‹ La NorvègeChapitre 4 sur 16 · LI · texte numérisé non relu

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des lies Shetland : una chute d'eau met en mouvement deux roues de gneiss, dont la durete r6sistante brise tout ce qu'on leur jette en poudre impalpable; les meules sont extremement petites. line des singularites de ces moulins , c'est qu'il. n'entre dans leur construction que de la pierre at du bois ; vous n'y trouveraz pas un clou : tout est li6, arrange, ajuste avac una precision at una force qui etonnant ; la simplicite das moyans n'ast surpass6e que par I'excellence de laur misa en CBuvre.

Chaque farme a aussi sa quenouille at sas fusaaux, son rouat at son metier. Pendant I'hiver, le gaard se transforme en atelier ; la population agricola deviant tout k coup manufacturiere , on taille la chanvre, on file la laine , on tisse la toile at le drap ; la m^re , la femme et la fiUe coupant dans le wadmal le pantalon , I'habit et le gilet d'un mari , d'un irhre ou d'un fils ; de leur c6te, les hommes taillent le bois et forgent le far, at tous oublient qu'ils n'ont pas d'or en apprenant le moyen de s'en passer.

Si maintenant il fallait dire le dernier mot sur un parail etat social, qui pourrait nier que les Norvegiens, louablas comma individus, heuraux comma famille, sont nuls comma nation? Au milieu des peuplas , dont la paix m^me est armee, ils ne sauraient garder leur neutralite ; on leur impose un parti, ou Men on decide d'eux sans las consulter, et, a la fin d'un congres , un coup da plume de diplomate indifferent les fait passer d'une maison royale k una autre, comme appoint d'un march6 de pauples : ca n'est pas toujours assez de se faira aimer ; il faut encore se faire craindre.

Quand le gaard, par suite de convention faite avac le gouvarnement , sert aussi de station de poste , le lion de Norv6ge, « d'or sur sable, rampant, arm6 et couronn6 , » dont r^cusson pose au bout d'une perche a la vague apparence d'une hache qui tournarait au vent, indique au voyageur ouil trouvera , le jour, des chevaux et, la nuit,

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un gite , parfois meme a souper ; mais dans les stations qui servent d'auberge on ne pratique aucun genre de seduction pour garder le voyageur. On n'a pas besoin de votre argent , on ne le prend que pour ne pas vous desobliger; vous feriez plaisir en allant le depenser ailleurs. La chere est maigre ; souvent , dans les auberges qu'on appelle bonnes, il n'y a nipain, ni huile, ni poivre.

Parfois , d'une station a 1' autre , la route semble longue. Les routes norvegiennes sont, du reste, les meilleures du monde, at merveilleusement entretenues ; elles n'ontpas, sans doute, la majeste grandiose des voies romaines, et ce fastueux etalage de trois ou quatre couches de terrassements , recouvertes de larges dalles retentissantes. Ici tout est simple, calme et grand, sans etalage et sans fracas, avec une parfaite simplicite. L'ideal de I'ingenieur norvegien, c'est la ligne droite ; il salt que d'un point k un autre c'est le plus court chemin, et il veut la suivre ; il ne s'imagine guere de tourner les difficult6s , il les aborde de front et tres-bravement. Sa route monte avec les coUines, descend dans les vallees , serpente avec les souples detours des ruisseaux ; ells a horreur du tunnel , ne connalt pas le viaduc , et songe rarement qu'une pente peut s'adoucir. La route norv^gienne a presque toujours le roc vif pour fondement : sur cette base solide on 6tend un vaste stratum de cailloutis; enfm, pour la derniere couche , on reserve une sorte de limaille, de granit qui couvre tout d'un impenetrable glacis. Ainsi disposee, la route norvegienne, lav6e par la pluie , essuyee par le vent , s6ch6e par le soleil , ne portant jamais qu'un poids leger et reparee la veille du jour oil elle aurait besoin de I'etre, fait 1' admiration de tons ceux qui ont assez vu pour etre k m6me de comparer. On ne se contente pas d' avoir de bonnes et solides routes, on veille a leur propret6 avec une certaine coquetterie; des cantonniers les parcourent incessamment , le rateau k la

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main , enlevant , k mesure qu'elles tombent , les feuilles mortes et les branches sechees. Parfois , quand la rampe s'incline trop brusquement sur un precipice , on plante un garde-fou gigantesque compose de quartiers de roche. Du fond de la vallee on dirait une rangee d'ob61isques ou de pylones de grauit; aux endroits moins dangereux, on se contente d'une palissade de sapin. Dans les bas-fonds, des troncs d'arbres ebranches s'615vent, h vingt ou trente pieds du sol, pour indiquer, en hiver, la voie effac6e chaque matin par la derniere neige de la nuit. Qh et la, debout contre un rocher, se dressele snecplogh (charrue de la neige), dont la forme se montre bien plus facilement qu'elle ne s'explique. C'est cependant une construction simple ; une sorte de triangle isocele forme de trois poutres ^quarries ; la pointe la plus aigue du triangle divise la neige , et le sneeplogh tout entier trace le sillon que le tratneau doit suivre.

II faut que je note un detail qui m'a caus6 plusieurs fois des mouvements d'impatience coupable. Des bornes m6triques, quelquefois en pierre, en bois plus souvent , et qu'on appelle lobes, coupent par bouts de cent aunes le ruban diapr6 de la route. On pent s'imaginer quelle obsession ce doit 6tre a la longue de retrouver toujours et toujours le meme pilier, de cent pas en cent pas, pendant un espace de trois cents lieues. Chaque lobe porte une inscription de quatre ou cinq lignes. Comme je ne d6chiffrais pas tout d'abord ces inscriptions, dont j'apercevais seulement e^ et Ik quelque majuscule gothique, je me persuadai que ces lobes 6taient des signes comm<5moratifs de quelque evenement fameux , et que ces inscriptions racontaient la gloire des li6ros. « Voili, me disais-je, un pays bien favoris6, et une race vraiment aim^e des dieux. On n'y saurait faire un pas sans fouler la cendre d'un grand bomme. » Je fis arreter et je descendis pour prendre au moins quelques noms. Jamais v6n6rable antiquaire, trou-

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vant une indication moderne et vulgaire, la oil il esperait quelque legs mysterieux du moyen &ge , n'6prouva une deception plus honteuse. Voici ce que je lus sur la premiere borne : « Karl, Eric Mathias , residant k Snagaard, entretiendra la route en 1854 depuis le lobe mille cent sept jusqu'au lobe mille cent dix-neuf, » et ainsi des autres. Mes 6pitaphes n'etaient autre chose que des cotes de percepteurs, gravees dans le roc au lieu d'Stre ecrites sur du papier timbre. Les prestations se font en nature; on indique a chaque paysan ou il doit payer , et c'est I'inspecteur des ponts et chaussSes qui parafe la quittance sur le sol.

Mais les routes ont d'autres charmes et des distractions plus varices. Tant6t, sur la lisifere des bois, des vaches blanches, secouant des grappes de grelots, allongent leurs tetes curieuses entre les sapins ; de grandes filles aux tresses nouees de rubans et flottantes sur leurs ^paules , assises , le tricot h la main , sur un tronc renvers6 , les gardent, et vous regardent. Parfois, des enfants joufflus et blonds, a moiti^ nus, des cherubins en chemise, se jettent sous vos roues , et vous offrent, pour deux skillings , un panier d'osier rempli de miires sauvages; parfois, avec I'odeur agreste et douce du foin coup6 , qui fait r^ver a toutes sortes de poemes rustiques, vous arrivent de loin ci travers les arbres les parfums acres et penetrants du chanvre qu'ontravaille.

Il y a bien aussi les torrents, et les cascades, qui jouent leur r61e dans les paysage norv6gien, mais je n'en veux pas trop parler : nous autres voyageurs , tons tant que nous sommes, nous avons un peu abuse des cascades; quant aux torrents, les exigences d'une epoque utilitaire les ravalent jusqu'^ I'etat de simples cours d'eau. Pour moi, rien ne m'attriste comme de voir ces beaux torrents qui se laissent seduire, detourner, captiver, comme Ic fort Samson par Dalila, et qu'un Philistin coudamne a tourner

la roue d'une scierie mecanique , dont les longues dents aigues dechirent sans pitie la fibre delicate et blanche du sapin.

Quelques-uns echappent a toute domination, par leur fougue et leur puissance meme : on n'ose pas s'en servir, et 11 ne s'est pas encore rencontre de main assez forte pour les dompter. II y en a qui vous prp:sentent des images d'une terreur sublime. Ce sont de veritables fleuves, a qui la terre manque tout a coup, et qui se precipitent , trente chutes a la fois, dans des bassins de granit reluisant de teintes fauves; I'l^cume blanche et verte voile a demi la face de I'ablme, et dans la fumee legere qui s'en exhale, I'arc-en-ciel brise en mille rayons sa lumiere irisee.

Les stations sont separees I'une de I'autre par une distance de trois ou quatre lieues. On les divise en fastslations et en schif stations . C'est une difference que le voyageur sait bient6t faire lui-mSme. Dans les fastslations, ou stations fixes, il y a toujours des chevaux qui vous attendent; aussitot arrive, aussitot reparti. On ne met jamais plus de quatre ou cinq minutes a parachever toutes les formalit(5s du relais. Dans les schif stations, la chose se passe autrement. A vrai dire, ces stations-la ne sont pas des maisons de poste : ce sont de simples fermes, dont le proprietaire est oblige de fournir des chevaux au voyageur. Mais comme, en general, on n'a que tout juste le nombre de poneys i\C cessaires a I'exploitation agricole, il arrive presque 'toujours que vous n'en trouvez pas k I'ecurie. Voici alo'rs la petite scfene qui se joue dans la cour du gaard : vous entrez au galop en faisant claquer votre fouet; toutes les portes sont fermees, aucune ne s'ouvre ;, personne ne vient. Comme vous etes assez vif, du moins je le suppose, I'lmpatience vous gagne, et, au bout de cinq minutes, vous voila furieux ; c'est bien ! vous montez les marches en bois d'un petit perron , et vous entrez tout botte dans une grandc sallc deserte. Bientot une femmc se pro-

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sente, son tricot a la main, et engage avec vous le dialogue suivant :

« Que veux-tu?

— M'en aller.

— Ah ! mais tu arrives ! As-tu faim?

— Non.

— Veux-tu du saumon fume ?

— Non, 30 veux un cheval.

— Une truite salee ?

— Non , un cheval !

— Du lait frais ?

— Eh non! madame, Un cheval ! vous dis-Je, un cheval!... Toute la Norvege pour un cheval!...

