‹ La normandie sous la monarchie absolueChapitre 8 sur 29 · SEPTIÈME CAUSERIE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME CAUSERIE

Paix de Ryswyck. — Secours aux villes bombardées. — Reconstruction de Dieppe. — Craintes et menaces de famine. — Recrudescence des haines religieuses. — Guerre de la succession d'Espagne. — Défense des côtes organisée dès 1702 et 1703. — Alerte donnée par l'amiral Byng en 1708 à la Hogue. — Dur hiver de 1709. — Disette et émeutes. — Part prise par Mesnager à la pacification d'Utrecht. — Malheurs de la fin du règne.

La défection du duc de Savoie et le traité de Vigevano avaient été, le 7 octobre 1696, le premier gage de la paix générale. On en célébra le bon augure en Normandie, notamment à Rouen. A Caen, il y eut un Te Deum, en même temps que d'autres cérémonies, tant religieuses que militaires, ce MM. les officiers municipaux, le 30 septembre, allèrent mettre le feu à un bûcher placé dans le milieu de la place Saint-Pierre, au bruit des tambours, des trompettes et de la mousqueterie. » Ces démonstrations d'allégresse se reproduisirent et se multiplièrent à plus juste titre encore l'année suivante, aux approches de la paix véritable. La prise d'Ath et celle de Barcelone, le 1er août et le 9 septembre 1697, devinrent pour les Rouennais l'occasion d'actions de grâces et de réjouissances populaires. Le marquis deBeuvron, en sa qualité de lieutenant-général du roi en Normandie, prit la peine d'informer les Havrais de la bonne nouvelle définitive (20 septembre). « Après la lecture des lettres royales et la proclamation de la paix au

sein de l'assemblée générale, le maire, les échevins et le procureur-syndic, précédés des tambours, des sergents revêtus de leurs cottes d'armes et munis de leurs baguettes fleurdelysées, escortés par un détachement de la milice, se rendirent solennellement sur la place d'armes, sur celle dite de Cannibale, devant la grande porte de l'Arsenal, puis, sur le grand quai, et, à chacune de ces stations, le greffier de l'hôtel de ville réitéra au peuple la publication de la paix à haute et intelligible voix. » A l'issue du feu de joie classique, un banquet de gala rassembla les principaux magistrats dans l'édifice municipal, tandis que les voies publiques s'enguirlandaient d'emblèmes patriotiques et d'illuminations improvisées. Le retrait immédiat des compagnies qu'on avait envoyées pour sa protection ne fit pas moins plaisir à la population havraise. Il en fut de même pour la dislocation et le rapatriement définitif des milices réquisitionnées en général dans nos grandes circonscriptions administratives. Celles de basse Normandie arrivèrent à Caen vers la Toussaint. On les y désarma, après quoi on plaça sous bonne garde leurs fusils à l'hôtel de ville.

Restait à réparer du mieux possible les malheurs de la guerre. En ce qui concernait le Havre, le mal causé était loin de présenter une irréparable gravité. Les échevins navrais n'avaient pas d'ailleurs différé de faire parvenir à leur gouverneur particulier, M. de Beauvilliers, un procèsverbal relatant les dommages éprouvés par leurs concitoyens. Le duc, dès le 6 août 1694, leur avait promis qu'il serait sérieusement tenu compte de ce procès-verbal, quoique les dégâts eussent été assez amoindris à la Cour. Par surcroît, Pontchartrainse préoccupa réellement des moyens pratiques de prévenir le retour d'un bombardement analogue. Un de ses parents, le « mestre de camp » Phélippeaux, vint même au Havre à cette occasion dans le courant du mois. Mais Beauvilliers ne put pas se montrer

fort large en fait de canons et de mortiers, « vu l'état présent des affaires ». Le trésor royal était épuisé, et force fut au Havre de se tirer à peu près tout seul d'embarras. Néanmoins l'intendant d'Ormesson prit sur lui de suspendre dans la cité la levée de la capitation. D'autre part, un arrêt du Conseil de 1696 déchargea de toutes taxes les terres et les maisons possédées au Havre en franc-alleu. La contribution de l'Etat et de la province à la réfection de Dieppe fut autrement importante. C'est que Dieppe aussi avait autrement souffert. A la vérité, il n'y était mort, d'après M. d'Ormesson lui-même, que cinq ou six personnes, et une douzaine avaient été blessées. Mais, malgré les efforts des paysans appelés par le tocsin de toutes parts, l'incendie, allumé le 22 juillet, n'était point encore éteint Je 26, les maisons se trouvant toutes construites en bois. Les trois quarts de la ville, au dire de l'intendant, étaient détruits. 11 ne restait à peu près d'intact que le château, le port, la jetée et les deux faubourgs. Le centre, autrement dit le gros de la cité, avait péri dans les flammes. L'archevêque de Rouen, en raison des droits temporels de son archevêché sur Dieppe, et comme « seigneur de la plus grande partie de la ville », fut un des premiers à venir constater par lui-même l'immensité du désastre, un peu trop atténué à Versailles, en revanche beaucoup trop célébré en Hollande. Les catholiques, exaspérés de plus en plus contre les calvinistes, avaient fini par en « jeter à l'eau » un certain nombre, malgré les menaces des officiers de toute sorte. Les plus modérés, en même temps que les plus pratiques, s'étaient bornés à adresser au roi leurs doléances et, à la fois, leurs espérances. Ils promettaient, s'ils obtenaient des dégrèvements, derebâtirleurcité,et même « mieux qu'elle n'était ». Leurs prières furent prises en considération. Mais ils avaient voulu d'abord « faire trop grand ». Ils avaient rêvé, dans le premier moment, de réédifier une ville toute neuve au

