‹ La NorvègeChapitre 12 sur 16 · LD · texte numérisé non relu

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retrouve encore aujourd'hui dans les anciennes tombes du pays. Les m6taux de la Scaudinavie ne furent d6couverts qu'a une 6poque plus r^cente, et leurs premieres armes de fer- et d'acier leur furent donnSes par les pays meme qu'ils combattaient. lis savaient au besoin marier la piraterie au commerce et acheter ce qu'ils ne pouvaient point prendre ; les sagas ont vant6 certains rois de la mar pour avoir prot6g6 les marchands. Le portdeBirka, dans la Gothie , celui de Slesvig , dans le Jutland, dtaient comme le rendez-vous et I'asile inviolable des marchands et des pirates. II y avait m^me dans la Baltique une lie, dont la g^ographie moderne n'a pas encore retrouv6 le nom, et oil les n^gociants du Sud allaient livrer aux Scandinaves les esclaves dont ils avaient besoin pour leurs sacrifices humains.

Tout semblait convier le Norvegien au rude m6tier de la mer et lui en faciliter les moyens. Aujourd'hui encore, malgrd des coupes assez fr^quentes et des defrichements partiels qui durent depuis dix si^cles , la Norv^ge foumit des bois de construction k toutes les marines du monde. Elle commenga par se servir elle-m^me. La Norv6ge tout entifere n'etait qu'un vaste chantier ; le paysan se construisait un bateau, comme chez nous il se construit une charrette. Le bateau pour le Viking etait ce que le cheval ou le chameau sont pour I'Arabe des deserts : vivant , il ne le quittait pas; mort, on ne Ten voulait point s6parer. Souvent , quand le soekongar venait a mourir , on plagait sur sa tombe son esquif retourn^ ; ou bien encore on le d6posait avec ses armes dans le bateau , on y mettait le feu et on langait sur les flots la barque enflamm^e , qui bientot s'abimait avec lui. Le bateau, disaient les Scaldes, c'est la maison du Viking. Celui-ci jurait par son bateau, comme le gentilhomme par son 6p^e. Le souvenir du bateau etait aussi doux k Fame du Norvegien que le souvenir du renne au cosur du Lapon ; ils le representaient et le figuraient

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partout. Aujourd'hui encore, on montre, dans File d'OEland , un navire monumental , de quatre-vingts pieds de long ; de hautes pierres calcaires figurent la poupe et la prone ; de gros cailloux indiquent le banc des rameurs, et, an milieu de 1' enceinte, un granit isol6 represente le grand m^t. Dans une pr^cedente excursion aux ties Hebrides, j'avais decouvert des navires aux voiles deployees sur la pierre tombale des soskongars, et, dans une recente exploration de I'ile de Gottland, j'ai vu, au sud de Visbu, des assemblages de pierres brutes disposees en forme de bateau ; sur la plage d' Apenrade , dans le Slesvig , on montrait jadis toute une flotte de pierre, composee d'une vingtaine de bateaux, petits ou grands.

Les bateaux des pirates norvegiens varierent de formes et de dimension , suivant les temps et les circonstances : les plus anciens, que Ton voit encore reprdsent^s sur des dalles funeraires, etaient tout k ]a fois tr^s-plats, trSsallonges, sans mature, et armes de quatre a seize paires de rames ; ils portaient a la proue trois dperons de fer qui rendaient leur choc terril^Ie. Quelques-uns , comme les joigts des pficheurs du Nordland, se relevaient aux deux extremites par une courbe assez prononc6e. D'autres avaient un mit, avec une seule voile ; pour la navigation des cotes, on se servait des hoiks, qui etaient simplement des troncs d'arbres creus6s; quand on voulait passer d'une mer dans un lac ou franchir un isthme, les matelots portaient k leur tour le bateau qui les avait portes. Pour les exp6ditions lointaines, on avait des navires plus considerables, capables de resister auflot et au vent. Quelquesuns des navires recevaient une equipe de trente ou quarante rameurs , et pouvaient contenir cent combattants, quelquefois meme davantage. Saint Olaf fit construire deux vaisseaux qui pouvaient porter chacun deux cents hommes. A leur proue et a leur poupe, ces vaisseaux 6taient d^cor6s de figures d'animaux sculpt^s et peints avec

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plus ou moins de fantaise, mais que I'artiste s'efforgait toujours de rendre terribles. De la vient que ces vaisseaux, dont le nom gen^rique etait drage ou orm , sont appeles souvent , dans les historiens - poetes de cette p6riode naive encore, des drekkars , des snekkars et des vitncr , c'est-a-dire des dragons , des serpents , des loups de mer. Si Ton voulait 6tre exact, il ne faudrait point borner la cette Enumeration : aprfes le dragon et le loup de mer, on avait I'ours, I'elan, le boeuf, et meme I'^ne. Quant aux petits navires, on les appelait dedaigneusement des coques ou des colimagons. Le Viking montait presque toujours un drekkar mena- Qant. Tel 6tait, par exemple, le dragon Grimsnoth, que Hrolf enleva dans une bataille a un de ses ennemis, et dont le Nord garde encore aujourd'hui la m^moire. Les voiles Etaient en 6tofFe de couleur, souvent rehaussees de grossiferes enluminures repr^sentant des monstres. Quand les habitants de nos cotes pacifiques voyaient venir a eux sur les flots ces dragons, ces serpents et ces loups, .dont la t^te hideuse s'elevait an milieu des mats, ils s'ecriaient : « Voila que maintenant nous voyons une troupe de betes sauvages au milieu d'une foret sur la mer. >•