— Nous n'avons pas de chevaux, repreud doucement la pauvre femme. Schifstation ! » ajoute-t-elle en vous montrant du doigt la grande pancarte de la police , qui dispense sa maison du service actif. Bientot elle fait entendre un cri plus ou moins rauque ; un enfant de quelque douze ans, qui parait sortir de terre, se pr^sente une bride a la main, regarde le voyageur avec ce clignement d'oeil particuUer qui veut dire, dans la langue de tons les pays : K Si vous me payez bien, je vous servirai bien. » Vous lui donnez quelque menue monnaie et il part. Maintenant, que Dieu vous vienne en aide! Vous pouvez mettre an net vos dernier s impromptus, faire des reflexions morales, ou , ce qui est la m6me chose , penser a ceux qui vous oublient.

II y a encore un passe-temps fort instructif : il consiste a parcourir sur le livre de poste les observations des voyageurs , vos pareils en infortune , qui ont attendu a la place ou vous attendez vous-meme. Ce n'est pas toujours tr^s-rassurant ! Celui-ci a perdu deux heures, et cat autre une demi-journee. Ces observations sont trfes-curieuses, comme trait de moeurs et commo indication du caractere national de ceux qui les ont faites. Les Norve-

giens sont caimes ; ils ont attendu, mais ils savent qu'il fallait attendre ; c'est la r^gle ; ils constatent.... ils ne se plaignent pas. Les Suedois sont hautains , sees , d6daigneux; les AUemands gardent partout leur bonhomie aimable at cette bienveillance impersonnelle qui se r6pand au hasard, sans trop savoir sur qui elle tombera. Les Allemands seront le dernier peuple du monde qui garderont un prochain, quand les autres n'auront d6ja plus que des voisim. lis vous indiquent ce qu'il y a de beau k voir dans les environs, quel paysage pour votre album, quels simples pour votre herbier , quelles pierres pour vos casiers. Les Anglais sont plus positifs ; quand ils ne savent que faire, ils mangent; puis ils ecrivent qu'ils ont mange. Grkce a cette litt6rature gastronomique , ils s'imaginent qu'ils ont dine deux fois. lis renseignent aussi leurs compatriotes sur les ressources du lieu, ne craignant jamais le detail et n'epargnant point la particularity la plus minutieuse : oc Excellent saumon, n'oubliez pas le beurre d'anchois et I'harvey-sauce! Iln'y en a pas dans la ferme. » On pent 6viter les ennuis de I'attente ; il y a pour cela des moyens, et j'en avais moi-meme use, dans un precedent voyage en Su^de : mais tons ces moyens ont des inconvtoients. On pent envoy er un courrier devant soi; il fait disposer vos relais , et vous trouvez tout prepare a chaque station. Le courrier est aristocratique ; cela sent d'une lieue son grand seigneur, et, en voyage, on pent avec quelques louis se procurer de bien flatteuses illusions ! Voici ce qui m'arriva avec mon courrier. Le premier jour, c'etait a merveille : chevaux, repas, glte, tout cela 6tait a point; je n' avais qu'a payer — un detail! Le soir, je temoignais ma vive satisfaction : j'avais tort. Le lendemain, des midi, je rattrapai mon courrier, et je dus aller au pas, pour lui laisser sur moi une avance raisonnable. Le troisi^me jour, je le depassai. C'etait moi qui demandais ses chevaux. La chose devenait ridicule, ct ic dus

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me priver d'un luxe desormais inutile. Void maintenant le second moyen. On envoie aux maitres des stations de petits papiers, dont la poste se charge, et par lesquels on les pr^vient du jour et de I'heure de son passage, en indiquant aussi le nombre de chevaux que Ton desire. Ces petits papiers s'appellent des forbild, et Ton en pent acheter la formule tout imprimie ; on n'a plus a mettre qu'une date et un chiffre. Le paysan obeit au forbikl comme a une requisition de justice. II est exact; mais malheur a vous si vous ne I'etes pas ; il exigera , en cas de retard, des dommages-int^rfits qui se compteront par heure et par minute : c'est son droit; il a fait son devoir, faites le votre. Remarquez, cependant, que le moindre accident aura son influence , repercutee sur toute la route, et qu'un seul relais manque vous fait successivement et infailliblement manquer tous les autres. Une roue cassee et un cheval deferre vont vous miner en deux jours.

Ce qu'il y a de mieux encore, c'est de voyager tout simplement, prenant les chevaux quand on les trouve , et les attendant quand on ne les trouve pas. Cela vous exerce a la patience, et, dut-on ne rapporter que ce fruit-la de ses voyages, on n aurait pas perdu son temps. Le paysan qui vous fait attendre est encore plus malheureux que vous, car il voit ses travaux interrompus, sa recolte suspendue, et toute une journee, sinon perdue, au moins compromise, et cela pour quelques miserables francs, qui vraimeut ne le dedommagent point.

Quelques-unes de ces stations rurales sont situ^es liors de la route, ou dans I'iuterieur des terres, ou sur quelque pente de colline ; il faut les aller chercher : ce n'est pas un mal. Cela vous fait pen6trer au coeur meme du paysage, que les constructeurs de routes negligent trop souvent dans leur culte inconsidere pour la ligne droite.

Je me rappelle, entre autres, certain detour qu'il me

fallut faire pour chercher une de ces stations. La route serpeutait h mi-cote d'une petite coUine ; j'avais a ma gauche une valine etroite, de 1' autre c6t6 un petit bois de sapins. La station etait sur I'autre pente ; il fallut done atteindre la cime, et je regrettais deja le temps que j'allais depenser. Quand j'eus gravi le dernier sommet, un horizon sans bornes se deroula devant moi : je voyais, d'en haut, vingt lieues de forets h mes pieds. Cette foret couvrait cinq ou six montagnes de leurs sommets a leurs bases ; elle descendait dans leurs yallees, ondulant mollement avec les plis du terrain ; on eut dit un oc6an de verdure aux vagues doucement agitees. Un torrent, qu'on ne voyait pas, roulait sous les arbres, entre les rochers, comme un tonnerre lointain. Puis, tout a coup, le silence se faisait pour un instant, et bientot je croyais entendre la plainte, les soupirs et le murmure des voix humaines. C'etaient les soupirs du vent, c'(5tait ie murmure des rameaux, c'etait la plainte de la foret.

La Norvege pent se diviser en trois zones : la zone pastorale, la zone aride et desolee, la zone sauvage.

En atteignant les plateaux du Dovre, je quittais la zone pastorale et riante pour entrer dans la zone desolee :

Lasciat' ogni speranza!

Sans meme sortir du Gulbrandsdal, a mesure que Ton avance vers le nord, on ressent I'influence d'une nature plus 4pre ; la culture est moins abondante et moins vari(5e; les habitations moins confortables et plus rares. On marche des lieues entieres sans rencontrer une trace humaine. Bientot on ne trouve plus, le long de la route, que les seules maisons de poste.

Pen a peu la Norv6ge pastorale disparalt avec ses prairies fertiles et ses sillons dores. Bientot c'est une succession morne de plateaux arides et de grands bois, qu'aucim

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defrichement n'eclaircit. lis s'entr'ouvrent pour kisser passer la route et se referment aussitot. Mais le Dovre- Fjeld est plus triste encore et plus sauvage. A partir de Laurgaard, les rochers monies changent d'aspect. On est frappe de leur formation singuliere : ils sont micaces, mais sans les fragments d'ardoise que Ton trouve ordinairement dans les rochers qui ont le mica pour base. Souvent Fagr^gat se presente sous forme de colonnes ; souvent la terre est couverte de cubes reguliers; on remarque, dans ces cubes, une texture fibreuse tres-apparente, de sorte qu'au premier abord on pourrait les prendre pour des fragments organiques petrifies. II n'en est rien; c'est dela pierre, et rien que de la pierre. Je me suis rappel6 les grands basaltes d'Irlande, de Skye et de Staffa, dont la disposition reguliere et symetrique se poursuit k des distances enormes , s6pares par I'Ocean , interrompus par les volcans, et reparaissant toujours avec les m6mes caract^res.

On atteint le Dovre-Fjeld apr^s une montee de quatrevingt lieues vers le pole, a partir de Christiania.

Je ne connais point en Europe un paysage a la fois plus morne et plus grand. Les dernieres cretes de la montagne sont completement arides; leu.rs contours, sees et durs, s'estompent a peine sous le brouillard leger qui flotte dans I'air soudainement rarefie, comme ces fils de la Vierge qui, dans nos belles matinees d'automne, traversent le cielet sejouent en reseaux d' argent dans la lumiSre bleue. L'aspect de la contree change tout k coup ; les torrents sont plus impetueux,-les ponts plus fragiles, les chemins plus escarpes. II n'y a pas une habitation sur tout le plateau ; la culture elle-m6me disparatt et fait place k la pature vaine, a travers laquelle les troupeaux maigres errent miserablement. Ce sont des brebis aux mamelles taries, des vaches efflanquees, des chevaux sans force. Chaque tour de roues vous fait pen^trer plus avant dans un monde

nouveau. Plus de chenes aux bras robustes ; plus de lietres aux feuilles lustrees, qui semblent taill6es dans une ^meraude ; plus de sapins majestueux ; mais de petits bouleaux, rares et ch6tifs, qui rampent sur le sol, comme s'ils n'avaient pas la force de relever leurs rameaux pales. Qk et \k de grandes pyramides de pierres amoncel6es, des pierres rouill6es comme de vieilles ferrailles et sillonn6es comme par des veines de mineral, d'ou jaillit un eclat sombre. De temps en temps, a fleur de sol, pointe une dent de rocher, pergant la mince enveloppe d'humus. Ces rochers sont couverts de belle mousse de renne, qui ressemble k des tapis tremp^s dans du soufre, et de larges bandes de lichens, dont le jaune s'eteint sous des nuances grises, comme la flamme sous une couche de cendres. Le plateau, a peu pres carre, mesure une dizaine de lieues d'un bordal'autre. Une chaine de montagnes assez basses I'enferme dans ses remparts de granit, dont se detachent comme deux tours le Snahattan et le Skagstlos-Fiend. Une ligne de neige, dont la blancheur se decoupe sur I'azur du ciel, 6tincelle comme une bordure d'argent sur leurs cimes. A droite et k gauche, deux cours d'eau sans limites pr(5cises, tantot ruisseaux, tantot torrents, roulent dans ce sol de tourbiferes et de mar^cages. On trouve aussi trois ou quatre grandes masses d'eau sur ces plateaux. Je n'ose pas, vraiment, leur donner le uom de lacs. Les lacs sont le charme et la grAce du paysage. Je ne connais rien d'aimable comme un lac, quand la nature a r6ussi son oeuvre ; la rive ondoie en des courbes flexibles et capricieuses ; une flore souriante entrelace ses bords de guirlandes touffues, avec de jeunes arbustes et des plantes vivaces, aux feuillages souples et frais. Rien de tout cela sur les plateaux du Dovre. Les lacs n'ont pas meme de rives. On ne salt ou ils commencent , on ne salt ou ils finissent. II y a des trous sur le plateau, des eaux s'y rassemblent; on appelle cela un lac. lis augmentent ou diminuent avec

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la crue des eaux ; tantot submei'geant les lichens et ies mousses et noyant les bouleaux rachitiques, tant6t laissant k d^couvert le sol qu'ils occupaient et ou Ton reconnait leur trace a des amas de vase et de limon noirdtre. Un de ces lacs s'appelle Yolu, 1' autre Folda.

