III
assez amis de la chicane. Un bon proces ne leur fait jamais peur. Un procfes est toujours bon au commencement : il est vrai qu'a la fin il est toujours mauvais. Les formes r^gulieres de la justice sont plus anciennes en Norvege et en Islande que dans aucun autre pays de I'Europe moderne.
Des le ix'' siecle, la guerre privee fut abolie par Harald Haarfagard; des le ix" sifecle, c'est-a-dire deux cent cinquante ans avant que les seigneurs feodaux eussent legalement perdu le droit d'en appeler aux armes dans leurs querelles particuliferes ! Depuis le r^gne de Harald, tout le royaume avait ete partag6 en quatre grandes divisions, ayant chacune son Thwg, on parlement, et un systfe'me de legislation uniforme. Y a-t-il, en Europe, un seul pays qui puisse nous en montrer autant a la meme epoque ? Le duel judiciaire (5tait trop dans les habitudes, et, si j'ose ainsi parler, dans le sang du Nord chevaleresque, pour qu'on pAt songer k I'abolir. Mais, du moins, le Holmgang ' regut des regies et fut entoure de garanties que Ton chercherait vainement ailleurs. Bhs le x« sifecle, on pouvait se battre par procuration, et le vaincu pouvait racheter sa vie. La loi 6dictait le tarif du rachat. Ces hardis pirates qui, hors de chez eux, ne connaissaieut que la violence et la force, 6cumant les mers, pillant les cotes, ravageant les ties, brulant les eglises, chez eux se soumettaient k 1' esprit de la loi et en respectaient la lettre. Une irr^gularite de forme , un vice de procedure, faisait perdre un proems, comme jadis a Rome sous le r^gne 6troit des Actions. La Norvege, avant I'an mil, avait inscrit dans ses codes le grand principe que nos chartes n'ont conquis
I. Holmgang, VMevRhmenl Promenade am lies. En general, onne se battait point sur la terre ferme; lestemoins et les champions raontaientdans la mtoe barque, et on descendait dans quelqu'une des petites lies semees sur la cote, et Ton vidait paisiblement sa querelle <lerriere I'abri des rochers.
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qu'avec du sang, et huit cents ans plus tard : « Tous sont 6gaux devant la loi ! ^ Les iarls ou le konung ne pouvaient point entraver la marche de la justice, et ce cri de Haro, qu'un bourgeois de Caen jeta sur le cercueil du Conquerant, n'etait qu'un echo du Haro norvegien, qui arreta plus d'une fois les souverains devant le droit de leur sujets. La preponderance absolue de la couronne sur tous les princes preceda de quatre siecles son triomphe dans les contrees les plus avanc6es de I'Europe. Quant a la loi ellememe, elle etait faite par le Thing, ou assemblee du peuple, qui se reunissait chaque annee dans les quatre provinces du royaume. On a recemment public a Christiania le Graagaas islandais : ce mot veut dire Voie grise, et le texte fut ecrit avec les plumes des oies grises, qui sont les plus souples sous la main, les plus moelleuses entre les doigts. Le Graagaas est pour nous comme les Pandectes du Nord ; au point de vue de I'erudition comme de I'histoire, c'est un document precieux, car il contient, soit en totalit(5, soit par fragments, les lois des divers things de Heidswia, de Frosta et de Gula. Ce curieux melange du texte imperatif, du commentaire des juris consultes et des interpretations des juges, charges d'expliquer la loi aux assemblees populaires, nous donne les plus curieux details sur une legislation que le g6nie chretien n'a pas attendrie et que Tinfluence romaine n'a pas modifiee. On y trouve r^preuve par le fer rouge et par I'eau bouillante, I'usage des conjuratores, cet hommage rendu h la loyaute de I'homme ; le lochrgdd, ou prix du sang, et I'esclavage. Mais nous voyons aussi que, des I'an 1014, une procedure r^gulifere etablit la hierarchic des tribunaux, determine les cas d'appel, et precise la marche a suivre selon les divers degres de juridiction. Nous y trouvons la taxe des pauvres, I'^galite des poids et des mesures, des reglements sur la police des marches et des ports do mer, des droits mutuels de succession entre les membres de
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la meme famille, 6tablis les uns en Norv6ge et les autres en Islande, quand partout ailleurs les gouvernements reclamaient le droit d'aubaine ; la repression de la mendicite et du vagabondage; des aliments assures aux enfants illegitimes, des garanties pour les gages des domestiques, des secours pour les malades, une protection pour les femmes grosses, des auberges pour les. voyageurs, des routes et des ports , et, bien longtemps avant les motions sentimentales du general de Grammont, ou les transactions de la Royal Society en faveur des animaux, une prevoyance pleine de compassion et de pitie humaine pour ces iiumbles compagnons de nos travaux, pour ces doux serviteurs de notre vie.
Une premiere Edition du Graagaas a 6t6 publico a Christ tiania par MM. Keiser et Munk.
Magnus VII, qui merite le surnom de Lagabater, ou legislateur , codifia au xiii" siecle les anciennes lois de la Norv^ge. Ces lois furent de nouveau reunies, emendees et publiees par Christian IV en 1604. Enfin, en 1687, Christian V les colligea , les revisa et les 6dita une dernifere fois. Son code est encore aujourd'hui la loi civile de la Norvege.
Quand laNorv^ge, k la suite des 6v6nements de 1814, fut separte du Danemark, le roi de Danemark, avec une bonne grace qui double encore la valeur du present, offrit k ses anciens sujets , comme un souvenir et un adieu , le manuscrit de Christian V, dont la loi les avait r(5gis si longtemps. La reconnaissance a egale le don : on montre ce Code de Christian comme une relique v^n^ree de la royaute, dans la bibliothfeque de Christiania. C'est un magniflque in-folio en parchemin, d'une calligraphie splendide. II est reli6 en argent massif, avec tranches du mtoe m^tal ; les ornements sont ciseles avec une recherche ingenieuse. On en a fait une edition de poche, qui se trouve dans la main dc tous les paysans norv^giens,
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comme le Code Napoleon dans la main de tons les paysans normands. Tels pferes, tels fils! Chaque loi est resumee en un paragraphe de quelques lignes , qui condense son esprit et presente toutes ses dispositions essentielles. Ainsi, personne n'ignore ses droits comme propri6taire, ni ses devoirs comme citoyen.
