Eau-de-vie
S. La fille.
LE MJOSEN ET LE GULBRANDSDAL. 69
elle a peu de ressources, elle les emploie jusqu'a I'epuisement. Pour elle le temps ne fait rien, et elle a repris cette vieille devise : « Continuer fait gagner 1 »
Cette montagne de soixante lieues se divise en trois ou qiiatre grandes masses appartenant toutes au meme syst^me. Les pentes inferieures sont parfaitement cultiv^es ; les forfets commencent a mi-c6te. Les sommets sont depouilles, herisses de rochers fauves, avec des mouchetures de bruyferes roses , comme des lambeaux de pourpre d6chires. Dans sa plus gi'ande largeur, le Gulbrandsdal mesure environ deux Ueues. Mais souvent de petites vallees se relient h la vallee m^re, dans laquelle on les voit deboucher tout h coup, comme des riviferes modestes se jettent dans un grand fleuve. Toutes ces pentes ont leurs cascades, toutes ces vallees ont leur ruisseau; de quelque c6t6 que Ton porte ses regards, on decouvre des perspectives saisissantes. On est au centre d'un panorama fterique. Tant6t le Gulbrandsdal s'^largit, et alors, a c6te de la rivifere, on apergoit de beaux enclos de verdure et de petites fermes tres-soignees ; tant6t, au contraire, la vallte se r6tr6cit tellement que c'est k peine s'il y a place pour le torrent, qui s'elance a chaque instant de son lit et suspend aux rochers des franges de blanche 6cume. Tout prfes de lui, la route etroite escalade les escarpements, comme un sentier de chfevre. Parfois les ondulations de la montagne creent toute une s6rie de bassins, dont la neige eternelle brode les contours in6gaux d'un feston d'argent.
De nobles souvenirs habitent ces vallees, oii tout parle encore des antiques origines. Les rois ont vecu la. On vous montre de larges tumulus de pierres, reconverts de gazon et couronnes d'arbres. C'est \h qu'ils dorment dans leurs armes. Chacun de ces tombeaux a sa legende, qui est peut-etre une page de I'histoire. Cette 16gende, le paysan voisin la sait toujours et il la raconte volontiers, dans son dialecte danois , qu'il prononce a la norv^gienne ,
iP
OJ
-VD
-LO
co-
tn-
ID
CO
en
lllif
en ayant soin de le parsemer de mots islandais, probablement pour le rendre plus intelligible. Gomme renseignement, on peut toujours s'en rapporter k lui, at c'est \h un double trait assez frappant de son originality, de connaitre parfaitement tout ce qui le touche, et de raster compl6tement etranger a ce qui n'est pas avec lui dans un rapport imm6diat. Son univers a trois lieues de tour ! On sait ou demeUraient les princes, et quelle humble ferme, k present, remplace leurs maisons detruites. Chacune garde sa g6n6alogie dans sa memoire fidele et fi^re. Les traditions valent les parchemins, et, quoique d'Hozier ne soit pas la pour le dire , on n'ignore point dans quelles veines de paysans coule le sang des vieux larls. Parfois aussi cette gen^alogie est ecrite et affichee dans la salle commune ou se tient la famille, ou Ton regoit I'^tranger, oul'on fete les amis ; chacun peut la voir, I'examiner, la controler et la discuter. C'est un arbre en rfegle, et Ton peut suivre du tronc aux rameaux toutes les filiations successives, depuis I'auteur glorieux de la race, couche dans sa tombe depuis mille ans, jusqu'^ I'enfant au berceau, doux espoir du pfere, qui doit, comme un anneau d'or, rattacber le passd k I'avenir. Le hasard peut vous faire diner avec un descendant de Haco, ou de Hroll-le-Marcheur. Les petitsneveux de Harald Harfagar sont mattres de poste, et attfelent eux-m6mes leurs chevaux a voire karriole. Ou sont done aujourd'hui les repr^sentants couronnes d'une plus antique noblesse ? Je dois I'avouer pourtant : la grandeur simple, et un peutrop calme peut-6tre, du paysan norv^gien, n'a rien qui me rappelle la fougueuse audace de ces rois de lamer, qui, comme leurs frferes les Germains, n'avaient qu'une crainte, c'est que le ciel ne tombM sur leur tete. lis ressemblent plutot aux fils des patriarches qu'aux fils des Vikings. La Norv6ge, jadis aventureuse et guerrifere, s'est faite agricole et pastorale. Le poids de la noblesse est difficile a porter, quand il ne s'appuie ni sur
LE MJOSEN ET LE GULBRANDSDAL.
A cinq cents pas de la ville, nous entrons dans la valine du Gulbrandsdal , une des plus belles , et incontestablement la plus grande de 1' Europe. Elle n'a pas moins de quati'e-vingts lieues de long.
Ce que je voulais voir tout d'abord, c'6tait la fagon dont allaient f onctionner mon cheval, ma voiture etmes harnais neufs. Cette preoccupation, si naturelle au debut d'unlong voyage, faisait quelque tort au paysage, et je ne pretais qu'une attention distraite airx beaut6s de la nature. 11 y a temps pour tout.
<c Mais regarde done ! » me dit le postilion en arr^tant assez brusquement le petit poney.
Je regardai.
Nous venions de franchir un de ces ponts de bois, comme on en trouve souvent dans les montagnes; ils donnent tout de suite au paysage alpestre un caract^re pittoresque qui r^jouit I'oeil du peintre et fait tressaillir le bourgeois lui-meme. Ce pout m'offrait , du reste , un specimen curieux d'un genre de construction particulier aux Norv6giens : ni fer, ni acier ; pas un crampon, pas un clou. De gros arbresse superposent I'un sur 1' autre avec des saillies puissantes. Quant au revfetement superieur, il consiste tout simplement en buches fendues , solidement fix^es aux troncs d'arbres par des chevilles fortes et courtes. Toute la construction est consolid^e par des liens d'osier, que Ton renouvelle partiellement dfes que le besoin s'en fait sentir. La route , par un detour brusque , nous replagait en face du lac que , tout h I'heure , nous avions derrifere nous. Le vent bergait quelques nuages dans le ciel, le soleil s'inclinait d6jsl vers le couchant, et le lac s'etendait devant nous dans son lit de montagnes ; la vaste nappe do ses eaux d'un vert changeant 6tincelait au soleil comme une ^meraude liquide, et la cime des flots doucement agites renvoyait, sous le rayon, comme des echos de lumi&re qui allaient se prolongeant dacs un loiutain iniiui. Leslies
bi
-VD
-LO
alMfiV-:
i ill
ne paraissaient plus que des taches sombres sur un satin glac^. A mes pieds, le torrent , pareil k un serpent roul6 dans r^cume, atteignait le Logen en bondissant par-dessus deux rochers. Ce torrent a des eaux singulieres. On dirait des Acts de lait, avec une teinte bleuatre, d'une extreme douceur. Je n'ai vu cette nuance qu'^ certains ruisseaux de la Suisse , gonfles par les neiges fondues , quand mai souffle sur les Alpes. Bientot , dans le meme lit , fleuve et torrent , cote a cote , coulent sans se meler, et longtemps encore Tceil peut suivre, de plus en plus e£fac6e, mais toujours distincte, la ligne qui separe le bleu d61icat du vert fonc6.
Le col de la valine est etroit et tortueux.
A chaque moment la route semble finir : un ressaut du terrain la recommence. De chaque c6t6 les montagnes s'^lfevent comme des murailles, ou pyramident comme des tours. Cette dernifere forme est plus rare. En g6n6ral ces montagnes ont des mouvements onduleux et calmes, leurs vastes plis se succMent lentement; du rests, pas de culture sur les montagnes qui separent les dalen (c'est le nom des valines ) ; mais entre les masses arrondies de gneiss et de mica , ou ils peuvent , et comme lis peuvent, poussent les gen^vriers, les pins, les Mtres, les bouleaux et les trembles.
A mesure qu'on avance vers le nord, on monte, on monte toujours; mais d'une fagon si uniformement insensible, que Ton ne s'apergoit de la hauteur oil Ton est parvenu qu'en regardant le baromfetre qui hausse et le thermomfetre qui baisse.
C'est \k, en toutes choses un des caract^res particuliers au Nord, d'arriver a I'intensit^ de I'effet par la prolongation du moyen. J'applique cela au paysage comme k la po^sie ou a la musique. Ici la nature est aussi tenace qu'elle est froide. EUe n'abandonne une forme qu'aprfes I'avoir poursuivie a travers toutes ses modifications ; si
LE MJOSEEN ET LE GULBRANDSDAL.
des privileges politiques, ni sur la base solide d'une grande fortune. Mais la noblesse pauvre qui honore son nom par la dignite de sa vie m6rite le respect et la sympathie. En Norvege, le paysan noble, qui venfere et qui aime la constitution democratique de son pays, vote centre I'heredit^ des titres et le retablissement des privileges, niais il ne donne pas sa fille k son voisin plus riche que lui, s'll ne descend pas du meme passe glorieux. Le gnanlman, ou gentilhomme campagnard, est plus severe sur la question des alliances qu'un pair des trois royaumes : il n'epouserait pas une danseuse.