Les batiments de guerre portaient \ leur poupe une sorte de tour qui abritait les combattants, et d'ou ils laneaient sur I'ennemi des pierres et des flfeches. Cette tour servait de retraite aux kappars. Aujourd'hui encore, sur les grands navires norvegiens, il y a toujours une cabine a I'arri^re, que Ton appelle « la chambre du champion. » A c6t6 de ces grands vaisseaux, il y en avait d'autres plus petits , faits d'osier ou de branches de saule et de bouleau entrelacees, et revetus de peaux impermdables. Ces bateaux, assez faciles k chavirer, naviguaient de conserve avec les autres. En g^n^ral, on embarquait k bord fort peu de provisions, parce que Ton s'efforgait toujours de suivre les cotes , et que Ton enlevait tout ce qui tombait

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SOUS la main. Cela s'appelait le strandhug , ou la presse des c6tes.

Les batailles navales 6taient rares et n'avaient guere lieu que de pirate k pirate, et comme a dit le poete :

, , Corsaires a corsaires,

L un 1 autre s'attaquant font bien mal leurs affaires.

On ne d6ployait point, dans ces batailles de rencontre etde hasard, la tactique savante des combats modernes. C'etait un abordage et una lutte corps k corps, ou la force des muscles etait tout, comme dans les premieres guerres maritimes des Romains et des Carthaginois. Parfois meme on convenait de descendre k terre pour so battre. Mais le plus souvent les expeditions des pirates se bornaient a une excursion sur les cotes, suivie d'un massacre et d'un pillage g(5n6ral ; on chargeait les navires du butin et on regagnait la mer.

La piraterie fonctionnait , chez les Nordmans, comme ime institution rtSguliSre; chaque annee, au printemps, on faisait une expedition maritime. On partait pour une chasse a I'homme, comme on part maintenant pour une peche a la morue. Les habitants des districts maritimes etaient obliges de tenir toujours un certain nombre de bateaux prets k sortir du port a la premiere requisition. Si ces navires 6taient petits, on s'efforgait du moins de supplier k la grandeur par le nombre. Quand Frode III fit la guerre k la Norvege, il mit en mer trois mille bateaux; Rmg, le roi de Sufede, conduisit pour sa part deux mille cinq cents embarcations a la bataille de Braavalla, devant les cotes de la Gothie orientale.

Des la fin du iir si^cle de notre hre, les Wikings infestSrent les cotes occidentales de la Gaule, que les Romains ne pouvaient plus prot^ger. Bientot ils ne se contenterent plus d'un pillage rapide et d'un butin passager. lis s'emparereut du sol meme sur lequel ils avaient vaincu, et, se

fortifiant dans leurs conquetes, ils s'y 6tablirent a poste fixe, et commenc6rent cette colonisation des cotes de I'Europe, dont I'oeuvre, qui dure encore, a mis plus de huit siecles a s'accomplir.

Las premieres expeditions furent de v6ritables brigandages, accompagnes de toutes les horreurs de la violence sans controle ; mais, k mesure qu'ils s'approchaient du Sud et qu'ils s'asseyaient sur la terre vaincue, leurs moeurs s'adoucissaient. Le christianisme s'empara d'eux et lesprepara a la civilisation, ou plutot il fut leur civilisation ni6me, et, avec cette souplesse d'assimilation qui distingue les races du Nord, ces rudes guerriers se ployerentsi habilement aux moeurs qui les entouraient, qu'ils arriverent bient6t k ne pouvoir plus etre distingu6s des peuples auxquels ils s'etaient meles.

Souvent leurs conquetes furent des decouvertes, dont le profit a ete adjuge a I'liumanite tout entiere. On n'apas fait I'histoire exacte de ces decouvertes, et quelques-unes lour ont mSme ete contest^es, ainsi qu'il doit toujours arriver chez un peuple qui n'ecrit point jour par jour sesannales. II y a cependant de grands faits qui smrnagent dans le naufrage des traditions ; il y a des dates lumineuses qui eclairent tout autour d'elles.

Ainsi Ton sait qu'en 861 le pirate Naddod, revenant des iles Fero6, deriva vers le nord-ouest, et rencontra une terre qu'il nomma Snceland, ou la terre de neige. Quatre ans plus tard, un autre Norvegien, Floki-Rafn, qui naviguait dans ces parages, donna I'essor a trois corbeaux consacres aux dieux; ainsi du moins racontent les , sagas. Un de ces corbeaux retourna aux ties Feroe; le second, aprfes avoir essaye ses ailes, revint se poser sur le mat du navire ; le troisieme, volant doucement, dirigea le vaisseau vers I'ile indiquee par Naddod. Floki lui donna le nom d'lslande, terre de glace, et c'est le nom qu'elle garde encore aujourd'hui. Mais cette terre de la glace ^tait aussi

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la terre du feu, et des fleuves de lave sillonnaient le flanc neigeux de ses montagnes. Tous les elements ravageaient cette terre tour a tour. Le froid gergait et soulevait son decree et desagregeait ses rochers; et le volcan I'Hecla, cet incendie celeste, couvrait la neige de cendre chaude.

Ni ces terreurs de la nature, ni les ordres severes d'Harald, n'arreterent la colonisation. EUe 6tait dans les besoins du peuple.

Cette colonisation avait un caractfere singulier.

