‹ La NorvègeChapitre 11 sur 16 · partie de I'animal. Jobansen s'imaginait, il a eu la bonne · texte numérisé non relu

partie de I'animal. Jobansen s'imaginait, il a eu la bonne

foi de me Tavouer depuis , que nous alliens passer les

jours et les nuits en festins jusqu'a la derniere bouchee.

Sa seconde deception (il n'essaya pas de la cacher) lui ar-

riva quand il m'entendit inviter k diner le maitre d'ecole

norvegien , predicateur de la veille , touriste du lende-

main, gai convive toujours, et ne faisant jamais le sermon

k table. Sa conversation etait pour moi d'un haut int6ret ;

il m'apprenait a voir , m'expliquait ce que je voyais , et

me disait ce que je ne voyais pas. Pour un voyageur en

quete de faits positifs , cela , sans doute , valait bien le

sacrifice d'unbifteck de renne. « Il aurait bien pu dejeuner

sans nous, murmura Johansen entre ses dents; car, enfin,

ce qu'il mangera, nous ne le mangerons pas. » Que repon-

dre k cette inexorable logique de I'estomac ? Je ne repon-

dis rien ; mais Jobansen , le maitre d'ecole et moi, nous

nous occupames en commun des preparatifs du repas.

Achille et Agamemnon faisaient rotir eux-memes le dos

succulent de leurs bceufs. Johansen fit le feu ; le maitre

d'ecole taillait les tranches ; je tournais les morceaux ,

places sur deux branches de bouleau qui nous servaient

de gril. Quand le gril etait brule , la viaude etait cuite.

'Mi:

ir ; 'It.

Nous avions une batterie de cuisine neuve a chaque repas. Tout cela serait , sans doute, fort ridicule k Paris ; en Laponie , cela me semblait charmant , surtout quand j'avais grand'faim.

Le maitre d'ecole, qui s'appelait Piers -Niels , avait quelques connaissances en m6decine. Je lui demandai s'il trouvait parfois I'occasion de les utiliser. « Pas souvent , me repondit-il ; je rencontre ici , comme m6decin , une extreme defiance. II faut que je me contente de gu6rir les Ames. Les Lapons croient que les malades ont 6te inventes par les medecins. lis n'ont pas de medecins at n'ont gufere de maladies. Quoique rude , leur climat est sain. Quand la peste vient chez eux , elle y meurt. Vous devriez , ajouta-t-il , y envoyer le cholera. Le virus du renne , aussi puissant que celui de la vache , les preserve de la petite veSrole. lis ne connaissent gu^re les affections de poitrine ; et s'ils savent jamais qu'ils ont un estomac , c'est seulement quand il est vide. lis ont parfois des douleurs de reins et des vertiges , surtout au printemps. lis prennent, comme panache universelle, des decoctions d'une esp^ce de mousse qu'ils appellent ierth, ou de I'angelique cuite dans du kit : cela leur tient lieu de tout , ou peu s'en faut. S'ils ressentent une violente douleur dans quelque partie du corps , ils y appliquent eux-memes un moxa, fait des cryptogames parasites du bouleau. lis pansent leurs plaies avec de la r^sine de sapm, ou bien ils etendent dessus une tranche de fromage. Si le mal empire ou s'il persiste , ils d^sesp^rent bient6t de sauver le malade ; alors ils Fexhorteat a penser k Dieu , a la passion de Notre-Seigneur et au paradis. Pour eux , ils s'occupent d^sormais des preparatifs du festin des fun6railles. Si le festin est pr6t avant le malade, ils ne I'attendent pas. On cite plusieurs exemples de Lapons qui ont surv^cu aux ceremonies de leurs fenerailles, et qui ne s'en portaient pas plus mal ; seulement le diner

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etait fait a leurs frais , et on I'avait mange sans eux. Ces fun^railles ont des particularites curieuses. Tout le monde abandonne la tente ou un Lapon vient de rendre I'ame. On croit, en effet, que tout n'est pas fini sur cette terre, meme aprfes que Tame est partie, et qu'il rests autour du cadavre quelque chose d'assez semblable h. ce que les Remains appelaient les manes. Tantot on roule le mort dans des etoffes , tantot on le rev^t de ses habits preferes. Quelquefois le cercueil est fait d'un tronc Id'arbre creus6 ; d'autres fois on enterre le Lapon dans son traineau, comma on enterrait le soekongar norvegien dans sa barque ; quelquefois aussi on porte les morts dans des cavernes dont on referme I'entree avec de grosses pierres. Ceux qui restent encore attaches , malgr6 leur christianisme apparent , aux traditions paiennes , enterrent , avec le corps du defunt , sa hache , un briquet et une pierre a feu, pour subvenir a ses premiers besoins en arrivant dans I'autre monde , precaution que Ton congoit bien dans un pays qui a toujours froid. »

« Le paganisme , me disait un jour PierSfNiels , a ete longtemps la religion du Lapon ; et maintenant encore , si Ton y regarde de pr5s , on trouvera parmi eux de nombreuses traces d'idolatrie. Leur principal dieu , qui s'appelait Jumala, etait represents sous la figure d'un homme assis sur un autel , portant une couronne de pierres precieuses.... fausses , et un collier de clinquant ; on plagait aussi une tasse d' argent sur ses genoux! On a egalement trouve parmi eux des images du dieu Thor , T6ner6 dans tout rolympe scandiuave. On ne peut pas dire que les Lapons aient 6te evangelises avec quelque succes avant la fin du xni" si^cle , et m6me , depuis cette 6poque , la parole sainte n'a pas germ6 dans leurs 4mes : la semence divine tombe sur les pierres , ou elle se dess6che , et sur las chemins, oil viennent la prendre les oiseaux du ciel. Au fond , je les crois tr^s-indifferents , et j'estime

que la politique a la plus grande part dans leur conversion. Dans le Nord, lutherien ou catholique, on a depuis longtemps la triste habitude de tenir la croix d'une main et la hache de 1' autre. Les Lapons acceptent la croix de peur de la hache. lis se marient devant le pretre , presentent leurs enfants au bapt^me , et font b6nir leur sepulture ; il ne faut pas leur en demander davantage. La religion , dans les premiers temps de leur conversion , 6tait pour eux une mesure de police et une affaire d' administration ; rien de plus. Les statuts des rois de SuMe ou de Danemark leur assignaient, chaque hiver , le lieu ou ils devaient se rassembler pour payer leur capitation aux officiers de la couronne. Les pretres se rendaient la avec les collecteurs d'impots , fdcheux voisinage pour des apotres . lis baptisaient les enfants , r^gularisaient les mariages , priaient sur les morts , exposaient sommairement la doctrine chr^tienne , et s'en retournaient comme ils 6taient venus. Vers la fin du xv= sifecle et dans les premieres annees du xvi% on etablit des ^coles et Ton batit des eglises et des chapelles ; les missions furent plus r%uliferes ; les Lapons durent subir des examens : ceux qui n'avaient pas et6 baptises dans leur jeunesse le furent dans r^ge adulte. Ils ne s'y pret^rent, il est vrai, qu'avec repugnance , persuadSs que ceux qui avaient regu le bapteme devaient mourir bientot apres. Aujourd'hui ce pr6jug6 est k peu prfes vaincu. »

Les eglises de^ Lapons sont en bois, assez petites, entour^es de hangars ou le peuple se rassemble et se rechauffe k de grands feux, qu'on allume en attendant 1' office. Gustave-Adolphe fit imprimer un alphabet lapon, et traduire en cette langue les commandements de Dieu, le Symbole des Apotres, I'Oraison Dominicale, un Rituel et des Cantiques. A ces premiers livres, on ajouta bientot les Psaumes de David, les Proverbes de Salomon, les Evangiles , les Epitres et le Catechisme de Luther. Tout

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cela est fort bien, sans doute ; malheureusement les Lapons ne savent pas lire ; malheureusement encore ils n'ont gufere de pretres de leur nation. Presque tous les ministres, qui passent chez eux bien plus qu'ils n'y demeurent, sent suedois ou norvegiens, et ne parlent pas la langue de leurs ouailles. Debout sur la derniere marche de la chaire, un interpr^te traduit le discours phrase par phrase, a mesure qu'il est prononc6. Ceci me semble assez compromettant pour I'orthodoxie des prSdicateurs. Par bonheur , les Lapons ne sont pas des casuistes bien rigoureux, et c'est la foi qui sauve! 11 faut du moins reconnaitre qu'ils rendent a leurs missionnaires toutes sortes d'honneurs; ils vont au-devant d'eux, jonchent de feuillee le chemin par ou ils doivent passer, les appellent : seigneurs! (Vous vous croyez sauv6s, disait J&us, parce que vous avez cridi : Seigneur ! Seigneur .') et leur offrent une hospitalite joyeuse et cordiale. Le precepte auquel ils sont le plus fideles , c'est I'observance des dimanches et des f^tes. lis apportent un tel scrupule a s'abstenir de tout travail ces jours-li , que quelques-uns negligent meme de traire leurs rennes , qui errent dans les paturages , la mamelle gonflee et bramant.

Je disais tout k I'heure que Ton retrouvait encore chez les Lapons de nombreuses traces de paganisme et d'idolatrie. Peut-etre leur est-il plus qu'^ d'autres difficile de se dMendre de toute superstition. Ce pays aux aspects tout h, la fois grandioses et sauvages , ces rivieres larges, qui roulent des flots pMes et silencieux ; ces marais , ou I'eau s'endort sur un lit de vase ; ces bouquets d'arbres semes avec des pierres sur une lande inculte ; ces solitudes mornes, cet isolement ou. chacun vit, les habitudes m^mes de chaque jour, les longues heures pass6es avec les troupeaux dans les clairieres des bois, les courses de la chasse lointaine , la p6che pendant les nuits eclairees d'aurores boreales — des nuits de six mois — des saisons ou le soleil

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^tiitMrnttoaa

LA NORV^GE.

ne quitte pas I'horizon 6blom : tout cela semble les pr^disposer naturellement k des croyances qui ne sont pas les notres , et ouvrir leur kme k une religion dont les premiers mobiles sont I'etonnement et la terreur. Faut-il aj outer que I'idolatrie, chez eux, fait aussi en quelque sorte partie du culte des aieux , qu'ils croient se rapprocher de leurs anc^tres en se detournant du christianisme, et qu'ils voient , dans ces vestiges du paganisme , la preuve de leur noble origine? Comme les anciens Romains, ils divisent leur calendrier en jours fastes et n6fastes ; ils ont leurs anniversaires marques de la pierre blanche :

Albo notata lapillo I

Pour eux , un jour funeste entre tons , c'est le premier jour des fetes de Noel : ils s'imaginent que I'air est tout rempli des spectres errants des anciens dieux , d6tr&iies par le petit enfant de Bethlehem, et ils s'efforcent de les apaiser par des sacrifices. Quand ils sortent le matin de leurs tentes , ils prennent garde au premier animal qu'ils rencontrent, et en tirent un presage pour le reste de leur journte. lis croient assez volontiers que I'homme ne meurt pas tout entier, et que quelque chose survit a la destruction du corps ; mais ils ne se rendent guere compte de ce que pent Stre une kme, et admettent avec peine la resurrection de la chair et le jugement du dernier jour. Leur adhesion telle quelle aux dogmes chr6tiens ne les empSche pas de rendre une sorte de culte aux f6es des eaux, aux gdnies des bois, nymphes, dryades et satyres du Nord. On a soigneusement recueilli les traditions eparses, depuis lamer Glaciale jusqu'au golfe de Bothnie, depuis la mer Blanche jusqu'au fjord de Trondhjem, et, aujourd'hui, on connatt assez bien leur ancienne theogonie. Jumala n'6tait pas leur unique divinity. Comme les Suedois et les Norv^giens, ils adoraient aussi le dieu Thor , per-

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sonnification brillante de la force, a laquelle ils donnaient le nom d'Aijecke, qui signifie pfere, voulant ainsi marquer I'uiiion de la bont6 avec la force. La force et la bonte, ne sont-ce pas les deux principaux attributs de la divinity ?

