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A part sou mouvement commercial, assez vif a certaines ^poques, Trondhjem est une ville paisible et calme, que n'agite aucun courant d'id^es ; on y vit doucement, et comme recueilli en soi-meme, sans beaucoup de luxe et sans auoun 6c]at : le Nord concentre la vie que le Midi repand.
Comme aspect general et comme vue d' ensemble, Trondhjem n'est pas sans quelque ressemblance avec son heureuse et jeune rivale, Christiania. Apergu k vol d'oiseau, c'est la m6me topographie ; les deux villes sont egalement assises au bord de leur golfe, au pied de leur montagne. A Trondhjem, comme h Christiania, ce sont toujours des maisons de bois, petites et peintes, incessamment frott^es, 6pousset6es et lavees ; on a toujours soin, dans la provision d'un incendie probable , d'isoler les unes des autres ces maisons, comme on isolait jadis celles de I'ancienne Rome, que I'on appelait des iles (insulx), parce que le passant pouvait librement circuler autour d'elles sur les places et dans les rues, comme le navire autour des iles dans la mer. C'est aussi, comme a Christiania, des rues larges et desertes, se coupant a angles droits, etr^servant au milieu de chaque carrefour un vaste espace pour les fontaines, ou plutot pour les grandes auges en bois qui les remplacent. La ville a des portes qu'elle ferme chaque soir ; elle a des fosses et des remparts : mais elle est tellement commands par les montagnes environnantes, qu'elle ne supporterait pas longtemps la canonnade d'un si6ge. Ces montagnes, d'une hauteur mediocre, et qui sont comme les derniers renflements des grands plateaux de la Norv6ge centrale, ont des lignes d'une souplesse onduleuse ; c'est la grice et la douceur du paysage italien. Mais le ciel n'a Ak]k plus cette finesse delicate et cette transparence 16g^re que nous admirons encore h Christiania. Le matin surtout, il est 4pre et rude, et I'on s'apergoit vraiment que I'on est sous une latitude elev6e. Trondhjem est sujet k de brusques et violentes bourrasques. Le simoun du desert
TRONDHJEM
africain n'a pas plus d'impetuosite sauvage. La ville presente alors une veritable image de la desolation. On ferme les fenStres, on verrouille les portes : on se barricade dans les maisons closes. Pas un habitant dans les rues, ou se hasarde seul I'etranger qui ne soupQonne pas le peril. Cependant le vent souleve la poussifere en noirs tourbillons, et les tuiles arrachees aux toits volent et tombent en eclats.
On montre au sud-est de la ville, et non loin des bords du Nidar, des maisons un peu plus petites et un peu plus vieilles que les autres : ce sont les derniers restes de I'ancien Nidaros. Leur antiquite les rend venerables, et les archeologues du Nord n'en parlent qu'avec un respect profond. Cependant, s'il faut tout dire, les maisons, reparees tant de fois qu'il ne reste plus rien de la construction premiere, ne sont que pittoresques ; la pierre seule prend des aspects grandioses sous Taction du temps, et les mines de bois manquent toujours de majeste.
C'est k Trondhjem que se trouve le plus grand edifice en bois que Ton connaisse. II sert d'habitation au gouverneur et on I'appelle le palms du Roi. II est situe dans la belle rue de Munke-Gade (rue des Moines), dont il domine les humbles maisons. Son architecture est noble et simple, et je crois qu'il est vraiment difficile de faire mieux avec des planches. Mais si la gelee des longs hivers, qui desagrege la pierre, respecte le bois, il n'en est pas de m6me de I'humidite du printemps et de la chaleur de I'ete, qui font ceder les poutres et jouer les madriers : I'^difice penche, craque et se 16zarde ; ses ornements delicats se tordent et se contournent, et cette degradation miserable n'a pas meme pour compensation la grandeur imposante et la majeste triste qui ennoblit les debris du marbre et de la pierre. A I'autre bout de I'Europe, en face de la c6te d'Asie, il y a encore un autre palais de bois, bati pour les souverains : c'est le palais tatare, image solidifiee de la
LA NORV^GE.
tente des tribus errantes qui abrita sur la terre d'Europe les padischas conquerants de la race d'Osman, et qu'on appeile aujourd'hui le vieux sera'i. Maintenant que les fils eff^mines de ces rudes vainqueurs out quitt6 le sommet de la colline et sont descendus sur les rives de la Propontide pour respirer la fralcheur et le parfum des brises marines, le palais de bois se fendille et se dejette, et c'est la meme ruine k Constantinople et h. Trondhjem, ruined61abree et sans prestige.
Quoi qu'il en soit, cette rue des Moines est vraiment pittoresque, et je comprends que Trondlijem en soit fier. Les maisons qui la bordent s'efforcent, a I'exemple du palais du Roi, de prendre uii aspect monumental. La rae traverse la ville entifere, allant d'un trait, et en ligne droite, de la campagne jusqu'a la mer. D'un cote, elle a pour perspective les nobles restes de la cath^drale, et de I'autre ■un des replis du fjord, oubli6 dans les terres. On dirait UQ lac, dont la rive oppos^e est une montagne, souvent couverte de neige, et qui sort des flots. Ajoutez k ceia, comnie contraste avec le ton violent des maisons rouges ou sang-debceuf, les nuances glauques et pS,les de la mer profonde, les jeux de la lumiere changeante sur les fortifications et, sur la tour de Munkholm et sur les rochers des lies, les (Kgradations de teintes que presentent, selon leurs plans divers et les heures du jour, les cimes lointaines des montagnes, et vous aurez tous les 616ments d'un vivant tableau, varie incessamment.
Le commerce de Trondhjem, quirdsulte autant des rapports mutuels des valines et des cantons de I'int^rieur ay£c la ville, que des relations de la ville avec les pays strangers, ne se borne point aux planches, au stock-fish, aux liarengs, a I'huile de poisson, aux peaux de rennes, deloups, de phoques ou de chiens ; il comprend encore I'exportation, de jour en jour plus considerable, des cuivres de Ro^raas. Cette exportation , ce n'est pas seulement une cause de
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prosperit6 pour la ville : c'est I'esperance, la ressource, la vie de toute la vallee qui s'etend entre Roeraas et Trondhjem, et de toutes les montagnes environnantes. C'est la circulation active de la seve sociale entre le centre et les extremites du pays. Incessamment chevaux et voitures vont et viennent de la mine au port. En hiver, ce sont les traineaux , par longues files , qui arrivent a Trondhjem charges de cuivre, et qui s'en retournent a Roeraas, charges de provisions et de denrees etrangeres, destinies a repandre parmi la population ouvrifere les jouissances du bien-etre achetees par le travail.
Pour tout ce qui touclie a I'industrie, Trondhjem est un peu la vassale de I'Angleterre ; cependant elle compte plusieurs etablissements que Ton pent appeler industriels. Je citerai entre autres une fabrique de salpStre, une raffinerie de Sucre, une 6puration de sel marin, et une usine ou Ton extrait habilement la mati^re colorante que renferme le lichen. On travaille le linge dans I'hospice des pauvres, et on tisse des draps, des toiles et des tapis dans la maison de correction.
La Norvege est le pays du monde ou, par I'effet meme dela constitution sociale, il y a le moins de misere ; cependant le Mattre divin nous I'a dit : « U y aura toupurs des pauvres parmi vousl ^ Partout ou il y aura une agglomeration d'hommes, il y aura aussi des infortunes, des faibles et des indigents. Trondhjem n'6chappe point a cette loi commune de I'humanite ; mais peu de villesont dans Time plus de compatissance. Celle-ci a pris genereusement I'initiative de ces oeuvres pies par lesquelles la bienfaisance veut s'egaler au malheur. Toutes les misferes y trouvent un soulagement, toutes les douleurs une consolation. H6pitaux pour les malades, refuges pour les vieillards, asiles pour les enfants, Bons-Sauveurs pour les fous, Qimze-Vinrjis pour les aveugles, ecoles pour les sourds-muets ; en un mot toutes les institutions de la charite divine, toutes les
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inventions de la philanthropie humaine, epur^e et embras6e par I'esprit chretien.
Les suicides sont assez frequents dans cette partie de la Norvege, non par spleen concentr6 ou par rage de passion d6sesperee ; les Norvegiens sont trop pauvres pour se permettre le spleen, Ic million etant la premiere condition de ce malheur distingu6, qui n'est pas k la port6e de toutes les bourses ; la passion ne fait pas non plus grand ravage dans ce pays qui grelotte six mois de I'annee. Mais peu k peu, lentement, et comme par I'effet du climat ou le d6veloppement rationnel de I'organisation, on arrive a une intensite de melancolie telle , que la vie ne semble plus d^sormais supportable : il faut mourir ! reste k choisir le genre de mort. La Norv6ge n'a pas de charbon ; on ne peut done pas allumer le rechaud des grisettes sentimentales ; on ne charge pas non plus le pistolet de Werther, encore moins cherche-t-on k goUter, dans une agonie troubl6e, les supr^mes delices de la pendaison ; mais on se coupe assez volontiers la gorge avec un rasoir, ou bien, une pierre au cou, on se jette au fond de quelque lac. Ces suicides sont particuli^rement frequents en automne.
Trondhjem occupe une large place dans les annales de la Norvege guerri^re. On livra plus d'une bataille sous ses niurs, qui soutinrent de nombreux sieges et subirent plus d'un assaut. Avant Funion consomm^e des deux royaumes, quand la guerre 6clatait entre la Sufede et la Norvege , les Su6dois , envahissant I'ennemi par les provinces du nordouest, tentaientleur premier coup de main sur Trondhjem. Trondhjem s'en souvient; son arsenal est plein de boulets, sa citadelle bien gardee, et sa garnison toujours forte.
L'arm^e norv6gienne est compos(5e de quatorze mille hommes d'infanterie et de deux mille hommes d'artillerie. La dur^e r6glemeutaire du service est de cinq ann^es. Au bout de ces cinq ann^es le soldat retourne dans ses foyers; mais
il n'est pas completement libera, on I'incorpore dans la landvxrn, espece de reserve, qui est a I'armee norv^gienne ce que le ridif est a I'armee turque. Les villes ont une garde bourgeoise qui maintient I'ordre et fait la police. La surveillance des cotes est confi6e a un corps particulier, qui prend le nom de landstorm. La cavalerie , assez peu nombreuse , ainsi qu'il doit arriver dans un pays de montagne , se recrute et s'entretient d'une fagon touts particuliere a la Norvege. Chaque gaard d'une certaine importance est tenu d'entretenir un cheval qui reunisse les conditions d'^ge , de taille et de conformation appropri6es au service. Le bonder pent se servir de ce cheval; il pent le monter, I'atteler a des carrioles legeres , et meme I'employer aux travaux les plus faciles de la ferme, de maniere toutefois a lui kisser sa souplesse et son Anergic. Tous les trois mois , un officier de cavalerie fait une tournee d'inspection dans les gaards et s'assure de I'^tat des remontes. Chaque ete on fait une levee de ces chevaux, et on les exerce pendant six semaines ou deux mois ; le cheval est alors nourri aux frais de I'Etat, paye par lui, s'il est tu6 ou bless6 ; le bonder regoit une indemnite proportionn6e k la duree des exercices qui I'ont priv6 de son cheval. Les hommes quimontent ces chevaux forment une sorte de milice locale compos6e de fils de fermiers, qui sont enr6gimentes et soldes pendant quelques semaines de chaque 6te.
Derniferement encore la Norvege comptait aussi parmi ses forces militaires un r6giment dont il lui aurait peutetre 6te assez difficile de tirer parti dans une guerre europeenne : c'etait un regiment de patineurs. On enrolait dans ses rangs les montagnards qui vivent sur les plateaux , et qui pendant sept ou huit mois de I'annee se servant de ces patins. C'etait un regiment de guides, que Ton employait comme eclaireurs ou comme estafettes pour porter les depeches. On a cru que de simples soldats, ayant I'habitude
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du patin , pourraient remplir tres-convenablement lememe office, et Ton a supprime cette arme toute sp6ciale , dont la manoeuvre devenait difficile siir un champ de bataille ordinaire.
Je parlais tout a I'heure de guides et d'estafettes : le gouvernement norv6gien a plus que tout autre le moyen de s'en passer ; il n'a pas besoin de t616graphe 61ectrique pour faire courir une nouvelle d'un bout a I'autre du royaume. II se sert encore aujourd'hui du budstick, qui , dans les temps les plus recul6s , rassemblait les paysans dans les things solennels de la nation. Le budstick est un petit bElton de la grandeur et de la forme du baton des constables anglais ; il porte I'estampille des armes royales; il est creux ; une de ses extr^mites s'aiguise en pointe de fer, I'autre est une tete a pas de vis, qui s'enlfeve h, volenti pour laisser pen^trer dans le creux du stick le papier contenant toutes les indications que Ton veut porter i la connaissance du public. L'agent de I'administration d'un amt, ou du tribunal d'un district , remet le budstick entre les mains du plus proche bonder, qui est oblige de le faire passer lui-meme a son voisin , et cela dans un d61ai que la loi a pris le soin de determiner avec I'exactitude la plus minutieuse. Si le porteur ne rencontre point le destinataire a. domicile, il deposera le budstick dans le fauteuil du pfere de famille, au coin du feu. Si la maison est fermte, k I'aide de la pointe de fer qui le termine, on fichera le stick dans la porte. Chacun peut 6tre mis en demeure de prouver h quelle heure il a regu et rendu le budstick. L'administration a determine h I'avance les stations ou il passera la nuit; il est d6fendu de le faire sortir avant le lever ou apres le coucher du soleil. Celui h qui le budstick arrive en dernier lieu, le rapporte au si6ge de I'administration d'ou il est parti.