Au bout d'une joui-u^e sans aventure , apres cmq ou six heures de courses et quatre ou cinq stations rapidement franchies, j'atteignis vers le soir les bords d'un petit lac, oil je trouvai un gite hospitaller, dans une belle ferme , sur la paroisse d'Elstad. J'aurais pu aller plus loin, mais le site 6tait beau; j'avais apergu dans la montagne une 6glise charmante... et... et la cuisine fumait !
J'etablis mon quartier g6n6ral a Elstad pour une nuit et un jour. Nous 6tions au samedi soir, et je voulais respecter le repos du dimanche. La petite eglise, que j'avais remarquee la veille , appartenait a la paroisse de
Ringebo.
J' en fis le but d'une excursion matinale avantl'lieure de
I'office.
L'^glise est bien pos6e, a mi-c6te ; quelques massifs d'arbres, clair-sem6s autour du cimetiere, lui 6tent et lui rendent tour k tour la vue du lac et de deux petits torrents, qui se joignent et se mSlent presque a ses pieds. L'6glise est en bois travaill6 avec un art particulier, goudronn6 et point en brun. Sa haute tour, aigue comm'e une fleche , est recouverte de planchettes hermetiquement imbriqudes , comme la tuile de nos couvertures, et d'un rouge vif, qui tranche nettcmeut sur la verdure sombre des bois environnants et sur Ic bleu Icger
|liii
du ciel. Quatre petits clochetons rectangulaires couronnent sa base, et I'aiguille jaillit de leur bouquet, comme le pistil d'une fleur s' Glance de son calice. L'6glise estpercee de grandes fenetres blanches et carries , dont la forme lourde et le ton criard heurtent la d^licatesse de la construction, et trouble cette gamme de couleurs harmonieuses. Ces fenetres , plac6es trop haut, s'affleurent avec le toit d^sagreablement.
L'eglise etait fermee.
Des vieillards, assis sur un banc rustique, causaient pres d'un sapin , dont I'ombre tournait a leurs pieds. Quelques femmes, trainant leurs enfants par la main, erraient dans le cimetifere, comme des ames en peine. Ce cimetifere miserable singe mesquinement la magnificence. On remplace les mausolees absents par des planches qui las repr6sentent... de face. Quand on approche, on s'apergoit qu'on est le jouet d'une illusion. On n'a mSme pas la r^alit6 d'un tombeau ; les urnes fun6raires n' existent que de profil ; elles sont plus petites que la douleur des hSritiers, et si peu de larmes qu'ils versent, elles ne sauraient les contenir. Les femmes s'assoient sur ces tombes ; les enfants ceuillent autour d' elles de petites fleurs pdles et sans parfum, tandis que la vache du pasteur et une brebis suivie de deux moutons paissent I'herbe des morts.
Je frappai a la porte de la sacristie, que vint m'ouvru' un clerc en habit noir, d'une gravity farouche. L'int^rieur de l'eglise vous tire I' mil , comme on dit h I'atelier, par le badigeonnage jaune de ses fonds rehauss6s de filets d'un gris trfes-clair ; point de pav^s, mais un parquet de longues planches, dans lequel on a trouv6 le moyen d'encadrer deux pierres tombales, avec les ornements fantastiques et terribles de la mort : les crdnes nus, les faux 6brechees , les tibias maigres et les clepsydres renversees. Qk et ]k, pendus aux murs, quelques tableaux naifs, un entrc autres , avec cette epigraphe, si grande dans sa sim-
LE MJOSEN ET LE GULBRANDSDAL. 73
plicite, qui resume toute la pensee chr^tienne : Mors bona, vita;perfectio. « Une bonne mort,c'est la couronne de la vie. >. Le tableau represente une famillede seigneurs norvegiens, pieux donateurs de I'eglise. Le pere et la mere occupent le centre de la composition ; dix enfants s'tehelonnent a leurs c6tes, avec une regularit<5 dans les differences de la taiUe, qui indique une regularity non moins grande dans la benediction intime que le eiel accordait chaque ann^e a ces parents trop heureux. L'artiste a s6pare les sexes avec une pruderie toute puritaine : les gargons a la droite du pere, les fiUes a la gauche de la mere. Les plus grands, de chaque cote, atteignent I'epaule de leurs auteurs, et les derniers, places entre les jambes des ain^s, ont assez Fair, avec leurs cheveux de sole jaune et leurs pommettes enluminees, de petites poupees de carton peint. Mais le ciel s'entr'ouvre devant toutes ces mains qui prient; deux anges joufflus soufflent dans des tubas de cuivre et reveillent les trepasses; le Christ, assis dans sa gloire impassible, sur un trone de cherubins, juge le pale troupeau des ressuscites. Les bienheureux montent au ciel avec des ronds de jambe pleins d'allegresse, tandis que I'enfer engloutit les boucs, cl ab hxdis me sequestra! Par le (aire et par les costumes, ce tableau est du xvir siecle ; par la naivete , il est du XIl^
Cette humble eglise a un mattre autel magnifique ; c'est un chef-d'oeuvre de menuiserie dans le gout des derniferes amines de la Renaissance : cmtres, demi-cintres, architraves, colonnes, colonnettes, incrustations et peintures ; le tout abondant, fouille, fleuri, (Spanoui. Je remarquai aussi, prhs de la porte, des fonts baptismaux ornes de sculptures romanes que l'artiste a ciselees dans un bloc de porpliyre vert; puis, tombant de la voute en hois peint, une lampe ancienne d'un gout exquis. De loin elle parait etre d'argent oxyde ; elle a neuf bees : c'est un nombro sacre, Au-dessous de la lampe, et retenue par une chaine
IJ
invisible, plane dans I'espace la colombe mystique, emblfeme de toute lumifere et de touts chaleur. L'^glise de Ringebo est une eglise paroissiale (Hoved kirke); on en rencontre seulement quatre de Lille-Hammer a Jerkind, c'est-i-dire dans un espace de cinquante lieues.
Peua peu les paroissiens de Ringebo arrivferent; c'etait eux que je voulais voir.
La Norv6ge sera peut-6tfe le dernier pays de I'Europe oil le costume national se conservera dans sa puret6 traditionnelle. H61as ! les jeunes hommes qui vont k la ville en reviennent parfois a la mode de I'an pass6 ; mais du moins ceux qui n'ont jamais quitt6 leur district restent insensibles k tout progr^s ; ils ne mettent pas leur orgueil dans la coupe d'un habit; ils se trouvent bien comme ^talent leurs pferes, et s'imaginent que tout se tient dans la vie, que Ton ne change rien sans changer tout, et que s'ils ecourtaient leurs vestas, ils amoindriraient leurs moeurs. Voici, en deux mots, le costume du dimanche d'un fermier dans le Gulbrandsdal : un grand habit en wadmel gris, coup6 k pans carr6s, et tombant au-dessous du mollet; boutons de m^tal brillants, culotte en peau de daim brod^e sur les coutures, souliers sans pointe, k talons hauts, k boucles d' argent ; chapeau has de forme, un peu ovale, large d'aile; ceinture de cuir, ou pend dans sa galne grossifere un couteau large et court, dont la poignee, faite de la dent d'un morse, est incrust^e de cuivre ou d' argent. Quelquefois , au lieu d'un couteau, le paysan en porte deux.
Comment avouerais-je maintenant que la coquetterie feminine reste beaucoup au-dessous de la magnificence de la moins belle moiti6 du genre humain ? La chose, h^las ! est pourtant vraie, et les femmes du Gulbrandsdal portent, comme la plupart de nos paysannes du centre de la France, d'affreux chiffons sans nom, sans goAt, sans forme. Elles ont Fair de n'etre que les servantes de leurs maris, et il est
LE MJOSEN ET LE GULBRANDSDAL .
permis cette fois de juger sur les apparences ; la femme se resigne silencieusement a cet humble role. II y a pourtant dans chaque famille un v^tement d'honneur qui sert dans les grandes circonstances , et que toutes les generations , pendant des sifecles, portent chacune k son tour. La m^re le Ifegue a sa fille : c'est le v^tement des fiangailles.
Ce viJtement ressemble assez a celui des dames chatelaines du moyen Age. La pifece qui tout d'abord attire le regard est un pourpoint justaucorps en damas de couleur eclatante. Ce pourpoint est erne d'une broderie en or ou en argent. La ceinture en velours est chargee de plaques de metal. Un jupon de soie, que le pourpoint recouvre en partie, descend jusqu'aux chevilles. Les has sont en wadmel ou en coton, et les souliers brodes se reinvent par una poulaine exageree. Autour du cou, une lourde chaiue d'or, ou doree, supporte une medaille et de petits coeurs qui s'ouvrent, comme les reliquaires de Famour, pour recevoir de tendres souvenirs ou des presents symboliques : par exemple, une petite Sponge. Une eponge dans un coeur! rien de plus simple : c'est I'embl^me de la propret6 dans un bon manage. Sur les longs cheveux flottants, on pose une couronne aux dents aigues, comme la couronne de Proserpine des medailles grecques de Sicile ; le cercle de la couronne est relev6 de bosses, de ciselures et d'ornements figurant des 6toiles , des croissants , des feuilles , des fleurs et des fruits, selon le goiit plus ou moins ing6nieux de I'artiste. Quelques-uns de ces costumes, qui gardent encore sinon la fraicheur, du moins la solennit6 roide du premier jour , remontent k deux ou trois cents ans. On les garde dans de grands bahuts, que la m^re de famille ouvre a certaines epoques avec un respect touchant. Si un jour ces parures prenaient une voix, si, pouvant eufin parler, ces robes se rappelaient les battements qui les soulevferent , elles nous raconteraient en leur langage I'histoire monotone et passiouuee de vingt
i!:llkl!
generations de femmes. Le coeur n'est-il pas le m(^me au pole et sous I'equateur ? Que de soupirs ^touffes sous ce lourd corsage ! que de sourires qui mentaient la joie ! combien de larmes brulantes au Lord de la paupiere, et qui n'osferent pas tomber parce qu'une Ifevre amie n'6tait pas la pour les recueillir ! et que de joies aussi, combien d'esperances timides, d'emotions sacrees et pures, quand deux ames se mSlaient dans I'amour ! Intime et silencieuse histoire qui ne pent 6tre (5crite que par un poete, et lue que par une femme !
