‹ La NorvègeChapitre 9 sur 16 · III · texte numérisé non relu

III

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si elle tombe. On marche au sein d'un nuage de duvet froid ; vous ties enveloppe dans un tourbillon blanc ; a chaque pas que vous faites, il semble se resserrer autour de vous et vous enlacer dans des entraves cotonneuses et glacees. Le sol, sous vos pieds, c'est la neige ; le del, sur vos tfetes, c'est la neige ; 1' atmosphere , autour de vous, c'est la neige, encore la neige, toujours la neige ! Il n'y a plus au monde qu'un element : la neige ! C'est alors, vraiment, qu'il faut plaindre le voyageur. L'instinct le conduit bien plus que la raison : il marche au hasard, h demi aveugl6 ; ses chevaux , baissant tristement la t6te et ne pouvant plus flairer la piste accoutumee, vont comme on les pousse, sans savoir. Si vous vous arretez, si vous d&tournez la t^te, si vous vous accordez una distraction d'un instant, vous ne retrouverez plus votre route incertaine; vous 6tes perdu ! L'oreille, qui cherche en vain h saisir una vibration dans I'air muet, s'efFraye de ce calme lugubre, image de la mort. La neige tombe sans bruit, et le pas mat s'amortit dans la ouate molle.... Seulement, de temps en temps, un corbeau secoue dans I'espace blanc ses ailes sombres et pesantes, et mesure par un croassement lugubre les intervalles de ce silence plein d'angoisse.

Mais quand la neige a tomb6 pendant bien longtemps, quand la plaine , la montagne et les bois ont regu leur parure d'hiver, la scene change d' aspect. Une nappe blanche, egale, immense, s'etend sur la nature uniforme; les vallees sent remplies, les montagnes abaiss6es; un 6gal niveau passe sur le pays tout entier. La Norv^ge n'est plus qu'une vaste plaine deroulant d'horizon en horizon pendant cinq cents lieues ses perspectives infinies. Quand, vers midi, la brume roul6e par un vent 16ger s'^carte ; quand rien ne trouble la transparence bleue de I'ether , le soleil , sur la neige immaculee, resplendit avec un incomparable 6clat. II y a je ne sais quelle gaiet6 legfere dans Fair vif et sec, et les rayons qui se brisent et se r^percutent sur la surface

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brillante des neiges projettent dans I'atmosphfere sereine une lumiere eblouissante. La scene change d' aspect quand on entre dans les bois. La tfete brune des grands sapins est poudr6e a frimas ; leurs bras longs et maigres accrochent la neige au passage; elle reste attacbee aux rameaux, ga et 1^, comme les flocons d'unetoison dechiree. Les longues aiguilles des pins se recouvrent de cristallisations brillantes, et des girandoles de glagons, etincelantes pierreries de I'ecriu des hivers, courent d'un arbre a I'autre, comme les pendentifs d'un lustre constelle , qui reflete mille feux dans les facettes de ses prismes.

Le froid de ces hivers qui gelent la Baltique comme ua lac , et qui font du Sund un pont de glace jete entre la Suede et le Danemark, arrive parfois a une in ten site effrayante. Les rochers se fendent, la pierre se desagrege et devient friable ; le fer, que Ton touche imprudemment, vous brule, comme s'il etait rouge, et cauterise la peau brusquement soulevee et toute saignante. L'homme du Nord est vite habitue a ces rigueurs ; il les combat, chez lui, par un systSme de cloture hermetique ; dehors, par de doubles et triples vetements, oulafourrure et la laine se combinent de fagon a ne point admettre Fair exterieur et k concentrer autour da corps le calorique qui s'en degage. La bottepantalon, qui se met par-dessus deux .autres chaussures , reunit ses deux tiges et ne s'arrete qu'aux hanches. Les deux gants montent le long des bras et s'attachent ensemble derrifere I'epaule; la casquette de peau d'ours k la chaude epaisseur enferme la tete , protege le cou , defend les oreilles , et n'expose a Fair libre que ce qu'il faut des narines pour respirer, et de la prunelle pour voir. A I'aide de ces precautions consciencieuses, le Norvegien brave I'hiver ; il ne le craint pas , il le desire , et s'il ne va pas jusqu'a s'ecrier avec le poete :

Maudit printemps , reviendras-tu toujours ?

2'i4 LA NORVEGE.

il peut dire au moins :

C'est I'hiver que mon caeur implore !

non point parce que

L'hiver entend tinter sur la vitre sonore Le gresil leger qui bondit !

Le Norvegien est moins poetique ! Mais Fhiver lui rend faciles les communications qu'interrompent pendant les autres saisons tons ces accidents de terrain qui bouleversent la face de la terre : les montagues, les precipices, les lacs et les torrents. En hiver, la neige durcie fait de la Norvege tout entiere une vaste route ouverte a tons. Les traineaux cii'culent dans tons les sens ; les uns, charges de sapins et tires par des attelages de six chevaux , charrient jusqu'aux bords des torrents les arbres abattus pendant I'automne, et qui s'en vont a la mer avec le degel du printemps ; les autres s'occupent du transport des denrees et surtout du gibier , que les campagnes envoient a la ville ; le froid lui conserve pendant de longs mois son govit et sa saveur , et le paysan est certain d'un placement avantageux. Mais tout cela est assez vite fait, et, comme les travaux des champs sont forcement interrompus. Ton se livre aux divertissements, autant peut-etre par desoeuvrement que par caractere.

L'hiver joyeux est inaugur6 par les f^tes A' Yule, qui commencent la nuit de Noel et qui se prolongent jusqu'au dimanche des Rois. C'est une quinzaine de jours qui se passent en parties de plaisirs , en diners et en visites. On se prepare longtemps a, I'avance a ces fetes d'Yule. Les provisions abondent dans le garde-manger, le gibier s'entasse sur toutes les planches de I'office ; on tue im pore pour la circonstance, le boudin noir 6tant le plat de rfeistance dans toutes les fetes d'Yule, ou Ton voit aussi figurer le veau, le gibier, la venaison, et, comme boisson.

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I'hydromel, 1' eau-de-vie et la Mere. Les deux premiers jours de la f6te sont consacr6s aux domestiques de la ferme, qui sont servis par leurs maitres. Est-ce un lointain ressouvenir des Saturnales du vieux monde ? Quoi qu'il en soit, pendant deux jours, ces travailleurs de toute I'annee vivent au milieu d'une inepuisable aboudance. Le soir venu, ce sont des chants et des danses qui se prolongeut sans fin ; le berger des soeters , I'alphorn ou la clarinette a la main, est le musicien de la bande. Ce n'est pas d' ordinaire un virtuose de premier ordre , mais le public se montre indulgent et ne lui demande que de marquer le rhythme entrainant des polks, des valses et des galops.

Les fetes d'Yule remontant a une periode ante-historique. On les trouve en Norvege longtemps avant I'introduction du christianisme. Le roi Olaf les proscrivit comme les vestiges impies du paganisme; ceux qui voulurent les renouveler furent mis a mort ou mutiles. Plus tard, et sous la domination desormais incontestee du cliristianisme, elles furent r^tablies. Leur coincidence avec les ft^tes de Noel, si cheres a tout le nord de I'Europe, les preserva desormais de la persecution. On crut les celebrer en I'honneur du Christ, bien que leur uom d'Yule, ou Jule, qu'elles ont toujours conserve, derivat de Joiner, un des surnoms d'Odin.

Le Norvegien, et c'est la un des traits les plus aimables do son caractere, aime que tout soit heureux autour de lui. 11 convie tout d'abord ses serviteurs aux fetes de I'hiver; mais sa bienveillance plus expansive ne s'arrete pas aux hommes , il sait faire aussi leur part aux oiseaux du bon Dieu, et, comme de notre pere qui est aux cieux, on pent dire de lui que

.... Sa bonte s'etend sur toute la nature.