Quand on parcourt ce Code, redige, corrige, appronv6, promulgue par des souverains absolus , par des maitres etrangers, on est frapp6 de voir, a chaque ligne, que toutes les questions touchant au droit des personnes ou des proprietes sont invariablement r^servees h la decision du jury, qui est regarde par tous les peuples comme la garantie la plus sure des liberies civUes et politiques. La legislation norv6gienne ne fait pas rentrer dans les attributions du jury des matieres criminelles seulement, mais encore toutes les questions de partage, de limite, de soulte et d' appreciation que soul^ve k chaque moment I'application infiniment vari^e des lois de succession.
L'administration de la justice offre les mfimes caracteres que toutes les autres branches des services publics. Tout est simple, logique et prompt, sans pompe inutile, sans appareil vain.
Au bas de I'^chelle, et comme premier degre de juridiction, on rencontre la cour paroisslale, qui est un veritable tribunal de conciliation. C'est une des derniferes institutions du gouvernement danois, et elle fait honneur a sa prudence. Dans chaque paroisse, les chefs de famille resi^ dants 61isent un d'entre eux , tous les trois ans , comme ministre de conciliation : je n'ose pas dire comme juge, car ses decisions, sans exsequatur, n'emportent jamais par elles-mfimes la force des actes pares, qui est le premier caractfere de la justice, souveraine par essence. Les decisions ne valent qu'aprfes avoir ete revetues de I'approbation del' Amiman, qui est, pour le district, le principal represeutant du gouvernement. Dans les vilies et dans les
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paroisses considerables , le ministre de conciliation a des assesseurs et un greffier, qui porte le nom de chrc. II siege une fois chaque mois, et regoit, comme Emoluments, vingt-quatre sous par affaire. Comme le but de I'institution est surtout r arrangement du procfes, on n'admet ici ni avocats ni procureurs. La loi norvegienne, un pen d6fiante , les regarde comme les ennemis , et non comme les auxiliaires de la justice, ou tout ou moins de I'equite. Les parties se pr^sentent en personne ou se font repr6senter par un homme etranger \ la justice. Chacun explique ses pretentions , qui sont exactement rapport6es dans le protocole dress6 par le magistrat ; celui-ci propose de mutuelles concessions , et s'efforce d'obtenir le consentement des adversaires. II agit comme un arbitre qui propose un avis, plutot que comme un juge qui rend une decision. S'il reussit, les parties se rendent imm6diatement a la COMX ^ts Sonnshrivers, qui si6gent aussidans la paroisse; on leur donne acte de leur consentement , qui , dfes lors, est revetu de toute la force de la chose jugee.
La cour des Sorenskrivers est un veritable tribunal , et on agit devant elle avec toutes les formes de la procedure. Mais elle n'admet a sa barre que les affaires qui ont dejk pass6 en conciliation, oti s'arrangent environ les deux tiers des proems , et Ton ne pent prouver, contredire ou discuter que les faits contenus dans le protocole du premier magistrat. Ce protocole joue ainsi le role de la forrmlo des actions romaines , ou du fetva delivre par le mt«/'» devant les mclikeme turcs.
Les juges du tribunal de Sorenskrivers ( ecrivains jur6s) sont nomm^s par le gouvernement et inamovibles. Sousle rapport de la justice, la Norv6ge est divisee en quatre Slitts, ou provinces (comme sous les anciens rois), et en soixante-quatre Sorenskriveries, qui se partagent toutes les paroisses du royaume ; une subdivision de cette cour siege tons les trois mois dans chaque paroisse, jugeant
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egalement au civil et au criminel. La cour de Sorenskrivers comprend un magistrat directeur et desjures. L'administration prend, a tour de role, liuit jures dans chaque paroisse, sur la liste des contributions. Ces jures entrent en fonction pour un an, et assistent la cour dans ses sessions, lis jugent sous la foi du serment , avec le magistrat directeur, qui a sa voix comme eux, et qui opere avec eux. Toutes les questions qui touchent a I'honneur, a la vie, a la propri6t6, sont r6servees au jury. Dans les autres, le magistrat prononce seul.
La cour des Sorenskrivers remplit aussi I'office d'un bureau d'enregistrement et de conservation des hypotheques, et ses registres sont ouverts k tons. C'est elle qui veille aux int6rets des mineurs et des absents. La revision de tous ses actes, judiciaires ou extrajudiciaires, appartient a celui des quatre tribunaux superieurs, nommes Sifts-Amt-Cour, auquel ressortit la province. En matifere criminelle, la sentence doit toujours etre revisee et sanctionn^e par cette cour. Mais, pour ne point alterer .dans I'esprit du peuple le respect de la justice, qui se d6considere par des cassations trop fr6quentes, la revision a lieu officieusement, et avant que la sentence soit prononcee par le premier juge, qui garde ainsi le prestige de son infaillibilite.
Tout ce systfeme, conserve par la nouvelle constitution , avait (§t6 legue au pays par le gouvernement danois.
A la fin du xviir siecle, ce gouvernement abolit la peine de mort en Norv6ge. II ne resta plus qu'une seule p6nalit6 pour toute espece de crime : les fers. La duree seule varia, mais le mode de chitiment fut le m^me. Ce systfeme est encore aujourd'hui en vigueur, et il peut etre I'objet d'une juste critique. La repression doit avoir ses degres comme le crime, et une justice penale rationnelle doit pouvoir mesurcr I'intensite du chatiment a la perversite du fait. Nous croyons aussi que, dans I'^tat actuel
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de la civilisation eui'opeenne, la peine de mort est un des elements indispensables d'une justice penale qui veut etre complete.