Vers midi, je regagnai mes quartiers , assez content de I'emploi de ma matinee, et affam6 comme un homme qui a couru dans la montagne. Je ne crus etre coupable d'aucune exageration en demandant quatre oeufs frais pour mon dejeuner; mais je n'en pus obtenir que deux. On m'assura que c'etait assez pour un homme seul.
Aprfes ce repas trop 16ger, je me fis conduire par mon bote a la Socictii de lecture (^Lwseselskab), dont le pasteur est le president , et le maitre d'ecole le biblioth6caire. A defaut du corps, je voulais du moins nourrir Fame. Cette LxseseMab est une excellente institution, que je voudrais voir etablir dans nos campagnes sous une direction bienveillante et eclair^e. Tons les paysans d'un canton versent a la caisse commune un mark par an, k peu pres un franc de notre monnaie. On achate un fonds de livres utiles et quelques romans, et Ton s'abonne aux principaux journaia de Norvege ; il y a un role d' inscription tres-exact ; livres et journaux passent de main en main pour ne rentrer dans le fonds commun qu'apres avoir et6 lus par tons. Le dimanche on se reunit a la maison d'ecole, ou devant le porche de I'^glise , et Ton discute la politique europeenne , avec moins d' eloquence qu'a Westminster ou au Palais-Bourbon , mais non pas avec moins d'intelligence et de' sens pratique. Presque tons les paysans savent lire ; quand on ne salt pas lire, on nc vote pas; quand on ne
cm
LE MJOSEN ET LE GULBRANDSDAL. 77
sait pas lire , on n'est pas confirmd , et la confirmation est en Norvege le plus grand des sacraments : e'est lui qui vous donna I'initiation complete de la vie religieuse et de la vie da famille. Si vous n'etes pas juge digne de recevoir la confirmation , vous serez exclu du mariage ; sanction terrible dans un pays ou les femmes sont vertueuses! Vinstntction pr'miaire est done ardemment desiree , et si la moyenne du savoir n'est pas fort 61evee , en revanche elle s'etend sur le plus grand nombre. Toutes les paroisses n'ont pas le moyen d'avoir une ecole fixe [faslsliole] ; c'est un privilege trfes-envie, mais que la pauvrete du pays rend assez rare. Mais quand il n'y a pas d'ecole fixe , il y a du moins une sorte de precepteur ambulant qui va s'etablir tantot dans une maison, tantot dans une autre ; il reste douze ou quinze jours dans chaque endroit , montre tout ce qu'il sait, le plus nte possible, au marmot attentif; la gravite norv^gienne n'attend pas le nombre des annees. L'enfant ne comprend pas toujours, mais la mere est Ik qui comprend pour lui. Quand le temps des legons est fini , celui des repetitions commence ; le precepte est repete vingt fois, et I'exemple se grave enfin dans la jeune cervelle. L'ann6e suivante, le magister revient et s'etonne des progrfes qu'a faits son elfeve. Seule, la mfere ne s'etonne pas, mais elle sa rejouit dans son cosur. Le paysan a pour la lecture un goM trfes-decide ; toute proportion gardee , la ISorvdge est peut-etre le pays d'Europe ou on achete le plus de livres, et de livres serieux. C'est principalement la SocUli hlUlquc de Londres qui I'approvisionne.
Je voulais faire une longue journee le lendemain, je partis a quatre haures.
Rien n'est melancolique commo les matinees du Nord , meme dans les beaux jours. Le bleu du ciel est gris, I'aube pdlit sous ses voiles blancs, I'aurore n'a plus de roses dans les mains ; de petits bouquets da lilas , semes dans les nuages du cote de I'orient , annoncent seuls que c'est le
ID-
CO
Cn
cm
jour. Voici ce que je transcris de mes notes de voyages , 6crites au crayon et en marchant : « Je traverse un bois de sapins mS16s de h^tres et de bouleaux , avec quelques saules sur la lisi^re qui horde le chemin. II fait froid , rien ne trouble le grand silence de la nature. II me semble que je voudrais entendre un chant d'oiseau; je ne demanderais pas un rossignol , je me contenterais d'un pinson sifflant dans ces hfitres , ou d'un rouge-gorge dans ces jeunes sapins.... rien! Des grives mouchet^es se hMent de picoter les bales vermeilles du sorbier; de temps en temps un li^vre trottine dans les herbes sfeches et secoue ses oreilles tremp6es de rosee.
« Bientot je sors des bois et je traverse deux torrents : le YaalMir-Elv eiVErye-Elv, qui bondissent k travers des rocs aigus ; c'est le bruit , c'est le mouvement, c'est la vie ! Le cheval s'arrSte pour respirer la poussifere humide qui le rafraichit; il voudrait se baigner dans cette fougueuse 6cume.
cc La route est longue ! rapidement je cueille des mousses et des andromfedes, et nous repartons.... Souvent nous quittons le Logen pour le retrouver bientot. A midi je mets le convert sur I'herbe et je dine avec le paysan qui me conduit, dans la belle vallee de Seid. Nous buvons frais k la source voisine. Je tire de mon portefeuille une tranche de caoutchouc, mince comme un papelito de Barcelone, mais taill6e en gobelet , et avec laquelle je puise au torrent; mon jeune compagnon est ^merveille, un gobelet c'est du luxe, et j'ai rompu avec le luxe , on pent boire dans le creux de sa main ; il y a moins loin alors de la coupe aux Ifevres. Je recompense I'admiration naive de mon jeune guide en lui donnant mon gobelet. La coupe du roi de Thul6 ne lui semblerait pas plus pr6cieuse. »
La vallee de Seid meriterait I'attention d'un agronome. Je n'ai jamais vu , meme en Angleterre et dans les comt^s les plus cultiv6s, un systeme d'irrigation mieux entendu;
LE MJOSEN ET LE GULBRANDSDAL.
rien de trop et toujours assez ; pas une goutte d'eau n'est perdue, pas une parcelle de terre oubliee. Des aqueducs primitifs prennent I'eau a la source, et, a travers la montagne, Tamfenent au point ou on I'attend, Ces tuyaux de conduite sont tout simplement des sapins creus6s en rigoles, ou perces par la tariere ; ils n'ont pas sans doute la splendide majesty de ces arcs de triomphe de deux lieues, qui decorent si noblement la solitude des campagnes romaines ; mais leur simplicite rustique s'accorde bien aveo le paysage ou on les trouve : plus serait trop. Le drainage se combine avec I'arrosement, et la vallee tout entiere est d'une splendide opulence ; une fraicheur factice , dont , k chaque moment, Ton dispose k son gre , est presque indispensable dans ces rfSgions , dont la couche tres-16gere d'humus est posee sur la roche seclie, oil le soleil, repercut6 par des murailles de granit, embrase la terre de ses ardours torrides. Du reste, il ne faut demander a cette eau que ce qu'elle peut donner : la fraicheur. Coulant presque toujours sur le gneiss ou le porphyre, elle n'est point chargee de ces detritus feconds que tant de fleuves charrient avec eux et d^posent sur la terre fertiHsee ; c'est de I'eau k I'etat presque pur ; elle n'offre aucun sediment a I'analyse.
Je ne m'arretai k la station de Viig, ou j'arrivais, que le temps de changer de chevaux et de visiter dans la maison deux poutres et uu soliveau en grand renom par tout le pays, car ils ont ete pris k I'ancienne demeure de saint Olaf , qui s'elevait a quelque distance dans la montagne. Inutile d'ajouter que ces debris, sans aucune valeur artistique, n'ont pour eux que la veneration des souvenirs. Le propri6taire de Viig les a utiHs6s comme de vils materiaux; il a bati sa maison avec des reliques.
A partir de Viig , le Gulbrandsdal fait un ressaut et tourne assez brusquement vers I'ouest. Une croix de pierre sur la gauche attire I'attention du voyageur. C'est la seule
ID-
Cn
croix que j'aie rencontree enNorvege. On lit sur une plancliette de sapin : Ici tomba Sinclair!...