Un chef defamille, guerrier, pontife, presque souverain, en un mot, reunissant tous les pouvoirs, ainsi qu'il arrive au debut des civilisations, prenaitun navire, et, emportant avec lui ses dieux, sa famille, ses esclaves, ses clients et les jambages de sa porte, consacr^s d'apres les rites voulus, il tournait la proue vers I'lslande. Une fois debarque, il prenait un tison enflamme, et marchait en cercle. Toute la terre enfermee par son feu etait sa conquete, et il la distribuait a ses vassaux. C'etait un vrai suzerain, qui portait alors le titre de lagman ou interprfete de la loi. Le conquerant n'etait plus qu'unjuge. A vrai dire, il condensait tous les pouvoirs religieux et sociaux dans sa large main, et Ton pr^tait serment sur I'anneau de son doigt.

Mais aucun lien ne reunissait les chefs de cette feodahte violente; aussi elle degenera bientot en sanglante anarchie.

Les lois d'Ulfiot amenferent une paix de quelques sifecles. En 1261, I'lslande fut annexee a la Norvege. Malgre cette annexion, ce fut elle qui conserva le plus fidelement les traditions de la race errante : sequestr6e du reste du monde, protegee par ses tempetes, et gardee pure par son eloignement mfime, elle devint comme la m6moire vivante des Scandinaves. G'est la encore qu'il faut aller pour retrouver la vieille Norvege, avec ses id6es, ses superstitions et son idiome.

Ce fut aussi un Norv^gien qui decouvrit le Greenland.

Eric le Rouge, force de quitter la Norvege avec son

LA NORTEGE.

pere Thornwald, k la suite d'un meurtre, se retira d'abord en Islande. Un second meurtre le fit condamner a un second exil, et, sans savoir ou il allait, il alia devant lui, h travers la mer immense. A quatre cents lieues del'Islande, dans la bale qui s'appelle encore aujourd'huirEric's'fjord, il aborda sur une cote inconnue. L^ partout 6clatait une vegetation abondante. Eric nomma cette terre le Groenland, la terre verdoyante. C'6tait k la fin da x" si^cle. Le roiOlaf envoya bientot des missionnaires ; on construisit des eglises et des couvents, on planta, on sema, on etablit des p^cheries ; en un mot, il y eut une colonisation florissante et qui dura plus de quatre cents ans.

Dans la premiere annee du xi" si^cle, Biarne, qui cherchait son pfere, vit le continent qui fut depuis I'Amerique et la rive septentrionale du Saint-Laurent. Il partait de Norvege et faisait voile pour le Groenland. Le vent soufflait du nord, et le navire deriva. Biarne n' aborda point, mais il raconta ce qu'il avait vu. Un an plus tard, le fils de celui qui avait decouvert le Groenland, Leef, prit avec lui trente-cinq compagnons, et partit. II aborda a Terre- Neuve, qu'il nomma Hellaland, et k la Nouvelle-Ecosse, qu'il appela Maryfand, oula terre des arbres. Trois jours aprfes, ils 6taient sur les cotes de la Nouvelle-Angleterre, clans la baiedeNarraganset, dontlesvignes sauvages, mariees a des vegetations splendides, lui firent donner le nom de Vinland.

Du X' au xiv° sihde, les Norvegiens, sans boussole, mais pousses par le vent et guides par les (5toiles, visitferent souvent leurs colonies, que rattachait k eux le double lien de la religion et du commerce. Puis les malheurs de la Norvege lui arracherent ces provinces florissantes, plus grandes que la metropole. L'Am^rique se perdit pour que Colomb la retrouv4t. Ce qu'avait fait I'audace servie par le hasard, Colomb devait le faire k son tour avec la patience et I'intuition du g^nie.

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Nous n'avons point a parler des colonies des Norvegiens dans notre Europe. On les trouve an commencement de toutes les histoires du monde moderne. Quand ils passent, ils ravagent; quand ils demeurent, ils fondent et ils etablissent. Tout le proclame et I'atteste : la Russia parcourue, Constantinople menace, Aix-la-Chapelle en flammes, Charlemagne pleurant, Rouen pille, Paris assi^ge, la plus belle province de France recevant leur joug et leur nom, et le sang des Normands mSle au sang des Saxons, pour former une des plus grandes races qui aient jamais pese sur les destinies du monde.

Cette 6poque d' activity turbulente et desordonnee semble aujourd'hui pass6e sans retour : le monde a trouv6 leslois de son 6quilibre stable, qu'aucune nation petite on grande ne saurait plus desormais troubler impunement; I'Ocean est explore dans tons les sens, et il est devenu plus difficile de d^couvrir une ile qu'une ^toile. Cast ce que les Norv^giens ont compris avec ce sens pratique et droit qui les distingue k un si haut degre. lis n'ont pas renonc6 a la mer, quitoujours lesappelleielle,maisilsne luidemandent plus que les facilit6s de la peche et du commerce. Quand ils s'arment, c'est seulement pour la protection du droit, et la justice est avec eux.

La marine de I'Etat se compose de deux fr6gates, trois corvettes, un brick, trois schooners, trois bateaux a vapeur, quarante-neuf yoUers et quatre-vingt-cinq chaloupes canonnieres. Horten et Fr6deriksvoern sent les stations designees des bateaux k voiles ; les steamers font le service de la poste et la navigation des c6tes. Cette flottille, qui sort du chantier de Horten, de Fr^deriksvoern, de Christiansand, de Bergen et de Trondhjem, compte sur ses roles trente mille matelots de seize a trente ans. Le cabotage des cotes, la pecherie , le commerce a r^tranger, emploient environ trois mille bateaux marchands.

