L'espace absolu est incompatible avec la matière
Le seul rôle que l'on puisse attribuer à l'espace absolu est de constituer le réceptacle universel des êtres corporels. En fait, telle est bien la mission que lui assignent de nombreux auteurs anciens et modernes, telle est la raison qu'ils nous donnent de son existence. Et comme on ne saurait le concevoir sans étendue, tous le dotent de cette propriété essentielle.
Or, n'est-ce pas un fait d'expérience que l'espace est pénétrable par la matière cosmique, que jamais il ne se refuse à se laisser occuper par les corps ? Cependeoit, s'il est lui-même doué d'extension réelle, s'il n'est aucune place, aucun lieu qu'il ne remplît de sa propre substance, comment peut-il coexister avec les masses matérielles ? Que l'étendue appartienne à l'espace absolu, ou qu'elle soit une propriété des corps, elle demeure toujours de l'étendue. Dès lors, ne doit-elle pas tomber sous l'application de la loi de l'impénétrabilité qui ne tolère point dëtns la même portion d'espace la présence simultanée de deux êtres étendus ?
Loin donc d'être pour la matière le théâtre immobile de ses évolutions, l'espace absolu la bannirait de son sein et se réserverait toute la place pour lui-même.
Pour éviter ces conséquences, veut-on, avec M. Millier (^) , le dépouiller de son étendue et de ses dimensions, on en fait du même coup un être absolument inutile, une réédité famtaisiste qui n'a plus même le privilège de compter parmi les créations imaginaires. Au surplus, cette conception dynamique qui confond l'espace avec les êtres qui le remplissent sera plus tard l'objet d'une discussion approfondie.
D'ailleurs, supposé que peu" une dérogation aux lois de la physique l'étendue spatiale jouisse d'une perméabilité pax-
(') MULLER, Zur Arxalyis des Rautncs (Philosophisches Jahrbuch, 1903).
faite, et puisse, à ce titre, jouer le rôle de réceptacle de la matière, on se demeuiderait encore et avec raison pourquoi les corps en dépendent comme d'une condition naturelle d'existence, tandis qu'elle-même serait soustraite à cette nécessité. Prétendre que toute étendue réelle présuppose un réceptacle réel, revient à multiplier à l'infini les espaces absolus, puisque chacun de ceux-ci en récleune un autre, à raison même de son étendue.