I. Et, plaise a monsieur, ou allons-nous
— Nous n'allons pas, nous restons !
— Ah ! -0 fit Johansen avec un soupir de satisfaction. Johansen aimait beaucoup k n'aller nulle part et a ne
rien fairs.
«c Joli pays ! reprit-il en regardant autour de nous les rochers nus.
CHEZ LES LAPONS
— Joli pays, fis-je, a mon tour, comme un echo.
— Mais.... »
Et Johansen s'arr^ta.
a Mais quoi, Joiiansen ?
— On est bien mal nourri !
— Peste ! tu deviens delicat.... du renne atous les repas et de riiuile de poisson !
— Oui, du renne fume ! Si encore c'etait du renne frais. . . . Si tu voulais, monsieur, on pourrait avoir du renne frais. II y a un an, j'ai conduit des milords. Oh! ils etaient riches , ceux-la , continua Johansen , en supputant d'un coup d'oeil de commissaire-priseur la valeur du mince sac de nuit qui me servait d'oreiller. lis etaient riches ! aussi, tous les jours, ils mangeaient du renne frais. y>
Johansen passa la langue sur ses Ifevres avec la sensualite d'un vieux chat.
K Et combien cela coute-t-il, un renne ?
— On en aurait un bien tendre pour trois species (17 fr. 50 C.J.
— Et nous resterions ici jusqu'a ce qu'il fut mang6 ?
— Oh ! ce ne serait pas bien long, » reprit Johansen avec un sourire epanoui qui melaissavoirdeuxrangees de dents aigues comme des crocs et tranchantes comme'des rasoirs.
Je n' avals, depuis dix jours, qu'une nourriture vraiment insuffisante , d6sagreable et malsaine. Je me laissai aller assez volontiers k la tentation de manger un pen de chair fraiche. Johansen fut charge de conclure le marche.
Johansen , qui n'6crira pas ses commentaires , a pourtant quelques-unes des qualites de Cesar. II pense que rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose a faire :
Nil actum reputans, si quid superesset agendum !
II avait a peine obtenu mon autorisation, qu'il 6tait d^j^ sous la tente. Notre bote arriva pres de moi en toilette du matin, et le marche se conclut vite. Pour dix-sept francs
et cinquante centimes, j'achetai les quatre quartiers d'un renne. Nous choisimes un jeune sujet, qui me parut au juge devoir fournir des grillades et des rotis suffisants. L'embarras etait de le saisir au milieu de ses freres et amis aux longues cornes. La chose se passa Men. C'etait I'heure ou le troupeau sort de Tenclos pour se reiidre aux paturages; les barri^res fureiit ouvertes. On eut soin de retenir dans un angle la victime choisie, et comme le pauvre animal, pressentant son destin, bondissait vers I'enclos et menagait de le franchir, le Lapon fit un signe de commandement h un enorme chien noir, qui lui sauta aux naseaux et I'arrfita net. L'homme, cependant, tira son couteau, et d'un seul coup port6 sur la nuque , entre la seconde et la troisieme vertebre, il lui brisa cette colonne creuse ou la vie circule dans la moelle. L'animal tomba foudroy^ : jamais cerf aux abois ne fut si prestement servi, au milieu des fanfares de I'hallali, par un veneur em6rite. Le Lapon releva alors les manclies de sa tunique, mit un genou en terre, prit un couteau plus long que le premier , et , frappant au defaut de I'epaule , atteignit le coeur. II laissa le couteau dans la blessure , en ayant soin d'imprimer a la jambe de Tanimal un fort mouvement de va-et-vient pour que le sang s'epanchat en dedans. Quelques gouttes etaient tombees sur le sol ; le Lapon prit la terre qu'elles avaient impregnee, en pditrit une boule qu'il jeta derrifere lui bien loin, sans retourner la tete.
« Il le faut ! me dit tout bas Johansen , qui me voyait suivre attentivement tous les details de reparation.
— Pourquoi ?
— Le sang de renne qui tombe k terre porte malheur. L'annee pass^e, reprit Johansen, toujours flatte de I'effet de ses discours , l'annee passee , les messieurs milords que je conduisais demanderent a tirer k la carabine le renne qu' ils avaient achete. Le pere Abo n'y consentit jamais : le renne veut 6tre tue par son maitre. »
CHEZ LES LAPONS
On croit que, si le renne 6tait tue par line main etrangfere, il arriverait toutes sortes de malheurs au troupeaii. Le pfere Abo, comme disait Johansen, poursuivait ses operations avec le plus grand succes ; il eventra , nettoya, ecorcha et depega la bete avec autant d'habilete que de proprete. A I'aide d'un simple couteau de trois pouces de lame, il desarticiila les jointures et appreta les quartiers. Les femmes emporterent le sang, qu'elles a,vaient recu dans des chaudrons. Je croyais que les autres rennes avaient regagnd leurs paturages : en relevant les yeux, i'apergus autour de Tenclos comme une ceiiiture de tStes cornues, dont les grands yeux fixes regardaient sans comprendre ce qui se pratiquait sur un des leurs. Les conducteurs avaient bien essay6 de les emmener , mais on ii'avait jamais pu faire partir les chiens, alleches par I'odeur du sang. Quand les viandes furent enlevees , on leur ouvritles barrieres et on leur livra une curde chaude, qui fut d'une indescriptible ferocite. Abo preleva, sous la surveillance de Johansen, la portion nteessaire k notre dejeuner, etplaga le reste dans un de ces mllas suspendus aux arbres, que je decrivais tout a I'heure.
Le renne joue un grand role dans la vie du Lapon : il est pour lui plus encore que le chameau pour I'Arabe ; il est sa vache , son moiiton , son cheval ; il le nourrit de sa chair et de son kit ; il I'habille de sa peau ; on I'attelle aux rapides traineaux; on coud avec ses nerfs comme avec un fil solide ; on fagonne avec son bois toutes sortes depetits ustensiles a la fois solides et gracieux.
Le renne est I'animal du Nord par excellence. Les Grecs ne le connurent pas ; les Remains I'entrevirent quand ils parcoururent , au pas de course de la victoire , les provinces extremes de leur empire ; Pline le signale , et Jules Cf5sar le decrit. Le renne est au cerf ce que serait un campagnard a un homme de race ; il a le corps plus gros, il est plus has et plus trapu ; il a les jambes
LA NORVEGK.
plus courtes et plus massives , les pieds plus larges , le poll plus fourni , fauve en 6te , blanc en hiver , ce qui fit croire aux premiers naturalistes , plus poetes qu'observateurs, qu'il changeait de couleur a volonte. Son bois se divise en un grand nombre de rameaux termines par des empaumures, au lieu d'etre, comme celui de I'elan , decoupe et cheville sur la tranche. Ce bois, renverse sur la croupe, est souvent aussi long que I'animal lui-mfime, parfois plus long. On a trouv^ en Finlande des bois de renne de plus de trois mfetres. Souvent , de ces bois couches en arrifere il sort une petite brancbe qui se projette en avant, partagee et divis6e, comme le bois d'un cerf, en plusieurs andouillers ; parfois, entre ces quatre cornes, deux autres s'61fevent presque perpendiculaires. La tMe de Tanimal est ainsi charg^e d'une for^t superbe. La femell§ porte du bois comme les males , mais il est de dimension moindre. Le renne a la queue courte comme le cerf , mais ses oreilles sent plus longues. Sa marche est une sorte de trot assez rapide et qui peut se prolonger- En 6t6, il vit surtout de bourgeons et de feuilles d'arbre : il paratt pr6f6rer le bouleau , le gen6vrier et la ronce. En hiver, il fouille la neige profonde avec ses cornes, la detourne avec ses pieds , et trouve sur le sol glac6 une mousse blanche et un lichen savourevix. Les pauvres ont des troupeaux de dix ou douze rennes ; les riches en ont jusqu'a deux mille. II y a des rennes sauvages. Pris jeunes , ils s'apprivoisent ais6ment : leur naturel est timide et doux. Souvent, dans la saison du rut, on lache les femelles privees k travers les bois ; fecondees par les rennes sauvages , plus robustes et plus vigoureux que les autres , elles donnent des produits puissants ; ce sent eux que Ton attelle aux traineaux , aprfes , toutefois , leur avoir fait subir la castration : les rennes entiers sont trop difficiles a manier. On ne garde , en general , qu'un mile pour six femelles.