Le matin de Noel, on prend la plus belle gerbe dans les greniers , ou la fiche au bout d'une perche , on plante la

perche sui' le toit de la principals habitation du gaard, I cote de la cloche du commandement, dent la voix de bronze transmet les ordres du pfere de famille. En Norvege, plus que partout, le long hiver affame les oiseaux. Pas de grain a picorer sur la terre couverte; les bales, maigres et rares, sent gelees dans les buissons; les sorbes, dans les arbres, sont cachees sous la neige. Aussi le premier moineau franc qui apergoit dans Fair I'beureuse gerbe a demi dtoou^e pousse de petits cris joyeux, comme pour appeler les retardataires qui s'endorment dans le froid et dans la faim ; c'est plaisir de les voir s'elancer de toutes les cimes, voleter autour de la gerbe avec des ebats joyeux et mille cris impatients ; puis, tout k coup, tomber sur elle comme un filet vivant, la couvrir du reseau de leurs ailes fremissantes , se disputer le mSme epi, comme s'il n'y en avait point assez pour tons, et, quand la bande a fini son repas avide, eparpiller et perdre le grain qui reste. Ainsi veut-on qu'k I'exemple de I'homme les oiseaux puissent aussi feter Yule/

C'est pendant les fttes d'Yule que Ton se voit entre parents et amis. A vingt lieues a la ronde, on se regards comme voisms, et Ton use de tous les privileges du voisinage. Les invitations ne se font point par lettre close et particunfere, mais chaque maitre de maison dresse uneliste gen^raie aes invites qu'il veut recevoir; un patineur s'en va d'un gaard k I'autre, il montre sa liste, et, en regard de son nom, chacun indique s'il accepte ou s'il refuse. On se r^unit vers quatre heures. II fait nuit depuis longtemps. Le tmtement lomtain des grelots annonce I'approclie des convives, caches encore par le detour du chemin, le coin d un bois ou le repli du terrain. Tout a coup les traiueaux arrivent, cmq ou six k la fois; on avertit le pere de famille ; il parait sous le porche avance de son perron ; les servileurs sortent au-devant des invites , la torche a la main. Les flammes semblent courir en reflets rouges sur la

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neige ; ou arrete devant la porte les petits chevaiix qui hennissent et frappent du pied la terre durcie , secouant leurs longues crinieres emmel6es de givre et poudrees a frimas. Les hommes , places sur le devaat des voitures, sautent a terre et offrent galamment la main aux femmes , enveloppSes de fourrures et drapees dans les tartans de Christiania, cachemires indigenes de la Norvege ; elles entrent. Vite les maitresses du logis s'empressent autour d' elles, on les debarrasse de leurs enveloppes; leur belle taille se redresse , et elles s'avancent dans leur frais eclat , jeunes reines couronnees de leurs cheveux blonds, la levre rouge, et tout empourpr^es de ces touffes de roses que le froid fait eclore sur la joue. Au moment de son arriv6e, on oifre k chaque convive une tasse de the ou de cafe. On cause en se promenant dans la vaste salle , comme pour degourdirlesjambes, fatiguees d'une longue inaction dans le tralneau trop ^troit. Quand tout le monde est reuni, on apporte le i¥eUem-maalti (le repas du milieu). C'est un plateau charge de sandwiches, d'anchois, de tranches de langues, ou de viandes fumees, et de petits morceaux de fromage. Chacun se sert et mange debout ; les femmes boivent un verre d'eau, les hommes un verre d'eau-de-vie blanche. Bient6t on bat les cartes ; je note comme trait de mojurs que les femmes ne jouent jamais, et que la partie des hommes est toujours fort moderee. Les jeux en vogue sont le boslon, Vlwmbre et le shirvenzel, sorte de piquet savant, et la rnouche a trois cartes. Le whist des diplomates n'a pas franchi le Gulbrandsdale. Parmi les hommes qui ne. jouent pas, les uns, suivant leur age, causent et fument paisiblement , les autres chantent et dansent au son des guitares. Le piano ne sort pas de I'enceinte des villes ; mais les matelots espagnols, qui font de frequents voyages a Bergen, ont repandu dans le Nord leur instrument national : il y a des guitares partout. Je n'affirmerai point que les Norv6giennes soient des virtuoses consommees; il nc

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serait pas impossible de trouver ailleurs plus d'habileto dans les vocalises et plus de surete dans les traits; mais il faut au moins leur reconnattre une qualite que je n'ai jamais vue a un aussi haut degre que chez elles et chez les Suedoises : je veux dire la limpidite cristalline de la voix, une puret6 de timbre qui me rappelle les vibrations d'une cloche d' argent, et une puissance de tenue sur la meme note, qui modifie le son incroyablement, augmentant ou diminuant son volume , et le faisant passer, sans jamais alterer sa justesse, a travers les intensites les plus differentes. Le punch circule incessamment ; il est assezfort; hommes et femmes y font egalement honiieur. Vers huit heures, on sert le souper. Qui a vu un soupcr norvegien en a vu mille. On presente d'abord un poisson coupe par tranches ; le plat fait le tour de la table , et chacun se sert soi-meme. Apr^s ce premier service, on enleve la premiere assiette , sous laquelle chaque convive en trouve une seconde; une servante, derriere sa chaise, essuie sa fourchette et son couteau qu'elle lui rend. Au poisson succede le gibier. Le gibier, en cette saison, c'est le daim, c'est le ptarmigan et le coq debruyere, c'est le tiur, espece de gallinacee des bois , gros comme une poule d'Inde. Une succession de sauces accompagne chaque plat. Ces diverses sauces se composent pour la plupart de fruits conserves , cuits dans le jus de la viande, et parfois dans du lait; tels sont les moUebecr (espfece de mures sauvages), les lyUekcr et les ackerbeer (vari6tes de la ronce commune), et les bales acidulees et mucilagineuses du myrtille , qu'il ne faut pas mepriser, malgre leur couleur sombre ; le poete et la menagere le prefferent au blanc troene.

Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur !

La maitresse du logis ne s'assied jamais a table ; elle se tient debout derrifere ses convives, circiilant autour d'eux, allant de I'un h I'autre, comme pour voir s'il ne manque

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rien a personne. C'est la un vieil usage, assez passe de mode ailleurs qu'en Norvege. Ailleurs, c'est a peine si, dans la vie fashionable de nos jours , une maitresse de maison s'occupe de ses invites ; c'est a peine si elle a le temps de repondre aux attentions empress6es de ses deux plus proches voisins. Ici, comme partout, la Norvege est plus pres que nous de la nature. C'est ainsi, j'imagine, que les patriarches et les rois pasteurs devaient exercer I'hospitalite sous la tente. Sarah et Nausicaa servaient leurs hotes. On ne voit du reste dans ces festins ni maitres d'hotel, ni valets de pied, robustes gaillards dont je suis toujours tente de rire, quand je vols une assiette de porcelaine au bout de leurs bras d'Hercule. En Norvege, tout le service interieur est confie aux femmes ; leur main, plus legere et plus delicate, s'acquitte mieux des soins domestiques ; elles ont a la fois plus de douceur, plus de prevenance et plus de delicatesse. II en est partout ainsi, et chez nous-memes , dans les maisons ou le service est fait par les femmes, ne semble-t-il point qu'on trouve un accueil plus aimable, une hospitalite plus intime et plus touchante en sa grace familiere?

II n'y a pas un detail de reconomie domestique dont la femme du gaard ne s'occupe, dont elle ne soit heureuse de s'occuper ; elle sent que c'est son devoir, et elle le remplit avec une sorte de fierte noble. Elle ne rougit point des emplois que Ton regarderait ailleurs comme appartenant a la domesticite ; elle les accepte avec joie pour servir son mari, pour 6tre utile a ses enfants, pour assurer le bien de sa maison. Si vous I'engagez a quelque partie, elle vous repondra, sans fausse honte, qu'on a tm la veille, et qu'elle est obligee de rester a la maison pour faire du boudin noir. Le gouvernement de son interieur est sa principale pensee et sa premiere occupation ; elle fait marcher tout un petit monde , le menage d'abord ; les arts que Ton appelle d'agrementne viennent qu'aprfes; sans y exceller, les Nor-

v^giennes n'y sont pas tout a fait etrangeres. La danse, cette gymnastique de la beaute, cette grace du corps harmonieux, est un plaisir national ; son rhythme est plus vif, plus net que dans nos salons. L'organiste de la paroisse promfene ses cachets de ferme en ferme, et donne au moiiis les premiers rudiments de la musique ; les hommes ont vite fait d'accorder un violon , et les femmes de pincer les cordes d'une guitar e. Quand on en salt assez pour faire danser les autres, ou pour accompagner une ballade ou une complainte, on se d6clare satisfait. C'est ainsi que, par une juste mesure de toutes choses, I'art qui doit toe, dans la condition ordinaire, I'agrement et la distraction de la vie, garde toujours une position secondaire, et reste a son humble rang d'accessoire, sans chercher jamais, au detriment des devoirs de la condition, a usurper la premiere place.

