'à Pont-de-1'Arche, où Bethomas venait de remplacer Montausier comme gouverneur. Le roi se proposait même de rendre visite à cette division de sa flotte, à la fois maritime et fluviale. Son voyage devait durer six jours seulement, dont deux étaient réservés pour un arrêt à Pont-de-1'Arche. Louis XIV manda son projet au Dauphin, alors sur la Moselle. Toutefois, avant la fin du mois, on reconnut que l'idée n'était pas réalisable, et que les galères ne pouvaient pas raisonnablement s'avancer en amont de Rouen. Elles y restèrent donc depuis le mois d'août, et hivernèrent dans le port. Les galériens, qui y jouaient, bien malgré eux, l'emploi de force motrice, profitèrent industrieusement de ce séjour prolongé. Ils répandirent en ville quantité de marchandises de contrebande, et allé-

rent jusqu'à construire sur le quai, au détriment du commerce rouennais, un certain nombre de loges à usage de boutiques. De là bien des plaintes contre ces forains dangereux.

L'année 1691 n'apporta à la Normandie que peu d'événements ou de soucis d'ordre militaire. Au cœur de l'hiver, le régiment de milice, fourni par la Généralité de Caen, rentra dans ses foyers, réduit au tiers de son effectif par les fatigues ou les maladies. En mars, un ordre du roi convoqua le ban et l'arrière-ban de la noblesse. A partir du mois de mai, deux brigadiers, MM. de Léry et de Zurlauben, se virent désignés pour y commander directement les troupes placées sous l'autorité supérieure des lieutenants-généraux de la province. Ces troupes formaient un camp de quatre mille hommes, fortement établi à la Hogue, et qui aurait suffi pour tenir en respect les forces de Guillaume III, si elles n'avaient déjà été envoyées ailleurs, en Flandre et en Irlande. Tourville occupait victorieusement la Manche, en dépit de l'amiral Russel, tandis que Jean Bart, à Dunkerque, et Duguay-Trouin, à Saint- Malo, couvraient, en quelque sorte, les ailes de son armée navale. Somme toute, aucune opération, aucun contrecoup même d'opération stratégique ne se fit sentir pendant 1691 en basse ou en haute Normandie. Vers la fin de l'année néanmoins, il avait été question d'y déposer une partie des troupes irlandaises qui n'avaient pas cessé, tout l'été, de combattre dans leur pays, pendant que leur propre roi allait se promener à la Trappe, et sa femme aux eaux de Forges. Le successeur de Louvois en tant que directeur-général des fortifications, le Pelletier de Souzy, se préoccupait, ainsi que Foucault, du parti qu'on pourrait tirer de tous ces bras oisifs pour la défense de nos côtes. L'intendant de Caen ne trouvait pas, lui, très heureux l'envoi des Irlandais qu'on prétendait faire à la Hogue. Il demandait seulement, en vue de préserver les travaux,

trois mille hommes d'infanterie française, un régiment de cavalerie ou de dragons. Avec la noblesse, cela suffirait, assurait-il. Au surplus, ce fat de Brest que partit Château- Renaud, chargé de ramener de Limerick les troupes entièrement démoralisées de Jacques II, qui soutenaient sa cause dans de déplorables conditions.

Les quelques milliers d'hommes dont Foucault se contentait pour notre défense territoriale ne pouvaient plus suffire en Normandie l'année suivante. Louis XIV en effet s'était décidé à mettre un terme, par le plus court chemin, à la nouvelle coalition que Guillaume d'Orange avait déchaînée contre lui, en y entraînant sa dupe habituelle, l'Empereur. A cette intention, il prit le parti de replacer, de bon ou de mauvais gré, une épée entre les mains de l'insouciant Jacques II, et de combattre le soi-disant roi d'Angleterre, non plus seulement en Flandre, mais dans son prétendu royaume. Dès la fin de mars, Louis XIV était résolu à avoir en Normandie une armée de vingt mille hommes, dont quatre mille Irlandais. Le maréchal de Bellefont devait la commander en chef avec les appointements des autres chefs d'armée. Le comte de Choiseul, puis le comte de Tessé furent chargés de l'assister en qualité de lieutenant-général. M. de Sébeville figurait parmi les maréchaux de camp. Bientôt même le nombre des Irlandais que devait emmener Bellefont s'éleva à onze mille, qui n'étaient plus sous les ordres de lord Lucan seul, mais aussi de Richard Hamilton. Ces troupes auxiliaires et étrangères ne payaient guère de mine, paraît-il. Les douze bataillons, qui traversèrent Caen en avril 1692 pour gagner le Cotentin, manquaient déjà de bas, de souliers, de chapeaux, voire de linge, ayant vendu celui qui leur avait été donné. Les neuf bataillons et les douze escadrons français qui les accompagnaient faisaient ressortir cette tenue misérable. Le 9 avril, Bellefont, qui n'était point sans redouter que les Anglo-Hollandais nous prévinssent en fait de

