‹ La NorvègeChapitre 13 sur 16 · I OS · texte numérisé non relu

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mes et le voisinage des tempetes leur donnent je ne sais quoi de rude et d'apre ; leur ceil , ou se reflete Finfini , est inquiet et farouche ; leur voix, qui lutte avec I'ouragan, est stridente et 4pre; ils ne chantent pas , ils orient; leur plumage epais, au lieu de se parer du riche ecrin qui seme d'^tincelles I'^clatante livr^e des favoris de la nature , rev6t le gris terne des vagues irritees.

La forme de I'ile entiere est assez remarquable : elle est compos^e d'un systfeme de roches moutonn^es qui s'61event sym^triquement les unes derrifere les autres ; le dome arrondi de ces roches est raye de stries parallfeles a la cote et se dirigeant du nord au sud. Ici encore , il faut reconnaltre Taction des glaciers. Au milieu de ces rochers, on trouve aussi , ronds , detaches et polls , ces blocs de pierres errantes , comme nous en avions d^ji remarqu6 sur les flancs du Sneehatta, non loin du Dovrefjeld.

On peut dire que le Nordland pittoresque commence a Torghattan. Les lies heriss^es de precipices et les c6tes dentel^es de rochers, dont les nuances sombres rappellent assez bien le ton des laves volcaniques, dressent de toutes parts leur silhouette grandiose, pleine de terreur et de majeste. Ici , comme pour defier toute la puissance des descriptions , la nature essaye simultanement toutes les combinaisons, variant ci I'infini ses dimensions et ses formes, pour vous 6tonner h chaque pas des miracles de son in^puisable diversity. Tantot c'est une masse 6norme, dont les escarpements sont coup6s k pic, tantot une montagne qui 6chelonne comme une pyramide de granit ses stages en retraite, tantot une s6rie de pics aigus, avec des dentelures en crochet comme une fl^che de sauvage. Parfois cependant un peu de v^g^tation rend comme un sourire k la face d6sol6e de la terra : ainsi, quand on a laiss6 derri^re soi les precipices de I'ile de Bron , quand on a pass6 entre I'lle de Veg, qui se dresse tout entiere , comme une for^t de pierres levies , et la cote de la terre ferme,

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dont le parapet de granit est tir6 au cordeau et taill6 au ciseau , on touche h I'ile de Tiot , plate , garnie de terre v6g6tale et cultivee, ou la famille Brodkorb, riche, gendreuse, aim^e , respectee , offre depuis des siecles aux touristes du Nord la plus gracieuse hospitalite ; un peu plus loin, dans la petite bale d'Alstahong, autour de la maison d'un gros marcband, I'osil se repose avec une joie emue sur le doux feuillage des saules, des bouleaux et des aunes. Du reste, telle tie aujourd'hui nue, deserte et triste , devant laquelle nous passons sans prendre garde k ses hangars de bois adoss6s aux rochers ou s'avangant sur pilotis jusque dans la mer, rassemble tons les ans , a un moment donn6 , une foule considerable de p^cheurs et de paysans , qui accourent de toutes les cotes voisines et se pressent sur cet espace etroit et incommode. Les montagnards du Nummedal et du Helgeland y ^changent leurs productions contre les objets de plus ou moins grande n6cessite, que leur apportent les marchands de Bergen et de Trondhjem ; Taffluence est alors si grande que d'un cote a Tautre du d6troit les bateaux forment une espece de pent , prolongeant le continent jusqu'a I'lle : ce qui donne aux hommes pour se mouvoir et agir I'espace que la nature leur refuse.

Souvent, dans notre travers6e, nous nous croisons avec de longues files de josgts, naviguant de conserve : ils vont d'oii nous venous , nous aliens d'oii ils viennent. lis sont tons charges a couler bas ; le poisson est entasse en rond autour du grand mat, comme chez nous le foin en meule ; mais I'odeur que la brise nous apporte ne vaut pas celle du foin coup6.

Le bateau a vapeur passe fiferement au milieu de ces flottilles de josgts : leur large ventre se balance moUement sur la vague qui moutonne ; le vent arriere tend la grande voile carr^e attach^e a I'unique mU, gonfle la bande de toile couple en parall^logramme et pendue k la poupe , et

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fouette a travers les cordages le foe triangulaire qui badine au beaupre. Par un bon temps, at quand ils naviguent sur lest , ces bateaux peuvent filer prfes de dix uffiuds a I'heure ; mais ils sont assez maladroits dans leurs manoeuvres, et la moindre bourrasque les deconcerte.

Parmi toutes ces iles du Nord, une des plus curieuses, c'est incontestablement celle d'Alsten , sur laquelle se trouve la montagne des Syv-Socsterc (des Sept-Sceurs ) ; leurs pics aigus atteignent la plus grande hauteur que Ton d^couvre a I'liorizon. Les Sept-Soeurs d6fendent, comma la sentinelle de la mer, I'entree du Vefsen-Fjord ; leur grande masse importante et sombre se d^tache au loin par une ligne bleuatre et dentel^e ; ga at la, comme unetache de lumifere, la neige eternelle etincelle dans leurs fissures. La base de la montagne est form^e de rocs onduleux ; les cimes pr^sentent le caractere violent de toutes les formations oii domine le mica. Sous ces latitudes lointaines , je recherche avidement les analogies qui me peuvent rappeler les scenes de la nature contemplee autre part. Ainsi ai-ja pu observer que telle roche solitaire, exposee k la vague d6ferlante de la mer du Nord, comme sont par exempla les iles de Lavunden et de Threnen, pr6sentent une ressemblance frappante avec les c6tes occidentales des iles Shetland. Les pointes de Lavunden sont toutes pareilles aux pointes de Foula, quand on las aper- Qoit de la bale de Saint-Magnus, du cote de la terre. Oxtand, cat ob^lisque de granit, coiffe d'un pyramidion de neige , qui s'eleve sur une base de rochers oil rayonnent des sillons profonds, ne puis-je point le comparer au mont Gervin de nos Alpes ?