Nous retrouvons I'analogue du budstick en Ecosse, dans cette croix rouge {red-hood) briil^e par un bout et par
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I'autre trempee dans le sang, et qui court entre les clans du bm au glen , ou , si Ton veut , de la valMe k la montagne , portant au highlander loyal les ordres toujours veneres du chef de son clan.
Les Norvegiens ne sentent pas encore ce besoin de luxe public qui devient une invincible necessite dans les nations plus civilisees ou civilisees autrement. II n'y a pas , dans toute la Norvege , une salle de spectacle dont une de nos sous-prefectures daign^t se contenter. A Trondhjem, par exemple, le theatre ressemble a une cave ou k un souterram de prison. Onpourraityjouer sans decors les actes sombres de nos m61odrames les plus charges de crimes. On y accorde une hospitalite assez indifferente a tons les artistes norhades , depuis les tragediens de Copenhague , qui recitent les tirades passionnees d'OElenschliiger et le duo amoureux d'Axel et de Valborg, jusqu'aux Keltringers, ces zingari du Nord , qui dansent en maillot rose et font des jetes-battus sur lacorde roide. Les habitants de Trondhjem ont pourtant le gout du theatre et le sentiment dramatique. II y a de nombreuses troupes d'amateurs qui jouent entre amis les comedies de Holberg.
Holberg , ne a Bergen a la fin du xvir sifecle , est la plus grande renommee litt6raire de la Norvege moderne ; mais la Norvege 6tait alors una conquete danoise , et le Danemark prit pour lui la gloire d'Holberg : elle fut comprise dans le tribut que la metropole pr^levait sur sa province. La Norvege I'a revendiquee avec son independance, et c'estcommepoete national qu'il est jou6 sur les theatres publics et dans le huis-clos modeste des societ6s bourgeoises. Nous rencontrerons trop rarement des souvenirs litteraires en Norvege, pour que Ton ne nous permette pas de grouper quelques details autour du nom d'Holberg.
Holberg, a trente ans , ne se doutait pas encore de .sa vocation ; il cherchait sa voie , il tentait , il essayait. La premiere pehede de sa vie fut pleine d'incertitude et d'agi-
tation melee de misere. A cette rude 6cole , on se fait homme, et on devient fort quand on y r6siste. Tour k tour caporal et professeur de metaphysique (je neglige les interm^diaires), il traverse tous les milieux de I'existence sociale , et touche a ses deux bouts. II avait, a vingt ans, quelque chose qui ressemblait a une position, un greffe ou un bureau , et I'aisance au milieu de sa famille , une famille bourgeoise. Tout a coup , malgr(5 les representations , les defenses et les coleres , il quitte la proie pour Fombre , monte sur un bateau et fait voile pour la Hollande. II portait , comme Bias , sa fortune avec lui : ce n'6tait pas la philosophic , c'etait soixante ecus ! Avec soixante 6cus , on ne vit pas longtemps k Amsterdam. Holberg s'estima fort heureux qu'un chaland charge de I6gumes voulut bien le rapporter a Bergen avec ses carottes et ses choux. On ne tua pas le veau gras pour le retour de I'enfant prodigue , mais du moins il retrouva sa place au foyer de la famille. II persuada bientot k ses compatriotes qu'il avait perfectionne sa prononciation frangaise dans les comptoirs d' Amsterdam, et il enseigna la langue de Louis XIV aux marchands de bois de Christiansand. Bientot la concurrence lui cr^a des ennuis : un Hollandais passa la mer et vint lui disputer la palme du beau langage. Les deux concurrents , par bonheur , n'avaient pas de Frangais pour juges. Il y eut une lutte publique. Un jour fat pris pour I'assaut. Voici la mention assez gale que je trouve dans les Memoires d'Holberg : « On assigna le jour et Fheure. Nous compariimes tous deux et combattimes en presence de nos ^coliers respectifs ; mais nous nous s^parimes avec un 6gal succfes. Je lui portai en frangais-norv^gien des bottes qu'il para en frangais-hoUandais. Je ne crois pas que la langue frangaise ait jamais et6 aussi maltrait(5e que dans ce combat. »
A Christiansand il avait retrouve un semblant de posi-
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tion. II vivait difficilement , mais il vivait. Cependant cette soif de voir , cette ardeur de voyage qui , chez les races du Nord , court dans les veines avec le sang , le jeta bientot dans un trouble profond. Son frangais devint de plus en plus inintelligible , meme pour des Norv6giens ! Un soir , an lieu de rentrer chez lui , il prit la route du port ; un petit schooner partait pour 1' Angleterre avec une cargaison de homards. Les malles d'Holberg 6taient toujours faites ; il ne songea mSme pas a r6clamer le prix de ses derniers cachets ; mais dix jours plus tard il 6tait k Oxford. Le petit bourgeois de Bergen , avec son habit de gros drap aux pans carres , dut faire une assez etrange figure sur ces bancs aiistocratiques de I'Universit^ fashionable , dont les el^ves allaient au cours suivis d'un laquais en grande livr<5e. Il n'y resta pas longtemps. Cette fois il ne revint pas en Norv6ge : il alia en Danemark et s'etablit a Copenhague. II fit annoncer un cours public , avec tout le retentissement necessaire pour attirer I'attention d'un peuple vain. II y eut foule aux legons brillantes du voyageur , Jusqu'au jour ou il lui vint k 1' esprit de faire payer ses eleves ; mais , a partir de ce jour , le cours fut abandonne. Holberg ne savait plus que devenir : il n'avait pas meme le premier sou pour un nouveau voyage. Un jeune homme riche se rencontra , qui partait pour TAllemagne ; il avait besoin d'un pr6cepteur qui ne filt pas un p6dant, d'un guide autant que d'un ami. 11 prit Holberg : dans de pareilles conditions il n'eut pu faire un plus heureux choix. Les deux jeunes gens visitent tous les grands centres d'activit<5 intellectuelle et fr6quentent les universites. « Nous assistions reguliferement aux cours , dit Holberg , moins pour y apprendre quelque chose que pour nous amuser des professeurs et rire de leur debit. >■
Cependant Holberg gagna ou regut quelque argent ; il le consacra a de nouveaux voyages. II vint a Paris, il alia
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a Rome. A Paris , le professeur de frangais fut liumili6 en mainte circonstance. Sa prononciation , qu'on admirait a Bergen , fit sourire plus d'une fois les chambrieres de rhoiel. II traverse la France a petites journ6es , s'arrMe k Lyon , qui lui semble un monde nouveau , tant les habitants different de ceux du nord de la France par la langue , les moeurs et la maniere de vivre. Enfin, il atteint Marseille etprend lamer. Les Barbaresques attaquent son bateau ; on en vient a I'abordage ; on crie , on pleure, on gemit , on invoque saint Antoine , on se prend corps h. corps, et le sang coule sur le pont. Holberg , ^chappe aux pirates , tombe entre les mains des aubergistes italiens : Charybde et Scylla ! Malade, ruin6 aux trois quarts, il est r^duit k faire lui-m^me son potage economique, et pour cause. Avec la verve d'un Scarron du Nord, il se peint dans sa mansarde , tenant d'une main Tecumoire , un livre de I'aufre , et trouvant qu'il est difficile de faire tout a la fois « du bouillon et de la metaphysique. » Au milieu de ces (5preuves , je dirai presque de cette mis^re gaiement portee , I'intarissable verve d'Holberg ne I'abandonne jamais ; parfois il rit pour ne pas pleurer ; mais enfin il rit ! il raille les autres , il se raille lui-m6me ; et avant d'(5crire la comedie du monde , il joue devant lui, et k son benefice , la com6die de sa propre vie. Il n'y a point , pour les natures saillantes , de meilleure 6cole que cette rude ^cole : elle donne I'initiation virile , elle trempe nos forces et nous prepare aux ^preuves de la vie ; elle fait connaitre I'homme et deviner les hommes', et rassemble sous les mains de 1' artiste les mat6riaux avec lesquels unjour il 615vera son monument. Tons les satiriques qui ont peint les travers humains ont ainsi err6 dans la vie, comme pour en mieux connaitre les replis et les detours. Je ne sais pas d' autre moyen d'acqu6rir la pratique des hommes ou Texp^rienee des choses.
Quand on a vu I'ltalie, on a vu tout ce qu'il y a de plus
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charmant en Europe. 11 faut aller en Orient ou revenir chez soi. Holberg n'alla pas en Orient. On lui promit une chaire a I'universite de Copenhague; mais il fallait attendre la mort du titulaire, et les successeurs trouvent souvent que le de cujus vit trop longtemps. Holberg cachait mal ses impatiences : il avait la naivete cruelle. Enfin on le chargea d'un cours de metaphysique ; la metapliysique ne le touchait guere ; bientot il s'occupa d'histoire, puis de poesie , naais bien peu , seulement en passant et comme par accident. Dans un moment d'humeur noire, il traduisit la sixifeme satire de Juvenal en vers, et sans savoir la prosodie ; mais on devina le souffle d'un poete ; sa verve se regla ; il etudia, et I'odyssee burlesque de Pierre Pars, reimprimee trois fois en un an, apprit au monde scandinave que la Norvege avait donne le jour ^a un poete. Pierre Pars fut suivi de cinq satires, et bientot Teclatant succes de ses comedies dotait le pays d'un tWjltre vraiment national.
Dou6d'une activite prodigieuse, Holberg a laisse des pieces sans nombre : toutes n'ont pas surv6cu ; mais on joue encore, et avec un grand succfes de gaiete, le Potier d'elain politique, que Ton a plusieurs fois tente de mettre k la scene chez nous ; Jean de Paris, le Dormeur eveille, les Petes deNoel, et surtout les Yisites a I'accouchee. Holberg a la veine comique, abondante et facile; c'est, avec le Venitien Goldoni, le seul etranger qui ait marclie sur la trace de Molifere. Comme Moliere, il a le trait juste, I'observation exacte et I'intention philosophique ; mais sa comedie auxvives allures, pleine d' entrain, de mouvement et de bruit, n'a jamais puis6 la passion k ces sources vives et profondes qui jaillissaient sous la main de Molifere ; passion eternellement jeune, qui charme , qui trouble et remue ; ou, sous I'habit de I'acteur, on sent toujours battre un coeur d'homme, et ou le rire m6me de la gaiety est souvent mouille d'une larme attendrie. C'est que I'ame de
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Molifere, immortellement triste , avait conQU des douleurs que rien ne pouvait plus consoler ; tandis que la misanthropie d'Holberg n'^tait qu'un accfes d'humeur noire, dent il se gu6rissait, comme il le dit lui-m^me, « avec deux pilules prises k propos. « Organisation mobile et plus moderne que son temps ; melange singulier d'ame et de nerfs, qui se guerissait d'un chagrin avec une potion et d'une fifevre par un concert !
Quand il n'est pas asservi par les n6cessit6s de Taction dramatique et par la presence du spectateur, Holberg a I'imagination quelque peu d(5r6glee ; ses inventions sent froidement bizarres , et ses bouffonneries s6rieuses d'une audace que le Midi lui-mSme n'a jamais surpassee ; il ne cherche pas , comme Swift ou Edgard Poe , h donner de la vraisemblance au fantastique ; il semble au contraire prendre plaisir a I'extravagance et trouver un charme dans I'impossible. Sur ses derniers jours, il se remit a I'histoire et k la g(5ographie, et apr^s avoir donn^ une imitation en vers du Bourgeois gentilhomme , ce fils de marchand moU'^ rut baron : ce fut son chatiment.
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SCENES ET PAYSAGES
Les environs de Trondhjem, comme ceux de Christiania, sont 6gayes de villas et de chalets jet^s sans nombre le long des routes , au bord du golfe et sur la pente adoucie des montagnes. Tout autour de Trondhjem, dans un rayon d' environ deux milles, les pans abrupts et violemment coup6s des montagnes se changent tout a coup en longues rampes insensibles, qui semblent s'incliner mollement pour recevoir et porter le fardeau des hommes. II ne faut pas demander aux villas de Trondhjem ce qui fait le chai-me des notres , I'abondance des fruits, I'^clat ou le parfum des fleurs, Voici le specimen, tir6 a mille exemplaires k peu prfes, de toutes ces constructions. Une fabrique en bois, a un seul etage, avec un beau et large balcon qui court tout alentour ; un toit coquettement tourne, en briques de couleur, historiees de dessins, et faisant une assez forte saillie pour couvrir et proteger le balcon par un auvent capricieusement decoup^. Une belle pelouse 6tend devant la maison son tapis de gazon vert ou serpentent d'etroites allees qui se contournent, s'enlacent et s'entre-croisent ; ga et Ik sur la pelouse, ou parfois murmure un ruisseau , des bouquets de larix aux feuilles argent^es , des trembles aux feuilles pMes , des bouleaux, dont r^corce lisse ressemble a de longs fourreaux de satin blanc, et des ^piceas aux rameaux noirs. Presque
toutes ces villas tournent leurs facades vers le fjord, sillonn^ de bateaux qui portent leur fortune.