descente, prit congé du roi pour se rendre à son poste en basse Normandie. Le 21, Jacques II se dirigea également vers le point où s'étaient agglomérés les restes peu glorieux de son armée. Cette fois, il ne passa pas par Rouen, où venait de se montrer sa belle-sœur, la veuve de Charles II, et d'où, sans doute en prévision de quelque siège futur, on avait expédié quantité d'outils propres à remuer la terre. Après avoir encore traversé Anet et la Trappe, il parvint à Caen le 24 avril, accompagné de Melfort' son principal confident, de son fils naturel, le duc de Berwick, du duc de Gordon, et d'un petit état-major d'amis fidèles. Il descendit à l'évêché, où Foucault lui donna à souper, en l'absence de l'évêque. Le lendemain, il se remit en route par Bayeux jusqu'à l'Isle-Marie, résidence habituelle du maréchal de Bellefont, qui ne lui fit pas moins apprécier l'hospitalité normande que Matignon à Thorigny. Il y demeura trois jours, et, le 28 seulement, vint coucher à Quinéville, au bord de la mer. Il y passa ses soldats en revue. Quatre cents bâtiments français louvoyaient en ce moment le long des côtes de la Normandie, et une partie de la cavalerie avait déjà été embarquée au Havre.

Un désastre inopiné, mais surtout fort exagéré, dont le souvenir n'est pas éteint, et qui porta un coup sensible à notre marine, ne tarda pas à faire évanouir en quelques heures les beaux rêves de Jacques II, en même temps que la sécurité de la Normandie. La flotte de Tourville, partie de Brest, avait mission de venir embarquer les quinze ou seize mille hommes qui se proposaient d'aller reconquérir son trône au monarque déchu. Le 29 mai, sur l'ordre exprès du roi, notre grand homme de mer normand, quoique inférieur au point de vue numérique, tint tête toute la journée, à la hauteur de Cherbourg, avec trois mille cent quatorze canons, aux sept mille cent cinquante-quatre bouches à feu des Anglo-Hollandais. A tout prix, ne fallait-il pas débloquer la Manche? Sans perdre

lui-même un seul navire, il leur en fit perdre deux. Par malheur, ses équipages étaient épuisés, sa poudre mauvaise, le vent défavorable. Sans avoir été vaincue, sa flotte, par surcroît, se trouva dispersée à la suite de la tempête. Un port de refuge eût tout sauvé, mais il n'en existait pas encore dans le voisinage. Le « Soleil-Royal », sur lequel l'amiral avait arboré son pavillon pendant la bataille, se dirigea, suivi de deux autres, vers Cherbourg, et, avec ces deux autres, y fut brûlé après une vigoureuse défense. Du moins, Tourville avait-il quitté le « Soleil-Royal » à temps pour tacher de sauver la flotte de transport destinée à la grande expédition. A la tête de seize vaisseaux de combat, les seuls qu'il eût pu rallier sur quarante-quatre, il fit voile vers la Hogue, où campait le maréchal de Bellefont, et où M. de Combes « avait donné des plans pour faire un port ».

Le gros de la flotte ennemie ne tarda guère à apparaître auprès des redoutes de la Hogue et de la petite île de Tatihou, devant lesquelles deux ou trois cents navires de charge se trouvaient réunis. Un grand Conseil de guerre fut tenu à terre. Tourville débarqua avec ses principaux lieutenants afin d'y prendre part et de consulter le ce roi d'Angleterre » ainsi que M. de Bellefont. L'intendantgénéral de la Marine, M. de Bonrepaus, et jusqu'à M. Foucault, assistèrent à la délibération. Le résultat fut que les vaisseaux de combat resteraient au mouillage, et attendraient l'ennemi pour lui résister jusqu'à l'extrémité. Foucault envoya quérir en hâte tout ce qu'il y avait de poudres en bon état, tant à Valognes qu'à Carentan, de manière que les boulets ne s'arrêtassent pas encore à demiroute du but. Les mesures les plus sages étaient prises, lorsqu'un des navires de guerre, celui de M. de Sébeville, neveu de Bellefont, « vint s'échouer fort sottement sur un rocher assez près de terre », par suite d'une manœuvre maladroite. La résolution primitive de rester au mouillage

fut alors transformée en un ordre d'échoûment général. Rien ne pouvait mieux servir les desseins des ennemis. Une de leurs chaloupes s'avança et mit le feu à la main aux flancs du vaisseau de M. de Sébeville, lequel, penché sur le côté, ne pouvait tirer parti de son artillerie. D'autres chaloupes, anglaises ou hollandaises, arrivèrent bientôt, traînant un brûlot, qui, du reste, demeura inutile. Leurs équipages se contentèrent d'allumer eux-mêmes l'incendie autour de cinq navires gisant également à demi inclinés sur la grève de l'île de Tatihou. Les salves de mousqueterie et même d'artillerie, qui partirent du rivage à leur intention, ne suffirent pas pour arrêter les incendiaires dans leur sinistre travail. Jacques II et M. de Bellefont contemplaient, des hauteurs de la Pernelle, ce désolant spectacle, sans donner d'ordres. On eût dit qu'ils assistaient à « un feu d'artifice pour une conquête du roi », raconte Foucault. M. de Bonrepaus gardait impassiblement la chambre. Le lendemain, à huit heures du matin, les ennemis, complétant leur œuvre trop facile de destruction, embrasèrent les six derniers vaisseaux en détresse du côté de la Hogue. Cette fois pourtant, le chevalier de Gassion fit en hâte dresser une batterie en barbette et leur tua quelques hommes. Pour comble de malheur, les bâtiments éventrés n'ayant point été débarrassés à temps de leurs canons, et ceux-ci se trouvant chargés, un assez grand nombre lancèrent au hasard leurs boulets. Or, le hasard, souvent bien impitoyable, voulut que les projectiles de cette artillerie automatique et aveugle causassent par surcroît des dégâts sensibles aux fortifications du voisinage. Démoralisées par l'inexplicable inaction de leurs chefs, nos troupes de terre et de mer, provinciales et irlandaises, ne songèrent plus qu'à piller ou à prendre la fuite. Jacques II, le 20 juin, traversa de nouveau Caen, ensuite Marcouville, enfin Elbeuf, ayant une seconde fois perdu sa couronne et jusqu'à l'espoir de la reconquérir. L'intendant