Le Hcstmand, ou CavaUer, nous annonce I'approcbe du cercle polaire. Cast le profil d'un homme k cheval, enveloppe da son manteau et dont on devine, plus qu'on ne les distingue, les formes cachees et vagues. Sous le cercle polaire, il y a, pendant les mois d'6te, comme une recru-

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descence de vegetation, surexcitee par la continuelle presence du soleil. La base des ties est couverte par les vagues, mais leur region moyenne est toute verdoyante, et si les sommets granitiques sont toujours arides, il y a tel repli des vallees oil Ton enfonce jusqu'au genou dans I'herbe abondante.

Quand nous franchimes le cercle polaire, il pouvait 6tre onze beures du soir ; le soleil etait encore au-dessus de I'horizon, et devantnous il noyait dans des fiots de pourpre et d'or la cime des glaciers qui descendaient jusqu'a la mer. Mes yeux n'oublieront jamais ces effets de lumifere vraiment 6tranges. A I'horizon, une brume 16gere flottait ; les montagnes , bleues a leurs pieds , portaient aux flancs une echarpe de vapeurs grises , a leur tete une couronne de rayons; gk et la, de grandes ombres, formees par leur projection hautaine, traversaient la mer, qui, plus loin, semblait, dans ses flots de crista!, rouler un ecrin de pierreries. Tout k coup la nature enti^reprend des aspects d'une imposante majeste. Les montagnes depouillees jaillissent du sein de la mer, comme des fusees de granite tantot elles s'amincissent en pointe d' aiguille, ou se herissent en dents de scie. Les glaciers qui couvrent leurs pentes ressemblent, dans toutes leurs particularity s essentielles , aux glaciers suisses , avec cette difference que leur niveau est de trois mille cinq cents pieds plusbas. Ce sont bien des glaciers et non point des neves , comme plusieurs voyageurs Font affirme k tort. Reguliferement, chaque 6te, la neige disparalt de leurs sommets , qui ne sont formes que d'escarpements de glaceset de crevasses trans ver sales. La masse, nourrie aux depens des bassins de neiges accumulees pendant I'hiver, descend par avalanches le long des ravins, et tombe dans la mer.

A minuit nous passions devant le promontoire de Kunnen, dont le cap, forme d'une montagne enorme, se rattache k la terre ferme par un isthme d'alluvion, que

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chaque mar^e peut briser, et qui resists a chaque maree depuis des sifecles. Le soleil de miuuit trouva tous les passagers sur le pont ; I'astre descendait k peine au-dessous de la ligne des flots , et il nous semblait toujours voir le bord de son disque dans la crete d'ecume des vagues etincelantes.

Au dela du cercle polaire, notre premiere station fut dans la petite bale de Hundholm, tout entouree de montagnes crenelles de neige. Cette bale devait servir de port a Bodo , alors qu'on esp6rait , au commencement de ce si^cle, en faire un entrepot de commerce qui rivalisdt avec Bergen. Ce n'6tait, du reste, qu'un retour aux anciennes choses. Les pecheries de la cote du Nord et des lies Lofodden existaient avant Bergen et exp^diaient directement leurs prises aux terres du Sud. En 890, le iarl qui commandait dans le Helgoland pour le roi Harfagaard envoya une cargaison de poisson en Angleterre , d'ou ses navires rapportferent du froment, du vin et du miel. Mais quand Bergen fut fondd, et surtout quand laLigue hanseatique, forte de son monopole , y eut etabli des comptoirs, les negociants de Bergen vinrent chercherle poisson sur les cotes du Nordland. Plus tard, lorsque laHanse eut perdu son privilege, les negociants deBergencess^rentd'envoyer dans le Nordland, et ce furent les peclieurs du Nordland et du Finmark qui durent faire a leur tour le voyage de Bergen avec de mauvais bateaux et par une route Ii6riss6e de trois cents lieues d'ecueils. Perte de temps , d6pense d'argent, risque de vies pr^cieuses ! On voulut rem^dier a ces inconvenients en fondant k Bodo des 6tablissements commerciaux desservis par le port de Hundholm.

Les capitalistes de Trondhjem ont sacrifi6 la un demimillion en pure perte. Bodo n'est meme pas une ville norvSgienne. C'est tout simplement un groupe de maisons de bois, une trentaine peut-6tre, et autant de magasins ; deux negociants et quelques ouvriers forment toute la population

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du port. L'eglise, petite, mais jolie, est situ6e a unedemilieue de la, entre deux golfes, et au pied d'une colline couverte de bouleaux. On a bati au bord de la mer un lazaret ou le gouvernement entretient un m^decin pour toute la province. Cette province est k pen prfes de la meme grandeur que le royaume de Portugal. En cas d'epidemie, les malades sont condamnes a mourir sans la permission de la Faculte. On peut les faire transporter au lazaret ; mais, pour peu que le cas soit grave , il leur arrive souvent de mourir en chemin.

Tout pres de Bodo, des troupeaux maigres paissent les longues herbes d'un marais , ou ils enfoncent k chaque pas dans une tourbe noire. Cette couche de tourbe, situee a une hauteur d' environ trente pieds au-dessus du niveau de la mer, s'appuie sur un stratum de petits coquillages et de coquilles brisees. Les montagnes d'alentour sont de schiste micace, avec des couches considerables de quartz, mais sans grenats. Le gneiss ne se montre que plus avant dans I'interieur de la baie.