CHEZ LES LAPONS
Le rut a lieu en septembre ; la femelle porte huit mois. Son faon , d'un roux mM^ de jaune , se developpe en quatre ans , et , quand on ne prend pas soin de Ten separer, suit la mere pendant deux ou trois. Lavermine, en hiver , crible leur peau de milliers de trous ; ces trous se referment au printemps. C'est en automne qu'on tue le renne pour avoir sa fourrure ou son cuir ; ce cuir , prepare , est d'un tissu a la fois simple et fort. Les Lapons ont grand soin de leurs troupeaux ; ils savent qu'ils reprennent volontiers leur liberte premiere, et qu'il faut les suivre de pres, les surveiller toujours, les mener paitre dans des lieux decouverts , avec un nombre suffisant de gardiens ; et ils savent que , malgre tout cela , il s'en echappera cependant quelques-uns : aussi ne n(5gligent-ils jamais de les marquer , afin de les pouvoir reconnaitre quand ils s'egarent dans les bois , ou qu'ils se mSlent a un autre troupeau.
Le beurre de renne n'est pas tr^s-appetissant : il ressemble a une espfece de suif. Le lait est excellent, epais, nourrissant, charge de sue et legerement aromatique.
Non-seulement le renne ne souffre point du froid , mais le froid semble n6cessaire a sa sante et a sa vigueur. Sa vraie patrie est au dela du cercle polaire. On le trouve au Greenland, et il prospere au Spitzberg. Si on I'amfene dans des climats temp6res , il y meurt. Meme en Laponie , il est chetif et miserable pendant I'ete ; son poll tombe et les os percent la peau. Bhs que la neige couvre la terre et qu'il n'a plus qu'un pen de mousse a brouter, ii redevient gras et lustre.
Le renne rumine comma tons les animaux qui ont plusieurs estomacs. On suppose que, dans I'^tat de nature, il doit vivre vingt-huit ou trente ans. La domesticite, pour laquelle il n'est point fait , abrege de moiti6 la duree commune de sa vie, de meme qu'elle rMuit sa taille d'un tiers ou d'un quart.
282 LA norveCtE.
Le renne a plusieurs ennemis , outre rhomme ; le plus dangereux, c'est lejarf ou le glouton (legulo des Latins), que les naturalistes ont nomm6 le vautour des quadruples. Grand comme un chieii, ce carnassier, h la peau tigrde, an poll soyeux et fin, se cache dans les arbres, s'61ance sur le renne qui passe , s' attache a lui , se cramponne a ses epaules , enfonce les ongles dans son cou , entame sa chair , fait ruisseler son sang , se laisse emporter par la course folle de sa victime d6sesper6e , et ne la quitte qu'apr^s 1' avoir egorgee. Le loup , quand il est seul, ne s'attaque gufere au renne ; il se met en bande. pour tenter cet exploit ; le craquement des os et Here fumet de I'animal I'attirent d'assez loin.
Le renne a le larmier comme le cerf. Le tour de I'ceil est noir, le museau d'un brun fonce, et le tour des naseaux noir comme le tour de I'oeil. Le bout du museau, jusqu'aux naseaux , est d'un blanc vif , ainsi que le bout de la machoire infdrieure. L'oreille est couverte , en dessus , d'un poll epais , blanc , tirant sur le fauve, m616 de polls bruns ; le dedans de l'oreille est garni de grands
polls blancs.
Le cou et la partie superieure du corps sont d'un blanc jaunatre ou fauve clair, ainsi que les grands polls qui pendent sur la poitrine et au bas du cou ; le dessous du ventre est blanc. Sur les cotes, une bande large et brune, comme chez la gazelle , oppose k cette teinte trop p41e le contraste de sa nuance foncee.
Je ne connais rien de plus mal combine que I'attelage des rennes, et rien de plus fatigant, k rnoins d'une longue habitude, que le traineau lapon ; les karrioles de Norv6ge, les chaises de Malte, les talikas de Scutari, les arabas de Constantinople , les chameaux de Damas , qui vous donnent le mal de mer , tout cela , en comparaison du traineau, vous semble du sybaritisme le plus exquis. Long de six a sept pieds , le traineau est large de deux a peine; il
CHEZ LES lAPONS.
a line poupe un peu elargie , une proue aigiie. Je ne puis pas mieux le comparer qu'a une pirogue de sauvage ; sa quille , amincie pour sillonner la neige , le condamne a chercher toujours I'equilibre instable, qu'il ne trouve jamais que pour le perdre incontinent. II faut une perpetuelle attention pour ne pas chavirer, et, quoi qu'on fasse, les chutes sont frequentes , mais heureusement peu dangereuses : on ne saurait tomber de haut quand on est deja par terre. Le harnachement du renne est des plus simples, je me hMe d'ajouter et des plus incommodes ; a son -large collier on rattache un seul trait, qui passe entre ses jambes et se fixe a I'anneau qui terrains la proue du tralneau; on conduit avec une seule guide, fixee a la corne gauche, et rejetee le long du flanc droit. Avec ce systeme, aussi primitif que peu ingenieux, la grande difflcult6 consiste k emp^cher le renne de gagner d'un cote ou de I'autre ; il faut Mre toujours en mesure d'opposer une resistance egale a sa force. II serait beaucoup moins penible d'aller a pied. On a beaucoup exag6re, dans les recits des voyageurs, la rapidity de ce mode de locomotion. Le renne attel6 ne court jamais ; la vitesse de son trot ordinaire est de deux lieues et demie k trois lieues par beure. Si la traite n'est pas longue , on pent doubler cette vitesse ; mais le renne n'a pas I'inepuisable patience du chameau melomane , qui oublie ses fatigues en ecoutant un air de petite flAte, etquimeurt d'epuisement pour ne pas contrarier son maitre. Le devouement du renne ne va pas jusque-lk : s'il connait ses devoirs, il pretend connaltre egalement ses droits : c'est ainsi que commencent les revolutions ! il n'admet que lui-meme pour juge de ce qu'il pent faire. Des qu'on le surmfene , il se revolte ; parfois alors , il est terrible ; il se retourne vers le conducteur imprudent, se campe sur ses pieds de derriere, et frapp e des ergots anterieurs avec une redoutable violence. Serr6 et lie dans le traineau, I'homme ne peut desarmer I'animal qu'k force
de soumission et de repentir. Le renne est bon prince ; il pardonne et reprend sa course. La Laponie n'est point dms6e comme la Norvege en lobes kilom^triques. On apprecie la distance a Foeil ; un renne bien aroute change trois fois I'horizon dans sa journ6e, c'est4-dire qu'il pent franchir trois fois I'etendue que le regard embrasse dans une plaine sans obstacle. J'estime que ce calcul a vol d'oiseau peut donner une distance d' environ dix ou douze lieues. On peut doubler I'etape, quand on doit faire halte le lendemain. Nous sommes bien loin de la vigueur des chevaux d'Orient, avec lesquels on fait, pendant plusieurs mois, des chevauchees de quinze ou seize heures, sans sejour. On donne an renne de trait une charge d' environ trois cents livres.
Quand les Lapons veulent faire une course vraiment rapide, ils ne se servent point de leurs traineaux, mais de leurs patins. lis pensent que plus le patin est grand , plus il va vite ; aussi la chaussure est deux fois plus longue que rhomme. Le patin lapon n'est pas mont6 comme le n6tre sur une vive arete d'acier ; c'est une pifece de bois, une veritable planche un peu relevee a son extremity anterieure, large de six pouces, longue de six pieds , garnie en dessous d'une peau a laquelle on alaisse son poll. Les cotes sont assez rudes a monter avec le patin ; souvent on est oblige de s' aider d'une perche , et on le fait avancer comme une barque; sur la plaine egale et durcie, on glisse doucement ; mais sur les pentes des montagnes, avec cette impulsion qui s'accroit d'elle-mfime et se precipite, on arrive k une rapidite qui donne le vertige. Il suffit, pour faire halte , d'une volte sur le talon ; le poil se rebrousse et s'arc-boute contre la neige, et, comme frappe dans sa course , le Lapon s'arrete sur le bord d'un precipice — immobile.