Foucault ne rentra dans sa ville que tout juste à temps pour y prévenir certains désordres. La majorité catholique attribuait en effet le désastre de la Hogue à la complicité des calvinistes, qui n'y étaient pour rien, et se préparait à exercer de prétendues représailles contre leurs maisons. La situation n'en restait pas moins grave. Désormais, la Normandie avait cessé d'être à l'abri d'une descente inopinée. Au reste, déjà en juin et en juillet, elle avait eu plusieurs débarquements à subir, mais ces débarquements furent presque sans conséquence sérieuse. Aucun ne paraît avoir amené plus de cinquante hommes à la fois sur notre sol. Il n'en fallut pas davantage pour brûler plusieurs maisons, plusieurs moulins même, dont l'un appartenait à M. de Matignon. On ne paraît pas s'en être beaucoup inquiété à Versailles, car, bien avant la fin de l'année, les troupes du Gotentin étaient « séparées ». M. de Sébeville resta seul à la Hogue, près de ses terres, tandis que M. de Bellefont rentrait dans son château de l'Ile-Marie. Ghoiseul, lui, s'établit au Havre. Foucault avait proposé qu'on disséminât le long des côtes les troupes réglées en même temps que les milices, afin de prévenir toute surprise sérieuse, telle qu'on pouvait en redouter de ces anciens Français aussi acharnés contre la France que l'étaient Ruvigny ou La Melonière. Heureusement, à Steinkerque, Luxembourg avait sauvé haut la main, avec le royaume, la province dont, depuis la mort des Longueville, il était le gouverneur in partibus hosthim. Au mois d'octobre, il n'y avait plus en Normandie de détachements de l'armée régulière, et le maréchal de Bellefont avait repris sa place à la Cour.

L'hiver à peine terminé, il devait la quitter de nouveau. Dès le 4 avril, on savait à Versailles qu'indépendamment de son infanterie, il aurait encore quatre mille chevaux, et qu'un nouveau maréchal de camp, M. de Servon, Tirait assister avec Gassion. Les deux lieutenants-généraux de la

province resteraient à leur poste, avec leurs pouvoirs habituels. Le 21 avril, dans la matinée, le maréchal eut, avec le roi, une conférence qui ne manqua pas d'être remarquée, mais de laquelle, en somme, il sortit sans avoir obtenu des ordres positifs. Le 1er mai, onze bataillons prirent la direction de l'ouest, afin de rejoindre les troupes déjà en position. Toutefois, en 1693, le gros de nos forces de terre se fixa d'abord entre Laval et Pontorson de manière à couvrir à la fois la Bretagne et la Normandie, selon la direction que prendrait la flotte anglo-hollandaise. Mais le commandement suprême ne devait plus cette année appartenir décidément à Bellefont. C'était de « Monsieur » qu'il devait recevoir ses ordres immédiats et quotidiens. « Monsieur », c'est-à-dire le duc d'Orléans, se vit en effet, le 3 mai, institué général en chef de toutes les troupes dispersées sur nos côtes, de Dunkerque à Bayonne. Le 28, il quitta Paris pour Vitré, où il comptait s'installer avec son état-major. Pendant ce temps, Matignon reformait à la Hogue un nouveau camp, et Foucault insistait pour qu'on fortifiât l'entrée de la vallée d'Ouve. Au bout d'environ deux mois, les vivres et les fourrages commencèrent à manquer autour de Vitré. Le duc d'Orléans s'avança alors jusqu'à Pontorson, où il attira plus facilement les subsistances des Généralités de Caen et de Rennes. La tentation du voisinage lui permit même de rendre une visite à Saint-Malo. Du reste, les inquiétudes qu'on avait pu avoir au sujet de la Normandie semblaient s'être dissipées, depuis que, vers le milieu de juin, on avait vu défiler en mer l'armée navale des puissances protestantes, cinglant vers l'ouest et le sud. Aucun navire de transport d'ailleurs n'accompagnaitcette armada, donc, il n'y avait point d'attaque à redouter sur notre littoral. Les amiraux ennemis allaient simplement à la rencontre de Tourville et de d'Estrées au cap Saint-Vincent pour y faire détruire une centaine de leurs vaisseaux,

preuve très claire que la panique de la Hogue n'était pas la fin de la marine française. Jusqu'à la sanglante et glorieuse victoire de Luxembourg à Neerwinde (29 juillet), le roi se montra néanmoins bien aise que son frère demeurât à Pontorson au milieu de ses troupes. Il ne les rappela qu'au commencement d'août. « Monsieur » rentra à Versailles le 12, et ses bataillons allèrent renforcer, les uns, Catinat en Italie, les autres, notre armée de Flandre.

