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s'abritaient contre le froid et la pluie. Ce fut Ik le noyau et, pour ainsi dire, le premier germe de la ville. Ces antiques maisons, qui subsistent encore aujourd'hui, irr6guliferement repandues au milieu des habitations plus correctes de la cit6 moderne, lui donnent un caract^re assez etrange.
En 1787, quand le gouvernement danois voulut cr6er un mouvement factice , et assurer une vie nouvelle au Finmark et au Nordland, il favorisa par tous les moyens en son pouvoir le developpement de Tromso. On invita les p^cheurs et les commergants k faire directement leurs envois de ce port. La douane accorda au commerce une exemption de droits de vingt ans ; tous les artisans , tant nationaux qu'etrangers , obtinrent gratuitement le droit de bourgeoisie, et furent aifrancMs des taxes et des rfeglements ordinaires des corporations ; des primes furent accordees a ses navires , soit qu'ils hivernassent dans le port de Tromso , soit qu'ils fussent expedids a la peche de la baleine dans les parages des lies de Beren , de Jean de Mayen ou de Hoppen. Mais Bergen, creancier habile et dur de presque toutes les families du Nordland et du Finmark, paralysa longtemps, par son opposition sourde, les efforts du gouvernement ; les commergants , sous le coup de la dette, allaient toujours h Bergen , ou la dette grossissait d'ann^e en ann6e. Tromso se mourait de langueur. Cependant la guerre de 1808 et de 1809 lui fut assez favorable; les Russes vinrent lui demander le produit des p^cheries du Nord, et lui apportferent en ^change ces denr6es qu'ils repandirent dans les deux grandes provinces du Nordland et du Finmark. Ce fut le commencement d'une ere plus heureuse. Aujourd'hui, Tromso compte environ quinze cents habitants, et quand la paix rend libre le commerce du monde, il regoit les navires de la Russie, de la Hollande , du Danemark , de la Sufede , de I'Allemamagne, et parfois de la France, de I'Angieterre et de I'Espagne.
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La ville est batie sur une petite ile , dont elle a pris le nom, au milieu du Sund de Troms, qui separe le continent de la grande ile de Kvalo. L'ile de Troms pent avoir quatreoucinq milles de long, sur trois de large. La ville n'est point portee par une roche , mais par un banc de coquillages , d'une epaisseur de dix a douze pieds ; toute cette coucbe est rayee de bandes horizontales , comme la plupart des d6p6ts de terre argileuse sur le bord des grandes rivieres. Ges coquilles sent concassees en tres-petits fragments, et il est rare d'en trouver' une entiere. L'humidite qui s'infiltre entre ces couches de coquillages ne permet guere de poser les maisons sur le sol , et I'unique rue de la ville trebuche sur des ecbasses.
On a etabli a Tromso le siege d'un evecbe, qui est peutetre le plus vaste et le moins peuple de toute I'Europe. L'evfeque officie rarement dans sa cath^drale de bois, ou le service divin se fait assez tristement. Presque toute la saison oil il est possible de voyager se passe en inspection dans son diocese. L'inspection complete ne demande pas moins de quatre anndes.
Peut-etre serait-ce ici le lieu de dire quelques mots de I'Eglise de Norvege, generalement peu connue.
C'est , de toutes les Eglises d'Europe , celle qui se rapproche le plus du luttieranisme. Elle accepta la Reforme; mais depuis elle est restee dans un statu quo immobile , et completement a I'abri de cet esprit d'innovation , fatal au dogme, qui circule encore dans I'Europe troublee. Depuis le XVI' siScle , jamais la main du pouvoir civil ne toucha al'Eglise de Norvege. Ainsi, a partir de la grande revolution qui I'arrachait a rautorite des papes, elle n'a pas subi de cbangements nouveaux , et sa discipline est demeur^e inalterable comme son dogme.