Je ne prendrai pas sur moi d'affirmer que le royauine de Norvege soit constitue en society de temperance : on rencontre parfois des Norvegiens dans un etat qui dementirait cette assertion ; mais il faut du moins convenir qu'ils ont quelque merite k se montrer sobres si souvent. Aucune loi ne restreint le droit de distillation ; .leurs grains et leurs pommes de terre leur fournissent d'excellente eau-de-vie a un prix de revient tres-modere ; chaque paysan a chez lui la chaudifere sur le feu et le baril dans les celliers. lis aiment cette boisson ardente, dans laquelle Us croient retremper leurs fibres alanguies ; et cependant rien de plus rare que les exc6s dans les circonstances ordinaires de la vie. Peut-6tre bien que, si Ton additionne au bout de I'an, on trouvera qu'ils ont accompli le pr(5cepte d'Hippocrate , mense semel inebriari , mais du moins ils ont su choisir leur temps. L'epoque des grandes beuveries, comme aurait dit Rabelais, ce sont les fStes d'Yule, ou de la miaotit, le jour oil Ton rentre la dernifere botte de foin ou la dernifere gerbe de ble ; puis encore ces fStes de la vie pri-

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vee, le bapteme, le mariage ; et ces fetes de la mort, les fun^railles des amis et des proches. II faut bien I'avouer, dans ces circonstances exceptionnelles on boit beaucoup, peut-fitre meme on boit trop ; les plus vaillants reconduisentles aiitres k domicile, ou les couchent.... sous la table.

Nous avous dit que, pendant toute la duree des fetes d'Yule, les serviteurs partagent I'allegresse de leursmaitres et font a peu pr^s la meme chei'e ; on les sert dans le borstuc, qui est leur habitation particulifere, presque toujours separe du pi-incipal batiment du gaard. Le borstue comprend au rez-de-chaussee une grande salle a quatre fenetres, table au milieu et chaises autour. A Textremit^, le stove, sorte de cheminee monumentale que nous avons deji d6crite. A cote de cette salle a manger, et plus petite, la cuisine. Au premier etage, une s6rie de petites chambres ayant chacune sa fenfitre unique, mais toujours garnie de vitres ; toutes ces chambres s'ouvrent sur une longue galerie couverte, a I'abri de la pluie, mais exposee au vent. Sous cette galerie, chaque matin on vient exposer la literie de chaque chambre. II n'y a point de draps, mais seulement des peaux de rennes, de chevres et de brebis, a qui on laisse le poll ou la laine. C'est moins propre, sans doute, que nos couchers de toile et nos blanquettes manufacturees, mais c'est du moins beaucoup plus chaud. Avec sa peau de renne, le Norvegien dormirait dans la neige tout un hiver sans craindre les rhumes. Quelle couverture de laine pourrait le preserver ainsi ?

C'est aussi pendant les loisirs assez longs des hivers que Ton precede le plus generalement aux fiangailles et aux manages. II en coute pourtant pour se marier, surtout en Norv6ge, oil Ton pense que rien ne saurait 6tre trop beau pour feter le plus beau jour de la vie. Les repas, les daases et les I'ejouissances se prolongent toute uue semaine. On amene

pompeusement k I'epoux sa fiancee, paree comme une princesse et couroimee comme une reine. La robe, la couronne et les joyaux de famille, qui ne servent que ce jourla, font leur apparition solennelle. L'aieule se souvient qu'a pareil jour elle porta aussi la meme couronne et la m6me robe, et la petite soeur, en regardant son ainee, se dit tout bas qu'un jour viendra ou elle les portera ellememe a son tour.

Dans I'Eglise lutherienne, comme dans la primitive Eglise, la ceremonie des fiangailles est completement distincte et separ^e du mariage. Entre la premiere fSte et la seconde, il s'ecoule parfois plusieurs annees. Get usage des fianeailles precoces a pen d'inconvenients et beaucoup d'avantages : c'est comme le noviciat du mariage. Peu h peu Ton s'habitue aux id6es graves qui doivent naitre dii sacrement ; on fait lentement I'apprentissage de la vie serieuse ; on s'avance pas a. pas vers le but que Ton contemple longtemps avant de I'atteindre, an lieu de se precipiter tete baissee dans I'irrevocable ; on n'improvise pas des liens eternels, mais on resserre chaque jour le nceud davantage, jusqu'a I'heure oil il doit devenir indissoluble. On remplace le coup de foudre de I'amour par une accoutumance paisible de I'un a 1' autre, tons deux apprenant a s' aimer en apprenant a se connaitre. Les moeurs s'epurent et se raffinent dans ce mutuel commerce, oii le bonheur lui-m6me conserve toujours I'esperance d'un bonheur plus grand.

Ainsi, les premieres annees de la vie ne sont point privees de leur charme le plus doux ; le printemps de la jeunesse en fleur ne reste point forcement etranger a I'amour, et ce lien ideal, dont rien ne diminue ni la purete ni la force, retient I'ame et la preserve de bien des atteintes qui seraient des souillures. L'amour s'accroit des lenteurs et des obstacles ; les retards involontaires qu'il subit devieiinent ainsi la cause d'une sensibilito plus attendrie dans

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I'dme, d'une grace plus exquise dans I'esprit, de plus de sociability dans les manieres. Que de fois je me suis senti 6mu, dans rembarcadere d'une station, ou sur la passerelle d'un steamer en partance, en voyant couler les belles larmes des fiances qu'une absence, courte parfois, allait » separer! La Fontaine a raison :

L'absence est le plus grand des maus!

Entre la premiere jeunesse, irreflecMe, entraiuee, un peu foUe , et la vie froidement serieuse et positive , les fiancjailles mettent un intervalle de gravity enjouee, de reflexion souriante et de soucis temperes par des perspectives caressantes, et ces annees premieres de la virility, partout ailleurs inquietes et troublees, passent ainsi, cousolees et sereines. Quand arrivent les tentations des heures mauvaises, Oin a du moins pour se d^fendre ce qui a manque a tant parmi nous, un souvenir et une pensee cherie! La vie a tout d'abord un but qui en devient le charme ; la sagesse est moins difficile quand on en connalt la recompense, et, en attendant le moment oil il devient chef de famille a son tour, le jeune liomme se refugie dans I'esperance pour echapper a cette solitude de Tame, la plus amere des solitudes; reveur par nature, au lieu de rever a une femme anonyme ou de fairepire encore, il r^ve a celle qui sera sa femme.

Les fiances ont une sorte de position sociale a part, reconnue par la loi aussi bien que par les moeurs : on ne rompt pas le nceud sans cause ; on ne renvoie point son fiance sans motifs ; on ne r^pudie pas sans motif grave la fiancee fidele. Du reste, on jouit apres les fiangailles d'une liberie suffisante ; on accepte une invitation ensemble et sans les families ; ensemble on va au spectacle ou au bal; on se promtoe ensemble, et nul ne songe a y trouver a redire. On sait qu'une femme n'est jamais mieux gardee ni mieux respectee que par celui qui doit etre son mari,

On pense aussi qu'en donnant aux jeunes filles plus de liberty qu'aux femmes, on pr6vient en elles ce desir immoddir6 d'affranchissement qui compromet en des unions h^t6es le bonheur de tant d' existences. Chez nous, les femmes epousent le mariage bien plus que le mari ; en Norv6ge, ou elles ont plus a perdre qu'a gagner dans I'hymen, elles acceptent le mari malgre le mariage.

Consider6es comme un retard au mariage, les fiangailles ont aussi des consequences graves au point de vue de I'economie sociale ; en diminuant le nombre total des annees del'union conjugale, elles restreignent d'autant les chances d'une posterite nombreuse , chez un peuple moral et dont on pent dire, comme Tacite I'avait dit de ses ancetres ; Turpe est definire numerum liberorum, et qui cependant ne vent pas avoir trop d'enfants ; la longueur moyenne de la vie, qui est de quarante-huit ans en Norvege, jointe aux naissances trop frequentes, amenerait bientot un surcroit gtoant de population. Autrefois, les pretres refusaient de marier ceux qui n'etablissaient pas le bilan d'une position avantageuse : on ne voulait pas unir la faim et la soif. Aujourd'hui on compte chaque annee un mariage par cent trente personnes. .le ne connais que la Suisse ou Ton se marie moins.

II faut bien le dire , les conditions de morality que j'ai rencontrees dans la classe ais6e se retrouvent plus rarement a mesure que Ton descend I'echelle sociale. Amsi, les domestiques qui sont fiances , les enfants des bonders qui, aprfes avoir 6chang6 leurs promesses de mariage, attendent la vacance d'une ferme pour s'etablir , anticipent un pen sur les privileges du sacrement, et quelquefois on s'en apergoit ; on s'en apergoit trop souvent ! La moyenne des enfants illegitimes est d'un sur cinq. H y a des districts ou elle est presque arrivee h, I'effrayante proportion d'un sur trois. Du reste, la condition sociale des enfants naturels est meilleure en Norvege que partout ailleurs. Non-

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seulement ils sont legitimes par le mariage subsequent des parents, mais le pfere qui epouse une autre femme que la m^re de ses enfants, peut les legitimer, par un acte special, anterieurement a son mariage. C'est ce qui arrive ordinairement ; les enfants ainsi legitimes entrent en partage de la succession paternelle. La batardise n'engendre pas ici la honte et la misere, comme il arrive dans quelques parties de TEurope, ou I'enfant vient tendre a la porte de son pere une main furtive et avilie.