Dès le début de 1694, année fatale, toutes les dispositions essentielles étaient prises. Le maréchal de Choiseul, de nouvelle création, était chargé du commandement militaire en chef et investi même « de l'autorité d'un gouverneur » en l'absence de Luxembourg. Il arriva à Caen un peu avant la fin du mois de mai. Les régiments de Presle, cavalerie, et d'Artois, dragons, avaient été, entre autres, placés sous ses ordres. Une surveillance plus sévère que jamais se trouvait déjà organisée. Pontchartrain, estimant que les courriers ordinaires ne suffisaient pas, s'occupait d'établir un système de signaux diurnes et nocturnes au moyen de feux ou de pavillons attachés au sommet des clochers, afin de signaler l'approche du danger, avec quelques détails sommaires. Cette espèce de télégraphe grossier avait déjà été expérimenté sur le littoral de la Méditerranée. En juin, une tour fut élevée à Port-en-Bessin, de façon à protéger les barques ou les navires qui viendraient y chercher un abri momentané contre les corsaires. Vers le même moment, Vauban, qui s'était déjà acheminé du côté de Brest, et qui avait atteint Saint-Malo, reçut l'ordre de revenir sur ses pas, afin d'inspecter les côtes de la Normandie occidentale. Il se proposa d'abord de repartir « pour Coutances en droiture », puis, de « faire la visite de la côte depuis le Wey jusqu'à la Hogue et Cherbourg, et, de là, de s'en revenir le long de la côte jusqu'à Granville et Saint-Malo », pour reprendre ensuite son voyage interrompu. Toutefois, pressé de gagner le plus tôt possible

Brest, où les ministres français craignaient que ne se portât cette année l'effort principal de Guillaume III, il se contenta de vérifier l'état dans lequel se trouvaient le petit et le grand Bêy, et négligea la Hogue aussi bien que Cherbourg. Il remplaça de son mieux son inspection de visu, en expédiant à la Cour « de petites cartes » où il avait tracé le profil des ouvrages à exécuter. On ne manqua pas d'en donner connaissance à Choiseul.

De son camp de la Hogue, celui-ci épiait tous les mouvements des ennemis sur mer. Déjà, un mois avant son arrivée, le dernier jour d'avril, le sieur Ferrand, « capitaine commandant deux cents hommes du régiment des Vosges », en avait prêté la moitié à M. de Blenai, capitaine de vaisseau. Celui-ci, grâce à leur concours, réussit à s'emparer d'une chaloupe qui s'était imprudemment détachée d'un vaisseau de guerre. On sut par les neuf ou dix marins anglais qu'on captura en cette circonstance quelques-uns des préparatifs qui se faisaient en Angleterre. Le 15 juin, Choiseul fut à même d'annoncer le départ de Plymouth de la flotte. II y ajouta des détails précis, non seulement sur le nombre de ses navires et sur ses troupes de débarquement, mais encore sur les engins de destruction par le feu qu'elle traînait à sa suite : « carcassières », « chaloupes d'une felouque extraordinaire couvertes de planches en dos d'âne, ... et remplies de toutes sortes de feux d'artifices », « bateaux couverts de cuivre de deux pieds d'épaisseur, fourrés de liège en dedans et coupés en navette ». Néanmoins, dans l'intérêt des travaux agricoles, le commandant en chef ne se hâta pas de réunir les deux régiments de milice des environs. Bientôt, il lui fut enjoint de Versailles, dès que la flotte « aurait passé la hauteur des côtes de Normandie », de s'avancer avec l'infanterie qu'il avait sous ses ordres jusqu'auprès de Saint-Lô, puis, « de faire marcher la cavalerie et les dragons sur la frontière de Bretagne ». Ces prescriptions se trouvèrent modifiées,

lorsqu'on apprit l'échec des Anglo-Hollandais à Camaret. Barbezieux ordonna à Choiseul, le 30 juin 1694, dans le cas où il aurait effectué son mouvement sur Saint-Lô, de maintenir néanmoins ses troupes aussi près que possible de la Hogue, afin que, « si lesdits ennemis y venaient, ils ne pussent pas avoir un succès plus heureux qu'à Brest ».

Dans la journée du 30 juin, il avait averti lui-même que le gouverneur de Dieppe, M. de Manneville, se plaignait de manquer de beaucoup de choses, de poudre surtout et d'infanterie. Le bataillon de milices bretonnes, qu'on lui avait promis de détacher du régiment de Dufaix, n'arrivait toujours pas. Le 1er juillet, Choiseul réitéra sa demande avec insistance. Le 8 enfin, le bataillon annoncé arriva de basse Bretagne, mais en assez piteux état, « presque tous les hommes sans épée et plus d'un tiers sans mousquet ». M. de Beuvron, à son tour, signala directement à Barbezieux cette situation. Il n'était que temps d'y pourvoir, car déjà l'avant-garde de la flotte ennemie s'était montrée à sept ou huit lieues en mer. Beuvron en avait informé Choiseul assez rapidement pour que, dès le 7, ce dernier pût, de son côté, mander à la Cour que son intention était de ne commencer sa marche que si la descente était avérée, mais qu'alors il irait « en poste ». On pensa d'abord, dans l'entourage du roi, que M. de Beuvron s'était trompé, et, en effet, il semble bien avoir, à l'origine, pris quelques navires lancés en reconnaissance pour l'ensemble des forces navales de l'ennemi. Néanmoins, par plus de prudence, Choiseul s'abstint d'une inspection qui devait le mener jusqu'à Portbail à travers les marécages, et il n'expédia aucune de ses troupes en Bretagne. Mais, bientôt, à partir du 18, il n'y eut plus moyen à Dieppe de douter de l'imminence du danger.