Le Nordland , qui voulait ainsi avoir un port k Bodo, etait le Halogalanddu moyen age, et les sagas de I'lslande en ontparleplus d'une fois. Comme vestige des anciens jours, on y trouve des tumulus disperses sur les cotes ; et qk et la, dans les iles, des pierres tombales sans inscription.

Presque tous les hommes du Nordland que nous rencontrons dans ces petits ports sont vetus d'un justaucorps brun, ferme sur les cotes, ouvert sur la poitrine; a droite et a gauche de cette ouverture pendent de petits rabats bleus ; de grandes culottes blanches, dans lesquelles s'engouffrent des bottes de matelot, retombent jusqu'a mi-jambe; ils portent pour coiffure, par-dessus le love en laine rouge du paysan norvegien , un chapeau a larges ailes. Leur physionomie tranche aussi nettement que leur costume sur tout ce que Ton voit dans le reste du pays. On ne remarque plus , parmi eux , les visages plats et les

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cheveux blonds du Gulbrandsdal et du Dovre-Fjeld. Ici les muscles n'acquierent point, aux ddpens de la structure osseuse , cette dimension 6norme et depourvue d' expression que Ton remarque, par example, dans certaines provinces du Sud; tous les traits sont h fois prononc^s et fins ; les yeux noirs brillent sous I'arcade d61i6e des sourcils ; I'os des pommettes s'accentue vivement , et le nez accuse la courbe aquiline de certaines races orientales. II est possible que les Phtoiciens aient visits cette cote , si 61oign6e pourtant de lear pays ; il est possible que les Carthaginois aient plus d'une fois explor6 les pecheries des lies Lofodden. Si Yextrema Thule est autre chose que le r^ve ou le pressentiment d'un geographe de g^nie, comme rAm6riquefutlongtempsunpressentimentdeColomb,c'est

dans le Nordland qu'il en faut chercher la realite presents. Quand il s'agit d'un jour de plusieurs mois en ete, d'une nuit de plusieurs mois en hiver, il ne pent pas Stre question de I'lslande , dont la pointe occidentale atteiat k peine au cercle polaire. D'ailleurs, au x' siScIe de notre fere, I'lslande 6tait encore une He inculte et d^serte, tandis que Strabon parle des moissons de Thul6 , que Ton rassemblait dans de grands batiments pour les battre et les conserver. Les courants portent assez volontiers d'Ecosse en Norvege , et tout nous induit k croire que , dans leurs explorations des IlesBritanniques, les navigateurs anciens auront et6 pouss^s sur les cotes occidentales de la Norvege. Ajoutons qu'aucun de leurs 6crivains n'a jamais depeint Thul6 comme une lie , tandis qu'ils ont d6termin(S', avec I'exactitude la plus precise, la circonftrence de la Grande-Bretagne et de I'lslande.

Bientot I'ancre d^rapa , et nous quittames Bodo et le portdeHundholm; ^quelques milles plus loin , nous etions devant le cap qui s^pare les deux branches Nord et Sud du Folden-Fjord. Le cap se couronne de roches fantastiques qui rappellent les aiguilles du mont Blanc. Le

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principal groupe repr^senterait assez bien la Couronne de Fer duroyaume d'ltalie, avec ses dentelures aigues; c'est un cercle de pics inaccessibles , n'offrant qu'une seule ouverture du c6t6 de la mer. lei , comme dans I'lle des Sept-Sceurs , 1' aiguille jaillit d'une couche de rochers nivalis, denues de pointes et d'angles ; la surface d' Erosion, qu'elle ait ete produite par les glaciers ou par toute autre cause , est a dix-huit cents pieds au-dessus de la mer. En Suisse , elle est a huit mille pieds. Plus on approche de la mer, plus la surface de la table est douce, polie et rase. Les principales lignes du paysage alpestre rappellent un peu celles du glacier de I'Aar , sur lequel M. Agassiz , par ses savantes remarques , a recemment fixe I'attention de I'Europe. Ici encore, la limite d' erosion des tables inferieures coincide avec le niveau d'anciens glaciers , au-dessus desquels il n'y avait plus que la montagne nue , couverte de neige peut-^tre , mais non point de glace fondante.

A mesiu-e que le bateau poursuit sa route , de nouvelles scenes se d^roulent devant nous , et la forme des montagnes , vari^e incessamment , nous pr^sente comme une succession infinie de changements a vue. Le caractere de ces montagnes , a base de granit , devient de plus en plus volcanique ; elles prennent des tons d'un rouge violent , et nous laissent voir de temps en temps ces fausses ouvertures de cratfere qui accompagnent si souvent les formations granitiques. Quand on a passe le sund etroit du Bringebeer, et louvoy6 a travers des holms et des vaers de granit si rapproches les uns des autres , que c'est k peine si le steamer etroit peut se glisser entre eux, si capricieusement disperses, qu'il faut toute I'habilete d'un pilote accoutum6 a leurs perils pour trouver sa route entre tant d'6cueils ; aprfes avoir echappe a ce labyrinthe de caps et de promontoires enchevetres , on se trouve enfin dans les eaux du Vest-Fjord ,' grand comme une mer.

