‹ La NorvègeChapitre 6 sur 16 · LD · texte numérisé non relu

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de d^truire : il savait edifier. Aprfes avoir jete les fondements de Nidaros, entrepot et grenier de la c&te occidentale de la Norv6ge, il favorisa le commerce et d6veloppa la marine; les Norvegiens sous son rfegne construisirent de nombreux vaisseaux.

Olaf disparut dans la bataille navale de Svoelderoe. Les uns disent qu'il futnoye, les autres assurent qu'il s'echappa a la nage, et que plus tard, deguis6 en pfelerin, il alia s'agenouiller k Rome sur le tombeau des apotres , et a Jerusalem sur le tombeau du Christ, puis enfm qu'il alia m^diter et mourir sous le beau ciel de la Syrie, au mont Liban, dans les convents de Saint- Antoine, ouau Carmel, dans le convent d'Elie.

Olaf Tryggveson avait fonde Nidaros. Un autre Olaf fit plus encore pour la nouvelle ville ; il lui donna ce renom d'heroisme, de poesie et de saintete, qui est pour les villes la fortune de I'avenir et le gage de leur immortalite dans I'histoire. II est vrai qu'Olaf Diggra, Olaf le Gros, depuis Olaf le Saint, fit un peu tout cela sans trop s'en douter. Ob6issant aux traditions de ses devanciers, il reprit I'oeuvre de la conversion violente, interrompue pendant deux rfegnes ; il parcourut le pays, la croix d'une main, I'ep^a de I'autre, baptisant dans le sang ceux qui ne voulaient pas se laisser baptiser dans I'eau ; suivi d'une troupe arm6e, il allait de district en district, brisant avec la haclie et le marteau les statues de Thor et d'Odin. Du reste, il n'avait recours a la force qu'aprfes avoir 6puis6 les moyens plus doux de la persuasion. Olaf Tryggveson avait donn6 un patron k I'Eglise de Norvege (saint Martin de Tours); Olaf Diggra lui donna son code de droit eccl6siastique, connu sous le nom Kristinrett, et r^dig^ par I'^veque anglais Grimkild. Le rfegne d'Olaf fut trouble par des revoltes qu'il etouffa; mais, abandonne de ses sujets, il ne put r6sister k I'invasion 6trangfere. Il prit la fuite devant Kanut le Grand, d6ja maltre de I'Angleterre et du Danemark ; il

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passa en Suede, de la en Russie. La Russie n'etait-elle pas la colonie d'un Normand? Olaf, dans I'exil, vit s'accroitre encore, sa ferveur religieuse. U voulut entreprendre la pelerinage de Jerusalem. Mais, pendant la nuit qui precedait son depart, une voix d'en haut, entendue dans un songe, lui cria : « Ce n'est pas vers le Sudqu'il faut aller : c'est vers le Nordl » Olaf traversa la Baltique et la Suede, et arriva sur les frontiferes orientales de la Norvege. Trois mille Chretiens se reunirent a lui ; il fit peindre une croix sur leurs casques et leurs boucliers, et leur donna ce cri de guerre : <>; En avant ! pour le Christ, la Croix et le Roi ! » Ce furent les premiers croises de I'Europe. 11 livra son dernier combat non loin de Nidaros, a Stikklestad, sur un champ de bataille ou tous ces souvenirs nous sont revenus dans r^me. II fut vaincu et tue. Avant d' engager Taction, il avait appele pres de liu trois skaldes islandais : « Vous chanterez ce soir, leur dit-il, ce que vous aurez vu aujourd'hui. » Deux de ces poetes tombferent au premier rang dans la meUe ; le troisitoie, perc6 d'une fleche, et sentant que sa vie allait fuir avec son sang, avant d'arracher la flfeche, chanta le bardit supreme.

Les historiens , pendant longtemps , ne parvinrent point k s' entendre sur la date de cette bataille, qui eut pourtant sur les destinees de la Norvege une assez haute importance pour que Ton en precis^t exactement I'epoque. Les uns la plagaient au 29 juin 1033 ; Grundvig , dans sa traduction en norvegien moderne de la Chronique islandaise de Snorro Sturlesen, la fixe au 20 juillet de la meme ann6e : mais tous les recits s'accordent sur cette circonstance , qu'une 6clipse totale de soleil fit succeder tout d'un coup la nuit au jour et interrompit la bataille. Or, les calculs des astronomes ont 6tabli que, ni le 29 juin, ni le 20 juillet de Fannie 1033, il n'y eut d'^clipse visible k Stikklestad. La seule Eclipse que Ton rencontre dans une periode rapprochee est celle du 31 aout 1030, et c'est aussi la date,

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aujourd'hui reconnue, de la bataille : I'astronomie a corrig6 I'histoire.