Les Lapons ne se servent pas des rennes seulement pour tirer leurs traineaux. lis les emploient aussi comme betes
CHEZ LES LAPONS
de somme. lis les chargent assez legerement , et avec precaution, couvrant leurs reins d'une housse, et mettant les paquets dans des caisses etroites , placees le long des Bancs de ranimal. Les caisses reposent sur une espfece de cerceau flexible , qui suit tons les mouvements de la marche ; le fond des caisses est un petit treillis de branches entrelac6es , mais la caisse est enveloppee tout entiere d'une peau de renne qui la prot6ge, et empeche qu'aucun objet ne s'en echappe ; souvent le doux animal porte ainsi deux ou trois enfants dans leurs berceaux. Le Lapon conducteur marche en tete de la colonne tenant uri renne par son licou ; le second est attache au premier, le troisifeme au second, et la troupe d6file par un, comme font les chameaux chez les Arabes. Nous avons dit quels services de toute espece le renne pent rendre au Lapon ; le Lapon , qui n'est pas encore civilis^, a garde le prejug6 de la reconnaissance ; il aime son renne, il le chante , le dessine, le peint, le brode sur ses vetements.... et le mange quand il est gras. Il a vingtdeux noms pour le designer (I'Arabe en a trois cents pour designer le cheval), suivant le sexe, I'age, la quality, la taille, le bois, la couleur, la force; enfm deux syllabes, quatre lettres, lui suffisent ,■ quand il s'agit des rennes, pour reveiller en lui les idees les plus complexes. Quand les Lapons parlent du renne, ils entremelent toujours la verite de fables. Ainsi pretendent-ils que, livre a luim^me, le renne, pendant I'ete, quitte les fjelds, descend au rivage marin et boit une gorgee d'eau salee en guise de purgation. L'eau de mer serait la casse et le sene du renne. lis assurent, avec aussi peu de raison , que , quand le maitre d'un troupeau vient k mourir , ses rennes meurent aussitot. Cette marque d'attachement ne doit flatter que mediocrement les h^ritiers.
Notre arrivee etait maintenant connue de tgute la tribu ; les Lapons etaient sortis de leurs tentes et nous entou-
raient, hommes, femmes et enfants. Nous nous examinions les uns les autres assez curieusement. J'ignore le resultat de leurs observations. Void les miennes :
Un seul coup d'oeil jet6 sur ua Lapon nous revMe qu'il n'appartient point k la race des deux ou trois families humaines habitant le sol scandinave. Je neparle pas seulement de la difference tr^s-sensible de la taille ; il y a d'autres caractferes ethnologiques beaucoup plus significatifs pourmoi. Voici, sans aucune retouche, I'esquisse quejai crayonnde sur place.
Dire que les Lapons appartiennent aux races orientales, ce ne serait rien direvraiment, puisque I'Orient a, detout temps, vers6 sur le monde des flots d'hommes, comme li y verse encore aujourd'hui des flots de lumifere. Mais on pent, je crois, preciser davantage, et affirmer qu'ils appartiennent h une des grandes divisions de cette race celtique, qui pr6c6da en Europe les families germaine et gothique, descendues aussi des grands plateaux de I'Asie. Dans certaines parties de notre Occident, on. le sang des Celtes s'est gard6 plus pur, dans le pays de Galles, par exemple, il y a telle attitude du paysan, tel geste familier, une fagon de regarder, enfin une nuance, un ton g6ii6ral du visage, qui pr6sentent un rapport frappant avec ce que Ton peut observer en Laponie, avec ce que moi-meffle j'observe maintenant. Les Lapons ont le visage pale, basan6, le corps d'un brun roux. lis sont 1b plus souvent maigres ; la tete est grosse, le front large, un peu prominent, les yeux enfonces et se relevant vers la tempe par une oblique chinoise. Mais leur osil est priv6 de son plus bel ornement : le cil, ce doux voile du regard, dont Toinbre palpite sur la joue. Le nez est court, 16gerement camus, la pommette saillante et la joue plate. La bouche est large, sans aucune fermete dans le model6 des Ifevres, qui ne dessinent jamais cet arc soucieux et meme un peu severe, un des caract^res distinctifs de la beauts sculptu-
CHEZ LES LAPONS
rale. Chez eux, au contraire, la bouche n'est pour ainsi dire qu'une fente au milieu du visage. Les dents sont assez petites, mais plant6es irreguliferement et noires. La barbe est clair-semee, les cheveux plats et lisses, et se decolorant un peu avec I'age ; ils passent du brun au roux pale, mais sans blanchir jamais. Leur vieillesse ne connait point la majeste de la barbe argentee; mais leur s jeunes hommes ne portent pas sur la tempe precoce, comme 11 arrive souvent a ceux de notre generation tourment6e, la trace des inquietudes, des travaux deja longs ou des passions ardentes. Leurs oreilles sont grandes, tres-detach6es de la tete et toutes noires : ceci est le resultat inevitable de la fumee a laquelle elles sont exposees toute I'annee. S'ils n'ont pas la beaute plastique, on ne peut pas du moins leur refuser une certaine grAce de geste qu'on ne retrouve guere chez leurs voisins de Norvege ou de Suede; je ne parle pas de raristocratie suedoiso, qui a tous les dons de I'elegance a un degr6 rare ! Les Lapons sont tres-agiles, d'une grande l6geret6 specifique, habiles a tous les exercices du corps et nageant comme des phoques.... ou des Creoles. Le menton, beaucoup plus fm que chez le Norvegien, s' allonge en pointe aigue. Si du visage je passe au corps, je trouve une vaste poitrine, un petit ventre, la cuisse nerveuse, la jambe seche et le pied cambr6 des races faites pour marcher. La taille ordinaire du Lapon varie entre quatre pieds et demi et cinq pieds. Les femmes sont sensiblement plus petites. Le Lapon est soupQonneux, dissimule, trompeur. Grand commergant, il dupe toujours ceux avec qui il traite. Cependant leur main s'abstient du bien d'autrui : ils ne volant jamais, c'est-a-dire qu'ils ne prennent point. Mais surfaire le prix ou tromper sur la qualite, ils n'appellent point cela voler. lis sont violents commo presque tous les petits hommes, irritables k I'exces, plus port^s au plaisir qu'au sentiment ; mais parce que beaucoup de gens con-
fondent ces deux choses, ils passent pour fort amoureux. lis sont hospitallers envers les etrangers, bons aux pauvres et doux aux animaux.
■Les Lapons, comme la plupart des peuples ou des individus d' extraction douteuse, reclament pour eux une noble origine. lis se regardent, malgre leur petite taille, comme les peres du genre humain. lis moutrent encore, sur le plateau des montagnes d'Uma, le rocher ou s'arrSta I'arche de Noe. lis montrent meme, — j'ai le regret de ne les avoir pu voir, — des planches et des madriers, debris de cette nef primitive, qui portait dans ses vastes flancs la destinee du monde et I'illustre aieul des Lapons.
Les Lapons sont completement etrangers a I'art de la boulangerie. U n'est pas rare cependant de trouver un peu d$ farine dans leurs huttes. Elle leur a 6te donn6e par les Norvegiens ou par les Russes de la mer Blanche. lis en composent une espece de gdteau qu'ils cuisent sur les charbons ardents. En ete, ils font beaucoup moins de repas que les Norvegiens : ils ne mangent gu^re que deux fois par jour, le matin tres-legerement et le soir trescopieusement.
La langue laponne comprend trois dialectes differents, suivant qu'elle est parlee a Test, a I'ouest ou au nord. Malgre de nombreux emprunts faits au norv6gien, au suedois, au finlandais et meme au russe, il faut bien reconnaitre en elle une langue particuliere ; ses noms se declinent : la declinaison a meme dix cas qui marquent les divers rapports de presence, d'absence, de distance, en un mot toutes les relations que d'autres langues n'expriment qu'a I'aide de prepositions. Les verbes se conjuguent, les adjectifs ont tous les degres de comparaison, les articles et les pronoms prennent le genre. Les Lapons font entendre et prolongent volontiers le son de la voyelle , mais sans trop se soucier de I'articulation des consonues, qui sont pourtant comme I'ossature du mot. Il
CHEZ LES LAPONS
n'y a point de caractere graphique qui appartienne en propre a 1' alphabet lapon. lis connaissaient autrefois les runes , cet alphabet po6tique du Nord. Aujourd'hui c'est avec des poingons remains ou allemands-gothiques que Ton imprime les quelques livres destines h leur usage , et dont ils n'usent guhre.