Quand le Prinds-Gustav, sortant k toute vapeur du port de Bergen, d^crivit autour du mole sa courbe majestueuse et mit le cap sur le nord, je crois que le cosur me battit un peu plus vite. Je savais de la Norvege continentale a peu prfes tout ce qu'il en faut savoir. Je m'etais plu a etudier ses lois, sa constitution et ses moeurs, qui sont plus que ses lois. J'allais maintenant voir la Norvege maritime, effleurer ses cotes, tourner ses ecueils, aborder a ses lies, et rencontrer ses pecheurs, fils paisibles et doux des pirates turbulents. Plus d'une fois deja, dans ma pensee, j'avais evoqu6 les spectacles terribles et grandioses de cette nature boulevers6e par les dernieres convulsions du globe : cette terre d6chiree, ces rochers enleves a leur base et suspendus sur les ablmes, ces torrents de laves en fusion coulant jusqu'^ I'Ocean, et subitement p6trifi6s, et cet Oc6an lui-meme trouble de tempetes eternelles , et roulant avec ses flots, comme les ^paves du pole, des montagnes de glace.

J'avais r6ve et j'allais voir.

Je dois I'avouer , pendant les premiers jours, la reality demeura au-dessous du r6ve. On ne sentait point un souffle de vent ; le ciel 6tait limpide et bleu, la mer unie et calme comme un beau lac ; le steamer filait ses dis nceuds en laissant derri^re lui, dansl'^meraude des flots, un long sillage d'6cume argentee ; tour k tour nous rangions la cote, ou nous passions a travers des groupes d'iles serr^es les unes contre les autres, et ne laissant au bateau qu'un chenal etroit. La plupart de ces lies etaient compl^tement d^pouillees ; on voyait la roche nue et grise, et, sur quelques pics Isolds, un oiseau de mer immobile et sdchant ses plumes au soleil. D' autres fois, sur la pente d'une coUine, on apercevait un bouquet de pins m616s de bouleaux, et un peu d'herbe dans le repli d'une valine, maigres oasis du Nord, ou I'oeil se reposait avec joie. Mais, en general, toute cette partie des cotes est monotone, sans grandeur.

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La navigation dans ces parages est regard6e comme une des plus perilleuses du monde ; ces ecueils k fleur d'eau, ces rochers submerges, ces caps capricieux, qui s'^lancent de la cote toujours voisine, et se projettent dans la mer comme pour arr^ter votre marche, tout, en un mot, semble a chaque instant renouveler les difficult^s et les dangers. Du reste, chaque partie de la cote a ses pilotes qui ne la quittent jamais; ces pilotes ne se servent point de la boussole et du compas : ils naviguent^a I'wil, se guidant sur certains points bien connus du rivage ou des lies. Ce que Ton doit craindre ici, c'est moins la tempete, arretee au passage par une barrifere de rochers et un rempart de montagnes, que le brouillard etendant sur toute chose son voile uniforme, et confondant tons les signes de la route aux yeux du pilote. II lui faut alors un merveilleux instinct pour deviner ce qu'il ne distingue point, et pour s'aventurer k travers mille obstacles connus, mais dont la vraie place ne pent plus etre que soupgonnee. Chaque navire a deux pilotes charges alternativement de guider sa marche. Le capitaine se contente d'exercer une surveillance gen6rale. II est presque toujours sur le pont ou sur la passerelle, entre les roues, k cote de son pilote, qu'il maintient dans un 6tat de sobriety parfaite. LalDOuteille, voila le plus redoutable ecueil du pilote norvegien. Le vent sal6 de la mer lui desseche le gosier, mais le brandviin est un remade plus dangereux que le mal.

Je ne voudrais point que Ton m'accusM de tenir un 'journal de bord trop minutieux. Je signalerai souvent sans d6crire.

Le steamer, en quittant Bergen, s'engage dans un canal etroit taill6 par la nature, avec la r6gularite d'unemain d'homme, dans le vif d'un rocher. Ce canal, qu'on appelle I'Alverstrom, se poursuit en ligne droite pendant plusieurs lieues, k peine assez large pour laisser passer de front deux bateaux.

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Bientot nous effleurons I'entree du Sogne-Fjord, explore deja. Le premier aspect ne r6pond point aux idees de grandeur sauvage que nous inspirait son souvenir. De petites collines basses et onduleuses, voilk tout ce que Ton apergoit de lui. Ses roches moutonnees reproduisent et d6veloppent, avec une fatigante monotonie, leurs sommets nus et arrondis, si polis qu'on les dirait passes a la roue du lapidaire. Les parois de ces rochers sont comme taill^es a remporte-pi^ce. II faut reconnaitre ici Taction lente et puissante des glaces du Sogne-Fjord. Quand la glace gonflee se presse entre ces rochers, elle acquiert une irresistible puissance, broie le granit comme le verre, et trace sur les deux rives des parallfeles de pierre d'une exactitude geom6trique. On arrive ainsi a des tranches de gneiss ou de calcaire dont la section irr^prochable a la nettet6 metallique d'une plaque pass6e au laminoir.

Aprfes avoir touch6 aux escales de Skjerjehavn, de Sauesund, de Furresund et de NoBrosund, on salue avec enthousiasme et avec force d^charges d'artillerie le grand rocher de Hornilden, qui s'61feve a Textr^mit^ de I'ile de Bremanger, et domine les ilots de sa masse perpendiculaire, couple k pic jusqu'k la hauteur de douze cents pieds. Ses cretes aigues dechirent le nuage qui passe, et sa paroi sonore vous renvoie, en longs 6chos, la d^charge de vos canons, a laquelle se m61e le long hourra norv6gien. Le lendemain du depart, aprfes avoir effleur6 Moloen et Herro,on jette I'ancre dans le port d'Aalsund. Aalsund est pose a Yextr6miU d'une de ces p6ninsules hardies qui partent du boss de la Norvdge occidentale pour s'enfoncer comme un coin dans la mer, au milieu d'un cortege d'iles, de rochers et de promontoires.