Les Dieppois virent d'abord apparaître en mer, devant leur ville, un navire, frégate ou flûte, accompagné d'un autre bâtiment. Soupçonnant qu'il s'agissait de quel-

que sondage à opérer ou de quelque renseignement à prendre, ils se mirent en hâte sur la défensive. Ils capturèrent même une barque ennemie. Après quoi, suffisamment édifiés sur les intentions qui amenaient les Anglo- Hollandais, ils envoyèrent au plus vite de tous côtés des messagers répandre la nouvelle. Leurs prisonniers ne les avaient point trompés. Les deux flottes anglaise et hollandaise, la première, sous les ordres de l'amiral Barklay, l'autre, commandée par l'amiral van Almonde, ayant quitté le 16 les Cingels sur la côte de Kent, mouillaient le soir devant Saint- Valéry sur Somme. Cette double armée navale comprenait quarante-cinq vaisseaux de guerre, sans compter, bien entendu, les galiotes et les vaisseaux plats. Les vents d'ouest, qui vinrent à souffler, retardèrent un peu les amiraux dans leurs évolutions. Aussi n'arrivèrent-ils que le 18, vers cinq heures du soir, « à pleines voiles », à la hauteur de Dieppe. Heureusement, le 19, le 20 et le 21, une tempête violente s'éleva, et tous les vaisseaux se virent condamnés à l'inaction. Les Dieppois profitèrent de ce répit, et firent savoir que, décidément, l'heure de la détresse avait sonné pour eux.

L'émoi fut des plus vifs à Versailles. S'agissait-il d'un projet de bombardement, de descente ou de siège? Ce siège n'offrait que trop de tentations, depuis que la ville se trouvait démantelée, et il était à craindre que Dieppe, une fois entre leurs mains, les Anglais ou les Hollandais ne tentassent de s'y établir à poste fixe. La perplexité était grande. Aussi Barbezieux, par ordre du roi, prescrivit-il une concentration générale vers Dieppe de toutes les troupes disponibles dans les provinces voisines de la Normandie. D'abord, on expédia directement à M. de Beuvron un ingénieur militaire de premier ordre, M. de Lappara. Puis, en même temps qu'on commandait à Choiseul de se rendre en toute diligence sur le lieu menacé, on ordonnait au duc d'Aumont de s'avancer jusqu'à Abbeville avec l'ensemble

des forces qui gardaient le Boulonnais, et au duc de Chaulnes de transférer à Pontorson les régiments préposés à la défense éventuelle de Saint-Malo. Le même jour, le 19 juillet, on écrivit à Vauban d'acheminer de Brest à Pontorson les deux régiments montés de « Verrue » et de « du Plessis ». Le chevalier de Lorraine et le capitaine de Bragelonne, qui se trouvaient aux eaux de Forges, coururent s'enfermer dans la place. Le roi, par surcroît de précautions, n'hésita pas le lendemain à faire partir pour Dieppe plusieurs compagnies de mousquetaires, de gardes françaises et de gardes suisses, qui devaient faire le trajet en quatre étapes. Choiseul, provisoirement, demeura à son poste de la Bogue, parce qu'il estimait que les vents soufflant en tempête protégeaient momentanément la cité en péril. Mais, dès le 19, un ordre lui avait été lancé de Versailles, pour lui commander de porter à Rouen, « à grandes journées » toutes ses forces réunies, infanterie, cavalerie et dragons. Personnellement, il prendrait les devants. Le 23, il écrivit en effet trois fois à la Cour : à trois heures du matin, de Pont-1'Evêque, à dix heures, de Brestot, et, dans la soirée, de Dieppe. Le mal, hélas! que même avec ses troupes il n'aurait pu empêcher, était déjà accompli. Au début de la journée du 22, le vent s'était enfin élevé un peu plus vers le nord. Sans perdre de temps, les bombardes s'embossèrent devant la ville. Dès huit heures du matin, les mortiers commencèrent à tirer, et tirèrent sans interruption jusqu'après le coucher du soleil, non pas sur le château, mais sur les maisons, qui étaient à peu près toutes en bois. Aux bombes succédèrent alors les « carcasses », lesquelles aux horreurs de la destruction ajoutèrent celles de l'embrasement. Ce ne fut pas tout. Vers minuit, une sorte de brûlot, contenant une machine infernale, vint tâcher d'obstruer l'entrée du port, mais se heurta, avant d'y pénétrer, à un vieux bâtiment chargé de pierres qu'on y avait coulé à dessein. L'explosion n'en

