‹ La nostalgie de la beautéChapitre 3 sur 6 · LA BIVIERA ET LES VILLES D'EA UX, LEURS É TR ANGERS ET LEURS MASQUES · texte numérisé non relu

LA BIVIERA ET LES VILLES D'EA UX, LEURS É TR ANGERS ET LEURS MASQUES

On ne peut pas s'ennuyer sur la Riviera. C'est de novembre en mai le carnaval de Nice, on n'y respire qu'en août, et s'il fut jamais société extravagante et drolatique à faire pouffer un mort, c'est bien celle que Ton rencontre ici de Saint-Raphaël à Menton en comptant Antibes et le Cap-Martin.

Toutes les folles et tous les fous de la terre, tous les déséquilibrés et tous les hystériques se donnent ici rendez-vous, oui, tous en vérité. Il en vient de Russie, il en vient d'Amérique, il eu vient du Thibet et de l'Afrique australe, et quel choix de princes et de princesses, de marquises et de

ducs, les vrais et les faux, les plus solidement rivés dans l'opinion publique commelesplus notablementcompromisletquede Majestés, les régnantes etles déchues, lesce//e5 en exil, les déposées et celles à la veille de l'être ! les rois sans liste civile et les ex-reines encombrées de budgets, les vrais budgets, ceux des économieâ du règne, et que sais-je encore, toutes les unions morganatiques, toutes les anciennes maîtresses d'empereurs, tout le stock des ex-favorites I et des troupiers épousés par de millionnaires Yankees et des Tziganes enlevés par des princesses et des ex-marmitons devenus secrétaires de princes et des pianistes déconcertants pour tous les concerts intimes, Litsz, Franck et Chopin, toutes les phtisies roucoulantes de Schumann, des artilleurs aimés par de grandes tendresses, des cochers pour baronnes moscovites et des Alpins pour boyards nihilistes, théosophistes et voyageurs, et là-dessus quel inénarrable lot de vieilles dames!

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Toute la Riviera est un postulat de talents en quête de se produire.

La ville d'eaux, c'est le préau de Fresnes, voire de Poissy, transporté dans la montagne... En effet, ces bains à heure fixe, ces pèlerinages quotidiens aux buvettes, ces douches invariables, ces repas réglés comme un papier à musique, ces thermes, dont on ne peut s'écarter un jour sous peine de complications les plus graves, ce régime de maison de santé dont sont exclus vin, gibier, épices et crudités, tout ce qui fait la joie de la table, et ce perpétuel médecin — geôlier bourdonnant autour de vous comme la mouche du coche, — n'estce pas, ne varietur, la vie même d'un détenu de maison centrale?...

A Nice, la quarantaine sonnée est encore de la jeunesse en comparaison

de tant de siècles amassés là, sous les chapeaux de Lewis.

Nice est le port de refuge de toutes les vieilles belles et de quelques vieux beaux aussi ; port plutôt dangereux, car la grande lumière y souligne cruellement l'artifice des fards et les trahisons des teintures, il accuse terriblement les rides et les pattes d'oie, ce radieux soleil du Midi, et les chevelures auburn des princesses retapées et repeintes, qu'elles soient de Finlande ou de Silésie, n'ont pas beau jeu contre ses rayons.

Si le climat de Nice prolonge l'existence, en revanche il semble hâter la vieillesse, car nulle part les femmes ne paraissent aussi décrépites.

Le masque, c'est le rire du mystère, c'est le visage du mensonge fait avec la déformation du vrai, c'est la

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laideur voulue de la réalité exagérée pour cacher l'inconau.

Il n'est pas d'âge sous le masque ; le masque est le père de toutes les illusions, il illusionne celle qui le porte, il illusionne celui qui le rencontre et puis toutes les convoitises, tous les sentiments inavoués, tous les désirs d'aventure s'évadent en pleine liberté sous le masque.

« A l'œil » : c'est la devise à Nice des maîtresses de maison.

Sur la Riviera, la médisance est dans l'air du pays ; il y a une poussée de sève et une générosité du sol qui font fleurir les aventures dans le passé des gens comme les anémones

aux talus, et aux noms roturiers, des titres de noblesse.

C'est l'air de Nice qui veut cela, des titres y poussent comme des petits pois : cela vient aux plus innocents en traversant le Var comme l'air du lutu-panpan venait à Valmanjour en écoutant ganter le rossignol ; c'est le climat de la Riviera : il est si doux qu'il développe le tortil aux baronnes et l'aplomb aux rastas.

La Riviera entre tant d'étrangers pullule surtout de Russes, Russes mâles et femelles et d'autres encore.

Les uns authentiques, les autres plus sujets à caution, pour la plupart libérés de la sainte Russie et de tout préjugé : des millionnaires et des faméliques, tous séduisants, fantasques, enjôleurs, caresseurs et Slaves jus-

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qu'au bout des ongles, raffinés, barbares et Asiatiques, quelques-uns déclassés, d'autres plus que tarés, tous sujets dévoués du tzar, qui ne les réclame pas et les préfère à Cannes ou à Beaulieu qu'à Pétersbourg ou à Livadia ; princesses divorcées, officiers démissionnaires, comtes trop heureux au jeu, favorites expulsées, banquiers qu'on a priés de passer la frontière et même des ex-chambellans et des ex-policiers ayant cessé de plaire ; en un mot, tout un bouquet violent, vénéneux, somptueux et dangereux de fleurs de steppe et de fleurs de serre ; résumons : un faubourg avarié de Byzance I

Les Russes ont des âmes d'enfant.