Le dieu Thor (ou Aijecke) gouveme les immortels ; le dieu qui vient aprfes lui, le Storjunkare (ou Stoura-Passe), tient sous son pouYoir les oiseaux du ciel, les poissons de la mer, les betes de la terre. C'etait le dieu des chasseurs et des pfecheurs; souvent, au fond des bois et au bord des fleuyes, il leur apparaissait, et alors la chasse ou la peche etait toujours heureuse. Lui-meme parfois il jetait le filet ou langait la fl^che pour le compte de son fidele adorateur. Quand le Lapon approchait d'une montagne, qu'il supposait etre la demeure du Storjimkare, il fichait sa hache dans la terre ou sa pique dans la neige durcie, et s'en servait comme d'un axe pour tourner autour du point ou il les avait fix^es. Quelques tribus ont aussi adord le soleil : on adore toujours ce qu'on n'a pas , ou ce que Ton a trop. Les sauvages nus de I'Afrique n'offrent-ils point des sacrifices au dieu dont les rayons les percent comme une Hhche ?

Trois choses caracterisaient le culte des Lapons paiens : ils avaient des lieux consacres specialement a leurs divinit6s ; ils leur elevaient des idoles qu'ils appelaient seithe ; ils leur offraient des sacrifices. lis consacraient au dieu Thor, h, quelque distance de leur tente, une enceinte form6e de branches de bouleaux et de sapins ; le Storjunkare •etait honore au bord des marais et sur la rive des lacs. On a connu et determine jusqu'^ trente localit^s ainsi consacrees au Storjunkare. On ne permettait jamais aux femmes d'en approcher, non plus que de 1' enceinte consacrea au dieu Thor. Les idoles de Thor sent generalement en bois de bouleau, fagonn6 grossierement, la racine de I'arbre representant la tete du dieu ; ils lui mettaient h la main droite le marteau, symbole de sa force, et lui fichaient au front un clou d'acier et un silex, afin qu'il put faire du

feu quand il aurait froid. Le feu est la constante preoccupation des habitants de cette terre glacee. L'idole etait generalement pos6e sur une table h quatre pieds, qui peut, jusqu'^ un certain point, figurer un autel. Parfois le dieu n'etait qu'un tronc ou une souche que Ton n'avait pas m^me essay6 de d^grossir. lis n'ont tailM aucune image du soleil : ils se contentent de sa face radieuse apergue dans les cieux pendant Feternelle journ^e du long ete. Quant au seithe du Storjunkare, c'est une pierre brute. II y avait jadis toute une rang6e de seithe consacres au Storjunkare dans la petite lie situ6e au milieu de la cataracte de Dara, non loin des sources du Tornatroesk. La plus grande idole ^tait a peu prfes de la hauteur d'un homme; les autres, un peu plus petites, repr6sentaient I'^pouse du dieu, ses enfants et ses serviteurs.

N'oublions point, pour completer cet olympe scandinave , la d^esse Sarakka , la Lucine laponne qui preside aux enfantements, et une autre deesse plus terrible, Jabbe- Akka, qui preside k la mort. J'ai d6jk dit que les femmes n'entraient jamais dans les sanctuaires consacres aux dieux; elles 6taient exclues de tons les rites du sacrifice. L'automne 6tait la saison plus particulierement consacree aux sacrifices. Avant d'immoler la victime; on voulait s'assurer tout d'abord qu'elle 6tait agr^able aux dieux, ce que I'on faisait au moyen du kannus, ou tambour lapon. Hs immolaient le plus souvent des rennes. males, des chiens, des chats, et, quand ils en avaient, des agneaux ou meme des poulets. On frappait 1' animal au coeur; le sang, soigneusement regu dans un vase, servait a frotter l'idole sur la t6te, sur la poitrine et sur les reins. Autour d'elle, on rangeait en cercle les os et les grandes ramures de la b6te. Devant l'idole, dans une botte d'^corce de bouleau, on plagait de petits morceaux de chair ; le reste de I'animal 6tait mang6 en famille, par le sacrificateur et les siens : de tout temps, le pr^tre a v6cu de I'autel. On a trouv6, en

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certains endroits , plus de mille bois de renne ranges autour des seithe. Parfois, quand ils s'imaginaient qu'un dieu residait sur quelque montagne inaccessible, ils faisaient le sacrifice au pied de la montagne, trempaient una pierre dans le sang, et, de toutes leurs forces, la langaient vers le sommet. Souvent, a la veille de tenter une entreprise incertaine, ils tachaient de changer de place leur idole de pierre ; si le dieu leur semblait facile a remuer, ils concluaient qu'il 6tait favorable h. la nouvelle entreprise. Si, au contraire, ils croyaient trouver plus de resistance dans sa lourde masse, ils concluaient qu'il leur deniait son assistance.

Au lieu des vieux males, c'etaient les jeunes femelles qu'ils sacrifiaient au soleil, et, au lieu d'un fil rouge, comme dans les sacrifices au Storjunkare, c'etait un fil blanc qu'ils passaient dans I'oreille droite de la victime. Le saule, et non plus ]e bouleau, 6tait I'arbre consacre a ce dieu. Dans les sacrifices au soleil, on coupait un petit morceau de chair aux parties principals de la victime, on prenait ses os et on rangeait le tout en cercle sur une table plac6e derrifere la cabane.

Outre les quatre grands dieux Jumala, Thor, Storjunkare et le Soleil, les Lapons adoraient des divinites interm6diaires, des gfeies, dont les troupes errantes passaient et vivaient entre ciel et terre. Au nombre de ces divinitfo, il faut ranger les Sitte, assez semblables aux Dii Manes des tMogonies italiques. On n'61evait point d'idoles aux Sitte, mais on leur offrait des sacrifices, en chantant Maiite vuerro labmike Sitte. « m^nes ! quels sacrifices voulezvous ? » Avant de frapper la victime, on passait dans son oreille droite un fil noir, signe de deuil, que Ton attachait ensuite a ses cornes. Quand on d^pegait les chairs, on avait soin de r^server un morceau des poumons. On faisait trois parts de chacun, en les enfilant au moyen d'une brochette de bois; on trempait dans le sang de I'animal, puis

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on mettait le tout dans une corbeille en forme detraineau, que Ton enterrait a c6t6 des os depouilles , rassembles eux-mSmes dans un panier. II y avait aussi des divinit^s qu'ils honoraient par le jeune ; d'autres qu'ils ne voulaient invoquer qu'apres etre montes dans un arbre; d'autres enfin a qui souvent ils offraient les restes de leurs festins ; c'est ainsi que nous honorons nos chiens. Ces restes 6taient deposes dans des cofErets d'ecorce de bouleau, fagonn^s en forme de vaisseau, avec voiles et rames. On suspendait le vaisseau a un arbre, et les genies, I'effleurant dans leur vol, pouvaient manger en passant s'ils avaient faim.

La magie a tenu longtemps une grande place dans la vie des Lapons ; elle n'en est point encore bannie. Toutes les races septentrionales out considere les Lapons comma de dangereux enchanteurs ; c'est m^me une des raisons secretes de la profonde repugnance de leurs voisins centre eux. lis n'allaient pas , comma les Thessaliennes , jusqu'i faire descendra la lune du ciel sur la terre ; mais on assure qu'ils soufflaient a leur gr6 la temp^te , qu'ils arrfitaient un navire dans sa course, pouvaient troubler I'esprit d'un homme, lui oter toute libert6 d'action, et, par leurs mal6fices, le pousser violemment au suicide. II y avait des maitres de magie, des professeurs de sortileges, des ^coles de charmes , ou les pferes envoyaient leurs enfants, gar- 50ns et fiUes. Les femmes n'etaient pas exclues de la magie comme du culte ; s'il y avait des sorciers, il y avait aussi des sorciferes. On croyait qu'il existait des esprits familiers, attaches au service de chaque maison, et que les aieux les leguaient k leurs descendants comme une part de leur heritage. Ces demons epousent les inimiti^s, les haines et les queralles , comme les affections de la famille qu'ils servent. La lutte commenc^e sur la terre se poursuit dans I'air, et, de meme que les hommes, les demons devoues aux hommes se livrent de furieux combats. Tel Lapon croyait avoir deux ou trois demons a son ser-

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vice, ou mtoe davantage ; tel autre n'en avait qu'un ; de mSme qu'on a une livree ou qu'on est reduit a se contenter d'un simple groom, ou de moins encore.

Les uns s'imaginaient attirer a eux les demons en les prenant par I'interet; d'autres pensaient qu'une priere suffisait. lis voulaient etre aimes et surtout scrvis pour eux-memes : flatteuse illusion! D'autres recevaient la visite du demon des leur bas age et sans I'avoir jamais appele ; ceux-la se trainaient dans une enfance maladive et pale , troublee de reves, effrayee de visions. Mais bient6t ils pergaient les voiles de I'avenir et de la distance , et I'univers se deroulait devant leurs yeux.

Plusieurs instruments etaient specialement en usage pour exercer la magie ; les principaux 6taient le tambour ou kannus, les nceuds et les javelots. Le kannus , qu'ils appelaient aussi quobdas, etait fait d'un tronc de sapin ou de bouleau ; on cherchait surtout un bouleau dont les rameaux se tournaient vers le soleil. On fendait le tronc en suivant I'axe de I'arbre ; puis on creusait. La partie exterieure de I'aubier formait le bois du tambour ; on tendait la peau sur le plat de la section; elle etait fixfe par de petites chevillettes de bois ouretenue par des fils ou nerfs de renne ; on ciselait dans le bois une petite poignee par ou Ton put tenir I'instrument. Ces tambours, longs environ d'un pied et demi, ressemblaient assez aux bukors, ou timbales de cavalerie des Su6dois. La baguette du kannus avait la forme d'un marteau. Sur la peau du tambour, avec une teinture faite d'ecorce et de bois d'aune broyes et bouillis, on tragait diverses iigures. Nous avons vu plusieurs de ces peaux qui ne se ressemblaient point entre elles, comme si I'artiste eut voulu sacrifier k lafantaisie. On remarquait sur la plus grande (eUe est aujourd'hui dans le cabinet du comte de St..., a Stockholm) une figure de Dieu le p^re , du Saint-Esprit , de saint Jean et de laMort ; puis venaient une ch^vre, un ^cureuil, un soleil,

un loup.unrenne, une torche, un homme (celui a qui avait appartenu le tambour), un ours, un pore, des oiseaux, et plusieurs symboles d6signant des presents , des alliances, deshaines, des amities. Sur un autre tambour, Jesus- Christ et les apotres se trouvaient en compagnie du dieu Thor et du Storjunkare ; puis venaient, comme toujours, les animaux : Fours, le loup, le renne, le renard, I'^cureuil et le serpent.

Quand on voulait consulter le tambour, on le prenaitde la main gauche , on posait sur la membrane , soit une petite losange d'airain, soit un grand anneau auquel on en rattachait d'autres plus petits. On frappait le tambour avec la baguette, et la marque, anneau ou losange (que les Lapons appelaient arpa) , ob^issant aux vibrations de la membrane, all ait se poser sur tel ou tel signs, d'ou I'on concluait au bonheur ou au malheur de la personne qui consultait.

On croyait que le tambour pouvait r^pondre k toutes les questions qu'on lui adressait sur la p^che, sur la chasse, sur les maladies, sur les sacrifices k offrir aux dieux, en un mot, sur Tissue de toutes les entreprises.

Le tambour 6tait regard^ comme un objet religieux au premier chef; il n'6tait pas permis aux femmes de le toucher. Quand une famille changeait de residence, celui qui portait le tambour marchait lentement et solennellement, pr6c6d(5 de tons les autres , qui semblaient lui faire cortege. Quand un Lapon consultait le tambour, il se mettait toujours ^genoux, ainsi que les personnes pr6sentesau myst^re.

En Laponie, comme aux Hebrides, il y a toujours eu des voyants, que I'on consultait, que Ton consulte encore, et qui r6pondent tant6t bien, tant6t mal, a toutes les questions qu'on leur adresse. Les hommes qui pr6tendent ainsi au don de seconde vue se jettent sur le sol, paraissent longtemps priv(5s de I'usage de leurs sens, puis enfin,

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lentement et peu a peu, entrent dans la plenitude de I'extase prophetique, et r6pondent a toutes les questions qu'on leur pose.