Elle est aujourd'hui subdivisee en trois cent trente-six paroisses , qui portent le nom de prestegilds. Quelquesunes de ces paroisses comprennent jusqu'a deux mille ha-
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bitants, et les limites territoriales touchent de deux cotes aux limites m^mes de la Norvege ; elles s'etendent depuis la mer jusqu'aux frontieres su^doises. Le luth^ranisme norv^gien est ami des ceremonies religieuses et des cultes pompeux ; il est en cela beaucoup plus pres du catholicisme romain cjue du presbyt^ranisme anglican. L'autel est d6cor6 de croix et d'images ; pendant les offices , la cire brule et I'encens fume ; I'orgue chante et les voix lui r6pondent; le pretre est revetu de robes de velours ricliement brodees, et au lieu des froides recitations du service protestant , il cliante la grand'messe, comme dans I'Eglise de Rome. Mais tout ce culte eclatant coMe cher, et comme le pays n'est pas riche , im grand nombre d'habitants se cotisent pour avoir une paroisse ; les annexes et les succursales , quand elles n'ont pas de chapelains , sont desservies, a ceriaines epoqucs, par le ministre en tourn^e, ou par de jeunes pretres non pourvus de b6n6fices. Le revenu du clerg^ est assez considerable. Dans les paroisses rurales , il vaut de quatre k dix mille francs pour le ministre titulaire. Un eveque regoit un pcu plus de vingt mille francs. Ce revenu ne consiste pas en dimes comme autrefois chez nous, mais on I'estime pour cbaque propri6te en un certain nombre de mesures de grain. Des mercuriales fixent la valeur venale , et Ton pent s'acquitter en argent. Chaque prcslcgild a aussi plusieurs fermes, dont on lui attribue la jouissance. Une de ces fermes est toujours r6serv6e k la veuve du ministre pr^c6dent. Enfm le clerg6 puise encore k une troisifeme source de revenus : je veux dire les offrandes volontaires de Noel et de Paques. Sur ce point, aucune obligation n'est impos6e aux fidMes , mais les bons paroisstens luttent entre eux de generosity. Le pasteur recueille ce don gracieux d'unc fagon assez strange , et qui lui permet de passer la revue de son troupeau ; il distinguera dans son souvenir les brebis g^n^reuses et les boucs avares. Le jour de la qu6te, rev^tn
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de ses plus beaux habits, il se met a genoux devant I'autel, plonge dans une meditation qui parait profonde ; la longue procession du peuple circule autour de I'autel : chaque fois qu'une pifece tombe , la ferveur de la priere reconnaissante soulfeve la poitrine et incline le front du ministre. Le donateur a compris, et il passe, le coeur joyeux et la main legere.
Les paroisses sont reunies par groupes de cinq, qui prennent le nom de fodgerie; les fodgeries ont a leur tete une sorte de doyen , qui porte le nom de fodge et qui surveille la levee des taxes et fait la police de I'eglise ; cette division r^pond assez a celle de nos diocfeses en cantons. Le clerg6 norv6gien ne reconnalt d' autre autorite que celle du fodge et de I'evfique. Les cinq paroisses d'une fodgerie ont parfois quinze ou vingt eglises ; elles contiennent en general de mille k douze cents fermes payantl'impot foncier. Telle paroisse norvegienne compte pres de vingt-cinq mille habitants. Les offices de chapelains sont confies aux jeunes candidats , comme on les appelle, qui ont pass6 leur examen et regu les ordres. C'est Ih qu'ils font leurs debuts. On leur donne ensuite, comme plus rude ^preuve, ies cures laborieuses du Finmark et du Nordland; ils y passent quelques annees , parfois au peril de leurs jours , et souvent au grand dommage de leur sant6. On n'ose pas demander trop k ce devouement mortel , et ainsi on ne leur laisse ni le temps de s'habituer a ces climats durs, ni celui de faire germer et de recueillir la moisson de vertu, dont peut-^tre ils ont jete la semence dans les ames. Dans ces districts eloignes , qui touchent parfois aux frontiferes de trois royaumes , une seule paroisse comprend des families qui appartiennent k trois races, et parmi lesquelles se parlent trois langues : le norv6gien, le lapon et le finnois. Le ministre en salt une et n'apprend pas les deux autres.
Le doyen de chaque fodgerie communique directement avec son 6v^que.