Tons ceux qui out une goutte de sang normand dans les veines font pieusement le pfelerinage d'Aalsund, non pas pour admirer ses deux ports prot6g6s centre tous les vents par un double rempart de rochers, ou pour relever

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la statistique de son commerce avec I'Espagne ou I'ltalie : Aalsund a une autre sorte d'interet. A quelque distance de la ville, on montre encore las ruines du borg de Hrolf- Gangr; ce pirate qui devint due posseda la plus belle province d'Europe, antra daiis la hierarchic feodale de la France, at donna des rois de sa race a I'Angleterre. Le souvenir de Hrolf est aussi vivant en Norvege qu'an Normandie. Cast un veritable heros de legende. On I'appelait Hrolf-Gangr, Rollon le Marcheur, parce qu'il etait si grand et si fort qu'aucun chaval da Norvege ne le pouvait porter. II allait done a piad; mais qu'importe, puisqu'il comptait ses pas par des victoires. Ca pirate, qui mit une fille de France dans son lit, etait banni de sa patrie, et s'il voulut s'emparer des terres, des fleuves et dps ports de Charles le Simple , c'est parce qu'on lui d^niait le droit d'abritar son drekkar entre deux rochers, dans les r^cifs de la petite He de Vigeroc. Fils desherit^ des iarls de Moere, il n'avait pu vivre qu'en ecumant la mer. Cependant Harald, aprfes avoir soumis a son autorit4 toute la Norvege occidentale, defendit la piraterie. Hrolf, malgre cette defense, exerga I'ancien droit du strandhug, presqua sous les yeux duroi, en enlevantles troupeauxde I'isthme de Niggen, qui s^pare deux petits golfes dans le fjord de Trondhjam. Le thing prononga contra Hrolf la peine du bannissement perp6tuel, et, ne sachant plus ou reposer la tSte, Hrolf s'empara da laNeustrie.

Le site d' Aalsund est trfes-pittorasque ; on apergoit, dans la distance, les hauts sommets du Sang-Fjeld fermant du c6t6 de la terre I'horizon qui , vers I'Ocean , se prolonge et s'etend a I'infini.

Le steamer, en quittant Aalsund, s'engage dans un archipel et touche bientot a Molde. Si Ton ne voulait voir qu'un petit coin de la Norvege, c'est Molde et ses environs qu'il faudrait choisir. Molde disperse sur la cote ses petites maisons tournant leurs petites fagades vers le soleil ;

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LA NORVEGK.

les grands bois de sapins ne s'arretent qu'au rivage, et, dans le voisinage des tempetes, versent sur les coUines et les valines d'alentour leur ombre profonde et calme. Un site incomparable renferme dans un espace de quelques lieues comme un abreg6 de toutes les beaut^s et de toutes les terreurs de la nature. La petite ville, qui n'a qu'une rue, est batie sur la pointe d'un promontoire qui s'avance an loin dans la mer. Autour de lui, ces lies aux formes bizarres, reunies par groupes ou dissemin^es sur les flots, semblent arrangees pour le plaisir des yeux, comme un decor d'Opera point par Dieu meme. Ces lies, ou les negociants de Molde se bMissent parfois des villas charmantes, sont remplies de lievres et de daims rouges ; leurs rochers, sont couverts d'oiseaux de mer. C'est la qu'on retrouve plus particuliferement I'eider, dont le fin et chaud duvet est si recherche par les delicats. L'eider est k peu pr^s de la grosseur d'une oie, mais les pieds sont plus en arriere du corps, les ailes plus courtes, le cou moins long et la t^te plus grosse; le bee, de la longueur de la tete, est plus etroit a I'extremite qua la base, et les plumes frontales s'avancent angulairement sur ce bee, : quelques pennes des ailes sont contournees en faucille. Le plumage est blancbMre, avec le ventre et la queue noire : la femelle est grise, 6maillde de brun. L'eider se nourrit de poissons et d'insectes aquatiques ; ces oiseaux tiennent la mer tout le jour, et ne reviennent h terre que le soir ; leur retour a une autre heure est pour le pilote un presage de tempfite.

L'eider fait son nid par terra ; il 1 e tisse d'herbes marines et le tapisse d'une bourre soyeuse que la femelle arrache de sa poitrine, puis elle pond quatre oeufs, dont la forme est celle d'une olive, dont la couleur est d'un vert pMe. On enleve deux ou trois fois et la plume et les oeufs ; I'oiseau se d6pouille et s'(§puise pour accomplir jusqu'au bout le voeu de la nature. Quand la femelle n'a plus de duvet, le mAle donne

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le sien, qui est plus blanc. L' amour de la progdniture est si energique chez ces animaux, que si leurs forces les trahissent, et qu'ils ne puissent plus produire, ils enlfevent les oeufs ou m6me les petits d'un couple plus heureux. Le Storthing de 1844 a pris 1' eider sous sa protection ; il a r6gl6 par una loi respect6e le mode d'exploitation de ces pauvres oiseaux ; il veut bien qu'on les plume , mais pas qu'on les ecorche.