On dit que les Norvegiens 6taient les Espagnolsdu Nord, Je n'accepte cela que mutatis mutandis. Mais on pent dire qu'il y a chez les deux peuples la meme hauteur d'ame, le mSme respect de soi et le meme sentiment fier d'un homme qui ne voit au-dessus de lui que Dieu et la loi de son pays. Ceci explique comment, depuis les temps les plus anciens, on a pu regarder \&perte de I'honneur comme un chatiment effectif ■; dans les premiers codes on le plagait imm6diatement aprfes la perte de la vie. La constitution sociale du pays explique peut-etre cette particularite que Ton ne rencontre point ailleurs. En Norvege, meme a I'epoque de la domination danoise, Taction du pouvoir se r6duisait k une simple surveillance. A vrai dire, toutes les affaires int^rieures de la grande communaute se faisaient par ses propres mains ; nous avons vu qu'elle se rendait la justice a elle-meme ; elle s'administrait egalement ; en un mot, presque tons ses membres 6taient revetus d'une fonction sociale. Quand un tribunal avait declare que tel citoyen avait perdu I'honneur, il etait comme frapp6 de mort civile et politique. Exclu de toute participation aux affaires, priv6 de toute fonction, aU milieu de ses amis et de ses relations qui se partageaient le pouvoir, il (^tait comme un paria, seul au milieu d'une caste privil(5gi6e. Pour beaucoup cette perte de Thonneur aait comme une mort qui durait; c'<5tait un cliAtiment effectif et redoutable. Les proems criminels en Norvege pr6sentent une particularite assez frappante : Taccuse coupable ne se defend presque jamais; il semble, par ses aveux, aller volontairement au-devant de la peine, et, comme le demandait Platon, s'offrir aux juges, en ^levant son propre temoignage contre lui-m6me. II n'y a de prison que dans les grands centres de population ; I'homme arretc
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par le paysan est gard6 par lui , et conduit de paroisse en paroisse jusqu'au lieu du depot ou il subira sa peine.
On se pourvoit centre I'arrfet des cours de Stift-Amt devant la cour supreme, Hoieste-Ret, siegeant h Christiania, et qui est tout k la fois pouvoir judiciaire et pouvoir politique. Nous avons examine precedemment les attributions de Y Hoicste-Ret comme partie du pouvoir politique; comme t^te du corps judiciaire, il nous offre cette particularite d'etre oblige de tenir, outre le registre de ses decisions , le proces-verbal de tous les faits de procedure qui se passent devant lui; ce procfes-verbal estremis k la commission du Storthing, chargee des affaires judiciaires, qui examine et controle. Ainsi, en dernifere analyse, la justice ellemSme repose entre les mains souveraines des elus du peuple.
Get esprit d'examen, ce sens critique, ce besoin de contr61e, produisent, comme extreme consequence, la responsabilite du juge. Elle est de droit commun en Norv^ge depuis un temps immemorial. Le juge est passible de dommages et interets pour ses jugements mal fondes. La disposition des anciennes lois relatives a ce point a 6te recueillie par Christian V, et publiee de nouveau en 1833. « Si un juge prononce k tort, soit parce qu'il n'a pas instruit lui-meme I'affaire, ou qu'il ait toler6 qu'elle fut mal instruite , ou bien s'il agit par inintelligence, il devra indemniser la partie les6e de toute perte, de tous frais et de tous dommages ; s'il est prouve que le juge a c6d6 a I'influence de la faveur, de I'amiti^ ou des presents, il sera destitue et declare incapable de jamais sieger comme juge, et il souffrira ce qu'il a fait souffrir, dut-il ainsi perdre la fortune , la vie et I'honneur. » (Kong Christian den fermtes Norske Lov, 1687, bog. 1, cap. v, art. iii.) Le juge qui a et6 condamn6 k trois restitutions pour cause d'erreur est 6galement destitue. Ces lourdes p6nalit6s pourraient retarder la prompte expedition de la justice : la loi a pourvu k ce peril en obligeant le juge a se prononcer dans le d6lai
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de six semaines apres que I'instruction est terminee. On voit que tout est prevu d'avance, et que sous aucun pr6texte le deni de justice n'est possible.
Trondhjem aune pliysionomie particulifere quile distingue des autres villes de Norvege. Ce n'est ni le naouvement d'affaires des pecheries de Bergen, ni ractivit6 officielle des bureaux administratifs de Christiania. Trondhjem est une ville de province, qui a 6t6 une capitale, et qui s'en souvient ; elle a garde une certaine elegance de moeurs, et dans les fagons cette reserve qui est le commencement de la distinction. L'hospitalite chez elle salt prendre une gr4ce plus touchante : elle vous accueille la main tendue et le sourire aux levres ; elle semble vous remercier d'etre venu la chercher si loin, et c'est elle, en donnant, qui semble encore recevoir. La presentation de I'Angleterre formalists est completement inutile ici : k peine arriv6 vous etes recherche de tous, et votre isolement vous devient un titre k la bienveillance de chacun. L'^tranger est I'hote de la cite. Cette hospitality s'6tend parfois assez loin et se prouve d'une fagon originale et toute charmante.
Un dimanche, je faisais une excursion, en train de plaisir, dans le fjord de Trondhjem. Le dimanche norv6gien n'a pas I'hypocrisie morose du dimanche anglais, ou le cant se grise h domicile apres avoir ferm6 les fen^tres. A Trondhjem, et dans presque tous les ports de la cote, chaque dimanche un bateau k vapeur, pavoise aux couleurs nationales, prend a son bord une foule joyeuse, et, tour a tour, accoste les belles lies sem6es sur le golfe. Les gros negociants et les bons boui'geois passent la journee dans leur cottage et leur villa ; le soir, on vient les reprendre. Ceux qui n'ont pas de maison de campagne dtnent dans les petites hebergeries des rivages ; il en est qui se contentent de la cuisine du bord; ceux-la ne descendent meme pas k terre, ils vont pour aller : cela leur suffit; ils se sent promen^s, c'est assez. Aprfes avoir touch6 la station la
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plus lointaine, le bateaii revient et reprend a toutes les cotes et a toutes les lies les voyageurs qu'il a laisses le matin. Ce retour est une fete ; tout le monde se connait ; ce sent des voisins et des amis qui se rencontrent chaque dimanche, et qui vivent dans une aimable intimitis. Quand la mer est douce, le pont du bateau se transforme en parquet cir6. Les musiciens, violons, clarinettes et pistons, se rangent autour du mat, et la f6te commence dans cette salle de bal improvisee, salle grandiose, qui a pour decoration severe et magnifique le paysage incessamment vane de la mer et du rivage, les dentelures des montagnes, etles lies changeantes qu'effleure a chaque moment le bateau.