Pour le voyageur qui vient du Midi , ces vastes champs de lichens 61ilouissants causent d'abord une impression vive. La revelation du Nord est desormais complete. L'Orient 6crit sa vie avec des fleurs et conserve ses souvenirs dans des parfums : je voudrais faire comme lui. Je n'ai jamais visite un site grandiose sans y avoir cueilli une fleur ou pris une feuille : j'ai voulu herboriser un pen sur ces plateaux. Je me suis longtemps arrete , pourquoi ne le dirais-je pas? devant une petite ortie croissant entre les pierres, et dontles pistils bleus se detachaient avec une delicate elegance sur lefond jaune et veloutede son calice. Toute fleur a un charme. Je fis aussi de gros bouquets de violettes sauvages; j'admirais leurs corolles pales, tout en respirant avec ivresse leur parfum penetrant; puis j'entassai dans la voiture de grosses bottes de ces anemones printani^res dont les petales roses et blancs s'ouvrent comme un calice , et dont le bord se couvre d'un duvet gris, soyeux et leger comme le colon fin d'une barbe naissante.

Le Dovre-Fjeld n'a pas toujours offert la mfime image de desolation lugubre ; des maisons s'61evferent jadis la ou il n'y a plus maintenant qu'une solitude. On trouve encore les fondations d'une 6glise non loin de la ferme de Jerkins, et , sur tout le plateau , des traces 6videntes de substructions qui servirent de fondement h des habitations maintenant d^truites. Ces substructions , assez rapprochees les unes des autres, carrees, profondes de six pieds, avec une 6tendue de douze ou quinze sur chaque cote , rev^tues de pierres il'interieur, ressemblent assez k ceque Ton appelle dans le nord de FEcosse les Maisons des Pictes, designation

III !l»

LA NORViSgE.

un peu ambitieuse, s'il faut en croire les antiquaires, trfesdisposes a ne voir dans ces maisons que des caves et des celliers d'une origine beaucoup moins ancienne. Au fond des deux lacs Volu et Folda, on apergoit encore, quandle jour est clair et I'eau transparente , des troncs de sapins, les uns debout, les autres renverses, mais dont les racines semblent encore adherer a I'humus. Les sapins ne croissant plus aujourd'hui sur les plateaux duDovre. Aucune pente de montagne, aucun cours de torrent ne les apporte dans les eaux des deux lacs ; tout se reunit done pour accumuler les preuves d'une catastrophe et-d'un bouleverse- 'ment dans I'^tat apparent du sol , aussi bien que dans les conditions climat^riques de Tatmosphfere.

Je passai une partie de la journee sur le plateau du Dovre, et j 'arrival a la station de Jerkins vers dix heures du soir, au moment ou Ton ramenait les troupeaux. Une grand'mfere encore verte montrait a sa petite-fiUe comment il faut s'y prendre pour traire les chfevres ombrageuses. La vieille femme parlait, la fiUette ecoutait, moi je regardais de loin. La fermifere appuyait la tete inquiete centre sa poitrine , faisait passer son bras gauche pardessus le dos de I'animal, et attaquait des deux mains la mameUe ruisselante. II n'y a pas de ferme un peu considerable qui n'ait son troupeau de chfevres. La chhvre est plus facile a nourrir que la brebis. Souvent les collines n'ont point de p^turages , mais il pousse toujours entre les rochers une touffe de ronces ou un buisson d' Opines. La chfevre se contente de cet ordinaire trop maigre pour la brebis delicate , puis elle va brouter les bouleaux nains , les jeunes sapins et les petits hStres. Viennent les mauvais jours , on n'a pas de foin a lui donner ; elle se contentera d'une poignee de feuilles seches, et, quand les vaches n'auront plus de lait , elle en aura encore ; il sera sans doute aigre et rare , mais il portera I'eau bravement, et ce sera un grand secours au milieu des privations du long hiver.

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Jerkins est situe dans un repli de la montagne , sur une pente aride et nue. C'est incontestal^lement une des plus anciennes et des plus venerables auLerges du monde. Elle date du xii' siecle. Elle eut pour fondateur, en I'annee 1 128, le bon roi Eysten, qui pensait au voyageur. Jerkins est le Grand-Saint-Bernard de la Norvege. II a le titre de Fjeld-Stuen ou maison du plateau. Tons les gouvernements lui ont accorde des privileges et immunites. Jadis I'auberge etait entretenue aux frais de I'Etat ; ce n'est plus aujourd'hui qu'une entreprise particuliere , mais le proprietaire jouit encore d'une exemption de taxes et pre- Ifeve un impot de grains sur certaines fermes du Gulbrandsdal. MSmepluspres dupole j'ai rarement rencontre une aridity plus d^solante. La terra absorbe la semence et ne rend pas d'^pi. Rien ne sort plus du sillon avide, ni I'orge , ni le seigle , ni Tavoine ; mais les grandes herbes qui croissent dans les soeters suffisent a nourrir les cbevaux de la poste et d assez nombreux troupeaux. C'est un 6tablissement du genre de ceux que les Anglais appellent grazing farm (une ferme a lierbe). Comme auberge de montagne, Jerkins pent satisfaire m6me les gens difficiles. Les chambres y sont confortables , les lits moelleux , trop moelleux , car on s'y noie dans un gouffre de plume ! et si la nourriture n'est pas variee , elle est saine et abondante : elle consiste surtout en poisson et en gibier. Les chalets qu'on livre au voyageur sont d^cores de peintures et de sculptures sur bois qui attestent la patience autant que I'habilete du maltre de poste. La vaste garde-robe, tendue de cordes auxquelles pendent les habits de la famille, merite bien la visite d'un amateur. On y trouve toute la defroque norvegienne , d'un pSle-m61e pittoresque et bigarr6 : des bas et des chapeaux, des culottes et des robes. Dans le Dovre , le costume de ceremonie est du Louis XV pur : le grand habit a boutons brillants, la culotte depeau piqute, le long gilet broch6 de fleurs , les bas chinas , les

souliers a boucles et le chapeau de feutre. La mise des femmes a plus de fantaisie : c'est une longue jupe de drap vert, avec des fleurs aux nuances vives, brodees en laine ; pour coiffure un toquet de soie noire , rehauss6 de passementeries vertes et garni de dentelles d' argent ; on pose sur le sein cette espfece de petit bouclier, vivement d6fendu, que nos paysannes appellent une piece; cette pifece est en drap rouge , releve par le clinquant des dorures et des verroteries , et bariole de petites bouffettes de ruban , le tout garni d'une large dentelle de fil d' argent. L'el6gance ne fait point oublier le confortable. Les fermiers de Jerkins, comme tous les paysans du Dovre , soignent particuliferement leur toilette d'hiver. Je n'ai pu refuser mon admiration a une paire de gants qui m'a paru le module du genre ; elle etait en peau de mouton, gardant sa laine, et couvrait le bras jusqu'a I'^paule, aulieu de s'arreter mesquinement au poignet, ce qui laisse penetrer I'air froid entre les joints assez sensibles ; elle protegeait le bras tout entier et se ficelait tr^s-solidement derri^re le dos , au moyen de fortes courroies qui passent sous I'aisselle et r^unissent ensemble les deux gants. On pourrait habiller des pieds h. la tete un enfant de trois ans avec une paire de ces gants-lS,.

Les plateaux du Dovre offrent des chasses magnifiques, et la truite abonde dans ses lacs et dans ses rivieres. Poisson et gibier attirent chaque ann6e beaucoup d' Anglais. On est toujours sur d'en rencontrer k Jerkins et dans toutes les fermes environnantes. II y a entre eux comme un accord tacite pour se diviser la contr^e : celui-ci aura le sud, et cet autre le nord de la montagne. Celui-U s'est fix6 sur la rivifere au pied de tel rocher, un quatri^me a choisi le lac, qui ne lui sera point 6t6. Chacun defendrait son droit au besoin, mais nul n'empifete sur le droit du voisin. Les Anglais sont formalistes, mdme au desert ! II y a beaucoup moins de chasseurs que de p^cheurs. Les

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chasses sont poiirtant fort belles ; on y trouve le poll et la plume, les fauves et le petit gibier. Je cite pour memoire les rennes, les daims rouges, les lynx, les gloutons et les lifevres : on ne tire pas I'^cureuil. La plume se recrute parmi les bdcasses, les coqs de bruyere et les gelinottes, sans compter les pluviers, les vanneaux, et d'innombrables espfeces d'oiseaux de mer.

La chasse est un gout ; la peche a la ligne est une passion, et il n'est point de pays au monde qui lui donne autant de satisfaction que la Norv^ge. Aprfes le saumon et la truite, c'est a peine si j'ose nommer la perche et le brochet. Les rapides torrents de Norv6ge conviennent merveilleusement au saumon, qui lutte contre leur courant violent; Fexercice developpe ses forces, et il atteint parfois une grosseur prodigieuse. On en a pes6 de quarante Uvres. Les grands poissons se trouvent dans les petits lacs : ils pr6f6rent la riviere au fleuve. Ceci est surtout vrai des truites. Les fins amateurs pechent a la ligne volante, et luttent avec leur proie de ruse, de promptitude et de coup d'ceil. La mouche trompeuse effleure I'eau de ses ailes brillantes, etfait miroiter la tentation aux yeux du poisson convoite. S'il a faim, ilmord avidement; mais s'il est en train de digerer ou de rever, si le temps est beau, I'eau tifede et le ciel gai, il ne se presse pas ; il flane, il fait mille tours, hume I'air, guette de cote, monte, descend, remonte encore. C'est alors qu'il faut d^ployer toutes sortes de fines coquetteries pour r6veiller ses d6sirs blasts. Le serpent n'eut pas plus de peine a faire mordre Eve notre mfere h la pomme fatale, et, quand il a mordu, tout n'est pas encore fini ; il lui suffit d'un bond trop brusque pour briser le fil t^nu, ou pour rompre le rotin fragile. Cela arrive parfois avec le pecheur novice et maladroitement empresse. Celui qui salt son metier cfede d'abord pour etre plus sur de vaincre ; il laisse filer les nceuds de sa ligne de cent vingt pieds : il donne et il reprend. Puis peu k peu il attire

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hors de I'eau la tete du poisson fretillant, qui se noie dans Fair libre, ou ses branchies a sec ne savent plus isoler Yoxjghne vital. Enfin, le cadavre flottant vient a vous, tournant vers le ciel son ventre, oii reluisent les ecailles d'argent, et vous rentrez au logis charge de depouilles opimes. Cette peche est un peu trop difficile pour le paysan norvegien : il n'en comprendrait pas les finesses ; aussi se contente-t-il du simple filet, qu'on jette et qu'on retire. On ne trouverait pas une ligne volante dans toute la Norvege ; mais les Anglais sont munis de leurs engins au depart, et ordinairement ils ajoutent a leurs minces ustensiles, comme vade-mecum du pecheur : La pratique de la mouche volante cn Norvcge, petit in-8° de Robert Hutchinson, ou : Levrai com,pagnon du pecheur de saumonenNorvege, par S. Jones. Avec ces guides aimables, on salt vite tout ce qu'il faut savoir : quel insecte le saumon prefere, et par quel app4t la truite se laissera s6duire ; ils disent a quelle heure il faut la mouche brillante, a quelle heure le phalene plus sombre, et si la ligne de soie vaut toujours mieux que la ligne de crin, et s'il est permis, quand on p6che, de penser a autre chose, et a quoi ; ces deux petits livres n'ont pas pris pour epigraphe la maxime de lord Byron : o: La ligne est un instrument qui commence par une b6te et qui finit par un sot, » mais ils sont bien faits, se vendent tres-cher et se vendent beaucoup.