Instinctif et impulsif avec une naïveté candide, nul peuple ne se pourrit plus facilement au contact des vieilles civilisations ; l'âme cosaque mise aux prises avec nos vies se gâte avec la rapidité d'un jeune fruit.

Vous n'en direz jamais assez sur les Anglais, leur égoïsme et leur hypocrisie ; mes rancunes se dilatent... Ils m'ont empoisonné l'Univers ; leur présence a été le cauchemar de tous mes voyages, je les ai rencontrés partout, ils m'ont fané les ciels de l'Orient, dépoétisé la baie de Salerne, Amalfi et jusqu'à la Sicile.

Je les ai rencontrés à Taornima, je les ai retrouvés à Tripoli, dans l'Oasis. Partout leurs longues dents, leur morgue et leur brutalité m'ont gâté les races et les paysages. Florence est un faubourg de Londres, ils infestent à l'automne toute laVénétie ; ils sont la plaie errante du monde et le déshonneur des lagunes. Mais Naples est leur triomphe, car Naples est un mauvais lieu.

A Londres, l'individualité chez tous est si forte et le passant y est si absorbé en lui-même et de lui-même qu'il va droit devant lui sans voir ; il n'a pas le temps.

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Londres est le pays du fan. Le fan, la farce à froid, sinistre, exaspérante ; l'Angleterre est la patrie de ces gaîtésaffilées etcoupantes comme l'acier.

Le véritable Anglais est partout au lupanar, il l'emporte avec lui à travers le monde, avec ses eaux de toilette antiseptiques, ses rasoirs de Scheffield et son ennui, car le pire est qu'il s'ennuie partout, et qu'il ennuie tous les autres peuples avec les plus mauvaises mœurs de la terre qu'il trouve le moyen de rendre assommantes, quand partout ailleurs elles sont joyeuses.

Les Majestés en rupture de royaume ont cela de commun avec les courtisanes qu'elles font les villes dans leur saison.

« Sois charmante et tais-toi. »

Je parierais que Baudelaire a écrit son sonnet pour une Espagnole.

Un Salon littéraire sur la Riviera.

Vous serez parqués sur un rang de chaises, toutes les femmes ensemble, et condamnés à écouter en silence les trente-cinq numéros du programme. Cela se passe ainsi dans les salons littéraires, je le sais, j'y ai fréquenté. Surcinquante invités aux joutes intellectuelleSjdix auditeurs et quarante exécutants, voilà lamoyenne. Et les auditeurs, autant dire les condamnés au pilori, et pas moyen de s'échapper. Les artistes surveillent la porte, plus préoccupés de couper la fuite aux victimes que de garder leur tour ; et pourtant chez eux quelle fièvre de se faire entendre, d'être admirés et de se produire, quelle préoccupation, celui-ci de sa diction, celle-là de son

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geste et tous de leur profil, et quelle cordiale jalousie les uns des autres, et quelles luttes autour du programme !

Vous connaîtrez cela : le pianiste incrusté à son piano, le poète gainé dans la cheminée comme une cariatide, le violoncelliste cramponné à son violoncelle et la harpiste, les bras enchevêtrés dans les cordes de son instrument, et pareille à une pieuvre dans ses algues, refusant de céder son tour : la harpe meurt et ne se rend pas. Oui, vous aurez cet horrible spectacle.

Un Restaurant sur la Riviera.

Comme la clarté du jour y est terriblement crue et que le bleu du large et le bleu du ciel y accusent cruellement toutes les saloperies des consciences et toutes les tares physiques inscrites dans les rides et la fanerie des faces,

le beau monde a adopté pour déjeuner ce restaurant. Les yeux peints y charbonnent, les teints maquillés s'y violacent, les sourires au raisin y flamboient de minium ; il n'y a pas de toilette, fût-elle de gaze ou de linon, qui résiste à la lumière de midi, sous ce ciel. Eh bien ils y viennent tous et toutes, ravis de se toiser et de se retrouver, de se saluer du coin des lèvres ou du coin de l'œil ; ils y viennent constater leur laideur et le niveau de leurs rentes. Les joueurs heureux y amènent leur maîtresse, les joueurs malheureux s'y affichent davantage encore, les Majestés en tournée y écoutent leur marche nationale écorchée par des faquins de Naples ; c'est un des endroits les plus élégants de la côte et, quand il est bondé de monde, édifiant comme une fresque d'Orcagna sous la clarté justicière du ciel 1

11 n'y a pas que des ricanements et des grimaces sur la Riviera, on y

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trouve aussi des sourires et d'admirables transparences d'àmes, mais il faut savoir les découvrir ; les trésors se cachent. Toutes les villas n'abritent pas que des filles et des folles, filles rentées par la bêtise des mâles et devenues sur le tard d'honnêtes femmes (les villas du Repos bien gagné), hystériques des deux mondes accourues ici exaspérer leur névrose dans la folie endémique de leurs pareilles et l'énervement du mistral.

Oui, parfois des êtres d'élite s'y rencontrent, des êtres conformes à la beauté divine du décor; tous ne viennent pas ici panser de vieilles plaies morales ou laver d'anciennes tares dans le bleu du large et le bleu du ciel. La Riviera possède aussi des hôtes en harmonie, et des créatures de race et de grâce y viennent quelquefois y mourir en beauté.

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