Leslongues nuits du Nord, interrompues seulement, vers midi, par quelques heures rapides d'une aube jointe au cr^puscule, ou la lumiere avare et douteuse glisse du ciel autre deux nuages , et court en reflets piles sur la neige pour s'^teindre bientot dans la nuit qui revient, ce melange de p6nombre et de complete obscurite jette dans I'dme du voyageur une m^lancolie profonde. Le Norvegien, dont I'enfance a ete bercee dans ces teufebres, les affronte sans pilir.

La neige n'interrompt point la chasse comme chez nous; on chasse en hiver le tydder, le ryper et le jerper. Ces trois oiseaux appartiennent k la famille des gallinacees. J'ai dfeja parl6 du tydder ou tiur, au bee dur et aux ergots puissants; il avale, comme le coq de basse-cour, une quantite considerable de fragments de pierre, qui lui servent a broyer I'aliment dans son rude gosier; mais les aiguilles du pin, dont il fait sa principals nourriture, donnent k sa chair un fumet sauvage , peut-6tre un peu trop prononce pour le palais des delicats. Le ryper est le ptarmigan d'Ecosse, comme le tiur en est le rvporailzie. Il est un peu plus gros en Norvege qu'en Ecosse, et son plumage est aussi plus serr6 ; on dirait , quand on le mange, qu'il a ete cuit dans la terebentliiue. Le jerper est une sorte de grouse de la taille d'un fort pigeon ; sa chair est plus blanche que celle de la perdrix ; c'est le meilleur

gibier de toute la Norvege. On le trouve dans les bois de bouleaux, et on lui fait mie chasse facile quand les feuilles tomb^es ne le protegent plus. On tue aussi quelques loups autour des gaards, ou la faim les attire , ou le mugissement des troupeaux les appelle. II ne faut point songer a des battues regulieres dans les bois : 1' animal traque debuche, prend un parti et surmene les chiens. II n'y a point dans toute la Norvege un seul Equipage qui puisse suffire a cette grande chasse. Du reste, la bande des loups ne se reunit gufere que sur les lacs glaces. et c'est la seulement qu'elle est dangereuse. Partout ailleurs, le loup n'attaque point rhomme ; il ne cause gufere de dommage aux troupeaux, enfermes I'hiver et gardes I'ete ; d' ailleurs, il trouve dans les rennes sauvages un aliment savoureux et abondant, dont il se contente. Le loup est, comme on sait, un animal prudent. Il faut que la tentation soit bien forte pour lui faire oublier les mesures de siirete : il y a cependant un app4t auquel il n'essaye meme point de resister. Il a un gout decide pour la chair du chien ; aussi, quand il apergoit un chien, il brave les plus grands dangers pour se procurer un repas succulent. On a cito des exemplesde loups enlevant un pointer au milieu d'un traineau laEc6 au galop. L'animal tombe d'un bond au milieu de trois ou quatre personnes , stupefaites de tant d'audace , saisit son innocente victime, et se rejette sous bois. Le tout est fait en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Une autre fois, c'est un jeune terre-neuve que son maitre, voyageant a cheval, a place devant lui sur le pommeau de sa large selle. Le loup le voit, s'elance, le saisit et I'emporte, sans toucher I'homme ni le cheval.

On ne chasse guere Fours en hiver. C'est pour lui la saison du sommeil, et on le laisse dormir et rever dans ses cavernes profondes. On le tire en juin , quand il sort du bois et qu'il vient paitre I'herbe fraiche avec ses petits. Le sommeil de fours dure environ cinq ou six mois, de no-

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vembre en avril. C'est une maniere agreable de passer I'hiver ! Les fonctions de la vie de relation sont completement suspendues. Ce n'est pas une grande privation pour Tours, generalement pen sociable, surtout quand il a ete mal leche. La vie vegetative continue, et le solitaire, k son r6veil, se trouve entierement debarrasse du superflu de sa graisse inutile. Beaucoup d'animaux hivernent ainsi sous la zone froide des latitudes septentrionales ; non-seulement les quadrupfedes, mais encore les oiseaux, qui tornbent dans la torpeur du demi-sommeil.

L'ours , il son reveil , trouve le chasseur sur pied. Les paysans se mettent ordinairement a trois pour I'attaquer. lis vont le chercher sur les fjelds, a huit on neuf cents pieds au-dessus des vallees, parmi-les pierres brisees, dans les taillis fourres. On le traque et on le tire. Les Russes et les Suedois payent les peaux assez cher. II y a dans chaquc repli de montagne un paysan qui chasse seuL C'est ordinairement un homme dans ia force de I'age, fin tireur, dont I'oeil ne se trouble jamais, muscles d'acier qui ne tremblent pas, poitrine aux poumons vaillants quine craint point I'etreinte de ce bras terrible. L'ours , qui n'est pas abattu du coup, se dresse sur ses pattes, marche k I'homme, et engage avec lui une lutte qui ne finit que par la mort • d'un des ennemis, et parfois de tons deux. On rapporte que , dans ces derniferes ann6es , \ui chasseur de Hermandsnaze manqua un ours de la plus belle taille. L'ours fondit sur lui, et, avant qu'il eut le temps de degainer, le renversa. L'homme perdit connaissance : Fours le crut mort, et, comme il n'avait pas d'appetit (l'ours, plus temperant que l'homme, ne mange que lorsqu'il a faim), ilresolut de le garder pour son prochain repas. II commengait a I'enterrer, par precaution, et en attendant mieux. Par bonheur, rhomme se reveilla avant que I'operation fdt completement terminee, et, comme il ne se souciait point de passer a I'etat de provision, il parvint a d6gager son bras,

atteignit son couteau, et coupa la carotide a son terrible fossoyeur.

Les Norvegiens chassent encore le cerf , principalement dans les lies du fjord de Trondhjem ; les elans, dans les cantons du nord-ouest, dans I'Osterdale plus qu'ailleurs. C'est, du reste, un fauve qui devient rare, et nous ne le trouverons bientot plus que dans la Kussie septentrionale , et dans quelques bois peu frequent^s de la Westphalia. La Norvege a aussi des lynx, des gloutons, que le peuple a^Tpelle vielf rax ou mange-tout. II y a des rennes apeu pres partout, jusqu'au cap Nord, et des daims rouges, beaucoup plus rares, dans les lies qui bordent les cotes, eiitre Bergen et Trondhjem. Tout le gibier est tire a la carabine chargee d'une balle simple, la plume comme le poll, le coq de bruyfere comme le renne sauvage. Les Norvegiens sont, du reste, d'assez bons tireurs.

Le Storthing, dans sa session de 1845, s'est occupe d'une nouvelle legislation de la chasse. Les premieres dispositions de la loi ont pour objet les primes accordtes a ceux qui detruiront les animaux malfaisants, ou reputes tels. Nous y voyons des primes de dix-huit francs par chaque tfete de loup , d'ours , de chat-tigre et de glouton ; trois francs pour un aigle ; vingt-quatre sous pour un grand-due ; vingt-quatre sous pour un faucon.

Void maintenant la loi preservatrice du gibier : On ne pent luer les cerfs et les elans que du 1" aout au 1" novembre; le propri^taire seul pent chasser ces nobles animaux sur son terrain. On ne tuera par chaque saison de chasse qu'un elan et deux cerfs sur chaque domaine. Ces prohibitions ne s'appliquent, du reste, qua la terra ferme. Le propri6taire d'une ile en est consid^re comme maitre et seigneur; il use et abuse de sa chose sans controle aucun. On chasse le renne du 1" aout au 1" avril. Le lifevra a seulament deux mois da r6pit : jum et juillet. La plume est aussi protegee : la perdrix se chasse

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pendant les trois mois de septembre, octobre et novembre. On a accorde au castor , devenu rare , une treve de dix ans qui est expiree le 1" aout 1855. Qu'il se tienne dorenavant pour averti !

La penalite consiste en amendes qui varient , selon les cas, de trois francs a deux cent cinquante francs. L'amende se partage entre le denonciateur etles pauvres du district. On reserve toujours les droits du proprietaire a une reparation civile proportionnee au dommage cause.

U n'est permis , sous aucun pretexte et dans aucun temps , d'enlever les oeufs du gibier de terra. Quant aux oiseaux de rivage, dent la chasse est une veritable Industrie, on ne touchera ni aux cfiufs ni au duvet de leur nid, passe le 1" juin. II faut laisser a la mere le temps d'elever au moins une couvee.