produisit pas moins un fracas épouvantable. Les Dieppois ne furent vraiment pas heureux dans leur défense. Avant l'attaque décisive, ils avaient eu soin de couvrir leurs habitations de fumier humide, et de se barricader de leur mieux, en dépavant les rues. Mais l'élément calviniste ne cessa pas de les gêner et de les inquiéter, au moins moralement. Ainsi les anciens catholiques accusèrent les « nouveaux convertis » de mettre eux-mêmes le feu ça et là, de l'avoir mis notamment à un petit pont qui reliait le château à l'ancienne citadelle. « Si on les laissait faire », remarquait Beuvron en parlant des anti-protestants, « ils les extermineraient ». Ajoutons qu'un sentiment de terreur facile à comprendre leur fit perdre tout sang-froid, quoiqu'ils eussent pris la sage précaution d'envoyer les femmes et les enfants dans l'intérieur du pays de Caux avec les objets de valeur. En général aussi, ils tirèrent fort mal. Sur quinze cents bombes ou boulets lancés de leurs murs, il n'y en eut que très peu qui ne tombèrent pas au hasard. Bref, ils ne causèrent à l'ennemi qu'un dommage insignifiant. Cette lutte inégale se prolongea durant tout le cours de la journée du 23, et pendant la nuit du 23 au 24. Deux magasins à poudre sautèrent encore cette nuit-là. Quand le retour de l'aube permit aux Anglo- Hollandais de contempler leur œuvre, ils jugèrent sans doute « que leur œuvre était bonne», puisqu'ils se disposèrent à aller la recommencer ailleurs. Quant à une descente, ils y renoncèrent. La vue seule du ban et de l'arrière-ban de la noblesse normande disséminée sur les falaises qui encadrent Dieppe leur avait donné à réfléchir. Le rapport de l'amiral Almonde à Heinsius en fait foi. Laissant Dieppe achever de s'abimer dans les flammes, les alliés détachèrent quelques navires sur le Tréport, afin de lui faire subir le même destin, et s'acheminèrent vers le Havre, sans négliger au passage Veules et Saint- Valéry. La défense, à l'embouchure de la Seine, fut infini-

ment mieux organisée qu'à Dieppe, et les huguenots y vivaient en bien meilleure intelligence avec les catholiques. Déjà Vauban avait eu soin d'indiquer un certain nombre d'additions urgentes aux fortifications, et, de plus, laissé aux échevins des instructions précises et détaillées en prévision, soit d'une attaque sérieuse, soit d'une simple insulte. Depuis plusieurs mois, les autorités municipales avaient fait emporter au loin les amas de matières combustibles, reconnues à la fois inutiles et dangereuses. De son côté, le lieutenant du roi, M. de Cup, trois semaines auparavant, s'était appliqué à mettre en excellent état une batterie placée au bord de la mer. Les coups de canon, ainsi que les explosions entendus du côté d'Arqués, les rapports des pêcheurs et des caboteurs, qui aperçurent à la hauteur de Dieppe un immense brasier brûlant dans les ombres de la nuit, les préparatifs militaires de la dernière heure pris par les magistrats de la ville ou les officiers du roi, avaient suffisamment permis aux Havrais de comprendre quels périls allaient les assaillir à leur tour. L'ingénieur de Combes alla s'y enfermer à temps par ordre du maréchal de Choiseul.' Aussi, lorsque l'après-midi du 24, le jour même où elle leva l'ancre devant Dieppe, la flotte anglo-hollandaise se dessina peu à peu au bout de la rade et au nord du cap de la Hève, tous les défenseurs étaient à leur poste, le cœur rempli d'énergie et d'espoir. La portion féminine de la population employa encore la nuit à opérer des déménagements précipités vers la vallée de la Lézarde, non sans avoir été adresser de ferventes prières dans les églises. Le curé de Notre-Dame, l'abbé de Glieu, saisissant au vol l'occasion propice, consacra en hâte la ville entière à la sainte Vierge.

La solennité dominicale du lendemain ne fut respectée que jusqu'au soir, sans doute jusqu'à l'achèvement du prêche. Avant la tombée de la nuit, la canonnade s'engagea régulière entre l'artillerie de la Hotte, qui avait

pris position devant la plaine marécageuse de Leure, et celle du Havre, qui, malheureusement, manquait de pièces assez fortes pour pouvoir riposter avec efficacité. La milice bourgeoise fit de son mieux, et même fit bien, car elle laissa le temps d'arriver aux forces de toute espèce massées autour de Dieppe ou tenues en réserve à Rouen. Un canonnier havrais, posté au bastion de Sainte-Adresse, eut la bonne fortune, avec un boulet rouge, de mettre le feu à la soute aux poudres d'une galiote. La galiote sauta, mais ce chef-d'œuvre de l'art ou du hasard était bien loin de compenser les terribles effets produits par le feu des ennemis, qui dura toute la journée du 26 et toute la nuit du 26 au 27, jusqu'à trois heures du matin. Le lundi soir, Choiseul était arrivé de Dieppe avec l'intendant de la Généralité, M. d'Ormesson, amenant deux compagnies de mousquetaires du roi, qu'ils cantonnèrent à Ingouville, et qui reçurent pour mission spéciale de s'opposer à tout débarquement. Un allié puissant survint alors en notre faveur, le vent, qui nous avait déjà été secourable devant Dieppe, et qui, cette fois, eut la marée pour complice. Les bombardes rejoignirent en rade le gros de l'armée navale, mais seulement à titre provisoire. Le 28, dans la soirée, les courants atmosphériques et maritimes étant redevenus favorables, elles vinrent reprendre leur poste, non de combat, mais de destruction, et rouvrirent leur feu, depuis dix heures et demie du soir jusqu'à trois heures du matin. La brise alors tourna à l'avantage des Havrais et leur rendit quelque espérance. Jusqu'au 31, ils ne cessèrent d'apercevoir en pleine mer la flotte ennemie toujours menaçante et ne se décidant pas à mettre à la voile. Elle s'y résigna cependant ce jour-là même, pour prendre la direction de la basse Normandie. On ne parut pas considérer à Versailles les actes de vandalisme commis aux dépens du Havre comme aussi graves que ceux qui avaient été perpétrés à Dieppe. On n'y parla

que de quelques maisons brûlées. Il paraît pourtant que le nombre des sinistres dépassait trois cents, c'est-à-dire presque le quart de la cité.