Le corps d'Olaf fut enterre sur le champ de bataille, par un serviteur fidele, a I'endroit ous'61feve la petite eglise de Stikklestad. Un an plus tard , on I'exhuma ; la corruption de la mort I'avait respect6 ; ses chairs avaient gard6 leur fermete et ses membres leur souplesse ; ses ongles s'etaient allonges; ses cheveux et sa barbe avaient pousse; une source d'eau vive (elle coule encore aujourd'hui) jaillit du sol qui avait possede son corps , et , tant qu'il n'y eut pas de medecine en Norv6ge, las eaux de la source sainte gu6rirent les malades. Cependant on enferma les restes d'Olaf dans unriche cercueil, et on le deposa dans la petite eghse de Saint-Clement , edifice par lui , et qui , plus tard , fit partie de la cathedrale de Trondhjem. Le caprice popiilaire honora bientot jusqu'au culte celui qu'il avait combattu jusqu'i la mort , et il accepta comme saint le heros dont il n'avait pas voulu comme roi. Olaf fut proclam^ le patron et le souverain de la Norv^ge ; longtemps apres sa mort, les peuples de la race scandinave continuerent 41 lui payer tribut , et les grands anniversaires de sa vie devinrent les fetes nationales de la Norvege. On eleva des 6glises et des chapelles en son honneur, non pas seulement en Norv6ge , mais en Sufede , en Angleterre , en Danemark, en Russie, etm^me i Constantinople , 011 Ton montre encore des ruines qui portent son nom. Racontee par les moines , I'histoire de saint Olaf devint l^gende ; et, gr^ce aux paysans , qui I'accueillirent mieux que I'Evangile, elle fit partie des traditions de la nation. Aujourd'hui, les mferes, pres du foyer, la racontent aux enfants dans les longues veill^es de la nuit d'hiver. Cette gloire posthume est ecrite en cent lieux sur le sol de la Norv6ge ; les rochers ont garde I'empreinte un peu grande des pieds de saint Olaf; on montre la place ou il fit jaillir de la pierre des torrents d'eau vive ; on passe par la route qu'il s'est

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frayee k travers les montagnes, qui s'6cartaient devant ses pas ; ces roches grises qui se dresseat dans les champs , ce sont des sorciers qu'il a enchantes , et qui demeureront immobiles jusqu'a la consommation des sifecles. Lamer et les forets font aussi leurs recits. C'est la, dans leshalliers, qu'un cerf lui apparut, portant entre ses comes le module en or de la ba^silique qu'il devait batir sur le sol paien ; et plus loin, sur les. eaux du fjord, oh les vents endormis laissaient son navire immobile , les anges du ciel descendirent, et, passant leurs ceintures dans ses mats, le trainferent ou il voulut aller.

Le fils d'Olaf, Magnus le Bon , construisit une chapelle en bois sur la tombe de son pere, en 1036. En 1077 cette chapelle en bois fut remplacee par une eglise en pierre. Vingt ans plus tard, Harald Haardraade (Harald aux cheveux rouges) batit tout auprfes une eglise plus vaste. Tons les pterins du Nord vinrent s'agenouiller dans I'eglise de Saint-Olaf et deposer des offrandes sur son tombeau. Le camp du Nidar devint une metropole ; en 1030, Nidaros avait un evfique; en 1152 , cet evSque devint archeveque, primat du Nord et legat du saint-siege. Au xiv" siecle, Nidaros comptait deux hopitaux, quatre convents et quatorze eglises.