Le Vest-Fjord , qui , depuis File de Rost , la derniere des Lofodden jusqu'au petit canal separant Hindo de la terre ferme , mesure une longueur de plus de cent treute milles , se distingue des autres fjords de Norvege , en ce qu'au lieu de s'enfoncer directement dans les terres, il est form6 en plein Ocean par les deux branches d'un angle aigu , dont I'une s'appuie au continent et I'autre a I'archipel des Lofodden, align^es sur une longue file de brisants, qui court du sud-ouest au nord-est. La nature septentrionale ne saurait vous offrir un spectacle plus etrange,

D^s qu'on a franchi le sund de Bringebeer, on apergoit les iles qui se dressent au nord-ouest comme une barvihre de granit. Leur disposition est trfes-sym^trique ; elles suivent une courbe assez douce , et occupent un peu plus de 125" du cercle de I'horizon. Le premier aspect est saisissant , et je ne puis vraiment mieux le comparer qu'a une immense machoire de requin , avec la saillie aigue de ses dents. Le requin , c'est la Norvege ; et la proie que dechirent les terribles mdchoires , ce sont les nuages du ciel. Nous avions incline le cap du nord vers le nordnord-ouest. Le vent du sud , qui s'engouffrait dans la grande ouverture du Fjord, nous prenait obliquement et gfinait notre marche. Depuis notre depart de Bergen, nous avions joui constamment du plus admirable temps : on eut dit que nos pilotes avaient achete le vent favorable k quelques sorciers lapons. Mais Mjk les presages ^talent moins heureux ; une 6cume 6paisse mouchetait de flocons argent6s la nappe verte des eaux ; de grandes nu^es , blanches en dessus , noires en dessous , couraient sur les vagues. Les goelands passaient sur nos t6tes en poussant des cris plaintifs. Ce n'6tait pas encore la tempete , mais d6ja le flot venait k nous, sec , court et rude comme une barre ; puis il se brisait avec fracas centre les tambours et dans les aubes de nos roues. De temps en temps, . par un roulis brusque , le Prinds-Gu'stav se couchait sur

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le flanc , ou bien , suivant la direction de la lame , un tangage lent et long le plantait droit sur sa quille , ou enfongait sa proue dans un gouffre. Les passagers se regardaient en pilissant ; quelques femmes pleuraient. L'horizon se r6tr6cissait devant nous; les vapeurs montaient de la mer, et le ciel gris s'abaissait. Cependant , vers un endroit d'ou je ne detachai plus mes regards, je voyais de tous les points accourir , grosses comme des montagnes , les vagues sonores qui se prfecipitaient les unes centre les autres et luttaient ; puis tout k coup , englouties dans un abime , elles disparaissaient ; nous 6tions a quelque distance de la trombe permanente , eternelle , du plus terrible tourbillon qui soit dans le monde entier , le Maelstrom , que les anciens , dans leur langue faite d'images , appelaient le nombril de la mer. Cependant la templte augmentait, et desormais tous les efforts de la manoeuvre n'avaient d'autre but que de nous eloigner des courants du Maelstrom. Des qu'on sent leur influence, on est perdu. Le vent , qui avait saut6 a I'ouest, nous rejetait a la c6te ; la vapeur luttait contra lui , le bateau marchait mal , et , secoue par la temp6te , avan^ait peniblement et par soubresauts. Le mal de mer fit des victimes. Jetons un voile sur des scfenes lamentables. On ferma la porte des deux cabines , qui furent livr^es k I'abomination de la desolation ; les marins reprirent leur rude service sur le pont d6barrass6 , ou je restai presque seul.

Au milieu de nos durs matelots, j'avais remarque plus d'une fois la charmante figure d'un petit mousse , recemment embarqu6 sur le Prinds-Gustav , et qui faisait alors son premier voyage. Fils d'une pauvre veuve , qui n'avait pour tout bien que cinq ou six chevres, deux vaches et une petite maison dans une ile presque deserte du fjord de Trondhjem, I'enfant tentait la fortune de la mer. L'equipage avait pour lui une sorte de piti6 aimable , et il

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LA NORV^GE.

attendrissait le cceur des matelots. lis 6taient heureux de le voir passer au milieu d'eux comme une souriante image de grkce et de melancolie. On voyait partout sa tete blonde et bouclee , ses grands yeux bleus pleins de douceur et de lumiere , et ses joues blanches et roses comme celles d'une jeune fills, trop souvent barbouill6es de charbon. II allait deci dela sur le navire , serviteur des serviteurs , mais a qui tons , pourtant , voulaient rendre la t§,clie facile et l^gfere. Le premier jour, tout fut bien, et il courait sur le pont du navire comme sur le soKde plancher de ses vaches , comptant deji les marks et les sldllings que sa gentillesse allait obtenir des passagers au terme du voyage. <t Ce sera pour acheter une pelisse k ma mere , » disait-il au pilote ; et le pilote , qui avait perdu un fils du m^me ^ge , souriait en essuyant une larme. Mais quand le vent du nord nous prit par le flanc, et'que la tempete nous ballotta sur les flots du Vest-Fjord, le pauvre enfant s'apergut bientot qu'il n'avait pas le pied marin , et il s'en allait chancelant de I'un a I'autre pour exdcuter les ordres de tous , s'appuyant aux m^ts , se prenant aux cordages, s'accoudant aux sabords.... Mais bientot ses yeux vagues nagerent dans I'orbite, puis se ferm^rent ; sa main lacha la rampe de fer de I'escalier, et il tomba sur la premiere marche. Un chauffeur jeta sur lui son caban de laine , et il s'endormit , en r^vant peut-6tre k sa mfere, qui I'attendait li-bas, i son pfere emport6 par une temp6te.

Je connais trop bien les miseres de la cabine pour m'aviser jamais de descendre dans une tempete. Je me roulai dans mon manteau , et je me couchai au pied du m4t siu" un paquet de voiles et de cordages , avec une resignation assez voisine de I'indifference , et n'ayant plus meme assez de force pour soufTrir.

Enfin Torage 6clata.