Les Anglaises sentimentales se font toujours raconter riiistoire de Sinclair. De quatorze a cinquante-six ans , les Anglaises sont toujours sentimentales, mais cela ne prouve rien! Voici en deux mots I'histoire de Sinclair^ C'etait pendant la rivalit6 de Christian IV et de Gustave-Adolphe, qui alluma une guerre des plus violentes entre le Danemark et la Suede. Gustave-Adolphe , epuise deja par d'autres luttes , envoy a chercher du secours en Ecosse. Le colonel Munkhaven y fit une levee de trois mille hommes et s'embarqua avec eux , vers la fin de I'ete de I'ann^e 1612. Les aS'aires de la Sufede ne se retablirent point pendant son absence. Au retour, il trouva les Danois maitres de Gottenbourg et du Sund ; Stockholm etait menace, et , depuis Calmar jusqu'au cap Nord , toute la cote occup^e par I'ennemi. Munkhaven debarqua dans le fjord de Trondhjem, apres avoir jet^ a terre, dans le golfe de Romsdal, six cents Ecossais commandes par le colonel Sinclair. Sinclair s'avanga lentement vers le Gulbrandsdal, a travers la vall6e de Lessoe , ravageant tout sur son passage. II arriva bientot dans le d6fil6 de Kringelen : ce sont les Thermopyles de la Norvege. Les paysans qui tenaient les hauteurs roulerent des quartiers de rochers sur la petite troupe, qui fut 6crasee. Une inscription placee dans le defile de Kringelen raconte les faits k pen pres comme nous, et elle ajoute avec peu de modestie : « Par \k, I'ennemi et YUnivers apprirent ce que peuvent dans leurs rochers les braves, hardis et fideles Norvegiens. »
Un incident romanesque attendrit ces recits cruels de I'histoire. La femme de Sinclair I'avait accompagn^ dans sou expedition aventureuse. Unejeuue Norvegienne eut pitie de la pauvre 6trangere, et elle envoya son fiance pour la sauver ; celui-ci pen6tra dans le camp des Ecossais et voulut enlever lady Sinclair; on s'etait mal expliqu6; on
LE MJOSEN ET LE GULBRANDSDAL.
ne s'entendit pas. Mme Sinclair, qui etait belle, se trompa sur las intentions du jeunehomme, et, comme elle aimait son mari, elle tua son liberateur en croyant defendre sa vertu. EUe-meme tomba, dans la bataille du lendemain, en combattant aupres du colonel. C'etait un vaillant coeur. Voici ce qu'on lit au pied de la croix de bois noir qui indique au passant la tombe de Sinclair : k Ci-git le colonel Sinclair, qui, en 1612, fitt aneanti comme un vase de terre, a Kringelen., par trois cents paysans de Lessoe , de Vaage et de Froen. Le chef des paysans etait Berdon S6gelstad, de Ringeboe. Cette inscription , d6truite en 1789 par une inondation, a ete retablie par les paysans A. Viborg et N. Viig. t> Ici on prend le titre de paysan , comme ailleurs on prend le titre de marquis.
Tons ces souvenirs sont encore presents dans le Gulbrandsdal, et vous ne trouverez pas un vieillard ou un enfant qui ne vous raconte I'li^roisme de ses peres , la victoire de Kringelen , et la gloire de la Norvege dans la Guerre Ecossaise.
Tout en devisant du colonel Sinclair, nous atteignimes le pied du mont Kringelen, que Ton a si justement nomm6 le Morat de la Norvege.
Au bas de la montagne, dans un cimetiere rustique, au milieu d'une enceinte de jeunes bouleaux, s'eleve la petite 6glise de Quam.
Le site est h la fois melancolique et doux.
Tout alentour, la vue s'arrfite sur la cime 6levee des montagnes assez voisines qui ferment et rapprochent i'horizon. Ces montagnes , depouillees de vegetation, ont du moins des lignes gracieuses; la vallee est calme; le torrent qui la parcourt se fait ruisseau pour un moment et s'endort dans son lit de sable blanc ombrage de grands saules. L'^glise est petite, mais elle ne manque pas d'61egance en sa simplicite m6me. Sa haute couverture couple k pans droits , sa tour octangulaire, dont les vives aretes
LA NORV:^GE.
d^chirent les nuages qui passent , ses murailles peintes k I'ocre, son petit porche recouvert de deux ardoises gigantesques aux reflets verd^tres , tout contribue k lui donner un cachet pittoresque qui vous saisit et que vous n'oublierez plus. II y a des choses qui semblent daguerreo-^ typer pour toujours leur vive empreinte sur les tablettes de la memoire. Le cimetifere de Quam est aussi un des plus po6tiques de toute la Norvege. Ici , plus de mausol6es en bois; presque toutes les tombes sont en pierres grises tirees des carriferes voisines. Ces tombes sont couvertes de sculptures et fouill6es d' arabesques dont I'originalit^ plait ou dont la recherche surprend. Presque toutes portent des inscriptions, des sentences, des maximes, des priferes ou des adieux aux vivants, qui vous oublient, pauvres morts ! J'ai releve quelques-unes de ces inscriptions. La plus touchante 6tait celle d'un enfant pris au berceau : « La mort m'a enleve celle qui m'a donn6 le jour, et moi je suis mort dans la m6me ann6e... Oh! je suis heureux ; je n'ai connu ni le monde, ni mon pfere, ni ma mfere ; mon chemin s'en allait vers le del. Maintenant je demeure parmi les anges. »
Quam n'est point une paroisse, et cette 6glise n'est qu'une annexe. Les annexes sont desservies par le pasteur de la paroisse dont elles reinvent, ou par un simple chapelain. II y a telle annexe ou m6me telle eglise qui ne s'ouvre pour les iideles qu'une fois par mois. Get 61oignement du pasteur qui ne vit point avec son troupeau, cette raret6 des ceremonies du culte, qui sont un besoin de I'Ame, dans la condition ou Dieu nous a plac6s sur cette terre, en faisant de nous ce que Ciceron appelait des animaux religieux, .tout cela incline pen k peu vers le deisme , qui est aujourd'hui la vraie religion des Norv6giens : on a pu remarquer le m6me ph6nomfene dans d'autres pays protestants. Le deisme est la tentation de la solitude, et, livree a ellem6me, I'ame y vient naturellement aboutir, comme suivant
LE MJOSEN ET LE GULBRANDSDAL.
sa pente, et emportee par son propre poids. On cite des paroisses entieres dont les habitants se passent volontiers des soins du ministre ; ils attendant une occasion pour faire baptiser leurs nouveau-n6s , et quand vient la dernifere heure, sans pompes religieuses, sans litanies de chants sacr^s , sans prieres murmurees au bord de I'^ternite, ils prennent leurs morts , les emportent sur leurs epaules, creusent la fosse, et leur envoient silencieusement le dernier adieu avec une larme '.
1. Le storthing a vu la une insulte a la religion de I'Etat , et une loi revetue de sanctions penales a formellement interdit toute iahumation qui ne serait pas conforme aux rites Chretiens.
Mil
LES PAYSANS
Dans un pays qui n'a plus de noblesse , et qui n'a pas encore de bourgeoisie, oxx I'industrie est nulla, ou le com- ■ merce ne franchit point I'enceinte de quelqnes villes, c'est dans les campagnes qu'il faut aller chercher la nation. En Norvege, c'est le paysan qui constitue lepeuple. L'etat du paysan, c'est l'etat social lui-meme.
La Norvege est un pays completement a part , et il ne faut point comparer ce que Ton y voit avec ce que Ton rencontre dans le reste de I'Europe. Les Norvegiens ont le sentiment de leur force ; ils n'ont recours ni a la dissimulation ni a la feinte pour 6garer I'opinion du voyageur, comme ces peuples vains qui n'ont qu'une apparence th^atrale et une fausse grandeur : ils vont au-devant des recherches , et d'eux-memes expliquent leur organisation a ceux qui s'efrorcent de la pen6trer. A diverses epoques, et dans diverses provinces, j'ai voulu visiter quelques exploitations agricoles : on m'a tout laisse voir avec cette confiance un peu fiere qui n'a rien a cacher , parce qu'elle n'a rien a craindre.
Occupons-nous d'abord de I'habitation : il y a une influence secrfete de la maison sur I'homme. Les tribus r6veuses qui marchent sous le ciel ont d'autres idees que les nations assises dans les villes. Les etablissements du paysan norvegien , qui peuveat se rapporter a un m^rne
cm
LES PAYSANS
type, avec des differences presque insensibles d'un district a I'autre , portent le nom de guard ; on prononce gdr. Le gaard n'est pas une maison ; c'est un groupe de maisons sous une d6pendance commune, et appartenant au m^me chef; c'est I'unite subdivisee en fractions. Le gaard comprend I'habitation du cultivateur et tous les batiments necessaires k la ferme. Leur nombre varie : tel gaard n'en aura que trois ou quatre ; dans tel autre , on en comptera jusqu'a quinze. La construction est des plus simples. Elle a le sapin pour base, et se passe volontiers d'accessoires. Pour les murailles exterieures , on prend des troncs d'arbres dans la forSt voisine , on les equarrit, on les superpose le plus exactement possible. Ainsi font encore pour leurs log-houses les pionniers am6ricains. Une mousse sfeche et pressee comble hermetiquement les interstices. A Tangle des murs , les grands troncs s'adaptent les uns dans les autres au moyen d'entailles profondes. Quand on vent percer une fen^tre, on scie la muraille. La premiere qualite d'un architecte , c'est d'etre menuisier. A I'interieur , des planches bien unies et solidement jointes remplacent les murs de refend ; toutes les pieces ont un parquet sec et luisant. Parfois un superbe balcon finement ouvrage circule autour de la maison , dont le toit , qui fait saillie , domine et surplombe. C'est une sorte de galerie ou Ton promene les enfaflts en hiver , oti Ton vient jouir des belles nuits d'6te. Ces balcons , dont la haute balustrade monte jusqu'a la poitrine d'un homme , sont de vrais chefs-d'oeuvre de menuiserie ; les piliers des encoignures se tordent comme les colonnes de nos baldaquins de la Renaissance; les barreaux, soigneusementtourn6s, sont sculptes et fouill^s d'arabesques qui prouvent la patience et lihabilete du ciseau.