milieu des prairies qu'arrose le triple cours d'eau des vallées réunies. Un ingénieur, M. Perronel, fut même envoyé pour étudier ce projet sur les lieux. Non seulement les Dieppois eussent vécu désormais à l'abri des bombes et des boulets, mais encore ils auraient pu s'enorgueillir d'habiter une cité aussi vaste que Rouen, tirée au cordeau et ornée à son centre d'un hôtel de ville monumental. Par malheur, il eût fallu déserter les vénérables églises demeurées debout au milieu de la catastrophe, parce qu'elles étaient en pierres. On eût été obligé de bâtir de nouvelles habitations sur des terrains marécageux et malsains. Enfin, les barques des pêcheurs n'auraient remonté que difficilement jusqu'aux logis privés. Finalement, on se contenta de réédifier, mais cette fois en briques, pierres et cailloux, les maisons familiales des catholiques ou des protestants que Sa Majesté Guillaume l'Incendiaire avait jugé à propos de raser. Après avoir mûrement examiné les nouveaux projets, le roi, au sortir de son Conseil, fit savoir en septembre aux intéressés, par M. d'Ormesson, que ceux-là qui relèveraient leur habitation sur son ancien emplacement seraient exemptés, pendant une période de dix années, d'à peu près toutes les charges mises d'ordinaire à leur compte. Divers arrêts du Conseil prolongèrent cette immunité générale jusqu'en 1711. On abandonna en outre, plusieurs années de suite, le haut bois des forêts domaniales d'Arqués et d'Eawy, voire le produit de la vente totale des bois, aux trois cents premiers Dieppois qui entreprendraient de relever leurs murs héréditaires. En 1695, le bénéfice d'une foire franche fut par surcroît accordé à la ville. Pour ajouter encore à ces largesses, on lui promit qu'elle prélèverait, sur les trois Généralités de Normandie, une somme de soixante mille écus, pour aider au rétablissement de ses murailles d'enceinte. Indépendamment de décisions de faveur relatives à la pêche, de nombreuses ordonnances administra-

tives corroborèrent l'arrêt du 8 mars 1695. Elles secondèrent les efforts desDieppois, que dirigea, sans grand profit pour l'esthétique, un ingénieur qui n'était pas un architecte, M. de Ventabren. D'après son rapport d'octobre 1700, « il y avait eu dans l'année plus de cent trente maisons bâties sur rue, les principales étaient presque entièrement rebâties, et il n'y avait que les endroits reculés qui languissaient ». La ville renaquit ainsi comme sur ses propres ruines, mais sans se modifier ou s'agrandir. Evidemment, elle avait espéré mieux.

En dehors de ces deux cités, particulièrement éprouvées, la province entière avait subi un ralentissement considérable dans son progrès vers le bien-être matériel. Un peu plus tard, Vauban fut envoyé derechef en Normandie, moins pour y pourvoir d'avance aux éventualités des guerres futures que pour y surveiller la réparation des dommages soufferts. Il ne loua pas, paraît-il, le goût artistique de M. de Ventabren. 11 rêvait, pour Dieppe, qu'il appelait « la nourrice de Paris pour les jours maigres », une prospérité égale à celle de Saint-Malo. Les six jours, que Vauban avait passés au Havre en décembre 1694, et pendant lesquels les échevins n'avaient cessé d'admirer son activité, n'étaient pas déjà sans les avoir rassurés pour l'avenir. Quand il revint, en 1699, inspecter la haute et la basse Normandie au point de vue militaire, il ne se contenta pas d'aller voir à Rouen et à Dieppe où en étaient les travaux de réfection. Il passa aussi plusieurs jours à la Meilleraye, chez M. et Mme de Beuvron, puis se rendit à Caen, où il étudia une infinité de questions avec M. Foucault. Il ne s'agissait pas uniquement de la remise complète en état défensif des fortifications du Mont-Saint-Michel, fortifications qui avaient été déjà à demi ruinées. Il se trouvait aussi sur le tapis une foule de projets concernant l'assainissement ou la viabilité de la région. M. Foucault avait pour l'assister dans ces vues

d'amélioration publique « l'ingénieur de la province », M. de Combes, en compagnie duquel nous le voyons, dès 1698, se transporter sans cesse d'un point à un autre, afin de se rendre compte des problèmes à résoudre, particulièrement à propos de Cherbourg. Vauban retourna à Versailles par Gaillon, où M. de Ventabren le conduisit. Ce voyage marque la date de la reprise générale du travail et de la vie régulière en Normandie.