Les coups de tonnerre se succ^daient avec une ef-

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frayante continuite , les grandes parois des montagnes nues renvoyaient en longs echos ses eclats multiplies. De minute en minute les pics foudroyds se couronnaient d'un diadfeme de flammes , et le zigzag de feu des carreaux allait s'eteindre en fumant dans I'abime des neiges. D'autres fois , I'eclair sillonnait de lueurs fugitives la longue chaine des montagnes , comme pour nous montrer I'horreur des precipices , bientot replong^s dans 1' ombre. Pendant ces rapides instants , toutes les cretes de la montagne s'illuminaient , tons les sommets resplendissaient d'un eclat 61ectrique , et la scie de granit des Lofodden d6chirait le ciel sombre de ses longues dents 6tincelantes ; puis , quand le nuage ardent s'^tait referme, quand I'eclair s'etait precipite dans les vagues noires , et que les tenebres redescendaient du ciel sur la terre , sur la mer et sur les montagnes, il me semblait que j 'avals eu comme une vision de I'enfer. En tout cas,j'avais assists a un des plus grands spectacles que puisse nous offrir la nature europeenne. J'aurais voulu seulement mieux preciser mes sensations plus nettes ; mais , par moments , je ne voyais plus qu'^ travers un voile*flottant devant mes yeux.

Cette nuit-la fut longue. Vers le matin, il tomba une gr61e assez forte qui calma les flots. On explique ce pli6nom5ne assez 6trange par la difference des deux substances, qui produisent en se touchant un mouvement ondulatoire assez doux. Enlin je m'endormis paisiblement sur le flot qui me bergait. Le lendemain, je me r^veillai dans un petit port des lies Lofodden. Leur premier aspect me sembla fait pour inspirer une piti6 profonde et mfilee de terreur. Le brouillard n'etait point encore dissipe completement ; des voiles de brume entouraient leur base, un soleil pale essayait de sourire sur les neiges a demi fondues; I'atmosphere etait humide et froide. Devant nous, une plage 6troite, resserree entre la mer et les rochers,

s'arrondissait dans le circuit naturel des montagnes; le sol de la plage etait form6 d'une alluvion de galets noirs et gris, que les Acts remuaient sans cesse et qui rendaient un son monotone et sourd : c'6tait le port. Sur tous les points de la cote, des 6chafaudages de sapin, en forme de potences, supportent des lambeaux de chair livide. On dirait de loin des pendus : ce sont des morues. Qk et la, quelques masures de bois , grises ou noires ; et si vous detournez vos yeux de ce spectacle triste, pas de campagnes aux horizons bleus pour les 6gayer ou du moins les distraire, mais tout de suite la montagne au flanc de granit, aride et sombre.

Les iles Lofodden n'en sont pas moins la terre choisie et la patrie d' adoption des pecheurs. C'est dans leurs parages que se donnent rendez-vous toutes les barques des cotes occidentales de la Norv^ge; il semble que Dieu y rassemble tous les poissons de la mer. En guise d'6pis, on y rf^colte des morues. La plupart des parages jadis c6- Ifebres en Norvege pour leur p^cherie ont perdu peu k peu leur reputation et leur vogue : mais la gloire des Lofodden est intacte depuis djx sifecles : jamais le poisson n'y a manque. De tous ces parages, les meilleurs sont ceux de I'lle de Vaage. En I'an 1000, c'6tait d6]k la station pref6ree des pecheurs nterlandais. Le roi Eysten, qui 6tablit sur les plateaux du Dovre I'auberge de Jerkins, fit aussi batir une 6glise et plusieurs maisons k Vaage, en Fannie 1120. (t On se souviendra, 6crivait-il k son ivhre alors en Orient, on se souviendra, dans les temps les plus recalls, qu'il a exists en Norv6ge un roi Eysten ! » Les deux grands mois de peche sont les mois de fevrier et de mars. Le Vest-Fjord forme comme une sorte de mer interieure dans la mer du Nord ; le poisson y pdn^tre aisement par les d6troits qui separent les iles, et depose son frai dans ces eaux, que le granit des Lofodden proti^ge contre les tempfites de I'Atlantique, et oil les courants du Sud, qui

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suivent la c6te, entretiennent constamment une temperature plus chaude. L'arrivee des poissons se fait avec iin certain ordre, observe plus d'une fois et decrit par les pecheurs. Les poissons laites descendent toujours a une plus grande profondeur ; les poissons oeuves se tiennent a quelques brasses au-dessus d'eux. Quand tons sent parvenus au banc ou ils doivent frayer, les poissons laites operent les premiers ; les poissons ceuves qui les suivent laissent tomber leurs ceufs dans la kite. La nature fait le reste, et les innombrables legions regagnent la haute mer, pour donner la chasse aux harengs, leur proie, ou pour s'enfoncer dans la profondeur inconnue des oceans.

La peche est libre, et chacun pent y prendre part k son gre. On compte dans les eaux du fjord environ trois ou quatre mille bateaux, montes chacun par six hommes. En arrivant dans les parages de la pfiche, chaque groupe elit un patron, ordinairement le plus considere d'entre eux. II a pour mission d'arranger leurs petits differends, d'observer la temperature et de guider la flottille. Un reglement officiel de 1830 ordonne que ce patron soit re61u chaque ann^e. Les hommes lui payent un tribufde deux poissons partite. Les pteheurs apportent avec eux leurs petites provisions de farine, de beurre et d' eau-de-vie. Quant k leurs besoins impr^vus, chaque ile est occupee par un marchand qui est k meme de les satisfaire. Ce marchand, qui a le monopole de I'ile entifere, leur loue, pour une redevance de vingt-quatre poissons par tSte, leurs s^choirs et de mis6rables huttes, ou ils s'entassent comme ils peuvent.