La cathedrale de Trondhjem a et6 , elle est encore le plus vaste edifice du monde scandinave. L'archevSque Eystein en jeta les fondements en 1183. On ue voulut point abattre I'ancienne eglise oil reposait saint Olaf, on la comprit dans le plan du nouveau temple. Elle forma une de ses ailes ; la seconde , hktie plus tard , fut pareille k la premiere. EUes se composaient de larges arcades en pleincintre, au contour festonne, s6par^es par des piliers massifs , au chapiteau carr6 et plat. La nef et le choeur appartiennent au style ogival et peuvent 6tre avou6s par I'epoque la plus elegante et la plus pure. La nef est tr^ssimple ; mais le choeur est d'une richesse d'ornementation

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que rehaussent encore rharmonie de Tensemble et la grice des d6tails. Huit arcades legeres, a6riennes, circonscrivent son enceinte. Ces arcades, en tiers-point, nous offrent les premiers specimens de 1' ogive k lancette, telleque I'Angleterre et la France la connurent cent ans plus tard. Tout en ob^issant aux lois de I'art le plus severe , la main ing6nieuse a su repandre sur son oeuvre les tresors d'une variety in^puisable : des festons de pierre se suspendent, comme des colliers, au flit des colonnes l^gferes ; des guirlandes de fleurs les enlacent comme des lianes souples ; tantot c'est une bande de dentelle qui se decoupe sur la nervure d'une arcade deliee et fine ; parfois les colonnettes se coiffent d'un chapiteau d'acanthe; parfois, d'un pilier mince, qui jaillit du sol comme une fusee de granit, trois arcs brisks s'elancent , et autour de lui , comme autour d'un centre, pivote une triple arcade. Souvent, dans les bas cotes, dans les chapelles autour du choeur, les ogives s'entre-croisent et semblent se confondre comme les cimes d'une vegetation dans les bois. Parfois , rornementation prodigue et fantasque d'un sifecle qui aspirait a I'ideal , quand le monde n'avait pas encore retrouve la notion pure du beau , m61e des types divers ou r^unit des motifs contraires. A cot6 d'un apotre aux traits inspires , ou d'une tfite de martyr respirant I'enthousiasme delafoi etl'ardeur hSro'ique de la mort volontaire , pr^s d'une vierge pensive et recueillie dans sa priere qui adore , on a plac6 des cauchemars de pierre , un moine qui grimace un sourire sceptique, une religieuse que des demons saisissent, et dont le buste humain se termine en replis de dragon ; en un mot, toutes les images hideuses et lascives qui altferent et corrompent I'inspiration la plus naive et la plus chaste du moyen kge, cette puberty troublee du monde moderne.

La partie occidentale de I'^glise, oil se trouve le grand portail, ne fut achevee que vers le milieu du xiii" sifecle. Elle f^tait d'une splendide magnificence. On entrait par

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trois vastes portes, au-dessus Aesquelles se developpait uae serie de vingt petites arches en plein-cintre, assez bien conservees, et d'une ornementation abondante, dans le style de Farchitecture romane des belles ann6es du xn« si^cle. Au-dessous, et entre les portes, on a menage vingt niches ogivales d'une exquise elegance, fouilldes et ciselees avec une recherche infinie. Ces niches portent sur un pilier, et le sommet de leur ogive se couronne d'un diademe fleuronne. Quinze de ces niches sont maintenant vides; dans les cinq autres, j'ai vu des statues de grandeur naturelle et plus ou moins mutilees ; les plis des draperies, I'ondulation des cheveux, la d^licatesse des mains, I'expression des tetes, accusent tout k la fois et I'habilet^ du ciseau et les tendances idealistes d'un art 61ev6. Je soupgonnerais une origine ^trangfere. Une de ces statues m'a surtout frappe. Elle represente, je crois, saint Jean rEvang<51iste. C'est la purete d'un ange et la beaut6 d'une femme. NuUe part I'apotre de I'amour sans borne, le r^veur aux extases sublimes, n'a inspire k 1' artiste un type plus grandiose et plus emu.