Les bombardements à longue portée et la frayeur des débarquements inopinés sur un point imprévu ne s'étaient pas trouvés les derniers maux dont la Normandie avait eu à souffrir par suite de l'usurpation du prince d'Orange. La famine était venue s'ajouter aux fléaux qu'engendre la guerre. La situation anormale et, en somme, très désavantageuse de notre province à cet égard, la complexité et les rivalités qui y entravaient l'action de la police administrative, l'aveugle exaspération des masses populaires décuplant le danger et imputant à la richesse d'autrui les terreurs nées en partie de leur imagination, telles étaient, avec l'état rudimentaire de l'économie politique, les principales raisons de ce péril social. Nous voulons simplement indiquer, à l'aide de quelques jalons, la série des séditions agraires qui entretinrent en Normandie presque continuellement une sorte de petite guerre du paupérisme. La récolte de 4692 avait été si mauvaise que le blé avait enchéri dans des proportions exorbitantes pour l'époque. Le 18 avril 1693, il monta à quinze livres la mine. On vint prévenir au Palais le premier président, M. de Montholon, que plus de deux cents habitants se présentaient pour lui signaler cet état de choses. Le haut magistrat causa avec eux et admonesta en leur présence les gardes-boulangers, jugés coupables d'une faute professionnelle. Bientôt, ce fut un attroupement de six cents nécessiteux à la Basse-Yieille-Tour. Diverses mesures de police furent prises ou réformées. Quelques jours plus tard, M. de

Beuvron était occupé à parcourir le pays de Caux et à en scruter toutes les misères. Celui même qui possédait de l'argent ne se tenait pas pour sûr de ne pas mourir de faim. A défaut de pain, on s'alimentait avec du son bouilli dans de l'eau mêlée d'un peu de lait et aromatisée de cresson. D'autres dévoraient des fragments de chair provenant d'animaux, sains ou malsains. Aussi çà et là vit-on se développer une sorte d'épidémie perfide, attribuée à la mauvaise qualité encore plus qu'à l'insuffisance de la nourriture. Des quêtes régulières et réglementaires, espèces d'abonnements exigés des plus aisés, fournissaient des secours à la charité. Pendant que le dévouement de chacun s'efforçait d'alléger les maux de tous, quantité « de barques cabotières » encombraient tranquillement le cours de l'Eure, attendant une hausse nouvelle des prix, soit à Chartres, soit à Rouen. A la fin, des émeutes se produisirent le long de la rivière; les blés qui la descendaient enfin pour aller se vendre à Rouen furent pillés, et la maréchaussée, avec adjonction de troupes, ne fut pas de trop pour rétablir l'ordre. On comprend, après cela, que, lorsque le duc d'Orléans gagnait Pontorson avec trois de ses favoris, « chacun d'eux avait un sac de mille livres en pièces de trente sols ou en écus dont il ne restait rien à la fin de la journée ».

La moisson de 1693 ne valut pas mieux que celle qui l'avait précédée. Aussi les occasions de troubles et les troubles eux-mêmes ne manquèrent pas. Vers Pâques, le pain avait monté d'un sol la livre ; six mille indigents ou paraissant tels se rassemblèrent au Palais de justice, pour apitoyer les magistrats. Ceux-ci démêlèrent assez vite que ce n'étaient pas là « de véritables pauvres, mais la plupart « des jeunes gens forts et vigoureux, qui peuvent être « animés par quelques personnes mal intentionnées ». Et en effet ils se proposaient le pillage de la maison et des magasins du sieur Le Gendre, qu'ils prétendaient rendre responsable de la hausse. Grâce à l'intervention de deux

Compagnies de la ville, le dommage se borna à quelques pierres jetées à un « enquesteur » et au sac de trois boulangeries. Des placards menaçants, portant la défense de s'attrouper, contribuèrent à rétablir le calme. Dans la banlieue, il fallut user d'autres moyens. Les forêts voisines, principalement celle de Roumare, recelaient quantité de rôdeurs masqués et armés qui volaient impunément tout le monde et avaient déjà tué plusieurs personnes. Les chefs de la maréchaussée furent chargés d'en délivrer le pays ; la plupart des coupables furent en effet pendus ou roués, et les voitures de grains ne traversèrent plus les bois que sous la protection d'une bonne escorte. C'est ce défaut d'escorte qui avait en grande partie causé le mal, car on aurait pu faire entrer beaucoup plus tôt les amas considérables de blés achetés depuis plusieurs semaines à Saint-Malo pour le compte des marchands rouennais. Au commencement de juin, Le Gendre et ses confrères en avaient environ cent navires au Havre. L'approvisionnement désormais était assuré. Une autre ressource, celle du travail, fut mise en même temps à la disposition des pauvres. On avait décidé, dès la fin de mars, qu'il se ferait « un ouvrage et chemin public depuis la porte de « Guillaume Lion jusqu'à l'église Saint-Paul », selon le pouvoir de la ville. M. d'Ormesson, l'intendant, s'éprit bien vite de ce projet, à supposer qu'il ne l'eût pas suggéré. Il s'agissait, en réalité, de commencer la route définitive de Paris et, du même coup, de terminer les quais. De plus, on assurait l'existence des gens sans travail, à qui on promettait une livre de pain et deux sous par jour, sur le simple certificat de leur curé.

L'agriculture fut infiniment plus heureuse les années suivantes. Le Gendre, qui avait opéré des achats en Suède, se vit réduit à garder ses céréales dans ses greniers où elles se mirent à pourrir tout doucement, pour le compte de ses correspondants.