La tribu qu'il m'a 6t6 donn6 d'6tudier portait encore ses habits d'et6. L'habit d'6t6 consiste en un pantalon 6troit, tombant jusqu'aux pieds , et en une tunique a manches qui remplace la veste norv6gienne : cette tunique, fort large , descend jusqu'^ la moiti6 des cuisses. Une ceinture la retient au corps et serre les flancs. Cuir et laine, voila ^ rhabillem-ent du Lapon. II ne connait pas ce que nous appelons le linge. Le vStement commun de tons les jours est habituellement blanc ou gris , de la couleur 6crue de la laine qui n'est point passee a la teinture. Ceci est encore un usage des temps primitifs et de I'dge d'or :
Nee varios disoet mentiri lana colores.
II en est autrement les jours de fete, ou Ton veut se faire le plus beau et le plus brave possible. La tunique est alors tantot bleue, tant6t verte; souvent rouge, jamais noire. Le noir est une couleur odieuse au Lapon. La ceinture de cuir est toujours garnie de plaques de metal, qui saillissent par un demi-relief . Ces plaques , qui sont fixees fort prfes les unes des autres , sont en argent chez les riches , en cuivre chez les pauvres. Un couteau dans sa gaine pend a la ceinture. Ces couteaux, larges et courts, sont excellents ; leur lame est en acier de SuMe, qui est le meilleur du monde ; leur poign6e , cercl^e de deux anneaux de cuivre de Kaafjord, est en ivoire de morse, dont les ciselures sont rehauss6es de teintes polychromes. Pas plus que le Norvegien , le Lapon ne saurait faire un pas sans ce couteau. C'est k peine si, pour dormir, il deboucle sa ceinture. La gaine du couteau est en cuir de renne ; ells
est cousue sur le c6t(§ avec un fil passe a I'etain, brillant comme I'argent, et qui brode des arabesques sur la couture. La ceinture du Lapon ne porte pas seulement le couteau : elle est encore charg^e de plusieurs petits objets. C'est d'abord un sac carre, une bourse longue et un etui , avec des aiguilles et du fil : tous les Lapons sent tailleurs quelque peu. Le sac est en cuir de renne , garni de son poil ; on le recouvre d'un autre cuirtann6, qui ferine avec trois nceuds ; ce second cuir est ordinairement recouvert lui-m6me d'un morceau de drap rouge, brode de fils de m^tal. Le Lapon met dans ce sac une pierre a feu, un briquet et du soufre. U ne connait ni I'amadou, ni I'allumette chimique. Le tabac , soigneusement enveloppe dans un morceau d'6toffe, trouve aussi sa place dans ce reservoir de toute chose. La bourse, en peau, est oblongue : elle a la figure d'une poire. Elle est destin6e k I'argent et aux bijoux. Le Lapon aime assez k porter sur lui toute sa fortune : elle ne I'emplche point de courir. L'6tui, qui contient le fil et les aiguilles, a la forme d'un triangle d'l^toffe, borde d'un ourlet de cuir, plac6 en surjet, qui arr^te la couture et donne k I'etui plus de solidity. Ce premier etui est du reste euferme dans un second, que ferme a son tour un cordon k nceud coulant. La ceinture est orn6e d'une multitude de chainettes en laiton, portantdes anneaux de cuivre. Ces petites chaines pendillent le long du corps, et, k chaque mouvement, tintent et r^sonnent les annedux sonores.
La coiffure n'est pas la partie la moins curieuse du costume lapon. C'est une espSce de bonnet assez semblablc pour la forme k ce bonnet de coton si cher au chef normand : seulement il a un bord de peau de renne, de renard , de castor on de martre. Le bonnet est ordinairement en laine rouge, comme le love du paysan norv(5gien : souvent ces bonnets sont en poil de renard, fil(§ et tiss6 comme nos etofi'es de poil de ch^vre; d'autres fois le bon-
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net est fait de la peau d'un oiseau qu'on appelle loom, assez commim en Laponie. On ecorche 1' oiseau sans le plumer ; son corps est k pen prfes de la grosseur d'une tete d'homme ; les deux ailes battent sur les oreilles , les pennes de la queue retombent sur le ecu, et le bee de I'oiseau se balance sur le front de I'liomnie. D'autres bonnets sont orn6s des belles pennes noires du coq de bruyere, on de ces jolies plumes de canards et de saircelles, etincelantes des reflets yifs de I'emeraude et du rubis.
Le plus pauvre de tous les Lapons a pour le moins deux paires de gants dans sa cabane. Ces deux paires de gants lui durent plusieurs ann6es. Les gants sont en cuir de renne comme le Soulier. Le Soulier est particuliferement curieux : il est fait d'une peau de renne , k laquelle on a laiss6 son poil tourne en dehors ; il n'a pas de semelle et ne s'adapte point k la forme du pied ; c'est tout simplernent un sac dans lequel il s'enferme. La couture est en dessus ; sous la plante du pied , on a soin de disposer deux pieces , dont le poil va en sens contraire , pour que le pied ne glisse pas sur les rochers ou sur la neige durcie. L'extremit^ ant^rieure du Soulier se releve en bee aigu comme une poulaine. De petits morceaux d'etoffe rouge , piquee sur I'empeigne , indiquent assez que Ton n'a pas abandonne toute pretention a. la coquetterie. Quand le pied est entre dans ce sac , on le none au bas de la jambe avec une courroie.
En 6t6 , le Lapon a toujours sous la main une sorte de makintosch impermeable, en cuir tann^ , pour se defendre ■de la pluie. En hiver , il se pr6serve du froid au moyen d'dpaisses et confortables fourrures. Ces fourrures couvrent tout le corps , depuis les pieds jusqu'k la tete inclusivement. Les meilleures fourrures sont celles des petits rennes que Ton a tu6s au moment ou le premier duvet tombe est remplac^ par un poil noir , epais , mais soyeux, maniable et d^licat. C'est de la mtoe peau qu'ils font leurs
mitaiues et leurs bottes d'hiver , montant jusqu'au milieu des cuisses et bourr^es du foin bien sech6 d'une sorte d'herbe mince et longue, particuli^re k la Laponie. Le bonnet descend sur les epaules , et une large ceinture de peau couvre le ventre tout entier. Le froid devient-il plus rigoureux encore, le Lapon se coule dans une peau d'ours cousue herni6tiquement, et qu'on attache au-dessus de la t6te , ne laissant k I'air libre que la place strictement n&cessaire pour voir et pour respirer. Apergus d'un pen loin, les Lapons offrent I'aspect de b6tes fauves ; eux-memes semblent reconnaitre cette ressemblance , et ils appellent vulgairement Tours le Lo^pon a la pelisse. Des voyageurs, qui ne les voyaient qu'a distance, ont affirme qu'ils avaient le corps velu et un ceil unique au milieu du visage ; et voila comma on 6crit I'histoire.... naturelle.
La toilette des femmes est assez simple. En ete (n'oublions pas que I'^t^ n'est jamais ardent sous le soixantesixifeme degr6 de latitude nord), les Laponnes portent une robe de drap grossier, couvrant le sein, les bras, tout le corps, sans accuser les formes. Elle tombe droit par derri^re , de la nuque au talon, comme la capote d'un soldat russe ; sur le devant, elle forme quelques plis. Du reste, les femmes ne portent pas plus de chemises que les hommes. Comme chez les hommes, le principal ornement consiste dans la 'ceinture; elle est large d'un travers de main, toute garnie de lames m^talliques, sur lesquelles on a grave toutes sortes de petites figures de fleurs et d'oiseaux. Comme les hommes , les femmes portent le sac, I'etui, la bourse et le couteau. Ces objets ne sont point places sur les cotes-, mais devant elles. Elles se passent au cou un morceau d'etoffe brillante, rouge le plus souvent, qui tombe sur la poitrine, et se termine en pointe sous chaque sein. Cette piece est, comme la ceinture, toute couverte de boutons de m^tal ou de petites verroteries. La robe s'arr^te k mi-jambe et laisse voir le panta-
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Ion, qui descend jusqu'aux chevilles; le Soulier est aussi rudimentaire que chez Fhomme ; il est chausse et li6 de la memefa§on. La coiffure n'est pas gracieuse : elle ressemble k une epaisse galette , aplatie sur le crane , arrondie autour de la tete ; les jours de fete , aux foires et aux marches, on ajoute des rubans de sole, achates a Trondhjem, ou des galons de filigranes d'or et d' argent faux, apport6s dans les ports d'Hammerfest ou des lies Loffoden , paries matelots russes. Les femmes des cotes remplacent quelquefois cette coiffure par un foulard de cotonnade anglaise, qui contraste assez plaisamment avec leur tunique d'uniforme. Leurs pardessus d'hiver sont absolument les m^mes que ceux des hommes : peaux et fourrures , sans oublier les grosses mitaines et les bottes garnies de foin. Leur coucher est assez bon sans 6tre pourtant d'une mollesse bMmable. Elles se servent, en guise de matelas, d'un sommier de minces branches de bouleaux mSI^es de feuilles et retenues dans un cadre. Les draps et les couvertures sont remplac^s par des. peaux de renne. Si la chaleur lourde concentree par ces peaux les incommode , au moyen de cordes passees aux solives de la votite, elles les soulfevent a la hauteur convenable ; si le froid les gagne, elles n'ont qu'a licher la corde, la couverture retombe.
