‹ La nostalgie de la beautéChapitre 4 sur 6 · VOMBRE DU PASSE LES CHOSES ÉTERNELLES · texte numérisé non relu

VOMBRE DU PASSE LES CHOSES ÉTERNELLES

C'est la féerie qui berce notre enfance, l'accueille et l'envoûte d'un sûr envoûtement au début de la vie; d'où, chez les tendres et dans les âmes fidèles, la persistance des souvenirs des premières années demeurant liés aux choses de la religion.

Par les ciels mouillés de décembre, tandis que les passants enlaidis par le froid se hâtent et se heurtent à l'angle des trottoirs, et que la bise tourmente, avec des férocités de chatte, les guenilleux attardés au pavé sur des routes, combien il serait doux

de pouvoir redescendre le passé, de pouvoir redevenir enfant, et, blotti près des braises rougeoyantes, dans la tiédeur des chambres closes, quel repos et quelle fraîcheur ce serait aux pauvres yeux éraillés par la vie de se reprendre au charme des vieux livres d'images, des vieux livres d'étrennes illustrés de jadis et de pouvoir croire encore aux contes I

Les contes sont les amandiers en fleurs des jeunes imaginations ; le vent emporte les pétales, la vie dissémine le rêve mais quelque chose est resté qui, malgré tout, portera fruit, et ce fruit-là parfumera tout l'automne.

Il n'est pas au monde émotion un peu délicate qui ne repose sur l'amour du merveilleux : l'âme d'un paysage est tout entière dans la mémoire,

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plus OU moins peuplée de souvenirs, du voyageur qui la traverse, et il n'y a ni montagnes, ni forêts, ni levers d'aube sur les glaciers, ni crépuscules sur les étangs pour qui ne désire et ne redoute à la fois voir surgir Oriane à la lisière du bois, Tiphaine au milieu des genêts et Mélusine à la fontaine.

C'est le souvenir de Parhténope qui fait la baie de Naples enivrante et si la Méditerranée, chaque hiver, voit venir dans ses stations tant d'indifférents et de sceptiques, c'est que l'azur transparent de ses vagues a jadis caressé et roulé dans son onde la nudité de nacre et d'algues des sirènes.

Il y a des sirènes au fond des prunelles comme au fond de la mer.

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Malheur à qui s'attarde dans le souvenir! Le passé est une charogne qui corrompt le présent et ennpoisonne l'avenir.

C'est là la force impérieuse du génie, que ce soit celui d'un poète, d'un peintre ou d'un littérateur^ voire d'un sculpteur ; il ramène tout à la vision qu'il a eue des êtres et des choses et il impose à l'univers, au delà de l'espace et du temps, la despotique obsession de ses types.

B jrlioz a bien fait de naître en 1803. Né hier, il eût indubitablement mis en symphonie Télectrophore, le câble sous-marin ou quelque autre phonographe, et sans ce ridicule et nauséeux romantisme dont il est visiblement imprégné et pourri, nous n'applaudirions pas aujourd'hui la trois cent-quatre-vingtième et quelque auditions de sa Damnation. La

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science moderne a tué le fantastique et avec le fantastique la poésie qui est aussi la fantaisie ; la dernière fée est bel et bien enterrée et séchée comme un brin d'herbe rare entre deux feuillets de M. de Balzac ; Michelet a disséqué la sorcière, et les romans de M. Verne aidant, dans vingt ans d'ici, pas un de nos neveux, pas un, en entendant la Danse des Sylphes, n'aura le petit accès de nostalgie légendaire qui me fait diva-

guer.

J'ai l'horreur et l'adoration des foules; les villes populeuses exercent sur moi une espèce de fascination, mais je les aime anciennes, riches d'un Passé d'aventures et d'histoire, savoureuses comme un fruit mûr et belles du mystère d'aventures autrefois vécues.

Nous n'avons plus le culte du Passé; cet amour de la tradition qui fait la

force et la grandeur de l'Angleterre et de l'Allemagne, toute une nouvelle société s'est efforcée de l'abolir en nous et y a presque réussi; les hommes d'aujourd'hui n'admettent plus ce qui les a précédés; il faut que tout date de leur avènement dans le pays; et la vieille France condamnée parce que les vieux souvenirs français sont gênants doit disparaître des monuments publics, de nos rues et de nos places, comme elle est déjà rayée des cerveaux des enfants dans les nouveaux manuels d'éducation.

Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture de songe dans la douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles, amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de l'art italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du palais ducal; le poison de Venise, c'est la solitude

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de tant de palais déserts, le rêve des la^^unes, le rythme nostalgique des gondoles, le grandiose de tant de ruines; dans des colorations de perles, — perles roses à l'aurore et noires au crépuscule, — le charme de tristesse et de splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues; et dans le plus lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur d'une pourriture sublime.

Une tristesse alanguie, c'est là le signe de la Beauté. Dès qu'elle se manifeste à nous, nous la saluons toujours comme une amie déjà rencontrée, car la Beauté nous la portons en nous ; mais quand la reverronsnous jamais et quand l'amie voudrat-elle se révéler encore à nous, car la Beauté est éternelle et fugitive.

CO La. I^oslalgie de la Beauté

Il n'y a pas de vraie joie sans quelque mélancolie.

Le goût du sang est la plus noble des ivresses, puisque tout être instinctif est meurtrier. La lutte pour l'amour, la lutte pour la vie exigent la suppression des créatures et laveh n'a-t-il pas dit : « Par les morts couchés sur ma route, vous reconnaîtrez que je suis le Seigneur I »

Le polythéisme est l'hommage ému de l'homme à la nature.

Il n'y a vraiment de beaux que les visages des statues. Leur immobilité est autrement vivante que les grimaces de nos physionomies. Comme un souffle divin les anime, et puis quelle

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intensité de regard dans leurs yeux vides I

II n'y a rien dans les yeux, et c'est là leur terrifiante et douloureuse énigme, leur charme hallucinant et abominable. Il n'y a rien que ce que nous y mettons nous-mêmes, et voilà pourquoi il n'y a de vrais regards que dans les portraits.

La terreur, c'est surtout de l'imprévu ;et si la nervosité des peureux s'exaspère dans l'obscurité, c'est que cette nuit aveugle est peuplée pour eux de fantômes auxquels ils ne peuvent donner de formes. Si, de tous temps, les enfants et les servantes ont craint de se hasarder le soir, hors des chambres éclairées et closes, c'est que l'ombre impénétrable, l'ombre silencieuse et hostile recèle tout l'in-

fini dans le mystère et toute l'épouvante dans l'inconnu.

Il faut être une vie savante et consciente aux impressions de la nature et de l'art, trouver dans la nuance d'un ciel, la ligne d'une montagne, les yeux attirants d'un portrait, le profil d'un buste de musée ou la silhouette d'un temple, le coït intellectuel et sensuel pourtant d'où naît l'idée rafraîchissante et féconde.

Qu'est-ce que le vice ? Un goût qu'on ne partage pas.

Avec l'ennui, incrusté comme un crabe en la pauvre cervelle, l'essaim des fantaisies s'essore et bat de l'aile,

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les honteuses comme les enfantines, les monstrueuses comme les cruelles.

Il y a de l'impureté dans tout ce qui nous approche : la curiosité est impure comme le désir.

La Luxure ne choisit pas sa proie, elle la trouve.

Le mépris n'exclut pas la passion, au contraire.

II y a dans le vice une fatalité et une tristesse qui peuvent émouvoir ; et dans l'ardeur aveugle de certains aberrés à courir à leur perte, apparaît parfois le grandiose des destinées

inévitables, toute la détresse des tares héréditaires, magnifiées dans Euripide et Eschyle.

Il faut se souvenir de ses erreurs pour se garder d'y retomber.

L'immoralité commence à la conscience du mal commis ; c'est la nature du plaisir permis et de la joie défendue qui constitue la faute.

Tous les dégoûts sont dans la nature.

La volupté n'est peut-être bien que le sourire de la douleur.

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La pensée de la mort a toujours doublé le plaisir, et les vrais amoureux n' ardent bien que dans les cimetières.

Il n'y a pas de pire mésalliance que celle du cœur.