Au milieu de cette st6rilit6 aride , il y a parfois comma de petites oasis de fecondit6 et d'abondance : ce sont les repentirs de la nature ; ainsi, par exemple, au nord meme de Trondhjem, dans la petite ile de Toutero, on trouve une vegetation opulente et de beaux fruits — qui murissent — prunes , poires et cerises savoureuses. Dans les environs, une belle foret m61e aux sapins les fr^nes, les tilleuls et les ch6nes qui, a Trondhjem, plus prfes du Sud, restent souffreteux et rachitiques. . A deux milles de Trondhjem, les montagnes reprennent leurs escarpements apres ; les vallees se resserrent et's'encaissent profondement ; la route 6troite grimpe au milieu des forets qui couvrent les derniers renflements de la grande masse de Kioel , prolong6e de ce cote entre Saelbo et le Stoerdal.
A ce point de notre voyage nous pouvons d^ja nous faire une id<5e juste de I'aspect g^n^ral de la Norvfjge.
^ Apergue de loin et de haut, et, pour ainsi dire, k vol d'oiseau , la Norv(5ge nous apparait comma une masse h. pen pr^s continue de montagnes, qui ne pyramident point en cimes aigues , mais qui, aucontraire, se terminent a leur sommet par une s^rie de surfaces planes assez 6tendues et que Ton nomme fjelds. Les parties occidentales et septentrionales de ces montagnes qui courent vers I'Ocean sont abruptes et couples presque k pic ; vers I'est et le sud-est, du c6t4 qui regarde la Baltique, les terrains, au contraire, s'abaissent et s'inchnent doucement. Ces montagnes ne se presentent point aug^ologue comme une succession de chaines, mais comme une suite de plateaux, que I'on divise en six principaux groupes. EUes reconnaissent pour roche constituante le gneiss, qui les rend st^riles. Parfois elles s'entr'ouvrent en longuesvall6es 6troites, mais fecondes, qui courent du nord-ouest au sud-est. Vers
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SCENES ET PAYSAGES
I'oiiest, une niargelle I'esserree, mais souvent fertile, s'allonge entre la mer et la montagne.
On peut classer ainsi ces divers plateaux :
Le plateau du Finmark, entre les grands lacs d'Emandra et d'Enarax; il s'etend jusqu'au lac de Torneaa-Trcesk, et comprend un grand glacier dans File de Seiland.
Le plateau de Nordland et de Trondhjem, qui s'etend de Torneaa-Troesk jusqu'au golfe de Trondhjem, et an lac Storsjon dans le Jemteland. Ses points les plus eleves sent les glaciers de Sulitelma.
Le plateau du Dovre, qui descend entre le golfe de Trondhjem, les rivieres Orkla, Glommen, Otta, le lac Mjosis et le goKe de Sonelos ; il comprend les pics neigeux de SneehcEtta, de SkrimkoUa, de Stenkolla, de Nunsfield, et les deux aiguilles du Bundane.
Le plateau du Langfjeld, entre le golfe de Sonelos, rOlta , le Logen , le lac Mjosis et celui de Randsfjord , le ^gnefjord et la vallee de Valders. On trouve sur ce plateau des plaines, des neiges 6ternelles et de nombreux glaciers : il est domine par les sommets du Galdhoppigen, du Glettrend et du Skagestolstend.
Le plateau duFillefjeld, entre le Sognefjord, le Valders et les fjords de Rand, de Tyro et de Christiania , le Skagerrak et la mer du Nord.
Le dernier plateau , ou plateau oriental , s'etend entre les vall6es larges de Hedemark et de Remerige, le golfe de Christiania, et les vallees du Stordal, du Jemteland et la Baltique. C'est de ce plateau que descendent la Gule-Elv, le Gloomen et le Foenund-Elv, qui prend en Su^de le nom de Klara-Elv, nom sonore et brillant comme ses flots.
Une partie de ces plateaux est couverte de neiges, et le tiers environ de la superficie totale du pays appartient k la zone glaciale.
La Norv(5ge d' autrefois avait a peu pres les mSmes li-
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mites que la Norvege actuelle. Elle s'6tendait depuis I'extr^me nord de notre continent jusqu'k la riviere Gaat, ou GcEtha, et jusqii'au lac Wener, le plus grand lac de I'Europe, apresle lac Ladoga. Elle comprenait le Woermeland, le Dalsland , le Lehn de Bahuus , le Joemteland , le Herjedale, I'Helsengland et la Laponie tout enti^re. Aujourd'hui I'exactitude des sciences modernes la renferme entre le 58 et le 7]» 11' 40" de latitude septentrionale , et le 1° 30' et 28" 30' de longitude orientale du m^ridien de Paris. Elle a la forme d'un arc ouvert se dirigeant du sudouest au nord-est.
Environ six mille lieues carrees sont comprises entre ces limites. La nature du pays est telle, que Ton en pourrait cultiver la seizifeme partie. Un calcul exact ne donne pour la culture effective que la fraction assez minime d'un cent trente-septi^me. Quatorze cent mille habitants sent repartis sur ce vaste espace ; si I'on en excepte cent trente mille agglom(5r6s dans trente petites villes, toute cette population se diss6mine et s'isole par families, chaque groupe ne comprenant que le nombre n(5cessaire a I'exploitation de la ferme au milieu de laquelle il est plac6. Il r^sulte de cette disposition que la Norvege est le seul pays du monde oil il n'y ait pas de populace : il n'y a qu'une nation. La population agricole est partagee aujourd'hui entre cent quinze mille gaards.
Si Ton compare leur population a leur 6tendue, les provinces de Nordland et de Finmark paraltront a peu pres d^sertes.
A mesure que j'ai parcouru les montagnes de Norvege, je me suis efforc(5, je n'ose dire d'en determiner exactement, mais d'en indiquer du moins la nature g6ologique et les elements constitutifs.
Le long du golfe de Trondhjem, les roches appartiennent aux schistes, mais avec ce caractfere particulier d'un schiste micac6, se rapprochant du schiste argileux; on ne
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retrouve plus ici I'eclat brillant du mica. De son c6t6 , la roche des grenats ne pr^sente plus ni cristaux d'amphiboles , ni couches de calcaire grenu , mais bien des filons de spath. La matifere schisteuse ondule et tremble dans la roche, comma pour nous rev61er I'agitation du Guide dans lequel jadis elle s'est form6e. L'extr6mite des diverses couches est tellement aigue que les feuillets de la roche semblent s'enchisser les uns dans les autres ; des filons de spath blanc et de quartz jaune traversent dans tous les sens ces couches d'une formation si dtrange. Dans la plupart de cesmontagnes ily a des mines.
Ces mines, dont quelques-unes sont riches et bien exploit^es , renferment du cuivre , du fer , de 1' argent, du chrome, de I'alun et du nickel. La Norvege a aussi de belles carrieres de marbre, dont elle ne songe guere a tirer parti; I'architecture est ici le moins national de tous les arts.
L'argile est extremement rare en Norvege ; on met a profit celle du Stoerdal, et des fabriques considerables y faconnent des poteries pour tous les districts voisins ; les campagnes plus 61oignees se contentent , pour leurs ustensiles de manage, du fer et du bois , plus ou moins bien travaille.
Du reste, l'argile ramfene avec elle la fertility. Tout autour de la petite ville de Lavanger , situ^e sur un terrain argileux, les metairies se convertissent en jardins, qui sont les potagers de Trondhjem. On y recolte a peu prfes tous les legumes de la cuisine bourgeoise. C'est un grand avantage pour les habitants de Trondhjem, qui jadis s'approvisionnaient de choux et de panais aux marches lointains de Dordrecht. La HoUande a eti longtemps le jardin du Nord, et elle ne lui a pas vendu seulement des tulipes; elle fait encore aujourd'hui avec Bergen, sur les cotes occidentales de la Norv6ge, un commerce considerable de plantes maraicheres, que Ton pourrait si bien cultiver a
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Vossevang, sur de belles collines argileuses. Mais 1' antique reputation des horticulteurs hoUandais eloigne jus- . qu'^ rid6e d'une concurrence. Pendant longtemps le Danemark lui-meme se reconnut le tributaire de la Hollande, et, quand il ne voulut plus de ses jardins, il lui prit ses jardiniers. La petite tie d'Amack, qui sert de faubourg a Copenhague, est maintenant encore una colonie de Hollandais, k qui la capitale accorde le monopole de ses cultures.
Toute cette partie de la Norv6ge offre des scenes d'un calme auguste et d'une grandeur imposante. Le fjord de Trondhjem est entour6 de collines in6gales qui le pressent moUement. Parfois ces collines , qui appartiennent aux roches de formation primitive, s'avancent par mouvements brusques dans la mer, comme des promontoires au cap aigu.
Bien que ces collines soient d'une hauteur mediocre, I'ascension ne laisse pas que d'etre assez p6nible. Quand on atteint les sommets , on domine de merveilleux horizons. Les d6tours capricieux du fjord tracent dans les vallees des arabesques frissonnantes ; gh. et Ik, lestrongons du fleuve marin s'61argissent et forment comme une suite de petits lacs enserr^s de rochers , et sur lesquels des bouquets de longs sapins versent leur ombre et leur murmure. Le plus souvent, rentr(5e de ces petits lacs se cache k demi derrifere les rochers et sous les arbres; on les prendrait pour des lacs de montagne ; il faut la marque blanche et salee des flots de la mar6e montante sur la berge, pour que Ton reconnaisse ici le bras 6tendu de I'Oc^an lointain. Parfois, entre le rivage et la montagne , cadre 6troit d'une idylle rustique, il y a tout juste la place d'une petite ferme ; les batiments du gaard s'allongent ou s'6tagent avec le rocher ; les sillons d'avoine grimpent sur la coUine ; les ch^vres et les vaches paissent dans les 6claircies du bois ; la barque dort sur son ancre dans la crique
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paigible; et, sans jamais avoir affronts de tempfetes, sa,ns jamais avoir perdu de I'oeil lafumee de son toit, I'heureux p^cheur recueille a pleins filets tons les tributs de la mer. De chaque cote, de longues valines , travers^es par une riviere on un torrent , viennent aboutir au fjord ; le fjord lui-meme n'est autre chose qu'une immense vall6e de cent milles de long, et remplie par la mer. Sa largeur varie de trois k douze milles.
Les fjords, semblables aux firths d'Ecosse, avec des proportions incomparablement plus grandes, sont un des traits les plus remarquables de la geologie norvegienne. On se demande k quel mode de formation il faut attnbuer ces profonds bassins, creuses dans la roche resistante et vive, qui atteignent jusqu'i soixante lieues de long, tandis que parfois, d'un bord k I'autre, on ne mesure pas la distance d'une portee de canon. On ne saurait admettre Taction de la mer ; elle ne s'etendrait pas si loin, et d'ailleurs ces fjords, dont la dii'ection varie, sont parfois parallfeles, et non perpendiculaires, a I'Ocean : ils ne peuvent done r^sulter de Faction violente des flots. Il est egalement impossible de les attribuer a des torrents entrainant les terres avec eux, mode de formation assez habituel des valines : on ne voit pas d'ou pourraient descendre^ ces torrents , assez abondants et assez imp6tueux pour s'6tre creus6 d'aussi vastes lits; d'ailleurs, les replis du fjord se coupent parfois k angle droit, sans que les pentes du terrain justifient cette direction , dans le cas ou I'on persisterait k soutenir le systfeme pen probable d'une formation par les torrents. Il ne reste done plus que Thypothese d'une formation volcanique, centre laquelle I'etude du terrain nepresente aucune objection s6rieuse. Parfois, sur les rives de ces fjords, au milieu des couches de terre d'alluvion, parmi des gneiss, ou des schistes micac^s, que traversent des veines de granit, on rencontre de larges masses de rochers, d'une composition toute particuhSre.
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On dirait une contexture vesiculaire. Parmi les vesicules de ce rf5seau strange, les unes sont vides, les autres sont remplies d'un feldspath blanch^tre en decomposition ; la masse contient aussi des substances cristallisees. Eu un mot, tout annonce une commotion vokanique, qui aura bns6 la croute de I'enveloppe terrestre et depos6 sur le sol, de nouveau solidifie, cette masse agglomeree et fondue dans les brasiers du feu int(5rieur. Les depots d'une alluvion fluviale ou d'un relais marin se presenteraient k nous sous forme de stratum horizontal ou de texture lamelleuse; ce qui n'est point le cas des terrains que je rencontre ici. J'6tais parti de Trondhjem depuis deux jours, quand un large bac, qui regut ma voiture et mon poney, me fit franchir en quelques minutes la jolie rivifere de Stordal-Elv. Le Stordal donne son nom k la valine qu'il traverse ; c'est la plus grande que nous rencontrions sur les bords du ^'ord de Trondhjem, et elle s'avance a soixante milles vers Test, arros(5e par de belles eaux poissonneuses. De I'autre c6t6 du Stordal, le paysage change completement d'aspect; pour peu que Ton s'(5carte de la valine, on entre tout a coup dans une contree 4pre et sauvage, vraie Thessalie du Nord. C'est un sombre entassement de rochers pittoresquement group^s et dans les attitudes les plus diverses. Ce n'est plus, comme en quelques autres parties de la Norvege, des amas de pierres rondes, carries, allonges, prismatiques, mais ayant toutes une figure geometrique plus ou moins bien determin6e. Ce sont, au contraire, des rocs informes, presentant une vari6t6 de cassures infinie. On songe tout d'abord k quelque tremblement de terre, secouant les montagnes et arrachant k leurs bases ces 6normes blocs. II n'en est rien, et Ton n'a pas besoin, pour exphquer le ph(5nomfene, de recourir a ces violentes convulsions de la nature. II suffit, pendant les mois du long hiver, que le mercure descende de quelques degr^s dans le siphon du thermomfetre. Bientot les molecules de la
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pierre se desagr^gent, les rochers tremblent sur leurs bases, oscillent lentement, puis se precipiteut, entratnant et brisant tout sur leur passage sillonne de ruines et de debris. Au fond de la vallee, il y a comme un cbaos de pierres; chaque bloc reste oil il est tombe. Tant6t les masses Isoldes jalonnent la route; tantot elles s'accumulent les unes sur les autres, et semblent fermer toute issue au voyageur. Les melezes et les pins croissent au milieu d' elles et les reunissent par les mille crampons de leurs fortes racines.