Ce soir-lk le prelude ne fut pas long, et rorchestre n'eut pas besoin de repeter ses appels, comme il arrive parfois dans nos salons paresseux. Vite les couples se formferent, et bient6t, emportes par la mesure rapide, balances au roulis du bateau, legers, heureux, la tete a demi renvers^e et I'oeil vague, deux par deux, dans le tourbillon de la valse, ils passaient. A la valse, succed^rent les polkas et les mazourkes, comme dans un salon de Vienne ou de Paris. J'aurais mieux aime les polsk norv6giennes, et les ■ danses nationales du Hardanger, ces pyrrhiques du Nord oil les jeunes gens deploient toute la grace de leur pose et toute la souplesse de leurs membres, rasant le sol, bondissant comme des panthferes, tournant sur un pied, s'agenouillant devant leurs belles, et, au milieu des pas les plus compliques, trouvant le moyen de toucher la terre a certaines mesures avec la pointe du couteau qui pend k leurs flancs ; mais, dans tous les pays, la bourgeoisie se separe assez volontiers du peuple, et c'est surtout dans les divertissements et les plaisirs, ou cependant un pen de liberie serait de bon govlt, que Ton subit plus volontiers le joug dela mode. On ne s'amuse pas pour soi, mais pour ses voisins. Je remarquai que les mains qui s'etaient choisies d'abord ne se quittaient plus. Le mfime couple dansait
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toiijours ensemble. Cette continuite dans la preference donne aux reunions un caractere heureux de confiance et d'intimite ; an lieu de jouer aux propos interrompus en passant, comme chez nous, d'une femme a I'autre, — lutte d'inconstance et de coquetterie, — la conversation se prolonge et I'entretien a le temps de devenir une confidence. Les femmes marines ne dansent pas, ce qui rend les confidences moins dangereuses : presque tons ces couples de danseurs sont des couples de fiances , que protege et surveille I'oeil discret des grands parents.
De loin, appuyg sur une des planches du bordage, je regardais ces jeux, un pen comme le berger du tableau de Poussin qui contemple les danses des bergers et qui dit : Et ego in Arcadia. Tout a coup, un des couples qui passaient s'arreta devant moi ; le jeune homme prit par la main sa danseuse, qui restait un pas en arrifere et rougissait beaucoup : «: Monsieur, me dit-il, vous ne dansez pas parce que vous 6tes seul; voici ma fiancee, B6chelie, qui fera trfes-volontiers quelques tours avec vous. y> II mit la main de la jeune fille dans la mienne, et, comme je me defendais un peu, lui, avec une grace familiere, il nous poussait dansle cercle qui bientotnous emporta. L'exemple fut suivi, et tous les couples du bateau se cotis^rent pour me fournir des danseuses le reste de la soir6e.
Le petit bal, si gaiement commence, finit tristement, Un orage nous surprit prfes du port; la mer devint grosse, et ce n'etait plus de plaisir que battaient tous ces jeunes coeurs. Quand , vers minuit, nous abordames , ce fut un sauvc. qui pent general. Je me vis a peu pr^s abandonn^ dans une ruelle du port; le ciel etait trfe-couvert; je connaissais peu cette partie de la ville, et je me trouvai fort empeche pour regagner rii6tel Belle- Vue. Les promeneurs attardes a qui je m'adressais semblaient ne pas me comprendre et passaient leur chemin. Je rencontrai, dans une rue solitaire, un couple qui paraissait tendre. « Bien ! me
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dis-je k moi-meme, ceiix-lk sont heureux, ils doivent etre bons ! » Et je presentai ma requete, en ayant soin de me tenir a distance respectueuse. L'homme allait repondre, mais la femme I'entrainaiit : <£ Mon ami , dit-elle , prends garde , c'est peut-etre un malfaiteur ! ■!> Je continuai ma route desesperee. J'arrivai au carrefour. Quatre rues pareilles.... aucune raison de preference, et partant, grand embarras! Tout k coup une voix s'eleve dans le silence. La voix disait : Vegter, i ho klokken er slarjm een : Yinden er sydos. C'est-k-dire : « Je veille ; il vient de sonner une heure ; il vente du sud-est. » J'esp6rai que le veilleur, car c'etait lui, aurait I'obligeance du policeman anglais ou de nos gardiens de Paris , qui reconduisent les promeneurs attardes de brigade en brigade. Mais le pauvre homme n'6tait pas brave de sa nature, et, quand j'essayai de lui parler, il couvrit ma voix par un bruit de crecelle enrou6e si formidable, que je pris la fuite en me bouchant les oreilles. J'allai tomber tfite baiss^e dans la guerite d'un soldat qui montait la garde devant le palais du gouverneur ; le soldat avait froid et semblait de mauvaise humeur. « U ne me comprendra pas du premier coup, pensai-je, et s'il a I'oreille delicate , il est capable de me mettre au violon pour une faute d' accent : resignons-nous et couchons a la belle etoile ; une nuit est bientot passfee ! » Cependant une petite pluie fine me mouillait les os; je cberchai un abri dans une voiture laissee en pleine rue, et j'y dormis jusqu'au jour. J'etais a vingt pas de mon li6tel !