L'eider est aujourd'hui, pour les habitants des cotes, un veritable et tres-certain revenu. Chaque nid peut produire une demi-livre de duvet brut, que la preparation r^duit de moitie; mais ce duvet a tant de ressort et d'flasticite, que le contenu de vos deux mains pressees suffira pour remplir un couvre-pied, si leger que vous ne sentirez pas son poids , mais dont la moelleuse chaleur fait penetrer en vous le sentiment d'un indicible bien-6tre.

De Molde, en regardant vers le sud-est, on aperjoit les sommets de ces Alpes neigeuses qui servent de limites occidentales au grand plateau du Dovre. Si jamais on pouvait comparer ^I'oeuvre mesquine de I'homme lesisublimes grandeurs de la nature, je dirais que ces pics de montagnes qui pyramident les uns derrifere les autres dans une succession non interrompue, me rappellent les contreforts, les pinacles, les clochetons, les tourelles et les Arches d'une cathedrale gothique : I'abside du dome de Cologne, par exemple, taillee dans une montagne de granit et de cristal. Les sommets s'echelonnent et s'etagent en fuyant dans la perspective de plus en plus incertaine ; enfin les dernieres cimes se perdent a demi dans les nuages , comme les acrotferes d'une architecture aerienne, dont la bordure de neige etincelante nous revele seulement les contours. Entre toutes ces dentelures aigues de la montagne, k sa hauteur et k sa masse on reconnait toujours la corne de Romesdal, qui domine la vallee de ce nom. C'est une des plus sauvages que Ton rencontre dans toute la Norvege ;

elle est flanqu^e d'escarpements qui se profilent par des lignes d'une beaute severe. Le torrent de Rauma, qui la parcourt en mugissant, bondit de roclie en roche, et regoit a chaque pas I'humide tribut des montagnes voisines. On est assourdi du bruit des cascades, ou viennent boire les ours, les daims et les rennes sauvages. A deux heures de Molde, on est a mille lieues de la civilisation.

Le bateau vous permet de visiter le meme jour Molde et Christiansund. Christiansund est une ville de quatre a cinq mille ames, batie sur trois petites lies et formant cercle autour de son port merveilleusement abrit6. A deux portees de fusil de la ville, on n'apergoit point la moindre trace de maisons; c'est seulement quand on a franchi I'etroit goulet du port, que tout k coup , et comme par enchantement , la ville se d6ploie devant vous. Les trois iles de Christiansund s'appellent Kirkeland, Nordland et Inland, et leur terrain est tellement irr(§gulier , qu'il n'y a point, dans toute la ville, trois maisons sur le meme plan. Mais cette particularity, qui peut contrarier les amateurs de I'alignement k tout prix, ne nuit en rien a I'aspect pittoresque de la ville. Ses maisons sont petites, construites en bois et peintes en rouge avec de I'ocre. Christiansund fait d'assez consid6rables exportations de stock-flsh. Le poisson y est si abondant, que Ton y paye quatre sous une morue fraiche de huit ou dix livres. Voila tout ce que j'en puis dire. Un d(5troit d'un quart de mille separe Christiansund de I'ile d'Averren, celhhve par sa caverne, ou les pirates de la c6te ont plus d'une fois cach6 leurs tresors.

Une obseivation m'a frappe souvent pendant quo je parcourais les cotes de la Norvege.

^ Dans uu precedent voyage sur les cotes occidentales de I'Ecosse et aux iles Hebrides, j'ai eu I'occasion d'etudier des vestiges nombreux et importants des ouvrages de defense construits par les pirates norvegiens ; prfes d'Oban,

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dans toutes les iles du Sund de Midi, j'ai observe, et je me suis efforce de d6crire les duns et les borgs 61ev6s par les compagnons deHarald-Haarfagar. Ce sont, pour la plupart, des constructions cyclop6ennes, et presque toujours dispos^es sur le meme module : trois enceintes concentriques autour d'une forteresse carree , faites de qiiartiers de roche et de blocs gigantesques, remues par des mains a la fois ignorantes et puissantes. Je voulais voir maintenant ce que faisaient chez eux des hommes qui, au dehors et dans leurs possessions violentes et contest^es , ont laisse d'eux de si fortes traces, Je suis bien forc6 de convenir que chez eux ils ne faisaient rien. Une assez longue exploration des cotes, et, dans I'int^rieur du pays, un examen attentif et curieux des points qui peuvent avoir une importance strategique, ne m'ont pas montr6 en plus de trois ou quatre endroits des ruines de fortifications dignes de quelque inter^t, et celles que j'ai pu voir accusaient une date comparativement recente. Craignant de ne devoir attribuer qu'h moi-meme I'insucces de mes recherches, je me suis adress6 aux antiquaires les plus autorises dans le pays. Tons ont 6t6 d'avis unanime : c'est au dehors, m'ontils dit, qu'il faut chercher les monuments de 1' architecture militaire des Noivegiens. Chez eux, cette architecture leur 6tait inutile. II 6tait dans leur habitude d'attaquer les autres; ils n'avaient jamais a se defendre. Ce resultat, tout negatif qu'il soit, pent n6anmoins servir d'induction pour aider k r^soudre certaines questions archeologiques restees jusqu'a ce jour indecises.