La collation du benefice est confite aux eveques et au
conseild'Etat, dont un comite est charge specialement des aifaires de I'Egiise ; I'eveque recommande un candidat, le conseil fait la presentation, et un second comite , tire du Storthing, prononce definitivement. Le comite du conseil d'Etat fait pr6c6der ses presentations d'un protocole, dans lequel il expose les merites du candidat. Enfin, aprfes la nomination du Storthing, la presse exerce encore son libre contr61e, et remet ainsitoute 1' affaire au jugementsouverain de Topinion. L'Eglise luth6rienne de Norv^ge n'a aucun pouvoir temporel ; on ne lui reconnait point, comme en Sufede, une existence politique apart; elle n'a ni tribunaux, ni lois, ni inter ets distincts des autres citoyens. Elle fait partie de I'Etat, parce qu'elle est composee de citoyens; mais elle n'est point elle-mdme un Etat dans I'Etat. Il n'y a pas au Storthing un banc des cvequcs ; les ministres du culte sont 61ecteurs et eligibles comme le reste de la nation etau m^me titre. Cette unite desint6r6ts temporels semble pr^venir toute espece de differend dans un ordre d'id6esplus elevd. La Norvege est rarement dechiree par le schisme ; ses commotions passagferes sont promptement apaisees.
II y a quelques annees, un reveur mystique, du nom de Houghan , agita les campagnes ; du reste il ne voulait pas faire une revolution dans I'Egiise , mais la ramener a une observance plus etroite de la discipline , dont le principe 6tait reconnu par tons : ses sectateurs , assez peu nombreux, se rapprochaient des sectes dites evangellques , qui divisent encore la grande famille protestaute d'Angleterre et d'Amerique. Cette tentative assez mnocente n'obtint pas un succ^s serieux, et c'est h peine, aujourd'hui, s'il en reste un souvenir dans I'ame du peuple.
Les Lecteurs pr^sentent peut-etre un danger plus r6el. Les Lecteurs, qui se confluent dans les districts eloignes du Finmark et du Nordland, trouvent grand credit chez les Lapons. lis se font passer pour inspires et enseignent une nouvelle maniere d'expliquer, ou plutot, comme leur nom
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I'iiidique, de lire la Bible. Une parfaite connaissance de la langue du peuple a qui leurs predications s'adressent leur donne un grand avantage sur les ministres de FEglise etablie, qui sont obliges de faire traduire leurs r6ponses. Les Lecteurs qui n'ont aucune instruction veritable n'en agissent pas moins puissamment sur ces peuplades k demi paiennes encore , dont leurs declamations troublent I'esprit, chez qui leur enthousiasnie exalte reveille ces facultes mystiques qui peuvent s'endormir parfois , mais qui ne s'eteignent jamais dans I'ame humaine.
On leur a derniferement repondu avec des baionnettes : en matiere religieuse, c'est un assez mauvais argument.
Les Mormons, a leur tour, ont bien essaye d'acclimater leurs folies transatlantiques dans ce pays du bon sens. lis ont pu exciter quelque etonnement, ils n'ont conquis nuUe adhesion ferme. Le paysan semble lieureux de ne pas les comprendre , et leur imperceptible minorite se cache dans les fjords ou derriere les ecueils de la cote occidentale, attendant paisiblemeut le dernier jour du monde et le triomphe des Saints.
Aujourd'hui la Norvege est un des pays d'Eufope oii il se produit le moins de dissentiments religieux, et I'absolutismecatholiquede Naples ou de Rome n'a jamais obtenu des esprits une adhesion plus complete et plus silencieuse. On peut maintenant se demander si cette adhesion trop complete et ce trop scrupuleux silence n'ont pas egalement leurs dangers pour Fame, ainsi berc6e dans un quietisme voisin de I'indiilerence. Ce quietisme est contraire k I'essence mSme du protestantisme, ne d'une opposition et grandi dans les luttes. Quand elle reste en de certaines limites , la controverse d'aillem's est bonne aux ames : c'est une condition d'hygifene morale ; elle est aux esprits ce que le mouvement est au corps : elle les developpe et lesfortifie. Par sa nature mSme et peut-etre aussi par suite des exigences de son 616ment, la Norvege a be-
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soin de topiques et d' excitants ; elle s'endort parfois dans une torpeur bor^ale : I'animation passionnee d'une discussion religieuse la rejetterait puissamment dans le courant des emotions vitales.
Le clerge norvegien possMe une instruction veritable ; je ne puis pas juger exactement de sa profondeur , mais je dois reconnaitre son etendue ; le latin est bien su ; dans les villes, quelques pr^tres parlent frangais ; beaucoup savent I'anglais , tous savent I'allemand. Les grands ouvrages theologiques de I'Allemagne font partie des 6tudes dii jeune 16vite et sent conlpris dans le programme de ses examens. Du reste il n'y a rien en Norv6ge qui reponde a nos grands seminaires ; I'instruction th^ologique est donnee, comme I'autre, a I'Universit^. L'Eglise est richement dotee ; les emplois dont elle dispose sont les plus lucratifs de I'Etat , et elle attire h elle ce qu'il y a de superieur et d'intelligent dans le pays. L'eloquence de la chaire a les memos caractJres que celle de la tribune ; elle est calme, simple, positive, un peu froide, et se rapprochant du ton ordinaire de-la conversation. Le Norvegien n'aime pas I'emphase et il a horreur du bombast, auquel I'Anglais n'echappe pas toujours.