La nourriture des Lapons varie beaucoup selon les lieux qu'ils habitent. Le long des cotes, au bord des rivieres et des lacs, ils mangent beaucoup de poisson frais, fume, sal6 , cru ou cuit. Nous avons en France une sorte d'horreur peu raisonnee pour le poisson cru. Chez les Lapons, ou j'ai du plus d'une fois me resigner a rin/oriime du pot, j'ai fait aussi I'exp^rience du poisson cru; avec un peu de sel, il est passable ; avec une cuiller^e de vinaigre, il devient app6tissant.
Quand ils ont fait une bonne p6che , ils commencent par manger tout ce qu'ils peuvent. Le reste est soigneuse-
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ment prepare et suspendu a de petits batons soutenus par des fourches. Expose au vent et au soleil, le poissou seche et durcit : on pent le conserver ainsi pendant plusieurs annees. Le plus recherche de tons les mets lapons, c'est une sorte de pate au poisson , dont la confection est robjet des plus grands soins. Pourcepat6, ils choisissent plus particulierement le brochet, qui abonde dans leurs rivieres ; ils le font d'abord cuire dans I'eau, puis en tirent les aretes et pilent la chair avec des miires sauvages.
Dans I'interieur des terres, on ne connatt plus que la viande et le laitage. Les plus riches Lapons se rendent aux foires du printemps en Sufede et en Norvege ; ils y ach^tent des brebis, des ch&vres et rnfime de petites vaches, quand elles ne sont pas trop chores. Tant qu'il y a de I'herbe dans les paturages , on se contente de leur lait ; mais, a la fin de I'automne, quand d6ji souffle la bise et qu'on pressent les premieres neiges, comme on n'a ni etables ni fourrages, on tue, on sale, on fume et on mange vaches, chfevres et brebis.
C'est \k duresteun cas exceptionnel, et, pour lagentolit6 des Lapons, la chair du renne est la seule viande qu'ils connaissent. lis ne la mangent gu5re qu'en hiver et en automne ; au printemps et en 6t6, ils se contentent de lait, de beurre et de fromage. lis pretendent meme qu'ils ne tuent leurs rennes que par 6conomie , quand arrivent les mauvais jours, et qu'ils ne les mangent que pour ne pas les nourrir.
La cuisine laponne n'a pas une grande diversity de sauces; elle ignore les artifices des Apicius et des LucuUus, qui lui seraient du reste inutiles. On n'a pas besoin de r^veiller I'appetit de gens qui ont toujours faim. Quand le renne vient d'etre tu§, on le fait cuire dans son propre beurre, apres 1' avoir hache par petits morceaux; la chair du renne frais est un peu dure, relev6e de gout, avec un fiunet de venaison des plus prononc^s. Quand le renne a
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ete fume ou seulement seche k I'air, on le mange cru. Sa langue passe pour le morceau le plus d61icat. On la fait rotir. Lagraisse, et surtout la moelle des os, sont un regal delicieux. On fait cuire le sang et on le prend en guise de potage. Parfois aussi, on le garde gale dans des vessies, et on le retrouve I'Mver , comme une pr6cieuse conserve. II y a plus de variete sm' la table, je veux dire dans lamarmite, des.Lapons chasseurs. Ceux-lk ont toujours pendus a leurs crocs toutes sortes de quadrupedes et d'oiseaux; leur preference marquee est pour Tours et le lagopede, oiseau aux pattes de lifevre, de la famille des alectrides et du genre tetras. Quand les Lapons se mettent en fete, ils composent des sauces dans lesquelles lis font entrer toute espfece d'ingredients, des bales de myrtille, des miires sauvages, de I'ecorce de sapin, des fruits de gen6vrier et des tiges d'angelique. Ce qu'ils connaissent le moins, c'est le pain : cependant les Russes de la mer Blanche, avec qui souvent ils font des echanges de pelleteries et de fourrures, pourraient leur apporter et leur apportent en effet des farines ; mais ils ne s'en soucient guere. Le sel leur est egalement a peu pres inconnu : quand on leur en donne, ils s'en servent et le trouvent bon ; il ne leur, vient pas dans I'idee d'en faire eux-memes. Quoiqu'ils resten4 completement etrangers aux observances de la discipline catholique , ils ne font cependant jamais usage d' aliments gras le vendredi. A I'exception de la langue du renne, qu'ils font rotir, et de ses os qu'ils torrefient sur les charbons , ils ne connaissent que I'fituvee. lis font bouillir les mets les plus disparates dans une olla-podrida compliquee: une cotelette d'ours, une carcasse d'oie sauvage, un morceau de phoque et deux brochets cuisent p^le-mele dans la m6me marmite.
Comme je I'ai deja dit, les mtires jouent un grand role dans leur economic domestique : ils en composent d'assez bonnes confitures ; ils les font cuire a petit feu, sans eau.
dans leur sue, puis les enferment dans des boites d'^corce de bouleau , trfes-hermetiquement closes , et enfouissent le tout dans la terre, qui conserve au fruit sa fraicheur et son piquant arome. C'est la m^thode Appert des Lapons. Una autre confiture, qui m'a setnble fort amere, mais qui leur paratt exquise, c'est celle de I'angflique ; ils cueiUent la tige avant qu'elle ne monte en graine, la coupent par morceaux, et la font cuire dans du kit pendant dix ou douze heures : ils sont aussi trfes-friands de la moelle de cette plante, qu'ils font griller sur les charbonsvifs, comme les Orientaux font des grains du mais nouveau.
lis sont ivrognes par penchant, et sobres par n^cessite. Jamais je ne les ai vus n^gliger une occasion de s'enivrer. lis ne cormaissent pas la biere et n'ont jamais bude vin;ils sont loin d'etre aussi avanc6s que les Norv6giens dans I'art de la distillation ; mais quand ils viennent k la cote, la premiere chose qu'ils demandent aux marins , c'est de I'eau-de-vie. On les ramasse ivres-morts dans toutes les criques du rivage. Chez eux ils boivent du lait coup6, du bouillon de viande ou de poisson, le plus souvent de I'eau pure : en hiver, ou tout est glace, il y a toujours uu chaudron sur le feu ; on y apporte incessamment de la neige et des morceaux de glace : les Lapons boivent tifede, et avec une cuiller de bois, qui leur sert k puiser dans le cbaudron. En ete, ils mangent assez souvent k la porte de leur hutte sur quelques roches couvertesde mousses. En hiver, ils se rangent en cercle autour du foyer , k genoux sur des peaux, et assis sur les talons ; il n'y a point de place d'honneur ; chacun se met oii il peut, sans aucunement se preoccuper des vaines questions de pr6s6ance. Souvent, chacun prend avec la main dans la marmite. D'autres fois, on pose la viande ou le poisson sur une pifece de drap, et chacun tire k soi et met sa part sur son gant ou dans son bonnet. Quand il s'agit de liquides, on sesert de vaisseaux d'^corce, ou de petits troncs de bouleau creus^s.
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Le Lapon est comme I'AraJje, a la fois avide et temperant. Quand il a beaiicoup, il mange trop; quand il n'a pas, il supporte merveilleusement le besoin. Aprfes avoir pris son repas, le Lapon rend grice a Dieu et serre la main de ses hotes, de ses amis, de ses parents. La aussi on retrouve toute la cordiality du Nord.