Les arch<5ologues de Norvege r^clament pour leur pays I'invention de I'ogive, que se disputent aujourd'hui tant de contrees rivales. lis disent qu'elle a ete portee dans I'ouest de I'Europe, la premiere terre ou elle ait fleuri, paries Wikings sortis duNidar. lis en retrouvaient I'image dans les souvenirs de leur patrie. On a dit que I'ogive avait 6te enseignee aux premiers architectes du moyen kge par I'intersection des rameanx, qui jettent sur nos tStes un d6me mouvant de feuillage dans les forets. Les Norvegiens ont une supposition moins pittoresque, mais plus prfes peut- 6tre du sens pratique et de la verite. Avant I'introduction du christianisme, c'6tait un usage constant, chez les habitants du Nord, de brtiler les cadavres des hommes avec tout ce qu'ils avaient aim6. On tirait au rivage la barque fidele qui les avait port(5s sur la mer, on la renversait sur

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leurs cendres, et c'etait leur tombeau. Eh bien ! la voilte du temple ogival est-elle autre chose que la carina d'un vaisseau renverse, et n'est-ce pas le m6me mot qui d6signe et la nef d'un vaisseau et la nef d'une cathedrale ?

La cathedrale de Nidaros eut ete remarqu6e et admir^e partout. Ses splendeurs eblouirent des populations rudes, qui ne connaissaient que leurs barques sans pout ou leurs huttes de bois. lis comptaient, avec une sorte de joie naive, ses trois cent seize fenetres, ses trente-deux autels, ses neuf portes et ses trois mille trois cent soixante colonnes, taill^es dans les marbres d'ltalie ou dans les granits du Groenland. Gerard Schoning, qui fut un des hommes les plus savants de FEurope, et recteur, en son temps, de I'Academie de Trondhjem, a laisse une description trfes-exacte de cette cathedrale ; elle fut publiee k Trondhjem en 1762, et la biblioth^ue de la ville, qui en possMe un riche exemplaire, m'a permis de verifier mes chiffres en les comparant aux resultats de ce document authentique et officiel. L'(5glise mesure trois cent quarantesix pieds de long sur quatre-vingt-quatre de large. Toute la communaute de la grande famille scandinave avait contribu6 a I'embellir. Les rois de la mer lui payaient tribut ; les pirates prelevaient pour elle la dime du butin. La lourde croix d' argent, portee par deux homnies, qui marchaient en tete des processions solennelles, 6tait un ex-volo de flibustiers. Deux pirates ne pouvaient s' entendre sur la question dehcate du partage apres une victoire ; on en vint aux mains ; I'un des combattants invoqua son bon ange et son saint patron, et promit, s'il 6tait vainqueur, de ne pas oublier I'egUse. Saint Olaf le protegea, il cassa la tete de son adversaire et fit hommage de cette superbe croix. Mais la merveille du tresor, la joie de j'eglise et I'orgueil de Nidaros, c'6tait la chAsse de saint Olaf. Elle se composait de trois caisses, enfermees les unes dans les autres : celle qui contenait les reliques etait en argent dore ; les deux

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autres etaient en bois , mais revetues d'ornements d'or et constellees de pierreries. Le jour de la fete du saint, on la promenait dans I'eglise et liors de I'eglise ; il fallait soixante hommes pour la porter. Jamais objet de devotion n'eut pour le Nord une attraction plus puissante ; des terres lointaines, on venait en pelerinage pour la voir; les vieillards se prosternaient devant elle ; les meres la faisaient toucher a\ix Ifevres pures des petits enfants ; prfes d'elle les malades se croyaient gueris; sur elle les rois 6tendaient la main et juraient leur serment ; on les couronnait devant cette chisse, et c'est elle aussi qui gardait leur sepulture.

La grande basilique du Nord gouta, pendant quatre sifecles , la paix sans les peripeties de la foi catholique incontest^e ; plusieurs fois brulee (on cite particulierement les incendies de 1328 et de 1431), elle renaissait toujours de ses cendres plus eclatante et plus belle ; elle avait resiste aux tempetes de I'Ouest, et a ce froid penetrant des longs hi vers qui desagr^ge la pierre. Le grand feu de 1531 lui fut plus funeste ; on eAt pu croire que ses flammes 6taient encore excitees par le souffle de la Reforme, qui deja soulevait, en I'ebranlant, le vieux monde catholique. Dejk Ton contestait le dogme et Ton discutait les saints ; les processions etaient plus rares et les pfelerins moins nombreux ; le tresor diminuait , I'archev^que etait moins riche, ses pretres etaient plus pauvres : on ne releva pas les ruines ; bientot vinrent les mauvais jours et la brutalite stupide des reactions. La Reforme penetra en Norvege au milieu du xvi" sifecle, en 1540 ; par la Reforme, la cath^drale fut d6pouillee et mutil^e , on crut faire oeuvre pie en detruisant jusqu'aux vestiges de I'ancien culte. On brisa les statues des saints , on lacera leurs tableaux , et sur la place publique de Nidaros, qui deja s'appelait Trondhjem, on fit un auto-da-fe des livres canoniques de la celfebre biblioth^que du chapitre m^tropolitain. En