Ces glens sombres et les plateaux qui les dominent ont ete le theatre de bien des faits de guerre pendant les longues luttes de la Suede et de la Norvege; ces defil6s ont vu plus d'une embuscade, et ces fjelds plus d'une bataille, quand les deux peuples luttaient sur leurs frontiferes sanglantes. J'atteignis bientot Lavanger.
Lavanger est ce que Ton pourrait appeler une ville a la campagne. Ces villes-la sent fort rares en Norvege, ou le fermier reside toujours au centre de ses cultures. Lavanger, au contraire, est un veritable village agricole, comme nous en trouvons beaucoup en France. Les p4turages et les sillons sent repandus autour de la ville, qui, du reste, presente un double caractfere.
Elle est pos6e dans un pli de terrain, sur un bras du fjord de Trondhjem.
Toute la partie qui regarde le rivage est occupee par des pecheurs ou de petits commergants, dont le detail se compose d'approvisionnements pour les gens de mer, ou de denrees etrangeres apportees par eux. Du cote de la campagne, ce sont de veritables gaards comme ceux du Gulbrandsdale. Seulement, au lieu d'etre disperses comme nos fermes, ces gaards sont group6s comme nos villages. Les bannes, les herses et les charrues, rang^es sous les hangars, reportent seules notre esprit vers les idees rustiques. Ce melange donnc a la petite ville un singulier ca-
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radhre, et Ton s'etonne parfois de coudoyer dans la meme rue la vareuse du marin et la veste du paysan. Paysans et marins, fils de la meme mere, la vieille Norv^ge {Gamle Norge !) vivent ensemble en bonne intelligence, dchangeant les produits de la terre et de la mer. II est rare de voir dans une aussi petite ville — Lavanger compte environ deux cent cinquante ou t'rois cents feux — d' aussi nombreux 6chantillons des diverses families humaines : sans parler des matelots strangers, population flottante que change et renouvelle chaque mar^e, I'heureuse position de Lavanger j attire incessamment les Su^dois du nordouest , les habitants du Finmark et les tribus errantes des Lapons. Les foires de Lavanger se tiennent sur les limites extremes du monde civilis^ , et elles pr^sentent un caract^re assez bizarre. Les paysans y apportent du fer, du cuivre, du suif, du beurre, du fromage, des cuirs, des fourrures; les poissons de leur lac, les gibiers de leur montagne, les fauves de leur for^t. Les peaux de daims et de ch^vres sont les plus nombreuses; on s'en sert comme de couvertures pour les lits et comme de surtouts I'hiver ; on a soin de laisser en dehors le poil isolant, qui emp6che la deperdition du calorique. II y a aussi, mais en moins grand nombre, des peaux de phoques, de morses et de castors. Les castors de Norv6ge ne sont pas r6pubhcains comme ceux des Etats-Unis. lis m^nent une vie solitaire et contemplative ; le peuple les appelle des ermites. On ne voit gufere de peaux d'ours et de loups. Ces fourrures, chores et pen d6mocratiques, sont reserv6es aux boyards de P^tersbourg et aux rkldm de Stockholm. Le paysan des fjelds se contente d'une pelisse plus 6conomique et non moins confortable : elle est faite du poil d'un chien d'esp^ce particuhfere, epais, doux et lustr6. Ce chien est, du reste, elev6 et nourri pour sa fourrure. On le tue en hiver, au moment ou le froid epaissit le duvet de tous les animaux. Une pelisse de peau de chien
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coute environ quatre-vingts francs ; en peau de loup, elle couterait de trois k quatre cents francs. Ces pauvres chiens sont I'objet d'un commerce ; ils servent h 1' exportation ; ils sont fort bien trait^s jusqu'k I'age de deux ou trois ans ; je n'ai pas besoin de dire si on prend soin de leur peau ! On exporte un nombre considerable de ces fourrures en Angleterre, ou on lesfagonne en palatines et enmancbons, auxquels le rus6 marchand sait donner une origine plus lointaine et plus aristocratique. Les ladies, en couvrant leurs blanches epaules de ces modestes peaux de chien, r^vent po6tiquement zibeline et petit-gris.
On lit beaucoup en Norvdge ; mais ce n'est point chez les libraires que les paysans s'approvisionnent : en general ils n'aiment pas les boutiques ; c'est a la foire qu'ils viennent chaque annee chercher un petit supplement pour leur biblioth^que de famille. Ces foires litteraires n'ont pas sans doute I'importance de la foire de Paques k Leipsig , oil s'echangent tous les produits intellectuels de I'Europe qui pense ; mais il faut bien leur reconnaitre aussi ime influence decisive sur le mouvement des esprits en Norv6ge. Le paysan ne quittera jamais la foire sans rapporter chez lui quelque livre. Ce sont le plus souvent des livres religieux, I'Ancien et le Nouveau Testament, des homelies et des commentaires imprimes^ Londres, et expedi6s en Norv6ge par les soins de la British mid Foreign Bible Society , qui semble vouloir conqu^rir le monopole des saintes Ecritures dans les cinq parties du monde. L'Angleterre aujourd'hui fait avancer les Bibles comme autrefois les cotons. Apres la Bible, ce que Ton vend davantage , ce sont les abr6ges d'histoire, imprimes k Christiania, les almanachs droJatiques, et surtoutles chansons et ballades, dont les jeunes gens, fiUes ou gar§ons, se montrent fort avides. N'oublions pas le Petit Cat6chisme de Luther, les formulaires de pri^res en usage dans I'Eghse de Norv^ge, de grandes pancartes in- folio, sur lesquelles on a imprim6 la
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constitution norv6gienne , le resume des travaux du storthing pendant la dernifere session , le Code de Christian V et la Cuisiniere bourgeoise de Copenhague !
Le fjord de Trondhjem est moins souvent et moins longtemps embarrasse de glaces quele golfe de Bothnie. Aussi une partie de la Suede, de la Finlande et de la Russie septentrionale communique par Trondhjem avec le reste du monde , et Lavanger, situee a 1' extremity la plus reculee de ce fjord , sert a toutes ces populations comme d' entrepot int^rieur. Les vaisseaux de I'Oc^an et de la Mediterran6e n'aiment pas k franchir les phages du Sund pour s'aventurer dans les tempetes et dans les glaces de la Baltique. En hiver, quand la neige durcie egalise les montagnes et comble les vallees, le transport des marchandises a I'aide de traineaux est aussi facile qu'il est rapide , et les denr^es des trois royaumes prennent Lavanger pour port d'embarquement.
Dans le cas d'une guerre europeenne et du blocus des ports de la Baltique, I'importance de Lavanger et de Trondhjem, ouverts sur I'Ocean libre, devient plus consid6rable encore. On peut en faire tout h la fois une place commerciale et un point strategique. La mer Noire et les d6troits seraient moins avantageux pour la Russie qu'une ligne d'etablissements sur I'Ocean.
Si I'on refl6chit a I'immense territoire et a la population nombreuse de la Russie , on verra que la mer Noire et la Baltique , ferm(5es I'une par le Sund et I'autre par les Dardanelles, ne sont guere autre chose, pour ce vaste empire, que des lacs sans issue. Mais I'Ocean ouvert k ses vaisseaux lui donne imm6diatemnnt accfes vers rAm6rique et les Indes , cette terre du soleil et des parfums , a laquelle aujourd'hui le monde va demander le luxe , I'el^gance et la confortabilit6 de sa vie.
La diplomatic russe ne s'y est point tromp^e. La Finlande, obtenue del'Europe, en 1814, sous le pr6texte in- -
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genieux qu'elle etait trop pres de la capitals du czar pour ne pas lui appartenir, la Fiulande ne lui a bientdt plus suffi. Bordant I'Europe par une ligne dont la longueur formidable s'etend d' Archangel a la mer Noire, elle a manoeuvre, tantot avec prudence, tantot avec audace, toujours avec habilet6, aux deux extremit^s de cette ligne. Le retentissement et Teclat de tout ce qui s'est fait en Orient I'ont peut-Mre un peu contraries dans ses entreprises vers le Sud. Au nord , sa politique silencieuse et discrete n'a point ete troublee. Elle s'est d'abord attaquee aux deux provinces de Nordland et de Finmark, fort adroitement, il faut en convenir. La Norvege semblait preter les mains sans defiance; le systeme de protection et de monopole,qui predomine dans toute la legislation commerciale de la Norvege, fait du Finmark et du Nordland bien moins des provinces du m^me royaume que des colonies injustement traitees , rattach6es a la metropole par un lien fragile et impatiemment supporte. Les habitants de ce vaste et malheureux pays n'appartiennent point h. la famille norske ; c'est un rameau du tronc finnois. Ni les affinites du langage, ni des habitudes communes n'ont assimile ces deux peuples, que le sens politique et des lois habiles eussent pu rfeunir etr6concilier. Ce quelaNorv6ge n'a pas su tenter, la Russie I'a bien vite accompli. Le grain , la farine , presque le pain, tout le materiel de la peche, ce par quoi et pourquoi vivent ces miserables peuplades, c'est h. la Russie qu'elles le doivent. Le traite de 1828, qui a regie, au grand avantage de la Russie et au grand detriment de la Norvege, le commerce de ces provinces avec la mer Blanche , les pousse de plus en plus sous la dependance des czars.
Tout le pays qui s'etend du cap Nord jusqu'au fleuve Namsen est divise en deux amts ou provinces : le Nordland , I'ancien Helgeland, et le Finmark, divis^ lui-meme en Finmark oriental et en Finmark occidental. Ces deux provinces, dont le territoire en terre ferme est vaste comma
un petit royaume , sont bord^es d'iles nombreuses ; mais la population reunie du continent et des lies n'atteint pas le chiffre de cent mille hommes. Le climat du pays, kla. fois severe et capricieux, ne permet gufere de compter pour vivre sur les produits de I'agriculture. Trop de malheurs ont d^gul'espoir du paysan, pour qu'il n'ait point cherche a tourner ses efforts vers un autre but. Ce but, c'est la peche ; p^che d'hiver, du milieu de f^vrier jusqu'au milieu d'avril, dans les parages des lies Loodden; pSche d'6te, d'avril k octobre, sur les cotes occidentales de Norv6ge. Le produit de cette peche, qui s'61feve k prfes de huit millions par ann^e, passe aux mains des habitants de Bergen et de Trondhjem, qui donnent en 6change I'eau-de-vie , le tabac, le sucre et le cafe. Pour tout le reste, ces provinces sont tributaires des Russes de la mer Blanche , qui leur fournissent, outre le grain, tous les engins de la p6che, ou du moins le materiel n(5cessaire a les fabriquer , tandis que , d'une province k I'autre, entre nationaux, le commerce est entrav6 par toutes sortes de prohibitions et de privileges qui font (5chec au droit commun ; la legislation de la Russie est au contraire fort lib(5rale sur ce point.
Un ukase de 1835 accorde aux Russes de toutes les classes une liberty illimit^e de commerce avec les provinces septentrionales de la Norv^ge. Ainsi , les transactions de la vie ordinaire sont plus faciles pour ces provinces avec les strangers qu'avec leurs nationaux. Ces liens du commerce, k mesure que la Norvege les reUche, la Russie les resserre. Elle a toujours I'oeil au but, avec la pers6v6rance d'une pens6e immuable, que rien ne d^tourne et que rien ne distrait. L'ukase de 1835 coincidait avec les preoccupations graves des affaires d'Espagne et d'Orieat; mais Madrid nefit point oublier Trondhjem, et le czars'occupait en mSme temps de Constantinople et d' Archangel Cependant ces relations commerciales, si avantageuses
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d'ailleurs , et tellement siires , n'ont pas suffi k la Russie ; elle avait le domaine utile sur ces provinces; elle ne s'en est point contentee; elle en auraitvoulu, elle en veut encore la souverainete absolue. Un remaniement de la carte europ6enne pourrait seul les lui donner, et jene sais jusqii'a quel point on peut pretendre que ce remaniement en sa favour soit prochain. En attendant, on assure qu'elle a essaye de s'emparer avec de I'or de ce qu'il n'eiit pas ete prudent de vouloir conquerir avec le fer. Quelques mois avant la derniere guerre , qui doit ajourner indefiniment tout projet d'agrandissement , les n(5gociants russes (ce sont parfois des auxiliaires et des agents habiles de la diplomatic), comme s'ils eussent voulu pressentir et tenter I'opinion publique, r6pandaient partout le bruit que la Russie allait payer a beaux deniers comptants Lavanger et Trondhjem , pour y jeter les bases d'un grand (5tablissement commercial et militaire sur I'Ocean. Je dois ajouter que cette promesse ou cette menace avait donne , pour ainsi dire , le signal d'un reveil inquiet de I'esprit public en Norvege.