La pfiche se fait de trois manieres, au filet, a la ligne de fond et a la ligne volante. La premiere de ces trois manieres est la plus profitable et la plus usitee. Les filets, que les anciennes ordonnances defendaient de jeter avant le 26 f^vrier, ont vingt brasses de long et huit pieds de haut; I'ouverture des mailles est de trois a quatre pouces.

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Le bord inf^rieur des filets est garni d'un grand nombre de cordes, auxquelles on attache des pierres qui les fixent au fond de la mer. On allonge ces cordes ou on les raccourcit k volonte, pour donner au filet le degre convenable d' elevation. On le fixe ordinairement a une profondeur qui varie de quatre-vingts k cent brasses.

Le bord sup6rieur du filet est aussi garni de cordes, rattach6es k des pieces de bois qui flottent sur I'eau. Le filet se presente ainsi dans une position verticale, et, devant le poisson qui fond sur lui, il se dresse comme une muraille ; mais la muraille cfede un peu, le poisson passe la t6te k travers une maille; le corps est d'autre mesure et ne passe point; veut-il d(5gager la tete, les nageoires pectorales s'ouvrent et I'arr^tent; il ne peut plus ni avancer ni reculer : il est pris. On jette le filet a I'entree de la nuit, on le retire au point du jour. Quelquefois la capture d'un seul filet suffit k remplir la barque. Du reste, les morues descendent parfois avec une telle abondance qu'elles s'entassent les unes sur les autres, de mani^re k former des couches compactes" de plusieurs metres d'epaisseur, et, sans pouvoir les entamer, la sonde rebondit sur leurs dos 61astiques.

L'introduction du filet a plus que tripl6 le produit de la pSche dans le parage des Lofodden. EUe date de la fin du xvir sihde (1685), et on la doit k un n^gociant de Borgund dans I'Ue de Soendmoer, nomm6 Glaus Niels Sliningen. La nouveautd excita d'abord une violente opposition. Tous les pficheurs travaillant pour leur compte s'en montr^rent les adversaires d6clares, parce qu'ils s'efi'rayaient des frais de premier etablissement ; les n^gociants tinrent bon; il y eut des rixes, et bientot il fut necessaire de provoquer I'intervention de la justice: La justice se prononga pour les filets, et, pr^sentement, dans le Nordland, tout le monde en use. lis ne sont pas encore aussi universellement acceptds dans le Finmark, et les Russes, qui sont

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les meilleurs p^cheurs du Nord, ont refus6 longtemps de s'en servir. Aujourd'hui, des inspecteurs du gouvernement rfeglent I'ordre de la peche, et assignent a chacun la station ou 11 demeurera pendant la saison entiere.

La peche a, la ligne presente beaucoup moins d'avantages. On se sert n6anmoins de la ligne dans quelques parages. Chaque ligne est composee de trois cordes, dont la plus longue mesure parfois un- quart de mille. On iixe un hamegon de mitre en mfetre, et on laisse la ligne au fond de I'eau pendant un jour et une nuit. On la retire parfois toute charg^e de poissons. Parfois aussi I'appat est niang6 par un crabe, et Ton ramene la ligne blanche, c'est-a-dire sans la moindre morue. On est cependant heureux d' avoir recours a la ligne pendant les longs jours d'ete, oil la lumifere permet au poisson d'apercevoir et d'eviter le filet, et pendant I'automne, on la morue se tient constamment au fond de I'eau.

La plus ancienne et la plus naive de ces peches, c'est la p§che a la ligne volante, dont, quelquefois encore, on se sert dans les endroits oii se trouve un grand rassemblement de poissons.

Une partie de la p^che est vendue imm6diatement aux n6gociants de Trondhjem, qui viennent la chercher sur les lieux. Le reste sera exp^die aux comptoirs de Bergen, sous forme de stock- fish, a la saison suivante. On suspend au s6choir le poisson qui vient d'etre pris, et on ne Ten retire qu'au mois de juin ; I'air froid et sec lui enlfeve toutes les parties aqueuses, qui pourraient devenir une cause de corruption. II est seulement vide : le vent et le soleil font le reste, et Ton ne se sert jamais de sel. C'est ce poisson entier que Ton appelle stock-fish. Tout ce qui est pris apres le 14 avril est suppose ne pas avoir le temps de secher compl6tement, et, comme il suffirait d'un poisson humide pour perdre toute une cargaison, on est oblige de le preparer comme poisson fendu ; c*est-a-dire qu'on I'ouvre

dans toute sa longueur, pour lui donner plus de points de contact avec I'air. Dans I'une comme dans I'autre de ces preparations, on ne fait point usage de sel.

Je ne connais pas d' existence plus rude que celle des peclieurs duNordland. Pendant trois mois d'liiver, a peine ^clair^s par un crepuscule incertain et rapide, ils vivent loin de leurs families, loin de ce qu'ils aiment, seuls, mal vetus, mal nourris, mal abrites, maniant continuellement leurs filets ruisselants d'eau glac6e, couchant sur le sol nu, dans des habits humides; ajoutez les maladies affreuses qui naissent de ces privations et de ces souffrances. De ces maladies, les plus cl6mentes sont celles dont on meurt. Je ne veux memo pas citer le scorbut, la gale, I'elephantiasis et la 16pre, cette mort vivante, quirongel'extr^me Nord et I'extr^me Orient, comme pour nous montrer qu'aux deux bouts de la terre les hommes sont fr^res par la douleur.