Ni le Finmark lointain, ni leNordland a demi sauvage, ne sont soumis a cette derniere restriction ; ils chassent et denichent a leurgre les innombrables oiseaux de leurs rivages.

Nous avons dit que les gaarmoends, et mfime les bonders un peu a leur aise, menent tout I'hiver assez joyeuse vie. Les economistes leur reprochent une trop grande consommation de brandtviin, de sucre et de cafe; des parties de plaisir trop nombreuses , des diners trop frequents et un trop grand luxe de karrioles, de traineaux, de chevaux et de harnais. A quoi le paysan repond qu'il n'a pas sa fortune a faire, qu'il ne mange que les fruits de I'ann^e, qu'il fait comme ont fait ses peres , et que ses enfants feront comme lui; qu'il n'a guere d'argent, il est vrai, mais que s'il en avait il n'en trouverait pas I'emploi, et qu'aprfes tout il est permis a cliacun de consommer ce qu'il a produit.

Du reste, le mouvement se ralentit quand les fetes d'Yule sont passees ; I'interieur du Norvegien reprend peu a peu son apparence de calme, de paix et de travail regulier. Chacun reste dans la partie du gaard qui lui appartient. Les valets de ferme soignent les troupeaux dans les etables ;

II'

les ouvriers reparent les instruments de labour ; les femmes prennent la quenouille, le metier ou 1' aiguille, filant, tissant, cousant. La salle commune de la famille pr^sente un spectacle plus anim6 encore. Est-ce le matin? le rayon timide frappe aux vitres : aucun rideau ne I'arrete, et son chemin brillant sur le parquet marque le cours des heures et divise la journee. Assise dans son fauteuil, I'unique de la maison, et dont les grands bras lui montent jusqu'aux epaules, la mfere de famille surveille dii regard, excite de la voix , anime du geste le travail des actives menagferes ; les hommes causent de leurs affaires , debout devant la haute cheminee ou le sapin jette sa flamme vive et sa fumee resineuse; un jeune homme ecrit dans un coin; c'est le teneur delivres de la maison, et sa tache est facile; a c6t6 de lui un enfant epelle ses lettres dans la Bible in-folio ; deux jeunes lilies, deux soeurs, que la neige emprisonne, se prennent par la taille , et, pour rappeler le sang dans leurs membres qu'engourdit le long repos, valsent, sans musique, autour de la table du dejeuner. Si le temps est sec, on essaye bien une promenade en traineau ; on traverse le fjeld sur des patins : mais la nuit vient si vite! II faut rentrer, le diner vous attend : on le prolonge un peu pour faire passer le temps. Puis, k trois heures, la veillee commence ; on pose sur la table, dans un chandelier de fer, les chandelles de Trondhjem, suif jaune et meches fumeuses. Pour ceux qui travaillent aux metiers, on allume les grandes lampes a deux bees ; d'autres fois, quand on a moins a faire, on se contente de la torche fixee a la cheminee dans un anneau. On soupe a neuf heures : c'est le moment des longs recits. Les sujets ne manquent point aux conteurs. On ne peut craindre que Fembarras du choix. Le Norv^gien n'a pas I'imagination brillante, mais il garde dans une m^moire fidfele les traditions de sa famille et de son pays ; il rend ce qu'il a regu, il raconte comme lui-mtoe a entendu raconter. Les auditeurs ben^voles se contentent de

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cfitte version qui ne varie jamais : les memes incidents rejouissent ainsi vingt generations; le poets, k la fin, se trouve condamne a son poeme a perpetuite, et, mSme sous pretexts de rembellir , il ne lui est pas permis de le changer. On finit par ne plus vouloir 6tre emu que d'une certaine fagon, toujours la meme : d'autres trouveraient cela monotone, les Norv6giens trouvent cela cliarmant. La plupart de ces recits sont empruntes k la mythologie scandinave, chere au paysan comme des souvenirs de famille : tantot ce sont les exploits d'Odin et les belles actions de Thor, le dieu de la force, arm6 du marteau redoutable ; ce sont les malices de Loki, le dieu de la ruse et des mechants tours ; puis viennent les habitants des cavernes sombres , les Trolles, nains et sorciers, qui forgent le fer des glaives et cisellent Tor de leurs poignees. Invisibles quand ils le veulent , mechants k qui les neglige , et bienveillants pour qui les sert , les Trolles rendent de bons ou de mauvais offices ; ils savent garder les troupeaux contre les loups ; ils peuvent faire de doux larcins aux jeunes filles. Les Grimms, musiciens magiques qui habitent les cascades et les torrents, chantent d'une voix humide leurs plaintes melancoliques; ils mugissent avec les cataractes , ils murmurent et soupirent avec les ruisseaux. Pour prix des dons qu'on leur offre, ils enseignent I'art d'emouvoir par des sons harmonieux. Ce sont eux qui avaient enferme dans le violon d'Oll-Biill une ^me douce et puissante qui savait tour a tour chanter , rire et pleurer. Les paturages ont aussi leur fee, Hulda la blonde, qui sans cesse erre et vague autour des chalets, pleurant son veuvage eternel.

Les eaux ^galement ont leurs divinites : c'est le Niik a qui, tous les ans, il faut une victime humaine; c'est la Havfriie, cette sir^ne du Nord qui , le soir au soleil couchant, montre sa belle t^e au-dessus des flots apaises, et d^noue en chantant les tresses de ses cheveux verts, natt^s avec les coraux et les perles; perfide comme la

femme qui perd en aimant, elle enchaine an fond des abimes le matelot charme. Mais les recits ne se bornent point aux souvenirs du mythe scandinave, ils empruntent aussi leurs sujets aux traditions chr^tiennes. C'est ainsi que souvent ils peignent les Varslunde, ^mes coupables et pardonnees qui 6chappent a I'enfer sans prendre encore possession du ciel ; fantomes errants dans un purgatoire qui est partout, months sur des ombres de coursiers noirs aux crins dpars, ils franchissent les abimes, galopent sur les sommets, et chevauchent dans les nuages; avantcourriers de la mort, quand elle doit visiter une maison, les Varslunde arrivent et la cement de leurs cris. Souvent le conteur aborde les exploits des vikings 6cumant la mer et ravageant les cotes; bandits h6roiques, sublimes forbans qui affrontaient I'Ocean sans boussole et trouvaient I'Ami^rique sans la chercher. Nous avons deja dit tout le parti que le narrateur habile salt tirer de la legende de saint Olaf ; les auditeurs naifs n'ecoutent pas avec moins d' attention la fable du chien Saur, que le roi Eysteu, aprfes une r^volte de ses sujets, leur donna pour souverain; un philosophe prouva, par la metempsycose , qu'il avait regu, par voie de transmission, I'ame d'un grand homme; Saur n'en voulut pas : il preferait son ame de chien ! Un grammairien pretendit aussi qu'il savait prononcer deux mots de norv^gien, et qu'il aboyaitle troisieme. Ce grammairien, qui avait sans doute pen d'eleves et beaucoup d'ambition, a toujours passe a mes yeux pour un vil flatteur. Un jour Saur, oubliant qu'il etait roi, se commit avec un loup; le loup n' etait pas courtisan : il etrangla Sa Majesty.

Quandl'auditoire est dans une disposition d'esprit plus sentimentale, on lui raconte la trag6die touchante de Valborg et d'Axel, deuxvictimesdel'amour et dela loyaut(5, ou lesmalheurs de Haybart et de la belle Syene, et I'auditoire ravi fmit par trouver que les nuits de six mois sont bien courtes.

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CHEZ LES LAPONS

La Laponie est grande et les Lapons sont petits ; on ne les voit pas quand on veut ni comme on veut : rien de plus difficile que de les rencontrer. On ne sait jamais oil ils sont ; ils ne seront pas demain oil ils 6taient hier, voilk tout ce qu'on sait ; parfois ils s'oflfrent a vous quand vous ne les attendez pas ; souvent il faut les chercher longtemps avant de les trouver. Comme aux premiers jours du monde, ils errent, en petites troupes de quatre ou cinq families, sur la terre immense et indivise. Sans titre ni contrat, et par le seul fait de la possession, chacun jouit de ce qu'il occupe ; pas de contestation pour des bornes remuees ou pour des limites indecises ; deux camps ne s'etablissent jamais I'un pres de 1' autre de mani^re a se nuire. On sait ce qu'il faut d'espace a la vie d'un troupeau; le uouvel arrivant se tiendra toujours h distance respectueuse. Les domaines vagues du Lapon ont du moins cet avantage qu'ils ne lui sont jamais contestes.