Une autre question embarrassait continuellement les intendants. L'abondance de l'année permettait-elle ou non de tolérer la fabrication et la sortie de l'amidon? le moindre achat de blé pouvait donner lieu sous ce prétexte à une émotion populaire. A Saint- Valéry, un marché fait par un simple boulanger avec un munitionnaire suffit pour en provoquer une en juillet 1696. Vers la fin de 1698, un chargement de grains fut pillé à Cherbourg sur le port môme. L'officier royal, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, se vit maltraité, le 15 décembre, pour avoir fait procéder à l'embarquement de blés. Un peu plus tard, même genre d'événements à Quinéville. Il était bien dur en effet de voir sans cesse, de nos côtes, les Anglais et les Hollandais promener leurs navires pour y répartir aux autres nations toutes les moissons de la terre. Dans nos grandes villes on continuait à faire partout de son mieux. On vendait à bas ou à vil prix le blé aux indigents. A Rouen, la municipalité fit vendre soixante muids de ses blés « sans proclamations, aux pauvres valides de l'Hôpital, à raison de vingt-huit livres le muid ». Bien entendu, on continua de travailler activement « au chemin neuf». Par suite de réclamations, le travail se trouva même doublé. Il fut convenu en effet, pour qu'il ne restât pas inutile au public, qu'il serait complété, par la construction d'un pont sur la rivière d'Aubette, « depuis la tour Guillaume Lion jusqu'au canal de la Seine ». L'emploi de la main-d'œuvre ne manqua donc pas dans notre province pendant les hostilités.

A ces malheurs d'ordre public succéda, dès la fin des hostilités, un redoublement de rigueurs contre les protestants. Brousson, en pleine guerre, était venu, au vu et su des autorités royales, mener une véritable campagne en Normandie. « Tout le peuple », écrivait-il, « vit en liberté chez soi, lisant la parole de Dieu et chantant des psaumes. On ne force personne d'aller à la messe. Aussi personne n'y va-t-il depuis longtemps ». Deux ans plus tard, l'inten-

dant confirmait cette situation, en particulier pour Mortain et pour Coutances. Dès 1692, Pontchartrain avait recommandé à Foucault « de répandre des bruits que les ordres sont de châtier sévèrement, mais d'éviter autant qu'on le pourra de le faire )). Après la paix, cette tolérance était plus difficile. L'opinion publique réclamait une expiation pour la guerre faite à coups de boulets rouges et de machines incendiaires par le prince d'Orange. Par malheur, l'expiation, comme toujours, retombait exclusivement sur des victimes obscures, qui n'avaient d'autre tort que d'être les coreligionnaires d'un souverain étranger, dont nul, remarque Voltaire, ne pouvait affirmer qu'il eût une religion quelconque. Un malencontreux édit du 28 décembre 1698 acheva de tuer en France le peu qui restait nominalement de liberté de conscience. Les Juifs seuls n'y étaient pas compris, ce qui prouve bien quel tort la politique internationale causait ici à la religion. Au surplus une sorte d'amnistie rouvrit pendant six mois aux fugitifs les portes de leur patrie avec promesse de la restitution des biens confisqués, pourvu qu'ils abjurassent dans le même délai. A Rouen, à Caen, à Dieppe, on promit de ne pas revenir sur le passé à cet égard. On ne chercha à entraver les ventes de meubles et d'immeubles que dans la mesure où il le fallait pour empêcher les « opiniâtres » de nuire intentionnellement à leur pays en le quittant. Si certains d'entre eux se virent privés de quelques charges libérales, il fut rare qu'on ne leur permît pas de se rendre acquéreurs pour eux-mêmes des offices de création récente. La consigne donnée en général aux fonctionnaires et aux ecclésiastiques fut de ramener ceux qu'on regardait comme des égarés par la douceur et par la charité plutôt que par la délation ou toute autre voie odieuse. L'évêque de Baveux prit tout à fait à cœur ces moyens de conviction. Ils lui semblaient plus que suffisants pour venir à bout de dissidents qui n'étaient pas plus de deux cents dans les cent quatre-vingt

et quelques paroisses de son voisin Huet, à Avranches. Non seulement un certain nombre de missionnaires spéciaux, et en souliers, ceux-là, tels que le « sieur Grancolas » vint à Caen « prêcher la controverse » aux religionnaires, mais M. Foucault tint à leur refaire de nouvelles homélies bien administratives dans la chapelle même, un peu profanée, de M. de Nesmond. A Rouen, l'archevêché organisa également de son mieux un service de conversions en grand et définitives. Les pratiques de beaucoup les plus odieuses furent les rapts d'enfants. Pendant quelques années, c'en fut fait du pouvoir paternel dans les familles protestantes. Il y avait longtemps que Mme de Maintenon en avait donné un triste exemple dans la sienne. En cinq ans, de 4693 à 1698, il était entré aux « Nouvelles-Converties » de Caen sept jeunes filles mineures. En 1699, il y en entra treize, parmi lesquelles on en comptait de majeures, et, en 1700, quatorze, dont une femme mariée. Il convient d'ajouter que, comme autrefois, les plus âgées se voyaient souvent relâchées brusquement, et que les plus jeunes ne se privaient pas du plaisir d'escalader un mur de jardin, pour retourner chez leurs parents.