Les deux saisons de p^che rapportent trois ou quatre cents francs par an k chaque matelot, k moins de sinistres : car, avec la mer, il faut toujours faire assez large la part de's 6ventualit6s. Tantot c'est une tempSte qui brise le jcegt ; les veuves et les orphelins pleureront les morts ! Tantot c'est une tourmente sous-marine, comme on en voit parfois dans le Nord, qui arrache, d^chire et emporte les filets. Mais, si rude que soit sa vie, le pecheur s'attache a elle; il I'aime pour tout ce qu'elle lui coMe. Ni la misfere, ni les infirmit6s, ni le danger ne I'arr^tent. Le danger, n'est-ce pas la po6sie du marin ? La barque est pour le Nordlandais ce qu'^tait le cheval pour le jeune noble : il fait sa vcillc des amies sur les roches des Lofodden; il chausse les grandes bottes comme le chevalier chaussait I'eperon; au lieu de cotte de mailles, il prend la veste de cuir, et, en guise de lance, il s'arme d'un aviron; ainsi va le Nordlandais a la mer, par instinct d'abord, puis bientot par habitude, jusqu'^ ce qu'elle devienne pour lui

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comme une seconde, ou plutot comme la seule patrie. Les paysans des cotes qui ne sont point assez riches pour epuiper un josgt se reunissent, quatre ou cinq chefs de famille ensemble, pour avoir un bateau h la mer. Quant k I'agriculture, partout ailleurs nourrice du paysan, ils ne s'enoccupent point; ils rejettent la faute sur le climat, mais c'est une faute dont ils se rendent trop facilement complices. lis ne font rien pour vaincre la nature. Ils sont aussi paresseux une fois k terre qu'ils sont energiques smmer et aventureux. lis font vingt lieues en bateau le dimanche pour aller k I'eglise de la paroisse ; mais il leur en coute tant de traverser une place et deux rues qu'ils restent quelquefois toute la journee sur le port. Du reste, il faut bien I'avouer, la peche nuit beaucoup au travail des champs. Precisement k I'epoque ou I'agriculture exige tous les bras, la peche les appelle et les prend, et le pays est presque toujours desert.

La maree enl^ve deux ou trois fois par an toute la population valide et ne Jaisse aux champs que les femmes les enfants, les malades et les infirmes. La nature n'avait pourtant point condamne cette terre, comme les campagnes du Spitzberg et du Greenland, couvertes de lichens et de mousse, k une dternelle sterilite; dans le Nordland, au contraire, on voit pousser le tremble et le bouleau : le bl6 murit et ne gele pas, et, si abandonne que soit I'epi, il rend cependant quatre pour un. Les pommes de terre ne r«5ussissent pas toujours et sont trSs-petites. II est difficile d'elever de nombreux troupeaux sur un sol oil les piturages sont rares et maigres, quand la provision de fourrage doit subvenir aux besoins de huit mois d'etable. II y a cependant quelques m^tairies sur les cotes et dans les lies du Nordland; I'hiver, on nourrit les bestiaux avec du poisson bouilli : c'est un r(5gime dont ils s'accommodent trfes-bien. Parfois on les transporte sur les vaers du voisinage, et on les y abandonne une saison a la garde de la

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mer. Mais souvent aussi des ours traversent le d^troit et les deciment cruellement.

Si Ton excepte quelques flots perdus k ses extremites , le groupe des lies Lofodden est tellement serr6, et les montagnes, par leurs bases , semblent si etroitement s'articuler les unes avec les autres, que Ton dirait bien moins une s6rie d'iles qu'une chaine de montagnes noyant leurs pieds dans la mer. On les a compar^es aux vertebres d'un animal fortement soud^es k son 6chine, et la comparaison est juste encore. Dans tout I'archipel, la plus grande hauteur (on parle de quatre mille pieds) est atteinte par les aiguilles de I'ile de Vaag, qui s'61ance perpendiculairement des eaux du Raftesund. Ces aiguilles rappellent assez fidelement celles de Chamounix : elles en ont la forme et aussi la structure g^n^rale. Elles sont de granit rouge , couvertes de neige par places capricieuses, et, au milieu de leurs ravins et de leurs precipices , abritent et cachent des glaciers.

On pent considdrer les iles Lofodden comme une chaine particuliere, allant rejoindre le Kioel, un bras des Alpes scandinayes, s'etendant et s'allongeant dans la mer. Al'endroit oil la chaine des Lofodden va, comme un ca,ble sousmarin , se rattacber au Kioel , le Kioel change tout h. coup de direction, et, quittant la ligne qu'il suivait, du sud au nord , il marche , comme les Lofodden , du sud-ouest au nord-est.

Je ne connais rien de plus curieux que ces Evolutions grandiosos des montagnes, emportant avec elles, dansleur mouvement lent, et montrant aux yeux tons ces systfemes de formations diverses , sur lesquelles reposent les continents , et soudant entre eux leurs rochers comme les gigantesques ossements de la terre.