Ce qui assure I'influence du clerge norvegien sur le peuple, c'est la necessite oil tout le monde se trouve d'obtenir un certificat de coniirmation pour arriver aux emplois les plus minimes. C'est aussi bien une affaire civile qu'une institution religieuse, un grade autant qu'un sacrement ; c'est le baccalaureat du pauvre. Pour obtenir.... je dirais bien son dipl6me, il faut subir un veritable examen, sur des matiferes d'instruction religieuse et de morale ; I'examen est serieux , ordinairement preside par I'eveque lui-meme ; il ne dure pas moins de deux ou trois heures pour chaque candidat ; etre confirme, c'est done posseder un brevet d'instruction et de capacite. Aussi la confirmation joue un role dans toutes les transactions de la vie or-
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dinaire ; elle figure dans les annonces a. la quatrieme page des journaux et compte dans la reclame. II n'est pas rare de lire dans le MorgenblaU ou dans VEtoite : « Un gargon confirmc cherctie une place ; » ou bien : «■ On demande une jeunefille confirmee qui sache la cuisine. :»
Le peuple se distingue plutot par I'intelligence des choses religieuses que par Tobservance exacte des pratiques et Fassistance frequente aux ceremonies du culte. L'eloignement des dglises en est la principale cause , et aussi peutetre la fagon dont on interprfete la parole de la Genfese : « Le soiR et le matin firent le premier jour. » Les vingtquatre heures de la journee religieuse ne commencent point au matin du dimanche pour finir au matin du lundi, mais bien au soir du samedi , pour aller jusqu'au soir du dimanche. Qu'arrive-t-il ? C'est que, dans I'usage, on n'interrompt point , comma on devrait le faire avec cette croyance, les travaux du samedi, tandis qu'on interrompt les prieres du dimanche. Des que I'aprfes-midi commence, on se regarde comme degage de toute obligation religieuse, et comme, en g6n6ral, on demeure loin du temple, la matinee paratt si courte et la course si longue que-l'on reste presque toujours cliez soi ; c'est par le jeu, I'oisivete et la boisson, que Ton celebre le jour de Dieu.
Tromso, k qui on a voulu rendre tous les honneurs, est aussi le siege officiel de Vamtmand ou gouverneur de la province. La ville possede un college, qui prepare les enfants du Finmark et du Nordland a suivre les cours de rUniversite, s'ils veulent aborder leshautes etudes, et qui leur ofire , sans qu'ils aient besoin de sortir de leur province , tout ce qu'il est necessaire de savoir pour pecher le hareng ou la morue , et meme davantage. Ainsi Ton ne se contente point d'y enseigner I'ecriture , I'arithmetique et la geographic, cette science du marin et du voyageur ; mais on y ajoute I'histoire , la th(5ologie , les langues vivantes, le latin, le grec... et I'hebreu !