Le toit a une inclinaison assez douce : tantot il est en bois , et alors on le recouvre d'une couche de terre ,
II
LA NORV^GE.
que la mousse et le gazon rendent bient6t impenetrable. Parfois aussi on rencontre des couvertures en tuiles ou en ardoises. La feuille de Fardoise , mince et delicate , verte ou rougeitre , a des reflets d'un eclat metallique ; la tuile est petite , souvent octogone , et disposee de maniere k former des dessins d'une capricieuse elegance. Les divers batiments dont le gaard se compose sont toujours separes les uns des autres , et completement isol6s. Le principal corps de logis est r6serv6 au proprietaire et h sa famille ; il contient aussi la chambre de I'etranger. C'est presque toujours une vaste salle du rez-de-chauss6e , a deux ou trois lits. Le lit norv6gien se compose d'une planche au fond d'un 6dredon ; un second didredon sert de couverture. Cette grande salle est assez bien meubl6e du reste. Une table au milieu , une armoire sculp tee dans un coin , entre les deux fen^tres un beau miroir, biseaut6 comme une glace de Venise. Qk et la , dans des sous-verre primitifs, des gravures venues de tous les coins du monde, de France pour la plupart , et repr^sentant des personnages assez ^tonn^s de se trouver ensemble. J'ai vu dans le meme cadre Louis XIV et Robespierre , Bossuet et la Camargo , Pascal entre deux robes a paniers , et le cardinal de Richelieu , donn6 pour vis-k-vis k un pouf au sentiment de la fin du dernier sifecle.
On ne se sert pas de ponies dans les campagnes. A leur chaleur 6gale , mais triste et lourde , le paysai^ pr^f^re r^clat du sarment , dont la flamme joyeuse p6tille et rit devant lui. J'ai remarqu6 dans presque toutes les fermes d'immenses chemin^es, bdties au milieu meme de I'appartement, k la place qu'occupe le brasero espagnol. Ces chemin6es , en pierres ou en briques , ont un caractere assez monumental. L'atre est forme de deux murs s'61evant k angle droit ; un c6ne en magonnerie , qui monte jusqu'au plafond et qui sert de manteau , s'appuie sur les deux murs ct sur un pilier de fer plac6 dans I'axe. Dans ce
cm
LES PAYSANS
vaste foyer, on entasse des biicliers d'Hercule sur des cbenets gigantesques en fer poll, toujours luisant. De larges fenfires, aux vitres claires, laissent entrer des Acts de lumi^re qu'aucun rideau n'arrfete ou n'adoucit. Dans les solennit6s de la famille , la chanabre du voyageur devient la salle commune; on s'y reunit dans les longues soirees, ou les amis sont convi^s; on y danse aux f^tes de Yule, on y donne le festin des noces, on y celfebre les doux anniversaires de la vie imtime ; parfois Ton s'y rassemble pour entendre la lecture de la Bible.
La deuxifeme maison du gaard , situ^e h vingt ou trente pas de la premiere , est destin6e aux serviteurs de la ferme, que le paysan propri^taire tient toujours assez 61oignes de lui.
La troisifeme appartient aux troupeaux. C'est I'ecurie et c'est I'etable. Elle est f51evee d'un <5tage au-dessus du rez-de-chaussee. Les chevres et les moutons habitant le premier.
On n'a pas song6 h I'escalier ; mais h I'aide de poutres qui s'appuient par leur base au sol , et par leur sommet k la fenfitre de I'^tage superieur , on manage une rampe d'une inclinaison facile. On la couvre de terre et de gazon : c'est un sentier qui n'est ni plus 6troit ni plus ardu qu'un autre , et les bfites routiniferes se laissent conduire sans resistance a leur appartement. II est vrai qu'un gar- Qon de ferme tient le b61ier par les oreilles. Une distraction serait fatale au troupeau : les moutons sont partput les moutons de Panurge.
Au rez-de-cliauss6e se trouve ce que Ton appelle ici la maison des vaches. Les delicats resteront h. la porte ; mais je pr6viens que Ton peut entrer. La pi^ce est vaste , admirablement tenue , parfaitement a6r6e , au moyen de grandes fen^tres que Ton peut ouvrir aux quatre vents. Le parquet est en sapin , ce qui dispense de litifere ; il
co-
tn-
ID-
CO
en
est vrai qu'on se prive ainsi volontairement de la ressource des engrais ; mais le paysan norvegien n'en use gu^re , et sa terre peut , je crois, s'en passer mieux qu'une autre. Chaque bete a pour elle une stalle bien propre, comme dans les ecuries tenues a I'anglaise. II n'y a du reste qu'un rang de stalles dans chaque etable ; il est au milieu meme de la pifece , laissant un vaste espace devant et derriere, pour faciliter la circulation dans tons les sens. Le Norvegien est naturellement rempli de soins pour les animaux domestiques ; on n'a pas eu besoin de lois pour Ini imposer des ^gards et une sorte de tendresse vis-a-vis de ces humbles serviteurs et de ces doux compagnons de I'homme. Le quatrifeme corps de logis sert de grange et de fenil ; on garde dans le cinquifeme tons les ustensiles de la ferme ; on y pend les colliers , on y remise les voitures , on y range les charrues. Le sixi^me sert de buanderie et de four. II n'entre pas une pierre dans la construction de ces divers batiments , mais souvent ils portent sur des esp^ces de d^s grossiferement faits , qui ne sont autre chose que des amas de cailloux rassembles aux quatre coins de la construction , et qui soulevent la maison presque tout entifere h. cinq ou six pieds au-dessus du sol. G'est une precaution prise contre les ruisseaux qui d6bordent au printemps , et contre les neiges qui s'amoncellent en hiver. Des perrons gigantesques , dont chaque marche emploie un arbre , font communiquer le seuil de la porta avec la route ou la cour du gaard. Tant6t ces divers bdtiments dessinent , par leur position respective , une figure geometrique : c'est un carr6 , une losange , un parallelogramme , une demi-circonference ; tantot , au contraire, on les a jetes au hasard, confusement et pMemMe. Situ6s parfois dans les plus beaux sites du monde , ces gaards n'ont aucun souci du pittoresque ; ils tournent sans scrupule le dos a la route , interrompent ime per-
LES PAYSANS
spective par la construction d'une etable, et mettent un. grenier entre eux et une cascade superbe. Les proprietaires n'en sont pas moins enchautes de savoir que la cascade est la; ils iront la regarder quand ils voudront la voir.
II ne faut pas demander au gaard norvegien le jardin qui rejouit la ferme francaise ou la metairie beige : nous ne sommes point ici dans la patrie des fleurs. La maison norv6gienne a pour elle une decoration plus severe : dans le Sud, un tilleul aux larges feuilles, dont I'ombrage semble la benir de ses bras seculaires ; dans le Nord, un sapin gigantesque, qui croit au milieu de la cour et projette au loin I'ombre de son obelisque de verdure immobile ; parfois le houblon grimpant escalade le toit, et brode la maison de ses festons capricieux et legers.
Dans le plus humble gaard il y a toujours a voir quelque curiosite naturelle dont le paysan est fier : ici c'est une auge gigantesque creusee dans le granit, comme un sarcophage dgyptien ; \k c'est une ardoise de vingt pieds de long, dont les teintes delicates passent du gris sombre au bleu le plus tendre. On en fait une table de cuisine pour les valets de ferme.
Le paysan norvegien aime les tons brillants et vifs, comme s'il en avait besoin pour relever ce qu'il y a de froid dans son del terne. Le rouge surtout lui agree particuli^rement ; I'extreme Nord se rapproche ainsi de I'extrSme Orient, qui a les memes besoins, mais pour d'autres causes. Ce sont les zones temperees qui ont invente la gamme des couleurs discretes, et ce que les Anglaises appellent, en baissant les yeux, les nuances chastes. Ces nuances sont inconnues en Norvege, ou Ton met sans pudeur une porte rose clair au milieu d'un mur fauve; une autre fois, c'est une chemin^e vert-pre qui jaillit d'un toit sang de bcEuf. Ces contrastes violents ne paraissent chequer personne.
ttimtm
II y a en Norv6ge tres-peu de fermiers prenant a bail la terre d'autrui, de meme qu'il y a aussi tr^s-peu de families assez riches pour louer leurs terres. On ne poss^de en general que ce que Ton pent cultiver, et Ton cultive ce que Ton possede. Le nom de proprietaire s' applique exclusivement h ceux qui ont assez de bien pour en louer ; c'est un titre honoriiique, comme celui d'esquire dans la hierarchie aristocratique de I'Angleterre ; il appartient a un tres-petit nombre, on ne le donne jamais a celui qui cultive son propre bien. Le paysan qui exploiie sa terre prend le nom de bonder. Plus de la moitie des Norv^giens sont des bonders. Le bonder a sur son domaine la plenitude du droit : le droit d'usage, le droit de jouissance, et les droits de suzerainet6 quant h la chose, qui, pendant la pMode feodale, reposaient chez nous sur la tete du seigneur.