J'errais depuis quatre jours avec un guide finnois, assez intelligent, le marteau d'une main et la serpe de I'autre, herborisant et gcologisant dans des vallees inconnues aux geographies classiques, couchant sous les etoiles et buvant I'eau des torrents sans nom, quand, un beau jour, nous apergumes, sous le soleil de midi, de petits nuages bleuatres ramper a fleur de sol, et bientot so dis-

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siper dans I'air. 'C'etait la fumee d'un camp de Lapons, dissimule derriere un repli de terrain. Nous Tatteignimes bientdt.

J'ai rarement vu, m6me en Norv^ge, un site plus sauvage. Le sol etait renfle circulairement et formait une chaine de petites collines tres-basses, qui, completement depouillees, et comme soud^es I'une a I'autre par leurs pieds, arrondissaient I'enceinte presque regulifere d'un vaste cirque; de grandes roches grises, comme au hasard semees sur la terre , tantot nues , tantot couvertes de lichens, dressaient leur masse rude au milieu des bouleaux nains. Quatre tentes etaient comme accroupies au bord d'un ruisseau qui coulait entre des rives bordees de fontinales, de cressons et de mousses. J'entrai dans la plus grande de ces tentes.

Dans lapenombre, encore epaissie par la fumee, j'apereus, plutot que je ne distinguai, quatre ou cinq groupes, poses en diverses attitudes a tons les coins de la tente : las uns a genoux, les autres assis ; ceux-ci a demi couchfe, et fumant leurs pipes ; d'autres debout, appuy6s sur leur mousquet, et leurs chiens a leurs pieds. Une femme, accroupie sur ses talons dans les cendres, r6paraitj aiguille en main, les pieces d'un v^tement; une autre bergait doucement un marmot suspendu a la poutre dans son berceau. Un paysan norv6gien, que je reconnus bientot, a sa tournure eta sesfagons, pour unmaitre d'ecole ambulant, etait assis devant une table, un livre a la main. Nous etions au dimanche, et le maitre d'ecole, 61eve par la sod&t6 biblique au rang de missionnaire, cel6brait a sa fagon le service divin, et expliquait a la tribu I'evangile dujour. Comme il pr6chait en im lapon beaucoup trop pur pour moi, et que d'ailleurs ma presence eut pu compromettre I'attention assez mobile de ses auditeurs, je fis signe a mon guide, et tous deux nous sortimes sans bruit. Je voulais voir le paysage environnant.

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Nous n'avions pas fait deux cents pas que nous rencontrimes deux jeunes filles revenant de la source et portant de I'eau dans des vases de bois poses sur leurs epaules. L'une de ces jeunes filles etait presque une enfant, ou du moins elle hesitait encore sur le seuil de 1' adolescence; I'autre pouvait avoir de dix-huit a vingt ans. J'avais assez mal vu les Lapons de la hutte ; cette jeune fiUe etait done pour moi comme le premier echantillon de sa race. Je n'ai pas besoin de dire avec quelle attention je I'examinai.

Elle etait vraiment petite, mais bien prise en sa taille elegante; assez large d' epaules, avec une poitrine qui semblait puissamment develop pee ; et comme les artifices du corset ne sont guere connus en Laponie, on pent croire aux apparences ; le visage n'avait pas sans doute I'ovale elegant de la beaute grecque ; les pommettes accentuaient trop fortement leur saillie sur les joues, et le has du visage se terminait par une trop vive ari^te. Mais les dents blanches eclairaient de lueurs humides la bouche entr'ouverte ; de larges ondes de cheveux chatains s'echappaient du bonnet et coulaient le long des joues ; le front etait grand et bien modele, et Ton devinait dans I'oeil une grande douceur, au fond d'une grande melancolie. On retrouve souvent ces yeux-la dans le Nord. Le costume avait, comme on dit, un haut ragout de couleur locale. Elle portait, en guise de coiffure, une cape defeutre rouge et bleu, retenue par tin rubanjaune d'or; autour du cou, roule etnoue, un epais fichu de laine rouge ; une tunique de peau de renne, poil en dehors, tombait jusqu'k ses genoux, fixee au flanc par une large ceinture de laine; des pantalons de peau etaientnoues aux chevilles. Je notaiune particularite dans la chaussure : les souliers etaient formes d'une seule pi^ce, et la couture placee longitudinalement sur le pied. C'est un petit sac autant qu'un Soulier. Ajoutons, pour completer ce costume, un plaid k carreaux verts, jete sur I'epaule, comme pourrait faire une femme de Highlander

ecossais, et nous aurons ime assez juste idee d'une jeune Laponne en costume du dimanche.

En nous apercevant, les deux jeunes fiUes s'etaient arr^tees a quelque distance ; men guide leur adressa la parole, et aussitot elles vinrent a nous sans t^moigner la moindre timidity ; mais elles ne me saluferent pas. La plus jeune mit sa cruche a terre, s'avanga tout pres de moi, mania curieusement mon fusil ; puis, voyant briller ma chaine de montre, me rejeta I'arme assez brusquement et saisit Tor d'une main avide et curieuse. Le guide et I'ainee des jeunes filles s'entretinrent ensemble dans un dialecte doux, caressant I'oreille, plein de voyelles et de lettres mouill^es, que j'avais un grand regret de nepas comprendre. Puis, nous nous s^parAmes, continuant la route chacun de notre cote, non sans nous retourner pour nous voir encore, et probablement avec la meme curiosite des deux parts. Du haut des petites collines que nous atteignlmes bientot, nous apercevions une etendue immense de plaines jaunatres, coupees d'^tangs, de marais, de petits lacs et de grands ruisseaux ; touts la terre ferme 6tait couverte de lichens et de mousses. Qk et la, sous la conduite du pasteur et sous la garde des chiens, paissaient de grands troupeaux de rennes. Nous passames quelques heures sur ces collines h, bases de granit, souvent nu, et parfois recouvert d'un. tuf de quelques pouces, qui ne peut nourrir d'aiitres vegetations que des mousses.

Quand nous revinmes aux tentes, vers I'heure que chez nous on appellerait le soir, nous vimes rentrer les troupeaux de rennes. Chaque bande, menee par trois ou quatre hommes , comprenait de soixante a quatre-vingts b6tes. Les rennes revenaient lentement, comme les bosufs qu'on ramfene chez nous des paturages ; les uns s'attardaient pour brouter encore ; les autres, parfois, s'ecartaient du troupeau pour vagabonder dans les rochers. Au coup de sifflet du conducteur, de grands chiens bruns, a la

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peau fourree comme des ours, au rnuseau lisse, fin et pointu comme des reuards, s'flanQaieiit derriere les fugitifs sans aboyer jamais, et les ramenaient au troupeau par qiielque vigoureux coup da dent ; quand les rennes se Mtent, leur trot sec et brusque fait craquer la corne de leurs pieds et les articulations de leurs jambes, comme si les jointures se deboitaient a chaque mouvement. Mon guide, grand ami de la conversation, se mit a causer avec les bergers. Je suivais, observant de mon mieux et notant exactement tout ce que je voyais. Quand nous fumes a quelque distance des tentes, un des Lapons poussa un cri aigu ; aussitot les femmes et les enfants sortirent, on ouvrit les barrieres d'un enclos dont le pourtour 6tait fait de branchages et de planches de sapin ; on s'avangaau-devant du troupeau, qui fut cerne de toutes parts et pousse dans Uenclos, ou il entra comme un flot, se pressant et se culbutant aux barrieres trop etroites. Quand tous furent rentr^s, on proceda immediatement a une autre operation : il s'agissait de traire les rennes. Tout le monde s'y mit, hommes, femmes et enfants. On jetait une sorte de lazo aux comes de I'animal qu'on voulait prendre, on passait la corde deux ou trois fois autour de son museau et autour de son jarret, puis on commengait a traire ; il se tenait parfaitement tranquille, et leliquide, epais et blanc, retentissait en tombant dans des marmites de fer ou dans des jattesde bois. D^s qu'on sentait la mamelle tarir sous les doigts, on enlevait prestement la corde, et I'animal delivre s'eloignait d'un bond sauvage. Quand toutes les femelles eurent ainsi passe par les mains d'un Lapon, le guide, qui s'etait assis par terre auprfes de moi, alia trouver le chef de la famille et lui demanda I'hospitalite pour nous deux. Le Lapon fit quelques pas vers moi, et ma bienvenue sous la tente me sourit dans toute cette honnete et franche figure. Le guide echangea nos civiHt^s, et nous suivlmes le Lapon dans sa hutte. Quelle difference avec le gaard norvegien !

iiniiiEsi

au lieu du parquet frotte at luisant, ou couvert de sauge et de menthe, ici Ton marche sur le sol froid et nu.