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voyant ce pillage qu'il approuvait , le Danemark luth6rien se souvint qu'il etait le mattre de la Norv6ge. Un navire partit de Copenhague et prit a son bord la chisse de saint Olaf , les ciboires d' argent , les calices d'or , en un mot , toutes les richesses de I'eglise. Le navire sacrilege fut attaque par des pirates hollandais ; il se jeta h la c6te, il sombra , tout fut englouti. Les Danois avaient pille, les Suedois profanferent ; apr^s avoir enleve les armes de saint Olaf, ils firent de I'eglise une ecurie. Le malheur ne s'arrete pas : la catli6drale gardait encore une de ses beautes, sa fl^che haute de deux cent vingt pieds ; elle fut renvers(5e par un orage dans le terrible hiver de 1689; on ne I'a pas relev6e. Aujourd'hui , dans I'eglise , hors de r^glise, partout, on ne voit que des d6combres et des ruines : ici , le pi6destal decouronn6 regrette sa statue bris^e; plus loin, la colonne, mutilee par places, a laiss^ au mur des trongons d(5tacli(5s qui cherchent vainement k se rejoindre; Ih, c'est un pilier de bois qui remplace un pilier de marbre ; le beau portail est un hangar ou les custodes empilent leur bois : une partie seulement de la nef est consacr(§e au culte , mais la confortabilit6 protestante I'encombre de bancs et de tribunes ; des constructions en planches , du gotd le plus bourgeois , escaladent les grandes ogives , et ce qui reste encore de la v6g6tation, jadis si touffue, de la Flore de pierre, disparatt sous de vulgaires rideaux de cotonnade rouge, comme si Ton avait voulu ravir au noble monument son dernier charme et sa dernifere beauts, la majesty m^lancolique des ruines. Ainsi passe la gloire des eglises de pierre : il n'y a d'eternel que I'Eglise vivante des 4mes ! Mais la R^forme iconoclaste est 6galement condamn^e par le catholique et par 1' artiste.

Seul, le choeur de la cath6drale a presque 6chapp(5 a ces devastations; I'ogive, intacte, garde toutes ses a^gances, et, h quelques metres du sol, les anciennes sculptures re-

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paraissent dans leur abondance et leur delicatesse. Sur le maitre autel on a place une belle copie du magnifique Christ de Thorwaldsen , dont I'original en marbre blanc se trouve aujourd'hui dans la Fril-Klrke de Copenhague. Les douze apotres , oeuvres d'art assez mediocres , dues au ciseau d'un artiste du pays , nuisent un peu a I'effet architectural du choeur, mais le chapitre actuel y tient beaucoup. En Norv^ge pas plus qu'ailleurs, le clerg6 n'a le sentiment de I'art religieux. La cathedrale de Trondhjem excite aujourd'hui , comme dans ses meilleurs jours , I'admiration enthousiaste et retrospective de la Norvege ; elle semble faire partie de I'orgueil national : des souscriptions sont ouvertes partout , elles se couvrent de noms ; on espfere arriver i une restauration complete : il faudra des sifecles et des millions. La Norv^ge a plus de patience que d'argent , elle attendra ; tout en attendant , on gratte et on badigeonne.

La cathedrale de Trondhjem est toujours I'eglise metropolitaine du royaume ; son archeveque est le primat du Nord, etun article de la constitution de 1814 exige que le monarque soit sacre sur la tombe de saint Olaf.