Les Lapons avaient d'autres instruments que le tambour pour exercer les arts magiques. Ainsi quelques-uns d'eux, particulierement sur les cotes de la mer Glaciale, se vantaient de posseder une certaine corde dont les noeuds retenaient ou llchaient les vents sur la mer. L'heureux possesseur de cette corde , qui valait au moins la corde de pendu, la vendait un bon prix k des matelots credules; mais n'avons-nous pas vu I'Eole de la mythologie grecque vendre ^galement ses sujets enfermes dans une outre ?

D'autres sorciers langaient dans I'espace des dards magiques, faits de plomb et de la longueur du doigt (on les appelait skott); ils dirigeaient ces dards du cote de leurs ennemis, auxquels ils portaient la douleur, la maladie et la mort. Nous avons precedemment trouve, dans les montagnes d'Ecosse, les elf-shots lancees par les f(5es et les genies sur les troupeaux qu'ils d^cimaient ;. seulement, au lieu d'etre de plomb, ils etaient de pierre aigue.

D'autres Lapons renfermaient aussi dans une bourse, que Ton appelait ganeska, des mouches bleues, connues dans le pays sous le nom de gan, et qui n' etaient autre chose que des diables dociles , pr6ts h, tous les maleiices. Celui qui poss(§dait un ganeska bien rempli etait regarde comme le maitre du monde. Avec le gan, on perce les montagnes, on transporte les rochers, on fait perir k son gre bStes et gens. Une remarque pourtant : un sorcier ne pent jamais causer la mort d'un homme, s'il ne connait pas le nom de son pSre. C'est la un axiome de la diablerie laponne.

La tyre avait la m6me puissance que le gan; la tyre 6tait une sorte de boule de la grosseur d'une noix, faite de poll ou de duvet. Cette tyre, comme le gan, s'envoie

ou Ton veut ; elle part, roulant sur elle-meme comme un tourbillon, mais elle brise sa force contra le premier obstacle qu'elle rencontre, et trfes-souvent elle a cause la mort de celui a qui on ne la destinait point.

Les Lapons conserverent longtemps les habitudes de vie errante des tribus de I'Orient voyageur. II n'y avait aucun ordre dans leurs migrations ; ils erraient k peu pr^s au hasard, depuis la pointe extreme de la Norv^ge septentrionale jusqu'i la Finlande orientale, s'arretant ou il leur plaisait, et repartant d^s que le pays ne leur offrait plus d'assez abondantes ressources. Charles IX, de Sufede, leur Ota cette liberty de roder sans arret et de vagabonder dans les steppes infinis. Son 6dit de Fan 1602 ordonnait que Ton comptat les marais, les fteuves et les montagnes de chaque lapmark (c'est la division legale du pays), et que Ton en fit entre les diverses tribus une repartition juste. Malgre cette mesure, les Lapons n'ont pas change de vie ; il faut le desert et I'espace h. leur ^me inquifete : seulement, leurs peregrinations tournent dans un cercle plus 6troit. Du reste, la n(5cessit6 de trouver des pitures pour les troupeaux n'est pas la seule qui les contraigne I errer si longtemps et si souvent ; les travaux de la chasse et surtout de la p^che, qui fournissent en grande partie a leur subsistance, les y obligent 6galement. Tel poisson se rencontre dans un lac et tel autre dans une riviere; cette esp^ce se rassemble dans une saison et cehe-ci dans une autre. De son cote, le chasseur doit aller ou le gibier le conduit. Les migrations d'une tribu se font pour ainsi dire en rond et autour d'un point central. Souvent ils reviennent occuper de nouveau I'espace pr6c6demment abandonn6, souvent meme ils occupent la meme station plusieurs fois dans une m6me ann6e. S'il fallait preciser davantage, on pourrait dire qu'ils sont au printemps le long des fleuves et pres des lacs ; pendant I'^te et les beaux jours d'automne, sur 'le plateau des montagnes ;

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en hirer, dans les for6ts, ou le vent p6netre moins et ou les grands arbres peuvent les defendre de la neige. lis commencent a sortir vers la fin de mars et vont toujours de proche en proche gagnant la montagne : ils recommencent a descendre vers la fin d'aout.

Paracelse a 6crit quelque part que Ton trouverait dans les pays du Nord, entre le 60' et le 70= degre de latitude, une telle abondance de m6taux, que I'Orient semblerait pauvre par comparaison. Paracelse s'appuyait sur quelques paroles mysterieuses de I'Apocalypse et sur ce passage du livre de Job : « L'or vient du cote de YAquilon. T> La prophetie ne s'est pas encore realisee : il faut attendre. Cependant , en 1635, on a trouv6 une veine d'argent prfes du plateau de Masa, non loin des sources du SkffiUefftheo , dans les montagnes qui separent la Suede et la Norvege. La richesse de cette mine , d^couverte par un lapidaire lapon, de Pitha, nomme Loene Persen, et qui fut immediatement exploitee par le gouvernement de la grande Cliristine , semblait presager pour la Laponie une veritable fortune metallurgique. Depuis, on a encore trouve deux nouvelles mines d'argent ; les Lapons en connaissent d'autres, qu'ils ne veulent point indiquer , de peur qu'on ne les contraigne d'y travailler : une veine de plomb riche et facile a extraire, des filons de cuivre excellent, et des mines de fer qui pourraient lutter avec les meilleurs produits de la Suede, complfetent le catalogue des richesses metallurgiques de la Laponie. On soupQonne en plusieurs lieux des filons aurif^res, mais sans pouvoir rien affirmer de certain.

La Laponie est un des pays d'Europe les plus riches en cristaux , que les naturels appellent diamants : le nom les flatte. Ces cristaux, que Ton d6tache des pierres et des rochers, sont de formes in6gales, mais parfois d'une transparence limpide. Souvent, au contraire, ils sont desagreablement traverses de veines, sillonnds de

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fentes, h^risses de bosses. Les lapidaires suedois les polissent et les taillent de fagon a produire rillusion complete : rien n'emp^clie de les prendre pour des Sancys , des Regents et des Koh-i-Norhrs , et de les aimer tout autant : pour mon compte, je n'y fais pas de difference. On trouve aussi dans la Laponie des am^thystes , mais p^les et comme obscurcies de petits nuages ; il ne faudrait pas les comparer aux pierres de mfime nom r6pandues dans le commerce europeen, et qui sont vraiment les diamants de la Bohfime ; les Lapons ont aussi des topazes , un pen trop blanches, et d'autres pierres trfes-dures, qui ne manquent pas d'eclat sous leur teinte cendr6e : ils les gardent toujours a retat de cabochon ; ils n'auraient pas I'habilete de les tailler.

Les perles m^mes ne sont pas inconnues en Laponie ; il y en a dans plusieurs de ses rivieres. Elks ne se forment pas de la nacre de I'huitre ; on les trouve dans certaines coquilles oblongues , plus semblables h nos monies. Les perles qui ne sont pas enti^rement form6es sont fortement adherentes a la coquille nourricifere ; les autres en sont detach^es et tombent des qu'on ouvre I'^caille. Il ne faut demander h, ces perles, n6es prfes du pole, ni la vivacite , ni I'eclat, nil'eau, ni Y orient des perles d'Asie, pleines de chaleur et de lumi^re ; elles sont au contraire d'une blancheur pale et mate , mais assez grosses et parfaitement rondes.

Les Lapons ne m'ont jamais sembl6 avoir une idee tresnette de la valeur v6nale de ces tr6sors. Ils les recherchent et les desirent comme les Barbares recherchent et desirent ce qui brille ; ils n'en font point I'objet de transactions commerciales : cristal ,-perle , or et argent , ils enterrent tout , dans I'esperance de tout retrouver plus tard et de s'en servir apres la mort. A I'exception des troupeaux, on pent dire qu'en Laponie la succession mobilifere n'existe pas : c'est la terre qui h^rite de tout le monde.

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CHEZ LES LAPONS

Le regne vegetal est assez pauvre. II ii'y a pas im arbre fruitier dans toute la Laponie ; on y fait trois cents lieues sans troiiver une cerise, une poire ou une pomme. II n'y a guere de forets , du moins dans la belle et large acception que nous donnons k ce mot. Les pins et les sapins s'arretent k ses frontieres, le platane et le tilleul y meurent, les chines et les frenes n'y viennent point. Mais on y trouve des peupliers sur la rive des fleuves au midi , des genevriers, des cormiers, des saules, des trembles et des bouleaux, surtout des bouleaux nains. Ces arbres sont jetes en bouquets sur I'etendue immense. Lk ou les arbres poussent, ils sont toujours assez clair-sem6s, entremelant leurs essences comme dans une plantation de main d'homme. On trouve cependant quelques bois au pied des montagnes , et les arbres s'y profilent en longues avenues dans uu alignement superbe.

Si Ton ne trouve point beaucoup d'arbres en Laponie , on y rencontre du moins beaucoup d'arbrisseaux. Un des plus communs, c'estle genevrier, qui croit facilementetne craintpasles hauteurs. Les groseilliers y poussenten bois, mais leur fruit est aigre, sauvage et de mauvais gout ; ils ont aussi, et en abondance , les myrtilles rouges et noirs , et une espfece de bruyfere dont la bale, que les Suedois appellent craoke beer (bale a corbeau), est chhve egalement aux corbeaux et aux Lapons. L'angelique est abondante , et onl'appelle dans tout le pays I'herbe des Lapons. Sa tige est courte, grosse et serree. Les Lapons, qui rapportent volontiers tout a eux , donnent a une autre plante le nom de Soulier des Lapons, parce que sa fleur bleue , a trois pistils dans la corolle , a la forme du Soulier lapon ; ceci ne fait pas I'eloge de sa beaute. lis ont encore une mousse d'un rouge jaune qui , pour le gout comme pour la fleur, se rapproche de notre pimprenelle. La famille des mousses laponnes est nombreuse et variee. Les unes croisent sur le tronc des arbres et pendent a leurs rameaux ;

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LA NORVKGE.

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les autres rampent sur la terre , s'elevant parfois jusqu'a UE pied du sol; on en trouve aussi d'un jaune blanc, dont les longues feuilles sent etroites etpointues; une troisi^me espece, plus prfes de terre, a feuille plus etroite encore et plus mince , a la belle couleur jaune verdatre du soufre vierge ; une autre enfm est rouge , courte , delicate et molle : c'est celle dont les jeunes meres font usage en guise de duvet pour tapisser le berceau des nouveaunds.

Les Lapons sont peut-etre le peuple le moins gouvern^ du monde, et, je me hate d'ajouter , celui qui a le moins besoin de I'etre. Quand I'histoire commence a s'occuper" d'eux , nous les trouvons sous le sceptre d'un roi. Motle , qui 6tait leur prince du temps de Harald-Haarfagar, ^chappa au joug que le conquerant de la Norvege promena sur tous les pays environnants. II n'y avait aucune raison de songer k eux. Ni I'interet ni la gloire ne dirigeaient contre les Lapons I'effort de la conquete : aussi ont-ils pu, durant de longues annees , garder leur independance a cote de la Russie. Vers le milieu du xii» si^cle , Magnus , roi de Sufede, songea le premier k les assujettir. Assiste des Bikarles , leurs voisins , par qui les Lapons furent trahis , Magnus parvint a, leur imposer un tribut. Plus tard, la Russie a droite, et k gauche la Norvege (elie ^tait alors danoise), en firent autant pour la portion de pays qui touchait a leurs frontiferes. L'ind6pendance de la Laponie ne fut plus qu'un souvenir et un regret. Les grandes divisions territoriales du pays, indiquees par les lacs, les fleuves et les montagnes , regurent des gouverneurs ou plutot des intendants, charges de toucher la minime capitation pay6e k la couronne en temoignage de sa souverainete reconnue. Les Lapons appelaient ces intendants konvrnga-olmai , c'est-a-dire les gms du roi. Plus tard, il y eut aussi, pour chaque province, un juge et une sorte de "lieutenant du roi charge de la police : c'etaient \k des sinecures ! Le plus

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grand crime qu'on eut jamais h. punir chez eux , ce fut le crime de magie. 11 est vrai que , dans notre France , on etait briiM pour ce crime-la. La justice tenait deux fois I'an de grandes assises , ou elle pronongait au civil et au criminel, pendant les assemblies du peuple , qui lui tenaient en m^me temps lieu de foire , en hiver et en 6t6. Le tribut consista d'abord en peaux de betes, ordinairement en peaux de martres ou d'ecureuils ; plus tard on donna des rennes ; aujourd'hui, on fixe la dette en espfeces monetaires , mais on revolt facilement des denr^es en ^change, au prix . de la mercuriale des marches voisins. Outre son tribut, le Lapon devait autrefois donner au collecteur une paire de souliers du pays, sans doute comme symbole du long chemin qu'il fallait faire pour le venir trouver.