On salt que, depuis Magnus Barefod jusqu'a Christian I", roi de Norvege et de Danemark, les Orcades appartinrent aux Norvegiens. Souvent, pendant cette longue periode, ils inquietferent les cotes d'Ecosse, et firent de frequentes descentes dans le pays qui est maintenant I'lnvernesshire et le duch6 de Sutherland. A quelques milles d'Inverness, sur la colhne de Biowleyn, on decouvrit, il y

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a deji quelques annees, les restes d'un fort vitrifie : on s'en preoccupait encore en Ecosse, lorsque je visitai ce pays; je decrivis le fort et je rapportai quelques echantillons trouv6s dans des fouilles ex6cut6es sous mes yeux. On s'est longtemps demande s'il fallait attribuer aux Norv^giens ou aux Pictes la construction de ces forts, etincelants comme le cristal et resistants comme le granit. II me semble aujourd'hui que la main violente et rude des Norv6giens 6tait peu capable de ces constructions, qui indiquent un art plus consomm6 et une habitude d'opSrations militaires relativement savantes. Plus audacieux que patients, les Norvegiens r^ussissaient moins par la tactique et la pers6verance que par la surprise et I'aventure. Les Pictes, au contraire, familiers avec les longues luttes, formes k r^cole des armes romaines, tour a tour assaillants et assaillis, me semblent capables, beaucoup plus que les Norvegiens, d'avoir elev6 les forts vitrifies de I'Ecosse ou des Hebrides. C'^tait pour moi une probabilite en Ecosse ; c'est une certitude en Norv6ge.

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LE CAP NORD

Quand on a franchi le fjord de Trondhjem, qui fait communiquer avec la mer du Nord 1' antique ville de Nidaros, on se trouve dans les eaux et sur la cote d'une nouvelle province, le Nordland. Mais la nature , qui precede toujours par transitions lentes et presque insensibles , tient peu de compte des raies vertes ou bleues dont les g^ographes bariolent la face de la carte , et souvent le voyageur ne se doute pas qu'il vient de passer une frontifere. Les scenes que nous avons d6ji vues sur les cotes de Bergen se continuent encore et se prolongent. A partir du petit village de Bejan, situ6 a 1' entree meme du fjord, on se trouve au milieu d'un vaste systeme do roches moutonn^es , dont I'element fondamental est le sandstone rouge. Le mouvement onduleux et doux de ces rochers ne s'arrfete point k la cote ; il va s'etendant sous les flots, et on le signale dans les lies qui courent parallelement au rivage. Tant6t ces lies sont isolees comme des ecueils , tantot si rapprochees et tellement serr^es qu'elles ferment comme un second rivage en face du premier. Tantot le navire p6nStre dans une enceinte d'lles et de rochers qui arrondissent autour de lui le bassin d'un port en pleine mer; tant6t ils se dressent comme des piliers que la roue du bateau effleure et couvre d'^cume ; tantot nous passons entre deux longues murailles qui surplombent la vague et semblent se rejoindre sur

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nos tetes, comme des arcs de triomplie gigantesques. La barre du pilote se joue entre ces obstacles, et I'habile marin fait preuve a chaque instant d'une precision de coup d'osil et de main qu'on ne se lasse jamais d' admirer. De temps en temps, la muraille s'interrompt k gauche tout a coup, et nous donne une echappee de vue sur la mer immense. Si le vent tourmente les flots, ils se pr6cipitent par I'ouverture qui leur est offerte, avec une fureur et une impetuosite magnifiques, et ils remplissent de trouble, de bruit et d'ecume, le canal paisible. Parfois aussi, sur notre droite, lac6te se d6chire, et un fjord aux longs bras, qui se projettent dans toutes les directions , va porter a quinze on vingt lieues dans les terres le sel de la vague marine. II y a ici une telle union de la terre et de la mer , et les deux 616ments se melent et se penfetrent si intimement , que bientot Ton ne salt plus si on longe une cote ou si Ton traverse les canaux d'un continent. Du reste , cette navigation en crochet n'est vraiment qu'un long zigzag; le bateau va, vient, revient et retourne encore d'un port a un ecueil, d'une lie k la terre ferme, et d'un fjord a la pleine mer. II a pour mission et pour devoir de toucher a tons les points oil se rencontre un petit groupe d'fetres humains. Le bateau k vapeur est Vomnibus du Finmark et du Nordland.

Si les premiers jours de notre navigation manquent un peu d'attrait pittoresque , ils ne sont point pour cela d^pourvus de tout interet. Les lies que nous trouvons, semees sans nombre sur notre route, appartiennent aux deux syst^mes qui se disputent les cotes de la Norv^ge occidentale. Tantot ce sont des roches basses et unies, qui servent au rivage de rempart et de defense centre la fureur de la mer : on leur donne le nom de vaer. Les vaers sont ordinairement d(5pourvus de toute vdg(5tation ; mais on y cultive des oiseaux et Ton y r^colte des oeufs : un egge-vaer, ou ilot k oeufs, est une veritable pro-