L'hospitalit6 norv^gienne s'exerce surtout au moyen des diners. J'approuve cet usage : la cordialite nait dans les festins, et c'est un proverbe norv6gien qui dit : <^ On ne se connalt qu'aprfes avoir mange du sel ensemble. »
Chez le riche n6gociant , dans les maisons ou il y a des receptions officielles, on sert a la russe. La table est couverte de cristaux, d'argenterie et de fleurs artificielles ; les maitres d'hotel d^coupent et pr^sentent ; chaque convive
trouve a sa droite la carte clu menu : on veut eviter toute surprise. Je dois avouer cependant que vis-k-vis d'un stranger cette precaution est a peu prfes inutile, et que, m^me averti, on n'est guere inform^. Toutes les notions culinaires des zones temper^es sont compl6tement inconnues k la Norvege ; Fordonnance habituelle de nos festins est renversee de fond en comble ; ses potages figureraient agr^ablement au milieu d'un dessert ; ils se composent principalement de cerises et de groseilles nageant dans un liquide dont la nature se trahit par une forte odeur spiritueuse. Ces pauvres fruits ne voient jamais un soleil serieux, et on est oblige de les faire murir au feu de la cuisine. Le diner lui-m6me est un melange, un conflit, une bataille de gotits discordants, de saveurs oppos(5es et d'aromes ennemis : du sucre et du jus de gibier, des confitures et du poivre rouge, du rhum et du caviar, du gingembre et de la crfeme fralche. On mange des charbons et on boit des flammes. On voudrait au moins , de temps en temps , un peu d'eau pour eteindre tous ces feux ; mais ce serait une impolitesse d'en demander, et il n'y a pas la moindre carafe sur la table. On mange peu et Ton boit beaucoup. On a le bon gout d'accorder aux vins de France une pr^f^rence marquee. Les grands crus du Bordelais r^ussissent dans le Nord , et la marque de fabrique de Mme Cliquot jouit d'une faveur egale en Norvege et en Russie. En hiver , quand on veut avoir le champagne frappe , il suffit d'ouvrir les fen^tres. Chaque convive regoit, au commencement du diner, un morceau de pain blanc microscopique, coupe en carr6 long, et deux ou trois tranches de pam noir. Cela suffit a tout le repas. Les toasts sont nombreux, et 1' etiquette exige que I'on fasse honneur a toutes les sant^s. Avant de passer dans la salle a manger, on s'approche d'une table dress^e dans le salon , sur laquelle on pose des plateaux chargers de sandwiches , de jambon cru et de hareng marine; c'est comme le preliminaire du
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repas : tout le monde y fait honneur et mange quelques tartines beurr(§es, en buvant un ou deux verres d' eau-devie blanche. Aprfes le diner, en rentrant au salon, chacun des invites, avant de s'asseoir, va donner une poignee de main a tous les autres, sans distinction de sexe. Le shakehands est universel dans les races du Nord; les femmes repondent au salut des hommes par leur plus gracieuse reverence; meme dans I'intimite de la famiUe on n'oublie jamais de se donner cette marque de cordiale politesse ; on ^change la pression de main, entre mari et femme, entre mfere et enfant; I'un dit : Tack for mad! « Merci pour ce repas! » et I'autre repond : Wei bekomme! •< Puisse-t-il vous faire du Men! » Quaud on se rencontre, il est aussi d'usage de s'aborder avec cette formule de bienvenue : Tack for sidste. <c Merci pour notre derniasre entrevue ! » c'est-a-dire pour le plaisir que votre conversation , votre amabilite et votre bonne grace m'ontdonn^. Or, cela se dit meme k des gens que Ton voit pour la premiere fois. On prend ainsi I'avenirpour le pass6 : ce n'est qu'une question de temps !
Je parlais tout k I'lieure des receptions Elegantes et des relations sociales. La Norvege profite de sa constitution republicaine et de 1' absence de toute noblesse hereditaire pour etablir d'infranctiissables lignes de demarcation entre un patriciat qui n'existe point et une plfebe qui ne devrait pas exister. La vanite ne perd jamais ses droits. La boutique et le petit commerce ferment une classe intermediaire. Tout ce qui a un emploi^ la nomination royale fait partie de cette aristocratie personnelle et regarde le reste du genre humain par-dessus I'epaule. On donne aux femmes de cette premiere classe le titre de fru, dont le mot anglais lady offre un equivalent que nous n'avons point chez nous. A ce titre de fru, il faut ajouter toutes les qualites, honneurs et distinctions du mari et bien se garder d'en omettre : I'oubli passe pour une impolitesse. Ajoutez qu'on ne s'a-
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dresse jamais la parole qu'a la troisi^,me personne, et que le grand art des beaux causeurs consiste a, ramener le plus souvent possible cette longue suite de mots honorables, mais vains, qui trainent dans la conversation, comma la queue d'un manteau de cour sur les marches d'un escalier.
^ Cat oubli d'un titre qui lui est du parait au Norvegien d'une consequence inappr(5ciable : il n'y a qu'un seul malheur qui lui semble egalement redoutable, c'est de donner a quelqu'un un titre qui ne lui appartient pas. Dans la conversation, le p^ril est parfois difficile a conjurer; mais pour la correspondance on a trouve un moyen vraiment ingenieux. On ne met sur I'adresse d'une lettre que le nom de la personne a qui I'on 6crit, sans le faire pr^c6der ni suivre d'aucune designation. Seulement , au-dessus du nom, on detache en vedette deux majuscules precieuses : S. T. qui signifient salvo titulo (sauf le titre). C'est-a-dire : '< Je n'ai pas I'honneur de vous connaitre parfaitement, je ne sais pas au juste qui vous 6tes, et je Grains de vous donner trop ou trop pen. Mais veuillez vous servir vous-m6me : voila deux lignes en blanc, remplissez-les des epithfetes les plus flatteuses," S. T., Salvo titulo! kVoccasion vous me rendrez la pareille. »
Dans les villes, les femmes de la bourgeoisie sont condamnees, par I'omnipolence maritale , k un role passif et d'une complete insignifiance. L'homme fait tout : il paye la blanchisseuse et commande le menu du diner. La femme est chez^elle absolument comme elle serait k I'hotel. C'est meconnaltre les convenances reciproques des deux sexes. Si Ton ote a la femme le soin agreable des details interieurs, qui remplissent la journte d'une fagon si rassurante, elle ne saura plus comment occuper de longues heures k la main vide ; elle fera trop de litterature , ou cherchera des distractions plus ou moins artistiques. Cette oisivete est du reste moins dangereuse en Norv^ge que
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partout ailleurs. II y a une separation assez complete des deux sexes. On se voitpeu, et, dansles menages, les celibataires, espece malfaisante, ne sont regus qu'aux grands jours.