Trondhjem n'a gufere d' autre monument que sa cathedrale ; cependant, au milieu du fjord , en face de la ville, on va visiter des ruines sur le ilunkholm (le rocher du Moine). Le Munkholm est une petite ile composee d'un aggiom^rat de rochers. En 1028 , Kanut le Grand y fonda un convent de B6nedictins ; plus tard , on essaya d'en faire une forteresse , et Ton y mit quelques canons : ils y sont encore , mais je crois qu'ils ne pourraient faire de mal qu'i la ville. lis ne d6filent point suffisamment les entrees du port , et Ton pourrait passer de chaque c6te sous leurs faux. Ce fort detache ne resisterait guire aux batteries rasantes de nos flottes. Comme perspective pittoresque, le Munkholm est d'un joli eflfet, et les habitants

de Trondhjem preniieut un plaisir innocent a regarder la tour ronde ou Ton enferma , pendant longtemps , les prisonniers d'Etat du Danemark. Le souvenir du plus ce- Ifebre d'entre eux a jete sur tout le fjord comme une ombre melancolique.

Sorti de I'echoppe d'un artisan, le comte de Greffenfield fut un parvenu de genie ; il donna des lois h. son pays. Ce fut lui qui redigea I'ordonnance de 1660, par laquelle Frederic III , « roi de Danemark et de Norv6ge , des Vandales et des Goths , due de Sleswig , de Holstein , de Stormale et de Dytsmare , comte d'Oldenbourg et de Delmenhorst , » enlevait a I'aristocratie danoise le droit de choisir ses souverains , et faisait de sa royaute Elective une royaute hereditaire et absolue. La m^me loi enlevait aux seigneurs le droit de vie et de mort sur leurs serfs, qu'ils avaient conserve jusqu'au milieu du xvii= sifecle. Schumacher ( c'e^tait le nom patronymique du comte) devint si puissant sous Christian V, qu'il effraya son maitre : il venait de recevoir en fief I'ile de Wolin, et il allait obtenir la main d'une princesse, quand tout coup il se vit arrete, jete en prison, accuse du crime de l^se-majest^, et condamn6 k mort. II monta fi^rement sur I'^chafaud , et , sans p^lir , posa sur le billot une t^te qui ployait pour la premiere fois. La hache allait tomber, quand on entendit retentir le cri de Grace ! Un aide de camp fendait la foule , tenant en main un pli aux armes du roi : la sentence de mort 6tait commuee en la peine de la prison perp6tuelle. DepouiUe de ses titres, Schumacher fut jet6 dans le donjon de Munkholm ; il porta noblement vingttrois ans de malheur, avec la fermete d'un sage et la resignation d'un Chretien, lisant les Evangiles et commentant les proph(5ties , qu'il traduisit en vers danois. On trouva ces deux sentences gravees sur les murs de son cachot, ressouvenir de sa puissance sans amer retour sur ses infortunes : <c La voix de I'Eternel brise les cfedres , et

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I'homme puissant ne liii echappe point par sa force. » Et plus loin : oc Heureux Thomme a qui Dieu n'a point impute son p6ch6 ! celui-la est b6ni , dont la transgression est pardonnee. •• Schumacher mourut a Trondhjem, apr^s vingt-trois ans de prison dure. Le peuple, qui croit mieux k la douleur quand il en a materialise I'image , dit que les pas de Schumacher avaient, dans leur longue et monotone promenade , creuse le rocher du preau , et que la table de pierre sur laquelle il s'appuyait porte encore I'empreinte de sa main desesper^e. La tour de Schumacher est toujours debout , et ses murailles sont intactes ; mais les escaliers ont croule , et avec eux s'est abime le plancher des etages.

Si Trondhjem, d^trone par Christiania sa jeune rivale , a perdu son titre officiel de capitale de la Norvege , il a conserve du moins une partie de ses anciens privileges. On lui a laisse le siege archi^piscopal des primats , et on lui a , lors de sa creation , attribue le comptoir central et la haute direction de la Banque nationale de Norvege.

Cette Banque a 6te fondte le 14 juin 1816 ; son premier capital fut obtenu par la voie de I'emprunt forc6 sur la propriete territoriale : les titres , qu'on acceptait d'abord avec repugnance, obtiennent aujourd'hui de fortes primes. Cette Banque , habilement dirig6e par cinq administrateurs , sous la surveillance d'un conseil de quinze membres , representant la masse des actionnaires , a surtout en vue rint6ret de I'agriculture et de la propriety foncifere ; les effets de commerce sont le moindre objet de ses operations. An lieu de rechercher les transactions multipli(5es, les doubles signatures et les courtes echeances, ce qu'elle accepte surtout , ce sont les obhgations hypoth(5caires et les longs prets , qu'elle ne consent qu'avec des suretes de premier ordre ; elle avance sans difficulte une somme egale aux deux tiers de la valeur d'une propriety. Un cadastre, tr^s-soigneusement dresse en 1812, deter-