Un Remain superstitieux n'eut pas voulu entrer avec moi a Lavanger. Je me croisai avec la mort aux portes de la ville. On enterrait la femme d'un vieux pScheur , aime et respect6 de tons. Entoure d'un nombreux cortege de parents et d'amis , le pauvre homme suivait le corps de celle qui avait ete pendant quarante ans la compagne des bons et des mauvais jours; il s'appuyait au bras de ses deux enfants, comme s'il eut chancele sous la douleur; de grosses larmes coulaient lentement sur ses joues fletries. Sur le cbemin du cortege , comme chez nous aux processions des fetes solennelles, on avait repandu des feuilles de gen^vrier et des rameaux de sapin; on en avait 6galement decore le devant des maisons , dont le houblon vivace brodait les toits rouges de ses festons verts.
216 LA NORV^GE.
Avant de quitter Lavanger pour les for^ts de I'Est, je voulus visiter dans ses environs , a quelques milles seulementdu fjord, le champ de bataille de Stikklestad, c^iare par la defaite et par la mort de saint Olaf.
Cast une plaine de pen d'etendue , avec des mouvements de terrain inegaux et doux ; un rideau de collines ferme rhorizon. Deux monuments s'(51event aujourd'hui a la place ou le roi tomba. Le plus vieux de ces monuments ne porte qu'un nom et une date. C'est I'ceuvre rude de quelque paysan k la main forte et maladroite.
L'autre monument ne laisse pas que d' avoir quelques pr(5tentions architecturales : il a 6te pos6 par la Societe des Antiquaires du Danemark qui a trouv6 le moyen de commettre deux erreurs dans une inscription de trois lignes. C'est assez, meme pour une societe savante !
L'eglise de Stikkelstad fut erigee pen de temps apres Ja bataille ; elle est petite et pauvre ; elle n'a de monumental que I'arche saxonne de son portail , k ornements reticulaires, analogues k ceux du portail de la cathddrale de Trondhjem. On ^prouve toujours une certaine Amotion en contemplant ces champs de bataille sur lesquels les nations ont joue leurs destinees. Les chefs d'empire surtout y apportent leurs pens6es, leurs preoccupations et leurs reves.
Bernadotte a 6t6 le plus celfebre visiteur de Stikklestad. 11 y Vint le jour anniversaire de la bataille ou p6rit saint Olaf 11 monta sur la petite Eminence d'oii le roi avait donn6 le signal du combat. II 6tait entour6 des fils de ceux-la meme qui avaient combattu centre son pr6d(5c6Sseur. 11 demeura debout, silencieux, et visiblemeut 6mu. Le vieux pasteur, ig6 de plus de quatre-vingt-dix ans, qui desservait la petite (5glise de Stikkelstad, leva ses mains tremblantes et benit son souverain. Charles-Jean, soldat de genie et roi de fortune, avait tous les instincts qui rendent les rois populaires : il avait le culte des souvenirs de son peuple etle respect des traditions nationales. 11 en
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avait deja donne la preuve a Trondhjem : quand apres avoir visite Munkholm, il quitta la barque royale pour aborder pres de la douane , il mit le chapeau a la main et se promena longtemps sur 1' emplacement de I'Orething, oil, devant les assemblees du peuple , on avait proclame jadis plus de vingt rois de Norvege.
Les promenades de Bernadotte dans cette partie de son royaume lui avaient gagn^ tous les cosurs. Il avait compris avec un tact exquis que, si la representation et 1' etiquette convenaient a la Suede aristocratique , il fallait au contraire plus de bonhomie et de simplicite dans la Norvege republicaine ; aussi , partout et a toute heure se montraitil a pen pres seul, accessible a tous. Arrivait-il dans un village , on jetait d'une maison a 1' autre une guirlande de feuillage; il passait joyeux sous la verdure de cet arc de triomphe, qui ne durait pas plus longtemps que sa visite; femmes , enfants et vieillards se pressaient autour de lui, parfois un peu trop vivement : et lui , dans un mauvais norv^gien qui les faisait rire , reclamait un peu de place pour leur vieux pere.
La vallee de Vcerdal , au-dessus de Lavanger , est I'Arcadie de la Norv6ge. Voerdal ! Ce nom seul est charmant et tout plein de promesses heureuses. La terre sourit entre les fleurs, la moisson abondante murit toujours : le long des ruisseaux, au bord des lacs , I'herbe fratche et verte est epaisse comme dans nos prairies artificielles. Les gaards sent plus grands, plus nombreux et plus rapproches que partout ailleurs ; c'est un air de prosp6rite , d'aisance et de bien-etre qui me rappelle la riche vallee d'Auge en Normandie , ou quelques pentes du Nithsdale dans le comte ecossais de Dumfries. La nature ne nous livre pas tous les secrets de sa jjroduction mysterieuse ; la hauteur des latitudes u'e;,! pas tout : il y a dans la composition des terres telle combinaison de principes qui assure a tel sol , voisin du pole , une fertilite qu'elle refuse a tel autre, plus pres de I'equateur.
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Les gaardsmcend du Voerdal appartiennent aux plus anciennes families de Norvege ; le monde, auquel ils ne se melent point , finit pour eux aux limites de leur valine, qu'ils ne cherchent jamais k franchir.
Mais sous le ciel du Nord, des valines comma le Voerdal ne sont que des episodes rapides, detaches du poeme s^vhve de la nature ; dfes qu'on retourne la page, on retrouve bientot la note austere , mflancolique at grave. Ainsi , dhs qu'on sort de la valine da Voerdal, on se trouve en presence d'une autre terra at sous un autre ciel. La route ipre grimpe avec effort, k travers das blocs de roches primitives da gneiss et de schiste micac6, semes da rares bouquets d'arbres maigras. Des torrents descendent de toutes las hauteurs, se croisant at se melant; gk et la ils se creusent des bassins dans la roche vive at forment de petits lacs sohtaires. II y a aussi des gaards sur las rives de ces petits lacs, mais nous sommas loin de la fertility du Voerdal ; la moisson ne miirit qu'une fois sur deux, et I'herbe p^le est sans saveur; I'agriculture est moins avancea que dans le Gulbrandsdale ; las arbres, qu'on abandonne a la place oil ils tombent, pourrissent, et leurs detritus, mfeles a la terra v6g6tale, rendent tout drainage impossible.
Aprfes trois jours de voyage sans aventures , mais non sans detours capricieux, sans longs repos dans les fermes qui me plaisaient ou dans les sites que je voulais plus longuement visiter, j 'arrival au dernier repli du fjord de Trondhjem , a I'endroit memo ou il regoit les eaux du Snaasen-Vand (la Fils des neiges), qui passa en grondant sous las cinq arches de bois d'un pont monumental. De chaque c6t6 de la rivifere , il y a un petit groupe de maisons k qui Ton donne le nom de village. Ca village porte sur les cartes la nom de Steenkjoer : il est principalement habitf5 par des pficheurs da saumon, qui, suivant les saisons, jettent le filet dans la fjord ou dans la rivifere. Il n'y
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a pas d'auberge a SteenkjcEr; il faut loger chez les pecheurs, qui, pour quelques sous, vous donnent la dime de leurs grasses matinees.
La route du Nord ne va guere plus loin que Steenkjoer. A partir de la , il ne faut plus compter que sur le hasard et I'imprevu ; on entre dans les marais coupes de rivieres ; on s'avance peniblement toujours, et souvent a I'aventure, au milieu des fondriferes , sur une piste infidele ; on ne trouve pas toujours de bac, et les bateaux sont trop petits pour recevoir la karriole. Je vendis mon fufjcl a moitie prix. Je ne le quittai pas sans quelque regret; il m'avait porte longtemps a travers la plaine et sur la montagne ; je lui jetai un regard d'adieu tout triste, ce dernier regard qui s'attendrit poirr les choses comme pour les hommes avee qui nous avons eu la familiarity et I'accoutumance de la vie. II me sembla que I'oiseau bleu battait des ailes sur la caisse jaune! Je m'arrachai a ce spectacle sentimental, et je me jetai dans la barque plate d'un pecheur avec qui je devais remonter le Snaasen-Vand.
J'aime les fleuves : je m'interesse k leur histoire, que les flots jaseurs et familiers racontent en murmura'nt.
lis naissent d'une goutte d'eau et tombent de la fente d'un rocher, ou bien lis sortent de quelque humble source cachee sous la mousse verte et le cresson fleuri ; ce sont d'abord de petits ruisseaux joyeux, qui courent en gazouillant sur les cailloux polls et le sable argente : ils ne disent pas grand' chose encore. Mais la voix leur vient, douce et plaintive, et ils chanteut mainte idylle, ecout^e avec recueillement par les saules au front incline. Bientot ils grandissent et deviennent serieux , ils sont alors moins amusants; ils arrivent dans les villes, se gonflent en passant entre les rives de granit. Adieu les bords fleuris! ijs mugissent sous les arches des ponts ; bientot ils se melent k la vie turbulente des cites, le sang rougit leurs eaux
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troublees et ils roulent des cadavres avec leurs flots. Enfiu, ils se precipitent loin des hommes ; ils se deploient avec majesty dans les vastes plaines; les inontagnes se dtehirent pour les laisser passer, et ils portent aux mers, c'esta-dire a rimmensite et a I'Dubli , leurs souvenirs avec leurs ondes.
Les fleuves de Norvege n'ont pas tant de poesie : ils traversent des marais sans gloire, et se perdent dans des golfes sans nom.
Les grands marecages du Nord commencent a la vallee du Snaasen. On peut consid6rer cette vallee comme I'extreme limite de la culture reguliere en Europe; elle est sous le 65° degre de latitude : il faut tenir compte de tout. Ses productions ordinaires sont le riz, I'avoiue, le lin et le houblon. A I'entree de la vallee , un cerisier de liaut vent fait briller ses fruits rouges dans le feuillage sombre : c'est le dernier cerisier d'Europe. L'arbre de Lucullus a fait assez de chemin depuis la Perse.
J'arrivai le matin du troisieme jour sur les bords du Snaasen- Vand, beau lac de deux lieues de long que le fleuve traverse. Je ne m'y arretai point ; je voulais gagner avant la nuit les soeters situes dans la montagne, sur la lisifere d'une grande for^t de pins, qui separe la Norvege de la Suede.
Le Snaasen - Vand , aujourd'hui k 7 milles des cotes orientales du fjord, et a 60 pieds au-dessus du niveau de la mer , fut aytrefois une anse du rivage marin. Non loin de ses bords , on trouve des bancs de coquilles considerables. Elles sont dans un etat parfait de conservation. Les couches sup6rieures et inferieures sont compos^es de moules groupies et aggjomerees comme dans I'l^tat de nature, ce qui prouve qu' elles ont vecu la. L'espace interm^diaire est occup6 par des sourdons et des bucardes; on y trouve aussi le p6toncle commun, a large (5caille blanche, et le rasnir aux longues coquilles recourbees , brunes et fragiles.
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Tous ces coquillages appartieiment aux especes communes, et on les retrouve egalement sur la cote voisinc. Las petoncles sont tachetes couleur sur couleui'. II y avait la jadis un rivage, et le flot battant des marees, et toutes ces creatures vivantes qui se remuent et s'agitent , par tribus et families sans nombre , sur les confins de la terre et de la mer. Puis, peu a peu, la mer s'est retiree, les terres se sont rapprocli6es k I'extremite de la bale, et la crique salee est aujourd'hui un lac d'eau douce. Que ces changements se soient accomplis a une epoque recente, c'est ce dont il n'cst plus possible de douter en examinant ces stratums de coquillages conservant la vivacite de leurs teintes et I'eclat de leur email ; ils ne sont reconverts d'aucun detritus vegetal. On a pu du reste constater, depuis qu'on salt observer, un mouvement ascensionnel des terrains dans la peninsule scandinave. Les geologues suedois ont meme determine I'importance de ce mouvement sur la rive occideritale du golfe de Bothnie, et ils ont trouve une elevation progressive de quatre pieds et demi par sifecle.
Toute cette partie de la Norvege est d'un aspect triste. Les montagnes diminuent de hauteur , leurs formes sont moins nettes et moins accusees. Souvent on rencontre de vastes marecages couverts d'une verdure trompeuse ; la terre , k demi d^trempee , pent encore porter I'herbe et le gazon, mais ne peut plus deja porter le voyageur; si Ton avance, on enfonce. Ces marais sont traverses par de nombreux courants sur lesquels on n'a pas jete de ponts ; ils sont interrompus par de petits lacs que ne sillonne aucune barque. Quand on les trouve sur son chemin, il faut tourner ces lacs et chercher le gue de ces courants ; souvent le cavalier descend et tire par la bride le cheval qui hennit, frissonne et recule d'instinct. Qa etla, une roche granitique jaillit du sol, tantot d6pouillee, aride et nue ; tantot a demi couverte de lichens , comme d'un lambeau
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d'etoffe dechiree. Parfois, au milieu de ce sol liquide, on rencontre un Hot de terre ferine. Des sapins et des bouleaux essayent de croitre et de pousser sur ces atterrissements d'un humus peu g^nereux. Les bouleaux sont encore plus tristes que d'habitude; leur tronc se dejette et se tord; le vent effeuille leurs rameaux 6plore3, dans lesquels la seve vaincue s'arrete d^s juillet ; le pin , si vivace sous des latitudes plus clementes , languit dans ce sol humide et bient6t echange sa verdure ardente centre une teinte grise et pile. C'est I'infini de la tristesse.