Sur la dernifere et la plus grande des iles Lofodden, i Sandvorholm, on trouve un 6tablissement assez considerable : c'est celui d'un p6cheur-propri(5taire, le seul homme

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de tout le pays qui soit en relation directe avec les deux grandes villes du Nord , Trondhjem et Bergen-; il possfedeun jcegt a lui seul et fait deux foispar anle voyage de Bergen, que Ton appelle ici le voyage du Sud : il ne s'agit que de s'entendre. Il y porte le poisson qu'il achate auxpficheurs voisins, et, au lieu de revenir sur lest, ilprend enechange et rapporte les denrees necessaires que I'lle ne produit point. Chaque p^cheur est son vassal, et chaque voisin sontributaire. Aussi sa grande et belle maison, vraipalais de sapin, est-elle entouree de hangars et de magasins ; il I'abatie sur un promontoire vert , d'ou la vue domine un beau vallon , ferm-6 d'un cote par la mer, et de I'autre, par des montagnes aux cimes neigeuses : c'est k lui le vallon, c'est a lui la montagne ; il croirait volontiers que c'est a lui la mer. II a des champs , des pr6s , des bois ; a dix lieues k la ronde, tout appartient a ce marquis de Carabas , qui a pour bottes de sept lieues de gros souliers de peau de renne tournant leur poil en dehors. Les pauvres diables qui I'entourent , log^s dans des huttes etroites et puantes , couchfe sur des planches recouvertes de peaux, n'ayant d'autre nourriture que du poisson et du fromage , d' autre boisson que du kit aigre , professent pour I'opulence du gros marchand un respect sans 6gal : disons a leur louange que ce respect est sans aucun levain d'envie. Du reste, le marchand est bon prince ; sa maison , hotel de voyageurs qui profitent de toutes les haltes pour descendre a terre , est un foyer de nouvelles , ou chacun vient s'informer de ce qui se passe dans le monde.... et a Bergen.

Prfes de la mer, et sur les hauteurs, nous retrouvons le schiste micac6. Entre les feuillets du mica se montrent des grenats de grosseur moyenne : des bandes de quartz a grain fin traversent la roche en petitsfllons. Ces couches sont inclinees de trente degres au sud-ouest, et se trouvent, par .consi^quent, en opposition directe avec les couches de gneiss. Taill^e h pic dans un rocher, la petite ile

de Rollen est si escarpee que c'est h peine si Ton decouvre un ou deux points possibles de debarquement. La roche est formee de limestone at de gneiss , dont les alternances rappellent assez la constitution g6ologique des Alpes bernoises. N'est-il point cuiieux que , dans un pays aussi d6coup6, la plus petite ile atteigne h une plus grande hauteur que les montagnes les plus considerables du continent ?

Comnae nous passons devant la grande lie de Tenjen, le capitaine nous fait observer un pb^nom^ne particulier a sa roche constitutive. Cette roche agit trfes-puissamment sur I'aiguille aimantee , non point par une attraction plus sensiblement prononcee , mais par la variation des poles. Ainsi, le pole nord de I'aiguille est tantot a I'ouest, et tantot au sud ; parfois m6me il se fixe au fond de la boussole. Dureste, les poles varient chaquefois que Ton passe devant une des crevasses qui partagent la couche du grenat de cette roche. C'est le cas de dire, avec les matelots, que la boussole est affolcc.

Chaque ann6e , on pousse h. la mer des troupeaux de rennes qui franchissent le d6troit et vont passer I'et^ dans les paturages de Senjen. Le dixifeme jour aprfes notre depart de Bergen, nous effleurames, sans y aborder, des iles dont je ne sais pas le nom , qui peut-etre n'en out point, mais dont I'aspect et le paysage rendent plus presents h mon souvenir les sites grandioses de I'Ecosse meridionale, les gorges des Trossacks, les rochers du loch Katrine, ou les bords du loch Lomond , le roi des lacs. Aprfes avoir traverse pendant la nuit le Sund de Ry-Schonen , et salu6 ii coups de canon une montagne de quatre mille pieds , le Bensjordstind, nous jetdmes I'ancre, au matin, dans la petite bale de Tromso.

Tromso, situe sous le 69" 40, est la ville la plus septentrionale de I'Europe. C'est la m6me latitude que les colonies les plus lointaines du Greenland, que I'entree de la

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baie de Baffin et que les glaces 6ternelles, infranchissable limite de Cook et de Clark voguant toujours vers le Nord.

Du c6t6 du golfe, I'aspect de la ville est assez agreable. Les maisons s'echelounent et s'6tagent sur des plans d'in^gale hauteur, depuis le rivage jusqu'k la coUine, de telle sorte qu'on peut, d'un seul coup d'oeil, les embrasser toutes. Le rivage est garni d'un quai de bois , et les navires mouillent dans un port de quinze a dix-liuit brasses d'eau, tout entoure de docks et de magasins.

Pendant longtemps, Tromso fut le point le plus septentrional habite par les Norvegiens. Au del^, ils plagaient la demeure des sorciers et des mediants esprits. Vers le milieu du XIII' siecle, les Mongols envahirent la Russie, p6n6tr6rent jusqu'aux rivages de la mer Glaciale, pill^rent et d^vastferent la Biarmie a I'embouchure de la Dvi^ina , et obligerent les habitants k prendre la fuite. Ceux-ci vinrent demander un asile au roi de Norvege, Hakon-Hakonsen. On leur permit de s'dtablir sur les bords des Malanger- Fjord , k la condition qu'ils se feraient chretiens. Hakon leur batit deux gglises : I'une au nord d'Osolen , I'autre k Tromso. L'6glise de Tromso, connue sous le nom de Sanctx Maria; de Trums Ecclesia, devint plus tard une des quatorze chapelles royales, et fut plus d'une fois cit6e dans I'histoire ecclesiastique de Norvege. L'eglise ne fut pas seulement un moyen de civilisation pour les petites lies , elle devint aussi pour elles une source de richesses et de prosperite. L'eglise attira d'abord les habitants de la contree; a leur tour, ceux-ci attirferent les marchands : aprfes le service de Dieu , Ton songea aussi quelque pen k ses propres affaires; il y eut un marche autour du temple. Souvent les paysans vinrent k Tromso la veille du dimanche, et ils y restferent le lendemain. Aussi les chefs de famille construisirent-ils gk et I^, dans le voisinage, une cabane de planches , composee d'une seule piece , ou ils

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