A vrai dire, Tromso n'a qu'un port et une rue : le port est entoure de hangars de bois, et la rue, qui est la Canebiere de I'endroit, aboutit d'un cote a la mer, et de 1' autre a un glacier dont les aiguilles vertes et bleues prennent, sous le soleil de minuit , les plus 6tranges reflets ; la rue, sur laquelle aucun niveau n'a jamais pass6, suit rincUnaison du sol, descend vers la mer et monte vers le glacier. On ignore completement ici I'art du paveur, et, quand la pluie a d6tremp6 le sol , on enfonce dans des flaques de boue immonde ; ga et la , des planches ou de grosses pierres apparaissent conime des promontoires , oil le promeneur s'eiTorce d'aborder. La rue de Tromso ne manque point d'un certain iateret le dimanche. Toutes ses maisons, qui sont des boutiques, restent toujours ouvertes, et une foule, bariolee de costumes, diverse de langue, differente d'origine , de mreurs et de religion , va de I'une il'autre, touchant, s'informant, marchandant, achetant ou n'achetant pas ; paysans, matelots, pecheurs, femmes, enfants , se melent dans des groupes animus , au milieu desquels on reconnait tout de suite le Lapon a sa petite taille , a sa blouse de wadmel gris , a son bonnet pointu et a sa ceinture de cuir ornee de boutons d'etain. Les Lapons qui vivent dans les environs de Tromso portent le nom de Sofinner, ou Lapons de la mer , comme ceux que nous avons rencontres au norddeTrondhjem s'appelaient Feldftnner ou Grandfmner , Lapons des bois , Lapons des montagnes. Les Sofinner sont beaucoup plus sedentaires que les autres : ils ont des demeures fixes auborddes golfes, ou ils vivent de leur p^cheetdulait deleurstroupeaux-
Les boutiquiers de Tromso ne pratiquent point, a I'endroit du passant, les seductions de I'etalage ; les magasins sont de grandes salles, aux murs blanchis a la chaux, encombrees de poissons , de fourrures et de rubans. On ne s'imagine point I'enorme consommation de rubans qui se fait sur toute cette cote ; le ruban est I'accessoire indis-
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pensable de toute toilette , ou plutot e'en est le principal objet , le seul necessaire. Une Nordlandaise se passera quelquefois de souliers; mais de rubans, jamais! Ces rubans sont tout a la fois grossiers et brillants ; la trame est de coton et de broderie d' argent ou d'or. N'est-ce point Ik I'image fid^e de ce que Ton retrouve si souvent, meme au sein d'une civilisation plus avancee : la misere dans le luxe !
Livres a eux-memes,les habitants de Tromso courraient grand risque de mourir de faim , car leur ile est a peu pr^s sterile ; mais les vaisseaux qui mouillent dans leur port entretiennent avec eux un commerce d'importation suffisant. Les Russes leur apportent des beurres, de la farine et des eaux-de-vie de grain ; les Hollandais, des legumes ; les Danois , du boeuf sale , des moutons et des poules ; leurs correspondants de Bergen , de la biere et des vins de France , et surtout des vins d'Espagne, ce soleil en bouteille qui rechauffe le Nord glace.
Le mouvement de la vie intellectuelle et sociale n'est point completement engourdi dans les veines de Tromso. II y a , dans les batiments du coUege , une bibliothfeque classique ; c'est la le commencement de toute education litt^raire. Les principaux negociants de la ville out aussi form6 deux Societ6s de lecture, dont I'une possfede environ douze on quinze cents volumes ; 1' autre regoit les journaux de Norvege, de Suede, de Danemark et quelques feuilles allemandes. Les membres d'une Societe font ordinairement partie de 1' autre. On parle beaucoup d'une fusion ! Tromso a meme eu pendant quelque temps son propre journal : Fmmarkens AmtslidencU , petite feuille in-4° , qui devait paraltre deux fois par semaine ; mais comme elle ne paraissait pas toujours , elle a trouve plus simple de ne plus paraitre du tout. Tromso est aujourd'hui sans journal, et les derniers r^dacteurs font maintenant la peche a la morue.
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La societ6 des concerts donne chaque hiver quatre (jrandes soirees a ses abonnes, sans compter les fetes extraordinaires au profit des pauvres.
La society dramatique est la plus nombreuse ; je crois qu'elle a pour membres tous les habitants de la ville : on est tour a tour acteur et public , et Ton reclame des spectateurs I'indulgence qu'on vient de leur accorder soi-m6me. L'art du machiniste n'a point beaucoup k faire avec les decors na'ifs et simples ; le magasin du materiel se compose uniquement de deux toiles de fond , peintes de chaque cote , et representant un interieur bourgeois , le palais d' Agamemnon, un paysage champMre et la mer. Avec cela on peut jouer bien des chefs-d'oeuvre. On joue des traductions de M. Scribe.