Cast chose assez curieuse qu'un bal a Trondhjem : je ne parle plus d'un bal sur le bateau. L'appartement ouvert aux invites se compose de trois vastes pieces qui ferment un plain-pied magnifique : une salle a manger , un salon et une chambre k coucher. Les hommes se tiennent dans la salle k manger, ou ils boivent du punch. Je ne jurerais pas que le cigare soit completement banni de leur societe. Lesfemmes causent entre elles, dans la chambre de la maitresse du logis. Le salon est un terrain neutre oil Ton se reunit pour les valses et les mazourkes. Les couples se separent a la derniere mesure , sans chercher jamais h poursuivre la conversation commenc^e. Le piano interrompt ainsi les doux entretiens : il faut renvoyer a la polka prochaine la reponse k une question pressante. On a eu le temps de r6fl6chir. II parait qu'on oublie beaucoup en buvant, et les Norvegiens ne se plaignent pas de cette separation des sexes, qui semblerait penible a ceux dont la vie se mele volontiers k la vie des femmes, avec I'innocente familiarity et la liberte decente qui sont chez nous le charme de la bonne compagnie et le privilege des honn6tes gens. Les femmes elles-memes prennent leur parti de ce demi-abandon. Un peu plus de politesse les generait tout d'abord; elles auraient besoin de s'y accoutumer. Un jour, sur un bateau a vapeur , une jeune fiUe , qui passe pour la beaute de Christiania, semblait assez embarrassee d'une tasse dans laquelle elle avait bu : elle etait loin de la table, le bateau oscillait sous un leger rouHs, et cette jeune Froken^ ne me semblait pas avoir le pied marin. A deux pas d'elle un groupe d'hommes discutait les der-
I. La I'roken est la miss ariglaise et la demoiselle fr'ancaise.
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nieres mesures du Storthing ; moi, qui ne fais pas de politique, je m'avanQai vers la jeune fille at je pris la tasse; una Frangaise m'aurait souri, une Allemande m'aurait remercie, une Anglaise m'aurait regarde.... peut-etre. La Norvegienna eut Fair si profondement etonn6 que je sentis le besoin de lui offrir mas excuses et de I'assurer que je n'avais pas fait expres !
On na pent pas dire que les Norvegiennes soient belles ; du moins alles ne nous ofFrent pas ce type classique de baaut6 qui respire sur la toile et palpite dans las marbres de la Grece et de lltalie. EUes ont le visage trop carre et le nez souvent retrouss6 ; leurs yaux sont presque toujours de ce bleu d61icat, trop deHcat, qui fait penser h de la porcelaine de Hollande. Laurs longs cheveux, soyeux et fins, coulent en ondes ^paisses le long de leurs joues; on dirait des bandeaux d'or souffle, cat or fauve et pMe, comme en donnent k leurs madones les peintres byzantins, qui parfois ont pressenti la beaute du Nord; il s'eii degage comlne une douce lumiere qui semble couroniier le front d'une aureole blonde. Cependantla purete du sang qu'aucune passion n'altere, qu'aucun melange ne corrompt, leur donne une transparence profonde et je ne sais quel lumaneux eclat. Celles que le soleil a regardees trop longtemps, comma la Sunamite du roi Salomon, prennent parfois la teinte chaude da I'ivoira, ou la nuance dor^e de I'ambre que les flots de la Baltique roulant sur les rivages du golfe de Bothnie : dans le pays elles passent pour brunes. Quant aux autras, je na saurais mieux les comparer qu'a des statues de neiga ^clairees par un rayon rose. Malheureusement elles ont I'oreille trop grande et generalement mal attachee. Cette remarque a bien son prix , et je ne suis pas le premier a la faire; cependant ja ne la consignerais point dans ces notes, si je ne I'avais entendu relever assez aigrement par un habitant de Christiania , fort distingu6 d'ailleurs comme helleniste, qui no niait pas le
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fait , mais qui s'etonnait qu'on eAt song6 a I'observer. ■ a Qu'est-ce que cela prouve, disait-il ; et d'abord qu'elle entend, est-ce qu'une oreille n'en vaut pas une autre ? » Comment expliquer a un homme qui fait cette r^pouse tout ce qu'ajoute a la beaute intelligente d'une tete de femme une oreille, qui non-seulement salt entendre, mais qui paratt 6couter; une oreille qui invite aux confidences, petite, mobile et fine; legferement detach6e et fremissante, blanche et rose, avec des reflets de nacre; dont la conque s'arrondit par de fines ciselures', comme les bords d'une coupe pr6cieuse dans laquelle on verse goutte k goutte le poison delicat de la flatterie et des louanges?
La situation de Trondhjem est des plus heureuses. Par son beau fjord, elle tient la mer et tout le commerce d'echange que I'Oc^an roule dans la ceinture de ses flots ; par les quatre vallees qui la prennent pour point commun d'intersection, le Stoerdal, le Saelbodal, le Guldal, I'Orkedal, elle rayonne, en des directions diverses, jusque dans I'intfSrieur dupays. La position d'une ville est beaucoup pour elle, et Trondhjem dut k la sienne de longs sifecles de splendour et d' opulence. C'estun des cinq ou six ports a qui la legislation commerciale de la Norv^ge, encore empreinte de 1' esprit de restriction et de privilege, qu'on retrouve partout ou la hanse a doming, permet le commerce avec I'etranger. Tromso, dans le Nordland, est la derniere ville k qui ce droit ait eU concede de nos jours. Trondhjem fait le commerce des bois avec I'Ecosse, rirlande, et principalement avec la France. L'Angleterre emploie davantage les sapins d' Amerique ; ils lui sont apport^s par ces vieux bateaux, dont la marche fatigu^e est impropre k tout autre service, et qu'on utilise comme on peut. L'AUemagne tire les siens de Russie : mais les sapins de Russie et d'Am^rique, qui croissent dans le sable,
sont loin de valoir les bois superbes de la Norv^ge, qui puisent leur s6ve robuste dans I'humus des montagues. Trondhjem fait encore le commerce du poisson sal6 avec I'Espagne at I'ltalie ; celui des grains avec les cotes meridionals de la Baltiqiie et les riches provinces du Danemark. Pendant longtemps il occupa quelques bateaux de cabotage au transport de ses legumes, qui lui venaient de la Hollande ; aujourd'hui on cultive k sa porte toutes les plantes maraich^res, sur les rives du petit fjord de Lavanger. Les importations par la voie de Trondhjem sont relativement considerables ; elles comprennent toutes les productions necessaires h la Norvege et que son climat lui refuse. Ce sont principalement les vins et les Apices, quelquefois letabac, et aussi I'eau-de-vie de France; j'ajouterai, mais dans des cas assez rares, des produits manufactures. Les marchandises de provenance i^trangfere ne peuvent nuire dans un pays qui n'a pas de commerce int6rieur. On leur accorde done une franchise presque absolue ; comme tarif de douane,, le 2 pour 100 sur la valeur totale est une taze vraiment insignifiante.