La guerre dite de la succession d'Espagne suivit bientôt celle qu'on pourrait appeler de la succession d'Angleterre. Cette nouvelle lutte ensanglanta pendant douze ou treize ans les deux continents d'Europe et d'Amérique, mais du moins elle épargna le sol normand. Des préparatifs de défense énergique suffirent pour le préserver. Avant même que les premiers coups de canon ne fussent tirés, la situation périlleuse du Cotentin et la nécessité de le bien occuper, afin de prévenir l'éventualité d'une descente, formaient un sujet de préoccupations sérieuses à Versailles au printemps de 1702. Le roi n'attendit pas une déclaration de guerre pour expédier les deux cents mousquetaires gris et noirs qui, à la fin de juillet, traversèrent Caen. Ils allèrent se poster à la Hogue, où ils furent

bientôt rejoints par trois cents bourgeois bien armés et équipés de cette ville. Depuis trois mois, tous les quinze jours, « il partait des campagnes des détachements des paroisses, commandés par des gentilshommes ». Ces détachements ne cessaient de se relever les uns les autres. M. de Matignon, dans la basse Normandie, avait présidé à cette organisation. Tant bien que mal, il avait tiré de la noblesse et des milices un corps respectable de vingt-huit bataillons, plus vingt escadrons. Une petite phalange de cent vingt gentilshommes à pied se chargea du service de l'artillerie. Le tout fut enrégimenté, la cavalerie avec le nom des principales villes qui la fournissaient, l'infanterie, sous ceux de ses colonels. Un certain nombre de ces officiers improvisés reçut même un brevet de brigadier. Quatre maréchaux de camp, MM. du Rozel, de Romainville, d'Artagnan et de Rigauville secondaient Matignon. Sur les deux rives de la Seine, M. de Beuvron avait aussi formé plusieurs régiments qui gardèrent les côtes durant tout l'été. Un officier d'un rare mérite, ancien major-général du régiment de Normandie, qui servait comme diplomate dans ses moments perdus, Nicolas Lesdo de la Rivière, sieur de Digulleville, avait été rappelé dès cette année de l'Allemagne, pour remplir les fonctions d'inspecteurgénéral des milices de notre province. Cette démonstration suffit provisoirement à conjurer tout péril. Vers la fin de septembre, les mousquetaires eurent la satisfaction de traverser de nouveau Caen pour retourner à Paris, et les milices locales rentrèrent pareillement dans leurs foyers après une campagne utile, quoiqu'en apparence négative. « Toute l'année 1703 », écrivit Foucault, « se passa en basse Normandie à lever des milices et à les équiper ». M. de Montault avait mission de les « dresser », et il s'acquitta à souhait, paraît-il, de sa tâche. Il fit même imprimer à Caen un « règlement » pour mettre ses recrues au fait « des évolutions et de la discipline ». M. d'Aigremont,

lui, avait reçu de M. de Matignon la tâche de former au rude métier de la guerre deux compagnies de jeunes gentilshommes levés dans la Généralité de Gaen. M. de Gratot en avait organisé pour son propre compte une autre, dont M. de Ganisy lui demanda de partager le commandement. Cette compagnie, entretenue aux frais de la province, semble avoir assez mal tourné, à cause de l'avarice du capitaine. Le fils de Matignon, le comte de Thorigny, avait mis sous les armes, pour sa part, un régiment complet. M. de Montaigu, qui n'avait pas encore servi, se proposait également d'en mettre un sur pied, à ses risques et périls. Toutefois, son inexpérience pouvant compromettre la réputation des armes du roi, on ne put lui accorder l'autorisation sollicitée. M. de Beuvron, toujours assisté par de Digulleville, réussit à équiper dans la haute Normandie jusqu'à neuf régiments de milices. Il est à croire que la coalition fut mise au courant de ces mesures de précaution par ses espions ordinaires. Ses navires, en tout cas, durant cette année, se contentèrent de croiser à distance de nos côtes, et « de brûler quelques mauvaises maisons, sans entreprendre de descente ». Néanmoins une flottille marchande, qui portait de Normandie à Brest, des agrès, du vin et des eaux-de-vie, se vit obligée de chercher un abri dans l'anse de Saint-Jeanle-Thomas, près du Mont-Saint-Michel. Elle était escortée par deux frégates, mais les forces qui lui donnaient la chasse étaient supérieures. Finalement, elle fut brûlée dans son refuge.

Pendant quatre ans, nulle menace sérieuse ne se produisit; il n'y eut de combats qu'entre les corsaires se poursuivant le long de nos côtes. En 1708, survint une alerte d'un autre genre, qui prouva la sagesse des dispositions prises de longue date. Au moment où, d'après quelques courtisans, l'artillerie de Lille venait troubler de ses échos lointains la sérénité du parc de Versailles, la flotte de l'amiral Byng partit des Dunes et mouilla d'abord entre

Ambleteuse et Boulogne. Le 15 août, cinquante chaloupes soutenues par trois frégates s'approchèrent de Vimereux. Les milices du Boulonnais accoururent en hâte, et les déterminèrent à s'éloigner. L'amiral Byng fit voile alors vers la Hogue. Le 23, sous la protection des frégates ou des vaisseaux, soixante chaloupes, remplies de combattants, se dirigèrent du côté de Saint-Marcouf. Heureusement l'alarme fut donnée à temps, et le comte de Matignon (le maréchal combattait en Flandre) se tint prêt à bien recevoir les agresseurs. Voyant le littoral par trop bien garni pour lui, l'amiral anglais eut recours à la ruse. Il fit remonter les marins de ses chaloupes sur ses bâtiments de haut bord, et fit voile vers Cherbourg, comptant qu'il y serait suivi par l'ensemble des troupes de terre. La Hogue, seulendroit propice pour un débarquement, se trouverait alors momentanément dégarni. Matignon il est vrai, ne manqua pas de couvrir sur-le-champ Cherbourg. Seulement, il eut grand soin, en même temps, de convoquer à la Hogue toute la noblesse et toutes les milices, et il se trouva bientôt sur la côte un rassemblement à peu près de vingt mille défenseurs. Aussi, lorsque la flotte de Guillaume III se représenta, elle n'obtint pas beaucoup plus de succès que lors de sa première apparition. Dans la journée du 28, les chaloupes, préparées pour un débarquement, se mirent en route avec force combattants. Mais l'artillerie de la place et du littoral entra rapidement en scène et les écrasa de bombes. L'armée navale des ennemis, désormais bien convaincue de son impuissance, se résigna à mettre le cap sur l'Angleterre. Les corsaires de Jersey et de Guernesey continuèrent seuls àécumer nos côtes et à troubler nos caboteurs. En mars 1710, M. de la Briffe, intendant de la Généralité de Caen, demanda la protection de deux frégates. Grâce à cette attitude de ses défenseurs habituels, qui étaient presque tous ses enfants, la Normandie, jusqu'à la paix signée à Utrecht, resta à peu près indemne des maux