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priet6. Les nids sont quelquefois rassembles jusqu'au nombre de cent ou de cent cinquante sur un tr^s-petit espace. Quand le legitime proprietaire vient faire sa moisson, I'oiseau , qui semble le reconnaitre , ne s'effarouche pas ; il se pose k quelque distance , regarde attentivement , et quand I'un s'en va , I'autre revient. Qu'il y a loin de cette r6signation indifferente k la susceptibility delicate de certains oiseaux de nos bois, qui ne se consolent plus des qu'un souffle a pass6 sur leurs oeufs, et qui parfois renoncent a leur nid , dfes qu'un oeil indiscret en a profan^ le doux mystere ! Le proprietaire qui veut jouir en bon pere de famille ne prend jamais qu'une partie des oeufs ; mais quand le matelot cruel, le matelot 6tranger , debarque sur un egge-vaer, il ravage les nids et emporte tons les oeufs. La troupe ail6e vole autour du ravisseur, plane sur satete, et le poursuit de ses oris d6chirants. Bientot le matelot part avec son butin ; les pauvres oiseaux retournent k leur nid desespere, et si le larcin se renouvelle, ils perdent courage, abandonnent a jamais I'egge-vaer , et vont au loin chercher un asile plus sur : on n'a pas ruin6 seulement une colonic d' oiseaux , on a ruin6 une famille d'hommes. Quand les rochers sont plus elev6s, on leur donne le nom de holm; souvent alors ils ont un peu de v6g6tation , un bouquet d'arbres, unetouffe de verdure; durantles beaux jours, ils peuvent nourrir une vache , quelques chevres et des moutons. Sur ces holms et ces vaers , on retrouve des couches de gneiss partout visibles , un mica a paillettes 6paisses entoure, par ondulations , de grands cristaux de feldspath rougeatre. Les couches suivent presque toujours une direction ou une inclinaison enti^rement differente. D'autres fois , au contraire , on retrouve dans la direction et I'inclinaison de ces couches une correspondance et un parall61isme qui se prolongent a des distances de plusieurs milles. La direction des chaines de montagnes determine ordinairement celle des couches ; les couches horizontales

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sont les plus fr^quentes. Parfois des bandes d'amphibole repassent dans le gneiss, et de petits filons de feldspath blanc le traversent dans tons les sens.

Dans tons ces parages , il ne faut chercher ni villes ni bourgades ; seulement, parfois, au pied des rochers , dans une petite anse 6chancr6e entre deux ecueils, on voit quelques ch6tives cabanes de bois, peintes en rouge sang de bceuf, couvertes de gazon et entourees de hangars, sous lesquels on d^couvre de grandes perches transversalement disposees pour recevoir le poisson qui s^che. Parfois aussi, de I'autre cot6 d'une barrier e de rochers , on apergoitla fLhche d'une petite 6glise. Dieu est la; ne plaignons plus les hommes. Eux-memes, du reste, ilsne songent point a se plaindre ; ils sont attaches a leur pays , ils le trouvent beau , I'appellent leur patrie, et ne le veulent point quitter. Un mot pourtant suffirait k peindre leur d^nument : la terre et I'eau leur manquent a la fois; ils vont chercher sur le continent des batelf5es d'humus v6g6tal pour essayer de se faire des jardins, et ils sont obliges de passer la mer quand ils ont besoin d'un verre d'eau fratche.

A mesure que Ton avance vers le Nord , plus sauvages sont les lies et plus escarp6s les rocs. La vegetation va toujours en d6croissant ; les pins disparaissent ou se rabougrissentmis^rablement; au grand bouleau des vallees succ^de le bouleau nain, qui rampe pr^s du sol ; les mousses, nourries d'humidit^, rongent lentement le flanc des collines, par(5es encore des clochettes rougeAtres de la diapensia, et des touffes de V azalea procumbcns , quis'epanouit entre les lichens. Aussi, aprfes cette longue ligne de c6tes arides et de r^cifs , est-ce un vrai bonheur d'apercevoir, au bord de la mer, une colline couverte de verdure et couronnee d'un bois de sapins. Cette colline , c'est Hildringen, grande station de poste, oil le steamer ^change la correspondance de la province. La maison, de belle ap--

LE CAP NORD

parence, est bAtie sur une terrasse, ou le proprietaire caresse I'espoir, eternellement degu, de voir croitre uu jour les plantes potageres. II y a une bonne annee sur quatre : il pent alors recueillir une gerbe d'orge et quelques patates. C'est peu ! Mais quand on vient de faire deux ou trois cents lieues sans voir la terre , m^me st6rile , la terre vous r6jouit : on trouve un cbarme h. contempler la bruyfere epaisse qui couvre les rochers de sa toison rose ; on s'attendrit sur la clievre qui grimpe au flanc de la montagne , sur la g6nisse qui dort au pied du bouleau, et, aprfes la grande voix de rOcean, on 6coute, avec une joie profonde, le murmure reveur du ruisselet qui va meler son onde fralche a I'onde am&re.

Mais bientot la scene s'agrandit , la mer s'ouvre devant nous, et nous avons k peine depasse de quelques lieues le soixante-cinquieme parallele , que deja nous sommes dans les eaux de Torget. L'lle de Torget est surtout remarquable par la montagne de granit qui la domine. Cette montagne, que Ton appelle le chapeau de Torget {Tor ghattan), presente, vue du midi, la vague apparence d'un chapeau a, la coiffe arrondie et aux deux ailes inclinees de' chaque cote : c'est la forme des chapeaux alsaciens. Cette montagne est percee a jour par^ '(jne longue ouverture qui la traverse de part en part. Le Torghattan a sa 16gende , comme tons les beaux sites du Nord. On raconte qu'un geant, voyant un troll (c'est le nom des sorciers de Norvege) lui enlever sa bien-aimee , langa une flfeche centre lui. La fleche manqua le troll et frappala montagne, qui s'entr'ouvrit. On r6pond a ceux qui doutent, que le buste petrifie du geant se voit encore a douze milks de 1^, et que la jeune fille a ete changee en pierre dans I'ile de Leke. C'est la une preuve! Aujourd'hui, le tunnel de Torghattan est le palais d'ete des oiseaux de mer , qui s'y livrent a leurs ebats sauvages. Je trouve que les oiseaux de mer ne sont presque pas des oiseaux , et I'eloignement des hom-

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