Les marchands des petits villages environnants, les gaardmoend riches, viennent, deux fois I'an, . s'approvisionner dans les entrepots de Trondhjem.
Trondhjem fait aussi un commerce de detail assez considerable. C'est lui qui se charge d'exp6dier leurs minces fournitures aux cantons du Nord et de I'Ouest. Ici, les l^outiques primitives ne connaissent point cet art de I'etalage, ou nosjeunescommisfontpreuve d'un sentiment des couleurs si fin et si delicat ; les 6paisses et chaudes fourrures, les habits en peau de chfevre, les 6toffes de velours, s'entassent p^e-m^le avec les produits les plus vulgaires. Le marchand distrait ne sait guhre ou trouver ce dont vous avez besoin, et je doute qu'il fasse un inventaire en dix ans. Du reste, la vente parait ^re le dernier de ses soucis. Il tient k son repos plus qu'a votre argent.
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C'est un trait commun entre le marchand tiirc et le marchand norv^gien. Ainsi se rapproclient Trondhjem et Damas. Le petit commergant d^daigne completement les maniferes engageantes qu'on trouve ailleurs chez ceux de sa profession ; assis au fond de sa boutique, ou il fume paisiblement dans une pipe de fer venue du Tellmark, il r^pond a vos demandes par un coup d'oeil indifferent ; et Ton sent que s'il osait, ce qia'il vous demanderait k vous, ce serait de vouloir bien vous en aller.
Depuis I'introduction de la vapeur,- Trondhjem a perdu quelque peu de son importance ; autrefois ses chantiers etaient celfebres , et Ton vantait la cel6rite des yachts, des gabarres, des lougres et des bricks qu'ils langaient a la mer. Les vaisseaux d'un fort tirage ne peuvent point entrer dans le Nidar, qui ne regoit plus que des barques ; des deux cotes le fleuve est bati,. et sur chaque rive les docks et les maisons s'avancent prudemment sur pilotis, laissant ga et la de grands intervalles et comme de petites baies, o-u les paysans , pendant les foires et marches, abritent des flottilles de bateaux plats. L'entree du port est difficile, h6riss(§e de rochers, et rendue plus perfide encore par des bancs de sable qui se deplacent ; souvent les bourrasques du nord et de I'ouest bouleversent le fjord, et comme en ces nombreux detours il se plie et se replie sar lui-meme plusieurs fois, ou que Ton aille et d'ou qu'il souffle, il arrive toujours un moment ou Ton a le vent contraire. Quoique sous une latitude plus 61evee que le fjord de Christiania, le fjord de Trondhjem est moins souvent ferme par les glaces, et le printemps y tarde moins a rendre la mer aux vaisseaux. Des que la brise plus tiede souffle de terre, une animation extraordinaire regne dans le port et autour du port ; on aborde, sur les glaces, les vaisseaux emprisonn^s et immobiles ; puis, quand leur greement est complet , quand on a introduit dans leurs flancs, qui pour les laisser passer s'entr'ou-
vrent et se referment, le tronc des longs sapins, on mesure la largeur du vaisseau, puis des charpentiers arm6s de scies taillent un chemin dans la glace ; quand on a sci6 trente ou quarante metres en longueur, on brise aux deux extremites, on fait passer des leviers sous le bloc enorme, on le soulfeve doucement, on I'entoure de cordes, on I'entraine sur la glace , ou la moindre impulsion le fait glisser au loin. Bientot , pousse par le vent qui gonfle sa voile tendue, ou train6 par un attelage d'hommes et de chevaux, le bateau s'avance lentement dans ce chenal 6troit, que Ton ouvre devant lui, jusqu'k ce qu'il rencontre enfin la mer vaste et libre.
Trondhjem fut jadis ce que le moyen age appelait « una ville de sapience. » Avant la creation de I'Universite de Christiania, elle reunissait dans ses ecoles tons les jeunes gens du nord et du centre de la Norvege, que leurs parents ne voulaient point envoyer en Danemark. Moins importante aujourd'hui , son Acad^mie compte cependant quelques hommes distingu^s et des professeurs vraiment savants.
Le sejour de la province est particuliferement sain aux doctes membres des universit^s, et I'Angleterre, doude en toute chose d'un sens pratique excellent, a eu grand soin de rel^guer loin de Londres ses principaux etablissements d'education. Onavoulu epargner toutvoisinagecompromettant smxpiipils de Cambridge et d' Oxford. Pour les professeurs aussi bien que pour les Aleves, les hautes etudes ont besoin d'un recueillement et d'une gravity que Ton trouve difficilement dans les capitales tumultueuses et dissip^es, oil les tentations sont trop nombreuses et les seductions trop puissantes. On n'a pas le temps d'arriver k la profondeur, et la vie s'eparpille en frivolit6s vaines. Onn'est professeur que le moins possible, le matin, aux heures du coiirs ; le reste du temps, on est bel esprit et causeur poin-
tilleux, dandy meme, si Ton peut ; on reste bien toujours un peu pedant, mais on s'en defend de son mieux : on parade au bois, ou Ton etale aux avant-scenes d'un theatre k la mode la premiere rose du printemps ou le camelia fashionable. A Trondhjem, ces perils sent moins h craindre, et n'ayant point autre cbose a faire, on se contente d'etre savant le plus possible.