La tristesse de la vie, c'est la déprimante certitude que l'on a du recommencement de tout, du manque absolu d'imprévu, de nouveau et d'aventure, et du perpétuel ressassement des mêmes stupides ennuis. C'est cette désespérante certitude jointe à l'expérience acquise que les rares heures de passion vécue, douleur ou joie, ne se revivront jamais plus, que tenter de les évoquer est folie, et que tout est cendre et poussière dans la bouche, sous les dents de-

meurées gourmandes de sensations à jamais disparues.

C'est l'atmosphère qui crée les êtres et quand on la détruit on abolit jusqu'à leur souvenir.

C'est la bonté qui console et qui guérit; chaque détresse secourue offre à notre misère morale un durable élément de bonheur. Rien n'est plus doux que de consoler, et je sais de grands voluptueux qui, pour les essuyer ensuite, ont fait d'abord couler des larmes.

La douleur est un encens dont la fumée enivre.

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On n'épouse pas la douleur des autres.

La folie est la dernière citadelle où un homme d'esprit à terme de patience pourrait encore se retrancher.

La ferveur I Tout le secret du bonheur humain est là : aimer avec ferveur, s'intéresser passionnément aux choses, rencontrer Dieu partout et l'aimer éperdument dans chaque rencontre, désirer amoureusement toute la nature, les êtres et les choses sans s'arrêter même à la possession, s'user dans le désir effréné du monde extérieur sans même s'inquiéter si le désir est bon ou mauvais. Car toute sensation est une présence et la splendeur des choses ne vient que de l'ardeur que nous avons pour elles. L'importance est dans le regard et non dans la chose regardée. Qu'importe d'où vienne l'extase, si l'extase nous vient?

Toutes les émotions sont comme autant de portes ouvertes vers un prestigieux avenir : le devenir, voilà la religion. Les choses du passé sont déjà mortes; pourquoi s'attarder sur un cadavre? Chaque chose possédée est déjà une pourriture, et quand nous regrettons une chose, c'est déjà un germe de mort que nous portons en nous. S'enrichir de désirs, toute la ferveur et là, et la ferveur est une délicieuse usure d'amour.

La vie et la physionomie d'une ville, avez-vous jamais songé à cela?

Epouser une ville comme on épouse une femme, s'en emparer longuement en jouissant de son propre trouble à soi, être l'éveilleur averti de ses propres voluptés, et de chaque analyse faire un pas vers la sublime synthèse, qui est la joie de la vie quand on sait la vivre.

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Il y a pis que la peur de mourir :

il y a l'horreur de vivre.

La sagesse, c'est l'expérience, c'està-dire le désenchantement de la vie.

S'en aller, toujours partir, promener son incurable misère dans des décors nouveaux, devant d'imprévus horizons de montagnes et d'océans, au travers de populeuses et grouillantes villes lointaines, dont notre curiosité s'émerveille et s'étonne ; essayer, au cours de ses voyages, de faire une minute d'infini dans d'irréparables et brèves aventures, rencontres sans lendemain, se disperser à tous les vents ! Voilà où la dure expérience en arrive à mener les fidèles et les tendres, au libertinage du cœur, ce pis-aller du sentiment.

70 Lu Nostalgie de la Beauté

L'Espagne pour s'en souvenir, l'Allemagne pour en rêver, l'Italie pour y revenir, Londres pour s'exiler, Paris pour y haïr, la Provence pour y aimer...

Il ne faut jamais revenir... L'étonnement est la première des joies de l'homme qui voyage et c'est tenter l'impossible que de vouloir être étonné deux fois par les mêmes aspects de race et de pays.

N'aimerait-on qu'un chien, si on le laisse derrière soi, un départ est une petite mort.

L'antithèse, c'est tout l'art des voyages.

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Plus on avance dans la vie, plus on s'y sent étranger : les impressions vous trahissent, les sentiments aussi.

C'est la revanche de l'âge mûr sur la jeunesse, et de la laideur sur la beauté, que cette désespérante école de cynisme et de gouaillerie sceptique faite par les hommes de quarante ans à ceux de vingt-cinq.

Nos parents ne nous voient pas grandir, mais nous les voyons vieillir, hélas 1

On est toujours trop près du monde quand on n'a plus vingtcinq ans.