Les foires ont necessairement une grande importance dans I'existence d'un peuple qui vit isol^, sans relations journaliferes avec personne. Les foires ne s'etabiirent pourtant qu'assez tard en Laponie. Le commerce du Lapon avec les strangers ressemblait assez a ce que rapporte Herodote touchant celui des habitants de I'Afrique occidentale avec les Grecs et les Carthaginois. Aprfes avoir expos6 les marchandises en un lieu decouvert et de facile accfes, les strangers se retiraient a \me certaine distance. Aleur tour arrivaient les Lapons. lis prenaient ce qui leur convenait, laissaient en payement une quantity de peaux et de fourrures toujours suffisante, et disparaissaient. Maintenant encore , pour toutes les transactions de la vie ordinaire, de Lapon k Lapon, ils ne se servent jamais d'argent. Leur commerce international a lieu avec les Norv6giens, les Suedois, les Finlandais et les Russes, particuliSrement ceux de la Russie-BIanche. Les Lapons donnent principalement du poisson et des rennes, puis des peaux d'ours, de loups, de gloutons, de renards blancs, bleus ou roux, d'ecureuils, de castor et d'hermine ; du wadmel, des souliers, des bottes, des gants et du fromage. lis regoi-

vent : d'abord de Fargent, mais seulement de I'argent de Suede et de Norvege ; des etoffes de laine, du cuivre, du laiton, parfois de la farine et des peaux de boeuf, des aiguilles, des couteaux, de I'esprit-de-vin , etsurtout dutabac, qu'ils aimeut passiomi6meiit (les femmes fument et prisent comme les hommes). lis font aussi quelques operations de transit et servent d'interm6diaire entre les provinces orientales de la Norvege et les provinces occidentales de la Suede. Leurs foires durent, en general, de quinze k vingt jours. Celles d'hiver ont lieu d'habitude sur la glace des grands lacs. Outre les foires qui se tiennent chez eux, ils vont aussi, deux fois Fan , en SuMe et en Norvege. Leur voyage en Norvege s'effectue a la Toussaint et a la Saint-Jean. Les etrangers les ont beaucoup tromp6s, de sorte qu'aujourd'hui ils substituent assez volontiers la ruse moderne k la bonne foi antique. Ge n'est pas leur faute; on les attaque, il se defendent. Je dois ajouter qu'ils se defendent trfes-bien.

Au point de vue du bien-6tre de r^conomie sociale, la position du Lapon est un melange de veritables richesses et de misere non moins reelle. Il a le capital et n'a pas ie revenu ; il n'a pas surtout cet emploi de sa force et ce placement de son travail , auxquels rhomme des civilisations normales est si heureux de devoir les jouissances et la dignity de sa vie. Un Lapon de condition ordinaire possede environ trois ou quatre cents rennes , ce qui pent faire un capital de huit mille francs a pen pr5s. Que de gens, chez nous, n'ontpas ce capital, et parviennent cependant, par rindustrieetl'activite, a se procurer les douceurs d'une vie aisee, tandis que ce Lapon qui vaut huit mille francs, comme dirait un Anglais ou un Americain, se prive des benefices de ces mutuels echanges qui nous acquierent le necessaire que nous n'avions point, par le sacrifice du superflu que nous avions ! Un Lapon, possesseur d'un troupeau repr^sentant huit ou dix mille francs, n'achfete pas pour

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deux ecus de marchandises dans le cours d'une annfe. J'ai deja explique comment ce precieux troupeau subvient a tous les besoins de son maitre. J'ajouterai que ce maitre ne se mettra jamais une boiich6e de pain sous la dent ou une chemise sur le dos. Voilk le beau ideal de I'etat de nature. S'ils voulaient secouer leur torpeur et chercher I'emploi de leur activite, les Lapons reussiraient tout comme d'autres, mieux que d'autres peut-6tre. Iln'y a plus de races maudites ! Ceux qui s'embarquent a bord des pficheursduNordlandou duFinmark deviennent enpeude temps d'habiles et intrepides marins. On cite deja quelques families qui se sont essayees aux habitudes sedentaires.

Quelques Lapons, plus industrieux que les autres, Mchent la terre autour du pare oil ils enferment leurs rennes, et s^ment, au pied meme de la cloture, des raves et des raiforts, ce qui les fixe plus longtemps dans leurs campements. II faut bien attendre, pour s'en aller, que la r^colte soit faite ! Mais ce repos n'est pas dans le sang inquiet de leur race. Kautokeino, leur capitale (une capitale qui a vingt maisons de bois), n'est a leurs yeux qu'un entrepot. lis y passent et n'y restent point. L'herbe pousserait dans ses murs si l'herbe poussait en Laponie. Ceux que les foires amfenent en Sufede et en Norvege ne restent jamais la nuit dans les villes ; ils dorment sous un arbre, sous un hangar, ou ils peuvent, mais ils veulent sentir Fair frais courant autour d'eux librement; comme tous ceux dont la vie est rude, ils aiment leur vie. Le spleen est I'expiation des millions. Ceux a qui Ton a fait goiiter les pretendus charmes d'une existence plus facile tournent leurs yeux et leurs regrets vers la patrie errante qu'ils ont laissee; il leur manquera toujoursla chasse, la peche, les troupeaux cherchant leur pature maigre au milieu des dangers, et cette insouciance, joyeuse au fond, que I'liomme 6prouve toujours dans le vaste espace, ou il emporte avec lui tout ce qu'il aime.

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330 LA NORY^GE.

Vers la fin du xviii= si^cle, un president du parlement de Dijon, M. de Vivrette, qui avait fait un voyage en Norv^ge, ramena en France une jeune Laponne; elle epousa un Frangais, et fut heureuse. Son mari vint k mourir. « Adieu ! dit la veuve a M. de Vivrette ; tu m'as bien trait6e et je te remercie, mais il faut maintenant que je mange de la mousse et que je couche dans la neige ! ..

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BERGEN

Si Christiania, fondee sur les ruines d'Opslo, est aujourd'hui la capitale officielle de la Norvege ; si Trondhjem, antique s6jour des kommgen et des iarls, est toujours regardee comma la metropole du Nord, la ville de Bergen, moins aristocratique, a pour elle d'autres souvenirs. Ce fut la capitale de la Noryeg-e commergante. Au moyen age, quand les institutions communales se developp^rent dans le Nord et que les Hanses de la Baltique accaparerent le monopoledu commerce dans I'Ouest, Bergen acquit une influence que Trondhjem n'avait point obtenue jusquela, et que, depuis, Christiania n'obtint jamais.

Bergen doit son origine au roi Olaf Kyrre. Ce prince iit de Bergen la seconde ville de ses Etats. C'etait vers la iin du xi" sifecle.

Les Anglais, qui ont toujours compris avec une si rapide intelligence le meilleur parti commercial a tirer d'un fait nouveau, nou^rent les premieres relations avec la jeune ville. En 1217, le roi Hakon Hakonson conclut un traite de commerce avec I'Angleterre. Ce fut le premier acta diplomatique de ce genre que I'Anglatarre eAt encore signed. On «ait qu'elle ne s'en est pas tenue la; elle trouva que ca qu'elle avait fait etait bon , et elle continua. Le monopole accorde k la hgue hanseatique chassa les Anglais de Bergen en 1435. Le monopole fut bris6 a son tour

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vers le milieu du xviii" siecle, aprfes avoir enrichi Bergen et surtout Jes membres de laligue. Les comptoirs etautres batiments qui leur appartenaient furent vendus publiquement en 1763. Bergen fut alors ouvert aux strangers; son commerce devint k pen prfes libre, et acquit un d6veloppement plus considerable encore.

Avec son port ouvert sur le libre Ocean, ^galement a proximite des grandes forets de la Norv6ge et des pScheries de la mer Glaciale, communiquant incessamment avec ses patrons de la Baltique, et, pour tout ce qui regarde les cuirs, les peaux, les fourrures, le bois et le poisson, servant d'intermMiaire k la Hanse dans ses relations avec I'Angleterre, la France, I'Espagne et I'ltalie, Bergen devint la plus florissante et la plus riche des villes de la Norv6ge.

^ Les grands ev^nements qui out modifie si profond^ment I'etat de I'Europe depuis soixante-dix ans ont 6branl6 la prosperity de Bergen ; la separation de la Norv^ge d'avec le Danemark a donn^ une importance nouvelle a Cbristiania, sa jeune et belle rivale. Christiania est devenue siege de gouvernement , chef-lieu de justice , centre de I'universite ; Bergen est demeure stationnaire : Christiania attirait tout k soi ; c'est k grand'peine que Bergen parvenait a retenir quelque chose. Diminuee notablement par les dernieres guerres europ6ennes, la population de Bergen est aujourd'hui d'environ vingt-cinq mille ames, qui s'efforcent, par une activity incessante, de reparer les torts de la fortune.

^ Bergen presente, du reste, ce caractfere particulier de n'etre point regards par les Norvegiens d'aujourd'hui comme une ville vraiment norv6gienne. Ses relations avec ses deux voisines, Christiania et Trondhjem, sont k peu pres nuUes; ceux de Bergen vont bien k Christiania, niais ceux de Christiania mettent une sorte d'affectation a nailer pas k Bergen. II n'y a point, par terre, de route

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BERGEN

directs entre la capitale et la troisieme ville du royaume, et les communications sont deux ou trois fois interrompues par des fjords et des lacs que ne dessert aucune navigation r6guliere.

Bergen comprend que la vie pour lui n'est pas la, et il se tourne du cot6 de la mar.

Aujourd'hui, le principal commerce de Bergen consiste dans I'exportation du bois resineux et du poisson sec, que Ton appelle stock-fish, des harengs et de I'huile de foie de morue. L'huile de foie de morue compte pour vingt mille barils dansle total de I'exportation de Bergen, les harengs varient de quatre cent k six cent mille barils ; ces harengs sont sup6rieurement pr6par6s, et les gourmets de la Baltique leur accordent une preference marquee. Quant au stock-fish, les negociants de Bergen en exportent pour environ douze millions par an. Le stock-fish est destine aux ports de la Mediterran(5e, k I'Afrique, a I'Espagne, k I'ltalie; le hareng, a la HoUande et k I'Allemagne; l'huile de foie de morue, k toute I'Europe. Il y a bien aussi quelques fabriques dans les environs de Bergen ; mais en Norvege il ne faut jamais tenir compte des fabriques.

Le commerce du bois a des particularites que Ton ne retrouverait point, j'imagine, ailleurs qu'en Norvege. J'ai d6ja parle de ces grands troncs de sapins qui s'en vont flottant a la derive sur les fleuves. On a vu, dans une seule annee, jusqu'k six cent mille sapins sur la meme riviere. Au port d'arrivee, apres que des inspecteurs ont reconnu, comme chez nous, la marque de chacun et fait le compte de tout le monde, quand I'addition est verifiee, les paysans chargent ce qui leur appartient sur de longues voitures et le transportent k la scierie ; on inscrit sur leur dos , k la craie, le total de ce qui leur revient ; ils courent au comptoir en ayant soin de ne se point frotter k la muraille ; le caissier les paye et se fait donner quittance avec un coup de brosse.

Les coBimercants tie devraient point avoir d'histoire : ils savent tenir des registres et non point des annales. Presque tous les souvenirs de Bergen sont des souvenirs funestes ; les dates qui surnagent sont des dates fun^bres, et illui serait agreable de les ouhlier.