La SocUte des sciences de Trondhjem a id jadis une veritable celebrite a ses fondateurs, I'divfeque Gunner, Suhue et Schioenning, qui repandaient leur eclat sur le Nord tout entier ; Schioenning et le recteur Dass ont laisse de belles bibliothfeques a la Societe. L'archipretre Wille , mort au commencement de ce si^cle, I'a egalement enrichie de livres, de cartes, de manuscrits, et d'une collection pr^cieuse. Le conseiller de justice Hammer, du Hadeland, amateur fantasque de curiosit^s, lui a egalement legue ses collections et une somme d'argent considerable. Malheureusement une clause du testament impose I'obligation d' employer cette somme a I'impression des manuscrits des donateurs. Ce sera beaucoup de papier perdu. Aujourd'hui Ton peut adresser a la Societe des sciences de Trondhjem le mfime reproche qu'k I'Universite de Christiania ; je veux dire de concentrer son attention et ses efforts dans les speculations etroites et pratiques d'une application immediate aux besoins de la vie , et ainsi de detourner ses regards de ce but lointain, mais glorieux, qu'on appelle I'ideal.
La bibliotheque de la Societe est assez considerable; elle renferme plusieurs livres rares. On montre aux etrangers la Bible polygloiie, 6ditee k Londres par Br. Walton, en 1657, ainsi que le fameux Edmundi Costelli Lexicon heptalogon, dont presque tous les exemplaires ont 6t6 consumes dans I'incendie de Londres, en 1660.
Les collections ^sont dans un 6tat d'incurie qui atteste une negligence ou une ignorance Egalement coupables.
Au bout de deux jours, je connaissais le mus6e beau-
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coup mieux que le conservateur ; je lui offris de mettre un pen d'ordre chez lui : il me remercia en me disant que, si I'on voulait ranger, il ne s'y reconnaitrait plus. Je laissai done dans leur respectable poussi^re de fouillis inexplor6 des poissons empailles, qui semblaient terrifier le pauvre conservateur avec le regard fixe de leurs yeux d'^mail, des petrifications splendides, des min6raux enchassant dans le mSme bloc le fer et le cristal ; des calendriers primitifs, assez pittoresques, mais d'un difficile usage, et auxquels les n^gociants de Trondhjem pr6ferent les almanachs vulgaires, comme plus stirs pour indiquer les 6ch6ances.
Je remis un peu en lumifere un digne ev^que oubli6 dans un coin, crosse, cuirass^ et couronne, assis et tenant un crucifix entre ses genoux. On voit la cotte de mailles sous les habits sacerdotaux, et le diademe remplace la mitre. C'est une statue du xiii' siecle, assez fifere de tournure. Je demandai quel etait ce roi-eveque qui portait si noblflm6nt I'empreinte de son double pouvoir. « Je n'ai jamais pu le savoir, r^pondit le conservateur ; il n'a pas vecu de mon temps. »
Nous descendimes dans les jardins de I'Universit^, dont le jeune et savant recteur, M. Muller , me fit les honneuTS avec la courtoisie la plus aimable. C'est un vrai jardin de cure : des carr6s, des plates-bandes bordees de buis et des allees droites. De beaux espaliers garnissent les murs; malheureusement ils ne produisent jamais de bons fruits; cependant ils ne serout point coupes et jet6s au feu ; on les entretient pour enseigner la taille des arbres ; h Trondhjem, la taille des arbres est un art de pur agr^ment. Le recteur me fit remarquer, avec un sentiment d'orgueil, deux petites pommes au bout des branches d'un pommier du verger. Il n'6tait pas n6cessaire d'etre reuard ou gascon pour les trouver trop vertes ; mais la merveille du jardin, c'6taient quelques groseilles k maquereau, cher trSsor que I'arbuste d^fendait avec un double rang d'6pines. « Peut-
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etre, me dit le recteur en relevant doucementles branches, peut-Stre elles muriront. »
II y a deux ou trois hotels k Trondhjem. Quand ces hotels sent pleins, ce qui arrive assez souvent pendant les beaux mois d'ete, qui sont aussi les beaux moisde voyage, on va loger dans les maisons de la petite bourgeoisie, qui vous aceueille avec une tres-franche cordialite. La modeste chambre ineubl6e en sapin, les rideaux blancs,lelitmoelleux, trop moelleux, le caf6 le matin, le diner a midi, la collation a six heures, et le the k neuf , et en outre beaucoup d'6gards et un peu d'amiti6 : tout cela vous cciite un demi-speciJ;s. Une famille pour trois francs par jour! Dans les hotels memes,- vous n'etes jamais expose a cette exploitation indigne, qui deshonore aujourd'hui I'Allemagne; les charges, comme disent les Anglais, sont des plus moderees, et Ton vous entoure d'attentions touchantes, que Ton ne portera pas sur la carte a payer. Je me rappellerai toujours avec reconnaissance qu'a Belle- Vue, men hotesse, spirituelle et blonde, qui m'avait vu melancolique les deux premiers soirs dans la salle h manger d^serte, voulut bien donner des ordres pour que Ton me servit le th6 dans son salon de travail, ou il y avait des albums, des tleurs, de la musique, et un peu de cau~ serie. La petite bourgeoisie dont je parlais tout k I'heure, et chez laquelle, au besoin. Ton peut prendre son billet de logement, a la vie simple et meme un peu frugale. On ne sert jamais plus d'un plat h chaque repas. On mange du poisson deux fois par semaine, non point par esprit de penitence (le luth6ranisme n'impose aucune abstinence), mais un peu par hygiene et beaucoup par economie. Le saumon et la truite se vendent moins cher que la viande, et il y a des moments ou la maree est si abondante, que I'on peut, avec quelques sous, nourrir toute une famille. Ces deux jours d'abstinence volontaire sont les mtoes pour toute la ville : le lundi et le vendredi.