Ce mot de hutte que j'employais tout k I'heure est impropre : celui de tente serait beaucoup plus juste. L'habitation du Lapon est faite d'une sorte de drap de feutre, de couleur sombre, impermeable et resistant. Quatrepieux, solidement fixes dans le sol a leur base, et rapproches a leur sommet, soutiennent I'^difice, qui a la forme d'une petite pyramide. Un pan souleve de I'etoffe sert de porte a. I'habitation, porte bien basse, par laquelle un Lapon n'entre qu'en se baissant, et un grenadier qu'en rampant.

Telles (5taient du moins trois des quatre tentes du petit campement que j'avais maintenant sous les yeux. La quatrieme etait plus grande et d'une confection plus savante. Elle etait formee de quatre pieces de bois ; des perches , posees sur ces pieces de bois, font office de soliveaux et regoivent k leur tour les nouvelles perches dressees obliquement de mani^re a soutenir la toiture a pans coupes, qui ressemble k celle de nos maisons Renaissance. Toute cette charpente est recouverte de wadmel, par-dessus quoi Ton jette une seconde couverture de grosse toile. Quand on veut decamper, la maison est vita anlevee. J'aime ces maisons d'etoffe , aux murailles legeras qua Ton roule en partant et qua Ton amporte comme un vfetement; cette habitation, plus que toute autre, me semble d'accord avec I'instabilite de notre vie qui passe. II me semble que je n'oserais jamais faire batir a chaux et a ciment. . . . cela dure trop longtemps ; c'est comme une provocation au destin. Jene vols jamais une de ces belles maisons, qu'il doit Mre si penible de quitter, sans me rappeler le vers melancolique d'Horace :

Linquenda domus.... et placens uxor.

Les Lapons qui habitent plus particuliferement dans les for6ts , les Graanlaper (comme qui dirait les Lapons de sa-

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pill , si Ton voulait traduire mot a mot) , ont des huttes plus solides. Le bois en est le principal element , et , au lieu d'etre a quatre pans, elles sont a six ou a huit. Tantot elles sont faites de planches ; mais le plus souvent ce sont les arbres memes qui leur servant de muraiUes et de pierres angulaires ; le toit est fait de branches d' arbres ou d'ecorces de bouleau, cuites et pliees. On les recouvre parfois de peaux d'animaux sauvages , de cuirs tannes , et meme d'une couche legere de gazon sec. Quand ces Graanlaper quittent leurs cantons, ils abandonnent ces huttes, dont s'empare le premier occupant. Parfois, en hiver, quand la neige s'amoncelle, quand les loups affames se rassemblent, ces Lapons se batissent de veritables nids dans les arbres. Us choisissent pour cela des troncs rapproches, font passer de fortes perches dans la bifurcation des rameaux , et marient aux plus fortes branches leurs constructions leg^res. lis n'habitent pas : ils perchent comme des oiseaux.

Non loin de leur tente, mais separe d'elle, les Lapons out une sorte de garde-manger ou d' office, qui porte le nom de nalla, et ou Ton met en reserve les provisions qui ne pourraient tenir dans la hutte trop etroite. Voici comment on dispose cette construction toute particuliere : on coupe un sapin a huit ou dlx pieds du sol; on I'ebranche ; on enlfeve I'ecorce, et on frotte le tronc de quelque graisse, pour le rendre inaccessible aux rongeurs et aux grimpeurs. On pratique, a la partie superieure de I'arbre, des mortaises a travers lesquelles passent deux pieces de bois emboltees I'une dans I'autre et formant croix. Ces deux pieces de bois servent de sablieres et supporient le petit edifice, qu'on couvre de planches et d'ecorces de bouleau. La porte, situee k la base du nalla, joue comme une trappe , s'ouvrant par la pression et se refermant par sonpropre poids; on monte au nalla par une sorte d'echelle grossiere , faite d'une seule piece de bois , dans laquelie on introduit des

sm

echelons. Souvent, au pied des arbres qui portent le nalla, on voit roder les ours et les jcerfs, qui ievent le nez, flairent le beurre et la viande, frottent leur museau, et affilent leurs ongles centre I'arbre, en attendant mieux.

Du reste, la grandeur et la solidite de la hutte, le soin i qu'on apporte a sa construction , dependent beaucoup du temps qu'on doit I'occuper. On ne prend guere souci d'un campement de quelques jours. Mais si I'eau est bonne, la i mousse fralche et le lichen abondant , on songe alors a un etablissement plus durable. La hutte prend les proportions d'une veritable maison de toile. On ne connait pas les 'f murs de refend, et il ne s'agit guere ici de separer I'appartement par des cloisons ; on ne songe meme pas au paravent, cette muraille portative avec laquelle on improvise si facilement des chambres et cabinets. Le sol de la hutte reyoit seul des marques apparentes de bornes et de frontiferes , figur^es par des pieces de bois : I'appartement n'existe ainsi qu'k I'etat de plan en relief. Voici la disposition d'une grande hutte a six pans : les deux grands cotes sont parallMes ; les quatre autres murs foi-ment un angle obtus, deux par deux. Le foyer, form6 d'un cercle \ de pierres in6gales, est plac6 au milieu de la piece, comme j le brasero espagnol. A droite et a gauche du foyer, et pa- j rallMement au grand c6te , deux pieces de bois indiquent, ici I'appartement des hommes, et Ik celui des femmes. 11 y a une porte k chaque extremite ; la plus grande est ordinairement situee du c6t6 du midi ; elle est commune a tonte la famille. C'est pres d'elle que les femmes rassemblent tout ce qui est de leur usage plus particulier. Pres de la porte du nord , beaucoup plus petite , est I'espace r6serv6 aux hommes : c'est la qu'ils resserrent tous leurs ustensiles de chasse et de p^che. C'est par cette porte qu'ils sortent de la hutte pour aller en campagne. Les femmes n'en touchent jamais le seuil. On regarde comme du plus funeste augure de rencontrer une femme le matin d'un jour de

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chasse. Nous avons retrouve la meiiie croyance pen galante chez les pScheurs des iles Hebrides, qui n'essayaient meme pas de jeter leurs filets le jour oil lady Mac-Donald avait franchi les detroits.

Les ustensiles de menage sont peu nombreux et fort simples. La pi^ce la plus apparente de la batterie de cuisine, c' est la marmite, toujours suspendue au-dessus du foyer. A I'lieure du repas, on abaisse de quelques degres cette marmite , qui devient une gamelle commune . II y a aussi , pour les jours de fete , un certain nombre d'ecuelles en bois que Ton voit pendues et rangees le long du mur. On ne connait pas I'usage de la fourchette : les cuillers sont en bois le plus souvent, en corne quelquefois. U y a de chaque cote de la porte de petits bancs fort bas , un grand fauteuil assez large , egalement bas , avec bras et dossier de bois ; 5a et \k, de petites caisses etroites et iongues, servant tout a la fois de bancs, de tables et d'armoires. On voit dans un coin des fusils a la crosse noire , au canon graisse, des filets et tous les engins de la pSche, des arbal^tes comme celles des Suisses du moyen age, des pieges, des arcs et des flfeches. Du plafond descendent, retenus par des cordes, des quartiers de daims, du stockfish fume , et des vessies souffl6es , dans lesquelles on entend sonner les pois sees.

Au milieu de ce denument presque sordide , une seule chose rappelle les idees d' elegance, de fraicheur et meme de coquetterie. Ce sont les berceaux des enfants : ils ont tous la grace d'un nid d'oiseau, avec la forme ovale, elegamment allongee, d'un cocon de ver k soie. On coule le marmot par une sorte de fente pratiquee au milieu, puis le cocon se referme, et, k I'exception de la t^te, enserre I'enfant tout entier; la charpente exterieure du berceau est faite de racines flexibles, que I'ontisse comme notre osier; I'interieur est tapisse de mousse et de duvet; les bords sont garnis de fourrures de martre, d'ecureuils bleus et

de loups blancs , dispos6es avec un sentiment d61icat des nuances qui doivent s'assortir.

Quoique le Lapon vive assez mal, il mange beaucoup et souvent, du moins en hiver. La cuisine est en permanence, et la marmite est toujours sur le feu. La fumee, qu'aucun tuyau n' attire du foyer, se repand dans la cabane, serpente le long des murs, se condense sous le toit, et retombe en flots epaissis. En hiver, les malheureux vivent eternellement dans cette atmosphere malsaine ; il en resulte les plus douloureux phenomenes. La paupiere se tumefie, le cristallin rougit, la prunelle se dilate douloureusement, I'ceil tout entier est en proie a une sensibilite maladive, que tout irrite. Vient-on a sortir, I'eclatante irradiation des neiges eblouit d'abord et bientot blesse I'organe surexcite. Aussi la Laponie est peut-^tre le pays du nionde ou il y a le plus d'ophthalmies ; souvent, dans la vieillesse, ces ophthalmies degenerent en cecite complete. Nulle part je n'ai rencontre un plus grand nombre d'aveugles. Du reste, la vieillesse est respectee ici comme chez tous les peuples encore voisins des mojurs primitives, et les centenaires y sont plus nombreux peut-6tre que partout ailleurs. En entrant chez mon nouvel bote, j'apergus, accroupie devant les tisons, une respectable petite vieille qui me parut avoir quelque qua- . tre-vingts ans. EUe les portait assez gaillardement. J'allais charger mon guide de lui en faire mes compliments :

a Oh ! dit-il , ne vous pressez pas ; gardez-les pour sa mere.