de la guerre, mais en revanche, elle eut à souffrir des rigueurs de la nature. L'été de 1708 s'était fait remarquer par une chaleur excessive. Dès les premiers jours de 1709, l'hiver se montra partout en France d'une inouïe et implacable dureté. La gelée commença le jour des rois, c'està-dire le 6 janvier, et ne dura pas moins de cinq semaines, sans interruption, ou même deux mois, d'après un autre contemporain. Cette « gelée barbue », c'est-à-dire, sans doute, accompagnée de givre, se maintint aux environs de quinze degrés Réaumur au-dessous de zéro. La Seine, aussi bien que l'Orne, demeura prise. A Dieppe, le mardi gras, 12 février, il fut possible, à la mer basse, de traverser le port sur l'eau douce congelée. Pendant la nuit du 3 au 4 du même mois, la neige était tombée en si grande abondance qu'elle atteignit la hauteur des fenêtres du premier étage. Au milieu de la campagne, « les fonds et les cavées » se trouvant comblés jusqu'au niveau des plaines adjacentes, il devint impossible de distinguer les reliefs du terrain, par suite, de circuler. Tout le gibier périt, de même qu'une partie des animaux domestiques. Il y eut aussi parmi la population de nombreux cas de mort. La débâcle ne produisit guère moins de dommages. Des ouragans furieux l'amenèrent ou l'aggravèrent. Quantité de sinistres se produisirent en mer. En face de Langrune, notamment, il sombra trois bateaux qui contenaient vingt-deux femmes. A Rouen, les neiges et les glaces, en fondant, causèrent de telles inondations que la Seine, enfin délivrée de sa carapace momentanée, monta de quatre pieds à la porte dite du « bac ». Comme sept ou huit cents ans plus tôt, on put aller en bateau jusqu'à la rue Potard, au-dessous de la cathédrale. Lorsque les eaux se furent enfin retirées au bout d'un mois, et que la température fut redevenue normale, les agriculteurs constatèrent qu'ils étaient ruinés pour une année au moins; les semences confiées aux entrailles de la terre avaient pourri dans la boue. La récolte,

d'ores et déjà, se trouvait perdue. Pour comble de désespoir, les arbres fruitiers périrent par l'excès du froid. Les vignes gelées intérieurement ne reverdirent plus, et c'est depuis cette épreuve terrible qu'on renonça à les cultiver dans notre région. Le renchérissement de toutes les subsistances fut la conséquence la plus directe du fléau. Le prix du froment monta vite jusqu'à six livres le boisseau ; l'orge jusqu'à quatre livres dix sols; le sarrazin, à quatre livres ; l'avoine, à cinquante sols. Il fallut payer trois sols six deniers pour se procurer une livre de pain.

Au Havre, cependant, pas plus qu'à Dieppe, il n'y eut de tentative d'émeute, même à la fin de l'hiver, malgré la misère, malgré les passeports de tolérance délivrés aux patrons hollandais par les agents de la France. Il n'en fut pas de même à Rouen, et qui le croirait? par le fait surtout de deux membres du Parlement. L'un, Bernières-Baudot, procureur-général, « agissait autant par bêtise que par malice, poussé par des gens plus dangereux », et le second, Papavoine de Canappeville, était dépeint par son premier président comme « plus imprudent que mal intentionné, parlant beaucoup à tort et à travers, sans savoir bien souvent les conséquences de ce qu'il disait ». Au moment où l'intendant d'Ormesson présidait au Havre à l'emmagasinement de quatorze à quinze cents boisseaux de blé dans la citadelle, ce conseiller-clerc, assisté d'un collègue aussi intelligent, M. de Brotonne,se promenait à la halle aux grains de Rouen, répandant au hasard ses réflexions intempestives sur le haut prix où était tenu ce qu'on appelait « le blé de l'intendant », blé acheté par lui à titre de réserve pour l'avenir. Il n'était pas besoin de beaucoup de paroles imprudentes sur ce sujet pour déchaîner l'imprévoyance aveugle et furieuse de la multitude. Au dire des mieux renseignés, les blés n'étaient mis à part que pour les revendre le double. Le 2 juillet, sur ces bruits chargés de l'estampille parlementaire, quelques rassemblements proférèrent les pre-