Deux Anglais seulement se trouvaient a Jerkins quand j'y arrival. L'un 6tait de Londres et 1' autre de Bristol; jeunes tous deux, p6cheurs tons deux, et gentlemen irr6prochables. Mais, comme ils n'avaient pas 6t6 introduced l'un a I'autre, ils vivaient la depuis six semaines, cote a cote dans cette solitude, sans jamais echanger une parole. Ils partaient de bonne heure et rentraient tard; la moyenne de chaque journee etait pour chacun de trente k quarante truites (ils d^daignaient le saumon); k leur retour , ils inscrivaient le chiffre exact de leur

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triomphe sur de grandes ardoises, placees dans la cuisine du gaard. lis coupaient ensuite un petit morceau du ventre des plus belles pieces, et abandonnaient le reste aux paysans. Les domestiques n'en voulaient plus manger. On salait et on fumait pour I'hiver. Mes deux gentlemen etaient bien jeunes, et j'ai eu souvent I'occasion de remai'quer que chez les jeunes Anglais la roideur n'est que la dissimulation de la timidite. Je pris sur moi de me presenter h. I'un d'eux et de lui presenter I'autre, ce qm fut parfaitement accepte, et dans la suite ils purent verifier en commun leurs additions.

Quand on quitte le gaard de Jerkins, une rude months conduit au dernier plateau du Dovre. II est fort etroit , et doming par le Snahatta, qui pyramide vers I'ouest. Dans cette solitude, c'est peut-^tre le seul objet qui semble grand. Du reste, c'est moins une montagne qu'un mont sur d'autres monts. II apparait au voyageur, a peu pres comme le mont Blanc quand on le decouvre de Brevene, un glacier aigu, par-dessus d'autres surfaces giac^es. Mais d6ja Ton descend rapidement, k travers des lichens, des mousses de renne, de grandes herbes fauves et des rochers d'un ton roux, qui forment un ensemble tres-harmonieux d'effet. Bientot on atteint le cours du Driva, qui n'est k vrai dire qu'une succession de brisants, de chutes et de cataractes.

Ces plateaux du Dovre forment la masse de montagnes la plus considerable de la peninsule scandinave, et ce col de Jerkins est le passage le plus elev6 que Ton connaisse dans les montagnes du Nord. J'apercevais a ma droite les plateaux de Kioel, s'6tendant entre la Su^de et la Norvege, et a ma gauche Langefield, qui se pi'olonge presque parallMement a la cote occidentale.

Peu h pen je me laisse prendre au charme melancolique de cette nature austfere. II me semble que c'est pour moi une patrie retrouv6e et que j'y reviens aprfes quelque long

LA NORV^GE.

exil. Cette tristesse du monde exterieur est bonne k I'Ame; elle voiis force de rentier en vous-meme, et rend quelque ^nergie avospens6es, toujoursprMes h ser6pandre en dissipations, dans le commerce prodigue et frivole de la societe.

On ne fuit jamais le monde tout k fait, ou quand on le fuit on le retrouve ; a Kongsvold mfeme , c'est-a-dire k mille lieues de toutes mes relations sociales, j'eus le plaisir fort inattendu de faire les honneurs d'un Four4nrhand k deux HoUandaises, les deux seules femmes que j'aie rencontr6es de Christiania au cap Nord. J'avais regu k la Haye la plus gracieuse hospitalite chez Mme la comtesse de T..., qu'un hasard de voyage amenait k point dans une auberge des montagnes scandinaves. Elle revenait de Trondhjem, avec Mile Diweck de T..., sa fiUe. Toutes deux se reposaient avant d'entrer dans le Dovre- Fjeld, dont je sortais moi-m6me ; elles voulaient passer k Kongsvold lajourn^e du lendemain : c'6tait un dimanche.

a M^re, que ferons-nous? disait Mile Diweck.

— Ma fille, nous lirons la Bible.

— Oui, m^re ; mais aprfes ?

— Aprfes, mademoiselle, dis-je k mon tour, nous ferons une promenade.

— Soit ! dit la comtesse, quoique nous nous soyons beaucoup promenees depuis trois mois ; mais enfin, il est juste qu'une m^re ob6isse a sa fille ! »

D^s le matin j'allai dans les prairies de notre bote; je choisis quatre poneys cafe au lait, et je les attelai au phaeton leger de Mme de T.... II y avait dans le gaard deux petits dr61es espifegles, destines au service des voyageurs en karrioles , et gros tout au plus comme les singes de nos cirques; je voulus les d6guiser en jockeys et faire mener en Daumont. Impossible de trouver dans toute la ferme deirs selles presentables. II fallut se contenter des grandes guides ; mais n'est-ce point encore la un des plus elegants plaisirs du sport ? Avouerai-je que mes grandes

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guides etaient tout simplement quatre cordes de chanvre ? Mais le chanvre etait neuf '. et puis, nous n' alliens pas h. la Marche ou k Long-Champ, et, avec leurs colliers rouges tranchant sur la crinifere blanche, avec leur housse de laine sur le front et leurs grappes de sonnettes aux harnais , nos poneys n'avaient pas mauvais air. Ainsi pensa Mile Diweck, quand je lui offris la main pour monter en voiture. Mme Bendt, notre hotesse, dent j'avais gagne les bonnes graces, en affirmant que le lait et le beurre de sa ferme surpassaient les meilleurs produits du Gulbrandsdal , Mme Bendt nous confia sa fiUe , Mile Dorothte, qui fit une toilette k effet. Je me rappellerai toujours certains gants de laine blanche broch^s de fleurs rouges, qui auraient eu du succSs partout.

Notre installation fut assez prompte, mais les preparatifs avaient fait du Bruit. On sortait de tous les chalets du gaard pour voir un attelage h quatre chevaux ; au moment ou nous alliens commencer k devenir un ev6nement, je rendis la main, et nous partimes.

Les environs de Kongsvold ont des promenades charmantes. On cotoie le Driva, c'est comme le fond du paysage. Les bords du Driva deroulent autour de vous un panorama incessamment vari6. On ne fait pas un quart de mille sans rencontrer une cascade. Ces cascades se pr6sentent avec une incroyable variety d'aspects. La nature resout a chaque instant ce difficile problfeme d'etre toujours diverse en restant toujours la m6me. Tant6t c'est un torrent qui tombe de deux mille pieds , regu dans trois ou quatre bassins gigantesques , dont il rejaillit bientot avec un nuage d'^cume et des retentissements de tonnerre. Le granit de ces bassins, eternellement lave par le flot, resplendit du sombre 6clat de ses tons bruns et verditres ; tantot c'est un maigre filet qui va sautillant de roc ne roc ; le vent le fouette et le disperse comme une crinifere 6parpilMe et leg^re, et I'emporte avant meme qu'il ait touche

]a terre. Plus loin c'est un ruisseau, qui coule silencieusement sur la neige, avec des miroitements eblouissants, oc un ruban de moire sur du velours. » Cette neige des montagnes, resplendissante sous le soleil, donne a 1' atmosphere une ^clatante ser6nit6 ; les vallees lointaines sont remplies d'une lumiere blanche , qui semble prendre un corps subtil, et, non contente d'^clairer, se rendre visible et se montrer elle-meme dans sa pure essence. A droite et k gauche, la montagne a des fantaisies pittoresques : ici , sur une pente rapide , un bloc de cent mills kilogrammes est retenu comma par miracle dans un 6quilibre sans cesse menag.ant; il semble qu'on le pr6cipiterait rien qu'en le touchant du doigt. Parfois nous apercevions des eboulements gigantesques, qui sillonnaient le flanc de la montagne , torrents de rochers qui roulent des flots de pierres j usque dans les valines ; parfois aussi la route serpents au milieu d'une foret de pierres levees, qui se dressent k chaque pas comme des apparitions ; on se croirait dans une lande de Bretagne, au milieu d'une for6t de Men- Hir druidiques ; souvent les grands rochers surplombent et se projettent sur mes promeneuses, comme des arcs ds triomphe sur la tete d'une jeune reine ; des paquerettes, des saxifrages , des renoncules boreales , les brodent de festons fleuris; des branches de lierre, k demi detach^es, retombent en longues banderoles ; je dis galamment k Mile de T... que la Norv6ge s'est mise en frais pour elle, et que les rochers se sont decerns sur son passage : elle rit, nous rions. Ce petit coin de la, vallee de Kongsvold a des airs de paradis anglais. C'est un pare du Lake-district : les cultures varices s'y succfedent; on y rencontre toutes les essences d'arbres ; les haies fleurissent, les buissons chantent, les ruisseaux mfelent leurs flots et leurs murmures ; I'herbe 6paisse et verte est tout emaill6e de boutons d'or et de paquerettes d'argent : on se croirait a mills lieuss du Dovre, Mais cette valine de Temp6 a pour

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horizon des moutagnes couvertes de neiges. En un quart d'heure de marche resolue on peut passer du printemps k I'hiver. Les paysans qui se rendaient au pr^che, ou qui rentraient chez eux, graves, en habits de fete, avec le bas k cotes , la culotte courts , le Soulier carre , la veste large aux boutons brillants , egayaient notre route ; ils nous amusaient, et nous les amusions nous-memes : spectateurs et spectacle ! n'est-ce pas Ik le train du monde? Parfois quelque fils de fermier , gargon de vingt ans , large d'epaules, blond, aux yeux bleus, monte sur un etalon blanc, se range poliment pour nous laisser passer, et parfois aussi se detournant, suit d'un ceil reveur la beaute brune de Mile de T... Nous rencontrons encore quelques femmes perchees sur de grandes selles moyen age, avec un dossier en demi-cercle , comme un fauteuil de bureau, soutenant trfes-confortablement les reins. Ces grandes selles en velours pourpre, ou en cuir releve de bosses, toutes charg^es d'ornements , couvrent I'epaule et les Bancs du cheval. C'est tout a la fois commode et magnifique, et surtout c'est d'un bel effet dans le paysage. La route , excellente d'ailleurs , surplombe I'abime , et rampe sur le flanc de la montagne ; tantot d'immenses parapets de rochers nous servent de garde-fou , tantot il n'y a rien pour nous d^fendre; mais alors la route s'61argit ou s'encaisse un peu, de sorte qu'k vrai dire nous' avons I'apparence bien plus que la realite du danger. C'est ainsi qu'il faut arranger les choses avec les femmes : on leur donne I'excitation qui 6branle leurs nerfs, sans compromettre ces existences infiniment precieuses. D'ailleurs, les poneys norvegiens sent bien en main, et, sans avoir la bouche des chevaux-machines du manege Baucher, on les conduit assez facilement ; on les mene aussi a la parole ; la syllabe prou, accentuee energiquement, les arrete net au milieu d'un galop de steeple-chase. Parfois je les lance a fond de train : les ponts alpestres, flexibles et

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sonores, tremblent et retentissent sous leur sabot qui scande le fameux vers :

Quadrupedante putrem sonitu quatit....

avec une justesse de rhythme a r6jouir I'Dreille d'un musicien ou d'un poete. Quand I'dlan est trop vif et le bond trop imp6tueux, Mme de T..., qui n'ose rien dire, me serre le bras et jette un regard pMe sur son cher tr6sor. Lesdeux jeunes filles poussent de petits cris d'effroi, mais elles sont ravies. II y a, dans les courses foUes, je ne sais quel charme capiteux qui enivre les natures nerveuses.