Quand , apr^s un jour de relache , on dSbouque du sund de Trums , on voit bientot se dresser devant soi les sommets neigeux de I'ile de Ringvands. Les glaciers, dans leur chute terrible , ont creus^ au miheu de I'lle un bassin natural , aujourd'hui rempli d'eau douce , et qui donne son nom h Tile entifere ( Ringvands , en effet , signifie , si Ton traduit litt^ralement , I'anneaii, d'eau douce). Quoique I'ile soit grande , sa population est relativement assez faible. Les Lapons du continent venaient jadis y faire pattre leurs rennes ; aujourd'hui , on leur suscite toutes sortes de difficultes et d'avanies. Ce sont , en effet , d'assez incommodes personnages , et leur arrivee dans les petites lies cause toujours une certaine inquietude a leurs nouveaux voisins : ils respectent peu le droit de propriety , enl^vent les clotures des champs et des prairies , et la ou Ton esperait recueillir un fourrage abondant , ils 6tablissent leurs rennes comme dans une vaine pature. Le mal ne s'arrfete point Ik, car ces animaux detruisent plus qu'ils ne consomment ; les vaches ont pour eux la mSme repugnance que leurs maltres ont pour les Lapons, et elles refusent constamment I'herbe ou
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le foin que le pied d'un renne a touclie. Ces vaches ne sont pourtant point difficiles a nourrir , et elles se contentent souvent de varechs, d'herbes marines, de tetes de poissons et de jeunes pousses de bouleau, qu'on leur presente a la main , et dont elles enlevent recorce avec une avidite et une adresse singulieres.
Par un temps calme et serein , nous doublames paisiblement la pointe d'un grand cap, parfois dangereux quand les vents de la mer et de la terre se livrent a I'entour leurs batailles sonores. Ce cap, qui separeles deux fjords d'Ulfs et de Lyngen , s'eleve a plus de quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer ; c'est le plus haut point que nous rencontrons, sous cette latitude, dans I'hflmisphere boreal (par le 69° i)- Les sommets sont converts de neiges eternelles, dont le niveau inferieur s'arrSte a trois mille pieds ; ces neiges alimentent de nombreux glaciers , dont I'aspect general rappelle tr^s-fidfelement les glaciers de la Suisse. Dans la distance, on apergoit de petites lies : Carlso , oii abonde le limestone blanc ; Vando , une pyramide de neige sortant de la mef ; Fuglo , on rtle des oiseaux , un veritable 6cueil ( on ne peut I'atteindre qu'avec des ailes) isol6, escarpe , sans port, sans abri , trfes-connu et trfes-redout6 des matelots qui viennent d' Archangel, et que le vent du nord a plus d'une fois jetes sur ses cotes de granit.
La mer qui baigne ces archipels de montagnes ressemble parfois a un grand lac profond et paisible. Alors , au milieu des eaux transparentes et lumineuses , ou I'or et la pourpre des rayons se jouent dans le saphir et I'emeraude des flots, on voit les baleines s'ebattre en mille jeux.
On s'imagine difficilement qu'un aussi gros animal puisse etre aussi folatre : rien de plus vrai, pourtant. Ces montagnes vivantes bondissent comme des chevreaux, nagent doucement entre deux vagues , se poursuivent ,
se fuient , se recherchent, se rencontrent ou s'evitent , avec une souplesse et une legferete de mouvements sans ^gales. Souvent elles paraissent dormir a la surface de la mer ; leur dos noir , que le flot d6couvre , ressemble a quelque sombre 6cueil a fieur d'eau ; d'autres fois , elles s'elancent, arc-boutent leurs reins puissants, et decrivent dans I'air une courbe parabolique qui laisse voir leur corps tout entier ; d'autres fois , le soufflet de leurs ouies fait jaillir des events une legere colonne de blanche ecume. Quandhuit ou dix baleines a la fois entourent ainsi le navire et lancent leurs trombes brillantes , on se croirait au milieu des jar dins de quelque pare royal, ou les Nereides et les Tritons epanouissent leurs gerbes etincelantes, dont les epis s'^grJnent en diamants liquides; mais le moindre vent qui , d'aventure , vient rider la face de I'eau , fait rentrer tons les monstres dans leurs ablmes profonds.
Souvent les baleines arrivent par troupe dans le Lyngen-Fjord , h la suite des divers poissons qui s'y donnent la chasse. Le lodde parait le premier : il chasse les crabes; puis arrivent la morue et le sey, attirant apr^s eux les baleines. Chaque poisson a ses habitudes et ses instincts : ainsi la morue poursuit le lodde avec une sorte de fm-eur, j usque dans I'enfoncement le plus recul6 des fjords, tandis que le sey cherche k le prendre par ruse, 1' attend dans les defiles des golfes, et le rejette dans la mer. De meme que I'^perlan, aux ^cailles nacr^es et transparentes , exhale une douce odeur de violette, ainsi le lodde a son parfuni penetrant, et le pficlieur retrouve sa trace embaumfe sur les flots.