miers murmures. Le lendemain, pendant l'absence de l'intendant M. de Courson, huit à neuf cents femmes se présentèrent à son logis, exigèrent du travail ou de l'argent, puis firent voler des pierres sur les vitres et jusque dans la pièce où se tenait Mme de Courson. Pendant que le premier président essayait de désarmer ces mégères avec quelque argent, survint une autre troupe, composée d'hommes surtout et qui acheva de tout briser. Cette « canaille », dit lui-même Canappeville, se transporta alors, « animée », chez un subdélégué, Broust, et, en moins de quatre heures, pilla, cassa ou brûla tout chez lui, ne réservant pour la rivière que les débris de son carrosse. Dès une heure après midi, ils s'attaquèrent simultanément à la demeure d'un sieur Mauger, commissaire du bailliage et chargé de la police. Ce travail toutefois ne fut terminé que le soir du lendemain. Quand M. de Courson rentra, ramené en poste de la Vaupalière, le 3, à l'entrée de la nuit, il ne put qu'aller prendre gîte au Vieux-Palais où les Cinquanteniers et les Arquebusiers l'aidèrent à faire apporter le peu qui restait de son mobilier.

Par bonheur, le duc de Luxembourg-Montmorency n'était pas loin, et il se hâta d'accourir avec les premières troupes qu'il put rassembler. Le 6 juillet, il arriva à Rouen à la tête de détachements d'infanterie et de cavalerie tirés de Picardie. Les miliciens municipaux, épuisés, ne restèrent plus seuls pour charger les mutins partout où ils les rencontraient attroupés et menaçants. Il avait fallu fermer le Palais de justice ainsi que les boutiques. D'autre part, les autorités multiplièrent leurs efforts afin de faire affluer les céréales dans la cité, provoquèrent des dons volontaires au moyen de quêtes, et créèrent des occasions de travail pour tous les ouvriers dépourvus de gagne-pain. Une bonne partie de ces pauvres gens se vit employée derechef à ce « chemin neuf » qui paraissait plutôt une ressource pour l'extinction de la mendicité que le commen-

cernent d'une route menant à Paris les riches de la ville. On amorça sérieusement la montée de la côte Sainte- Catherine. Conformément à un plan antérieur de réorganisation générale des intendances, M. de Courson, au bout de quelques semaines, dut quitter Rouen pour Bordeaux, malgré les instances très vives du gouverneur et du premier président pour obtenir son maintien. Avant la fin de juillet, la duchesse de Luxembourg était venue rejoindre son mari à Rouen. Les dragons et les fantassins du duc rendirent encore d'utiles services au mois d'août à Elbeuf et à Harfleur, où il y eut quelques nouvelles maisons pillées. Mais combien eussent -ils été plus utiles encore le 10 septembre à Malplaquet! Au mois de mai précédent, des désordres analogues avaient éclaté à Caen. Un huissier de la ville, nommé Hébert, domicilié près de la porte du faubourg Saint-Julien, se trouva cerné par une bande de plus de deux cents exaltés qui le menacèrent des dernières violences. Par bonheur, l'intendant, Foucault le lils, eut le temps d'arriver à pied, suivi du lieutenant-général de police, de plusieurs officiers, tant de robe que d'épée, et surtout de trois cents soldats du régiment de Brancas, baïonnette au bout du fusil. Hébert se vit sauvé par le fait seul de cette apparition opportune, mais l'intendant Foucault fut moins heureux quelques jours plus tard. « Le peuple mutiné fit main basse sur lui, déchira sa robe de justice par morceaux et foula aux pieds sa perruque dans la boue ». Nommé conseiller d'Etat, il se retira dans sa terre voisine de Magny.

Il est un terme à tout, même aux fureurs des hommes ou de la nature. En décembre 1710, se rouvrit enfin la période des Te Deam de triomphe, pronostic habituel des trêves ou des paix futures. Après avoir fêté le succès décisif de Vendôme à Yillaviciosa et à Brihuega, on célébra trois mois plus tard la prise de Girone. Les deuils de la famille royale n'alternèrent que trop souvent, hélas! avec

ces chants de victoire et d'allégresse. Bientôt, ce fut en l'honneur de Villars et de Denain que retentirent les voûtes de nos églises. Un simple négociant de Rouen cependant, Nicolas Mesnager, avait, peut-être plus que Villars lui-même, contribué à l'importante victoire de Denain, en réduisant de moitié, par ses négociations secrètes, l'armée des coalisés. Mais on ignorait encore ce qu'il était allé faire à Londres, en compagnie de l'abbé Gaultier. Au mois d'août de l'année 1711, on vit défiler dans Caen, en route pour Valognes ou les environs, quatre cents Hollandais faits prisonniers de guerre à Marchiennes. Il en arriva d'autres en octobre. Ces hôtes inattendus, comme jadis les Espagnols, servirent de gages vivants pour la paix signée enfmàUtrechtlell avril 1713. On la promulgua le 20 et le 21 à Caen, le 21 et le 22, à Rouen. Dans le chef-lieu de la basse Normandie, à la suite des cérémonies religieuses auxquelles le respectable M. de Nesmond présida de son trône épiscopal, l'intendant, M. Guinet, « vint mettre le feu au bûcher dans la place Saint-Pierre, au bruit de toute la mousqueterie des bourgeois et du canon du château qui fit trois décharges ». Le soir, au milieu des feux de joie, des lanternes allumées et des « fusées volantes, tirées du haut de la tour de l'église Saint-Jean », M. Guinet « fit tirer » aussi deux pièces de vin à la porte de l'Intendance, rue Saint-Jean. « Les armoiries de France, de Normandie et de (( la ville restèrent exposées pendant huit jours sous le cadran « de l'hôtel de ville, entourées de lierre et de clinquant ». La solennité s'accomplit aussi avec un éclat extraordinaire dans la capitale de la province. Le texte complet des conventions internationales, signées par le maréchal d'Huxelles et M. Mesnager, fut lu à la foule du haut de la plus élevée des marches du Palais de justice, puis relu dans les principaux carrefours. Le beffroi et l'hôtel de ville, ainsi que beaucoup d'habitations privées apparurent, la nuit venue, brillantes d'illuminations. Il y eut des feux de joie