Le paysan norvegien a toujours 6t6 libre. Depuis les premiers dges il a possede la terre en pleine propri6t6, sans etre jamais asservi a la glfebe. M6me au temps de I'occupation danoise, la terre appartenait en propre et directement au paysan, qui ne reconnaissait aucun sup^rieur. C'est \h le droit que le Norvegien designe encore aujourd'hui sous le nom A'Udal. Ce droit a 6t6 religieusement respecte par Toccupation danoise. La terre diUdal est possedee sans aucune charte de concession, sans aucune des redevances habituelles ou casaelles de la tenure feodale ; le paysan la tient librement et directement, comme le roi tient sa couronne. EUe passe de I'un k I'autre, sans qu'il faille payer aucun droit de mutation. On ne paye que I'impot foncier, et sous une seule forme, pour subvenir aux besoins de I'Etat. II est vrai que cet impot est assez considerable : il est a pen pres de 18 pour 100 du revenu. Les agnats du proprietaire ont un droit particulier qu'on appelle Odelsbaarn Ret, et qui les autorise k remerer la terre vendue par leur parent. Ce droit contribue pour beaucoup k retenir le gaard dans les memes families. Ici la moitie
LES PAYSANS
dela terre n'a jamais change de main; elle est toujom-s rest6e dans les families ou on la voit aujourd'hui.
Voilk sept ou huit cents ans que I'^galit^ du partage est introduite dans la loi, et cependant le morcellement de la propri6te n'est pas descendu au-dess6us des limites ou chacun peut vivre sur sa terre. Peu k peu les manages reconstitu^rent la propriete que les successions avaient dissoute, et Ton arriva k une moyenne stationnaire telle, que le plus grand nombre possMe precis^ment ce qu'il lui faut pour vivre aussi loin du luxe que de la misfere.
L'importance des fermes varie : elles comptent gen^ralement de vingt-cinq k quarante tetes de b6tail. C'est beaucoup, si Ton songe qu'il faut avoir dans les fenils des approvisionnements de fourrages pour sept mois d'hiver. Plusieurs de ces fermes ont des cultures varices ; d'autres, beaucoup plus petites, se contentent d'un sillon d'avoine ou d'un champ de pommes de terre . entre les fourres et les taillis des grands bois a demi defriches. Ces modestes metairies sont occupies par de petits fermiers qu'on appelle cottars, et qui payent leurs redevances en corvees sur la terre dent ils reinvent, et qu'ils labourent avec le honder. Mais cette corv6e ne peut en rien se comparer k la corvee f6odale que nous avons connue : ce n'est pas I'assujettissement d'lm homme a un homme, ni d'une terre k une autre ; I'une des deux terres n'est pas mouvance de 1' autre ; toutes les deux appartiennent au mtoe proprietaire ; la corvee ici n'est done plus qu'un fermage, acquitte par le travail au lieu d'etre pay6 en argent.
Du reste, toutes les transactions de I'economie rurale se font par la voie des ^changes et des compensations, sans aucune intervention du numeraire; le contraire' n'a lieu que dans des cas extrtoement rares et tout k fait exceptionnels. On donne tant de jours de travail, et Ton regoit telle part de fruits. Le premier avantage d'un tel systSme est d'assurer une morality plus haute aux rapports qui
s'etablissent entre celui qui possfede et celui qui travaille ; c'est de supprimer cet antagonisme inhumain, qui fait que dans certains pays I'interSt de I'un est toujours contraire a I'inter^t de 1' autre, et que celui-ci devra s'affliger de ce qui devra rejouir celui-la. Parfois, au milieu de nations chr6tiennes, j'ai entendu des gens, qui passaient pour sages, se plaindre, en certaines annees, que I'epi fut trop epais dans les sillons, et les grains trop serres, et la grappe trop abondante. On pr6tendait que c'6tait pour tons un malheur, et qu'avec le prix du pain le prix du travail diminuait. Je ne comprenais pas ; mais je regrettais de n'avoirpas le droit de me rejouir de ces bontes de la nature prodigue, et je craignais que le del ne voulut un jour nous punir de si mal recevoir ses dons. II n'en est pas de mfime en Norv^ge ; ce qui profite k I'un profite a Fautre, et la prosperity de chacun fait celle de tons. .
La terre se donne k bon compte, ainsi qu'il doit arriver dans un pays ou il y en a pour tout le monde, et ou vraiment on ne trouverait pas grand avantage a I'accaparer. On la mesurepar mwlings. Le moeling ^quivaut a environ quarante-neuf metres carres ; mais, a vrai dire, on ne mesure gufere que dans le voisinage des villes. En pleine campagne, on achete en bloc, au juge, k vol d'oiseau. La terre labourable, saatland, admet encore une autre mesure, que Ton appelle tmndc. Ce mot veut dire tonneau, et au premier abord on pent ne pas comprendre parfaitement comment la tei're se mesure avec un tonneau. Le twnde de staatland est egal a I'etendue du sol que Ton pent ensemencer avec un baril de riz, un baril d'orge et deux barils d'avoine. Entre paysans , c'est la mesure usuellr i La main-d'osuvre du labourage n'est pas chfere. Sur lal sifere de chaque ferme un peu considerable, ces petits cultivateurs, que tout k I'heure je designais sous le nom de cottars, payent leurs rentes en journ6es de travail sur 1; terre meme, et n'estiment gu6re leurs journ6es a plus de
cm
LES PAYSANS
dix ou-douze sous. Du reste, ils se regardent, et avec raison, ^EJne faisant partie de la famille. Leur maisonnette et leiilsbout de champ leur sent donnes pour la vie durant, aveasii^ie pour leurs veuves; c'est la securite de toute une existence garantie. Quand il y a vente, le prix de la terre ne s'acquitte jamais en argent, du moins pour la totalite. On pratique toutes sortes de retenues : rentes viageres, annuitfes de grains, nourriture de tant de vaches, Lois de chauffage, droit d'habitation. Toutes ces reserves, qui grfevent la propriete d'une fagon incommode, sont designees, ennorv6gien, sous le nom de wilkaar, et il est rare qu'une terre en soit completement affranchie. Le wilkaar depr^cie singuliferement les biens ruraux aux yeux de I'etranger, dont les int^rets h6sitent a s'enchevetrer dans ce systeme, qui paralt tout simple a des families vivant entre elles depuis des sifecles.
En general, on cultivebien. Le labourage diShre un peu du notre; la charrue norvegienne est legere; elle n'atteint pas profond^ment le sol, dans la crainte de heurter bientot le roc, sur lequel, parfois, porte directement la couche deja trop mince de I'humus vegetal, ou meme de rencontrer la seconde couche du sol, qui s'etend ordinairement entre I'humus et le roc; couche poreuse, qui se dessecherait vite a I'air libre, et que la nature a destinee a garder plus longtemps I'lmmidite, dont la semence a besoin pour germer. On retourne le pan de terre (la motte) sans le briser. C'est, comme on salt, le systeme en vigueur dans le comte de Norfolk, qui donne a I'Angleterre ses magnitiques bles rouges. Cette charrue sans roues se traine sur le sol. En avant du soc, on place un regulateur en bois, qui touche le sillon et ne laisse penetrer au-dessous de lui que la longueur de lame precis6ment necessaire a chaque terrain. Ainsi, tout est mesur6 a I'avancc, on n'abandonnc rien au caprice d'un valet, ni au trait plus ou moins vigoureux des chevaux. Place a cote du soc, uu appendice
cm
CO
Cn
special ecarte du sillon les racines que le tranchanl vient de couper, ou les pierres qu'il a soulev^es ; cet app§ndice joue comme un levier dans la main du laboureur, qui ne se place pas, comme chez nous, derrifere sa charrue, mais a cote. Le sillon est uni comme la plate-bande d'un jardin ; on ne lui donne pas ces renflements et ces ondulations de vagues soulev6es qui rendent si gracieuse la surface d'un champ de bl6 courbe sous le vent. On labours aussi toujours du m6me c6t6. Quand on est arrive au bout du champ, on hausse le soc, et Ton retourne au point d'ovi Ton 6tait parti, sans creuser un nouveau sillon chemin faisant. C'est une perte de temps considerable ; mais l6 paysan tient surtout h ne point fatiguer ses chevaux. lis font partie de la famille, et Ton a pour eux plus que des soins, on a des 6gards.