Au nord de ce cap , que Ton nomme le Lyngensklubb , on apergoit, sur la cote orientale, des rochers s'flevant i pic parmi les ilots, jusqu'au-dessus des neiges perpetuelles, et se prolongeant au loin dans la baie. De la cime de cette chaine, on voit descendre des glaciers qui occupent le
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quart de sa hauteur. L'apparence generale est celle des glaciers de Grua, prfes de Chamounix.
Les plus hautes cimes de cette chaine depassent quatre niille pieds. Meme en Siberie, et jusqu'au detroit de Behring, nous ne retrouverons point de pareilles masses.
En quittant les grandes scenes du Lyngen-Fjord , on entre dans les eaux du Maui'sund, ou le paysage prend un caractfere plus doux.
Si je tenais exactement mon Journal de hord, je mentionnerais, en sortant du Maursund, le grand fjord du Qvenanger, qui doit son int^r^t a I'lle de Kaagen, form6e de terrasses aparois lissesetperpendiculaires, etagees en retraite les unes au-dessus des autres, avec une crete an sommet, aigue et tranchante commeune lame de couteau. Du reste, tons les rochers qui s(5parent le fjord du Qvenanger du fjord deReiss presentent une serie de cimes dentel^es d'une telle regularite qu'on les dirait taillees k Veniporte-piece. Les montagnes de Kaagen rappellent un peu celles de la Savoie , et le petit glacier qui s'y suspend, comme une larme gelee, ressemble an glacier de Fr^ne de I'Allee Blanche.
A droite , mais sur le continent, des montagnes composees de roclies d'hyperstliene presentent la disposition en dents de scie des CuchuUins de I'ile de Skye , que nous avons decrites ici-meme. A Test de ces montagnes, la tete du fjord est tout ombragee de grands bois , et , pour la grace du site, pour le charme et la douceur du paysage, on pourrait se croire sur les bords du lac de Lucerne. Une de ces montagnes , situee a I'extremite du petit bras de mer que Ton appelle Jokuls-Fjord (le mot islandaisjokul veut dire glacier), possede le seul glacier de toute la Norv^ge qui soit litteralement baignd; par la mer; la vague, en effet, lave a chaque maree ses pieds blancs, et les blocs massifs que I'avalanche en d^tache troublent an loin le golfe et, d'une rive a I'autre , font monter le niveau des
eaux et occasionnent des inondations partielles et passageres.
Quand on peut gravir une de ces hauteurs, on a de tout le pays une vue surprenante. Toutes ces montagnes, toutes ces pointes de rochers sont isolees comme des iles; les vallees profondes, qui coupent leurs grandes chaines, font I'effet des detroits d'un archipel ; quand le brouillard remplit leurs cavites de ses vagues cotonneuses, I'illusion devient complete, et c'est k peine si I'ceil peut distinguer la scfene terrestre du paysage maritime.
Enfin nous parvtnmes a nous degager du meandre de ces detroits et du labyrinthe de ces archipels , et bientot nous primes le large pour aborderalapetite ile deLoppen,laplus occidentale de toutes les iles de la Norvege. Si nousvoulions toucher une seconde fois la terre en suivant cette direction, il nous faudrait aller six degres plus au nord et pousser jusqu'au Spitzberg. Nous ne songions point a ce lointain voyage. Le Prinds-Gustav voulait seulement prendre une lettre et deposer un passager. Cette ile , battue des tempetes , et centre laquelle les vagues accourent de mille lieues, dormait paisible au sein d'une onde calme, pen(5tr6e de teintes roses par le soleil de minuit.
^ Nous remimes le cap vers Test , et nous touchames bientot a Bosekop , notre derniere station avant Hammerfest. C'est a Bosekop que reUcha , pour y passer I'hiver, I'expedition scientifique envoy^e r6cemment en Scandinavie par le gouvernement frangais. L' expedition a fait d'assez bonnes decouvertes , mais qui ont ete publi6es d'une manifere confuse et incomplete.
Bosekop est situ^ sur le grand fjord d'Alten, qui n'est point la moins strange curiosite de cette contr^e.
A trois minutes du soixante-dixi^me parallele , apres deux cents lieues de navigation vers le Nord, a travers des iles , et sous des cotes d6solees , tout k coup on se retrouve au milieu des scfenes les plus souriantes des climats
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