et d'artifice, des fontaines de vin, des combats simulés sur le fleuve. Après deux jours de réjouissances populaires, un grand bal, donné aux Vieux-Palais, y ajouta, pour le beau monde, l'agrément des danses, « de diverses liqueurs et de confitures » .

Le règne de Louis XIV, si près de sombrer dans l'histoire, n'en avait pourtant pas encore fini avec la famine et avec l'émeute. Bien longtemps avant qu'on n'eût occasion de fêter la prise de Fribourg et le traité de Rastadt, la vieille croisade populaire contre « les amidonniers » avait repris de plus belle à Caen. On en voulait surtout à un certain Guillot, « faiseur de poudre à poudrer », et demeurant « proche la cour du parc, paroisse Saint-Pierre. » Le pain venant de renchérir, malgré l'arrivage d'un navire qui rapportait du blé de Hollande, la multitude, le 20 juillet 1713, alla briser à coups de pierres la boutique de Guillot. Une sentinelle y fut placée, mais, dès le lendemain, Guillot s'entendit condamner par sentence. Ses marchandises, ainsi que son mobilier industriel, furent vendus au profit des dénonciateurs ou des pauvres. Ce fut pour ses ennemis l'occasion de brûler ses cuves sur la place publique, en jetant dans le brasier « une perruque, un habit, une culotte et un tablier, le tout de toile, servant audit Guillot lorsqu'il travaillait à faire de l'amidon ». Le 24 la foule retourna à la même maison, pour achever de la détruire, mais, la trouvant gardée, ne put que la cribler de pierres. Faute de mieux, elle s'en prit alors au logis du « nommé Saint-Jean, blatier », devant l'hôtel de la monnaie. Le jeune homme chargé d'y veiller eut l'heureuse idée d'aller quérir quelques soldats appartenant au régiment du Vexin et dont la seule entrée en scène mit fin au désordre. Au mois de septembre, la plèbe hostile aux amidonniers s'attroupa devant la maison d'un sieur Samson, en face l'église Notre-Dame, et les bourgeois furent obligés de monter la garde au carrefour Saint-Pierre. L'intendant, M. de

Guinet, était, comme tous ses collègues, hautement accusé défavoriser lescoupables et de partager leurs bénéfices. Les bateaux regorgeant de blé ne cessaient cependant de remonter l'Orne pour se débarrasser à Caen de leur précieux contenu. Le prix des denrées alimentaires ne s'abaissait pas au gré des petites bourses. Le grand roi touchait déjà à la mort quand, en juillet 1715, une nouvelle émeute, plus grave et plus compliquée que les précédentes, éclata à propos de deux autres suspects, Claude Lail et le Maître, qui tous deux cependant prétendaient n'employer pour fabriquer leur amidon que du blé de rebut et déjà a puant ». Convenons-en : la fin de ce glorieux règne avait été lourde pour le peuple de France. Si l'on ne peut nier les maux endurés, il faut aussi reconnaître que l'origine n'en peut être équitablement reportée sur le monarque ou sur son gouvernement. Les causes de la disette restaient audessus de l'autorité royale et dépassaient la prévoyance de tous les économistes de l'époque. On ne peut reprocher avec justice à Louis XIY que ses prodigalités et son faste imperturbable. Nous devons surtout le plaindre, lui et les Français de son temps, d'avoir eu à lutter jusqu'à trois reprises différentes contre la coalition dynastique des Habsbourg avec toutes les forces du protestantisme, menées à l'assaut de la France et de son unité naissante par Guillaume III. Pouvait-il renoncer aux dons que la Fortune venait offrir au pays, quand ces dons ne représentaient que le nécessaire? Ah ! s'il n'eût pas pensé que son devoir lui commandait de tenir tête à la fois à tant d'ennemis, sa tâche royale se serait trouvée biensimplifiée.Renonçantàacquérir lambeau par lambeau la Flandre française, il eût laissé Paris, (( la grand'ville », exposée aux attaques de nos ennemis par les vallées de la Marne, de l'Aisne et de l'Oise. Pour assurer sa sécurité, il l'eût entourée de fortifications inexpugnables, qui, en même temps, eussent garanti à la dynastie la facilité de son obéissance. Alors comme Ver-

cingétorix, il eût été établir en Auvergne, au centre de son pré bien carré, sa capitale définitive, son Versailles installé à mille mètres d'altitude. Les rois d'Espagne ne venaient-ils pas de lui donner l'exemple de ce retour tardif aux indications de la géographie, qui avaient été si favorables à la grandeur de Rome. Quelle admirable occasion chez nous pour présider à la fusion, encore si incomplète de nos jours, entre nos provinces du nord et nos provinces du midi ! Il est vrai que Paris n'aurait pas acquis son influence prépondérante, qu'en un mot il ne fût pas devenu Paris. Mais qu'y eût perdu la France?

Page 1