Qui commence n'a pas fini. II y a loin des semailles k la moisson. L'epi court plus d'un danger avant d'arriver k I'heureuse et abondantematurite. Tant6t ce sont les gel6es des nuits d'avril qui le fl(§trissent ; il se shche alors et noircit comme si on I'avait pass6 au feu , et le peuple dit qu'il est brule. Les paysans du Nord ont donn6 k ces nuits fatales le nom de nuits de fer ; tantot, sous Faction hative du printemps, I'accroissement trop prompt de la tige contracte les vaisseaux de la plante encore tendre , et les fait crever au premier retour d'une chaleur soudaine. Avant que la neige descende des montagnes , on place sur les pentes de petites bales sfeches , ou elle s'arrete, et qui I'empechent d'etre emport6e trop vite : elle emporterait avec elle I'esp^rance de la recolte. Au mois de juin, la chaleur, si ardemment concentree dans I'enceinte des rochers , desseche impitoyablement les racines ; on est oblige de les rafratchir par des irrigations assidues. En juillet , on craint les ouragans : il faut placer des palissades entre les sillons pour empecher que les tiges ne soient renversees et ne pourrissent les unes sur les autres.
cm
Enfin, I'heure de la moisson est arrivee. Les precautions redoublent : on coupe trfes-bas,.et I'on coupe seulement la poignee que Ton tient dans la main , et non pas, comme chez nous , la brassie , dent une partie s'echappe avant que la gerbe soit li^e. Ainsi, rien ne se perd. Mais peut-on dire que ce soit un epi vraiment perdu, celui que Ruth vient glaner pour Noemi dans les sillons de Booz ? Les gerbes, assez petites, sont plac6es par dizaines, et le grain en bas, sur des perches qui les exposent au soleil et aux courants d'air vif ; elles sfechent ainsi promptement, et, en cas d' averse, la premiere abrite les neuf autres. Veut-on rentrer pr^cipitamment , on entasse perches et gerbes sur des chariots bas qui parcourent le champ. En quelques heures, on assure ainsi le produit de I'annde.
Les terrains de chaque exploitation se divisent en trois classes, suivant leurs qualiteS. La premiere comprend les cereales et d' excellent fourrage ; la deuxieme est une sorte de prairie enclose que Ton pent egalement faucher ou faire d6pouiller par les troupeaux. L'herbe des prairies naturelles n'est point drue et serree ; le foin n'atteint pas non plus une grande hauteur. II faut beaucoup de terre pour obtenir pen de fourrage. On fauche trfes-habilement ; le sol est ras6 d'aussi pres que le bowling-green d'un pare anglais. La lame de la faux est tres-courte ; mais les trois quarts ne sont point employes, comme chez nous, k confer Vair ; tout porte : pas de coups perdus. On laisse le foin sur place, et comme il est tomb6, pendant I'espace de vingt-quatre heures; le lendemain, on le jette sur les tralneaux, et , sans mfime le lier en bottes, on I'entasse dans les fenils encore vert. Il garde ainsi plus d'arome et, diton, plus de force.
La troisieme division de la ferme norvegienne prend le nom de smler, et comprend la vaine pature que chaque ferme possede dans les montagnes. Les paturages des
cm
LA NOfiVEGE.
soeters, comme les sheelings des Highlands d'Ecosse , sont quelquefois situes a quinze ou vingt lieues de la ferme, dans quelque repli de la montagne deserte. Les troupeaux vont passer la trois ou quatre mois d'et6 , sous la garde des pastowres norvegiennes. Comme le temps pourrait parattre Lien long a ces pauvres fiUes , privees de toute distraction, on a soin d'envoyer leurs amoureux avec elles. Ainsi a-t-on cree de veritables Arcadies-, pleines de chansons de joie. Le depart pour les soeters est une veritable solennite champfitre. II a lieu en mai; c'est comme la f6te rustique dii printemps. Deji, depuis quelques jours, on ouvrait les fenetres du gaard, pour sentir le souffle des vents tifedes qui passent sur les derniferes neiges ; la s6ve court dans les branches fletries qui se reinvent ; les bourgeons roses s'entr'ouvrent et les feuilles se deplient comme de petites favours vertes au bout des rameaux noirs encore, et dej^ gonfles ; la mousse refleurit ; les cataractes sonnent et retentissent dans les bois. Au fond de ratable inquiete mugissent les troupeaux que le printemps agite. Tout renait. L'activite regne dans la ferme ; les travaux recommencent : il faut partir. On a vite fait de rassembler son petit bagage, que Ton charge sur un poney. On juche une fiUe sur le bat, entre les paquets, le fouet a la main ; un garson prend la bride ; les autres comptent les troupeaux a mesure qu'ils sortent par la porte trop etroite. Debout sur le perron, le chef gourmande son jeune peuple ; il adresse ses dernieres instructions a la troupe impatieute qui n'ecoute deja plus. On s'embrasse, on echange les derniers adieux, et, le coeur plein d'esp^rance, on part. Le plus souvent, les sosters sont situes sur le bord d'un lac , ou bien ils sont arroses par de nombreux ruisseaux. Les chalets des bergers ne manquent point d'une certaine grkce rustique, et Ton y mhne assez doucement la vie. On travaille peu et Ton se repose beaucoup. Les gargons font les foins ; les filles s'occupent du beurre et du fromago.
cm
LES PAYSANS
Du reste, liberte entiere pendant cestrois mois passes loin du mattre , aussi prfes que possible de la simple nature, dans un site grandiose et sauvage, au sein d'un jour eternel, avec tous les enchantements de la jeunesse et de I'amour. C'est incontestablement le type le plus parfait de de la vie pastorale en Europe. Quelquefois, on est oblige de marier un peu ou du moins de fiancer tout ce petit monde avant la fin de I'Mver ; mais le pays n'est pas medisant, et personne ne songe a faire de scandale inutile..
On adopte, pour la separation des champs, un systeme de clotures particulier a la Norvege : au lieu de creuser des foss6s, qui font perdre une quantite de terrain parfois considerable, ou de planter une haie dont I'ombre est importune et nuisible, on emploie de grandes barrieres d'une construction primitive. On plante de distance en distance deux piquets longs et forts, vis-a-vis I'un de I'autre ; des traverses plus legeres et qui s'entre-croisent, appuy^es au sol d'un c6t6, posent leur autre extremite centre ces pieux, auxquels on les rattache avec les rameaux flexibles d'un jeune saule , ou des liens d'osier qu'on assouplit encore en les passant au feu.' On varie le nombre de ces traverses, selon la hauteur et la solidite que Ton veut donner a 1' obstacle. Une barriere de force moyenne et de cent pieds de long coute environ dix francs. L'apparence formidable de ces clotures suffit a tenir en respect les troupeaux, assez paisibles d'ailleurs, qui n'osent pas m6me tenter deles franchir. Ces barrieres mobiles peuvent aussi se transporter d'un lieu k un autre avec une facility extreme. Quand on veut acheter le champ voisin, il suffit de reculer sa barrifere. Dans un pays moins honn^te que la Norvege, — en Normandie, par exemple, — cettemaniere de proc^der donnerait lieu, j'en suis sur, a beaucoup d' actions en bornage, et les juges de paix auraient besoin d'une audience de plus par semaine.
Les provinces meridionales de la Norvege offrent a peu
co-
tn-
ID-
prfes les memes productions c6r6ales que le Danemark et le nord de FAllemagne. On ne trouve plus le froment au dela du 65' degr6. Pass6 le 62% il est malingre, vient difficilement , et la r6colte est souvent trompeuse ; sur la cote occidentale, le seigle s'avance jusqu'au 69', un degre plus loin que I'avoine ; Torge, celle de toutes les c^r^ales qui exige le moins de chaleur, mArit encore au 70'. Le m6teil {bland-horn), les pois et la pomme de terre, qui •r^ussit m^me dans le ti'inmark , sent pour le peuple une immense ressource. On cultive aussi le tabac sur la cote du Skager-Rack.
Mais ce qui manquera toujours k I'Age d'or de la Norvege , c'est le rayon de miel si cher a nos campagnes du Sud. J'ai passd toute une saison (elle m'a paru longue), sans entendre un murmure d'abeilles. Il faut k ces divines buveuses de ros6e des fleurs enivrees de soleil, et la Norv6ge n'en a pas.
CO
en
Je n'^cris pas le roman de la Norv^ge, j'essaye d'en esquisser le tableau vrai : je ne crois pas qu'il y ait au monde un pays plus pr^s de I'^galite sociale. On n'y rencontre ni les grandes fortunes ni I'extreme misere ; mais une sorte de moyenne d'instruction et de bien-6tre fait rouler sur toutes les t^tes son niveau modeste. Les concupiscences de la richesse ou de I'ambition n'y sent point eveillees par le spectacle des prosp6rit6s 6clatantes. On s'endort dans la jouissance mod6r6e du bien, sans songer a desirer le mieux. La fortune meme ne saurait donner les jouissances du luxe dans un pays ou il n'y a pas de luxe ; elle n'assurerait pas d'influence politique parmi des electeurs ombrageux ; et quant a la pauvrete complete, personne ne songe k la craindre , parce qu'on n'en voit presque pas d'exemple.
II y a des pays, ainsi I'Ecosse, que je puis citer , parce que je I'ai vue , ou les riches et les pauvres sont separes
cm
LES PAtSANS.
par de telles differences, comme moeiirs, comme langue, comme habitudes, comme logement, comme nourriture, que I'on songe involontairement a deux nations ennemies vivant sur la m6me terre : rien de commun entre elles ; pas un point de contact. En Norvege il n'y a pas , k proprement parler, de distinction tranchee ; il n'y a que des nuances , comme il doit arriver necessairement la oil tous ont assez et ou personne n'atrop.Tout se nivelle, se confond et disparait dans une mediocrite suffisante, mais non doree. Cette egalite s'etend aux maniferes memes, qui sont, chez tous , simples , cordiales et franches ; il ne faut leur demander ni la noblesse de la gravite espagnole , ni rel6gance frangaise, ni la facility souple des Italiens. C'est plutot un melange de dignite dans les sentiments et de familiarite dans I'expression. Mais ni cette dignite n'est hautaine, ni cette familiarity n'est grossifere. On devine, dans les moindres choses , qu'ils ont au fond de Fame et I'intelligence du droit et la conscience du devoir; ils imposent le respect d'eux-m^mes , en se montrant tels qu'ils sont ; pas de pretention , nuUe preoccupation de I'effet k produire : aucun appret. L'^tranger, quiles voit en passant, les surprend tels qu'ils sont toujours. On pent, en une heure, appr6cier leurs relations intimes et journaliferes. lis ne savent pas, comme certains raffin6s de civilisation, faire deux parts de leur vie, donnant au monde la grace de leur sourire , la douceur caressante de leur voix, le charme penetrant de leur esprit, et reservant, pour I'interieur d6daign6, les rudesses, la froideur et parfois la durete. Le Norvegien n'est pas, comme I'Arabe, un bandit poetique ; c'est un honnSte homme un peu prosaique. iPn'a pas la main fine et blanche qui assassine ; il a, au contraire, une main large et calleuse ; mais elle est loyale, et sa pression ne ment jamais.