Cependant , a mesure que Ton monte , les terrains se raffermissent, les rivieres coulent entre des rives solides, et les lacs eux-memes reprennent des bords certains. Sur les plateaux des montagnes qui divisent la Suede et la Norvege, au milieu des vastes deserts heriss6s de buissons de myrtilles et d'arbustes epineux, entre ces rochers converts de mousse jaunAtre , on rencontre parfois, mais bien rarement, quelques touffes de bruy^res roses. La bruyere, cette grace du paysage ecossais, manque presque toujours au paysage norvegien. Dfes qu'il y a au milieu de ces marais une suffisante etendue de prairie, on est sur d'y voir s'etablir de petits bonders, qui essayent d'y vivre, Dieu sait dans quelle g6ne et avec quelle epargne rude.
La depression des vallees est remplie par d'epaisscs forets, dont la masse verte et profonde ondoie 'i vos pieds. La lisiere de ces forets est defendue par des fondri^res ou Ton n'ose pas faire descendre les troupeaux. On en coupe I'herbe, on la prepare et on la conserve sur le lieu meme. Quand la neige et la glace out rendu au paysan ce qu'il appelle le chemin de I'hiver , on porte ces fourrages aux grandes fermes des gaards, et lis uourrissent les troupeaux dans les etables.
Sur la lisifere d'un bois , au penchant d'une montagne, au bord d'un lac solitaire , ou d'un torrent qui ravage ses
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rives, le bonder dufjeld a vraiment Fair d'habiter au bout du monde.
La vie est severe et rude pour le bonder du fjeld. II ne faut pas s'attendre k trouver chez lui I'aisance a la main pleine qui rejouit le gaardmand des riches valines du Sud : la tout est abondance, richesse et joie; ici tout est striate economie, frugalite, temperance forc6e. L'habitation est propre et bien tenue , mais elle est si petite qu'on pense k une loge bien plutot qn'k une maison. Le bonder du fjeld n'est point agriculteur : il vit trop loin de la terre qui produit des moissons. II a pour subsister le produit de ses troupeaux, les arbres de ses forets, dont il abat lui-m^me les troncs superbes, la vente du gibier qu'il envois ou qu'il porte au marcli6 des basses terres. Cast en vain qu'il gourmande, et le printemps qui vient trop tard , et I'hiver qui vient trop tot ! En juin , il craint encore les neiges ; des le milieu d'aout , les gel^es reparaissent avec la nuit. Ces parias du soleil ont six semaines de joie et 6.'6t6. La base de leur nourriture , c'est I'^corce de pin moulue avec r^pi de I'avoine qui ne murit pas ; ajoutez-y pourtant le gibier , le renne fume et la truite sal6e , mauvais regime quand on est oblig6 de le continuer douze mois par an.
Comme recompense et compae prix de cet incessant et rude labeur, le bonder du fjeld acquiert une constitution plus robuste et un caractfere plus 6nergique , plus actif et plus ferme que I'habitant des regions douces , vou6es k I'agriculture paresseuse. Le Norvegien des vallees est grand, lympbatique, lent ; il a plus de chair que de muscles, et plus de muscles que de nerfs ; chez lui, I'attitude de tout le corps est indecise et un peu molle ; les mains larges, emmanch^es a de longs bras, retombent inertes au long du corps; I'oeil bleu, placide et froid, reste immobile dans I'orbite, comme I'osil de marbre d'une statue; le sang riche, bien plus que I'animation ardente de la vie, colore sa joue grasse et pendante; ajoutez un bas de figure large
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et carre, un menton assez gros et uue machoire pesante. L'interrogez-vous , il vous regards fixement, repete voire question, et vous repond tout juste au moment ou il voit que vous allez le quitter, desesp6rant d'en rien tirer.
Le montagnard est un autre homme. Il est grand aussi, plus grand peut-etre que le paysan des vallees ; tout chez lui r^vele I'athlete. L'ossature apparente trahit la force, le muscle puissant saillit sous la peau ; le colosse s'appuie au sol par deux larges bases. Le calus du travail a durci ses paumes , la solitude oil il vit donne h son front quelque chose de pensif et de r6veur, I'aspect du desert et des grandes scenes de la nature sublime se reflate dans ses yeux, comme les abimes et les profondeurs de I'Ocean flottent en reveries vagues dans I'oeil du marin ; sa langue est plus pittoresque et sa parole plus accentu6e. On reconnait bien vite deux types et deux races. Chacun reste dans sa sphere : on ne se marie pas de la plaine k la montagne ; je crois mdme qu'au fond Ton ne s'aime gnhre.
Les montagnes toujours ont fait la guerre aux plaines !
Plus encore peut-etre que tons les autres , ces paysans des plateaux gardent les mceurs, les coutumes, les usages, les traditions , la langue et la terre paternelle. Plus que tons les autres , ils restent strangers aux speculations des echanges. Il y a lit, dans tel repli de montagne, des arriere-neveux, des freres et des cousins de RoUon, allies, sans qu'ils le sachent, k toutes les families aristocratiques d'Europe, et dont les cousins sont assis aujourd'hui sur les plus beaux trones du monde.
L'hiver n'est point pour ces paysans, comme pour les autres, I'occasion du plaisir et la saison des divertissements. La neige enferme chez lui I'agriculteur, et, comme la fourmi dihgente , il jouit en paix des biens amasses pendant les beaux jours. Quant au bonder des fjelds, il doit profiter du moment ou. la neige egalise les terrains, ou la
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gelee durcit les marais periides, pour distribuer aux gaards les fourrages qu'il ne consomme point , pour porter dans les villes les provisions qu'il. epargne , pour amcner les sapins ebranles au bord des torrents, qui les porteront, au degel de mai, jusqu'aux scieries ou jusqu'a la mer. Dieu fait bien ce qu'il fait : le bonder, que nous serious tentes de plaindre, vit content, calme, libre et fier, heureux autant qu'il est permis k I'homme d'etre heureux.
Par petites etapes, et allant de ferme en ferme , j'atteignis la vallee de Helgodal et la belle cataracte de Shjcekker, prfcs de laquelle se trouve, au milieu des lacs, des marecages et des torrents , le gaard de Brataasen , la derniere ferme de la Norvege. J'avais voulu toucher ce bout du monde. Le gaard et les terres qui en dependent sont situes sur un banc de gravier et de terre limoneuse, relais d'un lac qui jadis dut couvrir toutes les parties basses de la vall6e d'Helgodal. Un utilitaire trouve que la ferme est d'un assez bon rapport; un touriste en quete d'impressions est desagreablement affecte par I'aspect de ce sol boueux , que ne releve aucun grand mouvement de terrain. Le bon n'est pas toujours le beau.
Apres Brataasen on ne trouve plus que des soeters. J'etais a deux jours de la frontiere suedoise, et la crainte d'un mauvais gite et d'un mauvais souper n'arrete pas un voyageur qui connait I'abstinence et la fatigue des pelerinages d'Orient. Je partis done pour les soeters.
Ce ne sont point des routes , mais des sentiers qui conduisent d'un soeter a I'autre. Aucune station n'attend le voyageur ; les meilleures cartes n'indiquent pas ces sentiers ; ils se coupent, s'entre-croisent, s'evitent, se rencontrent, retournent sur eux-mdmes, avec des complications de labyrinthe ; parfois la trace du sentier disparalt sous I'herbe haute et touffue , ou bien c'est un 6boulement qui I'ecrase ou un torrent nouveau qui I'interrompt. Comment
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le voyageur trouvera-t-il le gue necessaire? Si ami que Ton soit de I'imprevu et de I'inattendu , un guide devient indispensable. Je pris un jeune paysan k Brataasen, et nous partimes de grand matin pour la frontiere su^doise. J'avais pour tout bagage un sac de nuit peu garni , que le petit drole avait jet6 assez gaillar dement sur son Spaule ; bient6t il le mit sous son bras , puis le porta a la main.
Bientot il s'arrfita, me montrant le paquet, me regarda d'un air piteux.... et, comme je ne paraissais pas comprendre , malgre la vivacit6 trfes-significative de sa pantomime expressive : a A ton tour, monsieur, » me ditil en plagant le sac devant moi. Je pris le sac. Lui alors , les mains dans ses poches jusqu'aux coudes , le bonnet rouge sur I'oreille , relevant ses longs cheveux blonds, me regardait en riant , quittait le sentier , bondissant k droite et a gauche , avec I'agilit^ d'un jeune ecureuil. Puis , revenant a moi , il m'indiquait tons les sites , me donnait tous les renseignements que je lui demandais, m'en donnait davantage, me nommait les arbres que nous rencontrions , les oiseaux qui passaient devant nous ; me faisait rep^ter ses phrases, pour m'exercer k la prononciation du norvegien pur , applaudissant quand je rdussissais, et, quand je disais mal, me raillant impitoyablement. Puis, quand je paraissais fatigu6 , il me reprenait le paquet pour me le rendre sans fagon dix minutes apres ; et tout cela, avec un entrain, une bonne humeur et une gaiete du jeune Age que j'ai rarement vus cliez le Norvegien , qui est ne grave , comme le Frangais est n6 malin. Vers midi , nous trouv^mes de I'herbe 6paisse , vrai lurus remain qui semblait nous iuviter k diner couch^, comme un ancien. <c Mangeons! « dit le petit bonhomme, qui s'etait attribue le mouopole du commatidement. Aussit6t dit, aussitot fait : ce ne fut pas long. En un clin d'oeil, le convert se trouva mis. Il est vrai qu'il nous manquait tout. L'enfant tira de son sac un morceau de truite fumee
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etun gateau de flat-breed, et commenca a grignoter avec de longues dents blanches, encore aiguisees par son appetit de quinze ans et une demi-journee de marche. Je mourais de soif; nous n'avions ni verre ni bouteille, I'approche du ruisseau n'etait pas facile, et j'avais Fair assez emp^clie ; mais lui , haussant les epaules , comme fait assez volontiers le campagnard qui se moque du citadin, il s'avanga vers un jeune sapin , et, avec la pointe de son couteau, il enleva le plus habilement du monde un lambeau d'ecorce, le roula en cornet, descendit au ruisseau, et me presenta I'eau fraiche dans ce caUce improvise.
Apres un repas frugal et une sieste d'une heure , nous reprimes notre marche. De temps en temps, au-dessus de nos tetes et suspendus aux escarpements des clmes abruptes , nous apercevions les chalets des bergers ; trois accidents de terrain qui se renouvellent a I'iniini varient seuls le paysage : des plaines de boue Hquide , des landes h6rissees de granits , et des bouquets d'arbres clair-semes. Parfois les trois choses sont reunies. La boue couvre le granit; on le trouve en enfongant ; et les bouleaux, meles aux sapins, croissent au milieu des marecages. De temps en temps des troupes de lemmings audacieux se croisent avec nous , et ne songent gufere k nous ceder le haut du pave. Le lemming, h, qui je conserve son nom anglais , je ne saistrop pourquoi, ressemble h notre campagnol : c'est un petit rongeur, ime sorte de rat sans queue, tantot roux, tantot noir ; les lemmings vont de compagnie , devorant. tout sur leur route ; ou ils ont passe , il n'y a plus rien ; on retrouve leur trace comme celle des sauterelles ; ils la marquent par des devastations. C'est une des sept plaies de la Norvege.
Tous ceux qui ont erre dans les montagnes ont dii faire cette observation : on salt quand on part , on ne sait pas quand on arrive ; le terme du voyage semble fuir incessamment devant vous. Les sommets se succ^dent; une cime
inattendue se dresse derrifere la cime que Ton vieiit de franchir; a mesure que Ton monte davantage, I'liorizon s'^largit, et deroule devant vos yeux et sous vos pas ses plans incessamment recules et ses perspectives infinies . Nous marchions toujours, et nous avions marche si longtemps que nous devious etre pres. Nous nous etions assis sur un quartier de roche couvert de lichen et de mousse. Tout a coup, nous entendimes des sons d'une extreme douceur. La musique charme la fatigue et renouvelle les forces; nous nous levames , et en moins d'une heure nous atteignimes la dernifere crete. Uu petit plateau assez verdoyant se trouvait devant nous; de grands bouquets d'arbres, capricieusement jetes , coupaient la prairie; deux ou trois ruisseaux qui s'en ^chappaient roulaient ga et Ik leurs eaux grises. Au milieu du soeter s'^tendait un de ces petits lacs de montagne que les Ecossais appellent des tarns, image charmante du calme et de la paix dans la solitude. Un petit chalet de berger etait pose sur Ic bord du lac, a I'abri d'un grand bouleau.