En 1135, le roi Magnus fut fait prisonnier dans Bergen par son competiteur au trone, Harald Gille, qui lui arracha les yeux. L'annee suivante, Gille, vaincu a son tour, fut massacr6 dans la ville. C'est a Bergen que se declara la peste noire, dont les ravages devaient un jour decimer la Norv(§ge. La peste entra dans la ville sur un vaisseau-fantome, pousse par le vent d'ouest, et, qui ne portait que des cadavres : tout I'equipage 6tait mort. Le fleau se compliqua d'un mystfere, et , ne pouvant plus accuser les hommes, le peuple terrifie Qechit sous le doigt de Dieu. Au xvir siecle, pendant la guerre del' Angleterre et de la HoUande, lecomte de Sandwich poursuivit la flotte hollandaise, command^e par I'amiral Van Bitter, jusque dans le port de Bergen. Lesfortifications de la ville couvrirent le pavilion hollaudais; mais on voit encore, dans les murailles de la forteresse et de la cathMrale, quelques boulets anglais, pass(§s aujourd'hui a I'^tat d'objets de curiosite, et que les gardiens vous montrent comme les reliques de la guerre.

Aumois de marset d'avril, quand les jmgts (les AnglaJs disent yacht, et nous n'avons plus besoin de traduire), quand les jojgts des p^cheurs arrivent des lies Loffoden et du Finmark avec leurs charges de poisson , la ville, assez calnie le reste de l'annee, prend tout a coup un air d'activit6 et d'animation. Sept ou huit cents jcegts d6posent dans les docks leur cargaison, que se partagent bieutot de grands navires dtrangers, k I'ancre dans la rade.

Ces joegts du Nord ont vraiment un aspect fort pittoresque et une trfes-galante tournure. On les reconnait ais6ment de loin k leur proue 61ev6e, qui est I'indice certain

BERGEN

de leur antique oi-igine. Nous avons retrouve ces hautes proues dans les petites galores dont les Maltais- se servent encore aujourd'hui. Le prejuge est egalemeut fort chez ceux qui construisent ces jcegts et chez ceux qui s'en servent: ni les uns niles autres ne conseatiraient au moindre changement dans leur forme ou dans leur greement ; ils n' ont pasmeme voulu proliterde I'inventiondes sijijes, et il leur faut autant de bras et d'efforts aujourd'hui qu'il y a douze cents ans, pour hisser la voilecarreeau grand mat. Ces jcegts portent au haut du mat, unpen au-dessous dela flamme, et comme la cravate d'un drapeau, une longue bande de wadmel noir et gris, en I'honneur d'un poete duNordland, Peters-Dass, qui chanta dans ses vers energiques les rudes travaux et les tiers dangers des matelots. Les jcegts norvegiens sont du reste batis solidement, et ont une grande largeur de cale ; ils sont meilleurs pour les fjords et les golfes calmes que pour I'Ocean orageux ; ils tiennent assez mal la mer dans les gros temps, et I'on compte chaque annee plusieurs uaufrages. Pendant les beaux mois de la saison d'ete, le port de Bergen est egaye par la presence de deux ou trois yachts anglais, battant pavilion de lord ou de baronnet, et portant k leur bord un equipage de gentlemen qui viennent gouter les douceurs du sport norvegien.

On serait tent6 de croire que les gens de Bergen sont completement ichthyophages. Jamais vous ne rencontrez dans les rues des hommes portant du pain, des femmes chargees, de fruits , ou des jeunes filles vous ofifrant des lleurs : hommes, femmes, enfants, jeunes filles, la moiti;5 de la ville vend du poisson a I'autre. Les homards sont egalementl'objet d'une peche tres-fruotueuse, et chaque semaine une escadre de petits schooners anglais vient en prendre d'enormes chargements pour les gourmets de Londres.

Bergen est pose sur un triangle dont la base s'appuie

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aux montagnes de la Norvege centrale : la pointe s'avance dans la mer, et les deux autres cot^s sont form6s par les grands fjords de Sogne et de Hardanger. Ses communications sont ainsi assurees et faciles avec la terre comme avec la mer ; et la mar6e qui descend, la mar6e qui monte, lui apporte tons les tresors de I'Oc^an, tous les produits des gaards.

La bale se retr^citen petite crique pouraller, derriferela ville, s'arrondir en bassin naturel; les bords de ce bassin sont plantds d'arbres distribu6s en quinconces ou alignes en promenades. La ville suit un peu la forme de la cote, mais des faubourgs de villas et de cottages la prolongent dans toutes les directions a la fois. Du reste, Bergen n'est pas precisement pittoresque, et Ton y compte peu de monuments. La citadelle de Bergen-Huus, qui commande I'entree, est assez irr6guli6rement construite; elle se compose de trois bastions et d'un ravelin , du c6t6 de la ville, et de trois bastions et de deux batteries, du c6t6 de la mer. Elle fut batie par le fondateur de Bergen , Olaf Kyrre, et, jusqu'a la reunion de la Norv(5ge au Danemark , elle fuf souvent habitee par les rois de Norv6ge, qui avaient transfer^ leur siege de Bergen h. Trondhjem. Bergen- Huus passa longtemps pour imprenable ; c'est une flatterie delicate que Ton adresse g6n6ralement aux citadelles qui n'ont point encore ^te assiegees. II y a aussi une forteresse de I'autre cote du port, mais elle est beaucoup moins importante.

Toutes les maisons sont construites en bois, et, au lieu d'etre peintes en rouge ou en brun , comme a Christiania ou a Trondhjem, elles sont peintes en blanc; mais cette couleur de I'^clatante lumi^re ne tarde point, sous le ciel terne du Nord, a prendre une teinte pMe et blafarde, qui,, comme un linceul, enveloppe la ville enti^re. La plupart de ces maisons tournent vers la voie publique leur pignon fagonn^, et, k certains detours de rue, on pourrait se

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BERGEN

croire, non plus en Norvege, mais dans quelque ville du

nord de I'Allemagne. Les incendies sont plus frequents k

.Bergen que partout ailleurs ; quand le vent de mer les

active, la flamme consume et devore tout un quartier.

Devant chaque maison, une grande cuve, toujours pleine

d'eau, atteste tout k la fois et I'imminence du danger, et la

prevision de ses futures victimes. Bergen a ete plusieurs

fois rebati, mais on a toujours respects les irr6gularites du

plan primitif, et les charpentiers travaillent en zigzag.

L'etranger se hasarde timidement dans un labyrinthe de

ruelles melees d'impasses ; s'il quitte de I'oeil la porta

de sa maison , il lui faudra louer un guide pour rentrer

chez lui.

Un des plus jolis Edifices de la ville, c'est la prison, qui contient une soixantaine de pensionnaires. lis y travaillent dans de vastes salles eclair^es et chauffees, y sont passablement nourris, s'y trouvent a leur aise, et souvent , h. I'expiration de leur peine , ceux qui se sont bien conduits adressent des petitions k l'autorit6 pour obtenir la permission de n'en sortir point. C'est la preuve d'une grande douceur de mojurs ; mais il y a peut-6tre ici quelque exces : il ne faut pas que ce qui doit etre un chatiment puisse devenir une recompense.

Quoique commergant, Bergen etait religieux. Jusqu'a la Reforme, on y compta trente-deux eglises ou convents. II n'en reste plus aujourd'hui que cinq et la cathedrale. La plus ancienne de ces 6g]ises, qui date du xii" sifecle, est aussi la plus int6ressante. C'est la seule qui ait deux tours, et, comme elle est situee k I'entr^e du port, ces deux tours, vues de I'Oc^an, servent d'amers aux matelots. Quand , au milieu des orages , ils apergoivent ces fieches dont la pointe aigue dechire les nuages , ils savent que la patrie est proche , et dans leurime, que le danger rend plus accessible aux pensees poetiques , ils confondent ces deux souvenirs et cette double esperance. La vieille 6glise,

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dedi^e a la Vierge M^re , possede une assez nombreuse collection de mauvais tableaux , doat les paroissiens sent tres-fiers ; ils peuvent I'^tre k plus juste titre de leur maitre autel, qui est un fort bel ^chantillon de la sculpture sur bois des artistes hollandais au xiii" si^cle.

Get autel est sans doute Vex-voto de quelque navire en peril, qui le consacra, entre deux temp6tes, a I'Etoile de la mer. L'artiste charg6 de sculpter les fonts baptismaux de r^glise Sainte-Marie a trouve un motif assez original : une statue d'ange , de grandeur naturelle , et soigneusement peinte, pour donner a I'imitation plus de r6alisme' et arriver au trompe-l'cell, assez mince merite dans les beauxarts, descend du plafond comme de la voute des cieux entr'ouverts, 6tend ses deux ailes immobiles , et plane dans le libre espace , en pr6sentant aux fideles la piscine sacr(§e. L'effet du premier moment est assez strange, et, quand on entre vers le soir dans I'^glise de Sainte- Marie, on se defend mal d'une certaine illusion qui flatte le custode.

La cathedrale de Bergen n'a rien de remarquable au point de vue architectonique. Nous I'avons deja dit : la basilique de Trondhjem est le seul monument religieux de toute la Norv6ge. Mais la musique sacree est fort cultivte ^ Bergen. Onchante bien l la cathedrale, mieux encore I Samte-Marie, et je crois vraiment n'avoir entendu de meilleure musique religieuse qu'aux grands offices de la cathedrale d'York ; York possfede les plus remarquables voix de choeur de toute I'Angleterre , peut-6tre de toute I'Europe. Le service divin se c616bre dans la cath(5drale de Bergen avec toute la solennite et toute la pompe que le luth6ranisme permet a I'Eglise norv6gienne. Revetu d'un surplis orne d'une large fraise, le pretre porte egalement un riche manteau ecarlate , dont la broderie, qui se relive enbosse, figure une croix sur son dos ; le toutpeintde couleurs tranchees et d'un tr6s-vif 6clat.

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BERGEN

Tout pres de la cathedrale, oa- voit une maison d'assez belle apparence que ron appelle I'ecole de la cathedrale. C'est la qu'on 61eve les enfants du district. On cite, parmi ses plus brillants laureats, le poete Welhavers et le peiutre Dahle, dont les tableaux interessants out fait connattre la Norvege a TEurope.

Le Konst-Forening, ou association artistique, a son siege dans I'ecole de la cathedrale. L'association possede d'assez curieux echantillons de I'art national. Le plus remarquable est un tableau de Jensen, qui represente un pirate norvegien enlevant une femme grecque. Le peintre a su habilement opposer les types si diflerents du ravisseur et de sa victime , et la couleur a un eclat et surtout une transparence assez rares chez les artistes du Nord , qui peignent souvent dans une gamme eteinte. Je dois au moins une mention honorable k M. Buntz, paysagiste consciencieux, dont le pinceaufldfele reproduit avec charme tous les sites poetiques des environs de Bergen. Les touristes anglais couvrent de guinees ses petits tableaux de chevalet. M. Buntz reussit particuherement dans les scenes joyeuses de I'hiver. Tantot il s'enferme dans la grande salle d'un gaard ; les troncs de sapin flambent dans la vaste cheminee ; les jeunes gens daiisent autour des tables ; les vieux fument dans des pipes de fer , ou boivent le mjod dans des faiences rouges. Tantot c'est le sport en plein air , et les plaisirs de la vie elegante. Atteles a des traineaux lagers , les poneys du Gulbrandsdale et les hacks du Jutland piaffent et steppent, en couvrant d'ecume leurs mors fatigues. De nombreux spectateurs , empaquet^s de fourrures, coiffes jusqu'au nez, cravates jusqu'aux oreilles, donnent a la scfene une variete et une animation infinies. Roulee en flocons par un vent 16ger, la brume s'6carte ; il y a je ne sais quelle gaiete dans I'air- vif et sec; les rayons se repercutent sur toutes les surfaces brillantes, et projettent dans I'atmosph^re pure une

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6blouissante lumiere, tandis que le soleil, sur la brancheur immaculee des neiges , resplendit avec un incomparable eclat.