Nous arrivAmes bientot k la grande ferme de Drivestuen, et nous nous promenames dans les belles prairies d'Obsdal, sem^es de bouquets d'arbres, avec des 6chappees de vues sur des solitudes romantiques. Les deux jeunes filles cueillaient des fleurs et causaient sans trop s'entendre. J'envoyai un denicheur d'aigles me chercher de la neige, k quelques centaines de pieds dans la montagne, et je pr6parai un sorbet k la neige et au multberrm , espfeces de mftres jaunes, 16g6rement acidul^es, comme j'avais vu faire dans le Liban, chez I'emir Hayder. Je n'y mis pas la m6me grice que la belle princesse Mirane, fille de r^mir ; mais le sorbet fut trouv6 bon. Les gens de Drivestuen nous regardaient avec une curiosite qu'ils ne cherchaient m6me pas a d6guiser ; ils ne comprenaient gufere cette passion pour la neige : les malheureux en ont trop pour qu'il leur soit possible de I'aimer! Pour moi, je I'avoue, ces recherches extremes de la civilisation me plaisent, surtout au lendemain ou a la veille des privations n(5cessaires d'unvoyage excentrique. J'aime ces contrastes et ces excfes , qui secouent la monotonie de la vie routinihre. 11 faut ticher de ne s'habituer k rien : c'est le seul moyen de tout sentir.

Quelques heures aprSs cette promenade k quatre cbe-

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vaux et ce gouter elegant, je partais seul avec un guide, un mauvais cheval eiitre les jambes et une galette d'avoine dans ma poche, pour tenter I'escalade du Sncshetta.

Aprfes avoir franchi le Driva (ce nom veut dire neige fondue) sur un pent de sapins , jet6 d'un rocher a 1' autre au-dessus d'un abime, nous entrames dans une vallee etroite. J'ai rarement vu un aspect de plus navrante desolation. De petits bouleaux tordaient vers le ciel leurs bras desesper6s; des buissons sans feuillage , rampant sur le sol , accrochaient et d6chiraient ; d'6normes blocs de pierres rousses barraient le chemin, qui se glissait entre mille obstacles. Les nuages 6pais roulaient la neige en blancs flocons. De temps en temps nous nous arretions pour laisser souffler nos clievaux. Mon guide s'enveloppait dans sa peau de mouton ; je commenyais une note que le froid coupait; ga et Ik un pluvier dor6 se levait d'une flaque d'eau, et passait sur nos tetes avec un battement d'ailes vif et sec, ou bien c'etait un courlis qui faisait entendre son cri monotone et triste, en s'abattant dans les joncs. Bientot nous rencontrames un petit torrent qui courait se perdre dans le Driva ; il roulait des flots noirs sur un lit de terre de bruyfere. Nous remont^mes son cours. Les buissons devenaient plus rares , les arbres disparaissaient ; nous ne rencontrions plus d' autre accident de paysage qu'un rocher nu ou une pierre couverte de lichen ou de mousse. Tant6t c'6tait un coq de bruyfere, qui s'61evait brusquement de terre ; tantot c'etait une troupe de lemmings, courant d'une pierre h. I'autre. De temps en temps le lemming descend des montagnes et couvre la plaine de ses escadrons bigarr^s et affam^s : ces petits quadrupfedes voraces sent les sauterelles de la Norv6ge.

Bientot cependant la valine s'ouvrit ; nous ^tions sur le bord d'un vaste amphitheatre tout entour^ de collines

assez basses. Son diametre pouvait avoir quatre ou cinq lieues de France , des lieues de poste, at non des lieues de pays. Une montagne isolee , comme un tumulus dans una plaine egale , jaillissait du sein de cat amphitlieatre. On dirait une vaste forteresse natureile , qui n'est accessible que d'un seul cote : quelque chose comme le mont Rosa, quand on arrive a lui en venant du Valais. Vers le nord-est , un sentier tourne la montagne , c'est Celui-lS. qu'il faut prendre. Nous atteignimes bientot la region des neiges. Nos poneys marchaient lentement at peniblement. Au bout d'une haure , nous arrivcimes sur les bords d'un etang glac6. Je fus aussi surpris que charme d'entendre un chant d'oiseau, vif at delicat tout a la fois ; on eut dit le chant de la petite grive dans la saison des amours. Je regardai, at je vis bieutot sautiller autre las piarres ou voletar en cercle autour de moi qualques petits snowfinches : pauvres chantaurs sans printamps , dont la musique est exilee dans im hiver sans fin, triste at trop fidele emblSme du poete qui chante toujours au milieu de ses douleurs. Comment ca corps si fvAe supporte-t-il la gal^e rigoureuse , et comment trouve-t-il assez de duvet sous ses ailes pour abriter at rechauffar ses petits tout tramblants ? Nous mentions toujours , enfongant dans la neiga moUa. La montagne devenait de plus en plus pittorasque, avantaga pau appreciable aux yeux da mon guide, mais qui soutenait mon courage. Vers le nord-ouest, les grandes dantelures des rochers couverts de neige dominaient la plaine comma un triple front de crenaaux 6tincelants. Ici, la ligne das neiges occupe saulement la region moyenne de la montagne ; mais souvant, ou la neige finit, le glacier commence. Jusque sur les derni^res neiges, I'osil du chasseur retrouve la trace recente des rennes. Quand on veut tenter la derniera ascension ( elle n'est pas aussi difficile qu'on serait tente de le croire tout d'abord, et les Alpes et les Pyrenees ont des sentiers plus apres ) , on

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quitte ses chevaux qu'on enferme dans une espfece de caverne, 6curie improvis^e, et, avec quelque peine et apres quelques chutes , on arrive. Le sommet du Sncehetta est occupe par un cratere eteint , dont la coupe , assez reguliferement taill6e , se fend vers le nord et laisse penetrer, par une longue fissure, le regard et les pas. Les bords du cratere sont formes par des masses perpendiculaires de roches uoires, jaillissant de la couche blanche des neiges qui enveloppe leur base. La neige immaculee tapisse egalement ses parois. Au fond ducratfere, a quinze cents pieds peut-Stre au-dessous du pic le plus 61eve, on aper- Qoit un lac toujours gele. Chose etrange ! la vegetation, qui disparait au milieu de la montagne , se retrouve au sommet ; il y a des mousses sur les pierres, des gazons et des herbes au pied des rochers , des osiers et des bouleaux nains, et une fleur charmante, une image de la grace plus touchante encore au sein de la nature desolee qui la voit naitre, la renoncule des glaces.

Toutes les pierres que j'ai vues sur le Sncehetta sont des granits et des gneiss. Elles ont toutes la meme forme. Ce sont des spheres presque parfaites , qui ne different que par leurs dimensions : les plus petites sont du volume d'un boulet de quarante-huit; les plus grosses rempliraient la coque d'un fort navire. Ces masses, froides aujourd'hui, se sont-elles fondues et fagonnees dans la fournaise des volcans, ou bien se sont-elles polies en roulant avec le flot des torrents qui ont sillonne la face du monde? Cette derniere opinion est la plus probable ; les gens du pays appellent ces pierres, a cause de leur forme , nwidc ou ruUe sleiic. II faut peut-etre les rapporter au systfeme des blocs ermtiques que nous avons retrouves dans diverses parties du royaume , en Danemark , et au sud de la SuMe , dans la Scanie.

Les pics du Snoyhctta s'elevent a deux mille quatre cents metres au-dess us du niveau do lamer; mais Ic plateau

lui-m^me, d'ou s'elance sa gigantesque pyramide, a deja quatre mille pieds de hauteur, et 1' on y arrive par des rampes adoucies et presque insensibles. Tout cela diminue d'autant la hauteur pittoresque du Sncehetta. Pour Tceil, I'effet est a peu pr^s celui de Ben-N6vis, un des monts geants de • rEcosse ; inais le Ben-Nevis est plus calme , il y a plus de lenteur et de solennit6 dans le mouvementde ses terrains ; en Ecosse, le schiste, le mica et la lave granitique des volcans, couronn^s de sombres blocs de porphyre, veines de larges bandes vertes, se superposent avec des arrangements plus symetriques. Le Snoshetta est plus sauvage, plus inattendu, plus brusque. Quant k sa composition, elle est aussi beaucoup plus simple. C'est une montagne de schiste micac6. On trouve cette roche dks avant le defile de Kongsvold, ainsi que des couches de mica noir carbonis6. La ferme de Kongsvold, au contraire, est entouree de couches de gneiss k texture schisteuse et fine, avec des feuillets de mica isoles et places parall^lement les uns derriere les autres.

J'ai regrett^ plusieurs fois que ma karriole fragile ne me permit pas de rapporter de plus nombreux echantillons de ces richesses geologiques vraiment remarquables.

Le Dovre-Fjeld se termine k Drivstuen, k peu prfes comme le Saint-Bernard a Martigny, et le Saint-Gothard k Altdorf. Trois vallees se reunissent a un point commun d'intersection, pour prendre bientot des directions diverses: le Driva change son cours et tourne du nord a I'ouest, vers le fjord de Romsdal. Bientot les vallees se recouvrent de for6ts. D'abord ce sont les pins seuls qui composent cesforfits; puis, comme on descend toujours, a peuprfes k deux mille deux cents pieds au-dessus de la mer , on retrouve deja les sapins. Entre les vallees de Drivdal et d'Oerkdal s'6tend une vaste plaine longue, large, presque unie; mais sous le soixante-deuxieme degre de latitude nord, et a deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer, une plaine, si vaste qu'elle soit, offre peu de res-

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sources k I'agriculture ; quelques pauvres m^tairies, voila tout ce que I'on apergoit pendant un espace de plusieurs lieues. La rarete de la population n'est que trop bien expliqueepar larigueur du climaf, ainsila paroisse d'Opdal, qui occupe una superficie de quarante milles carres , ne compte pas trois mille habitatns. Cette partie dela Norvege est un desert.