Nous entendions toujours les doux sons dont le silence ^tait ravi. Le petit lac pouvait avoir deux milles de long : faute de barque, il fallut le cotoyer. Nous arriv^mes enfm tout pres du chalet. La musique semblait s'fetre de plus en plus rapprochoc , et nous pouvions distinguer des chants alternatifs, modules sur deux rhythmes differents. Nous tourn4mes le chalet adosse au lac, et dont la fagade regardait la vallee. Une jeune fiUe etait assise sur un tronc de sapin renverse; nous ne pouvions voir son visage; elle ne nous montrait que ses 6paules un peu maigres, sous le corset entr'ouvert , et sa nuque blondissante. Au bruit que nous faisions en marchant sur les branches sfeches, eUe se retourna. Mon jeune guide etait rest6 quelques pas en arriere, et tout d'abord elle n'apergut que moi. Je n'oublierai jamais le regard qu'elle me jeta, ce regard doux et sauvage de la biche eflrayee que le chasseur surprend au fond des
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bois. Elle pouvait avoir de dix-sept a dix-huit aiis; sa taille etait svelte et souple ; sa tete, remarquablement petite, avait une pose mutiiie dont la coquetterie naturelle n' etait pas sans grace. Son visage assez regulier, aux pommettes ua peu saillantes , MU par le vent , bruni par le soleil, avait quelque chose d'une melancolie touchante. La bouche un peu grande , aux levres rouges , tranchait sur cette paleur brune par son frais eclat. On peut croire que la toilette etait simple : un jupon raye, gris sur gris, un corsage bleu rattache sur le devant par des tresses de laine rouge, et laissant voir une chemise de toils bise froncee a gros plis sur la gorge. Un chapeau de paille ou d'osier etait tombe a ses pieds ; les cheveux , partages sur la tete par une raie peu reguliere, retombaient en deux nattes inegales, I'une sur les epaules et I'autre sur la poitrine, nouees par une petite ficelle. Nous demeurions Fun devant I'autre, a six pas de distance , et separes par le tronc du sapin, immobiles tous deux. Enfin elle apergut le paysan qui m'accompagnait. Cette vue parut la rassurer et elle me fit , en ployant sur ses genoux , une sorte de reverence gauche, accompagn^e d'un murmure de paroles que je pris pour une bienvenue. Nous n'entendions plus le ranz alterne , mais seulement un des deux instruments , auquel I'autre ne repondait pas ; la nature du son semblait nous indiquer un eloigneiuent plus grand; le rhythme se ralentissait, et il y avait comnie des accents de tristesse dans sa melodie; le chant devenait une plainte. La jeune fiUe tendait le cou, pretait'l'oreille, et entr'ouvrait la bouche comme si I'air sonore, la penetrant partout a la fois, eut dA plus promptcment lui reveler I'approche du musician. Enfin, elle n'y tint plus : elle se baissa, prit a terre une sorte de trompe, dont la forme etait aussi nouvelle pour moi que son nom m'etait inconnu, et commenga bientot a repondre aux chants lointains qui I'appelaient. Get instrument ressemblait k I'alphorn (corne des Alpes), dont se servaient jadis
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les bergers suisses ; il etait long d' environ quatre pieds et fait de deux morceaux de sapin, croises longitudinalemeut, et retenus ensemble par des liens d'osier qui recouvraient le sapin dans toute sa longueur. L'instrument pouvait avoir un pouce de diametre a 1' embouchure, et il allait s'61argissant graduellement jusqu'au pavilion. La quality du son 6tait exquise ; c' etait quelque chose de plus penetrant et dc non moins doux que le cor anglais. J'ai su depuis que I'alphorn norv(5gien s'appelle luur; il est fort en usage parmi les bergers des sceters. Ma jeune pastoure en tirait des notes tres-claires et tres-pures ; ses motifs , extremement simples, avaient je ne sais quelle naivete de melodie qui vous allait a I'Ame. De temps en temps, comme pour ecouter si I'echo ne lui renvoyait point ses chansons, elle s'arr6tait. Les sons lui revenaient bient6t ; mais celui qui les rendait, ce u'etait pas I'echo, car ils se modulaient sur un rhythme plus energique et plus vif. Bientot j'apergus les premieres t^tes d'un troupeau de vaches blanches qui gravissaient, venant k nous, 1' autre revers du plateau. Les chiens griffons marchaient en tete ou sur les flancs. Le berger venait derrifere et jouait tout en marchant; c'^tait le luur que nous avions entendu. Les deux virtuoses, reunis au sommet du plateau, se donnferent d'irrecusables preuves du bonheur qu'ils avaient a se trouver reunis; puis tons deux, k I'unisson, ils sonnferent des fanfares joyeuses. D'autres luurs repondirent des valines voisines; cinq ou six bergers ou bergeres r6unirent bientot les troupeaux, qu'on enferma pour la nuit dans uiie closerie de gapins.
Je dois vous avoucr qu'au milieu de tout cc mouvement de va-et-vient qui couvrait le plateau, des vaches niugissantes, des chiens aboyants, des brebis belaiites, des bergers et des bergeres jouant, chantant ou s'embrassant , on n'avaitgufere pris garde a moi. Je n'avais point, grke 4 Dieu, la vanity assez chatouilleuse pour m'en offenser ; mais
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je mourais de faim et je tombais de fatigue. Mou guide, trop familier avec tous ces spectacles pour y etre sensible encore, s'etait couche dans I'herbe et dormait deja; je le reveillai, etil proceda eufin a ma presentation, en demandant pour nous deux le vivre et le convert.
La demande tut agreee, a la seule condition que je ue me montrerais pas trop difficile. Nous entr4mes dans le chalet; et, quoiqu'il m'eut paru d'abord assez petit, on avait cependant trouve le moyen de le diviser entrois compartiments : I'un servait de cuisine , de buauderie et de garde-manger ; I'autre etait une sorte de salle commune ou les bergers prenaient leurs repas ; le troisieme servait de chambre aux gargons ; les filles etaient logees au premier etage, auquel il fallait grimper par une sorte d'echelle a pic le long du mur. Tout cela etait simple , et je ne remarquai pas la moindre trace de luxe inutile ; du moins tout etait propre : il y avait des vitres aux fenetres, et, comme chez tous les paysans , des feuillees de bouleau et des branchees de sapin sur le parquet. Le temps etait couvert, et, quoiqu'on ne put pas dire qu'il fit nuit, on ne voyait guere mieux; je ne pus m'empeclier d'en faire la remarque :
<< Nous n'avons pas de chandelier, dit un des bergers.
— Ni de chandelle! reprit le guide.
— On pent cependant plaire au monsieur, » fit a son. tour la jeune fiUe que j'avais vue la premiere.
EUe alia au bucher, prit une branche de bois resineux, Talluma au feu de la cuisine , et en fit passer I'extremite dans un anneau rive au mur de la cheminee; la torche briila avec une grosse flamme rouge melee defumee noire, qui rampait sous le plafond et sortait par les fenetres. Ou avait servi le souper. Nous etions tous assis en rond sur des escabeaux de bois autour d'une petite table sans nappe et sans assiettes; chaque convive avait devant lui, pour tout couvert, une cuiller de corne. Bientdt une des me-
nageres plaga sur la table une gamelle de fer ou fumait un brouet noir, uniques delices de ce festiu spartiate. Le parfum qui s'en exhalait m'inspirait une de ces craintes melees de reserve qui , m6me en gastronomie , peuvent passer pour le commencement de la sagesse ; je m'enquis de la nature de ce mets , qui ne me semblait ni chair ni poisson : on me repondit que c'etait une soupe a la bifere et au fromage. Je n'aime pas la soupe, je deteste la biere, et je ne puis sentir le fromage. Je reculai un pen mon siege pendant que mes botes affam6s se jetaient sur ce potage fumant avec une aviditejoyeuse et certaine de la digestion, qui merappelait le vers d'Horace sur Testomac de fer des autruches et des moissonneurs :
dura messorum ilia !
Quand la premiere faim de scs rudes compagnons fut apaisee, la jeune fille qui m'avait accueilli la premiere pnt enfin souci de moi ; elle jeta un pen de beurre dans une pofle et me fit , avec de la farine d'avoine , un gateau qui , servi chaud et arrose de lait frais, me parut un mets savoureux.
La question du souper ainsi resolue, restait encore celle du coucher; tons les lits du chalet 6taient occupes; je n'eusse voulu d6poss6der personne, encore moins partager. On etendit par terre une brassce de foin odorant, dontla possession me fut abandonnee jusqu'au lendemain ; j'etais plus presse de dormir que mes h6tes n'^taient presses de m'abandonner ma chambre improvis6e. Comme il fallait en iinir, j'otai mon habit quo je suspendis a un superbe bois d'61an cloue au-dessus de laporte, et, avant de m'envelopper dans mon manteau , je pratiquai cette operation vulgaire , mais indispensable a qui veut savoir I'heure le lendemain matin : je remontai ma montre. Jamais montrc parisienne n'^tait venue dans les soeters ; les montres sent assez rares chez les paysans norvegiens, et celles qu'ony voit ressemblent plutot aux isufs primitifs de Nuremberg
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qu'aux bijoux de rorfevrerie frangaise. Lamoiitre passa de main en main , puis on la posa sur un escabeau , hommes et femmes s'agenouillerent alentoui' comme des Indiens devant un Manitou ; une main plus temeraire que les autres appuya sur le ressort de la sonnerie : il etait dix heures, les dix coups retentirent; jamais detonation d'artillerie, eclatant pour la premiere fois devant des Tncas naifs , ne produisit stupeurplus profonde.... Je crois que s'iln'avait pas eu la chaine tortillee au poignet , le trop candide adniirateur eiit laisse tomber la montre. On usa largement de la decouverte, et jamais ce mot de repetition ne s'6tait trouve plus juste. Le groupe eut fait un tableau bizarre et digne de tenter un pinceau fantastique. Hommes et femmes, en costumes pittoresques , traits energiques et accentues, les uns a genoux, les autres assis par terre, tous I'ogil fixe, la bouche ouverte , le cou tendu , regardant et ecoutant avec la pose de statues immobiles ; au-dessus d'eux le guide narquois , debout , appuye sur son b^ton blanc , ses longs cheveux emmeles retombant de chaque cote sur son cou bruni : la torche vacillante versait sa lueur incertaine, tantot repandant ses flammes rouges qui faisaient ressortir chaque detail, tantot noyant 1' ensemble dans I'ombrc a demi transparente de sa fumee. Je m'endormis au milieu de ces impressions 6tranges , et, pendant la demi-connaissance du premier sommeil, j'entendais encoi'e, comme le bruit d'un autre monde , le retentissement clair du timbre argentin.
Le lendemain , les bergers conduisaient aux pMurages le troupeau matinal.
Je me levai en mtoe temps qu'eux, mais je dois avouer que leur toilette fut plus prompte que la mienne ; je m'occupais encore de ces soins particuliers que nous avons le prejuge de croire indispensables, quand deux de nos pastourelles descendirent dans la salle que j'occupais. J'aurais voulu me jeter dans la ruelle, mais je n'avais d'autre lit
qu'une botte depaille, ou me cacher derriere un rideau, mais j'avais drape la fenetre avec mes habits. Je m'exagerais la necessite de tant de precautions ; on n'effarouche point pour si peu les lilies de la nature. Quand je vis mes bergeres assez rassurees, je continual. La plus jeune resta appuyee a son echelle ; mais 1' autre, robuste paysanne dont les vingt ans devaient sonner k toutes les horloges de I'amour, I'autre s'approcha sans fagon, naivement curieuse, prit successivement toutes les'pieces de mon vetement, et meme, Dieu me pardonne, me donna deux ou trois tapes famili^res et retentissantes sur les 6paules et sur le con, en disant a sa compagne , qui lui faisait signe de finir :
K II est dr61e, le Frangais ! »
Le guide, qui avait passe la nuit je ne sais oil, avec les moutons et avec les vaches,montrabient6t alafentedela porte sa tete espi^gle et rieuse , et frappant le seuil de son biton : Strax ! strax ! s'ecria-t-il , c'est-a-dire : « Partons tout de suite. »
Les deux fiUes le gourmanderent quelque peu, et riant bientot de sa mine tapageuse, elles le firent entrer, et nous servirent une jatte de kit froid et une tasse de cafe brulant.
J'aurais passe volontiers deux ou trois jours dans les sffiters ; on ne retrouve pas aisement au sein de notre Europe vieillie cette primitive simplicity des moeurs patriarcales, et une vue si pure de la nature qu'elle semble etre la nature m6me. J'etais heureux, ne la pouvant goutertoujours, de 1' avoir dumoins apergue et goutee un instant.
Les quatre fiUes descendirent pour assister a mon dernier repas , rang6es deux par deux et se tenant par le petit doigt auprfes du billot qui me servait de table. Quand je leur demandai le Rcgningen, qui correspond h notre carte a payer, den Vill ! k Ce que tu voudras,» fut la r6ponse moitie courtoise et moitie fiere de mes jeunes hotesses.
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«. Ceci n'est point un Voertshuus (hotellerie) , ajouta la plus grande, et tu es le premier voyageur qui soit venu cette annee. » Je posai quelques marks sur la table ; la jeune fiUe me fit signe que c'etait trop et voulut me rendre, et, commeje refusai, I'une d'elles alia tout d'abord serrerl'argent dans une armoire de bois blanc, puis revenant vers moi, toutes quatre, chacune a son tour, me serrerent la main avec un enthousiasme et un cordialite compromettante pour men epaule, en murmurant a I'unisson : Tack, lack, herr, lack, tack I « Merci, monsieur, merci! » Cette ■ formula de remerciment ne vaut pas sans doute le gmzie lantc ! que modulent si harmonieusement les bouclies italiennes ; mais elle est plus energique, et a coup sur elle n'est pas moins sincere.