Le museum de Bergen renferme une collection des antiquit^s du Nord , des peintures et un cabinet d'histoire naturelle. Le mus6e d'antiquites comprend des urnes s6pulcrales et des armes trouv^es dans le voisinage de Vosse , localite fort importante au point de vue de I'Mstoire primitive de la Norv6ge ; une de ces urnes est en airain, et surmont(5e d'un cercle d'or, du titre le plus pur, brillant comme s'il sortait des mains du brunisseur.

On remarque aussi plusieurs inscriptions runiques, dont la plus curieuse est gravee sur une magniflque table d'ardoise, longue de sept pieds, large de deux, 6paisse de trois pouces. On d^chiffre ainsi les mysterieux caracteres : Arlantr rist thtsa runar naftir fadur Alum. Ce qui, traduit du norsk en frangais, signifie : ArlanUr grava ces runes en memoire de son pere Alum.

Les peintures sont de plusieurs degr6s au-dessous du mediocre. Un seul tableau m^rite I'attention du voyageur, et Ton sera peut-etre assez etonne tout d'abord de le rencontrer \k : c'est un fort bon 6chantillon de Fecole byzantine du xi= sifecle. Un de ces forbans qui, jadis, ecumaient I'Oc^an, la Baltique et la Mediterranee , I'enleva de quelque chapelle de la Gr6ce, de I'Asie Mineure, ou peut-etre de Constantinople; de retour en Norv^ge, il I'offrit a I'eglise d'une humble paroisse du Sogne- Fjord. Puis, k la suite de quelques vicissitudes int6rieures, le tableau passa du Sogne-Fjord k Bergen, qui le conserve avec un pieux respect. Ce tableau, veritable poeme de la peinture, aux chants multiples , est divis6 en huit compartiments , qui representent divers Episodes de I'histoire de la sainte-croix, prise a Jerusalem par Chosroes, roi de Perse, et reprise par I'empereur Heraclius ; au moment ou la croix touche la terre , la tonibe

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des morts s'entr'ouvre ; les ressuscites secouent leurs suaires, et sortent des sepulcres. Le tableau est curieux, naivement bizarre , et , quoique poussant au noir , comme la plupart des peintures byzantines , d'une assez heureuse conservation. Autour de ce tableau byzantin, on a place, en guise de ptiylactere, une inscription islandaise qui n'est pas la moindre de ses originalites.

Le cabinet d'histoire naturelle n'a pas , comme celui de Leyde , la pretention de renfermer un specimen de toutes les especes connues : il ne faut point y cbercher les elephants de rinde , les tigres du Bengale , ou les lions .de r Atlas. Mais en revanche c'est une page tres-complete de I'histoire zoologique du pays meme. On y retrouve toute la faune de Bergen et des environs : beaucoup de rennes, de daims rouges, et une assez notable quantite d'ours, au milieu desquels le respectable directeur vous fait voir, avec une nuance d'attendrissement qui n'est pas sans charme, le squelette de son vieil ami, un poney norvegien qui I'a servi loyalement pendant quarante ans. Mais la grande attraction de ce musee , c'est une collection vraiment unique de tous les oiseaux de mer , qui , depuis le cap Nord jusqu'au fjord de Gotembourg , rasent de I'aile, en g6missant, les 6cueils et les rochers de la Norvege. Le museum est aussi remarquable pour sa collection trescomplfete de zoophytes marins.

Get ensemble de collections est de creation r^cente. II a 6t6 fonde par Vamtmand (gouverneur) Christie, qui pria ses administres de lui apporter ce qu'ils pourraient avoir de pr6cieux chez eux. Chacun donna ce qu'il possedait, et s'efforga d'acqu6rir davantage, afin de pouvoir donner plus encore. C'est la, du reste,un des traits du caractfere norvegien : la famille avant I'individu ; le pays avant la famille.

Le monde de Bergen comprend d'abord le personnel des consulats : c'est le corps diplomatique de I'endroit. II est compost des plus riches n^gociants de la place ; aprSs lui,

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viennent les fonctionnaires publics du district; enfin le clerg6, assez instruit, riche et influent. Hors de ces trois categories, on n'est plus classe.

Sans avoir la politesse des maniferes, et, si j'ose dire, le raffinement de mcBurs des aristocrates de Trondhjem, les bourgeois de Bergen ne se montrent point insensibles au charme des relations sociales. lis se voient entre eux, accueillent les strangers et subventionnent leur petit th64tre ; la patrie de Holberg ne pouvait point se passer de th6Mre ; mais ce tli(5dtre est assez mal construit, et la salle de spectacle est beaucoup trop longue pour sa largeur. Du reste, il ne sert plus, comme celui de Trondhjem, aux ebats d'une troupe d' amateurs jouant devant leurs amis qui applaudissent. On fait venir de Copenhague des acteurs danois, que I'on paye et que Ton siffle au besoin. Ajoutons qu'au moyen d'une association litteraire, dans le genre des circulating libraries Ae. I'Angleterre, Bergen.se tient au courant de toutes les productions nationales ou (5trang6res vraiment dignes d'int6r6t. Deux libraires biea assortis font chez eux d'excellentes affaires ; ils vendent surtout des livres de geographie, des cartes et ce que les Norvegiens appellent des reiseroutes, espfece de guides des voyageurs , sans rh^torique et sans phrases , mais abondant en pr6cieux details, en indications curieuses et precises. Les boutiques des joailliers sont assez bien fournies; les Froment-Meurice de I'endroit ^talent, dans la rue du Rivage (Strandgaden), des boutons d'argent, des 6pingles de chemises aux fines ciselures, et les com'onnes, et tons les joy aux que les fiancees portent avec orgueil pendant l6s douces fetes du mariage. Dans le jardin public, qui est assez beau et d'ou la vue s'^tend au loin sur les valines profondes et sur la mer parsem6e d'iles, pendant les soirs d'6te, aux longs cr^puscules d'or, des troupes de musiciens viennent jouer les airs nationaux, chers 4 la Norvege.

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Puisque je m'efforce de noter toutes les particularites de la vie du Nord, je ne dois point oublier de dire que Bergen a, comme Trondhjem, ses veilleurs de nuit, charges de reveiller d'heure en heure ses habitants, pour leur dire qu'ils peuvent dormir ; mais ces veilleurs ne sont pas d'hmneur aussi pacifique que leurs collogues de Nidaros. A leur entree en fonctions, ils regoivent des magistrats de la ville une arme terrible, dont il font un usage plus terrible encore : c'est une s.orte de massue, faite d'une boule d'airain de la grosseur d'une orange, herissee de pointes de fer longues d'un derni-pouce et emmanchee a un bMon de quatre pieds. Cette machine meurtriere a regu le nom d'etolk du matin. L'etoile du matin est sans piti6 pour les tapageurs nocturnes. II y a quelques annees, lord Waterford vint passer I'et^ a Bergen pour manger du homard. Par une belle nuit de juillet, le gentleman, apres avoir arrest sa mayonnaise d'abondantes libations de porta et de xherry, se mit en tete de comparer le gin de I'hotel du Nord et celui de I'hotel de Scandinavie. II se mit en chemin ; mais, apres de nombreux zigzags, il alia obstin^ment cogner k la porte du gouverneur. Un juronbritannique des plus accentu^s ayant repondu a 1' observation bienveillante des gardiens , force dut rester a la loi , et Sa Seigneurie fut assomm6e par deux etoiles.

Bergen a donne le jour a deux poetes : HoUberg et Welhaven ; a un peintre, Dahl, et a un musicien, Ole- BuU, dont le jeu etrange impressionnait si vivement ses compatriotes, qu'ils disaient de lui : « Ole est un sorcier ; il enferme des ames dans son violon, et, avec son archet, il les fait pleurer et chanter. » Aujourd'hui, Ole-BuU n'est plus artiste, il est planteur en Am^rique. Ce fils de la libre Norv^ge a des esclaves ; il a ^change son archet contre un fouet de commandeur.

Malgre les declarations officielles du gouvernement, les decrets de la diete d'Eisvold et les sessions du Storthing,

LA NORVE&E.

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toute la population des cotes occidentales s'obstine a regarder Bergen comme sa vraie capitale, et s'inquiete peu de ce qui se passe a Christiania. Mais, il faut bien I'avouer, un des plus sensibles r^sultats de la presence des etrangers k Bergen a et6 tout d'abord d'alterer le type de roriginalite nationale. On s'est peu k peu laisse aller a I'imitation des autres, et Ton n'a pas conserve, comme a Trondhjem, le d6p6t intact des mceurs paternelles. On s'en apereoit ni6me k I'aspect pbysique de la population : le blond Norvegien se melange du brun meridional; un sang plus ardent coule sous la peau bistr^e des enfants, comme si leurs meres avaient fixe trop longtemps les yeux noirs des matelots d'Espagne. Mais I'Espagne et I'ltalie n'ont point seules laisse les traces de leur passage k Bergen. On y trouve, surtout parmi les femmes, de nombreux ^chantillons de la race allemande, et un bourgeois de Breme ou de Lubeck pourrait se croire chez lui en se promenant le dimanche sur une place de Bergen. Ce melange et cette diversity contribuent a donner a la villa une physionomie que nous ne retrouverons nulla part an Norvege. Quand Bergen se detourne de I'Ocean, il a pour perspective, comme Bonn sur la rive gauche du Rhin, un horizon de sept montagnes. Ces montagnes , hautes de deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer, arr^tent au passage les nuages de I'ouest, et occasionnent des pluies frequentes k Bergen. Mais leur forme et leur position entre les valines et la mer, donnent aux environs de Bergen le charme pittoresque qui manque peut-etre a la ville ellemfime. Le sapin ne domine pas aussi exclusivement que dans las environs de Christiania ; mais, sur la pente verte et gaie des montagnes , il se m^e harmonieusement aux arbres de toutes les essences. On distingue parmi ces montagnes quelques coUines de schiste argileux tr^sfertiles , et ou Ton pourrait cultiver toutes sortes de 16gumes. Mais ici, comme en bien d'autres lieux, I'homme

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ne repond point , par son Industrie , aux provenances de la nature.

Dans toutes les iles du fjord, sur la cote meme, le schiste micace domine , avec toutes les couches qui lui sent propres ; ce schiste repose sur la grande formation de gneiss qui constitue la roche principals des montagnes. Une nouvelle formation de gneiss reparatt immediatement apr^s le schiste. Du reste, le gneiss est la roche dominante foadamentale , et pour ainsi dire Yunique roche des contrees septentrionales ; elle enveloppe toutes les autres ; parfois, il est vrai , Ton voit bien apparaitre le schiste argileux, le schiste micace ou les calcaires : mais ils semblent bien plutot le resultat de mouvements lointains qui se seraient propages jusqu'aux zones boreales , qu'une production de la nature livr6e a elle-meme et agissant , d'apres ses propres forces , sous ces latitudes elevees.

Bergen doit a sa situation sur la c6te occidentale de la Norvege , avec une rade sur la mer du Nord , et de nombreux vaisseaux toujours en partance pour la mer Glaciale , entre les deux fjords magnifiques de Sogne et de Har danger, d'etre chaque annee le rendez-vous des touristes, des sportsmen et des peintres. Dans les fjords et dans les rivieres, on pent se livrer a toute sorte de peche. Dans les ties , sur les montagnes , la chasse est aussi variee qu'abondante ; poll ou plume , on pent choisir. Ici le daim , le renne , I'ors et le glouton ; plus loin les grouses , les perdrix , les canards , les sarcelles et les eiders, les faucons blancs et les aigles niarins.