Quand on n'est pas doue d'une forte dose de patience, on est parfois expose a de rudes epreuves avec la lenteur
|il
ij C * .. it«! :*c. V'^ jr vu .
norv^gienne. On retrouve a peu prfes le meme calme chez les hommes de I'extreme Nord et chez ceux de 1' extreme Orient. Les causes sont differentes. Ici, c'est la fibre lente qui reste engourdie ; la, an contraire, c'est I'ame subtilisee qui semble quitter le corps et se perdre dans le vague du reve, loin delui. Quoi qu'il en soit, je sais, pour mon compte, que j'aurais eu besoin plus d'une fois de rep(5ter, chez les Norv6giens, I'alphabet grec pour donner k mes coleres le temps de la reflexion. Mais, h. bien examiner les choses, il s'est toujours trouv6 que c'etait moi qui avals tort, et eux qui avaient raison. Et alors, avec quelle inalterable indulgence ils supportaient mes violences ! Je me rappelle qu'un jour, dans une station de poste ou je ne trouvais pas de chevaux, je tempStais comme un enfant gate qui veut la lune. Une femme essaya de me donner quelques exphcations ; le mari lui dit : « Laisse-le, tu vols bien qu'il est malade! « Je rentrai en moi-m6me, j'eus honte et je me calmai.
La base de la nourriture, pour le paysan, est le gateau d'avoine, la pommede terre, le poisson de riviere, lepoisson sale, surtout le hareng, le fromage, le beurre et le lait. Dans les annees de disette, on y ajoute les gateaux d'6corce. La fabrication de ce nouveau comestible ne laisse pas que d'etre assez compliquee. On abat les jeunes pins robustes et vigoureux ; on enlfeve I'ecorce dans toute sa longueur; le couteau fait disparaltre d'abord la partie exterieure de cette ecorce ; on racle ensuite delicatement la partie int6rieure. Il ne reste plus que la portion interm^diaire, qui est blanche et moUe. On I'expose a I'air libre, puis on la fait secher au four ; on la bat et on la brise dans des vaisseaux de bois, puis on I'envoie au moulin ; on m^le la farine avec des lichens ou des hachures de paille, et on en fait des gateaux 6pais d'un doigt. Ces gateaux sont amers, astringents et malsains. Le paysan, qui s'en nourrit I'hiver, se sent faible et abattu quand vient
cm
le printemps : il eprouve surtout des douleurs vives dans la poitrine. Enfin, cela empeche de mourir tout de suite, et, dans les mauvaises annees, pour qu'il soit content, il suffit au paysan de ne point mourir.
Outre le pain de seigle et d'orge mal boulang6, humide, indigeste et lourd, le paysan compose, avec I'avoine, une espece de galette mince comme une feuille de papier, blanchatre, seche et cassante, qu'on appelle flat-bmd, oupain plat par excellence. Pour peu que Ton ait le gosier delicat, on avale difficilement cette chose insipide, entreme- Ue de longues pailles qui vous restent dans le gosier et vous etranglent. On s'y fait , h. la longue ; dans les premiers temps on trempe dans I'eau pour amoUir : alors c'est encore mauvais, mais cela peut passer.... avec un peu d'effort.
Le fermier fait quatre repas par jour : a deux de ces repas on boit de I'eau, de fort mauvaise bi^re ou du lait excellent ; aux deux autres , on s'accorde un verre d'eaude-vie de pomme de terre. II est assez dans I'usage de servir deux fois par semaine la viande salee et le boudin noir. A vrai dire, on n'a jamais de viande de boucherie. Quand une vache est vieille, on la tue, on la sale et on la mange, voilS, tout. Chaque repas dure assez longtemps ; on sent que xes gens-lJi, je parle meme des pauvres, sont chez eux et vraiment leurs maitres ; on met la table, on s'assied ; le pain est offert dans des paniers tr^is-propres : quelquefois on simplifie le service, et, pour ^pargner la vaisselle, on sert la viande et le poisson sur un enorme triangle de flat-hrced en guise d'assiette. Quand on n'a plus rien dans son assiette, on la mange. Ainsi, dit-on, firent les compagnons d'Enee ; si I'invention n'est pas renouvelee des Grecs, peu s'en faut. La preparation de ces quatre repas occupe a peu pres tout le temps de la m^nagfere.
Dans les petites fermes, le mobilier est simple : des
marmites en fer, des cuillers de corne, des couteaux dont le manche, en ivoire de morse, est cercle de cuivre brillant comme i'or, des vases de bois, dont la forme rappelle assez r^l^gance des modeles 6trusques. Dans un coin, un grand baril pour I'eau, qui malheureusement n'est jamais fralche et completement insapide, — on se souvient trop longtemps qu'on a bu, — et pourtant Ton est k deux pas du ruisseau qui roule des flots etincelants ! Mais ce s'erait un ennui d'aller puiser trop souvent.
Le Nory6gien est intelligent : il a des aptitudes assez diverses, mais il est lent a la tiche, et mou devant la peine. II a peu de besoins, et quand il les a satisfaits, il s'arrete et ne veut pas pr^voir le long avenir. Le propri6taire est philosophe : il ne cherche pas k s'agrandir et il se contente de posseder la terre qu'il est capable de cultiver et qui suffit k ses besoins, sans qu'il ait a d^ployer una habiletf5 transcendante ou une activite fi6vreuse ; sans qu'il ait surtout de grands capitaux a risquer : les capitaux manquent un peu k la Norv^ge. Ce systeme une fois admis, les precedes, m^me les plus mauvais , se perpetuent de pfere en fils avec une monotonie routini^re, dont on rencontre peu d' examples ailleurs. A quoi bon? c'est un des mots qu'on entend le plus r6p6ter ici. Le Norv6gien se contente du n^cessaire, qu'il obtient sans peine ; il se passe volontiers du superflu, qui lui coliterait un effort. C'est lui qui a du dire le premier : .< Le mieux est I'ennemi du bien. y> II ne se soucie point de travailler I'hiver, il fait trop froid ; ni l'et6, il fait trop chaud ; ni le printemps, il est si court ! quant a I'automne, il n'y en a pas. Tout cela sans doute peut parattre contraire aux idees de civilisation si repandues aujourd'hui par toute I'Europe ; mais y a-t-il une civilisation vraie sans moralite, et ou done la moralite est-elle plus grande, chez eux ou chez nous ?
Tel qu'il est constitu6 , le gaard norv(5gien a paru a quelques-uns le type exact de I'etat social des anciens
cm
LES FAYSANS.
Germains. C'est 6vidcminent le degr6 le plus infime dans I'ordre du developpement historique. C'est le point de depart de ce que Ton appelle le progrfes. Le groupe de la famille precMe le groupe de la cite. Le lien du sang, si puissant dans les races septentricnales , dut reunir sur le sol germain tous les agnats autour du chef commun , et leur etablissement n'a pu etre-sans rapport avec ce que nous remarquons aujourd'hui dans le gaard norvegien. On fait encore observer , comme presomption a I'appui de cette opinion , que la Norvege a conserve avec un respect filial les dernier s debris des mceurs teutoniques. C'est derrifere ses montagnes qu'il faut aller chercher la vieille Germanie ; c'est encore a ces paysans fiers et libres qu'il faut demander aujourd'hui le meilleur commentaire des amplifications de Tacite , poetiques , mais vraies , comme toute la poesie : la po^sie plus vraie que I'liistoire ! a dit Aristote.
Quoi qu'il en soit, le gaard, reduit a lui-meme, forme un petit monde a part et complet , qui peut se passer du genre humain. La solitude rend industrieux. Cette petite colonie, cachee dans un repli de la montagne, abritee dans I'enceinte de sa foret seculaire, ne se pr6occupe d'aucun commerce exterieur, et la vie de relation lui est completement etrangfere. Tout commence et finit a elle. Le paysan norv6gien vend peu de chose , et pour lui lld6al de I'economie politique en son m6nage, c'est de ne rien acheter. Ses besoins sont mod6res , et sa terre peut y suffire.
La famille du bonder, les domestiques plus specialement attaches a son service , les cottars, ou petits metayers qui vivent sur la ferme et qui reinvent d'elle , se divisent le travail et peuvent ainsi subvenir a toutes les necessit^s d'une vie simple. Celui-ci tourne le bois , celui-la forge le fer, cet autre travaille le cuir des harnais , ou pique la meule du moulin avec la pointe aigue du martelet. Chaque ferme a son moulin , qui ressemble assez au mou-