Je ne quitterai pas les soeters sans dire que ces fermes lointaines, dependant de la metairie principale, s'appellent aussi du nom d'eng, qui me permet de hasarder ici une hypothese etymologique sur le nom de I'Angleterre , England, qui, dans le langage de ses conquerants saxons , voulait dire la ferme par excellence, la colonic fructueuse de la metropole. Ainsi Rome appelait - elle la Colonic ou la Province, sans ajouter une designation plus particuliere , la ville ou le pays qui resumait pour elle les avantages qu'elle attendait de ses provinces ou de ses colonies.
Nous avions gravi, pour atteiiidre les plateaux, les rampes occidentales de la montagne. Nous descendions maintenant dans les vallees de Test, qui nous conduisaient vers la route de Suede, par laquelle on penetre dans la DalecarJie. Au pied des dernieres rampes commence la grande foret que je voulais voir.
Les for^ts vierges qui bordent les savanes du Nouveau- Monde doivent presenter ce meme aspect de grandeur inculte et sauvage. Ici les arbres de diverses essences crois-
sent pele-mele et s'enchevetrent de mille fagons ; la , au contraire, ils gisent renvers6s les uns sur les autres, chaos de troncs, de racines et de rameaux. Tantot c'est une vegetation splendide, arr^tee tout a coup au plus fort de son d6veloppement ; et a ses pieds, nourrie de ses debris, une autre se developpe etprospfere. Ainsi se poussent , se succedent et s'effacent les generations de tous les etres ! a Texpansion des forces saines de la vie succede tout d'un coup lerapide declin. Des fondrieres fetides hatent encore la decomposition de tout ce qui tombe ; les arbres comme les hommes rendent promptement a la terre ce qu'ils ont regu d'elle ; et dans le mystere de cette chimie occulta de la nature, qu'aucune analyse n'a penetree, la fibre du bois ^e resout en terre vegetale. Les divers degres de la maladie, la mort m6me chez un arbre prend des aspects fantastiques. Parfois un tronc jeune encore, depouille de sa verte ecorce, laisse couler sa seve abondante comme le sang de ses blessures ; les vieux geants des forets, depouilles de leurs branches , se dejettent de leufverticale majestueuse, comme des colonnes qui s'affaissent. Parfois aussi les bouleaux centenaires allongent leurs vastes bras, caches sous un fourreau d'ecorce argentee , et se dressent au milieu des chemins, comme des spectres d'arbres, drapes dans le blanc linceul des morts. Aux ruines qui viennent de la nature pernicieuse du sol ou de la duret6 du climat, il faut aj outer encore celles que fait la malice de Thomme ou son incurie, qui n'est gufere moins excusable : la pipe d'un berger peut ruiner tout un canton. Souvent , en effet, I'incendie devaste les forets, laissant derrifere lui de larges sillons de cendres . Tantot on apergoit sa trace, reguli^re comme le sillon de la charrue des d^frichements; tantot, au contraire, le feu court capricieusement, poussant sa pointe a droite ou a sa gauche, glissant ici, appuyant la, etablissant des perc6es inattendues, ou elargissant des clairieres en plein taillis rien n'est plus desole que
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ces grands espaces herisses de souches a demi consumess. Parfois la rage du terrible element s'est epuisee centre un arbre vigoureux ; la flamme , en cent endroits , semble I'avoir etreint dans ses mortelles caresses ; les langues rouges se sont promenees sur I'ecorce resineuse , et aux bras de I'arbre se sont noues les bras de I'incendie. Maisl'arbre a ete le plus fort ; le feu n'a pas dompte le bois, cast le bois qui a lasse le feu ; I'epaisseur du tronc n'a pas et6 renversee ; il a resiste par sa masse, et les racines profondes ont empeche la chute : mais les blessures ont ete pires que la mort : le tronc est depouille dans toute sa longueur, les rameaux sont noircis, I'aubier calcin6, et ces nobles arbres, I'orgueil du Nord, la grace et la joie de la nature, ne restent debout que comme les monuments d'une devastation hideuse.
Parfois I'arbre, mort et calcine d'un cote, vit et verdit de I'autre, reportant sur les branches intactes toute la seve que les branches mortes n'absorbent plus. Sous bois, le sol est jonche de charbon , de cendres et de debris de -toute nature. Ces detritus fecondants excitent une vegetation nouvelle, et de jeunes arbres, eclatants de fraicheur, naissent de ces cendres refroidies et jaillissent de ces brasiers eteints .
A qui la faute et d'oii vient le mal ? Quand les paysans chassent dans ces forets, quand ils les traversent, allant d'une province vers I'autre, ils font des haltes assez longues ; il faut du feu pour se preserver du froid piquant des nuits ; au lieu de ramasser ou de couper le bois necessaire, ce serait une si grande peine! ils trouvent plus simple d'allumer I'arbre sur pied. La combustion se poursuit lentement et se prolonge pendant toute la dur^e d'une halte. Au depart, on oublie d'eteindre. Arrive un coup de vent qui disperse les etincelles et promene la flamme, et voilti un incendie en pleine foret. Maintenant il s'arretera quand il plaira a Dieu.
Les principales essences des bois de Norvege sont Is pin et le sapiii. Le pin, qu'ils appellant furu, donne le bois rouge, et le sapin, qu'ils appellent gran, donne le bois blanc. II y a des districts qui ne produisent que le pin ; il en est d'autres qui ne produisent que le sapin. Parfois la m^me foret les possfede tous les deux, mais sans les r^unir; ils se cantonnent et s'isolent. Rien n'egale la solennelle tristesse d'une foret de pins. La nature oublie tout a coup I'infinie vari6t6 des monies dans lesquels ellejette ses creations. Une foret de cent mille sapins ne comprend k vrai dire qu'un seul sapin tire h. cent mille exemplaires. Cast toujours le mSme arbre, droit, elanc6, roide ; c'est la m^ine hauteur et le mfime diam^tre, la mSme disposition des branches, la meme 6corce lisse, brillante et froida, les memes franges d' aiguilles vertes, rangees sym6triquement. Les arbres semblent pousser en lignes droites, et leurs parallfeles, qui se d^veloppent a I'infmi, forment des avenues de dix lieues. Entre-t-on sous ces bois, un d6me de verdure sombre, porte sur des colonnes sans nombre, intercepte la vue du ciel. Sous vos pieds, les aiguilles s^chees forment un parquet luisant, glissant, craquant. Apres les pluies, le soir ou le matin, il s' exhale de ces bois un parfum acre qui reveille assez vivement les sens. C'est dans les forets du Nord que je me suis fait une plus haute id^e du silence et de la solitude des bois. Chez nous, m^me aux heures les phis calmes, sous I'accablement de midi, on entend toujours le bruissement des feuilles qui tombent, le bourdonnement des insectes qui volent, et ces murmures confus et sourds de la nature qui germe. Ici les longues aiguilles tombent des branches, couvrent le sol d'une couche epaisse et sfeclie, qui arrfite partout le travail vivant de la terre ; pas une fleur, pas une mousse, pas un lichen.... On resterait la des anuses
Sans entendre le bruit d'un brin d'herbe qui poiisse.
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De temps en temp^, un ecureuil roux, empanache de sa queue, saute de branche en branche et passe d'un arbre a I'autre ; ou bien encore , au detour d'une allte , c'est un renard assis gravement , le dos centre un arbre , son fin museau en avant , et jetant de tons cot^s ses yeux inquiets.
Parfois, sur le tronc des sapins, croissent des v6getatious parasites. II y a des pays ou ces parasites payent largement I'liospitaiite qu'on leur donne. Je me souviens qu'un jour, au pied des monts Moabs, non loin de la mer Morte, j'entrai dans un petit bois, perdu comme une oasis au milieu des sables arides. Entre les arbres, et se balangant d'un tronc a I'autre sur les cimes flottantes, poussaient les vanilles sauvages, enivrees de soleil et m'enivrant de parfums ; et, avec elles, toute la tribu strange des orchid^es asiatiques : les unes retombent en grappes accablees, les autres s'elancent avec une Iegeret6 a6rienne. Celle-ci cherche le ciel, et cette autre se retourne vers le sol ; un filament t6nu s'echappe d'une gerbe aboudante : en un mot, c'est uue variete de formes et une richesse de nuances presque infinies. Les parasites du Nord n'ont ni cet eclat ni cette magnificence : ce sont de pauvres mousses grises, sans fleur visible et sans parfum, ou des lichens noiratres et barbus. Parfois, dans I'eclaircie des arbres, on rencontre d'enormes fourmilieres ; la terre, soulevee, s'amoncelle et forme de petites eminences d'un mhtre de haut et de deux metres de large. Les architectes de ces formidables constructions sont de la taille de nos fourmis de France.... Quelle preuve plus convaincante de la puissance de I'association ?
De temps en temps, un ruisseau, qui coule sur le tuf du bois, coupe la monotonie de ce sol d^pouille, et deroule, le long de ses bords capricieux, de larges bandes de verdure. Le pin et le sapin semblent reculer d'eux-m6mes, et k leur place reparaissent les arbres ;\ feuilles vertes : les aunes ,
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les saules et les bouleaux. Ces ruisseaux, ou les chevaux peuvent boire, sont les seules etapes du yoyageur quand il traverse ces longues forfits, ou Ton fait cinquante lieues sans rencontrer une maison sur sa route.
Les forfets de la Norvege renferment aussi, mais en moins grand nombre, et plus particulierement vers le sud, des chines (eeg) et de petits cantons de hetres {biig), dont r^corce lisse semble repandre autour d'elle une lumifere J sereine et douce. Le chene veut une temperature d'au moins ■ 3° six dixiemes. On en trouve peu dans les environs de Trondhjem, ou il y a cependant des frenes, des tilleuls et des erables.
J'ai connu un poete qui voulait editer des geographies a son usage. Il aurait design^ par leurs productions naturelles les differentes zones du naonde. On aurait eu ainsi Tempire des cedres, le royaume de la vigne et la republique des pommes de terre. Le projet pouvait plaire aux mnants de la nature, mais I'application eut 6te parfois difficile, les sujets d'un Etat franchissant trop souvent ses limites pour passer dans un autre. J'ai essay6 moi-meme de partager la Norv6ge en zones botaniques, et j'ai trouve presque autant d' exceptions que d'exemples. Voici cependant les faits g6neraux que Ton pent, je crois, presenter avec quelque certitude. Le sapin, qui crolt dans la Laponie et dans I'interieur de la Norvege, a mille pieds audessus de la mer, et sous une latitude de 69" 47'nord, disparalt completement sous la memo latitude, vers I'ouest, dans le district de Remsdale, prfes du Fanne-Fjord, non loin de Molde , ou cependant , avec une temperature moyenne de 4° Reaumur , diverses espfeces de poiriers , I'imperiale etla bergamote, par exemple, prospferent aussi bien que les pruniers et les noyers, couverts, en leur saison, d'une r^colte abondante et qui arrive toujours a sa pleine maturite. Cette temperature moyenne de 4° suffit au peuplier du Canada, au peuplier-baume , au cliataignier,
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au melfeze , au sureau , a I'if , au lieri'e , au buis , au cytise aiiri6 des chevres :
Florentem cj'tisum sequitur lasciva capella !
a I'epine blanche, a la la^'ande, et aux roses de toutes les especes ; et tous les efforts du monde ii'ont pu acclimater le sapin au milieu de ces plantes, qui semblent cent lois plus delicates. II y a la, comme on voit, autre chose qu'une question de latitude ; il y a les influences secretes du sol. De tous ces arbres du Nord, le bouleau est le plus vigoureux ; c'est lui qu'on trouve dans la zone la plus elevee des montagnes et sous les plus hautes latitudes. Eh bien! au sein meme de son empire le plus inconteste, on rencontre aussi parfois quelques pins en parfaite sant6, qui semblent pousser la pour braver les tempetes. . . . et les theories.
Je ne voulais point pen^trer en Suede : la Suede n'etait point le but actuel de mon voyage ; il me suflisait de I'avoir apergue, comme une terre promise dans laquelle je n'entrerais point maintenant. Les limites des deux royaumes ne manquent pas d'une certaine grandeur. Elles sont indiquees par une immense avenue, qui prend la foret en echarpe dans une direction est-nord-esi. Cette avenue semble se prolonger, sans fm, par un alignement a perte de vue. Un deplacement debornes devient difficile, quand les bornes sont indiquees par des milliers d' arbres geants que fixent dans le sol leurs racines profondes. De distance en distance, on a aussi plante, de chaque cote de I'avenue, de gr'os piliers de granit, qui contribuent a donner a ces limites des deux Etats je ne sais quel caractere d'eternite immuable.
L'hiver apporte a la Norvdge une vie nouvelle. Nos climats temperes ne peuvent pas comprendre quelles rigueurs ici la saison deploie. Pendant de longues semaines, en flocons drus et serres , la neige tombe.... ou plutot elle est si abondante et si compacte, que Ton ne .salt vraiment pas