Le maréchal de Choiseul, laissant au Havre M. de Montpertuis, s'élança sur terre à la suite de la flotte, afin de prévenir de son mieux les effets de sa promenade incendiaire. Il avait déjà pourvu à la défense de Honfleur, des bouches de la Dives et de Port-en-Bessin. Matignon, qu'il avait laissé à la Hogue avec un noyau respectable de troupes, veillait attentivement sur toutes les voiles qu'on signalait à l'horizon. Un officier de marine, M. de Marquessac, posté sur les pittoresques hauteurs de la Pernelle, aperçut enfin le 2 août la flotte ennemie qu'une brise propice semblait pousser vers la Hogue. Pourtant, dès le lendemain, Matignon manda à Barbezieux que, selon toute vraisemblance, elle se disposait à doubler le cap de Barfleur et à gagner la rade de Cherbourg, auquel cas il tâcherait de la devancer, avec un bataillon des milices de Bretagne et le régiment de Presles. Il maintiendrait le reste de ses forces à la Hogue en chargeant M. de Salis de le suppléer. Il se rendit en effet dans la soirée même à Cherbourg. La flotte, néanmoins, défila le lendemain sans coup férir. Une de ses chaloupes perdit son gouvernail ; se croyant en face de Jersey, elle s'approcha assez de Flamanville pour que les gens de la « garde-côte », accourus sur le rivage, pussent s'emparer d'un des matelots. On tira de lui quelques renseignements précieux, entre autres, qu'il y avait sept mille hommes embarqués pour une descente, et ensuite que l'armée navale tout entière retournerait en Angleterre, dès qu'elle se serait un peu refaite à Jersey. Le 4, en effet, Choiseul, qui se trouvait encore à Caen, apprit qu'elle faisait voile décidément vers le nord, quoique le vent lui eût permis de renouveler ses anciens exploits. Heureusement, on avait fait bonne garde tout le long de notre littoral.

On se garda bien cependant d'y désarmer immédiatement quoiqu'on sût pertinemment que Barklay et Almonde eussent, de Jersey, regagné la baie de Sainte-Hélène, dans l'île de Wight. Au milieu d'août, Ghoiseul « pressait toujours l'achèvement des tours de la Hogue et de Tatihou », confiées aux talents de M. de Combes, qui venait d'en improviser trois depuis Quinéville. Le bruit se répandit à ce moment que cinquante des navires entassés à Sainte- Hélène devaient appareiller à destination de Cherbourg et de Saint-Malo, mais qu'une forte brume les empêchait de partir. Un retour offensif était donc à redouter. Toutefois, dès qu'on connût, à n'en point douter, que les vaisseaux de Guillaume III avaient fait leur apparition aux Dunes, c'est-à-dire avant la fin du mois d'août, la vigilance du gouvernement de Versailles crut pouvoir se détourner de la Normandie. Les gardes françaises, qui devaient demeurer au Havre et à Rouen jusqu'au commencement de septembre, reprirent, en compagnie des mousquetaires et des Suisses, la route de Paris, tandis que l'orage anglohollandais s'abattait sur Dieppe, Dunkerque, puis sur Calais. Le ban et l'arrière-ban de la noblesse demanda son congé, la coutume, disaient-ils, étant de les renvoyer le 1er septembre. Le 29 août, Choiseul, désireux de reparaître à la Cour, proposa un de ses meilleurs lieutenants, M. du Refuge, pour commander pendant l'hiver en basse Normandie. Dans la haute Normandie, on se tenait toujours sur le qui-vive. Des escadrons de cuirassiers battaient incessamment l'estrade, de Saint- Valéry à Pourville, prêts à se porter à bride abattue partout où ils soupçonneraient des préparatifs de débarquement. L'hiver lui-même ne mit pas un terme à ces sages alarmes. Le marquis de Beuvron, en décembre, dut organiser sur les falaises du pays de Caux le service de sûreté déjà mis en pratique par Choiseul. Un homme fut aposté en sentinelle dans le clocher de chaque paroisse riveraine de la mer, tandis que, dans le

village même, trois villageois armés de fusils se tenaient prêts, à toute heure du jour ou de la nuit, à courir partout où se montrerait une barque suspecte.