La chasse tieut une grande place dans la vie du Lapon : les femmes s'en occupent comme les hommes.... «■ Ceux qui demeurent sous le pole, dit un vieil auteur, Olaiis Magnus, dans le vaste circuit d'une trfes-grande etendue de forets, sont au milieu d'un si prodigieux nombre et d'une si effroyable multitude de betes sauvages, que les seuls hommes ne suffiraient pas pour la chasse, si les femmes ne venaient encore k leur secours. Elles vont aussi bien qu'eux a la chasse, et elles y font paraltre autant d'agilite et parfois davantage. »
Les chasseurs sont plus superstitieux encore, s'il est possible, que le reste de la nation. lis distinguent les jours heureux et les jours malheureux ; ils font tirer des horoscopes par les sorciers, et d6fendent k leurs femmes de franchir de toute la journee le seuil de la porte par laquelle ils sont sortis.
La chasse se fait chez eux de plusieurs mani^res : ils ont de grands chiens forts et courageux, qui mfenent un courre assez lestement, et tres-capables au besoin d'attaquer la grosse bSte. Eux-m6mes aflfrontent Tours avec une espSce de hallebarde courte, lorsqu'ils Font manque avec la carabine. En hiver, ils poursuivent le gibier sur la neige, ou leurs patins leur donnent un grand avantage de vitesse. La b6te enfonce, hesite, s'arr^te; I'homme glisse, vole, arrive, prend et tue. La chasse de I'ours se fait avec une certaine solennite; celui qui, le premier, atrouve la trace de I'animal, marche en tete de la bande, et il n'a d'autre arme qu'un baton, dont la poignee est ornee d'un
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anneau de laiton. Derrifere lui vient le sorcier, toujours en grand honneur, puis celui qui doit donner le premier coup a la bete. Quand on se trouve en presence de I'ennemi, cet ordre de bataille est bien quelque peu derang6 par les perip^ties inattendues de la lutte ; mais chacun fait son devoir, et trfes-courageusement. lis sont tellement siors de leur victoire, que, s'ils ne vendent pas la peau de Fours avant qu'il ne soit tue, c'est uniquement parce qu'ils veulent la garder pour eux : mais, en revanche, ils 61event la hutte ou ils le mangeront, avant meme de 1' avoir attaqufe. Quand il est tue, chaciui retrouve encore son emploi particulier : celui-ci enlfeve la peau, cet autre decoupe la chair, le troisifeme fournit I'eau, le quatrieme se charge du bois pour le cuire. Tout cela ne se fait point sans une certaine solennit6 et sans raccompagnement oblige de danses et de chansons. Aussitot que Fours est abattu, ils le fouettent de verges. Cependant les femmes mAchent de F6corce d'aune et crachent a la face des hommes leur salive rougeatre , pour figurer le sang dont Fours ne les a pas couverts. Pendant qu'on fait cuire la bete, les femmes n'approchent point de la hutte du chasseur, elles attendent dans une autre ; le repas de chasse ne se fait point en commun ; on leur envoie leur part, mais le respect de la v6rite m' oblige a dire que cette part n'est pas la meilleure: les hommes la gardent pour eux. On fait tout cuire, mais dans des vases s^pares, la chair, la graisse et le sang ; la peau appartient a celui qui a d(5couvert Fours. On I'attache au haut d'une perche, et les femmes, dont on a bande les yeux, tirent de Fare contre cette peau comme elles feraient contre une cible ; et, tout en tirant, elles chantent une vieille chanson, qui dit : « Nous tirerons des Arches contre ceux qui viennent de Suede, de Pologne et de France. » La femme qui a louche la premiere le but est entourde de toutes sortes d'honneurs : on envie son fortune mari, k qui le bonheur arrivera sous toutes les for-
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mes. Avant de se separer, on coud sur le vetement des hommes une petite croix d'etoffe, et Ton en suspend una pareille au cou du renne qui a traine Tours apr^s sa mort. Le chasseur est toujours fier de ses succes a la chasse de Tours; il fait trophee de ce souvenir : autant d'ours tu^s, autant de fils de m6tal passes au bonnet. C'est la croix d'honneur du Lapon. Du reste, les Lapons sent aussi incons6quents que d'autres peuples beaucoup plus civilises. Consider^e comme un exploit glorieux, la mort de Tours emporte cependant avec elle une certaine idee de souillure. Les chasseurs d'ours restent trois jours entiers sans rentrer dans la hutte des femmes. Quand ils reviennent, ils prennent d'une main la chatne qui suspend le chaudron au-dessus du foyer, autour duquel ils tournent trois fois ; les femmes chantent : « Vous recevrez une pelletee de cendre dans les jambes, » et Taction accompagne la parole. On pense que Tours est sous la protection speciale du demon, et que, par ce demon, ceux qui ont tue Tours deviennent impurs. Pour ces habitants du pole, qui n'ont jamais vu de lion, Tours est le roi des animaux, et il a droit k une protection speciale des esprits.
Les Lapons, si intrepides centre Tours, attaquent le loup bien moins rSsolument; ils en ont une peur superstitieuse. Quand il est tombe dans les fosses converts qu'ils creusent autour de leiiirs demeures, ils le laissent mourir de faim plutot que de le tuer eux-memes. Il y a, du reste, dans les bois tant de gibier a la port6e du loup, qu'il ne fait point un tort considerable aux troupeaux ; il est luimeme aussi timide que le Lapon. Quand un Lapon est suivi par un loup, il laisse trainer derrifere lui une longue corde k laquelle il attache des lambeaux d'etoffe. Etofife et corde sautillent sur la neige, et le loup n'ose pas braver ce fragile obstacle. C'est une limite id^ale, mais infranchissable, entre lui et sa proie. Autour des habitations, il ne se glissera jamais sous une cloture, quand meme elle lui
offrirait le plus facile passage ; s'il ne peut passer par-dessus, il la respecte. Les loups de Laponie sont presque tous blancs. Quoiqu'ils soient tr^s-voraces, on a remarqu6, non sans 6tonnement, qu'ils n'attaquaient jamais un renne attache a un arbre; la corde les inquifete, ils soupgonnent un piege et n'approchent point. Pour les loups-cerviers, qu'ils appellent aussi lynx, pour les jerfs ou gloutons, les Lapons les detruisent au moyen de piquets fort aigus, caches sous la neige, ou de faux tranchantes attach6es k des cadavres d'animaux. lis prennent le renard dans des pi^ges ou le font tomber dans des fosses.
Les renards lapons nous offrent un grand nombre de variet^s : renards noirs, ce sont les plus precieux; renards ■bleus, renards cendres, renards blancs, qu'on appelle aussi luisants k cause de la couleur brillante de la peau ; renards k la croix noire, marqu6e par une ligne qui court le long de I'dchine, et par une autre qui coupe la premiere en passant par les 6paules.
Quant au lifevre, ils lui tendent cette espece de lacet que nos paysans tendent aux oiseaux, et qu'ils appellent sauterelle. Le lacet est attach6 k une branche d'arbre violemment pliee, que Ton place sur la coulee du lifevre; k peine le lacet est-il touche par la bete, que le pi6ge se d6traque, la branche se relive et I'animal est tout k la fois etrangl^ et pendu. La plus grande probit6 rfegne entre chasseurs. Jamais on n'a cit6 I'exemple d'un Lapon prenant le gibier d'un autre. lis tirent I'^lan a la carabine, les castors avec des filches, et si habilement, qu'ils ne les frappent qu'a la tfite et sans jamais endommager leur fourrure pr^cieuse. Quant aux petites betes, comme les martres et les ecureuils, ils les tirent avec des filches qui, au lieu de pointe, sont armies d'une sorte de boule polie, avec laquelle ils 6tourdissent I'animal, sans d^chirer le fin tissu de la peau.
Les Lapons ont une incontestable habileti^ de main.