Pour bien jouir de ces excursions , il faut se procurer une petite tente , faire des provisions pour cinq ou six jours, et loner k Bergen un bateau et deux rameurs. Alors on pourra s'enfoncer dans ces golfes profonds et calmes , aborder a des iles inconnues , fouler la neige des montagnes vierges , rever an bord des torrents sans nom, et lutiner la flore norvegienne dans des vallons dont la

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botanique n'a pas encore dress^ la carte. Les peintres trouveront partout ces motifs de sublime horreur qui exciteront un jour rincr6dulit6 du bourgeois : tant la nature, dans ses jeux terribles et grandioses, s'est ecart^e du type ordinaire de ses creations ! Le Sogne-Fjord, par exemple , vous o.ffrira les plus magnifiques spectacles que Ton puisse demander a notre vieille terre d'Europe ; nulle part on ne rencontrera, avec une aussi vive opposition de contrastes , ni tant de grAce , ni tant de terreur. Ce fjord de Sogne est un golfe immense qui s'enfonce jusqu'a cent vingt milles dans les terres , pareil k un large fleuve qui , pour rives , aurait des montagnes. Le fjord projette ses longs bras dans toutes les directions , comme pour aller chercher au loin le tribut des riviferes et des fleuves , qu'il emporte a la vaste mer. Ici , vous pouvez vous confier k I'intelligence de vos matelots, ou m^me abandonner votre barque au hasard ; elle abordera toujours k quelque merveille. Tantdt le fjord se resserre ; il bondit sur un lit de cailloux , et sa tunique verte se frange , vers les bords , d'une «$cume d'argent ; tantot il s'elargit comme un lac , et les immenses rochers qui le surplombent 6panchent sur lui leur ombre 6paisse ; et tandis qu'au milieu la lumifere du ciel tombe et tremble dans la glauque transparence des eaux profondes , si vous approchez des rives , vous croyez glisser sur les flots noirs du Cocyte. Parfois on abrite sa barque dans une petite crique solitaire ; on I'amarre au tronc de quelque vieux sapin h demi bris6 par Forage, et I'on tente, le fusil k r^paule , une rapide excursion dans les montagnes ; par des sentiers de chfevres, on cotoie des precipices, on franchit des ponts qui tremblent au-dessus des abimes : c'est un sapin jet6 d'un rocher k I'autre, sur une cassure beante , avec une corde pour garde-fou. Si vos nerfs ne sont pas tremp^s comme I'acier, passez, passez bien vite ! Mais si vous avez couru , jeune chasseur, sur la trace

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a^rienne de I'isard ou du chamois , regardez k vos pieds ! Des quartiers de roche semblent sortir des flancs de la montagne 6ventree ; leurs dents aigues herissent rabime ; parfois, dans I'anfractuosite d'uue roche, \k ou s'est rassembl6e un pen de terre v6getale , pousse un epicea noir ou un larix aux feuilles d' argent veloutees , au tronc rabougri et tordu ; ce tourbillon de plumes et de cris , ce sont les vautours et les aigles qui planent avant de s'abattre sur le cadavre d'un renne ou d'un elan ; puis au fond , tout au fond , cette tache de lumiere mouvante , ' c'est le torrent qui mugit , mais si loin , si loin, que le bruit de sa colore ne pent pas monter jusqu'k vous. Parfois on penfetre dans des gorges sauvages, ou toute trace de culture et de vie disparait ; un berger ne trouverait pas un brin de bruyere pour fleurir le corset de sa bien-aimee, sur ces rochers fouett^s par le vent; tantot la neige couvre les hauteurs , tantot les sources cachees se repandent en torrents , ou tombent en cascade dans le bassin etincelant des rochers. Ces chutes prennent quelquefois d'enormes proportions : on dirait des fleuves auxquels la terre a manque tout a coup , et qui se precipitent des montagnes , roulant les pierres , deracinant les arbres , emportant les troupeaux.

D'autres fois , comme il arrive , par exemple , dans le Naroedal , nous rencontrons une longue crevasse entre deux montagnes, une sorte de tunnel gigantesque et a del ouvert , avec des precipices en guise de parois. Pendant une heure ou deux , on march e ainsi sur une couche plate de terrains d' alluvion ; la route va se retrecissant toujours ; puis tout a coup une montagne , jetee en travers, vous barre le chemin, une s^rie de zigzags sillonnent son escarpement : ces zigzags vous tiennent lieu de route. A droite et k gauche deux torrents se precipitent avec fracas sur la pente que vous gravissez lentement , vous assourdissant de leur bruit , vous p6n^-

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trant de leur poussifere humide et fine. Un bouquet de sapins , jet6 sur I'autre pente, repose un moment votre vue ; puis le ravin s'flargit , et , aprfes quelques instants de marche fatigante , a travers des debris d'arbres et de roches , vous vous trouvez au milieu d'un vaste cirque, dont les murailles naturelles sont des masses de rochers s'^levantde toute part k des hauteurs de cinq ou six mille pieds ; puis qk et la, faisant brfeche, des rivieres qui s'epanchent en nappes d'6cume de ces inaccessibles sommets.

Parfois aussi , car la nature compose ses harmonies de contrastes, dans le repli de quelque montagne tourment6e, c'est une vall6e paisible et douce , presque souriante ; le ruisseau qui I'arrose s'attarde k I'ombre des bouleaux ; le gaard du paysan qui la cultive est agreablement situ6 sur la rive d'un petit lac. Vous entrez, et chez cat homme qui semble separe de la civilisation par des barriferes d'infranchissables horreurs , vous trouverez I'hospitalite aimable , des moeurs simples et douces ; une Bible ouverte , quelques livres sur des rayons de sapin , une ou deux images k la muraille, et sur la table, les journaux du mois pass6, qui sont pour lui des nouveautes pleines de fralcheur.

Le Sogne-Fjord vous offre aussi des scenes d'une irresistible melancolie. Je me souviens qu'un jour, par une de ces froides matinees d'automne qui vous donnent le premier frisson de I'hiver, je traversais le fjord dans une barque de p^cheur : Fair 6tait calme et I'onde paisible; mes deux hommes ramaient lentement, silencieusement, secouant de temps en temps leurs longs cheveux , ou essuyant leur front ou perlaient en grosses gouttes la sueur et la rosee ; de chaque cote , k pic et jaillissant de I'eau, deux longues murailles de rochers , dont la base se noyait dans les flots , dont le sommet se perdait dans les nuages. Au-dessus de nos t^tes , un 6pais brouillard , que traversait avec peine un rayon pMe et blafard , abaissait i chaque moment de plus en plus sa vctite grise et coton-

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neuse. Sous nos pieds, rabime sombre , muet et beant. Je lis signe d'arreter ; les rameurs souleverent leurs avirons : nous demeurames immobiles. De minute en minute Fobscurite devenait plus intense, et nous 6tions comme enfermes dans une prison de rocliers et de tenebres.

Dans ces vallees , sur ces montagnes , au bord de ces lacs, se pressent et se melent tons les souvenirs, Mstoire ou fable de I'antiquite norv6gienne. C'est dans le fjord d'Urland que le roi Sverre , press6 par ses ennemis , accomplit, au milieu des hasards et des perils d'une nature sauvage, cette audacieuse retraite qm , dans les souvenirs du Nord, egale au moins celle des Dix Milk. Mais il leur manqua pour I'ecrire la plume de Xenophon. La poesie des runes ne vaut pas toujours la prose de I'histoire. Le J^ord d'Outer-Sogne est cflfebre dans la grande epopee scandinave. C'est dans lavallee de Vangnces que les sagas ont place le berceau et la demeure du h^ros Frithiof ; c'est a Balestrand que s'(51evait le temple de Balder, brule par Frithiof; pres de I'eglise de Lekanger, on montre un de ces hautasteine, ou pierres s^pulcrales, en usage dans les temps heroiques : c'est une aiguille de granit de vingt pieds de liaut, que Ton appelle encore aujourd'hui le Bauta de Balder. Balder , c'est le Christ scandinave , le dieu immole , qui ressuscitera au dernier jour , a I'aurore du siecle heureux qui verra commencer le rfegne de la paix et du bonheur.

II me semble qu'il manquerait quelque chose h. la grande et sombre poesie du Sogne-Fjord, si les montagnes qui le bordent ne portaient point au front leur couronne de glaciers. Mais, apres quelques heures de navigation, on apergoit bientot vers le sud des montagnes neigeuses qui font partie des glaciers de Juste-Dal. Parmi ces glaciers , un des plus remarquables est le Siiphelle-Brae. II se compose de deux parties trfes-distinctes et separees I'une de I'autre par une dentelure aigue de rochers. La partie inferieure rentre dans la categoric de ces glaciers remaniiis , comme

on les appelle en Suisse , formes des fragments de glace que I'avalanche arrache at pr6cipite des glaciers k prismes et a pinacles, qui se dressent au-dessus d'eux. Comme glacier remani6, les Alpes ne nous offrent rien de comparable a celui-ci pour la grandeur : comme disposition , le petit glacier remani6 dela Brenva pent en donner une id^e assez juste. A sa base , le glacier sup^rieur presente une forme r^guliere : c'est une s6rie de pans prismatiques , avec des intersections nettement marquees ; a sa partie sup^rieure, il est compl6tement amorphe. Quelques portions du glacier sont d'une transparence incolore ; d'autres au contraire sont d'un bleu clair et vif.

Le fjord de Hardanger nous presente moins de diversity, et il doit k ses montagnes trop arrondies d' avoir la grandeur sans le pittoresque ; mais il attire chaque annee de nombreux chasseurs, qui viennent tirer sur ses bords tous les oiseaux de la mer, et les pScheurs , qui harponnent le saumon dans les anses paisibles. Cette peche , qui se fait la nuit , ne manque point de caractere. On enveloppe les avirons d'une etoffe epaisse, etla barque, sans bruit, glisse comme le vaisseau-fant6me. Trois hommes se penchent k I'avant : deux portent des torches de r^sine , dont la lueur rouge court en frissonnant sur les eaux ; le troisi^me est arm6 d'un harpon. La vive lumifere attire le saumon k la surface de I'eau ; il s'arr^te et se balance dans ces flammes humides qui font etinceler comme des pierreries ses 6cailles miroitantes ; c'est le moment que le pecheur choisit : il lance le harpon d'une main slire et ramfene la victime , qui se d6bat dans son sang.

J'ai retrouv6 sur ces fjords lointains un autre mode de p4che, que j'avais observe d6j^ sur le Rhinet le Bosphore : il convient egalement bien au flegme norv^gien et k I'indolence musulmane. Souvent, k I'embouchure d'une petite riviere, on apergoit un grossier (5chafaudage de planches et de raadriers. A I'extremit^, un homme couch^,

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immobile , silencieux , fixe ses regai'ds sur un point presque invisible. Tout a coup il appuie sur un ressort , un filet se relfeve vivement , puis se referme , et Ton voit se debattre et sautiller dans les mailles ruisselantes perches et brochets, truites et saumons. C'est la p6che a I'affut!

Parfois, avec la maree montante, des troupes dephoques se hasardent jusque dans les plus lointains replis des fjords du Hardanger , s'ebattent a I'ombre des sapins, et broutent le gazon k vingt pas des ch^vres (5tonntes.

Les habitants du Hardanger sont peut-etre les plus gais de toute la Norvege; ils sont renomm6s pour leur musique et pour leur danse. La danse du Hardanger est des plus animees , le corps tout entier accentue et marque son rhythme par des mouvements mesures : au moment le plus entrainant , de danseur s'incline vivement , et fait toucher la terre au petit couteau qui pend a sa ceinture. Puis, au meme instant , il enlace d'un bras vigoureux la taille de sa danseuse, qui se prSte au mouvement, et la fait passer par-dessus son (5paule avec une prestesse et une force qui laissent bien loin en arriere toutes les prouesses des danseur s espagnols.

Les violons du Hardanger, courts et larges , se distinguent des n6tres en ce que les quatre cordes sur lesquelles se promfene I'archet se trouvent rep6tees sous I'ame , a I'int^rieur du violon, ou elles produisent , en prolongeant la note , des vibrations assonantes d'un eff'et bizarre , mais non point sans charme.

Rien de plus curieux qu'un mariage dans le Hardanger.