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mine la valeur exacte et officielle de chaque ferme. La Banque pr6te au taux trfes-mod6r6 de 4 0/0 ; I'inter^t lui est paye tous les six mois ; quant au remboursement du principal, il a lieu par voie d'amortissement en vingt ans, et par serie d'annuit6s de 5 0/0 du capital. Le remboursement de I'annuite et le service des interets se font ordinairement avec une grande exactitude : on connait les habitudes sevferes de la Banque. Le premier retard est suivi d'une mise en demeure immediate ; si le payement ne se fait pas , la Banque , apr^s une procedure sommaire , realise ses siiretes. On voit que si le profit est modeste , les chances de perte sont nuUes ; une pareille banque etait presque indispensable dans un pays de petits proprietaires , ou I'argent est rare : c'est elle qui rfegle presque toutes les soultes de partage entre coh6ritiers ; elle permet ainsi, par la facility du remboursement, d'6viter le morcellement indefini de la propri6t6.

La Banque 6met du papier en proportion des garanties qu'elle poss^de ; I'unit^ mon^taire du pays porta le nom de species , que Ton subdivise en arts ou marks , et en skiUings. La cote hebdomadaire de la Bourse de Hambourg 6tablit le taux du change entre les places, et fixe la relation de ces monnaies avec les autres monnaies de I'Europe. En 1854 , le species valait k peu pres 5 francs 60 centimes. Le species se subdivise en cinq marks, et le 7nark en vingt-quatre skiUings. Le skilling vaut done k peu prfes un sou de notre monnaie , vingt-quatre fois moins que le scheUing anglais. Le species de papier porte sa valeur 6crite en lettres et nombree en chifFres; il est un peu moins grand que notre billet debanque de cent francs ; les nuances du papier varient aussi avec la valeur du billet. Le billet d'un species est blanc ; celui de cinq est bleu ; celui de dix , jaune ; celui de cinquante , vert ; celui de cent, rouge. C'est avec ces billets que les banquiers apprennent a leurs enfants a distinguer les cou-

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leurs. La Banque n'emet point de billets au-dessus de cent species. Le species d' argent , dont Ic titre ne parait pas fin , porte sur la face la tfite du roi , et sur le revers les armes de Norv^ge et le chiffre de sa valeur nominale ; le mark est uue jolie piece un pen lourde , mais bien frappee ; la menue monnaie , melangee de cuivre et d' argent , est presque toute danoise , marquee le plus souvent aux C et aux F des Frederics et des Christians ; le gouvernement la retire peu a peu de la circulation : il n'y a pas de coin d'or.

Chacun s'accorde a loner I'administration de cette Banque, bienveillante dans sa fermete, toujours occupee de rechercher les vrais besoins du pays, et toujours prete a les satisfaire. Elle est fractionnee, pour faciliter les services, en une foule de sous-comptoirs, en correspondance directe avec elle , et qu'elle 6cheIonne dans les diverses places de commerce. Les Norvegiens entendent parfaitement les questions de chiffres, elles conviennent k leur esprit positif et froid ; leurs finances, aujourd'hui, sont peut-^tre les plus florissantes de toute I'Europe. En 1814, quand le Storthing prit la direction des afi'aires, les finances de la Norvege 6taient dans un etat deplorable : elles se soldent pr6sentement par un excedant de recettes ; cependant tons les services publics sont assures, toutes les questions d' amelioration materielle et morale sont successivement abordees, avec pr6caution, avec lenteur souvent, mais toujours poursuivies avec une invincible perseverance : on repare les anciennes routes , on en cree de nouvelles; on jette des ponts sur les torrents ; on batit des embarcad^res au bord des lacs ; on agrandit le bassin des ports ; on construit des chemins de fer ; on fonde des etablissements de bienfaisance ; on embellit les villes, et au lieu d'endetter I'Etat, on I'enrichit. Je connais peu de grands Etats qui fassent mieux.

Les Norvegiens, comme les Normauds leurs fils, sont

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