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Leurs barques legferes sont trfes-delicatement travailMes elles sont faites de planches de sapin r^sineux, minces jusqu'a la transparence ; ces planches ne sont point fixees par des clous, mais retenues ensemble par des hens d'un bois flexible, tordus comme des cor des de chanvre ; parfois les ais de ces barques sont cousus, comme des morceaux d'etoffe, avec des cordelettes en nerfs de renne; les interstices sont calfeutr6s avec de la mousse et de la terre glaise ; ils construisent aussi leurs traineaux avec assez d'habilet6, et savent orner leurs bahuts avec des incrustations d'os et d'ivoire. Ces bahuts sont ordinairement de forme ovale, mais I'aboutissage des planches est parfait ; c'est h peine si Ton distingue les jointures, qui n'ont besoin d'aucun clou pour garder leur ferme adherence. lis decoupent aussi fort habilement les os de renne en petites plaques trfes-fines, de diverses formes, sur lesquehes ils font courir un trait leger, dont ils noircissent le creux. lis excellent dans tousles arts textiles : on payeraitfort cher a Paris leurs corbeilles et leurs paniers. lis suppleent a I'osier qui leur manque par des racines d'arbres , qu'ils divisent en longues bandes, apres les avoir longtemps battues, pour les rendre maniables et souples ; ils tressent ensemble ces bandes et les entrelacent si fortement, et a mailles tellement serr6es , souvent m6me avec una surmaille imbriquee, que ces paniers gardent I'eau comme des vases de terre ou de bois ; ils ont aussi de grands vases faits d'une seule piece de bois creusee, et des gobelets a boire en 6corce d'arbre. Les os et la corne du renne leur servent encore a faire les monies, dans lesquels ils jettent I'etain fondu dont ils fabriquent leurs ornements de toilette et le plomb de leurs balles.
Les femmes s'occupent a tailler et a coudre les habits, k faire les souhers et les gants ; elles sont beaucoup plus laborieuses que les hommes, et prennent a leur charge les travaux dont, partout ailleurs, on aurait soin de les dis-
penser. Ainsi les oblige-t-on k fabriquer le harnais des rennes, le collier, les selles et les traits. EUes preparent les nerfs du renne, les nettoient, les font sScher, les divisent et les filent comme nous filons le lin" : chaque fil est long d'une aune ou deux ; souvent elles le trempent dans rhuile de poisson, pour le rendre plus souple et moins cassant. Elles filent egalement la laine des brebis et le poll des li^vres blancs ; elles tissent avec ce poll file des bonnets chauds, soyeux et doux comme le duvet des cygnes ; elles fabriquent aussi, sur un metier en os, des rubatis avec broderies et dessins dans la trame. Le fil d'etain joue un trop grand role dans la coquetterie laponne pour que je n'en doive point dire quelques mots : elles pratiquent des trous de diverseg dimensions dans un morceau de corne, et conduisent le m^tal ductile k travers ces trous ; quand il a passe par le dernier trou, il est a pen pr^s de la grosseur du fil qu'on veut couvrir ; elles le font alors passer dans unnouveau trou, et, par lemoyen d'un petit morceau de corne, elles l'6vident de fagon qu'il puisse recevoir le nerf qu'il doit revetir. Un tour de fuseau a fait le reste assez vite. Avec ce fil, elles brodent k I'aiguille tons leurs vMements de fete, leurs gants, et memo leurs souliers et les harnais de leurs rennes. Ces broderies ne sont pas geulement des arabesques ou des dessins geometriques ; elles repr(5sentent des (5toiles, des fleurs, des oiseaux, des quadrupfedes, et principalement des rennes, I'animal ch6rides Lapons. Qa et la, au milieu de la broderie, on place de petits morceaux d'6tain, aplatis avec le marteau , sorte de paillettes barbares qui reluisent et miroitent. Les Laponnes ne brodent jamais sur les peaux qui ont encore leur poll ; mais elles savent y tracer divers compartiments avec des morceaiix de laine de differentes coupes et de diverses couleurs. On a beau s'avancer vers le pole, la coquetterie feminine ne perd jamais tout k fait ses droits. Les femmes partagent avec leurs maris les travaux de
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la peche. Comme eux, elles disposent les nasses, tendent les rets et poussent les poissons -dans le filet. Les Lapons pechent aussi dans les lacs et les fleuves, avec des lignes dormantes, dont les hamegons, aulieu d'etre eu fer, sont enbois de gen^vrier ; on prend une branche fourchue, que Ton aiguise et que Ton durcit au feu, et cela remplace nos meilleurs hamegons d'acier bleu. On se sert aussi de la fouine, mais d'une fouine plus large que la notre, et qui a autant d'aiguillons que nos rateaus ont de dents. Les femmes manient fort habilement cette fouine meurtri^re, et harponnent le brochet, qui vient promener au soleil sa cuirasse d' argent. En hiver, hommes et femmes pechent encore au moyen de filets tendus sous la glace et diriges k I'aide de crocs que Ton fait manceuvrer. Ou la nature est rude, rhomme doit etre industrieux.
Le Lapon est d'un naturel assez indolent : il aime a ne rien faire ; s'il travaille, c'est que le besoin le presse, mais il reviendra bientot a la paresse et a lui-m6me. II faut cependant le juger avant de le condamner. Sa complexion faible ne lui permet pas de grands efforts ; son regime est debilitant ; ses longues nuits lui conseillent de longs sommeils , et la nature s6vfere au sein de laquelle il est abim6 ne lui permet guere le developpement libre de ses facult6s.
Ces petits hommes ont I'instinct de la sociabilite developp6 h un haut degre. Malgr6 les 6normes distances qui les s6parent les uns des autres , ils prennent plaisir a s'entre-visiter. lis n'ont pas des sujets de conversation trfes-vari6s, et il ne faut pas trop leur reprocher de parler aussi souvent que nous de la pluie et du beau temps. Ils sont cependant curieux de nouvelles ; ils en demandent aux matelots russes sur la cote, aux Norvegiens, aux Finlandais et aux Suedois qu'ils rencontrent sur leur frontifere. InofFensifs dans leurs actes, ils assaisonnent leurs discours d'^pigrammes et de sel.... lapon. Leur conversation ne manque pas d'une certaine verve railleuse , et
plus d'une fois on les a entendus donner des surnoms drolatiques aux personnages qui jouent un role dans rhistoire contemporaine. Leurs jeux , dans lesquels on reserve des prix pour les vainqueurs , sont presque tons des jeux de force et d'adresse , sauts , luttes et courses ; ils organisent aussi de grandes parties de balles, qui ressemblent fort a celles des dcoliers dans nos colleges, et au cricket des soldats anglais. Les enjeux ne consistent jamais en argent , mais presque toujours en peaux d'hermine , d'6cureuil ou de martre.
La grande affaire du Lapon , c'est son mariage. II en est ainsi dans tons les pays ou la femme est vertueuse. Mais , en ce qui concerne le mariage , les Lapons se conduisent comme les peuples les plus civilises du monde. lis ne se demandent pas si une fille est jeune , belle , sage et honnSte, mais seulement combien elle a de rennes. Nous disons chez nous : k Combien de rentes ? » II n'y a qu'une lettre de changee, et cela revient au memo. Chaque Lapon donne- i ses enfants , au moment de la naissance , un certain nombre de rennes qui leur appartiennent en propre. Distincts du.troupeau, ils croissent -et multiplient pour le compte de I'enfant. C'est le pecule profectice de la jeune Laponne. Si- le p6cule est considerable, elle trouve facilement dix maris pour un : elle n'aura que I'embarras du choix. Sinon, non ! Quand un jeune homme a jet6 son d^volu sur.... un troupeau de rennes, il se met en campagne avec quelqu'un de sa famille , et va trouver les parents de la jeune fille. Une bouteille de brandlviin est regard6e comme le present de rigueur. On arrive : le parent ou I'ami entre seul dans la cabane pour faire sa demande. Le jeune homme reste k la porte, s'occupant a quelque t^che servile , comme k fendre du bois ou k tirer de I'eau : il croit faire ainsi preuve de complaisance et d'humilite , deux vertus qui , dit-on , touchent le coeur des femmes. Dans la cabane, on boit d'abord, et on s'explique
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rit
aprfes. Si la demande est agreee , on fait entrer le jeune homme et on lui offre a manger. Le pretendu donne alors un baiser a sa fiancee , en ayant soin que les deux nez^ se frottent ; puis il lui pr6sente une langue de renne rotie , qu'il cachait sous sa veste. La jeune fiUe refuse et sort de la tente ; lui , s'elance k sa poursuite , et , quand ils sont dehors et seuls, il offre encore le meme present, qui , cette fois , est accepts. Mais le jeune homme s'enhardit et devient plus pressant : il demande a la jeune fiUe la permission de dormir une nuit pres d'elle sous la tente de sa mfere. Si la jeune fille refuse, elle jette a terre la langue de renne. Si, au contraire, elle accepte , on regarde les paroles comme 6chang6es , et Ton celebre les fiangailles. Le mariage n'a lieu que deux ou trois ans plus tard , et , pendant I'intervalle , le pauvre fianc6 est le serviteur de toute la maison. Il fait de nombreux dons a la future et aux beaux parents, de quoi, peut-etre en son for interieur, il n'est pas toujours satisfait.