Il n'y a que la nature qui console de tout. On ne peut vieillir qu'en se

détachant peu à peu des individus. A quoi bon se crannponner à ce qui se détache de nous? La nature, elle, toujours nous accueille : les ciels, les grands horizons, la féerie changeante des lacs etdes montagnes et le poème infini de la mer, voilà ce qu'il faut aimer quand on a plus de cinquante ans.

Trop tard, trop tard, c'est le croassement ordinaire du destin enréponse au triste never more de l'expérience, jamais plus, jamais plus.

On dirait que le hasard a le respect de ceux qui n'ont plus à redouter ses coups.

C'est leur brièveté qui fait la splendeur des apothéoses.

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La ruée de l'ouragan, elle n'a pas lieu seulement dans l'atmosphère, la rafale ne bouleverse pas que les contrées. Ily ades rafales moralesetintellectuelles, des ouragans physiologiques, et j'ai connu des existences placideset honnêtes, toutà coup bousculées et remuées de fond encomblepar des orages d'inattendues passions...

Vingt-cinq ans de mariage et de vie de famille n'empêchent pas une femme, jusqu'alors réputée insoupçonnable, de verser tout à coup dans la galanterie, et la pire galanterie, celle des femmes mûres ayant dépassé l'âge de plaire et réduites à attaquer un partenaire qui n'en veut pas.

Rien demoins poétiqueet de moins platonique, hélas ! que la soi-disant sentimentalité des vieilles amoureuses. La Rafale, le vent du sud et de

luxure qui secoue l'automne des vieilles femmes ?

Quarante ans, l'âge où la femme avertie parlesregards moins désirants des hommes sent flamber en elle une d'autant plus inapaisable ardeur, qu'elle en connaît l'éphémère durée.

C'est là le châtiment des courtisanes dene connaître la tendresse amoureuse que tard dans la vie et d'adorer à quarante ans, avec des dévouements et des délicatesses presque maternelles, de beaux gars indifférents qui les trompent avec leurs filles de chambre et renouvellent ainsi l'éternelle et sanglante trahison des sexes vis-àvis l'un de l'autre, l'éternelle agonie d'une âme pour une âme qu'on appelle l'amour.

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Oh ! vieillir, quelle cruauté, lire dans les yeux d'autrui la pitié, le dévouement, plus jamais le désir !...

On se résigne à mourir, mais à cela, non pas, car cela, c'est n'exister plus.

L'ennui d'autrui vous console du nôtre.

Les vrais bienfaits de la civilisation, c'est l'exaltation des instincts sauvages.

C'est une délicieuse jouissance que cette volupté aiguë des âmes d'élite :

l'impopularité.

Personne ne méritele malheur, mais certaines situations l'attirent ; les exceptions de fortune, de talent et de beauté sont les plus menacées.

On regrette toujours les bêtises, une fois faites. Les réparer est plus difficile.

Les papiers d'un mort, c'est encore un peu de sa vie.

La richesse et le bonheur préparent à l'indulgence, mais à l'indifférence aussi.

Les bienfaits n'attachent que les

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bienfaiteurs ; ils ne créent chez les autres que l'ingratitude.

Entre de vrais artistes, il ne peut y avoir de rancunes, il n'y a que des malentendus.

Toute la religion, toute l'histoire, tout le caractère d'un peuple s'épanouissent, telle une flore de ténor, dans les moindres manifestations de son art.

Les plus beaux actes de foi ne sont peut-être pas ceux des Apôtres ; et l'émotion religieuse de l'Artiste est certainement la première condition de la sublimité dans l'art.

Une atmosphère d'épouvante et de beauté enveloppe toujours l'homme qui a tué, et les yeux des grands meurtriers dardent à travers l'Histoire d'hallucinantes lueurs, dont s'auréolent leurs figures ; et ce sont encore les cadavres qui piédestalisent le mieux les héros.

Les poètes ne sont peut-être, après tout, que des âmes qui se souviennent, des âmes douées de mémoire, lesquelles à travers les réalités présentes évoquent et surtout savent évoquer et les vieux maux soufferts et les splendeurs vécues au delà dans l'autrefois.

La résignation, c'est la science de vivre.

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