Des que la cer^monie religieuse est termin6e , on ouvre la maison aux parents , aux amis , aux voisins , aux passants , a tout le monde. On danse , on mange , on boit , pendant huit ou dix jours. Mais, pour ne pas epuiser trop vite la cave ou le garde-manger des epoux, il est d'usage que chacun des convives apporte son present en nature , que Ton met en commun. Pendant toute la dur^e des fetes,

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la fiancee reste par6e de tons ses atours, bagues , colliers , chainettes, 6pingles et couronne. Cette couronne, que la Norv^gienne ne ports qu'une fois dans sa vie, est trfes-artistement faite : il suffit de toucher un ressort et elle tombe de la tete , comme le manteau d'or tombait des '^paules de Minerve , quand Phidias posait le doigt sur un point invisible. Le dernier jour, quand il est temps que la f6te se termine , la mariee touche le ressort , la couronne se d6tache , les cheveiix roulent en blonds anneaux sur son cou , elle danse avec son joyeux dspoux. Puis tout h coup la musique se tait. « AUez-vous-en , gens de la noce! » Chacun s'en va sans saluer personne.

Ces paysans fort industrieux se fabriquent eux-memes d'excellentes carabines, et sont de si habiles tireurs qu'ils tuent le coq de bruy^re avec la balle.

C'est dans le Hardanger que j'ai vu fonctionner pour la premiere fois une banqu-e en nature, assez primitive , mais dont laNorv(5ge appr(5cie tr^s-vivement les effets.

En Norvf^ge, le commerce des grains n'est pas parfaitement libre , ou plutot il n'y a point, k proprement parler, de commerce des grains. Les villes, qui sont toutes maritimes, s'approvisionnent en grande partie a I'etranger. Point de march(5s k I'intSrieur. II en resulte que la terre consomme ce qu'elle produit, et que Ton gaspille assez volontiers ce que Ton ne peut pas consommer. Les maitres, les domestiques, les animaux, ont le grain h. discretion; la distillerie absorbe le reste , et Ton arrive ainsi h. boire ce que Ton ne mange pas. Cependant quelques-uns songent prudemment a 6'pargner pour les anuses mauvaises ; et , afm que leurs valours ne restent point improductives , ils les portent, non pas dans les caisses , mais dans les greniers de la banque en nature. La banque remplace le march6, et elle a du moins ce miSrite de rendre I'agiotage impossible; elle se fait I'intermediaire entre ceux qui onttrop et ceux qui n'ont pas assez, et, pour couvrir ses frais, elle

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emprunte au denier kuit, etprete au denier quatre. Si vous lui confiez huit hectolitres de ble, elle vous en rendra neuf au bout d'un an ; si vous lui en demandez quatre, au bout d'un an elle vous en reprendra cinq. C'est la une veritable caisse d'epargne ; elle est d'origine fort ancienne et rend de v6ritables services dans un pays oil les disettes sont rarement g6n6rales, et ou la moisson manque le plus souvent par I'effet d'une circonstance atmospherique , que I'incroyable diversite des terrains pent circonscrire sur un point donne. Souvent la gelee d'une nuit de printemps brule I'epi d'un coteau sans meme effleurer les sillons de la plaine. Ces sortes de banques , dont le gouvernement ne se mele point , sont administrees a tres-peu de frais par les bonders d'une commune ou d'un district, Peut-etre un jour fera-t-on un pas de plus dans Teconomie et la bonne administration , pour arriver a nourrir les villas avec I'excedant de production des campagnes. Pour tout ce qui regarde les mati^res premieres de la vie et les objets de stricte necessity, le but et le devoir d'un peuple, c'est de s'affrancliir completement de I'etranger. Ce devoir, la Norv^ge peut I'accomplir ; ce but, elle pent I'atteindre. Quand un pays ne produit point assez pour se nourrir, je regrette de voir un paysan, k naoitie ivre, tenir au fond d'un verre ce qui pourrait etre le pain d'une semaine pour sa famille.

Les caractferes geologiques de la contree ne sont point sans interet.

Les montagnes escarpees qui s'elevent entre le Hardanger-Fjord et I'Hellingdal nous offrent a leur base du scliiste micace, avec de nombreuses couches d'amphibole. Jusqu'aux deux tiers de la hauteur, on trouve les schistes amphiboliques a grains fins, dont les bandes minces alternent avec le quartz. Toute la partie superieure de lamontagne est compos^e d'enormes rochers et de blocs de quartz pur, a cassure grossi^re.

J'etais venu a Bergen dans le but d'y prendre le bateau k vapeur qui fait le service des cotes occidentals de la Norvege, et qui, pour une centaine de francs, vous porta de Christiania jusqu'k Hammerfest , a quelques lieues du cap Nord. On pent ainsi parcoiuir cette longue serie de cotes et cette succession d'iles presque infinie, par une navigation d'une vingtaine de jours, entrecoupee de soixante escales qui vous donnent le loisir de visiter toutes les localites de quelque interet.

Le service de bateaux a vapeur a ete cree , et il est encore soutenu et dirige par le gouvernement. L'Etat n'en fait point I'objet d'une speculation, mais un moyen de civilisation et d'instruction : le bien-etre vient h leur suite. S6parees du reste des hommes par cette mer orageuse que le poete appelait si bien Oceanus dissociabilis , les provinces du Finmark et du Nordland 6taient completement d6sheritees de toute lumi^re comme de toute chaleur. Aujourd'hui, pendant la saison ou le voyage est possible, des relations assidues avee la m^tropole leur permettent, deux ou trois fois chaque mois, de recevoir, avee des livres, des journaux et des lettres , la communication de tous les arts de la paix heureuse.

II ne faut pas s'attendre h retrouver sur ces bateaux la cliere abondante et delicate de nos paquebots de France ou des packets americains ; mais tout est suffisaut et sain. On ne voyage pas pour manger ; d'ailleurs la cave est assez bien approvisionn^e , le vin de Bordeaux est bon, et le porto et le sherry beaucoup moins alcoolises qu'en Angleterre.

Les marins de Norvege passent pour les plus intr^pides du monde , et ce n'est pas chez eux une gloire recente. Avant d'etre commergants, les Norvegiens 6taient pirates : leur piraterie a devanc6 leur histoire. La nature semblait les provoquer au rude metier de la mer ; le flot qui baigne leur rivage , et qui , dans ses golfes profonds, p^ntoe au

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milieu de leurs forets et jusqu'au pied de leurs montagnes , par ses caresses et ses murmures, les invitait a se confier h lui.

Sur une terra souvent sterile, la necessite se joignait encore a I'incliaation naturelle du peuple : on allait demander aux contrees lointaines la subsistance qu'on ne trouvait point chez soi ; la religion, a son tour, encourageait ces expeditions aventureuses comme un developpement du courage.

Quand le dieu Eric parcourut la terre , dit quelque part le Rigsmal, un des poemes de I'Edda, il crea trois races , le iarl ou noble , le karl ou paysan libre , et le trcBle ou esclave. Les iarls ne doivent s'occuper qu'a faire des arcs , des fleches et des bateaux , h, brandir le glaive , k tuer et a prendre. C'etait I'education libSrale de l'^poque.

Les pirates de la Norv(5ge, comme les guerriers de la Germanic, reconnaissaient entre eux une sorte de feodalit^ chevaleresque. Autour du scekongar se rangeaient les kap~ pars, ou champions, voues k sa fortune, et qui couraient toutes les chances de sa vie. Les kappars formaient des associations et des fraternites d'armes scellees avec le sang, et que la mort seule pouvait rompre. L'usage de ces fraternit6s existe encore en Norvege et surtout en Suede ; mais on les scelle avec du vin, et elles n'ont plus d'autre resultat que de permettre aux freres de se tutoyer, et d'eviter ainsi dans la phrase les circonlocutions du discours k la troisieme personne. Les kappars avaient des statuts plus ou moins severes, suivant les contrees. Nous voyons , dans la legislation dounee par le roi Frode au pays de Garderige, que I'homme qui veut acqu^rir, selon sa belle expression, la gloire du courage, doit attaquer un ennemi seul , se defendre centre deux et ne pas, c^der k trois, mais qu'il pent sans honte fuir d'Cvant quatre, Frithiof , immortalise dans la saga de Vevique de Wexio,

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Esaias Tegner, avait donii6 a ses kappars un veritable code de la mer ; mais le genie du Chretien I'a parfois attendri , dans la redaction de I'aimable 6v6que , comme la charite de Fenelon chez nous attendrissait la muse antique; et cependant, naSme sous la teinte adoucie, on retrouve encore une touche assez fi^re. Je traduis litteralement du suedois de Tegner :

Pas d'abri sur le navire; ne dors jamais dans une maison; derriere las murailles nous n'avons que des ennemis ; le roi de la mer se couohe sur son bouolier, son epee a la main, et pour tente il a le ciel, le ciel bleu la-baut !

Court est le manteau de Thor le victorieux ; le glaive de Frey n'a pas plus d'une aune ; c'est assez , si tu as du coeur : droit a I'ennemi ! et ta lance ne sera pas trop courte !

Latempete vient, hisse la voile ! C'est une fete pour nous, la mer en fureur! Que le flot eoume et bondisse! Ldche celui qui cargue sa voile ! mieux vaut couler bas !

A terre, fais I'amour; a bord , jamais. Sur un navire, ellem^me, Frega te trahirait: c'est un sourire menteur qui ride les fossettes de ses joues , et ses tresses flottantes se changent en filets pour te perdre.

Le vin est la boisson de Valfader ; tu peux boire, pourvu que toujours tu gardes ta raison. On pent ohanceler k terre et se tenir debout ; mais sur le sein de la mer qui vous berce , ohanceler, c'est tomber !

AperQois-tu la voile du marchand? protege son navire ; mais que sa faiblesse ne te refuse pas le tribut. Tu es roi sur la vague , il est I'esclave de son trafic ; ton aoier vaut bien son or.

Que les des et le sort decident du butin sur le pont entreles hommes. Quoi qu'il arrive , ne te plains pas ! Quant au roi de la mer, il ne jettera pas le de ; la gloire, voila sa part.

Mais le vaisseau d'un autre Viking est en vue ; lutte et bataille 1 il fait ohaud sous les boucliers. Si tu recules d'un pas , tu es chasse loin de nous ; c'est la loi.

Es-tu vainqueur, c'est assez ! Celui qui demande la paix n'a point de glaive ; il n'est pas ton ennemi. La pri^re est la fille de Valhalla. :ficoutez la pdle priSre: il est Ifiche, celui qui dit non I

Les blessures, voilJi le butin de Viking. Elles embellissent

BERGEN

leur homme, quand il les porte sur la poitrine ou sur le front. Laisse-les saigner et ne les bande qu'apras un jour, si tu veux que ron te salue comme un des notres.

Les soekongaxs Hialmar et Orvarodles imposerent a leurs pirates des reglements sevferes : ils leurs defendirent de boire du sang et de manger de la viande crue , de depouiller les paysans et les marchands et d'insulter les femmes. Le rapt fut puni de mort. Du reste , les femmes n'avaient point, sur les pirates du Nord, I'influence qu'elles devaient exercer un jour sur les chevaliers. Dans les expeditions lointaines, elles faisaient partie dubutin; on trouvait un charme k ces amours melees de terreur, a ces baisers tremp^s de larmes. Souvent, quand le chef 6tait jeune et que la fille de quelque prince etait vant6e pour ses attraits, elle devenait le but et la cause de I'expedition. On brulait son palais , on massacrait son pere , et le vainqueur emportait la femme k demi morte. On le maudissait d'abord ; puis on finissait par trouver que, pour faire ainsi d'une femme Tenjeu de sa vie, il fallait du moins bien I'aimer. Souvent, pour charmer ses loisirs, la femme du Viking retragait avec I'aiguille les exploits de son h6ros : ainsi faisait , apres la conqufete de I'Angleterre , cette arriere-petite- fille d'un Norv6gien, la reine Mathilde, dont Bayeux montre avec orgueil la patiente tapisserie. Parfois aussi les femmes s'associaient aux pirates et partageaient leurs dangers. Les sagas ont plusieurs fois cite les traits d'h^roisme des skjoldmoeer , ou vierges du bouclier. Souvent deux amants se battaient, en maniere d'epreuve, avant de s'epouser ; la jeune fille ne voulait ceder qu'a son vainqueur. Vaincue , elle epousait ; victorieuse, elle tuait. Son champion avait vraiment le droit de dire en entrant en lice : k Etre aim6 ou mourir ! »

Pendant longtemps les pirates du Nord n'eurent que des armes en pierre , comme les haches et les coins que Ton

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