C'est I'amour qui fait les poetes ; le Lapon chante ses tourments. Voici une chanson d' amour laponne :
Kulnasatz , mon petit renne , il faut nous hater 1 Nous avons du chemin a faire : yastessont les terres humides....Plusieurs pensees roulent dans mon esprit lorsque je suis porte par le maiais de Kaige. Mon renne, nous sommes agiles etlegers; aussinous yerrons bientot la fm denotre travail, etnous arnverons on nous avons resolu d'aller; la je verrai ma maitresse aller a la promenade. Kulnasatz, mon renne, regarde, examine! N'apergois-tu point qu'elle se lave?
Le dernier trait me semble pris sur la vive nature. Tout est traduit fort litteralement de I'original^ lapon. Voici une autre chanson sur le m6me thfeme ; je I'ai traduite du suedois , de M. Franzen. M. Franzen est un poetetrop lettr(5, et je le soupgonne d'avoir arrange le texte primitif. Il lui a laisse pourtant un peu de sa naivete, et, k coup stir, toute sa grace. On retrouvera encore
Hi
une partie des motifs de la chanson plus naive que je citais tout h, I'heure.
^ Bondis, 6 mon petit renne, sur la plaine et sur la montagne. C'est dans la maison de mes amies que tu seras gratte doucement; c'est la que, sous la neige , se trouve la mousse abondante.
Si courts sent las jours, si longue est la route! Bondis avec ma chanson.... En avant, enavanti Ici, pointderepos.... Ici, il n'y aque des loups!
Lk-haut vole un aigle.... Heureux d'avoir des ailes! Les nuages! comme ils courent ! Si j'etais dausleur sein, deja,ma belle, je te verrais k ton foyer, je te verrais me sourire.
Oil! comme tu m'as pris le C03ur, et vite ! Ainsi avec un renne prive prend-on le renne sauvage ! et tu m'emportes plus rapide que le torrent quand la neige fond.
Depuis que je f ai vue , mille pensees me viennent, et le jour et la nuit, mille pensees qui n'en sont qu'une..., toi !
Va ! tu peux me fuir , tu peux aller te caoher derriere le rocher de la vallee, ou, avec tes rennes , gagner les bois. Devant moi , devant moi , s'eoarteront bois et rochers !
Bondis , 6 mon petit renne , sur la plaine etsur la montagne; dans la maison de mes amies tu seras gratt(5 doucement; la,' sons la neige amoncelee, tu trouveras la mousse abondante.
C'est peut-6tre ici le lieu de faire observer que les Lapons n'ont point de musique notee ; ils chantent plut6t cVinstinct que d'aprfes une m^thode , pressant ou ralentissant le rhytlime a leur gr6.
Mais revenons a nos amours.
Si le mariage vient k se rompre par la faute des parents de la jeune fiUe, ils rendent au fianc6 la valeur de tons ses pr(5sents, a I'exception de la premiere bouteille d'eau-devie. fiUe est tir6e, il faut la boire !
Les Lapons profitent de I'occasion de leur mariage pour se livrer a un grand deploiement de luxe. C'est alors que Ton fait sortir du bahut les robes bordees de fourrures, les bonnets de plumes, les gants brodes de filigrane, les plaques et les anneaux d'argent. Les fiancees laponnes ne
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posent point sur leur tete nue la couronne d' argent scintillante de strasse, si en honneur chez les fiancees norvegiennes; mais elles prennent una de leurs ceintures et s'en servant comme d'une bandelette pour entourer leurs chevaux d^noues. Les deux bouts retombent at flottent par deYrifere. Parfois aussi elles mettent sur leur tete une echarpe arrangee a la fagon du turban oriental. Si loin quelle fut elle-m6me, la Laponie n'a pas pu 6chapper au turban 1 Quand le pretre n'est pas Ik, on se marie provisoirement a la maison, en face des parents, qui battent le briquet en guise Ag. benediction. Je demandai si le caillou etait destine a figurer las apretes du mariage. On me repondit qu'il etait au contraire I'image du feu interieur brulant dans I'aime des 6poux; ce que je crus tres-volontiers. S'il y a un pretre dans les environs, on se fait un devoir d'aller a la chapelle ou a la hutte qui en tient lieu. Le cortege se divise en deux troupes : les hommes marcbent en tete, les femmes ne viennent qu'aprfes. Chaque troupe a des chefs experiment's pour guider sa marche et la conformer a tous les rites prescrits. La fiancee affecte la plus profonde douleur ; il faut la soutenir, la trainer, je dirais presque la porter. C'est la veritable image de la victime non ob^issante que Ton mene a I'autel du sacrifice. II faut lui arracber ceoui fatal qui, dans uos civilisations, encbaine k jamais la.libert6, j'allais dire les sentiments d'une femme. Quand las paroles de I'union sont prononceas, il lui est permis de paraitre joyeuse. Les repas de noces r6unissent un nombre considerable d'invit6s, et comme le festin coiiterait fort cber a la famille qui n'ast pas riclie, il est regu que chacun apporte sa provision ; on met le tout en commun et Ton fait ainsi de veritables agapes fraternelles, ou Ton boit peut-Stre plus que dans les repas des -premiers Chretiens qni portaient ce doux nom. II est d'usage que le gendre demeure avec son beau-pfere et le serve pendant une annee apres le mariage, comme il le servait avant.
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Les femmes de Laponie n'ont pas la Kcondite habituelle des races du Nord. Dfes que la famille decouvre les premiers symptomes de la maternity future , elle cherche a tirer I'horoscope de 1' enfant en consultant les astres et plus particulierement la lune, qu'ils supposent en myst^rieuse affinite avec la femme grosse : I'enfant uouveau-n6 est imm6diatement frott6 de neige ou plonge dans I'eau froide ; puis on rimmerge dans I'eau cliaude. Dfes que la femme est relev^e, et ordinairement elle se relfeve le quatorzieme jour, elle se met en quete du ministre et lui porte son en- ■ fant a baptiser. Les mhres elles-m^mes allaitent leurs enfants pendant deux, trois et mtoe quatre ann^es. L' enfant, dans son berceau, n'ani langes ni layettes; il est coucW sur la mousse, soigueusement card6e, et recouvert de pelleteries etde fourrures. En voyage, la m^re fixe le berceau sur ses 6paules; elle garde ainsi le mouvement de ses bras et I'usage de ses mains. Chez elles , c'est aux solives de la hutte qu'elles suspendent le berceau, orn6 de plaques et d'anneaux passes au bout de cliainettes de laiton. A chaque mouvement du berceau, plaques, anneaux et chainettes s'entre-choquent et resonnent. On attache ■ aussi le long du berceau les emblfemes de la vie et des futurs travaux de I'enfant : de petits arcs, des flkhes microscopiques et des rames de navire avec des filets ou des cornes de renne , si c'est un gargon ; et si c'est une fille, les pieds blancs et les blanches ailes du lagopede , symbole de la diligence et de la puret6 que Ton doit toujours trouver chez la femme. Les rennes que Ton donne k une fille le jour de sa naissance sont marques a son nom. On lui en donne un autre et c'est toujours une femelle, le jour ou la premiere dent perce I'enveloppe rose de la gencive. On appelle ce renne le renne de la dent. Les Laponnes ne sont pas assez riches pour confier leurs babies a ces femmes de chambre anglaises, qui ont la reputation d'etre les mieux entendues de la terre aux soins dflicats de la nursery;
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mais parfois elles abandonnent le soin d'endormir 'enfant h de singuliferes berceuses. Leurs chiens, dont I'instinct est vraiment merveilleux, posent 16gerement la patte sur laplanchette dulit et lui impriment ce mouvement d'oscillation r6gulifere qui appelle et favorise le sommeil. On assure meme qu'ils ralentissent ou accelerent le mouvement suivant les oris ou le silence de 1' enfant, comme pourrait le faire une berceuse intelligente. J'avoue n' avoir pas veriiie le fait; mais je me garderai Men de le revoquer en doute.
L'acquisition du renne avait combl6 Johansen de la
joie la plus vive : il avait bien tente quelque observation
quand.j'avais ordonne que Ton plagat en lieu sur une