Je m'6tais trop longtemps attarde dans les montagnes : il fallut doubler les 6tapes pour arriver a, Trondhjem. Rien de plus ais6 dans un pays ou le ciel, pendant trois mois, ne vous refuse jamais completement sa lumiere. La route etait assez facile, et, jusqu'a Trondhjem, descendait presque toujours ; souvent elle traversait des forfits de sapins. Rien n'egale la majeste, le calme et la douceur de ces grands bois, surtout pendant la nuit. Le soir on entend le vent qui'passe dans leurs hautes cimes ; mais bientot la paix se fait au ciel et le silence revient sur la terre. Dans cette saison de I'annee, les nuits du Nord ont un charme incomparable. C'est apeine si le soleil quitte I'horizon pour quelques heures, et, alors meme qu'on ne le voit plus, on le devine encore ; il enveloppe la terre d'une lumifere adoucie et comme tamisee k travers un prisme gris. Ces nuits-la sont aux jours ce que la perle est au diamant : moins d'eclat et plus de grace. EUes conviennent particuliferement aux paysages du Nord , dont elles estompeut moUement les contours. EUes noient dans des vapeurs argentees la cime trop aigue des arbres verts ; elles glissent en reflets de satin sur le tronc blanc des bouleaux, et s'endorment sur le tapis des lichens, des bruyferes et des mousses.

Pour les bosquets de myrte des Champs-Elys^es, oil passent en revant les ames amoureuses de Creuse , d'Eurydice et de la reine Didon, j'aimerais mieux cette lumifere melancolique et tendre que le jour eclatant dont les poetes les ont revdtus. Cependant le ciel garde toujours sa fine transparence, et, tandis qua I'orient une lueur plus blanche

annonce que bieutot le jour va renaitre , les etoiles brillent a peine dans I'azur, comme des clous d'or pale qui retiendraient les plis flottants d'une draperie de moire bleue.

Parfois, les etalons qui paissent I'herbe maigre des vaines patures , attires par le bruit de vos roues ou les exhalaisons de vos chevaux , acccureut de leurs clairieres desertes, s'elancent sur vos traces, bondissent autour de vous, suivent ou depassent votre attelage, s'arr^tent, frappent du pied la route sonore, et, par des voltes effarees, s'enfuient sous les taillis 6pais, ou Ton entend le bruit argentin de leurs grelots ; de temps en temps , par bouffees, I'odeur fade des aubiers qu'on depouille vous apporte des sensations etranges. Les insectes nocturnes vous effleurent de leur vol qui bourdonne , pendant que les cliouettes aux yeux d'or glissent silencieusement dans I'air , sans qu'on entende le battement leger de leurs ailes cotonneuses. ga et la le rideau des bois se d6chire : alors, aufond d'une vallee, on apergoit quelque petit lac sohtau^e, immobile comme une glace, et, dans sa transparence glauque, reflechissant le paysage qui I'entoure : les grands sapins semblent y plonger leur cone de verdure, lesbouleaux flexibles y trempentle bout de leurs rameaux 6plores, les rochers sombres y projettent I'ombre d'un ecueil, et, pour s'y voir plus longtemps, les nuages passent moins vite au-dessus d'eux. Parfois on entend de grands bruits et comme des mugissements lointains. On approche, on arrive : on est au Lord d'un torrent. L^ se presente un spectacle saisissant.

Ces torrents ne sont pas navigables, mais ils sont /^o^ laUcs. Je me sers de I'expression du Code. Ce sont eux que Ton charge de porter a la mer les forets qu'ils traversent. On coupe done des sapins de leurs bords, on les ebranche ct on les jette a I'eau apr6s les avoir marques. lis s'cii vont, lents ou rapides , selou que le flot est abondant ou

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rare. On est sur qu'ils arriveront. Quaiid arriveront-ils? On n'en sait rien et on ne s'en preoccupe pas ; la question de temps, en Norvege, esttoujours indifferente. Ces grands troncs depouiU6s, blancs, k I'exception de leurs nosuds rougeatres, qui ont I'air de blessures saignantes, s'en vout ainsi a la d6rive , tantot precipit^s par les cataractes et franges de blanche ecume comme de rubans d' argent, tantot arretes dans les rochers, ou bien echoues sur quelque ecueil h fleur d'eau, jusqu'a la crue prochaine qui les d6gage et les emporte. Quand le torrent traverse un lac oil son courant deviant presque insensible, les sapins semblent immobiles sur I'onde endormie ; ils s'arretent dans toutes les anses des petites iles , reviennent sur eux-memes si le vent contrarie leur marche , et mettent parfois deux jours a faire une lieue. Ces troncs epars sont moins imposants que les trains de douze cents pieds qui descendent le Rhin, villages flottants, avec une population de mariniers, de bucherons et de paysans , qui naissent , vivent, aiment et nieurent en suivant le fil de I'eau , depuis les pieds du Taunus et les profondeurs de la Foret-Noire jusqu'aux sables de HoUande, oil le fleuve imperial trouve un tombeau sans gloire. Et pourtant, lorsqu'on les voit de loin, precipites sur une pente rapide, bondissant d'un ecueil a r autre, plongeant dans des gouffres sans fond, puis repousses par I'onde elastique, qui se joue de leur fardeau leger, redresses par le mouvement du flot , et debout comme une foret de mits sans cordages ; quand les Incurs froides du soleil oblique 6clairent la scfene de ce jour nocturne, si nouveau pour des yeux encore eblouis de I'orient, on ne pent plus dire si c'est la veille ou le songe , et Ton se perd dans je ne sais quel tumulte de sensations confuses.

Sous I'excitation un pen fievreuse de ces spectacles toujours changeants, je ne connais plus la fatigue. Je me dis parfois : a Jc serai fatigue domain; » mais, comme il n'y a

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pour moi ni jour ni uuit , deAnain n' arrive jamais, et je vais toujours. Je ne m'arr^te que pour manger beaucoup ou pour me chauffer un peu. J'entre alors chez des paysans, k des heures que des gens plus civilises appelleraient indues. Tout le monde est couch6 , mais je fais un peu de tapage dans la cour. Bientot un homme se 15ve , ouvre sa porte et me fait entrer en me souhaitant une bienvenue cordiale. II parle peu, du reste ; mais il voit que j'ai froid, et il jette sur son Atre une brass^e de sapin, qui brule avec une flamme claire et un petillement joyeux; il devine que j'ai faim, et il tire de I'armoire un quartier de daim ou un morceau de saumon sal6. Il me donnerait du pain s'il en avait, mais il n'en a pas. Il me demande si je veux dormir, et, avant d'aller lui-m^me reprendre son sommeil, il entasse pour moi , dans un cadre de bois blanc , des flocons de ouate et de duvet , nid doux et chaud , oii la paresse aime k r^ver.

A mesure qu'en m'approchant de Trondhjem je m'approche aussi de la mer, le climat s'amollit, les rochers disparaissent, les valines se comblent, les montagnes s'abaissent, les forfets s'^claircissent , les plaines cultiv6es se rapprochent, et au spectacle de la desolation aride suc^ cedent les images de la vie facile, de I'abondance et de la paix.

L'homme change avec la nature. II n'a plus ici la simplicite antique des Gaardmands , du Gulbrandsdal , ou I'^prete rude des paysans du Dovre-Fjeld. Il est dej^ plus loin de I'^tat de nature. Ces modifications sont encore plus sensibles chez les femmes. Les paysannes du Rennebo ont beaucoup de grace ; elles serrent plus 6troitement, sur une taille plus fine, leurs longues robes de laine brune ; le b6guin noir , qui recouvre seulement le derriere de la tete en retombant sur la nuque, fait merveilleusement ressortir le ton mat de leurs beaux cheveux d'or pale : leur voix aussi a des intonations d'une douceur penetrante, et

LES PAYSANS

quand, dans leur familiarite innocente , elles vous disent toi, on eprouve comme I'impression d'une vague caresse. Les vieillards a barbe blanche ont je ne sais quoi de simple et de patriarcal, qui attire le respect sans paraitre le commander. Souvent, dans les fermes, on apergoit la mfere de famille, le pere quelquefois, tenant un enfant sur ses genoux et lui montrant k lire dans une grosse Bible aux feuillets uses par le doigt des generations qui passant devant elle.

Sans etre moins cordiale, lapolitesse des hommes adejk quelque chose de plus courtois ; ils font moins de questions et plus de reponses que les autres. J'ai pris plus d'une fois plaisir a m'arreter sur mon chemin pour causer avec eux. Parfois, c'est le pfere de famille lui-meme qui vous accueille, etalors il s'engage de longues conversations sur votre pays, votre famille, votre position et vos sentiments les plus intimes, le tout eutrem^le de reflexions plus ou moins graves.

e Es-tu marie ? me demandait un jour un paysan.

— Non.

— Tant mieux ! Et fiance, I'es-tu?

— Pas davantage.

— Tant pis ! »

Le Norvegien s'exprime volontiers par petites phrases brfeves et sentencieuses.

Un matin, c'etait, je pense, a VoUan, nonloin des rochers ou le torrent de Gula se change en un beau lac , je cherchais le moyen de tuer une heure trop longue, en attendant des chevauxqui ne venaient pas. Je vis un homme qui s'occupait a lessiver sur le seuil de sa porte ; un ruisseau coulait au pied] du chalet, et il suffisait de se baisser pour tremper le linge dans I'eau courante et claire. Je m'approchai ; I'homme pouvait avoir une quarantaine d'annees. Il avait retire son habit ;mais la culotteet legilet etaient de drap noir, la chemise de fine toile et ]a cravate

blanche. Je remarquai tout de suite les mains delicates et molles de I'homme qui ne travaille pas, et 1' expression austere et douce de Thomme qui vit dans le recueillement des pens6es hautes et pures. Une jeune femme a rosil calme et rfiveur, assise non loin de lui sur un banc de bois, le regardait travailler, echangeant parfois avec lui quelques mots et un sourire. Lui et moi nous nous regardames : il me salua. Je fis encore quelques pas, et j'essayai une entree en matifere.

« Je suis, me dit-il, le pasteur du village de.... Nous vivons dans ce gaard, ma femme et moi, et dans ce moment je fais un peu son metier, car elle ne pent pas mettre les mains dans I'eau. »

La jeune femme se leva, rougitunpeu, me salua et rentra dans le gaard.

« N'est-ce pas, dit-il , un singulier metier pour uu pri^tre que de laver ainsi son linge? ne vais-je point vous scandaliser ?