La campagne de 1695 s'ouvrit, comme celle de 1694, par le départ de Choiseul pour la Normandie. Seulement, ce départ eut lieu dès le mois de février, ce qui n'empêcha pas les ennemis de mettre pied à terre en avril aux îles Ghausey, en face de Granville. Les pouvoirs militaires du maréchal devaient s'étendre également à la Bretagne, où Vauban le seconderait à Brest, et Polastron, à Saint-Malo. Ce ne fut toutefois qu'en juillet, le 14, que les Anglo- Hollandais y vinrent renouveler leur œuvre de destruction à distance. Ce travail terminé sur le sol breton, ils détachèrent une partie de leurs forces en vue de bombarder à son tour Granville. Un officier, nommé Richard, et qui n'était sans doute qu'un ancien Français, fut délégué par l'amiral Barklay pour cette opération. Elle commença le 18 à neuf heures du matin. Un vent complaisant du sud amena au point voulu les neuf vaisseaux de guerre et les neuf galiotes à bombes que commandait Richard et qui mouillèrent hors de la portée du canon. Leur feu se prolongea jusqu'à six heures du soir ou environ, et on évalua à cinq cents le nombre des bombes ou « carcasses » qu'ils projetèrent sur la ville. Les Granvillais ne disposaient que de quelques canons placés, sur les indications de Vauban, dans une vieille redoute à l'extrémité du roc. Un ancien garde du corps, M. le Pellier-Dumanoir, en tira le meilleur parti possible. Le capitaine de vaisseau de Languillet et son enseigne assistèrent bravement le marquis de Canisy, chargé de diriger la défense générale. M. de Luc, que Choiseul expédia en hâte de Saint-Malo, se vit poursuivi en mer par une chaloupe ennemie et n'atteignit le but qu'un peu avant quatre heures du soir, au moment où un coup de canon convenu allait faire lever l'ancre aux ennemis. Une de leurs galiotes, la première pré-

cisément, avait été « incommodée », dit M. de Canisy dans son rapport, et obligée de se retirer dès le début. Dans Granville, il n'y eut pas plus de six maisons endommagées, très peu de tués et de blessés. La légende locale prétend même que le nombre des morts se réduisit à un : une pauvre femme qui enfournait son pain dans une boulangerie. Quelques matelots, déposés un instant à terre, brûlèrent aussi, paraît-il, dans le faubourg trois ou quatre maisons couvertes de paille. Les ennemis étaient parfois accusés de jeter leurs guinées pour briser nos carreaux.

De nombreuses voiles couvrirent bientôt la mer vers le nord. M. de Canisy s'empressa d'aller les attendre à Cherbourg, où il rencontra à leur poste Foucault et Matignon, accourus au bruit des événements de Granville. Il fit mettre bien vite toutes les batteries en état, et en ajouta en hâte trois « petites nouvelles », afin de préserver un nombre considérable de navires de commerce qui étaient venus s'échouer à l'entrée du port. Le 20, la Hotte passa en effet devant Cherbourg, mais ne s'y arrêta pas. Ce même jour, Louis XIV avait manifesté hautement son indignation en sortant du Conseil, « Les ennemis », avait-il déclaré, « feront tant qu'ils m'obligeront à bombarder quelquesunes de leurs meilleures villes ». Les ennemis, en effet, ne craignirent pas de le pousser à bout. Au commencement d'août, ils bombardèrent Dunkerque. Le roi, dans l'espoir qu'une diversion semblable ferait d'ailleurs lever le siège de Namur, ordonna à Villeroy d'user à Bruxelles du même procédé. La population bruxelloise se trouva ainsi victime par contre-coup de la sauvagerie des puissances maritimes. Sauf à Cherbourg, Guillaume III avait fait écraser de ses projectiles embrasés à peu près tous les points habités et facilement accessibles de notre littoral. La Normandie avait, pour cette fois, payé largement sa dette au royaume.

On ne s'en montra pas moins vigilant à Versailles afin

de la mettre à l'abri de nouveaux malheurs, principalement d'une descente. Le 1er avril 1696, le roi s'entretenait longuement dans son cabinet avec le maréchal de Joyeuse, qui, cette année, au lieu d'aller en Allemagne, était appelé à remplacer Choiseul à la Hogue et dans tout le reste de la province. Vingt jours plus tard, il recevait l'ordre de se trouver sans faute à la Hogue dès le commencement de mai, ainsi que les deux lieutenants généraux de la province, MM. de Beuvron et de Matignon, hôtes comme lui de la Cour. Le 1er mai, en effet, Joyeuse, quoiqu'il vînt de faire une chute assez grave, prit congé du monarque, et traversa Caen avant le 10, en compagnie de Matignon. Ses autres suppléants devaient être le marquis du Refuge, lieutenant-général, M. de Harlus, maréchal de camp, MM. de Lamare et du Perrier, tous deux brigadiers d'infanterie. Son petit corps d'armée se composait de quatre régiments à pied, plus un de cavalerie et un de dragons. Le ban et l'arrière-ban avaient derechef été convoqués pour le 15. La noblesse répondit à l'appel et s'assembla le 18 dans les plaines de Garpiquet, où il lui fut simplement prescrit de se tenir prête au premier avis. Au commencement de juin, cent cinquante gentilshommes du Berry se présentèrent également à Caen et se virent réexpédiés sur la Hogue, quoiqu'en « fort mauvais équipage », ainsi qu'une modeste délégation de la noblesse du Dauphiné. Quelques personnages soi-disant bien informés prétendaient voir dans cet embryon de concentration militaire l'indice certain d'un débarquement projeté à bref délai en Angleterre. Le fait est, comme l'écrivit plus tard Foucault, « qu'il ne se passa rien de particulier sur les côtes de la Normandie pendant cette campagne ».

Page 1