— Ah ! elle a encore sa mere '!

— Oui.

— Oil est-elle ?

— La! :o

Et le guide me montrait du bout de son baton quelque chose qui remuait sur un tas de peaux, dans un coin de la hutte. C'etait la vieille mere , I'antique aieule de toute la tribu. Elle avait entendu quelque bruit de notre cote, et

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die en voulait savoir la cause. Un de ses petits-fils la prit a bras-le-corps et la conduisit, ou plutot la poussa jusqu'en face de moi. Je me rappelai involontairement le mot cynique d'Aristophane parlant des pauvresses d'Athfenes : <c Qa, des femmes ! ce sont des hailloas qui marchent ! »

La pauvre vieille, soutenue par son petit-fils, posait ses

mains sur un baton de frene, dont le bec-de-corbin etait en

ivoire de morse. EUe etait empaquetee dans une peau de

renne qui la serrait au cou et tombait jusqu'k ses pieds.

On ne distinguait aucune forme -vraiment humaine. Latfete

se cachait a demi dans des coiffes repliees sur elles-memes

et recouvertes d'une peau de loom h demi deplumee, d'un

indescriptible efiet. Sa face etait ridee comme un vieux

cuir ; la lumifere du foyer se jouait sur I'os saillant des

pommettes, le seul point eclaire de son visage sombre.

Deux petites lueurs rouges, qui brillaient au fond d'un

trou de vrille clignotant, indiquaient la place des yeux.

Cette cbose sans nom se tint quelque temps debout en face

de moi , toujours appuyee sur son baton et soutenue par

son fils; elle me regarda, essaya de parler; je ne saisis

que des sons inarticules. Bientot le jeune homme la reprit

entre ses bras , et , bien qu'elle tentit peut-etre un peu de

resistance , il la porta dans une des caisses placees tout

autour de I'appartement; la paille remua en craquant; le

jeune homme abattit le couvercle , s'assit dessus , et Ton

n'entendit plus rien. Voila comme les enfants couchent

leurs peres et m^res en Laponie. Je dois aj outer que cette

boite, je I'ai examinee depuis, etait percee de petits trous

capables de laisser passer une quantite suffisante d'air

respirable.

Bientot je pus remarquer dans la tente un mouvement assez vif et qui me parut du plus heureux augure. II s'agissait en efiet des preparatifs du souper. Cartoie n'a point, que je sache, ecrit pour les Lapons, et leur cuisine est rudimentaire. Le pere de famille decrocha une cuisse de

renne suspendue a une poutre , et la posa sur ime plancliette mise a terre auprfes du foyer. Un seul coup de hache, vigoureusement appliqu6, en detacha un morceau de trois ou quatre livres, dont une femme s'empara tout aussitot. Ella le coupa en petits fragments gros comme le pouce, qu'elle jetait h mesure dans la marmite, ou d6jales avait pr6c6des un billot de beurre de renne , gras et blanc comme du saindoux. On laissa revenir pendant vingt minutes , on abaissa • la marmite de deux crans , et chacun prit h mtoe avec la seule fourchette qu'Adam , pere du Lapon et du Frangais , eut k son service la premiere fois qu'il mit son convert sous les ombrages du Paradis. Chaque convive avait pres de lui une sebile de bois, dans laquelle il ailait chercher a boire, quittant sa place chaque fois qu'il avait soif. Les enfants buvaient du kit; les femmes. du bouillon de poisson ou de I'eau; les hommes, de I'eau-de-vie blanche, et les plus delicats, de I'liuile de phoque. On mangeait assez vite et mSme avec un peu de gloutonnerie, sans trop parler. Je n'etais I'objet d'aucune indiscrete curiosity. On m'avait vu, on ne me regardait plus. Venir en Laponie pour n'y produire qu'une sifaible impression! Un voyageur quelque peu vain se serait senti blesse; mais je venais pour voir bien plus que pour etre vu.

Aprfes le souper , on- songea tout naturellement au coucher. Pour mes botes, ce fut vite fait. Ce dernier acte de la journ^e n'est pas, chez eux, I'occasion d'un aussi long ceremonial que dans certaines cours d'AIlemagne. Les Lapons ne connaissent pas I'usage des lits. lis se jettent tout habill6s sur des peaux de rennes ^tendues k terre et se roulent dans leurs pelisses fourrees ; xm petit banc ou une pierre leur sert d'oreiller. lis allument leur pipe en se couchant, et la gardeut jusqu'au moment ou le sommeil la fait tomber de leurs Ifevres. L'engourdissement du tabac les prMispose a rengourdissement du sommeil. lis com- .

cm

CHEZ LES LAPONS

mencent ainsi leurs rSves tout eveilles. Les hommes sont couches d'un cote du foyer, les femmes de I'autre ; il n'y a d'autre separation entre les sexes que la limite, a peu prfes ideale , figuree par les diverses pieces de bois posees sur I'aire. Pleine de perils partout ailleurs, cette sorte de promiscuity est inofi'ensive dans un pays oil les esprits vitaux sont a demi giac6s. Le froid et la pudeur gardent la vertu^es femmes, et, quant a ce qui est des seductions offertes aux touristes, tons les voyageurs de bonne foi out lementi les assertions de Regnard. Le poete comique a ete fat, ce jour -la, comme un coureur de ruelles.

Mon bote voulait exercer jusqu'au bout les vertus patriarcales , et me faire passer la nuit sous sa tente ; mais sa tente etait plus petite que sa famille, qui etait deja trop a I'etroit dans une hutte basse d'ou s'exbalait ce fumet de fauve particulier a la race laponne. On me jeta une belle peau d'elan pres de la caisse ou Ton avait loge la grand'mere , et , Ton m'invita , par geste , a dormir comme tout le monde. Je preferai le grand air et la belle etoiie; je tirai la peau doucement a moi , et , sans deranger personne, au risque de reveiller de jeunes rhumatismes rapportes du Liban , j'allai m'installer entre deux bouleaux, au pied de la barrifere du pare aux rennes. La nuit etait plutot humide que froide, et j'aurais passablement dormi sans les moustiques et toute cette lign6e de cousins affames qui , n'ayant generalement que du Lapon a manger, regardaient comme une bonne aubaine de souper quelque peu d'un Frangais. Rieu n'egale la voracity de ces petites betes ; elles vous assaillent avec une fureur que ne connaissent pas les nuits meridionales ; rien ne peut vous d6fendre ; elles piquent la main qui veut preserver le visage. C'est une lance portee sur quatre ailes, qui vole centre vous , et qui vous transperce. La peau tannic du Lapon leur r6siste ; je crois cependant que c'est en partie pour les cbasser qu'ils entretiennent constamment du feu et de

la fumee dans leurs tentes. Parfois ces insectes s'attaquent aux rennes , se fixent aux parties iiues de la muqueuse et causent d'insupportables cuissons. Le pauvre animal se leve en sursaut , secoue le sommeil , bondit et brame de douleur a travers' I'enclos trouble. Je ne dirai pas que cette nuit-la j'aie dormi parfaitement ; ce fut, pour moi, comme une nuit de corps de garde. Quandje me soulevais sur mon coude, je voyais passer, comme un gnome ou un lutin, quelque Lapon encapuchonne, qm faisait sa ronde, jetant sur toutes choses le coup d'ced du maitre. Meme en et6, dans las enclos que semble proteger le voisinage de leurs tentes, les Lapons ne laissent jamais leurs rennes completement seuls ; ils les veillent a tourde. r61e, et, comme souvent le sommeil surprend les gardiens, le pfere de famille a soin de se relever pour survedler i son tour les surveillants : ronde-major !

Mon guide (il n'avait pas sans doute les memes raisons que moi de craindre le fumel du Lapon) avaitpass6la nuitentiere dans la tente. Le lendemain, a la premiere heure , il vint me trouver au pied de mon arbre et me demander de mes nouvelles. Apres les compliments d'usage, auxquels, je dois le dire, il ne manquait jamais :

.. Puis-je interroger '■; me demanda-t-il, d'un tonmoins soumis que ses paroles.

— Tu le peux, Johansen.

— Que faisons-nous aujourd'hui ?

— Rien ! »

Johansen se frotta les mains.

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