— Pas le moins du monde, repondis-je; rien ne me ravit, au contraire, comme ces traits de la vie simple et primitive, ou, pour etre mieux servi, chacun se servait soi-m6me. Permettez-vous ? » ajoutai-je. Et, autant pour me donner une contenance que pour le mettre plus k raise, je tirai mon mouchoir, et je le trempai dans la mousse brillante du savon.

La conversation languissait un peu ; je cherchais souvent mes mots, et je ne les trouvais pas toujours. Plusieurs fois je repondis ncy (non), quand il eut fallu dire ia (oui). <t Parlez-vous latin ? » me dit-il tout a coup. Je fis ma r6ponse en latin. ^ Eh Men! me dit-il, parlons latin: nous serons plus ;\ I'aise. » Et nous allions toujours savonnant,moi mon mouchoir, etlui ses rabats et ses cravates, tout en causant latin, langue g(5neralement peuusitee entre personnes qui lavent leur linge. Le digne ministre avait I'expression juste et la periode assez belle; je pus anssi

LE3 PAYSANS

me convaincre de la delicatesse de son oreille, siir I'observatioii qu'il me fit que j'etais Frangais, mais que je devais avoir appris le latin en Italie : j'ai en effet parl6 latin assez longtemps avec des prdtres italiens, et j'ai pris un peu de leur accent sans me d6barrasser du mien : et I'oreille du ministre avait pu ainsi demeler ma double filiation. Nous causames quelque temps de I'Eglise de Norvege et de I'Eglise de France ; de Bossuet, qu'il connait bien, et de Luther, que je connais moins. Le slnjdsJimi (groom) vint m'avertir que les chevaux etaient pr^ts. La femme du pasteur reparut, et m'offrit un petit pain et un verre de mjod, sorte d'hydromel extremement doux, qu'elle me presenta dans une corne k boire montee sur argent. Jebus le coup de I'^trier, et pris bientot cong6 de cette famille aimable.

Le paysage ici, pour avoir moins de grandeur que dans quelques parties de la Norvege, n'en a pas moins de charme. II y a telle vallee d'une lieue de long qui semble r^unir tout ce qui fait la beaute d'un site. Rien ne lui manque, ni le ton^ent, ni la cascade, ni le precipice, ni le petit lac, ni le bout de foret, ce voeu du poete,

Et super his silvae paulum foret !

ni la mer enfin, qui ondule en large houle a I'horizon. La grande originalite de la Norvege, le charme profond, la gr^ce exquise de ses paysages, ce sont les lacs. Ces lacs sont petits, mais si nombreux qu'on en compte, je crois, trente mille, et qu'ils occupent presque la moitie de sa superficie. . . . <c La Norv6ge, terre des lacs, » dit quelque part le vieil Ossian : un poete norvegien les appelle i les yeux de la terre, « des yeux pleins de larmes et de m^lancolie ! Ces lacs communiquent rarement entre eux, et ne communiquent jamais avec la mer, ainsi qu'il arrive presque toujours aux grands lacs d'Ecosse, orageux et troubles comma rOcdan. Ceux-ci, au contraire, sont Isolds au miheu de

leurs forets ; parfois la nature a creiis(§ leur bassiii, comme une coupe, au sommet d'une montagne. La bruyere rose fleurit leurs bords ; mille v6g6tations sauvages et touffues les enlacent et les festonnent comme Facanthe de Corinthe enroule ses guirlandes autour d'un vase antique ; le soir et le matin, on y voit venir les rennes sauvages et les daims rouges ; parfois les aigles s'y abattent avec des cris rauques, et troublent un moment leur onde endormie. Mais ils retrouvent bientot leur douce ser6nit6, que ne ride aucun souffle ; souvent en les contemplant je songeais h ces dmes solitaires, vivant loin du monde, sous I'oeil de Dieu, et qui deviennent calmes a force de devenir profondes !

Un soir, vers dix heures, aprfes avoir traverse des plaines aux cultures variees et f6condes , j'atteignis les dernieres coUines de la paroisse d'Oust. Trondhjem etait devant mes yeux ; de longues rues align^es et se coupant k angles droits la divisaient avec la r^gularite sym6trique d'un damier gigantesque. Les maisons , assez basses, faisaient paraltre ces rues plus larges encore. La cath^drale , sombre et triste , dernier monument de la puissance du Nord , t5crasait la ville de sa masse hautaine et lourde, tandis que le Nidar , le fleuve royal de la vieille Norvege , I'entourait mollement de ses eaux plissees sous le vent , comme d'une ceinture de moire frissonnante. Puis , de I'autre c6t6 de la ville , le golfe , ou mille vaisseaux dorment sur leur ancre ; tout prfes , la petite ile de Munkholm; plus loin, Strandt et Frosten; enfm, aux derniers plans de cet horizon vari6 , les sommets ipres du Stoerdal.

A toute heure du jour, en toute saison de I'annee, je me serais longtemps arr^t6 devant la beaut6 d'une pareille scene; et maintenant, eclair^e ainsi des splendeurs du couchant, elle etait pour moi comme la revelation inattendue d'un monde f6erique. Celui qui n'a pas vu le soleil majestueux descendre lentement dans I'oc^an Gla-

cial, et s'attarder a la cime des vagues enflamm^es, comme s'il ne pouvait se resoudre encore a quitter notre hemisphere, celui-la ne saura jamais jusqu'ou peuvent aller les magnificences de la nature prodigue ; I'Orient lui-mSme n'a pas de spectacles plus grands. Tons ceux qui out visit6 les belles contrees de I'Afrique et de I'Asie savent avec quelle soudainete le soleil abandonne tout a coup cette brillante patrie de la lumifere. Sur son passage rapide, tout rayonne des lueurs phosphorescentes d'un 6crin de pierreries ; puis , tout a coup , sur la terre tombe la nuit noire , et tout reste obscur jusqu'a I'heure ou s'allument les etoiles. Rien de pareil dans le Nord : le soleil descend pen a peu avec une lenteur solennelle : arrive au bord extreme de I'horizon , il hesite et s'arrSte , et, alors mtvae qu'il a disparu , il reste si prfes de nous , que Ton devine toujoxu-s sa presence. Cependant le cial , vers I'ouest , garde des teintes plus ardentes : c'est une palette radieuse, ou les nuances les plus riches se fondant at s'embrasent ; il n'y a peut-etre que deux couleurs primitives , le rouge et le jaune , mais elles se mfelent , se penfetrent , s'assortissent et se combinent de maniere a nous presenter dans une chaude harmonie les tons les plus radieux. Cette lumifere , qui nait a I'horizon dans une bande de pourpre fonce , va mourir au z6mth en de 16gers flocons oranges , qui menagent la transition avec I'azur sombre. Elle se degrade d'une teinte a I'autre, et tout a coup, parfois, se repercute et s'avive, comme une voix qui rejaillit d'echos en echos, et dont les vibrations se heurtent et se croisent dans I'air sonore ; parfois alors on a deux teintes superposees , dont I'intensit^ m^ma semble redoubler par le contraste ; parfois de grands nuages aux aspects etranges , chariots aux roues etincelantes , trones d'or , palais aux architectures fantastiques croulant sous le vent, s'elfevent de la mer , montent dans le del et d^coupent vivement leur

silhouette sur ce fond resplendissant d'or et de feu-. On comprend alors qu'en face de ces spectacles sublimes , Odin ait place dans les nuages le paradis des heros.

Cependant les derniers rayons s'evanouissent , les splendeurs s'effacent, le ciel s'6teint, les touffes de lilas remplacent les bouquets de roses ; aux teintes fauves de Tor rutilant succ^dent les dflicates paleurs de I'argent; enfm ,^ c'est le tour de la nuit , nuit sereine et limpide , dont I'ombre meme a des reflets de perles, iris6s de la lueur lactee des opales.

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J'entrai a Trondhjem vers onze heures du soir. La nuit etait charmante, transparente et fraiche comme une aube de printemps dans une belle valine , quand on ne voit pas encore le soleil qui monte derriere las coUines. Le fjord 6tait comme baign6 de molles lueurs endormies sur les flots ; les montagnes bleues semblaient sortir d'une mer d'argent; leurs cretes dechiquetees , que frappaient encore les derniers rayons , dessinaient dans I'air des zigzags de feu ; h riiorizon , la lune agrandie flottait dans des vapeurs. Une rampe douce, qui tourne une coUine, et qui passe a travers un bois de jeunes sapins, m'amena jusqu'a la ville, reliee et insensiblement unie a la campagne par de longs faubourgs, dont les maisons s'entremelent de prairies et de jardins.

On ne peut pas veiller sans cesse pendant un jour de trois mois : Trondhjem dormait. Dans nos climats plus avares de lumifere, au milieu de notre civilisation plus exigeante et plus energique, la lumi^re nous mesure le travail, et nous ne connaissons gufere de repos sans t6nhbres. Aussi , le premier aspect de ces rues eclair6es et desertes, de cette cit6 oisive, quand tout I'excite aux oeuvres de la vie active , a pour I'habitant du Sud quelque chose d'etrange et qui le saisit tout d'abord. La mer, qui pto^tre jusqu'au cceur de la ville, troublait se.ule, par le clapote-

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ment et le remous de ses vagues, ce silence funfebre. Les ■rues sont vastes; leur solitude me les faisait paraitre immenses. Je roulai longtemps sur une chauss^e macadamis^e comme nos boulevards, et, aprfes quelques detours qui me rapprochaient de la mer, je fis arreter devant une maison d'assez belle apparence, portant le nom frangais d Hotel de Bdle-Vue. Mon patriotisme ne me permettait pas d aller plus loin.

Trondhjem est la plus ancienne des villes du Nord, et se rattache aux plus grandes et aux plus nobles e5poques de la Norvege. EUe ne portait point alors ce nom officiel et admmistratif de Trondhjem (chef-lieu du district de Trondt). Son nom, plus po^ique, rappelait I'id^e du beau tleuve qm la presse comme une ceinture, et qui roule autour d'elle des souvenirs avec ses flots : Nidaros, ou bouche du Nidar. Je ne voudrais pas faire de rapprochements puerils; mais sa situation meme est comme I'emblfeme de sa destinee : elle est assise entre la Norve^ge du nord et la Norvege du sud, entre I'Ocean, sillonne jadis par ses vikings, et la terre ferme, conquise par ses iarls ; ses origines tiennent aux traditions melees de poesie qui charment le berceau des peuples , et , d^s les premiers temps, son histoire, d'une certitude incontest6e, devient I'histoire m&ne de la Norvege.

Aventurier de gtoie, h6ros chez des Barbares, son fondateur, Olaf-Tryggvesson , connut tons les excfes de la bonne etde la mauvaise fortune, et rien ne lui manqua de ce qui iait la renomm^e 6clatante

Repr^sentant de I'id^e nouvelle k qui I'avenir appartenait il eut cette chance rare d'arriver k I'heure juste oii lid^e ancienne qu'il allait abattre 6tait d6ja assez faible pour qu il p« la renverser, et encore assez grande pour que sa chute retentit. ^

Le Nord scandinave opposa au christianisme une rfeistance opmiatre ; il resta fidfele aux traditions de sarace.

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et, quand deja I'Europe entiere s'inclinait sous la croix, la Norv^ge adorait encore las dieux paternels , et preftrait au Paradis chretien le Walhalla d'Odin , habite par les Walkyries , dont la main presents aux heros des coupes toujours pleines; il 6coutait les skaldes plutot que les evang61istes.

Les anciens nous ont laisse peu de renseignements sur la Norvege ; ils la soupQonnaient plutot qu'ils ne la connaissaient ; mais rien n'echappait a leurs pressentiments , qui 6taient comme I'intuition du g6nie. Ils devinferent I'Amerique, et, sous le nom poetique d' Atlantide , ils annoncferent le nouveau monde h I'ancien, bien des sifecles avant qu'il ne fut trouve par Colomb et rencontre par Vespuce. Herodote mentionne la Norvege au quatrieme livre de ses Histoires, et Pline en touche quelques mots dans son Histoire naturelle. Ce qu'a dit Tacite des races germaines pent s'appliquer aux peuples qui I'habitaient : YuUimu Thulc, cette fronti^re du monde , cette colonne d'Hercule au septentrion, c'est le Tellmark, c'est la Norvege.

Odin , dont la memoire est si pieusement conservee dans le Nord, est le premier nom qui appartienne a la certitude historique ; et ici encore I'or pur de la verite est mele de beaucoup d'alliage, que peut-6tre le creuset de la critique n'en separera jamais.

AUie de Mithridate , Odin quitta son pays apr^s les victoiresdePomp6e. Commeles heros antiques, ilemportaitavec lui ses dieux. Parti des 4pres regions qui s'etendent entre ces deux mers int6rieures , la Caspienne et I'Euxin , il entama les terres qu'habitent maintenant les diverses families de la race slave , pen6tra par le sud-est dans la Germanic , en conquit le nord et le convertit a la religion du dieu dont il 6tait le grand pretre, et dont il avait pris le nom. II passa bientot dans la Chersonfese des Cimbres , fonda Odensee , dans rile de Fionie, soumit le Danemark, franchit le Sund, et donna a la Scanie , prompte k I'accepter , une religion

nouvelle et de iiouvelles lois. II bitit Sigtuna, k la place ou est aujourd'hui Stockholm. La Norv^ge fut soumise a son tour et gou-vernee par un fils d'Odin , Seming.

Les sagas islandaises nous ont conserve sur Odin d'assez curieux details. Odin , racontent-elles , avait cultive la magic ; ses enchantements avai|;nt rendu rintelligence et la parole a une tete de mort, qu'il consultait dans tous les cas difficiles ; deux corbeaux, dociles messagers, planaient sans cesse au-dessus de sa tete , et k son ordre volaient jusqu'au bout du monde; il commandait aux dements, prenait toutes les formes , bravait tous les dangers. Les croyances nouvelles n'ontpas encore effac6 dans I'ame des Scandinaves I'impression des superstitions antiques. Si quelque bruit inaccoutume trouble le silence des nuits, le paysan se dit toutbas : « C'est Odin qui passe! » Sile vent pleure etgemit, le soir, dans les sapins : a C'est la cliasse d'Odm qui poursuitles elans et les loups. .. Dans les moments assez rares ou I'liomme du peuple perd patience , c'est a 0dm qu'il envoie ceux que nous envoyons au diable. De meme qu'en Ecosse on laisse dans le siUon une touffe d'avoine pour le brownie, et dans certaines provinces de France, un brin de chanvre, le plus beau du champ, pour samt Martm, le soldat charitable, de meme, en certains districts de Norvege , on laisse debout quelques epis pour Odin, et autour de ces 6pis les paysans dansent en chantant : « 0dm ! Odin ! prends cela pour nourrir tes chevaux ! »

LMclat rapide d'Odin jette sur I'histoire de la Norvege comme une lueur soudaine, qui briUe et disparalt tout i coup. Apres lui, tout retombe dans une obscurite plus profonde.

Vers le iir sifecle de I'^re chretienne, nous retrouvons un peu de lumifere , lumi^re errante et fugitive , un feu follet plutot qu'un phare, qui sert moins a guider qu'a rendre les tenebres visibles. Voici comme parlent les premiers historiens , qui sont toujours des poetes :

TRONDHJEM

« II y avait dans le pays des Finnois im homme du nom de Fornior ou le Pere-des-Ages. II eut trois fils : Hymir , roi de la mer ; Loki, roi du feu ; Kare, roi des vents. » Ici, comme dans toutes les cosmogonies primitives, I'homme se trouve mM6 k la nature, et la personnalite des forts se confond avec les Elements centre lesquels les faibles ont k lutter. ct Kare eut pour fils Frost ou le frimas, qui engendi'a Sna ou la neige. Sna eut un fils, Thor, et trois fiUes : Miol, la neige qui tombe; Faun , la neige qui gele ; Driva, la neige qui fond. Thor, pontife et roi, maitre de la Quoenie et de la Finlande jusqu'au golfe de Gundwik (aujourd'hui la mer Blanche), eut deux fils, Nor et Gor, et une fiUe, Goe. Goe se laissa enlever comme Helene. Ses freres, comme les Atrides, se mirent a la poursuite du ravisseur. Nor attendit que la neige gel^e pAt porter les patins de ses compagnons , et , quittant la Qucenie , il se dirigea vers la partie superieure du golfe de Bothnie, franchit les chaines du Kioel, entra dans le Fin-Mark, et arriva bientot a I'embouchure du Nidar; il battit les montagnards de Kioel, les peuplades du Trondt , de Sogn et de Moere , et rencontra dans le Hedemark Hrolf , le ravisseur de la belle Goe. Le chemin qu'il avait parcouru prit le nom de route de Nor (Nor-Veg), et le vainqueur de Hrolf garda tout le continent qui s'etend depuis la mer Blanche jusqu'a Gotha-Elv ( la riviere de Gotha), En souvenir du conquerant, la Norvege s'appela depuis lui Nonloerjr, Nordlcend ou Nordriki, c'esta-dire route du Nord, ou plutot de Nor, pays, royaume de Nor. Aujourd'hui, on I'appelle Norge, et les habitants du pays portent le nom de Nordmmnd. Les fils da Nor se partagerent le pays. L'histoire n'enregistre ni leurs noma ni leurs gestes. On salt que leurs successions, infiniment divisees, morcel^rent le pays en une foule de domaines independants, dont les souverains, suivant leur importance, prenaient le titre de iarl ou celui de koiig. Les iarls des langues du Nord sont aujourd'hui les comtcs, et les

kongs, dont les Anglo-Saxons ont fait les kings, correspondent k nos rois. Apres ces points lumineux, qui de loin en loin jalonnent I'espace , nous retrouvons une longue periode de tenebres. L'histoire serieuse et positive commence avec Harald-Harfager (Harald aux longs cheveus). II 6tait de la race sacr6e des Ynglings , qui descendait d'Odin , et tenait de lui le triple pouvoir civil , militaire et religifiux. Ingiaf , un des rois de cette race , etabli a Sigtuna, avait 6t6 nourri, dit la saga, avec le coeur des loups. II egorgeait , pillait , rangonnait ; il perit dans une guerre contre les Danois , et son tils Olaf fut chass6 ; il se refugia dans la belle province de Vermeland , h, I'ouest du lac Wener ; il d6fricha le pays et merita son surnom de Trostelia ou coupeur d'arbres. Avec les compagnons qui s'etaient groupes autour de lui, il fonda un nouveau royaume. Harald-Harfager fut le septi^me roi aprfes lui.

La grandeur future de Harald lui fut annonc6e par des songes et des prodiges. Un geant lui apprit I'art de la guerre, et I'amour fut de moiti6 dans sa gloire. Il avait demand6 la main de Gyda, fille du roi d'Hordaland ; Gyda repondit qu'elle n'epouserait que le souverain de tout un pays. Harald jura de laisser croitre sa chevelure jusqu'i ce qu'il eut accompli le voeu de la bien-aimfee. Il conquit toute la Norvege, coupa sa chevelure et poss6da Gyda. Un skalde, qui combattit avec lui, a chant6 sa victoire.

« Entendez-vous, dans la bale d'Hajur, le bruit retentissant de la bataille entre le riche Riostve et Harald le courageux ? Les vaisseaux de guerre font voile vers I'Orient ; les boucliers ciseles rayonnent au loin, et les tetes des dragons se dressent au-dessus des proues dorees. Je vois sur les navires les blancs (5cus de la Bretagne, les ep^es celtiques, et les chefs de I'Occident. J'entends les chefs, revetus de peaux de loup, defier insolemment celui dont la main puissante les aneantira; le chef puissant des I'ois oricutaux, Harald, poussc en avant sa flotte, les

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boucliers se brisent, et Hatklang, fils de son ennemi, baigne dans son sang. Alors le vaillant Rioetve prend la fuite et cherche un abri dans les lies ; les guerriers blesses dans le combat sont couches sous les bancs des rameurs, ou ils expirent en gemissant. Les autres, poursuivis par une grele de pierres, et leurs boucliers attaches sur le dos, s'enfuient promptement loin de la bale de Hajur ; puis les montagnards de I'Orient se retirent et boivent avidement la bi^re quipetille. »

Harald couvrit la mer de ses vaisseaux et gouverna sagement. Un de ses fils, Haquin, eleve k la cour chretienne du roi d'Angleterre, rapporta en Norvege les premiers germes du christianisme ; ils se developpferent pendant la longue paix du r^gne de ce prince, qui m^rita d'etre appele Haquin le Bon. Harald, son pfere, avait dit : « Je jure que je ne sacrifierai plus qa'k ce seul Dieu qui a cre(5 lemonde et tout ce qu'il renferme, le soleil, las 6toiles et les enfants des hommes, h ce Dieu par le secours de qui seulement je puis soumettre ce royaume de Norv6ge ; Thor fut-il a mes cotes, quelle aide pourrais-je attendre d'une pierre ou d'un morceau de bois ? »

Harald fit plus, et sur VOre-Thing^ que I'on voit encore prfes de I'arsenal de Trondhjem, au milieu du peuple assemble, il d6clara que tons ses sujets, sans exception, devaient recevoir le bapteme, croire au Christ, faire abstinence le vendredi et observer le repos du dimanche, Le paganisme avait jete dans les coeurs des racines trop profondes : I'heure n'etait pas encore venue de Fen arracher ; la nation s'indignant fit entendre ces grognements sourds par lesquels les peuples du Nord expriment leur desapprobation ; au lieu de se convertir, rassembl6e voulut convertir son roi : elle le forga h boire le mjccd dans la corne d'Odin. L'6preuve etait perilleuse; Haquin eut de I'esprit

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